une large baie, que dans cette baie se jette le Saint-Laurent, et que
le Saint-Laurent, c'est mon fleuve à moi, le fleuve de Québec, ma
ville natale; quand je songe à cela, la fureur me monte au visage, mes
cheveux se hérissent. Tenez, monsieur, je me jetterai plutôt à la mer!
Je ne resterai pas ici! J'y étouffe!»
Le Canadien était évidemment à bout de patience. Sa vigoureuse nature
ne pouvait s'accommoder de cet emprisonnement prolongé. Sa physionomie
s'altérait de jour en jour. Son caractère devenait de plus en plus
sombre. Je sentais ce qu'il devait souffrir, car moi aussi, la
nostalgie me prenait. Près de sept mois s'étaient écoulés sans que
nous eussions eu aucune nouvelle de la terre. De plus, l'isolement
du capitaine Nemo, son humeur modifiée, surtout depuis le combat des
poulpes, sa taciturnité, tout me faisait apparaître les choses sous
un aspect différent. Je ne sentais plus l'enthousiasme des premiers
jours. Il fallait être un Flamand comme Conseil pour accepter cette
situation, dans ce milieu réservé aux cétacés et autres habitants de la
mer. Véritablement, si ce brave garçon, au lieu de poumons avait eu des
branchies, je crois qu'il aurait fait un poisson distingué!
«Eh bien, monsieur? reprit Ned Land, voyant que je ne répondais pas.
--Eh bien, Ned, vous voulez que je demande au capitaine Nemo quelles
sont ses intentions à notre égard?
--Oui, monsieur.
--Et cela, quoiqu'il les ait déjà fait connaître?
--Oui. Je désire être fixé une dernière fois. Parlez pour moi seul, en
mon seul nom, si vous voulez.
--Mais je le rencontre rarement. Il m'évite même.
--C'est une raison de plus pour l'aller voir.
--Je l'interrogerai, Ned.
--Quand? demanda le Canadien en insistant.
--Quand je le rencontrerai.
--Monsieur Aronnax, voulez-vous que j'aille le trouver, moi?
--Non, laissez-moi faire. Demain...
--Aujourd'hui, dit Ned Land.
--Soit. Aujourd'hui, je le verrai,» répondis-je au Canadien, qui, en
agissant lui-même, eût certainement tout compromis.
Je restai seul. La demande décidée, je résolus d'en finir
immédiatement. J'aime mieux chose faite que chose à faire.
Je rentrai dans ma chambre. De là, j'entendis marcher dans celle du
capitaine Nemo. Il ne fallait pas laisser échapper cette occasion de
le rencontrer. Je frappai à sa porte. Je n'obtins pas de réponse. Je
frappai de nouveau, puis je tournai le bouton. La porte s'ouvrit.
J'entrai. Le capitaine était là. Courbé sur sa table de travail, il ne
m'avait pas entendu. Résolu à ne pas sortir sans l'avoir interrogé, je
m'approchai de lui. Il releva la tête brusquement, fronça les sourcils,
et me dit d'un ton assez rude:
«Vous ici! Que me voulez-vous?
--Vous parler, capitaine.
--Mais je suis occupé, monsieur, je travaille. Cette liberté que je
vous laisse de vous isoler, ne puis-je l'avoir pour moi?»
La réception était peu encourageante. Mais j'étais décidé à tout
entendre pour tout répondre.
«Monsieur, dis-je froidement, j'ai à vous parler d'une affaire qu'il ne
m'est pas permis de retarder.
--Laquelle, monsieur? répondit-il ironiquement. Avez-vous fait quelque
découverte qui m'ait échappé? La mer vous a-t-elle livré de nouveaux
secrets?»
Nous étions loin de compte. Mais avant que j'eusse répondu, me montrant
un manuscrit ouvert sur sa table, il me dit d'un ton plus grave:
«Voici, monsieur Aronnax, un manuscrit écrit en plusieurs langues. Il
contient le résumé de mes études sur la mer, et, s'il plaît à Dieu,
il ne périra pas avec moi. Ce manuscrit, signé de mon nom, complété
par l'histoire de ma vie, sera renfermé dans un petit appareil
insubmersible. Le dernier survivant de nous tous à bord du -Nautilus-
jettera cet appareil à la mer, et il ira où les flots le porteront.»
Le nom de cet homme! Son histoire écrite par lui-même! Son mystère
serait donc un jour dévoilé? Mais, en ce moment, je ne vis dans cette
communication qu'une entrée en matière.
«Capitaine, répondis-je, je ne puis qu'approuver la pensée qui vous
fait agir. Il ne faut pas que le fruit de vos études soit perdu. Mais
le moyen que vous employez me paraît primitif. Qui sait où les vents
pousseront cet appareil, en quelles mains il tombera? Ne sauriez-vous
trouver mieux? Vous, ou l'un des vôtres ne peut-il...?
--Jamais, monsieur, dit vivement le capitaine en m'interrompant.
--Mais moi, mes compagnons, nous sommes prêts à garder ce manuscrit en
réserve, et si vous nous rendez la liberté...
--La liberté! fit le capitaine Nemo se levant.
--Oui, monsieur, et c'est à ce sujet que je voulais vous interroger.
Depuis sept mois nous sommes à votre bord, et je vous demande
aujourd'hui, au nom de mes compagnons comme au mien, si votre intention
est de nous y garder toujours.
--Monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo, je vous répondrai
aujourd'hui ce que je vous ai répondu il y a sept mois: Qui entre dans
le -Nautilus- ne doit plus le quitter.
--C'est l'esclavage même que vous nous imposez!
--Donnez-lui le nom qu'il vous plaira.
--Mais partout l'esclave garde le droit de recouvrer sa liberté! Quels
que soient les moyens qui s'offrent à lui, il peut les croire bons!
--Ce droit, répondit le capitaine Nemo, qui vous le dénie? Ai-je jamais
pensé à vous enchaîner par un serment?»
Le capitaine me regardait en se croisant les bras.
