porphyre, moitié basalte. De là, nos regards embrassaient une vaste mer
qui, vers le nord, traçait nettement sa ligne terminale sur le fond
du ciel. A nos pieds, des champs éblouissants de blancheur. Sur notre
tête, un pâle azur, dégagé de brumes. Au nord, le disque du soleil
comme une boule de feu déjà écornée par le tranchant de l'horizon. Du
sein des eaux s'élevaient en gerbes magnifiques des jets liquides par
centaines. Au loin, le -Nautilus-, comme un cétacé endormi. Derrière
nous, vers le sud et l'est, une terre immense, un amoncellement
chaotique de rochers et de glaces dont on n'apercevait pas la limite.
Le capitaine Nemo, en arrivant au sommet du pic, releva soigneusement
sa hauteur au moyen du baromètre, car il devait en tenir compte dans
son observation.
A midi moins le quart, le soleil, vu alors par réfraction seulement,
se montra comme un disque d'or et dispersa ses derniers rayons sur
ce continent abandonné, à ces mers que l'homme n'a jamais sillonnées
encore.
Le capitaine Nemo, muni d'une lunette à réticules, qui, au moyen d'un
miroir, corrigeait la réfraction, observa l'astre qui s'enfonçait peu à
peu au-dessous de l'horizon en suivant une diagonale très-allongée. Je
tenais le chronomètre. Mon cœur battait fort. Si la disparition du demi
disque du soleil coïncidait avec le midi du chronomètre, nous étions au
pôle même.
«Midi! m'écriai-je.
--Le pôle sud!» répondit le capitaine Nemo d'une voix grave, en me
donnant la lunette qui montrait l'astre du jour précisément coupé en
deux portions égales par l'horizon.
Je regardai les derniers rayons couronner le pic et les ombres monter
peu à peu sur ses rampes.
En ce moment, le capitaine Nemo, appuyant sa main sur mon épaule, me
dit:
«Monsieur, en 1600, le hollandais Ghéritk, entraîné par les courants
et les tempêtes, atteignit 64° de latitude sud et découvrit les
New-Shetland. En 1773, le 17 janvier, l'illustre Cook, suivant le
trente-huitième méridien, arriva par 67° 30′ de latitude, et en
1774, le 30 janvier, sur le cent-neuvième méridien, il atteignit 71°
15′ de latitude. En 1819, le russe Bellinghausen se trouva sur le
soixante-neuvième parallèle, et en 1821, sur le soixante-sixième par
111° de longitude ouest. En 1820, l'Anglais Brunsfield fut arrêté sur
le soixante-cinquième degré. La même année, l'américain Morrel, dont
les récits sont douteux, remontant sur le quarante-deuxième méridien,
découvrait la mer libre par 70° 14′ de latitude. En 1825, l'anglais
Powell ne pouvait dépasser le soixante-deuxième degré. La même année,
un simple pêcheur de phoques, l'Anglais Weddel s'élevait jusqu'à 72°
14′ de latitude sur le trente-cinquième méridien, et jusqu'à 74° 15′
sur le trente-sixième. En 1829, l'Anglais Forster, commandant le
-Chanticleer-, prenait possession du continent antarctique par 63° 26′
de latitude et 66° 26′ de longitude. En 1831, l'Anglais Biscoë, le
1er février, découvrait la terre d'Enderby par 68° 50′ de latitude,
en 1832, le 5 février, la terre d'Adélaïde par 67° de latitude, et le
21 février, la terre de Graham par 64° 45′ de latitude. En 1838, le
Français Dumont-d'Urville, arrêté devant la banquise par 62° 57′ de
latitude, relevait la terre Louis-Philippe; deux ans plus tard, dans
une nouvelle pointe au sud, il nommait par 66° 30′, le 21 janvier, la
terre Adélie, et huit jours après, par 64° 40′, la côte Clarie. En
1838, l'Anglais Wilkes s'avançait jusqu'au soixante-neuvième parallèle
sur le centième méridien. En 1839, l'Anglais Balleny découvrait la
terre Sabrina, sur la limite du cercle polaire. Enfin, en 1842,
l'Anglais James Ross, montant l'-Erebus- et le -Terror-, le 12 janvier,
par 76° 56′ de latitude et 171° 7′ de longitude est, trouvait la terre
Victoria; le 23 du même mois, il relevait le soixante-quatorzième
parallèle, le plus haut point atteint jusqu'alors; le 27, il était
par 76° 8′, le 28, par 77° 32′, le 2 février, par 78° 4′, et en 1842,
il revenait au soixante-onzième degré qu'il ne put dépasser. Eh bien,
moi, capitaine Nemo, ce 21 mars 1868, j'ai atteint le pôle sud sur le
quatre-vingt-dixième degré, et je prends possession de cette partie du
globe égale au sixième des continents reconnus.
--Au nom de qui, capitaine?
--Au mien, monsieur!»
Et ce disant, le capitaine Nemo déploya un pavillon noir, portant un N
d'or écartelé sur son étamine. Puis, se retournant vers l'astre du jour
dont les derniers rayons léchaient l'horizon de la mer:
«Adieu, soleil, s'écria-t-il! Disparais, astre radieux! Couche-toi sous
cette mer libre, et laisse une nuit de six mois étendre ses ombres sur
mon nouveau domaine!»
CHAPITRE XV
ACCIDENT OU INCIDENT?
Le lendemain, 22 mars, à six heures du matin, les préparatifs de départ
furent commencés. Les dernières lueurs du crépuscule se fondaient dans
la nuit. Le froid était vif. Les constellations resplendissaient avec
une surprenante intensité. Au zénith brillait cette admirable Croix du
Sud, l'étoile polaire des régions antarctiques.
Le thermomètre marquait douze degrés au-dessous de zéro, et quand le
vent fraîchissait, il causait de piquantes morsures. Les glaçons se
multipliaient sur l'eau libre. La mer tendait à se prendre partout.
De nombreuses plaques noirâtres, étalées à sa surface, annonçaient la
prochaine formation de la jeune glace. Évidemment, le bassin austral,
gelé pendant les six mois de l'hiver, était absolument inaccessible.
Que devenaient les baleines pendant cette période? Sans doute, elles
allaient par dessous la banquise chercher des mers plus praticables.
