L'animal n'avait pu échapper à la dent des cachalots. Je reconnus
la baleine australe, à tête déprimée, qui est entièrement noire.
Anatomiquement, elle se distingue de la baleine blanche et du
Nord-Caper par la soudure des sept vertèbres cervicales, et elle compte
deux côtes de plus que ses congénères. Le malheureux cétacé, couché
sur le flanc, le ventre troué de morsures, était mort. Au bout de
sa nageoire mutilée pendait encore un petit baleineau qu'il n'avait
pu sauver du massacre. Sa bouche ouverte laissait couler l'eau qui
murmurait comme un ressac à travers ses fanons.
Le capitaine Nemo conduisit le -Nautilus- près du cadavre de l'animal.
Deux de ses hommes montèrent sur le flanc de la baleine, et je vis,
non sans étonnement, qu'ils retiraient de ses mamelles tout le lait
qu'elles contenaient, c'est-à-dire la valeur de deux à trois tonneaux.
Le capitaine m'offrit une tasse de ce lait encore chaud. Je ne pus
m'empêcher de lui marquer ma répugnance pour ce breuvage. Il m'assura
que ce lait était excellent, et qu'il ne se distinguait en aucune façon
du lait de vache.
Je le goûtai et je fus de son avis. C'était donc pour nous une réserve
utile, car, ce lait, sous la forme de beurre salé ou de fromage, devait
apporter une agréable variété à notre ordinaire.
De ce jour-là, je remarquai avec inquiétude que les dispositions de Ned
Land envers le capitaine Nemo devenaient de plus en plus mauvaises, et
je résolus de surveiller de près les faits et gestes du Canadien.
CHAPITRE XIII
LA BANQUISE.
Le -Nautilus- avait repris son imperturbable direction vers le sud.
Il suivait le cinquantième méridien avec une vitesse considérable.
Voulait-il donc atteindre le pôle? Je ne le pensais pas, car jusqu'ici
toutes les tentatives pour s'élever jusqu'à ce point du globe avaient
échoué. La saison, d'ailleurs, était déjà fort avancée, puisque le 13
mars des terres antarctiques correspond au 13 septembre des régions
boréales, qui commence la période équinoxiale.
Le 14 mars, j'aperçus des glaces flottantes par 55° de latitude,
simples débris blafards de vingt à vingt-cinq pieds, formant des
écueils sur lesquels la mer déferlait. Le -Nautilus- se maintenait à la
surface de l'Océan. Ned Land, ayant déjà pêché dans les mers arctiques,
était familiarisé avec ce spectacle des ice-bergs. Conseil et moi, nous
l'admirions pour la première fois.
Dans l'atmosphère, vers l'horizon du sud, s'étendait une bande blanche
d'un éblouissant aspect. Les baleiniers anglais lui ont donné le nom
de «ice-blinck.» Quelque épais que soient les nuages, ils ne peuvent
l'obscurcir. Elle annonce la présence d'un pack ou banc de glace.
En effet, bientôt apparurent des blocs plus considérables dont
l'éclat se modifiait suivant les caprices de la brume. Quelques-unes
de ces masses montraient des veines vertes, comme si le sulfate de
cuivre en eût tracé les lignes ondulées. D'autres, semblables à
d'énormes améthystes, se laissaient pénétrer par la lumière. Celles-ci
réverbéraient les rayons du jour sur les mille facettes de leurs
cristaux. Celles-là, nuancées des vifs reflets du calcaire, auraient
suffi à la construction de toute une ville de marbre.
Plus nous descendions au sud, plus ces îles flottantes gagnaient
en nombre et en importance. Les oiseaux polaires y nichaient par
milliers. C'étaient des pétrels, des damiers, des puffins, qui nous
assourdissaient de leurs cris. Quelques-uns, prenant le -Nautilus- pour
le cadavre d'une baleine, venaient s'y reposer et piquaient de coups de
bec sa tôle sonore.
Pendant cette navigation au milieu des glaces, le capitaine Nemo se
tint souvent sur la plate-forme. Il observait avec attention ces
parages abandonnés. Je voyais son calme regard s'animer parfois. Se
disait-il que dans ces mers polaires interdites à l'homme, il était
là chez lui, maître de ces infranchissables espaces? Peut-être. Mais
il ne parlait pas. Il restait immobile, ne revenant à lui que lorsque
ses instincts de manœuvrier reprenaient le dessus. Dirigeant alors son
-Nautilus- avec une adresse consommée, il évitait habilement le choc
de ces masses dont quelques-unes mesuraient une longueur de plusieurs
milles sur une hauteur qui variait de soixante-dix à quatre-vingts
mètres. Souvent l'horizon paraissait entièrement fermé. A la hauteur
du soixantième degré de latitude, toute passe avait disparu. Mais le
capitaine Nemo, cherchant avec soin, trouvait bientôt quelque étroite
ouverture par laquelle il se glissait audacieusement, sachant bien,
cependant, qu'elle se refermerait derrière lui.
Ce fut ainsi que le -Nautilus-, guidé par cette main habile, dépassa
toutes ces glaces, classées, suivant leur forme ou leur grandeur,
avec une précision qui enchantait Conseil: ice-bergs ou montagnes,
ice-fields ou champs unis et sans limites, drift-ice ou glaces
flottantes, packs ou champs brisés, nommés palchs quand ils sont
circulaires, et streams lorsqu'ils sont faits de morceaux allongés.
