centimètres carrés supportent en ce moment une pression de dix-sept
mille cinq cent soixante-huit kilogrammes.
--Sans que je m'en aperçoive?
--Sans que vous vous en aperceviez. Et si vous n'êtes pas écrasé par
une telle pression, c'est que l'air pénètre à l'intérieur de votre
corps avec une pression égale. De là un équilibre parfait entre la
poussée intérieure et la poussée extérieure, qui se neutralisent, ce
qui vous permet de les supporter sans peine. Mais dans l'eau, c'est
autre chose.
--Oui, je comprends, répondit Ned, devenu plus attentif, parce que
l'eau m'entoure et ne me pénètre pas.
--Précisément, Ned. Ainsi donc, à trente-deux pieds au-dessous de la
surface de la mer, vous subiriez une pression de dix-sept mille cinq
cent soixante-huit kilogrammes; à trois cent vingt pieds, dix fois
cette pression, soit cent soixante-quinze mille six cent quatre-vingt
kilogrammes; à trois mille deux cents pieds, cent fois cette pression,
soit dix-sept cent cinquante-six mille huit cent kilogrammes; à
trente-deux mille pieds, enfin, mille fois cette pression, soit
dix-sept millions cinq cent soixante-huit mille kilogrammes;
c'est-à-dire que vous seriez aplati comme si l'on vous retirait des
plateaux d'une machine hydraulique!
[Illustration: Ned Land avait environ quarante ans. (Page 20.)]
--Diable! fit Ned.
--Eh bien, mon digne harponneur, si des vertébrés, longs de plusieurs
centaines de mètres et gros à proportion, se maintiennent à de
pareilles profondeurs, eux dont la surface est représentée par des
millions de centimètres carrés, c'est par milliards de kilogrammes
qu'il faut estimer la poussée qu'ils subissent. Calculez alors quelle
doit être la résistance de leur charpente osseuse et la puissance de
leur organisme pour résister à de telles pressions!
[Illustration: Tantôt appuyé à la lisse de l'arrière (Page 27).]
--Il faut, répondit Ned Land, qu'ils soient fabriqués en plaques de
tôle de huit pouces, comme les frégates cuirassées.
--Comme vous dites, Ned, et songez alors aux ravages que peut produire
une pareille masse lancée avec la vitesse d'un express contre la coque
d'un navire.
--Oui... en effet... peut-être, répondit le Canadien, ébranlé par ces
chiffres, mais qui ne voulait pas se rendre.
--Eh bien, vous ai-je convaincu?
--Vous m'avez convaincu d'une chose, monsieur le naturaliste, c'est que
si de tels animaux existent au fond des mers, il faut nécessairement
qu'ils soient aussi forts que vous le dites.
--Mais s'ils n'existent pas, entêté harponneur, comment expliquez-vous
l'accident arrivé au -Scotia-?
--C'est peut-être..., dit Ned hésitant.
--Allez donc!
--Parce que... ça n'est pas vrai!» répondit le Canadien, en
reproduisant sans le savoir une célèbre réponse d'Arago.
Mais cette réponse prouvait l'obstination du harponneur et pas autre
chose. Ce jour-là, je ne le poussai pas davantage. L'accident du
-Scotia- n'était pas niable. Le trou existait si bien qu'il avait fallu
le boucher, et je ne pense pas que l'existence d'un trou puisse se
démontrer plus catégoriquement. Or, ce trou ne s'était pas fait tout
seul, et puisqu'il n'avait pas été produit par des roches sous-marines
ou des engins sous-marins, il était nécessairement dû à l'outil
perforant d'un animal.
Or, suivant moi, et pour toutes les raisons précédemment déduites, cet
animal appartenait à l'embranchement des vertébrés, à la classe des
mammifères, au groupe des pisciformes, et finalement à l'ordre des
cétacés. Quant à la famille dans laquelle il prenait rang, baleine,
cachalot ou dauphin, quant au genre dont il faisait partie, quant à
l'espèce dans laquelle il convenait de le ranger, c'était une question
à élucider ultérieurement. Pour la résoudre, il fallait disséquer ce
monstre inconnu, pour le disséquer le prendre, pour le prendre le
harponner,--ce qui était l'affaire de Ned Land,--pour le harponner
le voir,--ce qui était l'affaire de l'équipage,--et pour le voir le
rencontrer,--ce qui était l'affaire du hasard.