Pour les phoques et les morses, habitués à vivre sous les plus durs
climats, ils restaient sur ces parages glacés. Ces animaux ont
l'instinct de creuser des trous dans les ice-fields et de les maintenir
toujours ouverts. C'est à ces trous qu'ils viennent respirer; quand les
oiseaux, chassés par le froid, ont émigré vers le nord, ces mammifères
marins demeurent les seuls maîtres du continent polaire.
Cependant, les réservoirs d'eau s'étaient remplis, et le -Nautilus-
descendait lentement. A une profondeur de mille pieds, il s'arrêta.
Son hélice battit les flots, et il s'avança droit au nord avec une
vitesse de quinze milles à l'heure. Vers le soir, il flottait déjà sous
l'immense carapace glacée de la banquise.
Les panneaux du salon avaient été fermés par prudence, car la coque du
-Nautilus- pouvait se heurter à quelque bloc immergé. Aussi, je passai
cette journée à mettre mes notes au net. Mon esprit était tout entier
à ses souvenirs du pôle. Nous avions atteint ce point inaccessible
sans fatigues, sans danger, comme si notre wagon flottant eût glissé
sur les rails d'un chemin de fer. Et maintenant, le retour commençait
véritablement. Me réserverait-il encore de pareilles surprises? Je le
pensais, tant la série des merveilles sous-marines est inépuisable!
Cependant, depuis cinq mois et demi que le hasard nous avait jetés à
ce bord, nous avions franchi quatorze mille lieues, et sur ce parcours
plus étendu que l'Équateur terrestre, combien d'incidents ou curieux
ou terribles avaient charmé notre voyage: la chasse dans les forêts de
Crespo, l'échouement du détroit de Torrès, le cimetière de corail, les
pêcheries de Ceyland, le tunnel arabique, les feux de Santorin, les
millions de la baie de Vigo, l'Atlantide, le pôle sud! Pendant la nuit,
tous ces souvenirs, passant de rêve en rêve, ne laissèrent pas mon
cerveau sommeiller un instant.
A trois heures du matin, je fus réveillé par un choc violent. Je
m'étais redressé sur mon lit et j'écoutais au milieu de l'obscurité,
quand je fus précipité brusquement au milieu de la chambre. Évidemment,
le -Nautilus- donnait une bande considérable après avoir touché.
Je m'accotai aux parois et je me traînai par les coursives jusqu'au
salon qu'éclairait le plafond lumineux. Les meubles étaient renversés.
Heureusement, les vitrines, solidement saisies par le pied, avaient
tenu bon. Les tableaux de tribord, sous le déplacement de la verticale,
se collaient aux tapisseries, tandis que ceux de bâbord s'en écartaient
d'un pied par leur bordure inférieure. Le -Nautilus- était donc couché
sur tribord, et, de plus, complétement immobile.
A l'intérieur j'entendais un bruit de pas, des voix confuses. Mais le
capitaine Nemo ne parut pas. Au moment où j'allais quitter le salon,
Ned Land et Conseil entrèrent.
«Qu'y a-t-il? leur dis-je aussitôt.
--Je venais le demander à monsieur, répondit Conseil.
--Mille diables! s'écria le Canadien, je le sais bien, moi! Le
-Nautilus- a touché, et à en juger par la gîte qu'il donne, je ne crois
pas qu'il s'en tire comme la première fois dans le détroit de Torrès.
--Mais au moins, demandai-je, est-il revenu à la surface de la mer?
--Nous l'ignorons, répondit Conseil.
--Il est facile de s'en assurer,» répondis-je.
Je consultai le manomètre. A ma grande surprise, il indiquait une
profondeur de trois cent soixante mètres.
«Qu'est-ce que cela veut dire? m'écriai-je.
--Il faut interroger le capitaine Nemo, dit Conseil.
--Mais où le trouver? demanda Ned Land.
--Suivez-moi,» dis-je à mes deux compagnons.
Nous quittâmes le salon. Dans la bibliothèque, personne. A l'escalier
central, au poste de l'équipage, personne. Je supposai que le capitaine
Nemo devait être posté dans la cage du timonier. Le mieux était
d'attendre. Nous revînmes tous trois au salon.
Je passerai sous silence les récriminations du Canadien. Il avait beau
jeu pour s'emporter. Je le laissai exhaler sa mauvaise humeur tout à
son aise, sans lui répondre.
Nous étions ainsi depuis vingt minutes, cherchant à surprendre les
moindres bruits qui se produisaient à l'intérieur du -Nautilus-, quand
le capitaine Nemo entra. Il ne sembla pas nous voir. Sa physionomie,
habituellement si impassible, révélait une certaine inquiétude. Il
observa silencieusement la boussole, le manomètre, et vint poser son
doigt sur un point du planisphère, dans cette partie qui représentait
les mers australes.
Je ne voulus pas l'interrompre. Seulement, quelques instants plus tard,
lorsqu'il se tourna vers moi, je lui dis en retournant contre lui une
expression dont il s'était servi au détroit de Torrès:
«Un incident, capitaine?
--Non, monsieur, répondit-il, un accident cette fois.
--Grave?
--Peut-être.
--Le danger est-il immédiat?
--Non.
--Le -Nautilus- s'est échoué?
--Oui.
--Et cet échouement est venu?...
--D'un caprice de la nature, non de l'impéritie des hommes. Pas une
faute n'a été commise dans nos manœuvres. Toutefois, on ne saurait
empêcher l'équilibre de produire ses effets. On peut braver les lois
humaines, mais non résister aux lois naturelles.»
Singulier moment que choisissait le capitaine Nemo pour se livrer à
cette réflexion philosophique. En somme, sa réponse ne m'apprenait rien.
«Puis-je savoir, monsieur, lui demandai-je, quelle est la cause de cet
accident?
--Un énorme bloc de glace, une montagne entière s'est retournée, me
répondit-il. Lorsque les ice-bergs sont minés à leur base par des eaux
plus chaudes ou par des chocs réitérés, leur centre de gravité remonte.
Alors ils se retournent en grand, ils culbutent. C'est ce qui est
arrivé. L'un de ces blocs, en se renversant, a heurté le -Nautilus- qui
flottait sous les eaux. Puis, glissant sous sa coque et le relevant
avec une irrésistible force, il l'a ramené dans des couches moins
denses, où il se trouve couché sur le flanc.
[Illustration: Ce fut une ascension pénible. (Page 355.)]
--Mais ne peut-on dégager le -Nautilus- en vidant ses réservoirs, de
manière à le remettre en équilibre?