La température était assez basse. Le thermomètre, exposé à l'air
extérieur, marquait deux à trois degrés au-dessous de zéro. Mais nous
étions chaudement habillés de fourrures, dont les phoques ou les ours
marins avaient fait les frais. L'intérieur du -Nautilus-, régulièrement
chauffé par ses appareils électriques, défiait les froids les plus
intenses. D'ailleurs, il lui eût suffi de s'enfoncer à quelques mètres
au-dessous des flots pour y trouver une température supportable.
Deux mois plus tôt, nous aurions joui sous cette latitude d'un jour
perpétuel; mais déjà la nuit se faisait pendant trois ou quatre heures,
et plus tard, elle devait jeter six mois d'ombre sur ces régions
circumpolaires.
Le 15 mars, la latitude des îles New-Shetland et des Orkney du Sud
fut dépassée. Le capitaine m'apprit qu'autrefois de nombreuses tribus
de phoques habitaient ces terres; mais les baleiniers anglais et
américains, dans leur rage de destruction, massacrant les adultes et
les femelles pleines, là où existait l'animation de la vie, avaient
laissé après eux le silence de la mort.
Le 16 mars, vers huit heures du matin, le -Nautilus-, suivant le
cinquante-cinquième méridien, coupa le cercle polaire antarctique.
Les glaces nous entouraient de toutes parts et fermaient l'horizon.
Cependant, le capitaine Nemo marchait de passe en passe et s'élevait
toujours.
«Mais où va-t-il? demandai-je.
--Devant lui, répondait Conseil. Après tout, lorsqu'il ne pourra pas
aller plus loin, il s'arrêtera.
--Je n'en jurerais pas!» répondis-je.
Et, pour être franc, j'avouerai que cette excursion aventureuse ne me
déplaisait point. A quel degré m'émerveillaient les beautés de ces
régions nouvelles, je ne saurais l'exprimer. Les glaces prenaient des
attitudes superbes. Ici, leur ensemble formait une ville orientale,
avec ses minarets et ses mosquées innombrables. Là, une cité écroulée
et comme jetée à terre par une convulsion du sol. Aspects incessamment
variés par les obliques rayons du soleil, ou perdus dans les brumes
grises au milieu des ouragans de neige. Puis, de toutes parts des
détonations, des éboulements, de grandes culbutes d'ice-bergs, qui
changeaient le décor comme le paysage d'un diorama.
Lorsque le -Nautilus- était immergé au moment où se rompaient ces
équilibres, le bruit se propageait sous les eaux avec une effrayante
intensité, et la chute de ces masses créait de redoutables remous
jusque dans les couches profondes de l'Océan. Le -Nautilus- roulait et
tanguait alors comme un navire abandonné à la furie des éléments.
Souvent, ne voyant plus aucune issue, je pensais que nous étions
définitivement prisonniers; mais, l'instinct le guidant, sur le plus
léger indice le capitaine Nemo découvrait des passes nouvelles. Il ne
se trompait jamais en observant les minces filets d'eau bleuâtre qui
sillonnaient les ice-fields. Aussi ne mettais-je pas en doute qu'il
n'eût aventuré déjà le -Nautilus- au milieu des mers antarctiques.
Cependant, dans la journée du 16 mars, les champs de glace nous
barrèrent absolument la route. Ce n'était pas encore la banquise, mais
de vastes ice-fields cimentés par le froid. Cet obstacle ne pouvait
arrêter le capitaine Nemo, et il se lança contre l'ice-field avec une
effroyable violence. Le -Nautilus- entrait comme un coin dans cette
masse friable, et la divisait avec des craquements terribles. C'était
l'antique bélier poussé par une puissance infinie. Les débris de glace,
haut projetés, retombaient en grêle autour de nous. Par sa seule force
d'impulsion, notre appareil se creusait un chenal. Quelquefois, emporté
par son élan, il montait sur le champ de glace et l'écrasait de son
poids, ou par instants, enfourné sous l'ice-field, il le divisait par
un simple mouvement de tangage qui produisait de larges déchirures.
Pendant ces journées, de violents grains nous assaillirent. Par
certaines brumes épaisses, on ne se fût pas vu d'une extrémité de la
plate-forme à l'autre. Le vent sautait brusquement à tous les points
du compas. La neige s'accumulait en couches si dures qu'il fallait
la briser à coups de pics. Rien qu'à la température de cinq degrés
au-dessous de zéro, toutes les parties extérieures du -Nautilus- se
recouvraient de glaces. Un gréement n'aurait pu se manœuvrer, car tous
les garants eussent été engagés dans la gorge des poulies. Un bâtiment
sans voiles et mû par un moteur électrique qui se passait de charbon,
pouvait seul affronter d'aussi hautes latitudes.
Dans ces conditions, le baromètre se tint généralement très-bas. Il
tomba même à 73° 5′. Les indications de la boussole n'offraient plus
aucune garantie. Ses aiguilles affolées marquaient des directions
contradictoires, en s'approchant du pôle magnétique méridional qui ne
se confond pas avec le sud du monde. En effet, suivant Hansten, ce
pôle est situé à peu près par 70° de latitude et 130° de longitude,
et d'après les observations de Duperrey, par 133° de longitude et 70°
30′ de latitude. Il fallait faire alors des observations nombreuses
sur les compas transportés à différentes parties du navire et prendre
une moyenne. Mais souvent, on s'en rapportait à l'estime pour relever
la route parcourue, méthode peu satisfaisante au milieu de ces passes
sinueuses dont les points de repère changent incessamment.
Enfin, le 18 mars, après vingt assauts inutiles, le -Nautilus- se vit
définitivement enrayé. Ce n'étaient plus ni les streams, ni les palks,
ni les ice-fields, mais une interminable et immobile barrière formée de
montagnes soudées entre elles.