CHAPITRE V
A L'AVENTURE!
Le voyage de l'-Abraham-Lincoln-, pendant quelque temps, ne fut marqué
par aucun incident. Cependant une circonstance se présenta, qui mit en
relief la merveilleuse habileté de Ned Land, et montra quelle confiance
on devait avoir en lui.
Au large des Malouines, le 30 juin, la frégate communiqua avec des
baleiniers américains, et nous apprîmes qu'ils n'avaient eu aucune
connaissance du narwal. Mais l'un deux, le capitaine du -Monroe-,
sachant que Ned Land était embarqué à bord de l'-Abraham-Lincoln-,
demanda son aide pour chasser une baleine qui était en vue. Le
commandant Farragut, désireux de voir Ned Land à l'œuvre, l'autorisa
à se rendre à bord du -Monroe-. Et le hasard servit si bien notre
Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup
double, frappant l'une droit au cœur, et s'emparant de l'autre après
une poursuite de quelques minutes!
Décidément, si le monstre a jamais affaire au harpon de Ned Land, je ne
parierai pas pour le monstre.
La frégate prolongea la côte sud-est de l'Amérique avec une rapidité
prodigieuse. Le 3 juillet, nous étions à l'ouvert du détroit de
Magellan, à la hauteur du cap des Vierges. Mais le commandant Farragut
ne voulut pas prendre ce sinueux passage, et manœuvra de manière à
doubler le cap Horn.
L'équipage lui donna raison à l'unanimité. Et en effet, était-il
probable que l'on pût rencontrer le narwal dans ce détroit resserré?
Bon nombre de matelots affirmaient que le monstre n'y pouvait passer,
«qu'il était trop gros pour cela!»
Le 6 juillet, vers trois heures du soir, l'-Abraham-Lincoln-, à
quinze milles dans le sud, doubla cet îlot solitaire, ce roc perdu
à l'extrémité du continent américain, auquel des marins hollandais
imposèrent le nom de leur ville natale, le cap Horn. La route fut
donnée vers le nord-ouest, et le lendemain, l'hélice de la frégate
battit enfin les eaux du Pacifique.
«Ouvre l'œil! ouvre l'œil!» répétaient les matelots de
l'-Abraham-Lincoln-.
Et ils l'ouvraient démesurément. Les yeux et les lunettes, un peu
éblouis, il est vrai, par la perspective des deux mille dollars, ne
restèrent pas un instant au repos. Jour et nuit, on observait la
surface de l'Océan, et les nyctalopes, dont la faculté de voir dans
l'obscurité accroissait les chances de cinquante pour cent, avaient
beau jeu pour gagner la prime.
Moi, que l'appât de l'argent n'attirait guère, je n'étais pourtant pas
le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas,
quelques heures au sommeil, indifférent au soleil ou à la pluie, je ne
quittais plus le pont du navire. Tantôt penché sur les bastingages du
gaillard d'avant, tantôt appuyé à la lisse de l'arrière, je dévorais
d'un œil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu'à
perte de vue! Et que de fois j'ai partagé l'émotion de l'état-major,
de l'équipage, lorsque quelque capricieuse baleine élevait son dos
noirâtre au-dessus des flots. Le pont de la frégate se peuplait en un
instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers.
Chacun, la poitrine haletante, l'œil trouble, observait la marche du
cétacé. Je regardais, je regardais à en user ma rétine, à en devenir
aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me répétait d'un
ton calme:
«Si monsieur voulait avoir la bonté de moins écarquiller ses yeux,
monsieur verrait bien davantage!»
Mais, vaine émotion! L'-Abraham-Lincoln- modifiait sa route, courait
sur l'animal signalé, simple baleine ou cachalot vulgaire, qui
disparaissait bientôt au milieu d'un concert d'imprécations!
Cependant, le temps restait favorable. Le voyage s'accomplissait dans
les meilleures conditions. C'était alors la mauvaise saison australe,
car le juillet de cette zone correspond à notre janvier d'Europe; mais
la mer se maintenait belle, et se laissait facilement observer dans un
vaste périmètre.