«Monsieur, lui dis-je, revenir une seconde fois sur ce sujet ne
serait ni de votre goût ni du mien. Mais puisque nous l'avons entamé,
épuisons-le. Je vous le répète, ce n'est pas seulement de ma personne
qu'il s'agit. Pour moi l'étude est un secours, une diversion puissante,
un entraînement, une passion qui peut me faire tout oublier. Comme
vous, je suis homme à vivre ignoré, obscur, dans le fragile espoir de
léguer un jour à l'avenir le résultat de mes travaux, au moyen d'un
appareil hypothétique confié au hasard des flots et des vents. En un
mot, je puis vous admirer, vous suivre sans déplaisir dans un rôle que
je comprends sur certains points; mais il est encore d'autres aspects
de votre vie qui me la font entrevoir entourée de complications et
de mystères auxquels seuls ici, mes compagnons et moi, nous n'avons
aucune part. Et même, quand notre cœur a pu battre pour vous, ému par
quelques-unes de vos douleurs ou remué par vos actes de génie ou de
courage, nous avons dû refouler en nous jusqu'au plus petit témoignage
de cette sympathie que fait naître la vue de ce qui est beau et bon,
que cela vienne de l'ami ou de l'ennemi. Eh bien, c'est ce sentiment
que nous sommes étrangers à tout ce qui vous touche, qui fait de notre
position quelque chose d'inacceptable, d'impossible, même pour moi,
mais d'impossible pour Ned Land surtout. Tout homme, par cela seul
qu'il est homme, vaut qu'on songe à lui. Vous êtes-vous demandé ce que
l'amour de la liberté, la haine de l'esclavage, pouvaient faire naître
de projets de vengeance dans une nature comme celle du Canadien, ce
qu'il pouvait penser, tenter, essayer?...»
Je m'étais tû. Le capitaine Nemo se leva.
«Que Ned Land pense, tente, essaye tout ce qu'il voudra, que m'importe?
Ce n'est pas moi qui l'ai été chercher! Ce n'est pas pour mon plaisir
que je le garde à mon bord! Quant à vous, monsieur Aronnax, vous êtes
de ceux qui peuvent tout comprendre, même le silence. Je n'ai rien de
plus à vous répondre. Que cette première fois où vous venez de traiter
ce sujet soit aussi la dernière, car une seconde fois, je ne pourrais
même pas vous écouter.»
Je me retirai. A compter de ce jour, notre situation fut très-tendue.
Je rapportai ma conversation à mes deux compagnons.
«Nous savons maintenant, dit Ned, qu'il n'y a rien à attendre de cet
homme. Le -Nautilus- se rapproche de Long-Island. Nous fuirons, quel
que soit le temps.»
Mais le ciel devenait de plus en plus menaçant. Des symptômes
d'ouragan se manifestaient. L'atmosphère se faisait blanchâtre et
laiteuse. Aux cyrrhus à gerbes déliées succédaient à l'horizon des
couches de nimbo-cumulus. D'autres nuages bas fuyaient rapidement.
La mer grossissait et se gonflait en longues houles. Les oiseaux
disparaissaient, à l'exception des satanicles, amis des tempêtes. Le
baromètre baissait notablement et indiquait dans l'air une extrême
tension des vapeurs. Le mélange du storm-glass se décomposait sous
l'influence de l'électricité qui saturait l'atmosphère. La lutte des
éléments était prochaine.
La tempête éclata dans la journée du 18 mai, précisément lorsque le
-Nautilus- flottait à la hauteur de Long-Island, à quelques milles des
passes de New-York. Je puis décrire cette lutte des éléments, car au
lieu de la fuir dans les profondeurs de la mer, le capitaine Nemo, par
un inexplicable caprice, voulut la braver à sa surface.
Le vent soufflait du sud-ouest, d'abord en grand frais, c'est-à-dire
avec une vitesse de quinze mètres à la seconde, qui fut portée à
vingt-cinq mètres vers trois heures du soir. C'est le chiffre des
tempêtes.
Le capitaine Nemo, inébranlable sous les rafales, avait pris place sur
la plate-forme. Il s'était amarré à mi-corps pour résister aux vagues
monstrueuses qui déferlaient. Je m'y étais hissé et attaché aussi,
partageant mon admiration entre cette tempête et cet homme incomparable
qui lui tenait tête.
La mer démontée était balayée par de grandes loques de nuages qui
trempaient dans ses flots. Je ne voyais plus aucune de ces petites
lames intermédiaires qui se forment au fond des grands creux. Rien
que de longues ondulations fuligineuses, dont la crête ne déferle
pas, tant elles sont compactes. Leur hauteur s'accroissait. Elles
s'excitaient entre elles. Le -Nautilus-, tantôt couché sur le côté,
tantôt dressé comme un mât, roulait et tanguait épouvantablement.
Vers cinq heures, une pluie torrentielle tomba, qui n'abattit ni le
vent ni la mer. L'ouragan se déchaîna avec une vitesse de quarante-cinq
mètres à la seconde, soit près de quarante lieues à l'heure. C'est dans
ces conditions qu'il renverse des maisons, qu'il enfonce des tuiles de
toits dans des portes, qu'il rompt des grilles de fer, qu'il déplace
des canons de vingt-quatre. Et pourtant le -Nautilus-, au milieu de la
tourmente, justifiait cette parole d'un savant ingénieur: «Il n'y a pas
de coque bien construite qui ne puisse défier à la mer!» Ce n'était
pas un roc résistant, que ces lames eussent démoli, c'était un fuseau
d'acier, obéissant et mobile, sans gréement, sans mâture, qui bravait
impunément leur fureur.
Cependant j'examinais attentivement ces vagues déchaînées. Elles
mesuraient jusqu'à quinze mètres de hauteur sur une longueur de
cent cinquante à cent soixante quinze mètres, et leur vitesse de
propagation, moitié de celle du vent, était de quinze mètres à la
seconde. Leur volume et leur puissance s'accroissaient avec la
profondeur des eaux. Je compris alors le rôle de ces lames qui
emprisonnent l'air dans leurs flancs et le refoulent au fond des
mers où elles portent la vie avec l'oxygène. Leur extrême force
de pression,--on l'a calculée,--peut s'élever jusqu'à trois mille
kilogrammes par pied carré de la surface qu'elles contrebattent. Ce
sont de telles lames qui, aux Hébrides, ont déplacé un bloc pesant
quatre-vingt-quatre mille livres. Ce sont elles qui, dans la tempête du
23 décembre 1864, après avoir renversé une partie de la ville de Yéddo,
au Japon, faisant sept cents kilomètres à l'heure, allèrent se briser
le même jour sur les rivages de l'Amérique.
L'intensité de la tempête s'accrut avec la nuit. Le baromètre, comme en
1860, à la Réunion, pendant un cyclone, tomba à 710 millimètres. A la
chute du jour, je vis passer à l'horizon un grand navire qui luttait
péniblement. Il capéyait sous petite vapeur pour se maintenir debout
à la lame. Ce devait être un des steamers des lignes de New-York à
Liverpool ou au Havre. Il disparut bientôt dans l'ombre.