«La banquise!» me dit le Canadien.
Je compris que pour Ned Land comme pour tous les navigateurs qui nous
avaient précédé, c'était l'infranchissable obstacle. Le soleil ayant un
instant paru vers midi, le capitaine Nemo obtint une observation assez
exacte qui donnait notre situation par 51° 30′ de longitude et 67°
39′ de latitude méridionale. C'était déjà un point avancé des régions
antarctiques.
[Illustration: Ce ne sont que bouche et dents. (Page 329.)]
De mer, de surface liquide, il n'y avait plus apparence devant
nos yeux. Sous l'éperon du -Nautilus- s'étendait une vaste plaine
tourmentée, enchevêtrée de blocs confus, avec tout ce pêle-mêle
capricieux qui caractérise la surface d'un fleuve quelque temps avant
la débâcle des glaces, mais sur des proportions gigantesques. Çà et
là, des pics aigus, des aiguilles déliées s'élevant à une hauteur de
deux cents pieds; plus loin, une suite de falaises taillées à pic et
revêtues de teintes grisâtres, vastes miroirs qui reflétaient quelques
rayons de soleil à demi noyés dans les brumes. Puis, sur cette nature
désolée, un silence farouche, à peine rompu par le battement d'ailes
des pétrels ou des puffins. Tout était gelé alors, même le bruit.
[Illustration: «La banquise!» dit Ned Land. (Page 335.)]
Le -Nautilus- dut donc s'arrêter dans son aventureuse course au milieu
des champs de glace.
«Monsieur, me dit ce jour-là Ned Land, si votre capitaine va plus loin!
--Eh bien?
--Ce sera un maître homme.
--Pourquoi, Ned?
--Parce que personne ne peut franchir la banquise. Il est puissant,
votre capitaine; mais, mille diables! il n'est pas plus puissant que la
nature, et là où elle a mis des bornes, il faut que l'on s'arrête bon
gré mal gré.
--En effet, Ned Land, et cependant j'aurais voulu savoir ce qu'il y a
derrière cette banquise! Un mur, voilà ce qui m'irrite le plus!
--Monsieur a raison, dit Conseil. Les murs n'ont été inventés que pour
agacer les savants. Il ne devrait y avoir de murs nulle part.
--Bon! fit le Canadien. Derrière cette banquise, on sait bien ce qui se
trouve.
--Quoi donc? demandai-je.
--De la glace, et toujours de la glace!
--Vous êtes certain de ce fait, Ned, répliquai-je, mais moi je ne le
suis pas. Voilà pourquoi je voudrais aller voir.
--Eh bien, monsieur le professeur, répondit le Canadien, renoncez à
cette idée. Vous êtes arrivé à la banquise, ce qui est déjà suffisant,
et vous n'irez pas plus loin, ni votre capitaine Nemo, ni son
-Nautilus-. Et qu'il le veuille ou non, nous reviendrons vers le nord,
c'est-à-dire au pays des honnêtes gens.»
Je dois convenir que Ned Land avait raison, et tant que les navires ne
seront pas faits pour naviguer sur les champs de glace, ils devront
s'arrêter devant la banquise.
En effet, malgré ses efforts, malgré les moyens puissants employés
pour disjoindre les glaces, le -Nautilus- fut réduit à l'immobilité.
Ordinairement, qui ne peut aller plus loin en est quitte pour revenir
sur ses pas. Mais ici, revenir était aussi impossible qu'avancer, car
les passes s'étaient refermées derrière nous, et pour peu que notre
appareil demeurât stationnaire, il ne tarderait pas à être bloqué. Ce
fut même ce qui arriva vers deux heures du soir, et la jeune glace se
forma sur ses flancs avec une étonnante rapidité. Je dus avouer que la
conduite du capitaine Nemo était plus qu'imprudente.
J'étais en ce moment sur la plate-forme. Le capitaine qui observait la
situation depuis quelques instants, me dit:
«Et bien, monsieur le professeur, qu'en pensez-vous?
--Je pense que nous sommes pris, capitaine.
--Pris! Et comment l'entendez-vous?
--J'entends que nous ne pouvons aller ni en avant ni en arrière, ni
d'aucun côté. C'est, je crois, ce qui s'appelle «pris», du moins sur
les continents habités.
--Ainsi, monsieur Aronnax, vous pensez que le -Nautilus- ne pourra pas
se dégager?
--Difficilement, capitaine, car la saison est déjà trop avancée pour
que vous comptiez sur une débâcle des glaces.
--Ah! monsieur le professeur, répondit le capitaine Nemo d'un ton
ironique, vous serez toujours le même! Vous ne voyez qu'empêchements
et obstacles! Moi, je vous affirme que non-seulement le -Nautilus- se
dégagera, mais qu'il ira plus loin encore!
--Plus loin au sud? demandai-je en regardant le capitaine.
--Oui, monsieur, il ira au pôle.
--Au pôle! m'écriai-je, ne pouvant retenir un mouvement d'incrédulité.
--Oui! répondit froidement le capitaine, au pôle antarctique, à ce
point inconnu où se croisent tous les méridiens du globe. Vous savez si
je fais du -Nautilus- ce que je veux.»
Oui! je le savais. Je savais cet homme audacieux jusqu'à la témérité!
Mais vaincre ces obstacles qui hérissent le pôle sud, plus inaccessible
que ce pôle nord non encore atteint par les plus hardis navigateurs,
n'était-ce pas une entreprise absolument insensée, et que, seul,
l'esprit d'un fou pouvait concevoir!