--C'est ce qui se fait en ce moment, monsieur. Vous pouvez entendre les
pompes fonctionner. Voyez l'aiguille du manomètre. Elle indique que le
-Nautilus- remonte, mais le bloc de glace remonte avec lui, et jusqu'à
ce qu'un obstacle arrête son mouvement ascensionnel, notre position ne
sera pas changée.»
En effet, le -Nautilus- donnait toujours la même bande sur tribord.
Sans doute, il se redresserait, lorsque le bloc s'arrêterait lui-même.
Mais à ce moment, qui sait si nous n'aurions pas heurté la partie
supérieure de la banquise, si nous ne serions pas effroyablement
pressés entre les deux surfaces glacées?
[Illustration: «Adieu, soleil!» s'écria-t-il. (Page 357.)]
Je réfléchissais à toutes les conséquences de cette situation. Le
capitaine Nemo ne cessait d'observer le manomètre. Le -Nautilus-,
depuis la chute de l'ice-berg, avait remonté de cent cinquante pieds
environ, mais il faisait toujours le même angle avec la perpendiculaire.
Soudain un léger mouvement se fit sentir dans la coque. Évidemment,
le -Nautilus- se redressait un peu. Les objets suspendus dans le
salon reprenaient sensiblement leur position normale. Les parois se
rapprochaient de la verticalité. Personne de nous ne parlait. Le cœur
ému, nous observions, nous sentions le redressement. Le plancher
redevenait horizontal sous nos pieds. Dix minutes s'écoulèrent.
«Enfin, nous sommes droit! m'écriai-je.
--Oui, dit le capitaine Nemo, se dirigeant vers la porte du salon.
--Mais flotterons-nous? lui demandai-je.
--Certainement, répondit-il, puisque les réservoirs ne sont pas encore
vidés, et que vidés, le -Nautilus- devra remonter à la surface de la
mer.»
Le capitaine sortit, et je vis bientôt que, par ses ordres, on avait
arrêté la marche ascensionnelle du -Nautilus-. En effet, il aurait
bientôt heurté la partie inférieure de la banquise, et mieux valait le
maintenir entre deux eaux.
«Nous l'avons échappé belle! dit alors Conseil.
--Oui. Nous pouvions être écrasés entre ces blocs de glace, ou tout au
moins emprisonnés. Et alors, faute de pouvoir renouveler l'air... Oui!
nous l'avons échappé belle!
--Si c'est fini!» murmura Ned Land.
Je ne voulus pas entamer avec le Canadien une discussion sans utilité,
et je ne répondis pas. D'ailleurs, les panneaux s'ouvrirent en ce
moment, et la lumière extérieure fit irruption à travers la vitre
dégagée.
Nous étions en pleine eau, ainsi que je l'ai dit; mais, à une
distance de dix mètres, sur chaque côté du -Nautilus-, s'élevait
une éblouissante muraille de glace. Au-dessus et au-dessous, même
muraille. Au-dessus, parce que la surface inférieure de la banquise
se développait comme un plafond immense. Au-dessous, parce que le
bloc culbuté, ayant glissé peu à peu, avait trouvé sur les murailles
latérales deux points d'appui qui le maintenaient dans cette position.
Le -Nautilus- était emprisonné dans un véritable tunnel de glace,
d'une largeur de vingt mètres environ, rempli d'une eau tranquille. Il
lui était donc facile d'en sortir en marchant soit en avant soit en
arrière, et de reprendre ensuite, à quelques centaines de mètres plus
bas, un libre passage sous la banquise.
Le plafond lumineux avait été éteint, et cependant, le salon
resplendissait d'une lumière intense. C'est que la puissante
réverbération des parois de glace y renvoyait violemment les nappes
du fanal. Je ne saurais peindre l'effet des rayons voltaïques sur ces
grands blocs capricieusement découpés, dont chaque angle, chaque arête,
chaque facette, jetait une lueur différente, suivant la nature des
veines qui couraient dans la glace. Mine éblouissante de gemmes, et
particulièrement de saphirs qui croisaient leurs jets bleus avec le jet
vert des émeraudes. Ça et là des nuances opalines d'une douceur infinie
couraient au milieu de points ardents comme autant de diamants de feu
dont l'œil ne pouvait soutenir l'éclat. La puissance du fanal était
centuplée, comme celle d'une lampe à travers les lames lenticulaires
d'un phare de premier ordre.
«Que c'est beau! Que c'est beau! s'écria Conseil.
--Oui! dis-je, c'est un admirable spectacle. N'est-ce pas, Ned?
--Eh! mille diables! oui, riposta Ned Land. C'est superbe! Je rage
d'être forcé d'en convenir. On n'a jamais rien vu de pareil. Mais ce
spectacle-là pourra nous coûter cher. Et, s'il faut tout dire, je pense
que nous voyons ici des choses que Dieu à voulu interdire aux regards
de l'homme!»
Ned avait raison. C'était trop beau. Tout à coup, un cri de Conseil me
fit retourner.
«Qu'y a-t-il? demandai-je.
--Que monsieur ferme les yeux! que monsieur ne regarde pas!»
Conseil, ce disant, appliquait vivement ses mains sur ses paupières.
«Mais qu'as-tu, mon garçon?
--Je suis ébloui, aveuglé!»
Mes regards se portèrent involontairement vers la vitre, mais je ne pus
supporter le feu qui la dévorait.
Je compris ce qui s'était passé. Le -Nautilus- venait de se mettre en
marche à grande vitesse. Tous les éclats tranquilles des murailles de
glace s'étaient alors changés en raies fulgurantes. Les feux de ces
myriades de diamants se confondaient. Le -Nautilus-, emporté par son
hélice, voyageait dans un fourreau d'éclairs.
Les panneaux du salon se refermèrent alors. Nous tenions nos mains sur
nos yeux tout imprégnés de ces lueurs concentriques qui flottent devant
la rétine, lorsque les rayons solaires l'ont trop violemment frappée.
Il fallut un certain temps pour calmer le trouble de nos regards.
Enfin, nos mains s'abaissèrent.
«Ma foi, je ne l'aurais jamais cru, dit Conseil.
--Et moi, je ne le crois pas encore! riposta le Canadien.
--Quand nous reviendrons sur terre, ajouta Conseil, blasés sur tant
de merveilles de la nature, que penserons-nous de ces misérables
continents et des petits ouvrages sortis de la main des hommes! Non! le
monde habité n'est plus digne de nous!»