A dix heures du soir, le ciel était en feu. L'atmosphère fut zébrée
d'éclairs violents. Je ne pouvais en supporter l'éclat, tandis que
le capitaine Nemo, les regardant en face, semblait aspirer en lui
l'âme de la tempête. Un bruit terrible emplissait les airs, bruit
complexe, fait des hurlements des vagues écrasées, des mugissements
du vent, des éclats du tonnerre. Le vent sautait à tous les points de
l'horizon, et le cyclone, partant de l'est, y revenait en passant par
le nord, l'ouest et le sud, en sens inverse des tempêtes tournantes de
l'hémisphère austral.
Ah! ce Gulf-Stream! Il justifiait bien son nom de roi des tempêtes!
C'est lui qui crée ces formidables cyclones par la différence de
température des couches d'air superposées à ses courants.
A la pluie avait succédé une averse de feu. Les gouttelettes d'eau se
changeaient en aigrettes fulminantes. On eût dit que le capitaine Nemo,
voulant une mort digne de lui, cherchait à se faire foudroyer. Dans
un effroyable mouvement de tangage, le -Nautilus- dressa en l'air son
éperon d'acier, comme la tige d'un paratonnerre, et j'en vis jaillir de
longues étincelles.
[Illustration: A la pluie avait succédé une averse de feu. (Page 406.)]
Brisé, à bout de forces, je me coulai à plat ventre vers le panneau.
Je l'ouvris et je redescendis au salon. L'orage atteignait alors
son maximum d'intensité. Il était impossible de se tenir debout à
l'intérieur du -Nautilus-.
Le capitaine Nemo rentra vers minuit. J'entendis les réservoirs se
remplir peu à peu, et le -Nautilus- s'enfonça doucement au-dessous de
la surface des flots.
Par les vitres ouvertes du salon, je vis de grands poissons effarés qui
passaient comme des fantômes dans les eaux en feu. Quelques-uns furent
foudroyés sous mes yeux!
Le -Nautilus- descendait toujours. Je pensais qu'il retrouverait le
calme à une profondeur de quinze mètres. Non. Les couches supérieures
étaient trop violemment agitées. Il fallut aller chercher le repos
jusqu'à cinquante mètres dans les entrailles de la mer.
Mais là, quelle tranquillité, quel silence, quel milieu paisible! Qui
eût dit qu'un ouragan terrible se déchaînait alors à la surface de cet
Océan?
CHAPITRE XX
PAR 47° 24′ DE LATITUDE ET 17° 28′ DE LONGITUDE.
A la suite de cette tempête, nous avions été rejetés dans l'est. Tout
espoir de s'évader sur les atterrages de New-York ou du Saint-Laurent
s'évanouissait. Le pauvre Ned, désespéré, s'isola comme le capitaine
Nemo. Conseil et moi, nous ne nous quittions plus.
J'ai dit que le -Nautilus- s'était écarté dans l'est. J'aurais dû
dire, plus exactement, dans le nord-est. Pendant quelques jours, il
erra tantôt à la surface des flots, tantôt au-dessous, au milieu de
ces brumes si redoutables aux navigateurs. Elles sont principalement
dues à la fonte des glaces, qui entretient une extrême humidité dans
l'atmosphère. Que de navires perdus dans ces parages, lorsqu'ils
allaient reconnaître les feux incertains de la côte! Que de sinistres
dus à ces brouillards opaques! Que de chocs sur ces écueils dont le
ressac est éteint par le bruit du vent! Que de collisions entre les
bâtiments, malgré leurs feux de position, malgré les avertissements de
leurs sifflets et de leurs cloches d'alarme!
Aussi, le fond de ces mers offrait-il l'aspect d'un champ de bataille,
où gisaient encore tous ces vaincus de l'Océan; les uns vieux et
empâtés déjà; les autres jeunes et réfléchissant l'éclat de notre
fanal sur leurs ferrures et leurs carènes de cuivre. Parmi eux, que
de bâtiments perdus corps et biens, avec leurs équipages, leur monde
d'émigrants, sur ces points dangereux signalés dans les statistiques,
le cap Race, l'île Saint-Paul, le détroit de Belle-Ile, l'estuaire du
Saint-Laurent! Et depuis quelques années seulement que de victimes
fournies à ces funèbres annales par les lignes du Royal-Mail, d'Inmann,
de Montréal, le -Solway-, l'-Isis-, le -Paramatta-, l'-Hungarian-, le
-Canadian-, l'-Anglo-Saxon-, le -Humboldt-, l'-United-States-, tous
échoués, l'-Artic-, le -Lyonnais-, coulés par abordage, le -Président-,
le -Pacific-, le -City-of-Glasgow-, disparus pour des causes ignorées,
sombres débris au milieu desquels naviguait le -Nautilus-, comme s'il
eût passé une revue des morts.
Le 15 mai, nous étions sur l'extrémité méridionale du banc de
Terre-Neuve. Ce banc est un produit des alluvions marines, un amas
considérable de ces détritus organiques, amenés soit de l'Équateur par
le courant du Gulf-Stream, soit du pôle boréal, par ce contre-courant
d'eau froide qui longe la côte américaine. Là aussi s'amoncellent les
blocs erratiques charriés par la débâcle des glaces. Là s'est formé
un vaste ossuaire de poissons, de mollusques ou de zoophytes qui y
périssent par milliards.
La profondeur de la mer n'est pas considérable au banc de Terre-Neuve.
Quelques centaines de brasses au plus. Mais vers le sud se creuse
subitement une dépression profonde, un trou de trois mille mètres. Là
s'élargit le Gulf-Stream. C'est un épanouissement de ses eaux. Il perd
de sa vitesse et de sa température, mais il devient une mer.
Parmi les poissons que le -Nautilus- effaroucha à son passage, je
citerai le cycloptère d'un mètre, à dos noirâtre, à ventre orange, qui
donne à ses congénères un exemple peu suivi de fidélité conjugale,
un unernack de grande taille, sorte de murène émeraude, d'un goût
excellent, des karraks à gros yeux, dont la tête a quelque ressemblance
avec celle du chien, des blennies, ovovivipares comme les serpents, des
gobies-boulerots ou goujons noirs de deux décimètres, des macroures à
longue queue, brillant d'un éclat argenté, poissons rapides, aventurés
loin des mers hyperboréennes.
Les filets ramassèrent aussi un poisson hardi, audacieux, vigoureux,
bien musclé, armé de piquants à la tête et d'aiguillons aux nageoires,
véritable scorpion de deux à trois mètres, ennemi acharné des blennies,
des gades et des saumons; c'était le cotte des mers septentrionales,
au corps tuberculeux, brun de couleur, rouge aux nageoires. Les
pêcheurs du -Nautilus- eurent quelque peine à s'emparer de cet animal,
qui, grâce à la conformation de ses opercules, préserve ses organes
respiratoires du contact desséchant de l'atmosphère et peut vivre
quelque temps hors de l'eau.