Il me vint alors à l'idée de demander au capitaine Nemo s'il avait
déjà découvert ce pôle que n'avait jamais foulé le pied d'une créature
humaine.
«Non, monsieur, me répondit-il, et nous le découvrirons ensemble. Là
où d'autres ont échoué, je n'échouerai pas. Jamais je n'ai promené mon
-Nautilus- aussi loin sur les mers australes; mais, je vous le répète,
il ira plus loin encore.
--Je veux vous croire, capitaine, repris-je d'un ton un peu ironique.
Je vous crois! Allons en avant! Il n'y a pas d'obstacles pour nous!
Brisons cette banquise! Faisons-la sauter, et si elle résiste, donnons
des ailes au -Nautilus-, afin qu'il puisse passer par dessus!
--Par dessus? monsieur le professeur, répondit tranquillement le
capitaine Nemo. Non point par dessus, mais par dessous.
--Par dessous!» m'écriai-je.
Une subite révélation des projets du capitaine venait d'illuminer mon
esprit. J'avais compris. Les merveilleuses qualités du -Nautilus-
allaient le servir encore dans cette surhumaine entreprise!
«Je vois que nous commençons à nous entendre, monsieur le professeur,
me dit le capitaine, souriant à demi. Vous entrevoyez déjà la
possibilité,--moi, je dirai le succès,--de cette tentative. Ce qui est
impraticable avec un navire ordinaire devient facile au -Nautilus-. Si
un continent émerge au pôle, il s'arrêtera devant ce continent. Mais si
au contraire, c'est la mer libre qui le baigne, il ira au pôle même!
--En effet, dis-je, entraîné par le raisonnement du capitaine, si
la surface de la mer est solidifiée par les glaces, ses couches
inférieures sont libres, par cette raison providentielle qui a placé
à un degré supérieur à celui de la congélation le maximum de densité
de l'eau de mer. Et, si je ne me trompe, la partie immergée de cette
banquise est à la partie émergente comme quatre est à un?
--A peu près, monsieur le professeur. Pour un pied que les ice-bergs
ont au-dessus de la mer, ils en ont trois au-dessous. Or, puisque ces
montagnes de glaces ne dépassent pas une hauteur de cent mètres, elles
ne s'enfoncent que de trois cents. Or, qu'est-ce que trois cents mètres
pour le -Nautilus-?
--Rien, monsieur.
--Il pourra même aller chercher à une profondeur plus grande cette
température uniforme des eaux marines, et là nous braverons impunément
les trente ou quarante degrés de froid de la surface.
--Juste, monsieur, très-juste, répondis-je en m'animant.
--La seule difficulté, reprit le capitaine Nemo, sera de rester
plusieurs jours immergés sans renouveler notre provision d'air.
--N'est-ce que cela? répliquai-je. Le -Nautilus- à de vastes
réservoirs, nous les remplirons, et ils nous fourniront tout l'oxygène
dont nous aurons besoin.
--Bien imaginé, monsieur Aronnax, répondit en souriant le capitaine.
Mais ne voulant pas que vous puissiez m'accuser de témérité, je vous
soumets d'avance toutes mes objections.
--En avez-vous encore?
--Une seule. Il est possible, si la mer existe au pôle sud, que cette
mer soit entièrement prise, et, par conséquent, que nous ne puissions
revenir à sa surface!
--Bon, monsieur, oubliez-vous que le -Nautilus- est armé d'un
redoutable éperon, et ne pourrons-nous le lancer diagonalement contre
ces champs de glace, qui s'ouvriront au choc?
--Eh! monsieur le professeur, vous avez des idées aujourd'hui!
--D'ailleurs, capitaine, ajoutai-je en m'enthousiasmant de plus belle,
pourquoi ne rencontrerait-on pas la mer libre au pôle sud comme au pôle
nord? Les pôles du froid et les pôles de la terre ne se confondent ni
dans l'hémisphère austral ni dans l'hémisphère boréal, et, jusqu'à
preuve contraire, on doit supposer ou un continent ou un océan dégagé
de glaces à ces deux points du sol.
--Je le crois aussi, monsieur Aronnax, répondit le capitaine Nemo. Je
vous ferai seulement observer qu'après avoir émis tant d'objections
contre mon projet, maintenant vous m'écrasez d'arguments en sa faveur.»
Le capitaine Nemo disait vrai. J'en étais arrivé à le vaincre en
audace! C'était moi qui l'entraînais au pôle! Je le devançais, je le
distançais... Mais non! pauvre fou. Le capitaine Nemo savait mieux que
toi le pour et le contre de la question, et il s'amusait à te voir
emporté dans les rêveries de l'impossible!
Cependant, il n'avait pas perdu un instant. A un signal le second
parut. Ces deux hommes s'entretinrent rapidement dans leur
incompréhensible langage, et soit que le second eût été antérieurement
prévenu, soit qu'il trouvât le projet praticable, il ne laissa voir
aucune surprise.
Mais si impassible qu'il fût il ne montra pas une plus complète
impassibilité que Conseil, lorsque j'annonçai à ce digne garçon notre
intention de pousser jusqu'au pôle sud. Un «comme il plaira à monsieur»
accueillit ma communication, et je dus m'en contenter. Quant à Ned
Land, si jamais épaules se levèrent haut, ce furent celles du Canadien.
«Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous et votre capitaine Nemo, vous me
faites pitié!
--Mais nous irons au pôle, maître Ned.
--Possible, mais vous n'en reviendrez pas!»