Ned Land montrait toujours la plus tenace incrédulité; il affectait
même de ne point examiner la surface des flots en dehors de son temps
de bordée,--du moins quand aucune baleine n'était en vue. Et pourtant
sa merveilleuse puissance de vision aurait rendu de grands services.
Mais, huit heures sur douze, cet entêté Canadien lisait ou dormait dans
sa cabine. Cent fois, je lui reprochai son indifférence.
«Bah! répondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et, y eût-il
quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir? Est-ce
que nous ne courons pas à l'aventure? On a revu, dit-on, cette bête
introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre;
mais deux mois déjà se sont écoulés depuis cette rencontre, et à s'en
rapporter au tempérament de votre narwal, il n'aime point à moisir
longtemps dans les mêmes parages! Il est doué d'une prodigieuse
facilité de déplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le
professeur, la nature ne fait rien à contre-sens, et elle ne donnerait
pas à un animal lent de sa nature la faculté de se mouvoir rapidement,
s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bête existe, elle
est déjà loin!»
A cela, je ne savais que répondre. Évidemment, nous marchions en
aveugles. Mais le moyen de procéder autrement? Aussi, nos chances
étaient-elles fort limitées. Cependant, personne ne doutait encore
du succès, et pas un matelot du bord n'eût parié contre le narwal et
contre sa prochaine apparition.
Le 20 juillet, le tropique du Capricorne fut coupé par 105° de
longitude, et le 27 du même mois, nous franchissions l'équateur sur
le cent dixième méridien. Ce relèvement fait, la frégate prit une
direction plus décidée vers l'ouest, et s'engagea dans les mers
centrales du Pacifique. Le commandant Farragut pensait, avec raison,
qu'il valait mieux fréquenter les eaux profondes, et s'éloigner des
continents ou des îles dont l'animal avait toujours paru éviter
l'approche, «sans doute parce qu'il n'y avait pas assez d'eau pour
lui!» disait le maître d'équipage. La frégate passa donc au large des
Pomotou, des Marquises, des Sandwich, coupa le tropique du Cancer par
132° de longitude, et se dirigea vers les mers de Chine.
Nous étions enfin sur le théâtre des derniers ébats du monstre! Et,
pour tout dire, on ne vivait plus à bord. Les cœurs palpitaient
effroyablement, et se préparaient pour l'avenir d'incurables
anévrismes. L'équipage entier subissait une surexcitation nerveuse,
dont je ne saurais donner l'idée. On ne mangeait pas, on ne dormait
plus. Vingt fois par jour, une erreur d'appréciation, une illusion
d'optique de quelque matelot perché sur les barres, causaient
d'intolérables souleurs, et ces émotions, vingt fois répétées, nous
maintenaient dans un état d'éréthisme trop violent pour ne pas amener
une réaction prochaine.
Et en effet, la réaction ne tarda pas à se produire. Pendant trois
mois, trois mois dont chaque jour durait un siècle! l'-Abraham-Lincoln-
sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux
baleines signalées, faisant de brusques écarts de route, virant
subitement d'un bord sur l'autre, s'arrêtant soudain, forçant ou
renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de déniveler sa machine,
et il ne laissa pas un point inexploré des rivages du Japon à la côte
américaine. Et rien! rien que l'immensité des flots déserts! rien qui
ressemblât à un narwal gigantesque, ni à un îlot sous-marin, ni à une
épave de naufrage, ni à un écueil fuyant, ni à quoi que ce fût de
surnaturel!
La réaction se fit donc. Le découragement s'empara d'abord des esprits,
et ouvrit une brèche à l'incrédulité. Un nouveau sentiment se produisit
à bord, qui se composait de trois dixièmes de honte contre sept
dixièmes de fureur. On était «tout bête» de s'être laissé prendre à une
chimère, mais encore plus furieux! Les montagnes d'arguments entassés
depuis un an s'écroulèrent à la fois, et chacun ne songea plus qu'à se
rattraper aux heures de repas ou de sommeil du temps qu'il avait si
sottement sacrifié.
Avec la mobilité naturelle à l'esprit humain, d'un excès on se jeta
dans un autre. Les plus chauds partisans de l'entreprise devinrent
fatalement ses plus ardents détracteurs. La réaction monta des fonds
du navire, du poste des soutiers jusqu'au carré de l'état-major,
et certainement, sans un entêtement très-particulier du commandant
Farragut, la frégate eût définitivement remis le cap au sud.