Je cite maintenant,--pour mémoire,--des bosquiens, petits poissons
qui accompagnent longtemps les navires dans les mers boréales,
des ables-oxyrhinques, spéciaux à l'Atlantique septentrional, des
rascasses, et j'arrive aux gades, principalement à l'espèce morue, que
je surpris dans ses eaux de prédilection, sur cet inépuisable banc de
Terre-Neuve.
On peut dire que ces morues sont des poissons de montagnes, car
Terre-Neuve n'est qu'une montagne sous-marine. Lorsque le -Nautilus-
s'ouvrit un chemin à travers leurs phalanges pressées, Conseil ne put
retenir cette observation:
«Ça! des morues! dit-il; mais je croyais que les morues étaient plates
comme des limandes ou des soles?
--Naïf! m'écriai-je. Les morues ne sont plates que chez l'épicier,
où on les montre ouvertes et étalées. Mais dans l'eau, ce sont des
poissons fusiformes comme les mulets, et parfaitement conformés pour la
marche.
--Je veux croire, monsieur, répondit Conseil. Quelle nuée, quelle
fourmilière!
--Eh! mon ami, il y en aurait bien davantage, sans leurs ennemis, les
rascasses et les hommes! Sais-tu combien on a compté d'œufs dans une
seule femelle?
--Faisons bien les choses, répondit Conseil. Cinq cent mille.
--Onze millions, mon ami.
--Onze millions. Voilà ce que je n'admettrai jamais, à moins de les
compter moi-même.
--Compte-les, Conseil. Mais tu auras plus vite fait de me croire.
D'ailleurs, c'est par milliers que les Français, les Anglais, les
Américains, les Danois, les Norwégiens, pêchent les morues. On les
consomme en quantités prodigieuses, et sans l'étonnante fécondité
de ces poissons, les mers en seraient bientôt dépeuplées. Ainsi, en
Angleterre et en Amérique seulement, cinq mille navires montés par
soixante-quinze mille marins, sont employés à la pêche de la morue.
Chaque navire en rapporte quarante mille en moyenne, ce qui fait
vingt-cinq millions. Sur les côtes de la Norwége, même résultat.
--Bien, répondit Conseil, je m'en rapporte à monsieur. Je ne les
compterai pas.
--Quoi donc?
--Les onze millions d'œufs. Mais je ferai une remarque.
--Laquelle?
--C'est que si tous les œufs éclosaient, il suffirait de quatre morues
pour alimenter l'Angleterre, l'Amérique et la Norwége.»
Pendant que nous effleurions les fonds du banc de Terre-Neuve, je vis
parfaitement ces longues lignes, armées de deux cents hameçons, que
chaque bateau tend par douzaines. Chaque ligne entraînée par un bout
au moyen d'un petit grappin, était retenue à la surface par un orin
fixé sur une bouée de liége. Le -Nautilus- dut manœuvrer adroitement au
milieu de ce réseau sous-marin.
D'ailleurs il ne demeura pas longtemps dans ces parages fréquentés. Il
s'éleva jusque vers le quarante-deuxième degré de latitude. C'était
à la hauteur de Saint-Jean de Terre-Neuve et de Heart's Content, où
aboutit l'extrémité du câble transatlantique.
Le -Nautilus-, au lieu de continuer à marcher au nord, prit direction
vers l'est, comme s'il voulait suivre ce plateau télégraphique sur
lequel repose le câble, et dont des sondages multipliés ont donné le
relief avec une extrême exactitude.
[Illustration: «C'est ici!» dit le capitaine Nemo. (Page 414.)]
Ce fut le 17 mai, à cinq cents milles environ de Heart's Content, par
deux mille huit cents mètres de profondeur, que j'aperçus le câble
gisant sur le sol. Conseil, que je n'avais pas prévenu, le prit d'abord
pour un gigantesque serpent de mer et s'apprêtait à le classer suivant
sa méthode ordinaire. Mais je désabusai le digne garçon, et pour le
consoler de son déboire, je lui appris diverses particularités de la
pose de ce câble.
Le premier câble fut établi pendant les années 1857 et 1858; mais,
après avoir transmis quatre cents télégrammes environ, il cessa de
fonctionner. En 1863, les ingénieurs construisirent un nouveau câble,
mesurant trois mille quatre cents kilomètres et pesant quatre mille
cinq cents tonnes, qui fut embarqué sur le -Great-Eastern-. Cette
tentative échoua encore.
Or, le 25 mai, le -Nautilus-, immergé par trois mille huit cent
trente-six mètres de profondeur, se trouvait précisément en cet endroit
où se produisit la rupture qui ruina l'entreprise. C'était à six
cent trente huit milles de la côte d'Irlande. On s'aperçut, à deux
heures après-midi, que les communications avec l'Europe venaient de
s'interrompre. Les électriciens du bord résolurent de couper le câble
avant de le repêcher, et à onze heures du soir, ils avaient ramené la
partie avariée. On refit un joint et une épissure; puis le câble fut
immergé de nouveau. Mais, quelques jours plus tard, il se rompit et ne
put être ressaisi dans les profondeurs de l'Océan.
Les Américains ne se découragèrent pas. L'audacieux Cyrus Field, le
promoteur de l'entreprise, qui y risquait toute sa fortune, provoqua
une nouvelle souscription. Elle fut immédiatement couverte. Un autre
câble fut établi dans de meilleures conditions. Le faisceau de
fils conducteurs isolés dans une enveloppe de gutta-percha, était
protégé par un matelas de matières textiles contenu dans une armature
métallique. Le -Great-Eastern- reprit la mer le 13 juillet 1866.
L'opération marcha bien. Cependant un incident arriva. Plusieurs fois,
en déroulant le câble, les électriciens observèrent que des clous y
avaient été récemment enfoncés dans le but d'en détériorer l'âme.
Le capitaine Anderson, ses officiers, ses ingénieurs, se réunirent,
délibérèrent, et firent afficher que si le coupable était surpris à
bord, il serait jeté à la mer sans autre jugement. Depuis lors, la
criminelle tentative ne se reproduisit plus.
Le 23 juillet, le -Great-Eastern- n'était plus qu'à huit cents
kilomètres de Terre-Neuve, lorsqu'on lui télégraphia d'Irlande la
nouvelle de l'armistice conclu entre la Prusse et l'Autriche après
Sadowa. Le 27, il relevait au milieu des brumes le port de Heart's
Content. L'entreprise était heureusement terminée, et par sa première
dépêche, la jeune Amérique adressait à la vieille Europe ces sages
paroles si rarement comprises: «Gloire à Dieu dans le ciel, et paix aux
hommes de bonne volonté sur la terre.»