Et Ned Land rentra dans sa cabine, «pour ne pas faire un malheur,»
dit-il en me quittant.
Cependant, les préparatifs de cette audacieuse tentative venaient de
commencer. Les puissantes pompes du -Nautilus- refoulaient l'air dans
les réservoirs et l'emmagasinaient à une haute pression. Vers quatre
heures, le capitaine Nemo m'annonça que les panneaux de la plate-forme
allaient être fermés. Je jetai un dernier regard sur l'épaisse banquise
que nous allions franchir. Le temps était clair, l'atmosphère assez
pure, le froid très-vif, douze degrés au-dessous de zéro; mais le vent
s'étant calmé, cette température ne semblait pas trop insupportable.
Une dizaine d'hommes montèrent sur les flancs du -Nautilus- et, armés
de pics, ils cassèrent la glace autour de la carène qui fut bientôt
dégagée. Opération rapidement pratiquée, car la jeune glace était mince
encore. Tous nous rentrâmes à l'intérieur. Les réservoirs habituels se
remplirent de cette eau tenue libre à la flottaison. Le -Nautilus- ne
tarda pas à descendre.
J'avais pris place au salon avec Conseil. Par la vitre ouverte, nous
regardions les couches inférieures de l'Océan austral. Le thermomètre
remontait. L'aiguille du manomètre déviait sur le cadran.
A trois cents mètres environ, ainsi que l'avait prévu le capitaine
Nemo, nous flottions sous la surface ondulée de la banquise. Mais le
-Nautilus- s'immergea plus bas encore. Il atteignit une profondeur de
huit cents mètres. La température de l'eau, qui donnait douze degrés
à la surface, n'en accusait plus que onze. Deux degrés étaient déjà
gagnés. Il va sans dire que la température du -Nautilus-, élevée par
ses appareils de chauffage, se maintenait à un degré très-supérieur.
Toutes les manœuvres s'accomplissaient avec une extraordinaire
précision.
«On passera, n'en déplaise à monsieur, me dit Conseil.
--J'y compte bien!» répondis-je avec le ton d'une profonde conviction.
Sous cette mer libre, le -Nautilus- avait pris directement le chemin
du pôle, sans s'écarter du cinquante-deuxième méridien. De 67° 30′
à 90°, vingt-deux degrés et demi en latitude restaient à parcourir,
c'est-à-dire un peu plus de cinq cents lieues. Le -Nautilus- prit une
vitesse moyenne de vingt-six milles à l'heure, la vitesse d'un train
express. S'il la conservait, quarante heures lui suffisaient pour
atteindre le pôle.
Pendant une partie de la nuit, la nouveauté de la situation nous
retint, Conseil et moi, à la vitre du salon. La mer s'illuminait
sous l'irradiation électrique du fanal. Mais elle était déserte.
Les poissons ne séjournaient pas dans ces eaux prisonnières. Ils ne
trouvaient là qu'un passage pour aller de l'Océan antarctique à la
mer libre du pôle. Notre marche était rapide. On la sentait telle aux
tressaillements de la longue coque d'acier.
Vers deux heures du matin, j'allai prendre quelques heures de repos.
Conseil m'imita. En traversant les coursives, je ne rencontrai point le
capitaine Nemo. Je supposai qu'il se tenait dans la cage du timonier.
Le lendemain 19 mars, à cinq heures du matin, je repris mon poste dans
le salon. Le loch électrique m'indiqua que la vitesse du -Nautilus-
avait été modérée. Il remontait alors vers la surface, mais prudemment,
en vidant lentement ses réservoirs.
Mon cœur battait. Allions-nous émerger et retrouver l'atmosphère libre
du pôle?
Non. Un choc m'apprit que le -Nautilus- avait heurté la surface
inférieure de la banquise, très-épaisse encore, à en juger par
la matité du bruit. En effet, nous avions «touché» pour employer
l'expression marine, mais en sens inverse et par mille pieds de
profondeur. Ce qui donnait deux mille pieds de glaces au-dessus de
nous, dont mille émergeaient. La banquise présentait alors une hauteur
supérieure à celle que nous avions relevée sur ses bords. Circonstance
peu rassurante.
Pendant cette journée, le -Nautilus- recommença plusieurs fois cette
même expérience, et toujours il vint se heurter contre la muraille qui
plafonnait au-dessus de lui. A de certains instants, il la rencontra
par neuf cents mètres, ce qui accusait douze cents mètres d'épaisseur
dont deux cents mètres s'élevaient au-dessus de la surface de l'Océan.
C'était le double de sa hauteur au moment où le -Nautilus- s'était
enfoncé sous les flots.
Je notai soigneusement ces diverses profondeurs, et j'obtins ainsi le
profil sous-marin de cette chaîne qui se développait sous les eaux.
Le soir, aucun changement n'était survenu dans notre situation.
Toujours la glace entre quatre cents et cinq cents mètres de
profondeur. Diminution évidente, mais quelle épaisseur encore entre
nous et la surface de l'Océan!
Il était huit heures alors. Depuis quatre heures déjà, l'air aurait
dû être renouvelé à l'intérieur du -Nautilus-, suivant l'habitude
quotidienne du bord. Cependant, je ne souffrais pas trop, bien que le
capitaine Nemo n'eût pas encore demandé à ses réservoirs un supplément
d'oxygène.
Mon sommeil fut pénible pendant cette nuit. Espoir et crainte
m'assiégeaient tour à tour. Je me relevai plusieurs fois. Les
tâtonnements du -Nautilus- continuaient. Vers trois heures du matin,
j'observai que la surface inférieure de la banquise se rencontrait
seulement par cinquante mètres de profondeur. Cent cinquante pieds nous
séparaient alors de la surface des eaux. La banquise redevenait peu à
peu ice-field. La montagne se refaisait la plaine.