Cependant, cette recherche inutile ne pouvait se prolonger plus
longtemps. L'-Abraham-Lincoln- n'avait rien à se reprocher, ayant
tout fait pour réussir. Jamais équipage d'un bâtiment de la marine
américaine ne montra plus de patience et plus de zèle; son insuccès ne
saurait lui être imputé; il ne restait plus qu'à revenir.
Une représentation dans ce sens fut faite au commandant. Le commandant
tint bon. Les matelots ne cachèrent point leur mécontentement, et
le service en souffrit. Je ne veux pas dire qu'il y eut révolte à
bord, mais après une raisonnable période d'obstination, le commandant
Farragut, comme autrefois Colomb, demanda trois jours de patience. Si
dans le délai de trois jours, le monstre n'avait pas paru, l'homme de
barre donnerait trois tours de roue, et l'-Abraham-Lincoln- ferait
route vers les mers européennes.
Cette promesse fut faite le 2 novembre. Elle eut tout d'abord pour
résultat de ranimer les défaillances de l'équipage. L'Océan fut observé
avec une nouvelle attention. Chacun voulait lui jeter ce dernier
coup d'œil dans lequel se résume tout le souvenir. Les lunettes
fonctionnèrent avec une activité fiévreuse. C'était un suprême défi
porté au narwal géant, et celui-ci ne pouvait raisonnablement se
dispenser de répondre à cette sommation «à comparaître!»
Deux jours se passèrent. L'-Abraham-Lincoln- se tenait sous petite
vapeur. On employait mille moyens pour éveiller l'attention ou stimuler
l'apathie de l'animal, au cas où il se fût rencontré dans ces parages.
D'énormes quartiers de lard furent mis à la traîne,--pour la plus
grande satisfaction des requins, je dois le dire. Les embarcations
rayonnèrent dans toutes les directions autour de l'-Abraham-Lincoln-,
pendant qu'il mettait en panne, et ne laissèrent pas un point de mer
inexploré. Mais le soir du 4 novembre arriva sans que se fût dévoilé ce
mystère sous-marin.
Le lendemain, 5 novembre, à midi, expirait le délai de rigueur.
Après le point, le commandant Farragut, fidèle à sa promesse, devait
donner la route au sud-est, et abandonner définitivement les régions
septentrionales du Pacifique.
La frégate se trouvait alors par 31° 15′ de latitude nord et par 136°
42′ de longitude est. Les terres du Japon nous restaient à moins de
deux cents milles sous le vent. La nuit approchait. On venait de piquer
huit heures. De gros nuages voilaient le disque de la lune, alors dans
son premier quartier. La mer ondulait paisiblement sous l'étrave de la
frégate.
En ce moment, j'étais appuyé à l'avant, sur le bastingage de tribord.
Conseil, posté près de moi, regardait devant lui. L'équipage,
juché dans les haubans, examinait l'horizon qui se rétrécissait et
s'obscurcissait peu à peu. Les officiers, armés de leur lorgnette
de nuit, fouillaient l'obscurité croissante. Parfois le sombre Océan
étincelait sous un rayon que la lune dardait entre la frange de deux
nuages. Puis, toute trace lumineuse s'évanouissait dans les ténèbres.
En observant Conseil, je constatai que ce brave garçon subissait tant
soit peu l'influence générale. Du moins, je le crus ainsi. Peut-être,
et pour la première fois, ses nerfs vibraient-ils sous l'action d'un
sentiment de curiosité.
«Allons, Conseil, lui dis-je, voilà une dernière occasion d'empocher
deux mille dollars.
--Que monsieur me permette de le lui dire, répondit Conseil, je n'ai
jamais compté sur cette prime, et le gouvernement de l'Union pouvait
promettre cent mille dollars, il n'en aurait pas été plus pauvre.
--Tu as raison, Conseil. C'est une sotte affaire, après tout, et dans
laquelle nous nous sommes lancés trop légèrement. Que de temps perdu,
que d'émotions inutiles! Depuis six mois déjà, nous serions rentrés en
France...
--Dans le petit appartement de monsieur, répliqua Conseil, dans le
Muséum de monsieur! Et j'aurais déjà classé les fossiles de monsieur!