De telles paroles dans la bouche d'un impassible Flamand montrent
à quel degré d'ébullition était monté notre enthousiasme. Mais le
Canadien ne manqua pas d'y jeter sa goutte d'eau froide.
«Le monde habité! dit il en secouant la tête. Soyez tranquille, ami
Conseil, nous n'y reviendrons pas!»
Il était alors cinq heures du matin. En ce moment, un choc se produisit
à l'avant du -Nautilus-. Je compris que son éperon venait de heurter
un bloc de glace. Ce devait être une fausse manœuvre, car ce tunnel
sous-marin, obstrué de blocs, n'offrait pas une navigation facile. Je
pensai donc que le capitaine Nemo, modifiant sa route, tournerait ces
obstacles ou suivrait les sinuosités du tunnel. En tout cas, la marche
en avant ne pouvait être absolument enrayée. Toutefois, contre mon
attente, le -Nautilus- prit un mouvement rétrograde très-prononcé.
«Nous revenons en arrière? dit Conseil.
--Oui, répondis-je. Il faut que, de ce côté, le tunnel soit sans issue.
--Et alors?...
--Alors, dis-je, la manœuvre est bien simple. Nous retournerons sur nos
pas, et nous sortirons par l'orifice sud. Voilà tout.»
En parlant ainsi, je voulais paraître plus rassuré que je ne
l'étais réellement. Cependant le mouvement rétrograde du -Nautilus-
s'accélérait, et marchant à contre hélice, il nous entraînait avec une
grande rapidité.
«Ce sera un retard, dit Ned.
--Qu'importe, quelques heures de plus ou de moins, pourvu qu'on sorte.
--Oui, répéta Ned Land, pourvu qu'on sorte!»
Je me promenai pendant quelques instants du salon à la bibliothèque.
Mes compagnons, assis, se taisaient. Je me jetai bientôt sur un divan,
et je pris un livre que mes yeux parcoururent machinalement.
Un quart d'heure après, Conseil, s'étant approché de moi, me dit:
«Est-ce bien intéressant ce que lit monsieur?
--Très-intéressant, répondis-je.
--Je le crois. C'est le livre de monsieur que lit monsieur!
--Mon livre?»
En effet, je tenais à la main l'ouvrage des -Grands Fonds sous-marins-.
Je ne m'en doutais même pas. Je fermai le livre et repris ma promenade.
Ned et Conseil se levèrent pour se retirer.
«Restez, mes amis, dis-je en les retenant. Restons ensemble jusqu'au
moment où nous serons sortis de cette impasse.
--Comme il plaira à monsieur,» répondit Conseil.
Quelques heures s'écoulèrent. J'observais souvent les instruments
suspendus à la paroi du salon. Le manomètre indiquait que le -Nautilus-
se maintenait à une profondeur constante de trois cents mètres, la
boussole, qu'il se dirigeait toujours au sud, le loch, qu'il marchait
avec une vitesse de vingt milles à l'heure, vitesse excessive dans un
espace aussi resserré. Mais le capitaine Nemo savait qu'il ne pouvait
trop se hâter, et qu'alors, les minutes valaient des siècles.
A huit heures vingt-cinq, un second choc eut lieu. A l'arrière, cette
fois. Je pâlis. Mes compagnons s'étaient rapprochés de moi. J'avais
saisi la main de Conseil. Nous nous interrogions du regard, et plus
directement que si les mots eussent interprété notre pensée.
En ce moment, le capitaine entra dans le salon. J'allai à lui.
«La route est barrée au sud? lui demandai-je.
--Oui, monsieur. L'ice-berg en se retournant a fermé toute issue.
--Nous sommes bloqués?
--Oui.»
CHAPITRE XVI
FAUTE D'AIR.
Ainsi, autour du -Nautilus-, au-dessus, au-dessous, un impénétrable
mur de glace. Nous étions prisonniers de la banquise! Le Canadien
avait frappé une table de son formidable poing. Conseil se taisait.
Je regardai le capitaine. Sa figure avait repris son impassibilité
habituelle. Il s'était croisé les bras. Il réfléchissait. Le -Nautilus-
ne bougeait plus.
Le capitaine prit alors la parole:
«Messieurs, dit-il d'une voix calme, il y a deux manières de mourir
dans les conditions où nous sommes.»
Cet inexplicable personnage avait l'air d'un professeur de
mathématiques qui fait une démonstration à ses élèves.
«La première, reprit-il, c'est de mourir écrasés. La seconde, c'est de
mourir asphyxiés. Je ne parle pas de la possibilité de mourir de faim,
car les approvisionnements du -Nautilus- dureront certainement plus que
nous. Préoccupons-nous donc des chances d'écrasement ou d'asphyxie.
--Quant à l'asphyxie, capitaine, répondis-je, elle n'est pas à
craindre, car nos réservoirs sont pleins.
--Juste, reprit le capitaine Nemo, mais ils ne donneront que deux
jours d'air. Or, voilà trente-six heures que nous sommes enfouis sous
les eaux, et déjà l'atmosphère alourdie du -Nautilus- demande à être
renouvelée. Dans quarante huit heures, notre réserve sera épuisée.
--Eh bien, capitaine, soyons délivrés avant quarante huit heures!
--Nous le tenterons, du moins, en perçant la muraille qui nous entoure.
--De quel côté? demandai-je.
--C'est ce que la sonde nous apprendra. Je vais échouer le -Nautilus-
sur le banc inférieur, et mes hommes, revêtus de scaphandres,
attaqueront l'ice-berg par sa paroi la moins épaisse.
--Peut-on ouvrir les panneaux du salon?
--Sans inconvénient. Nous ne marchons plus.»
Le capitaine Nemo sortit. Bientôt des sifflements m'apprirent que l'eau
s'introduisait dans les réservoirs. Le -Nautilus- s'abaissa lentement
et reposa sur le fond de glace par une profondeur de trois cent
cinquante mètres, profondeur à laquelle était immergé le banc de glace
inférieur.
«Mes amis, dis-je, la situation est grave, mais je compte sur votre
courage et sur votre énergie.
--Monsieur, me répondit le Canadien, ce n'est pas dans ce moment que je
vous ennuierai de mes récriminations. Je suis prêt à tout faire pour le
salut commun.