Je ne m'attendais pas à trouver le câble électrique dans son état
primitif, tel qu'il était en sortant des ateliers de fabrication.
Le long serpent, recouvert de débris de coquilles, hérissé de
foraminifères, était encroûté dans un empâtement pierreux qui
le protégeait contre les mollusques perforants. Il reposait
tranquillement, à l'abri des mouvements de la mer, et sous une pression
favorable à la transmission de l'étincelle électrique qui passe de
l'Amérique à l'Europe en trente-deux centièmes de seconde. La durée de
ce câble sera infinie sans doute, car on a observé que l'enveloppe de
gutta-percha s'améliore par son séjour dans l'eau de mer.
D'ailleurs, sur ce plateau si heureusement choisi, le câble n'est
jamais immergé à des profondeurs telles qu'il puisse se rompre. Le
-Nautilus- le suivit jusqu'à son fond le plus bas, situé par quatre
mille quatre cent trente et un mètres, et là, il reposait encore sans
aucun effort de traction. Puis, nous nous rapprochâmes de l'endroit où
avait eu lieu l'accident de 1863.
Le fond océanique formait alors une vallée large de cent vingt
kilomètres, sur laquelle on eût pu poser le Mont-Blanc sans que son
sommet émergeât de la surface des flots. Cette vallée est fermée à
l'est par une muraille à pic de deux mille mètres. Nous y arrivions le
28 mai, et le -Nautilus- n'était plus qu'à cent cinquante kilomètres de
l'Irlande.
Le capitaine Nemo allait-il remonter pour attérir sur les Iles
Britanniques? Non. A ma grande surprise, il redescendit au sud et
revint vers les mers européennes. En contournant l'île d'Émeraude,
j'aperçus un instant le cap Clear et le feu de Fastenet, qui éclaire
les milliers de navires sortis de Glasgow ou de Liverpool.
Une importante question se posait alors à mon esprit. Le -Nautilus-
oserait-il s'engager dans la Manche? Ned Land qui avait reparu depuis
que nous rallions la terre, ne cessait de m'interroger. Comment lui
répondre? Le capitaine Nemo demeurait invisible. Après avoir laissé
entrevoir au Canadien les rivages d'Amérique, allait-il donc me montrer
les côtes de France?
Cependant le -Nautilus- s'abaissait toujours vers le sud. Le 30 mai, il
Passait en vue du Land's End, entre la pointe extrême de l'Angleterre
et les Sorlingues, qu'il laissa sur tribord.
S'il voulait entrer en Manche, il lui fallait prendre franchement à
l'est. Il ne le fit pas.
Pendant toute la journée du 31 mai, le -Nautilus- décrivit sur la
mer une série de cercles qui m'intriguèrent vivement. Il semblait
chercher un endroit qu'il avait quelque peine à trouver. A midi, le
capitaine Nemo vint faire son point lui-même. Il ne m'adressa pas la
parole. Il me parut plus sombre que jamais. Qui pouvait l'attrister
ainsi? Était-ce sa proximité des rivages européens? Sentait-il quelque
ressouvenir de son pays abandonné? Qu'éprouvait-il alors? des remords
ou des regrets? Longtemps cette pensée occupa mon esprit, et j'eus
comme un pressentiment que le hasard trahirait avant peu les secrets du
capitaine.
Le lendemain, 31 juin, le -Nautilus- conserva les mêmes allures. Il
était évident qu'il cherchait à reconnaître un point précis de l'Océan.
Le capitaine Nemo vint prendre la hauteur du soleil, ainsi qu'il avait
fait la veille. La mer était belle, le ciel pur. A huit milles dans
l'est, un grand navire à vapeur se dessinait sur la ligne de l'horizon.
Aucun pavillon ne battait à sa corne, et je ne pus reconnaître sa
nationalité.
Le capitaine Nemo, quelques minutes avant que le soleil passât au
méridien, prit son sextant et observa avec une précision extrême. Le
calme absolu des flots facilitait son opération. Le -Nautilus- immobile
ne ressentait ni roulis ni tangage.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Lorsque son relèvement fut
terminé, le capitaine prononça ces seuls mots:
«C'est ici!»
Il redescendit par le panneau. Avait-il vu le bâtiment qui modifiait sa
marche et semblait se rapprocher de nous? Je ne saurais le dire.
Je revins au salon. Le panneau se ferma, et j'entendis les sifflements
de l'eau dans les réservoirs. Le -Nautilus- commença de s'enfoncer,
suivant une ligne verticale, car son hélice entravée ne lui
communiquait plus aucun mouvement.
Quelques minutes plus tard, il s'arrêtait à une profondeur de huit cent
trente-trois mètres et reposait sur le sol.
Le plafond lumineux du salon s'éteignit alors, les panneaux
s'ouvrirent, et à travers les vitres, j'aperçus la mer vivement
illuminée par les rayons du fanal dans un rayon d'un demi-mille.
Je regardai à bâbord et je ne vis rien que l'immensité des eaux
tranquilles.
Par tribord, sur le fond, apparaissait une forte extumescence qui
attira mon attention. On eût dit des ruines ensevelies sous un
empâtement de coquilles blanchâtres comme sous un manteau de neige. En
examinant attentivement cette masse, je crus reconnaître les formes
épaissies d'un navire, rasé de ses mâts, qui devait avoir coulé par
l'avant. Ce sinistre datait certainement d'une époque reculée. Cette
épave, pour être ainsi encroûtée dans le calcaire des eaux, comptait
déjà bien des années passées sur ce fond de l'Océan.
Quel était ce navire? Pourquoi le -Nautilus- venait-il visiter sa
tombe? N'était-ce donc pas un naufrage qui avait entraîné ce bâtiment
sous les eaux?
Je ne savais que penser, quand, près de moi, j'entendis le capitaine
Nemo dire d'une voix lente:
«Autrefois ce navire se nommait le -Marseillais-. Il portait
soixante-quatorze canons et fut lancé en 1762. En 1778, le 13 août,
commandé par La Poype-Vertrieux, il se battait audacieusement contre
le -Preston-. En 1779, le 4 juillet, il assistait avec l'escadre de
l'amiral d'Estaing à la prise de Grenade. En 1781, le 5 septembre,
il prenait part au combat du comte de Grasse dans la baie de la
Chesapeak. En 1794, la république française lui changeait son nom.
Le 16 avril de la même année, il rejoignait à Brest l'escadre de
Villaret-Joyeuse, chargé d'escorter un convoi de blé qui venait
d'Amérique sous le commandement de l'amiral Van Stabel. Le 11 et le
12 prairial, an II, cette escadre se rencontrait avec les vaisseaux
anglais. Monsieur, c'est aujourd'hui le 13 prairial, le 1er juin 1868.