Et le babiroussa de monsieur serait installé dans sa cage du Jardin des
Plantes, et il attirerait tous les curieux de la capitale!
--Comme tu dis, Conseil, et sans compter, j'imagine, que l'on se
moquera de nous!
--Effectivement, répondit tranquillement Conseil, je pense que l'on se
moquera de monsieur. Et, faut-il le dire...?
--Il faut le dire, Conseil.
--Eh bien, monsieur n'aura que ce qu'il mérite!
--Vraiment!
--Quand on a l'honneur d'être un savant comme monsieur, on ne s'expose
pas...»
Conseil ne put achever son compliment. Au milieu du silence général,
une voix venait de se faire entendre. C'était la voix de Ned Land, et
Ned Land s'écriait:
«Ohé! la chose en question, sous le vent, par le travers à nous!»
[Illustration: Les embarcations rayonnèrent autour de la frégate.
(Page 30.)]
CHAPITRE VI
A TOUTE VAPEUR.
A ce cri, l'équipage entier se précipita vers le harponneur,
commandant, officiers, maîtres, matelots, mousses, jusqu'aux ingénieurs
qui quittèrent leur machine, jusqu'aux chauffeurs qui abandonnèrent
leurs fourneaux. L'ordre de stopper avait été donné, et la frégate ne
courait plus que sur son erre.
[Illustration: Le monstre immergé à quelques toises. (Page 33.)]
L'obscurité était profonde alors, et quelque bons que fussent les yeux
du Canadien, je me demandais comment il avait vu et ce qu'il avait pu
voir. Mon cœur battait à se rompre.
Mais Ned Land ne s'était pas trompé, et tous, nous aperçûmes l'objet
qu'il indiquait de la main.
A deux encâblures de l'-Abraham-Lincoln- et de sa hanche de tribord,
la mer semblait être illuminée par dessous. Ce n'était point un simple
phénomène de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le
monstre, immergé à quelques toises de la surface des eaux, projetait
cet éclat très-intense, mais inexplicable, que mentionnaient les
rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait
être produite par un agent d'une grande puissance éclairante. La partie
lumineuse décrivait sur la mer un immense ovale très-allongé, au
centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable éclat
s'éteignait par dégradations successives.
«Ce n'est qu'une agglomération de molécules phosphorescentes, s'écria
l'un des officiers.
--Non, monsieur, répliquai-je avec conviction. Jamais les pholades ou
les salpes ne produisent une si puissante lumière. Cet éclat est de
nature essentiellement électrique... D'ailleurs, voyez, voyez! il se
déplace! il se meut en avant, en arrière! il s'élance sur nous!»
Un cri général s'éleva de la frégate.
«Silence! dit le commandant Farragut. La barre au vent, toute! Machine
en arrière!»
Les matelots se précipitèrent à la barre, les ingénieurs à leur
machine. La vapeur fut immédiatement renversée, et l'-Abraham-Lincoln-,
abattant sur bâbord, décrivit un demi-cercle.
«La barre droite! Machine en avant!» cria le commandant Farragut.
Ces ordres furent exécutés, et la frégate s'éloigna rapidement du foyer
lumineux.
Je me trompe. Elle voulut s'éloigner, mais le surnaturel animal se
rapprocha avec une vitesse double de la sienne.
Nous étions haletants. La stupéfaction, bien plus que la crainte, nous
tenait muets et immobiles. L'animal nous gagnait en se jouant. Il fit
le tour de la frégate qui filait alors quatorze nœuds, et l'enveloppa
de ses nappes électriques comme d'une poussière lumineuse. Puis il
s'éloigna de deux ou trois milles, laissant une traînée phosphorescente
comparable aux tourbillons de vapeur que jette en arrière la locomotive
d'un express. Tout d'un coup, des obscures limites de l'horizon,
où il alla prendre son élan, le monstre fonça subitement vers
l'-Abraham-Lincoln- avec une effrayante rapidité, s'arrêta brusquement
à vingt pieds de ses précintes, s'éteignit,--non pas en s'abîmant
sous les eaux, puisque son éclat ne subit aucune dégradation,--mais
soudainement et comme si la source de cette brillante effluve se fût
subitement tarie! Puis, il reparut de l'autre côté du navire, soit
qu'il l'eut tourné, soit qu'il eut glissé sous sa coque. A chaque
instant, une collision pouvait se produire, qui nous eût été fatale.