--Bien, Ned, dis-je en tendant la main au Canadien.
--J'ajouterai, reprit-il, qu'habile à manier le pic comme le harpon, si
je puis être utile au capitaine, il peut disposer de moi.
--Il ne refusera pas votre aide. Venez, Ned.»
Je conduisis le Canadien à la chambre où les hommes du -Nautilus-
revêtaient leurs scaphandres. Je fis part au capitaine de la
proposition de Ned, qui fut acceptée. Le Canadien endossa son costume
de mer et fut aussitôt prêt que ses compagnons de travail. Chacun
d'eux portait sur son dos l'appareil Rouquayrol auquel les réservoirs
avaient fourni un large contingent d'air pur. Emprunt considérable,
mais nécessaire, fait à la réserve du -Nautilus-. Quant aux lampes
Ruhmkorff, elles devenaient inutiles au milieu de ces eaux lumineuses
et saturées de rayons électriques.
Lorsque Ned fut habillé, je rentrai dans le salon dont les vitres
étaient découvertes, et, posté près de Conseil, j'examinai les couches
ambiantes qui supportaient le -Nautilus-.
Quelques instants après, nous voyions une douzaine d'hommes de
l'équipage prendre pied sur le banc de glace, et parmi eux Ned Land,
reconnaissable à sa haute taille. Le capitaine Nemo était avec eux.
Avant de procéder au creusement des murailles, il fit pratiquer des
sondages qui devaient assurer la bonne direction des travaux. De
longues sondes furent enfoncées dans les parois latérales; mais après
quinze mètres, elles étaient encore arrêtées par l'épaisse muraille. Il
était inutile de s'attaquer à la surface plafonnante, puisque c'était
la banquise elle-même qui mesurait plus de quatre cents mètres de
hauteur. Le capitaine Nemo fit alors sonder la surface inférieure. Là,
dix mètres de parois nous séparaient de l'eau. Telle était l'épaisseur
de cet ice-field. Dès lors, il s'agissait d'en découper un morceau
égal en superficie à la ligne de flottaison du -Nautilus-. C'était
environ six mille cinq cents mètres cubes à détacher, afin de creuser
un trou par lequel nous descendrions au-dessous du champ de glace.
Le travail fut immédiatement commencé et conduit avec une infatigable
opiniâtreté. Au lieu de creuser autour du -Nautilus-, ce qui eût
entraîné de plus grandes difficultés, le capitaine Nemo fit dessiner
l'immense fosse à huit mètres de sa hanche de bâbord. Puis, ses hommes
la taraudèrent simultanément sur plusieurs points de sa circonférence.
Bientôt, le pic attaqua vigoureusement cette matière compacte, et
de gros blocs furent détachés de la masse. Par un curieux effet de
pesanteur spécifique, ces blocs, moins lourds que l'eau, s'envolaient
pour ainsi dire à la voûte du tunnel, qui s'épaississait par le haut de
ce dont il diminuait par le bas. Mais peu importait, du moment que la
paroi inférieure s'amincissait d'autant.
Après deux heures d'un travail énergique, Ned Land rentra épuisé.
Ses compagnons et lui furent remplacés par de nouveaux travailleurs
auxquels nous nous joignîmes, Conseil et moi. Le second du -Nautilus-
nous dirigeait.
L'eau me parut singulièrement froide, mais je me réchauffai promptement
en maniant le pic. Mes mouvements étaient très-libres, bien qu'ils se
produisissent sous une pression de trente atmosphères.
Quand je rentrai, après deux heures de travail, pour prendre quelque
nourriture et quelque repos, je trouvai une notable différence entre
le fluide pur que me fournissait l'appareil Rouquayrol et l'atmosphère
du -Nautilus-, déjà chargée d'acide carbonique. L'air n'avait pas été
renouvelé depuis quarante-huit heures, et ses qualités vivifiantes
étaient considérablement affaiblies. Cependant, en un laps de douze
heures, nous n'avions enlevé qu'une tranche de glace épaisse d'un
mètre sur la superficie dessinée, soit environ six cents mètres cubes.
En admettant que le même travail fût accompli par douze heures, il
fallait encore cinq nuits et quatre jours pour mener à bonne fin cette
entreprise.
«Cinq nuits et quatre jours! dis-je à mes compagnons, et nous n'avons
que pour deux jours d'air dans les réservoirs.
--Sans compter, répliqua Ned, qu'une fois sortis de cette damnée
prison, nous serons encore emprisonnés sous la banquise et sans
communication possible avec l'atmosphère!»
Réflexion juste. Qui pouvait alors prévoir le minimum de temps
nécessaire à notre délivrance? L'asphyxie ne nous aurait-elle pas
étouffés avant que le -Nautilus- eût pu revenir à la surface des flots?
Était-il destiné à périr dans ce tombeau de glace avec tous ceux qu'il
renfermait? La situation paraissait terrible. Mais chacun l'avait
envisagée en face, et tous étaient décidés à faire leur devoir jusqu'au
bout.
[Illustration: Les murailles latérales se rapprochaient peu à peu.
(Page 368.)]
Suivant mes prévisions, pendant la nuit, une nouvelle tranche d'un
mètre fut enlevée à l'immense alvéole. Mais, le matin, quand, revêtu de
mon scaphandre, je parcourus la masse liquide par une température de
six a sept degrés au-dessous de zéro, je remarquai que les murailles
latérales se rapprochaient peu à peu. Les couches d'eau éloignées de
la fosse, que n'échauffaient pas le travail des hommes et le jeu des
outils, marquaient une tendance à se solidifier. En présence de ce
nouveau et imminent danger, que devenaient nos chances de salut, et
comment empêcher la solidification de ce milieu liquide, qui eût fait
éclater comme du verre les parois du -Nautilus-?
[Illustration: Étendu sur un divan. (Page 374.)]
Je ne fis point connaître ce nouveau danger à mes deux compagnons. A
quoi bon risquer d'abattre cette énergie qu'ils employaient au pénible
travail du sauvetage? Mais, lorsque je fus revenu à bord, je fis
observer au capitaine Nemo cette grave complication.
«Je le sais, me dit-il de ce ton calme que ne pouvaient modifier les
plus terribles conjonctures. C'est un danger de plus, mais je ne vois
aucun moyen d'y parer. La seule chance de salut, c'est d'aller plus
vite que la solidification. Il s'agit d'arriver premiers. Voilà tout.»