Il y a soixante-quatorze ans, jour pour jour, à cette place même, par
47° 24′ de latitude et 17° 28′ de longitude, ce navire, après un combat
héroïque, démâté de ses trois mâts, l'eau dans ses soutes, le tiers de
son équipage hors de combat, aima mieux s'engloutir avec ses trois cent
cinquante-six marins que de se rendre, et clouant son pavillon à sa
poupe, il disparut sous les flots au cri de: Vive la République!
--Le -Vengeur-! m'écriai-je.
--Oui! monsieur. Le -Vengeur-! Un beau nom!» murmura le capitaine Nemo
en se croisant les bras.
CHAPITRE XXI
UNE HÉCATOMBE.
Cette façon de dire, l'imprévu de cette scène, cet historique du
navire patriote froidement raconté d'abord, puis l'émotion avec
laquelle l'étrange personnage avait prononcé ses dernières paroles,
ce nom de -Vengeur-, dont la signification ne pouvait m'échapper,
tout se réunissait pour frapper profondément mon esprit. Mes regards
ne quittaient plus le capitaine. Lui, les mains tendues vers la mer,
considérait d'un œil ardent la glorieuse épave. Peut-être ne devais-je
jamais savoir qui il était, d'où il venait, où il allait, mais je
voyais de plus en plus l'homme se dégager du savant. Ce n'était pas une
misanthropie commune qui avait enfermé dans les flancs du -Nautilus- le
capitaine Nemo et ses compagnons, mais une haine monstrueuse ou sublime
que le temps ne pouvait affaiblir.
[Illustration: «Le -Vengeur-!» m'écriai-je. (Page 415.)]
Cette haine cherchait-elle encore des vengeances? L'avenir devait
bientôt me l'apprendre.
Cependant, le -Nautilus- remontait lentement vers la surface de la
mer, et je vis disparaître peu à peu les formes confuses du -Vengeur-.
Bientôt un léger roulis m'indiqua que nous flottions à l'air libre.
En ce moment, une sourde détonation se fit entendre. Je regardai le
capitaine. Le capitaine ne bougea pas.
«Capitaine?» dis-je.
Il ne répondit pas.
Je le quittai et montai sur la plate-forme. Conseil et le Canadien m'y
avaient précédé.
«D'où vient cette détonation? demandai-je.
--Un coup de canon,» répondit Ned Land.
Je regardai dans la direction du navire que j'avais aperçu. Il s'était
rapproché du -Nautilus- et l'on voyait qu'il forçait de vapeur. Six
milles le séparaient de nous.
«Quel est ce bâtiment, Ned?
--A son gréement, à la hauteur de ses bas mâts, répondit le Canadien,
je parierais pour un navire de guerre. Puisse-t-il venir sur nous et
couler, s'il le faut, ce damné -Nautilus-!
--Ami Ned, répondit Conseil, quel mal peut-il faire au -Nautilus-?
ira-t-il l'attaquer sous les flots? Ira-t-il le canonner au fond des
mers?
--Dites-moi, Ned, demandai-je, pouvez-vous reconnaître la nationalité
de ce bâtiment?»
Le Canadien, fronçant ses sourcils, abaissant ses paupières, plissant
ses yeux aux angles, fixa pendant quelques instants le navire de toute
la puissance de son regard.
«Non, monsieur, répondit-il. Je ne saurais reconnaître à quelle nation
il appartient. Son pavillon n'est pas hissé. Mais je puis affirmer
que c'est un navire de guerre, car une longue flamme se déroule à
l'extrémité de son grand mât.»
Pendant un quart d'heure, nous continuâmes d'observer le bâtiment qui
se dirigeait vers nous. Je ne pouvais admettre, cependant, qu'il eût
reconnu le -Nautilus- à cette distance, encore moins qu'il sût ce
qu'était cet engin sous-marin.
Bientôt le Canadien m'annonça que ce bâtiment était un grand vaisseau
de guerre, à éperon, un deux-ponts cuirassé. Une épaisse fumée noire
s'échappait de ses deux cheminées. Ses voiles serrées se confondaient
avec la ligne des vergues. Sa corne ne portait aucun pavillon. La
distance empêchait encore de distinguer les couleurs de sa flamme, qui
flottait comme un mince ruban.
Il s'avançait rapidement. Si le capitaine Nemo le laissait approcher,
une chance de salut s'offrait à nous.
«Monsieur, me dit Ned Land, que ce bâtiment nous passe à un mille je me
jette à la mer, et je vous engage à faire comme moi.»
[Illustration: «Misérable! veux-tu donc!» (Page 420.)]
Je ne répondis pas à la proposition du Canadien, et je continuai
de regarder le navire qui grandissait à vue d'œil. Qu'il fût
anglais, français, américain ou russe, il était certain qu'il nous
accueillerait, si nous pouvions gagner son bord.
«Monsieur voudra bien se rappeler, dit alors Conseil, que nous avons
quelque expérience de la natation. Il peut se reposer sur moi du soin
de le remorquer vers ce navire, s'il lui convient de suivre l'ami Ned.»
J'allais répondre, lorsqu'une vapeur blanche jaillit à l'avant du
vaisseau de guerre. Puis, quelques secondes plus tard, les eaux
troublées par la chute d'un corps pesant, éclaboussèrent l'arrière du
-Nautilus-. Peu à près, une détonation frappait mon oreille.
«Comment? ils tirent sur nous! m'écriai-je.
--Braves gens! murmura le Canadien.
--Ils ne nous prennent donc pas pour des naufragés accrochés à une
épave!
--N'en déplaise à monsieur....--Bon, fit Conseil en secouant l'eau
qu'un nouveau boulet avait fait jaillir jusqu'à lui.--N'en déplaise à
monsieur, ils ont reconnu le narwal, et ils canonnent le narwal.
--Mais ils doivent bien voir, m'écriai-je qu'ils ont affaire à des
hommes.
--C'est peut-être pour cela!» répondit Ned Land en me regardant.
Toute une révélation se fit dans mon esprit. Sans doute, on savait à
quoi s'en tenir maintenant sur l'existence du prétendu monstre. Sans
doute, dans son abordage avec l'-Abraham-Lincoln-, lorsque le Canadien
le frappa de son harpon, le commandant Farragut avait reconnu que
le narwal était un bateau sous-marin, plus dangereux qu'un cétacé
surnaturel?
Oui, cela devait être ainsi, et sur toutes les mers, sans doute, on
poursuivait maintenant ce terrible engin de destruction!