Cependant, je m'étonnais des manœuvres de la frégate. Elle fuyait et
n'attaquait pas. Elle était poursuivie, elle qui devait poursuivre, et
j'en fis l'observation au commandant Farragut. Sa figure, d'ordinaire
si impassible, était empreinte d'un indéfinissable étonnement.
«Monsieur Aronnax, me répondit-il, je ne sais à quel être formidable
j'ai affaire, et je ne veux pas risquer imprudemment ma frégate au
milieu de cette obscurité. D'ailleurs comment attaquer l'inconnu,
comment s'en défendre? Attendons le jour et les rôles changeront.
--Vous n'avez plus de doute, commandant, sur la nature de l'animal?
--Non, monsieur, c'est évidemment un narwal gigantesque, mais aussi un
narwal électrique.
--Peut-être, ajoutai-je, ne peut-on pas plus l'approcher qu'une gymnote
ou une torpille!
--En effet, répondit le commandant, et s'il possède en lui une
puissance foudroyante, c'est à coup sûr le plus terrible animal qui
soit jamais sorti de la main du Créateur. C'est pourquoi, monsieur, je
me tiendrai sur mes gardes.»
Tout l'équipage resta sur pied pendant la nuit. Personne ne songea à
dormir. L'-Abraham-Lincoln-, ne pouvant lutter de vitesse, avait modéré
sa marche et se tenait sous petite vapeur. De son côté, le narwal,
imitant la frégate, se laissait bercer au gré des lames, et semblait
décidé à ne point abandonner le théâtre de la lutte.
Vers minuit, cependant, il disparut, ou, pour employer une expression
plus juste, il «s'éteignit» comme un gros ver luisant. Avait-il fui?
il fallait le craindre, non pas l'espérer. Mais à une heure moins
sept minutes du matin, un sifflement assourdissant se fit entendre,
semblable à celui que produit une colonne d'eau, chassée avec une
extrême violence.
Le commandant Farragut, Ned Land et moi, nous étions alors sur la
dunette, jetant d'avides regards à travers les profondes ténèbres.
«Ned Land, demanda le commandant, vous avez souvent entendu rugir des
baleines?
--Souvent, monsieur, mais jamais de pareilles baleines dont la vue
m'ait rapporté deux mille dollars.
--En effet, vous avez droit à la prime. Mais, dites-moi, ce bruit
n'est-il pas celui que font les cétacés rejetant l'eau par leurs évents?
--Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus
fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se
tient là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le
harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.
--S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton
peu convaincu.
--Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,
et il faudra bien qu'il m'écoute!
--Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une
baleinière à votre disposition?
--Sans doute, monsieur.
--Ce sera jouer la vie de mes hommes?
--Et la mienne!» répondit simplement le harponneur.
Vers deux heures du matin, le foyer lumineux reparut, non moins
intense, à cinq milles au vent de l'-Abraham-Lincoln-. Malgré
la distance, malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait
distinctement les formidables battements de queue de l'animal, et
jusqu'à sa respiration haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme
narwal venait respirer à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait
dans ses poumons, comme fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une
machine de deux mille chevaux.
«Hum! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de
cavalerie, ce serait une jolie baleine!»
On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat.
Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second
fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un
mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure
est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était
contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main.
A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs
de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le
jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très-épaisse
rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la
percer. De là, désappointement et colère.
Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient
déjà perchés à la tête des mâts.
A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses
volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait
à la fois.
Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.
«La chose en question, par bâbord derrière!» cria le harponneur.
Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.
Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait
d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait
un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec
une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante,
marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.
La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté
d'esprit. Les rapports du -Shannon- et de l'-Helvetia- avaient un peu
exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cents cinquante
pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement
l'apprécier; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement
proportionné dans ses trois dimensions.
Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur
et d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de
quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en
conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des
vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe
des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais
encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles: les
baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière
que sont rangés les narwals. Chacune de ces familles se divise en
plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés.
Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne
doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du
commandant Farragut.
L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,
après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur.
L'ingénieur accourut.
«Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression?
--Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
--Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur!»
Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait
sonné. Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate
vomissaient des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le
tremblotement des chaudières.