Arriver premiers! Enfin, j'aurais dû être habitué à ces façons de
parler!
Cette journée, pendant plusieurs heures, je maniai le pic avec
opiniâtreté. Ce travail me soutenait. D'ailleurs, travailler, c'était
quitter le -Nautilus-, c'était respirer directement cet air pur
emprunté aux réservoirs et fourni par les appareils, c'était abandonner
une atmosphère appauvrie et viciée.
Vers le soir, la fosse s'était encore creusée d'un mètre. Quand je
rentrai à bord, je faillis être asphyxié par l'acide carbonique dont
l'air était saturé. Ah! que n'avions nous les moyens chimiques qui
eussent permis de chasser ce gaz délétère! L'oxygène ne nous manquait
pas. Toute cette eau en contenait une quantité considérable et en la
décomposant par nos puissantes piles, elle nous eût restitué le fluide
vivifiant. J'y avais bien songé, mais à quoi bon, puisque l'acide
carbonique, produit de notre respiration, avait envahi toutes les
parties du navire. Pour l'absorber, il eût fallu remplir des récipients
de potasse caustique et les agiter incessamment. Or, cette matière
manquait à bord, et rien ne la pouvait remplacer.
Ce soir là, le capitaine Nemo dut ouvrir les robinets de ses
réservoirs, et lancer quelques colonnes d'air pur à l'intérieur du
-Nautilus-. Sans cette précaution, nous ne nous serions pas réveillés.
Le lendemain, 26 mars, je repris mon travail de mineur en entamant
le cinquième mètre. Les parois latérales et la surface inférieure de
la banquise s'épaississaient visiblement. Il était évident qu'elles
se rejoindraient avant que le -Nautilus- fût parvenu à se dégager.
Le désespoir me prit un instant. Mon pic fut près de s'échapper de
mes mains. A quoi bon creuser, si je devais périr étouffé, écrasé
par cette eau qui se faisait pierre, un supplice que la férocité
des sauvages n'eût pas même inventé. Il me semblait que j'étais
entre les formidables mâchoires d'un monstre qui se rapprochaient
irrésistiblement.
En ce moment, le capitaine Nemo, dirigeant le travail, travaillant
lui-même, passa près de moi. Je le touchai de la main et lui montrai
les parois de notre prison. La muraille de tribord s'était avancée à
moins de quatre mètres de la coque du -Nautilus-.
Le capitaine me comprit et me fit signe de le suivre. Nous rentrâmes à
bord. Mon scaphandre ôté, je l'accompagnai dans le salon.
«Monsieur Aronnax, me dit-il, il faut tenter quelque héroïque moyen, ou
nous allons être scellés dans cette eau solidifiée comme dans du ciment.
--Oui! dis-je, mais que faire?
--Ah! s'écria-t-il, si mon -Nautilus- était assez fort pour supporter
cette pression sans en être écrasé?
--Eh bien? demandai-je, ne saisissant pas l'idée du capitaine.
--Ne comprenez-vous pas, reprit-il, que cette congélation de l'eau nous
viendrait en aide! Ne voyez-vous pas que par sa solidification, elle
ferait éclater ces champs de glace qui nous emprisonnent, comme elle
fait, en se gelant, éclater les pierres les plus dures! Ne sentez-vous
pas qu'elle serait un agent de salut au lieu d'être un agent de
destruction!
--Oui, capitaine, peut-être. Mais quelque résistance à l'écrasement
que possède le -Nautilus-, il ne pourrait supporter cette épouvantable
pression et s'aplatirait comme une feuille de tôle.
--Je le sais, monsieur. Il ne faut donc pas compter sur les secours
de la nature, mais sur nous-mêmes. Il faut s'opposer à cette
solidification. Il faut l'enrayer. Non-seulement, les parois latérales
se resserrent, mais il ne reste pas dix pieds d'eau à l'avant ou à
l'arrière du -Nautilus-. La congélation nous gagne de tous les côtés.
--Combien de temps, demandai-je, l'air des réservoirs nous
permettra-t-il de respirer à bord?»
Le capitaine me regarda en face.
«Après demain, dit-il, les réservoirs seront vides!»
Une sueur froide m'envahit. Et cependant, devais-je m'étonner de
cette réponse? Le 22 mars, le -Nautilus- s'était plongé sous les eaux
libres du pôle. Nous étions au 26. Depuis cinq jours, nous vivions sur
les réserves du bord! Et ce qui restait d'air respirable, il fallait
le conserver aux travailleurs. Au moment où j'écris ces choses, mon
impression est tellement vive encore, qu'une terreur involontaire
s'empare de tout mon être, et que l'air semble manquer à mes poumons!
Cependant, le capitaine Nemo réfléchissait, silencieux, immobile.
Visiblement, une idée lui traversait l'esprit. Mais il paraissait la
repousser. Il se répondait négativement à lui-même. Enfin, ces mots
s'échappèrent de ses lèvres:
«L'eau bouillante! murmura-t-il.
--L'eau bouillante? m'écriai-je.
--Oui, monsieur. Nous sommes renfermés dans un espace relativement
restreint. Est-ce que des jets d'eau bouillante, constamment injectée
par les pompes du -Nautilus-, n'élèveraient pas la température de ce
milieu et ne retarderaient pas sa congélation?
--Il faut l'essayer, dis-je résolûment.
--Essayons, monsieur le professeur.»
Le thermomètre marquait alors moins sept degrés à l'extérieur.
Le capitaine Nemo me conduisit aux cuisines où fonctionnaient de
vastes appareils distillatoires qui fournissaient l'eau potable par
évaporation. Ils se chargèrent d'eau, et toute la chaleur électrique
des piles fut lancée à travers les serpentins baignés par le liquide.
En quelques minutes, cette eau avait atteint cent degrés. Elle fut
dirigée vers les pompes pendant qu'une eau nouvelle la remplaçait au
fur et à mesure. La chaleur développée par les piles était telle que
l'eau froide, puisée à la mer, après avoir seulement traversé les
appareils, arrivait bouillante aux corps de pompe.
L'injection commença, et trois heures après, le thermomètre marquait
extérieurement six degrés au-dessous de zéro. C'était un degré de
gagné. Deux heures plus tard, le thermomètre n'en marquait que quatre.
«Nous réussirons, dis-je au capitaine, après avoir suivi et contrôlé
par de nombreuses remarques les progrès de l'opération.