Terrible en effet, si comme on pouvait le supposer, le capitaine
Nemo employait le -Nautilus- à une œuvre de vengeance! Pendant cette
nuit, lorsqu'il nous emprisonna dans la cellule, au milieu de l'Océan
Indien, ne s'était-il pas attaqué à quelque navire? Cet homme enterré
maintenant dans le cimetière de corail, n'avait-il pas été victime
du choc provoqué par le -Nautilus-? Oui, je le répète. Il en devait
être ainsi. Une partie de la mystérieuse existence du capitaine Nemo
se dévoilait. Et si son identité n'était pas reconnue, du moins, les
nations coalisées contre lui, chassaient maintenant, non plus un être
chimérique, mais un homme qui leur avait voué une haine implacable!
Tout ce passé formidable apparut à mes yeux. Au lieu de rencontrer des
amis sur ce navire qui s'approchait, nous n'y pouvions trouver que des
ennemis sans pitié.
Cependant les boulets se multipliaient autour de nous. Quelques-uns,
rencontrant la surface liquide, s'en allaient par ricochet se perdre à
des distances considérables. Mais aucun n'atteignit le -Nautilus-.
Le navire cuirassé n'était plus alors qu'à trois milles. Malgré
sa violente canonnade, le capitaine Nemo ne paraissait pas sur la
plate-forme. Et cependant, l'un de ces boulets coniques, frappant
normalement la coque du -Nautilus-, lui eût été fatal.
Le Canadien me dit alors:
«Monsieur, nous devons tout tenter pour nous tirer de ce mauvais pas.
Faisons des signaux! Mille diables! On comprendra peut-être que nous
sommes d'honnêtes gens!»
Ned Land prit son mouchoir pour l'agiter dans l'air. Mais il l'avait
à peine déployé, que terrassé par une main de fer, malgré sa force
prodigieuse, il tombait sur le pont.
«Misérable, s'écria le capitaine, veux-tu donc que je te cloue sur
l'éperon du -Nautilus- avant qu'il ne se précipite contre ce navire!»
Le capitaine Nemo, terrible à entendre, était plus terrible encore
à voir. Sa face avait pâli sous les spasmes de son cœur, qui avait
dû cesser de battre un instant. Ses pupilles s'étaient contractées
effroyablement. Sa voix ne parlait plus, elle rugissait. Le corps
penché en avant, il tordait sous sa main les épaules du Canadien.
Puis, l'abandonnant et se retournant vers le vaisseau de guerre dont
les boulets pleuvaient autour de lui:
«Ah! tu sais qui je suis, navire d'une nation maudite! s'écria-t-il de
sa voix puissante. Moi, je n'ai pas eu besoin de tes couleurs pour te
reconnaître! Regarde! Je vais te montrer les miennes!»
Et le capitaine Nemo déploya à l'avant de la plate-forme un pavillon
noir, semblable à celui qu'il avait déjà planté au pôle sud.
A ce moment, un boulet frappant obliquement la coque du -Nautilus-,
sans l'entamer, et passant par ricochet près du capitaine, alla se
perdre en mer.
Le capitaine Nemo haussa les épaules. Puis, s'adressant à moi:
«Descendez, me dit-il d'un ton bref, descendez, vous et vos compagnons.
--Monsieur, m'écriai-je, allez-vous donc attaquer ce navire?
--Monsieur, je vais le couler.
--Vous ne ferez pas cela!
--Je le ferai, répondit froidement le capitaine Nemo. Ne vous avisez
pas de me juger, monsieur. La fatalité vous montre ce que vous ne
deviez pas voir. L'attaque est venue. La riposte sera terrible. Rentrez.
--Ce navire, quel est-il?
--Vous ne le savez pas? Eh bien! tant mieux! Sa nationalité, du moins,
restera un secret pour vous. Descendez.»
Le Canadien, Conseil et moi, nous ne pouvions qu'obéir. Une quinzaine
de marins du -Nautilus- entouraient le capitaine et regardaient avec
un implacable sentiment de haine ce navire qui s'avançait vers eux. On
sentait que le même souffle de vengeance animait toutes ces âmes.
Je descendis au moment où un nouveau projectile éraillait encore la
coque du -Nautilus-, et j'entendis le capitaine s'écrier:
«Frappe, navire insensé! Prodigue tes inutiles boulets! Tu n'échapperas
pas à l'éperon du -Nautilus-. Mais ce n'est pas à cette place que tu
dois périr! Je ne veux pas que tes ruines aillent se confondre avec les
ruines du -Vengeur-!»
Je regagnai ma chambre. Le capitaine et son second étaient restés
sur la plate-forme. L'hélice fut mise en mouvement. Le -Nautilus-,
s'éloignant avec vitesse, se mit hors de la portée des boulets du
vaisseau. Mais la poursuite continua, et le capitaine Nemo se contenta
de maintenir sa distance.
Vers quatre heures du soir, ne pouvant contenir l'impatience et
l'inquiétude qui me dévoraient, je revins vers l'escalier central. Le
panneau était ouvert. Je me hasardai sur la plate-forme. Le capitaine
s'y promenait encore d'un pas agité. Il regardait le navire qui lui
restait sous le vent à cinq ou six milles. Il tournait autour de
lui comme une bête fauve, et l'attirant vers l'est, il se laissait
poursuivre. Cependant, il n'attaquait pas. Peut-être hésitait-il encore?
Je voulus intervenir une dernière fois. Mais j'avais à peine interpellé
le capitaine Nemo, que celui-ci m'imposant silence:
«Je suis le droit, je suis la justice! me dit-il. Je suis l'opprimé,
et voilà l'oppresseur! C'est par lui que tout ce que j'ai aimé, chéri,
vénéré, patrie, femme, enfants, mon père, ma mère, j'ai vu tout périr!
Tout ce que je hais est là! Taisez-vous!»
Je portai un dernier regard vers le vaisseau de guerre qui forçait de
vapeur. Puis, je rejoignis Ned et Conseil.
«Nous fuirons! m'écriai-je.
--Bien, fit Ned. Quel est ce navire?
--Je l'ignore. Mais quel qu'il soit, il sera coulé avant la nuit. En
tout cas, mieux vaut périr avec lui que de se faire les complices de
représailles dont on ne peut pas mesurer l'équité.
--C'est mon avis, répondit froidement Ned Land. Attendons la nuit.»
La nuit arriva. Un profond silence régnait à bord. La boussole
indiquait que le -Nautilus- n'avait pas modifié sa direction.
J'entendais le battement de son hélice qui frappait les flots avec une
rapide régularité. Il se tenait à la surface des eaux, et un léger
roulis le portait tantôt sur un bord, tantôt sur un autre.