L'-Abraham-Lincoln-, chassé en avant par sa puissante hélice, se
dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment
s'approcher à une demi-encâblure; puis, dédaignant de plonger, il prit
une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.
Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans
que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé. Il était donc évident
qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais.
Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui
foisonnait sous son menton.
«Ned Land?» cria-t-il.
Le Canadien vint à l'ordre.
«Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous encore
de mettre mes embarcations à la mer?
--Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera
prendre que si elle le veut bien.
--Que faire alors?
--Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre
permission, s'entend, je vais m'installer sur les sous-barbes de
beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.
--Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,
faites monter la pression.»
Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement
poussés; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et
la vapeur fusa par les soupapes. Le loch jeté, on constata que
l'-Abraham-Lincoln- marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes
à l'heure.
Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles
cinq dixièmes.
Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure,
sans gagner une toise! C'était humiliant pour l'un des plus rapides
marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi
l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,
dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait
plus de tordre sa barbiche, il la mordait.
L'ingénieur fut encore une fois appelé.
«Vous avez atteint votre maximum de pression? lui demanda le commandant.
--Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.
--Et vos soupapes sont chargées?.....
--A six atmosphères et demie.
--Chargez-les à dix atmosphères.»
Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le
Mississipi pour distancer «une concurrence»!
«Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi,
sais-tu bien que nous allons probablement sauter?
--Comme il plaira à monsieur!» répondit Conseil.
Eh bien! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la
risquer.
Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les
fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les
brasiers. La rapidité de l'-Abraham-Lincoln- s'accrut. Ses mâts
tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée
pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.
On jeta le loch une seconde fois.
«Eh bien! timonier? demanda le commandant Farragut.
--Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.
--Forcez les feux.»
L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé
«chauffa» lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses
dix-neuf milles et trois dixièmes.
Quelle poursuite! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer
tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main.
Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.
«Nous le gagnons! nous le gagnons!» s'écriait le Canadien.
Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait
avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à
l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas
de narguer la frégate en en faisant le tour! Un cri de fureur s'échappa
de toutes les poitrines!
A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.
Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus
directs.
«Ah! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'-Abraham-Lincoln-! Eh
bien! nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître,
des hommes à la pièce de l'avant.»
Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup
partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui
se tenait à un demi-mille.
«A un autre plus adroit! cria le commandant, et cinq cents dollars à
qui percera cette infernale bête!»
Un vieux canonnier à barbe grise,--que je vois encore,--l'œil calme,
la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et
visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les
hurrahs de l'équipage.
Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas
normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à
deux milles en mer.
«Ah çà! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé
avec des plaques de six pouces!
--Malédiction!» s'écria le commandant Farragut.
La chasse recommença, et le commandant Farragut, se penchant vers moi,
me dit:
«Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate!
--Oui, répondis-je, et vous aurez raison!»
On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas
indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en
fut rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe
d'épuisement.
[Illustration: Un vieux canonnier à barbe grise. (Page 39.)]
Cependant, il faut dire à la louange de l'-Abraham-Lincoln- qu'il lutta
avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents
kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse
journée du 6 novembre! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le
houleux océan.
En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous
ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.
A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut,
à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que
pendant la nuit dernière.
[Illustration: Pendant que l'un de nous, étendu sur le dos. (Page 44.)]
Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée,
dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames? Il y avait là
une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter.
Il donna ses ordres. L'-Abraham-Lincoln- fut tenu sous petite vapeur,
et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est
pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément
endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait
harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son
poste dans les sous-barbes du beaupré.
La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encâblures de l'animal,
et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond
régnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent,
dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux.
En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant, je voyais
au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale,
de l'autre brandissant son terrible harpon. Vingt pieds à peine le
séparaient de l'animal immobile.
Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut
lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté
un corps dur.
La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau
s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de
l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des
dromes.
Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans
avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.
CHAPITRE VII
UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE.
Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en
conservai pas moins une impression très-nette de mes sensations.
Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je
suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des
maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux
coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.
Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage
s'était-il aperçu de ma disparition? L'-Abraham-Lincoln- avait-il viré
de bord? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer?
Devais-je espérer d'être sauvé?
Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui
disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent
dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.
«A moi! à moi!» criai-je, en nageant vers l'-Abraham-Lincoln- d'un bras
désespéré.
Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils
paralysaient mes mouvements. Je coulais! je suffoquais!...
«A moi!»
Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me
débattis, entraîné dans l'abîme...
Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me
sentis violemment ramené à la surface de la mer, et j'entendis, oui,
j'entendis ces paroles prononcées à mon oreille:
«Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon
épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise.»
Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.
«Toi! dis-je, toi!
--Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.
--Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer?
--Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur!»
Le digne garçon trouvait cela tout naturel!
«Et la frégate? demandai-je.
--La frégate! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois
que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle!
--Tu dis?
--Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les
hommes de barre s'écrier: «L'hélice et le gouvernail sont brisés...
--Brisés?
--Oui! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je pense,
que l'-Abraham-Lincoln- ait éprouvée. Mais, circonstance fâcheuse pour
nous, il ne gouverne plus.
--Alors, nous sommes perdus!
--Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons
encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien
des choses!»
L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus
vigoureusement; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme
une chappe de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir.
Conseil s'en aperçut.
«Que monsieur me permette de lui faire une incision,» dit-il.
Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en
bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je
nageais pour tous deux.
A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de
«naviguer» l'un près de l'autre.
Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre
disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la
frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son
gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.
Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en
conséquence. Étonnante nature! ce phlegmatique garçon était là comme
chez lui!
Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être
recueillis par les embarcations de l'-Abraham-Lincoln-, nous devions
nous organiser de manière à les attendre le plus longtemps possible.
Je résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser
simultanément, et voici ce qui fut convenu: Pendant que l'un de nous,
étendu sur le dos, se tiendrait immobile, les bras croisés, les jambes
allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de
remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et, nous relayant
ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être
jusqu'au lever du jour.
Faible chance! mais l'espoir est si fortement enraciné au cœur de
l'homme! Puis, nous étions deux. Enfin, je l'affirme,--bien que cela
paraisse improbable,--si je cherchais à détruire en moi toute illusion,
si je voulais «désespérer,» je ne le pouvais pas!
La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze
heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage
jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en
nous relayant. La mer, assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je
cherchais à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la
phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes
lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se
tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un
bain de mercure.
Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes
membres se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut
me soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.
J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon; sa respiration devint
courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps.
«Laisse-moi! laisse-moi! lui dis-je.
--Abandonner monsieur! jamais! répondit-il. Je compte bien me noyer
avant lui!»
En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage
que le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous
ses rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se
redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon.
J'aperçus la frégate. Elle était à cinq milles de nous, et ne formait
plus qu'une masse sombre, à peine appréciable. Mais d'embarcations,
point!
Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance! Mes lèvres gonflées
ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et
je l'entendis répéter à plusieurs reprises:
«A nous! à nous!»
Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de
ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me
sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.
«As-tu entendu? murmurai-je.
--Oui! oui!»
Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.
Cette fois, pas d'erreur possible! Une voix humaine répondait à la
nôtre! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de
l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire? Ou plutôt
une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans l'ombre?
Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis
que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors
de l'eau et retomba épuisé.
«Qu'as-tu vu?
--J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons
toutes nos forces!...»
Qu'avait-il vu? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me
vint pour la première fois à l'esprit!... Mais cette voix cependant?...
Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre des
baleines!
Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,
regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel
répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine.
Mes forces étaient à bout; mes doigts s'écartaient; ma main ne me
fournissait plus un point d'appui; ma bouche, convulsivement ouverte,
s'emplissait d'eau salée; le froid m'envahissait. Je relevai la tête
une dernière fois, puis, je m'abîmai...
En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je
sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que
ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis...
Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses
frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...
«Conseil! murmurai-je.
--Monsieur m'a sonné?» répondit Conseil.
En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers
l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et
que je reconnus aussitôt.
«Ned! m'écriai-je.
--En personne, monsieur, et qui court après sa prime! répondit le
Canadien.
--Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate?
--Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu
prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.
--Un îlot?
--Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.
--Expliquez-vous, Ned.
--Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu
l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.
--Pourquoi, Ned, pourquoi?
--C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle
d'acier!»
Il faut ici que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes
souvenirs, que je contrôle moi-même mes assertions.
Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit
dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de
l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du
pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette
substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.
Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à
celle des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer
le monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les
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