--Je le pense, me répondit-il. Nous ne serons pas écrasés. Nous n'avons
plus que l'asphyxie à craindre.»
Pendant la nuit, la température de l'eau remonta à un degré au-dessous
de zéro. Les injections ne purent la porter à un point plus élevé. Mais
comme la congélation de l'eau de mer ne se produit qu'à moins deux
degrés, je fus enfin rassuré contre les dangers de la solidification.
Le lendemain, 27 mars, six mètres de glace avaient été arrachés de
l'alvéole. Quatre mètres seulement restaient à enlever. C'étaient
encore quarante-huit heures de travail. L'air ne pouvait plus être
renouvelé à l'intérieur du -Nautilus-. Aussi, cette journée alla-t-elle
toujours en empirant.
Une lourdeur intolérable m'accabla. Vers trois heures du soir,
ce sentiment d'angoisse fut porté en moi à un degré violent. Des
bâillements me disloquaient les mâchoires. Mes poumons haletaient
en cherchant ce fluide comburant, indispensable à la respiration,
et qui se raréfiait de plus en plus. Une torpeur morale s'empara de
moi. J'étais étendu sans force, presque sans connaissance. Mon brave
Conseil, pris des mêmes symptômes, souffrant des mêmes souffrances,
ne me quittait pas. Il me prenait la main, il m'encourageait, et je
l'entendais encore murmurer:
«Ah! si je pouvais ne pas respirer pour laisser plus d'air à monsieur!»
Les larmes me venaient aux yeux de l'entendre parler ainsi.
Si notre situation, à tous, était intolérable à l'intérieur, avec
quelle hâte, avec quel bonheur, nous revêtions nos scaphandres pour
travailler à notre tour! Les pics résonnaient sur la couche glacée.
Les bras se fatiguaient, les mains s'écorchaient, mais qu'étaient
ces fatigues, qu'importaient ces blessures! L'air vital arrivait aux
poumons! On respirait! On respirait!
Et cependant, personne ne prolongeait au delà du temps voulu son
travail sous les eaux. Sa tâche accomplie, chacun remettait à ses
compagnons haletants le réservoir qui devait lui verser la vie. Le
capitaine Nemo donnait l'exemple et se soumettait le premier à cette
sévère discipline. L'heure arrivée, il cédait son appareil à un autre
et rentrait dans l'atmosphère viciée du bord, toujours calme, sans une
défaillance, sans un murmure.
Ce jour-là, le travail habituel fut accompli avec plus de vigueur
encore. Deux mètres seulement restaient à enlever sur toute la
superficie. Deux mètres seulement nous séparaient de la mer libre. Mais
les réservoirs étaient presque vides d'air. Le peu qui restait devait
être conservé aux travailleurs. Pas un atome pour le -Nautilus-!
Lorsque je rentrai à bord, je fus à demi-suffoqué. Quelle nuit! Je ne
saurais la peindre. De telles souffrances ne peuvent être décrites.
Le lendemain, ma respiration était oppressée. Aux douleurs de tête se
mêlaient d'étourdissants vertiges qui faisaient de moi un homme ivre.
Mes compagnons éprouvaient les mêmes symptômes. Quelques hommes de
l'équipage râlaient.
Ce jour-là, le sixième de notre emprisonnement, le capitaine Nemo,
trouvant trop lents la pioche et le pic, résolut d'écraser la couche de
glaces qui nous séparait encore de la nappe liquide. Cet homme avait
conservé son sang froid et son énergie. Il domptait par sa force morale
les douleurs physiques. Il pensait, il combinait, il agissait.
D'après son ordre, le bâtiment fut soulagé, c'est-à-dire soulevé de
la couche glacée par un changement de pesanteur spécifique. Lorsqu'il
flotta on le hâla de manière à l'amener au-dessus de l'immense fosse
dessinée suivant sa ligne de flottaison. Puis, ses réservoirs d'eau
s'emplissant, il descendit et s'emboîta dans l'alvéole.
En ce moment, tout l'équipage rentra à bord, et la double porte de
communication fut fermée. Le -Nautilus- reposait alors sur la couche de
glace qui n'avait pas un mètre d'épaisseur et que les sondes avaient
trouée en mille endroits.
Les robinets des réservoirs furent alors ouverts en grand et cent
mètres cubes d'eau s'y précipitèrent, accroissant de cent mille
kilogrammes le poids du -Nautilus-.
Nous attendions, nous écoutions, oubliant nos souffrances, espérant
encore. Nous jouions notre salut sur un dernier coup.
Malgré les bourdonnements qui emplissaient ma tête, j'entendis bientôt
des frémissements sous la coque du -Nautilus-. Un dénivellement se
produisit. La glace craqua avec un fracas singulier, pareil à celui du
papier qui se déchire, et le -Nautilus- s'abaissa.
«Nous passons!» murmura Conseil à mon oreille.
Je ne pus lui répondre. Je saisis sa main. Je la pressai dans une
convulsion involontaire.
Tout-à-coup, emporté par son effroyable surcharge, le -Nautilus-
s'enfonça comme un boulet sous les eaux, c'est-à-dire qu'il tomba
comme il eût fait dans le vide!
Alors toute la force électrique fut mise sur les pompes qui aussitôt
commencèrent à chasser l'eau des réservoirs. Après quelques minutes,
notre chute fut enrayée. Bientôt même, le manomètre indiqua un
mouvement ascensionnel. L'hélice, marchant à toute vitesse, fit
tressaillir la coque de tôle jusque dans ses boulons, et nous entraîna
vers le nord.
Mais que devait durer cette navigation sous la banquise jusqu'à la mer
libre? Un jour encore? Je serais mort avant!
A demi étendu sur un divan de la bibliothèque, je suffoquais. Ma face
était violette, mes lèvres bleues, mes facultés suspendues. Je ne
voyais plus, je n'entendais plus. La notion du temps avait disparu de
mon esprit. Mes muscles ne pouvaient se contracter.
Les heures qui s'écoulèrent ainsi, je ne saurais les évaluer. Mais
j'eus la conscience de mon agonie qui commençait. Je compris que
j'allais mourir...
Soudain je revins à moi. Quelques bouffées d'air pénétraient dans mes
poumons. Étions-nous remontés à la surface des flots? Avions-nous
franchi la banquise?