Mes yeux ne quittaient plus le manomètre. Nous remontions toujours en
suivant, par une diagonale, la surface resplendissante qui étincelait
sous les rayons électriques. La banquise s'abaissait en dessus et en
dessous par des rampes allongées. Elle s'amincissait de mille en mille.
Enfin, à six heures du matin, ce jour mémorable du 19 mars, la porte du
salon s'ouvrit. Le capitaine Nemo parut.
«La mer libre!» me dit-il.
CHAPITRE XIV
LE POLE SUD.
Je me précipitai vers la plate-forme. Oui! La mer libre. A peine
quelques glaçons épars, des ice-bergs mobiles; au loin une mer étendue;
un monde d'oiseaux dans les airs, et des myriades de poissons sous ces
eaux qui, suivant les fonds, variaient du bleu intense au vert olive.
Le thermomètre marquait trois degrés centigrades au-dessus de zéro.
C'était comme un printemps relatif enfermé derrière cette banquise,
dont les masses éloignées se profilaient sur l'horizon du nord.
«Sommes-nous au pôle? demandai-je au capitaine, le cœur palpitant.
--Je l'ignore, me répondit-il. A midi nous ferons le point.
[Illustration: Le -Nautilus- fut bloqué. (Page 338.)]
--Mais le soleil se montrera-t-il à travers ces brumes? dis-je en
regardant le ciel grisâtre.
--Si peu qu'il paraisse, il me suffira, répondit le capitaine.»
A dix milles du -Nautilus-, vers le sud, un îlot solitaire s'élevait
à une hauteur de deux cents mètres. Nous marchions vers lui, mais
prudemment, car cette mer pouvait être semée d'écueils.
Une heure après, nous avions atteint l'îlot. Deux heures plus tard,
nous achevions d'en faire le tour. Il mesurait quatre à cinq milles de
circonférence. Un étroit canal le séparait d'une terre considérable,
un continent peut-être, dont nous ne pouvions apercevoir les limites.
L'existence de cette terre semblait donner raison aux hypothèses
de Maury. L'ingénieux américain a remarqué, en effet, qu'entre le
pôle sud et le soixantième parallèle, la mer est couverte de glaces
flottantes, de dimensions énormes, qui ne se rencontrent jamais dans
l'Atlantique nord. De ce fait, il a tiré cette conclusion que le cercle
antarctique renferme des terres considérables, puisque les ice-bergs ne
peuvent se former en pleine mer, mais seulement sur des côtes. Suivant
ses calculs, la masse des glaces qui enveloppent le pôle austral
forme une vaste calotte dont la largeur doit atteindre quatre mille
kilomètres.
[Illustration: Le capitaine Nemo parut. (Page 343.)]
Cependant, le -Nautilus-, par crainte d'échouer, s'était arrêté à trois
encâblures d'une grève que dominait un superbe amoncellement de roches.
Le canot fut lancé à la mer. Le capitaine, deux de ses hommes portant
les instruments, Conseil et moi, nous nous y embarquâmes. Il était dix
heures du matin. Je n'avais pas vu Ned Land. Le Canadien, sans doute,
ne voulait pas se désavouer en présence du pôle sud.
Quelques coups d'aviron amenèrent le canot sur le sable, où il
s'échoua. Au moment où Conseil allait sauter à terre, je le retins.
«Monsieur, dis-je au capitaine Nemo, à vous l'honneur de mettre pied le
premier sur cette terre.
--Oui, monsieur, répondit le capitaine, et si je n'hésite pas à fouler
ce sol du pôle, c'est que, jusqu'ici, aucun être humain n'y a laissé la
trace de ses pas.»
Cela dit, il sauta légèrement sur le sable. Une vive émotion lui
faisait battre le cœur. Il gravit un roc qui terminait en surplomb un
petit promontoire, et là, les bras croisés, le regard ardent, immobile,
muet, il sembla prendre possession de ces régions australes. Après cinq
minutes passées dans cette extase, il se retourna vers nous.
«Quand vous voudrez, monsieur,» me cria-t-il.
Je débarquai, suivi de Conseil, laissant les deux hommes dans le canot.
Le sol sur un long espace présentait un tuf de couleur rougeâtre,
comme s'il eût été fait de brique pilée. Des scories, des coulées de
lave, des pierres-ponces le recouvraient. On ne pouvait méconnaître
son origine volcanique. En de certains endroits, quelques légères
fumerolles, dégageant une odeur sulfureuse, attestaient que les feux
intérieurs conservaient encore leur puissance expansive. Cependant,
ayant gravi un haut escarpement, je ne vis aucun volcan dans un rayon
de plusieurs milles. On sait que dans ces contrées antarctiques, James
Ross a trouvé les cratères de l'Erebus et du Terror en pleine activité
sur le cent soixante septième méridien et par 77° 32′ de latitude.
La végétation de ce continent désolé me parut extrêmement restreinte.
Quelques lichens de l'espèce -Unsnea melanoxantha- s'étalaient sur
les roches noires. Certaines plantules microscopiques, des diatomées
rudimentaires, sortes de cellules disposées entre deux coquilles
quartzeuses, de longs fucus pourpres et cramoisis, supportés sur
de petites vessies natatoires et que le ressac jetait à la côte,
composaient toute la maigre flore de cette région.