Mes compagnons et moi, nous avions résolu de fuir au moment où le
vaisseau serait assez rapproché, soit pour nous faire entendre, soit
pour nous faire voir, car la lune, qui devait être pleine trois jours
plus tard, resplendissait. Une fois à bord de ce navire, si nous ne
pouvions prévenir le coup qui le menaçait, du moins nous ferions tout
ce que les circonstances nous permettaient de tenter. Plusieurs fois,
je crus que le -Nautilus- se disposait pour l'attaque. Mais il se
contentait de laisser se rapprocher son adversaire, et, peu de temps
après, il reprenait son allure de fuite.
Une partie de la nuit se passa sans incident. Nous guettions l'occasion
d'agir. Nous parlions peu, étant trop émus. Ned Land aurait voulu
se précipiter à la mer. Je le forçai d'attendre. Suivant moi, le
-Nautilus- devait attaquer le deux-ponts à la surface des flots, et
alors il serait non-seulement possible, mais facile de s'enfuir.
A trois heures du matin, inquiet, je montai sur la plate-forme. Le
capitaine Nemo ne l'avait pas quittée. Il était debout, à l'avant, près
de son pavillon, qu'une légère brise déployait au-dessus de sa tête. Il
ne quittait pas le vaisseau des yeux. Son regard, d'une extraordinaire
intensité, semblait l'attirer, le fasciner, l'entraîner plus sûrement
que s'il lui eût donné la remorque!
La lune passait alors au méridien. Jupiter se levait dans l'est. Au
milieu de cette paisible nature, le ciel et l'Océan rivalisaient de
tranquillité, et la mer offrait à l'astre des nuits le plus beau miroir
qui eût jamais reflété son image.
Et quand je pensais à ce calme profond des éléments, comparé à
toutes ces colères qui couvaient dans les flancs de l'imperceptible
-Nautilus-, je sentais frissonner tout mon être.
Le vaisseau se tenait à deux mille de nous. Il s'était rapproché,
marchant toujours vers cet éclat phosphorescent qui signalait la
présence du -Nautilus-. Je vis ses feux de position, vert et rouge,
et son fanal blanc suspendu au grand étai de misaine. Une vague
réverbération éclairait son gréement et indiquait que les feux étaient
poussés à outrance. Des gerbes d'étincelles, des scories de charbons
enflammés, s'échappant de ses cheminées, étoilaient l'atmosphère.
Je demeurai ainsi jusqu'à six heures du matin, sans que le capitaine
Nemo eût paru m'apercevoir. Le vaisseau nous restait à un mille et
demi, et avec les premières lueurs du jour, sa canonnade recommença.
Le moment ne pouvait être éloigné où, le -Nautilus- attaquant son
adversaire, mes compagnons et moi, nous quitterions pour jamais cet
homme que je n'osais juger.
Je me disposais à descendre afin de les prévenir, lorsque le second
monta sur la plate-forme. Plusieurs marins l'accompagnaient. Le
capitaine Nemo ne les vit pas ou ne voulut pas les voir. Certaines
dispositions furent prises qu'on aurait pu appeler «le branle-bas de
combat» du -Nautilus-. Elles étaient très-simples. La filière qui
formait balustrade autour de la plate-forme, fut abaissée. De même, les
cages du fanal et du timonier rentrèrent dans la coque de manière à
l'affleurer seulement. La surface du long cigare de tôle n'offrait plus
une seule saillie qui pût gêner sa manœuvre.
Je revins au salon. Le -Nautilus- émergeait toujours. Quelques lueurs
matinales s'infiltraient dans la couche liquide. Sous certaines
ondulations des lames, les vitres s'animaient des rougeurs du soleil
levant. Ce terrible jour du 2 juin se levait.
A cinq heures, le loch m'apprit que la vitesse du -Nautilus- se
modérait. Je compris qu'il se laissait approcher. D'ailleurs les
détonations se faisaient plus violemment entendre. Les boulets
labouraient l'eau ambiante et s'y vissaient avec un sifflement
singulier.
«Mes amis, dis-je, le moment est venu. Une poignée de main, et que Dieu
nous garde!»
Ned Land était résolu, Conseil calme, moi nerveux, me contenant à peine.
Nous passâmes dans la bibliothèque. Au moment où je poussais la porte
qui s'ouvrait sur la cage de l'escalier central, j'entendis le panneau
supérieur se fermer brusquement.
Le Canadien s'élança sur les marches, mais je l'arrêtai. Un sifflement
bien connu m'apprenait que l'eau pénétrait dans les réservoirs du bord.
En effet, en peu d'instants, le -Nautilus- s'immergea à quelques mètres
au-dessous de la surface des flots.
Je compris sa manœuvre. Il était trop tard pour agir. Le -Nautilus- ne
songeait pas à frapper le deux-ponts dans son impénétrable cuirasse,
mais au-dessous de sa ligne de flottaison, là ou la carapace métallique
ne protége plus le bordé.
Nous étions emprisonnés de nouveau, témoins obligés du sinistre drame
qui se préparait. D'ailleurs, nous eûmes à peine le temps de réfléchir.
Réfugiés dans ma chambre, nous nous regardions sans prononcer une
parole. Une stupeur profonde s'était emparée de mon esprit. Le
mouvement de la pensée s'arrêtait en moi. Je me trouvais dans cet
état pénible qui précède l'attente d'une détonation épouvantable.
J'attendais, j'écoutais, je ne vivais que par le sens de l'ouïe!
Cependant, la vitesse du -Nautilus- s'accrut sensiblement. C'était son
élan qu'il prenait ainsi. Toute sa coque frémissait.
Soudain, je poussai un cri. Un choc eut lieu, mais relativement
léger. Je sentis la force pénétrante de l'éperon d'acier. J'entendis
des éraillements, des râclements. Mais le -Nautilus-, emporté par sa
puissance de propulsion, passait au travers de la masse du vaisseau
comme l'aiguille du voilier à travers la toile!
[Illustration: Son regard semblait l'attirer. (Page 422.)]
Je ne pus y tenir. Fou, éperdu, je m'élançai hors de ma chambre et me
précipitai dans le salon.
Le capitaine Nemo était là. Muet, sombre, implacable, il regardait par
le panneau de bâbord.
Une masse énorme sombrait sous les eaux, et pour ne rien perdre de son
agonie, le -Nautilus- descendait dans l'abîme avec elle. A dix mètres
de moi, je vis cette coque entr'ouverte, où l'eau s'enfonçait avec un
bruit de tonnerre, puis la double ligne des canons et les bastingages.
Le pont était couvert d'ombres noires qui s'agitaient.
[Illustration: L'énorme vaisseau s'enfonçait lentement. (Page 425.)]
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