Non! C'étaient Ned et Conseil, mes deux braves amis, qui se
sacrifiaient pour me sauver. Quelques atomes d'air restaient encore au
fond d'un appareil. Au lieu de le respirer, ils l'avaient conservé pour
moi, et, tandis qu'il suffoquaient, ils me versaient la vie goutte à
goutte! Je voulus repousser l'appareil. Ils me tinrent les mains, et
pendant quelques instants, je respirai avec volupté.
Mes regards se portèrent vers l'horloge. Il était onze heures du matin.
Nous devions être au 28 mars. Le -Nautilus- marchait avec une vitesse
effrayante de quarante milles à l'heure. Il se tordait dans les eaux.
Où était le capitaine Nemo? Avait-il succombé? Ses compagnons
étaient-ils morts avec lui?
En ce moment, le manomètre indiqua que nous n'étions plus qu'à vingt
pieds de la surface. Un simple champ de glace nous séparait de
l'atmosphère. Ne pouvait-on le briser?
Peut-être! En tout cas, le -Nautilus- allait le tenter. Je sentis, en
effet, qu'il prenait une position oblique, abaissant son arrière et
relevant son éperon. Une introduction d'eau avait suffi pour rompre son
équilibre. Puis, poussé par sa puissante hélice, il attaqua l'ice-field
par en-dessous comme un formidable bélier. Il le crevait peu à peu, se
retirait, donnait à toute vitesse contre le champ qui se déchirait, et
enfin, emporté par un élan suprême, il s'élança sur la surface glacée
qu'il écrasa de son poids.
Le panneau fut ouvert, on pourrait dire arraché, et l'air pur
s'introduisit à flots dans toutes les parties du -Nautilus-.
CHAPITRE XVII
DU CAP HORN A L'AMAZONE.
Comment étais-je sur la plate-forme, je ne saurais le dire. Peut-être
le Canadien m'y avait-il transporté. Mais je respirais, je humais
l'air vivifiant de la mer. Mes deux compagnons s'enivraient près de
moi de ces fraîches molécules. Les malheureux, trop longtemps privés
de nourriture, ne peuvent se jeter inconsidérément sur les premiers
aliments qu'on leur présente. Nous, au contraire, nous n'avions pas
à nous modérer, nous pouvions aspirer à pleins poumons les atomes de
cette atmosphère, et c'était la brise, la brise elle-même qui nous
versait cette voluptueuse ivresse!
«Ah! faisait Conseil, que c'est bon, l'oxygène! Que monsieur ne craigne
pas de respirer. Il y en a pour tout le monde.»
Quant à Ned Land, il ne parlait pas, mais il ouvrait des mâchoires à
effrayer un requin. Et quelles puissantes aspirations! Le Canadien
«tirait» comme un poële en pleine combustion.
Les forces nous revinrent promptement, et, lorsque je regardai autour
de moi, je vis que nous étions seuls sur la plate-forme. Aucun homme
de l'équipage. Pas même le capitaine Nemo. Les étranges marins du
-Nautilus- se contentaient de l'air qui circulait à l'intérieur. Aucun
n'était venu se délecter en pleine atmosphère.
Les premières paroles que je prononçai furent des paroles de
remerciements et de gratitude pour mes deux compagnons. Ned et Conseil
avaient prolongé mon existence pendant les dernières heures de cette
longue agonie. Toute ma reconnaissance ne pouvait payer trop un tel
dévouement.
«Bon! monsieur le professeur, me répondit Ned Land, cela ne vaut pas la
peine d'en parler! Quel mérite avons-nous eu à cela? Aucun. Ce n'était
qu'une question d'arithmétique. Votre existence valait plus que la
nôtre. Donc il fallait la conserver.
[Illustration: Je respirais. (Page 375.)]
--Non, Ned, répondis-je, elle ne valait pas plus. Personne n'est
supérieur à un homme généreux et bon, et vous l'êtes!
--C'est bien! c'est bien! répétait le Canadien embarrassé. Et toi, mon
brave Conseil, tu as bien souffert.
--Mais pas trop, pour tout dire à monsieur. Il me manquait bien
quelques gorgées d'air, mais je crois que je m'y serais fait.
D'ailleurs, je regardais monsieur qui se pâmait et cela ne me donnait
pas la moindre envie de respirer. Cela me coupait, comme on dit, le
respir...»
Conseil, confus de s'être jeté dans la banalité, n'acheva pas.
«Mes amis, répondis-je vivement ému, nous sommes liés les uns aux
autres pour jamais, et vous avez sur moi des droits...
[Illustration: Aussitôt voilà Conseil renversé. (Page 382.)]
--Dont j'abuserai, riposta le Canadien.
--Hein? fit Conseil.
--Oui, reprit Ned Land, le droit de vous entraîner avec moi, quand je
quitterai cet infernal -Nautilus-.
--Au fait, dit Conseil, allons-nous du bon côté?
--Oui, répondis-je, puisque nous allons du côté du soleil, et ici le
soleil, c'est le nord.
--Sans doute, reprit Ned Land, mais il reste à savoir si nous rallions
le Pacifique ou l'Atlantique, c'est-à-dire les mers fréquentées ou
désertes.»
A cela je ne pouvais répondre, et je craignais que le capitaine Nemo ne
nous ramenât plutôt vers ce vaste Océan qui baigne à la fois les côtes
de l'Asie et de l'Amérique. Il compléterait ainsi son tour du monde
sous-marin, et reviendrait vers ces mers où le -Nautilus- trouvait la
plus entière indépendance. Mais si nous retournions au Pacifique, loin
de toute terre habitée, que devenaient les projets de Ned Land?
Nous devions, avant peu, être fixés sur ce point important. Le
-Nautilus- marchait rapidement. Le cercle polaire fut bientôt franchi,
et le cap mis sur le promontoire de Horn. Nous étions par le travers de
la pointe américaine, le 31 mars, à sept heures du soir.
Alors toutes nos souffrances passées étaient oubliées. Le souvenir de
cet emprisonnement dans les glaces s'effaçait de notre esprit. Nous ne
songions qu'à l'avenir. Le capitaine Nemo ne paraissait plus, ni dans
le salon, ni sur la plate-forme. Le point reporté chaque jour sur le
planisphère et fait par le second me permettait de relever la direction
exacte du -Nautilus-. Or, ce soir là, il devint évident, à ma grande
satisfaction, que nous revenions au nord par la route de l'Atlantique.
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