Le rivage était parsemé de mollusques, de petites moules, de patelles,
de buccardes lisses, en forme de cours, et particulièrement de clios
au corps oblong et membraneux, dont la tête est formée de deux lobes
arrondis. Je vis aussi des myriades de ces clios boréales, longues de
trois centimètres, dont la baleine avale un monde à chaque bouchée. Ces
charmants ptéropodes, véritables papillons de la mer, animaient les
eaux libres sur la lisière du rivage.
Entre autres zoophytes apparaissaient dans les hauts fonds quelques
arborescences coralligènes, de celles qui, suivant James Ross, vivent
dans les mers antarctiques jusqu'à mille mètres de profondeur; puis,
de petits alcyons appartenant à l'espèce -procellaria pelagica-, ainsi
qu'un grand nombre d'astéries particulières à ces climats, et d'étoiles
de mer qui constellaient le sol.
Mais où la vie surabondait, c'était dans les airs. Là volaient et
voletaient par milliers des oiseaux d'espèces variées, qui nous
assourdissaient de leurs cris. D'autres encombraient les roches, nous
regardant passer sans crainte et se pressant familièrement sous nos
pas. C'étaient des pingouins aussi agiles et souples dans l'eau, où on
les a confondus parfois avec de rapides bonites, qu'ils sont gauches
et lourds sur terre. Ils poussaient des cris baroques et formaient des
assemblées nombreuses, sobres de gestes, mais prodigues de clameurs.
Parmi les oiseaux, je remarquai des chionis, de la famille des
échassiers, gros comme des pigeons, blancs de couleur, le bec court et
conique, l'œil encadré d'un cercle rouge. Conseil en fit provision,
car ces volatiles, convenablement préparés, forment un mets agréable.
Dans les airs passaient des albatros fuligineux d'une envergure de
quatre mètres, justement appelés les vautours de l'Océan, des pétrels
gigantesques, entre autres des -quebrante-huesos- aux ailes arquées,
qui sont grands mangeurs de phoques, des damiers, sortes de petits
canards dont le dessus du corps est noir et blanc, enfin toute une
série de pétrels, les uns blanchâtres, aux ailes bordées de brun, les
autres bleus et spéciaux aux mers antarctiques, ceux-là «si huileux,
dis-je à Conseil, que les habitants des îles Féroë se contentent d'y
adapter une mèche avant de les allumer.»
«Un peu plus, répondit Conseil, ce seraient des lampes parfaites! Après
ça, on ne peut exiger que la nature les ait préalablement munis d'une
mèche!»
Après un demi mille, le sol se montra tout criblé de nids de manchots,
sortes de terriers disposés pour la ponte, et dont s'échappaient de
nombreux oiseaux. Le capitaine Nemo en fit chasser plus tard quelques
centaines, car leur chair noire est très-mangeable. Ils poussaient des
braiements d'âne. Ces animaux, de la taille d'une oie, ardoisés sur le
corps, blancs en dessous et cravatés d'un liseré citron, se laissaient
tuer à coups de pierre sans chercher à s'enfuir.
Cependant, la brume ne se levait pas, et, à onze heures, le soleil
n'avait point encore paru. Son absence ne laissait pas de m'inquiéter.
Sans lui, pas d'observations, possibles. Comment déterminer alors si
nous avions atteint le pôle?
Lorsque je rejoignis le capitaine Nemo, je le trouvai silencieusement
accoudé sur un morceau de roc et regardant le ciel. Il paraissait
impatient, contrarié. Mais qu'y faire? Cet homme audacieux et puissant
ne commandait pas au soleil comme à la mer.
Midi arriva sans que l'astre du jour se fût montré un seul instant. On
ne pouvait même reconnaître la place qu'il occupait derrière le rideau
de brume. Bientôt cette brume vint à se résoudre en neige.
«A demain» me dit simplement le capitaine, et nous regagnâmes le
-Nautilus- au milieu des tourbillons de l'atmosphère.
Pendant notre absence, les filets avaient été tendus, et j'observai
avec intérêt les poissons que l'on venait de haler à bord. Les mers
antarctiques servent de refuge à un très-grand nombre de migrateurs,
qui fuient les tempêtes des zones moins élevées pour tomber, il est
vrai, sous la dent des marsouins et des phoques. Je notai quelques
cottes australes, longs d'un décimètre, espèce de cartilagineux
blanchâtres traversés de bandes livides et armés d'aiguillons, puis des
chimères antarctiques, longues de trois pieds, le corps très-allongé,
la peau blanche, argentée et lisse, la tête arrondie, le dos muni de
trois nageoires, le museau terminé par une trompe qui se recourbe vers
la bouche. Je goûtai leur chair, mais je la trouvai insipide, malgré
l'opinion de Conseil qui s'en accommoda fort.
La tempête de neige dura jusqu'au lendemain. Il était impossible de se
tenir sur la plate-forme. Du salon où je notais les incidents de cette
excursion au continent polaire, j'entendais les cris des pétrels et des
albatros qui se jouaient au milieu de la tourmente. Le -Nautilus- ne
resta pas immobile, et, prolongeant la côte, il s'avança encore d'une
dizaine de milles au sud, au milieu de cette demi-clarté que laissait
le soleil en rasant les bords de l'horizon.
Le lendemain 20 mars, la neige avait cessé. Le froid était un peu
plus vif. Le thermomètre marquait deux degrés au-dessous de zéro.
Les brouillards se levèrent, et j'espérai que, ce jour-là, notre
observation pourrait s'effectuer.
Le capitaine Nemo n'ayant pas encore paru, le canot nous prit,
Conseil et moi, et nous mit à terre. La nature du sol était la même,
volcanique. Partout des traces de laves, de scories, de basaltes, sans
que j'aperçusse le cratère qui les avait vomis. Ici comme là-bas, des
myriades d'oiseaux animaient cette partie du continent polaire. Mais
cet empire, ils le partageaient alors avec de vastes troupeaux de
mammifères marins qui nous regardaient de leurs doux yeux. C'étaient
des phoques d'espèces diverses, les uns étendus sur le sol, les autres
couchés sur des glaçons en dérive, plusieurs sortant de la mer ou y
rentrant. Ils ne se sauvaient pas à notre approche, n'ayant jamais eu
affaire à l'homme, et j'en comptais là de quoi approvisionner quelques
centaines de navires.
«Ma foi, dit Conseil, il est heureux que Ned Land ne nous ait pas
accompagnés!
--Pourquoi cela, Conseil?
--Parce que l'enragé chasseur aurait tout tué.
--Tout, c'est beaucoup dire, mais je crois, en effet, que nous
n'aurions pu empêcher notre ami le Canadien de harponner quelques-uns
de ces magnifiques cétacés. Ce qui eût désobligé le capitaine Nemo, car
il ne verse pas inutilement le sang des bêtes inoffensives.
--Il a raison.
--Certainement, Conseil. Mais, dis-moi, n'as-tu pas déjà classé ces
superbes échantillons de la faune marine?
--Monsieur sait bien, répondit Conseil, que je ne suis pas très-ferré
sur la pratique. Quand monsieur m'aura appris le nom de ces animaux...
--Ce sont des phoques et des morses.
--Deux genres, qui appartiennent à la famille des pinnipèdes, se
hâta de dire mon savant Conseil, ordre des carnassiers, groupe des
unguiculés, sous-classe des monodelphiens, classe des mammifères,
embranchement des vertébrés.
--Bien, Conseil, répondis-je, mais ces deux genres, phoques et morses,
se divisent en espèces, et si je ne me trompe, nous aurons ici
l'occasion de les observer. Marchons.»
Il était huit heures du matin. Quatre heures nous restaient à employer
jusqu'au moment ou le soleil pourrait être utilement observé. Je
dirigeai nos pas vers une vaste baie qui s'échancrait dans la falaise
granitique du rivage.
Là, je puis dire, qu'à perte de vue autour de nous, les terres et
les glaçons étaient encombrés de mammifères marins, et je cherchais
involontairement du regard le vieux Protée, le mythologique pasteur qui
gardait ces immenses troupeaux de Neptune. C'étaient particulièrement
des phoques. Ils formaient des groupes distincts, mâles et femelles,
le père veillant sur sa famille, la mère allaitant ses petits,
quelques jeunes, déjà forts, s'émancipant à quelques pas. Lorsque ces
mammifères voulaient se déplacer, ils allaient par petits sauts dus à
la contraction de leur corps, et ils s'aidaient assez gauchement de
leur imparfaite nageoire, qui, chez le lamantin, leur congénère, forme
un véritable avant-bras. Je dois dire que, dans l'eau, leur élément par
excellence, ces animaux à l'épine dorsale mobile, au bassin étroit, au
poil ras et serré, aux pieds palmés, nagent admirablement. Au repos et
sur terre, ils prenaient des attitudes extrêmement gracieuses. Aussi,
les anciens, observant leur physionomie douce, leur regard expressif
que ne saurait surpasser le plus beau regard de femme, leurs yeux
veloutés et limpides, leurs poses charmantes, et les poétisant à leur
manière, métamorphosèrent-ils les mâles en tritons, et les femelles en
sirènes.
Je fis remarquer à Conseil le développement considérable des lobes
cérébraux chez ces intelligents cétacés. Aucun mammifère, l'homme
excepté, n'a la matière cérébrale plus riche. Aussi, les phoques
sont ils susceptibles de recevoir une certaine éducation; ils se
domestiquent aisément, et je pense, avec certains naturalistes, que,
convenablement dressés, ils pourraient rendre de grands services comme
chiens de pêche.
La plupart de ces phoques dormaient sur les rochers ou sur le
sable. Parmi ces phoques proprement dits qui n'ont point d'oreilles
externes,--différant en cela des otaries dont l'oreille est
saillante,--j'observai plusieurs variétés de sténorhynques, longs de
trois mètres, blancs de poils, à têtes de bull-dogs, armés de dix dents
à chaque mâchoire, quatre incisives en haut et en bas et deux grandes
canines découpées en forme de fleur de lis. Entre eux se glissaient
des éléphants marins, sortes de phoques à trompe courte et mobile, les
géants de l'espèce, qui sur une circonférence de vingt pieds mesuraient
une longueur de dix mètres. Ils ne faisaient aucun mouvement à notre
approche.
«Ce ne sont pas des animaux dangereux? me demanda Conseil.
--Non, répondis-je, à moins qu'on ne les attaque. Lorsqu'un phoque
défend son petit, sa fureur est terrible, et il n'est pas rare qu'il
mette en pièces l'embarcation des pêcheurs.
--Il est dans son droit, répliqua Conseil.
--Je ne dis pas non.»
Deux milles plus loin, nous étions arrêtés par le promontoire qui
couvrait la baie contre les vents du sud. Il tombait d'aplomb à la
mer et écumait sous le ressac. Au-delà éclataient de formidables
rugissements, tels qu'un troupeau de ruminants en eût pu produire.
«Bon, fit Conseil, un concert de taureaux?
--Non, dis-je, un concert de morses.
--Ils se battent?
--Ils se battent ou ils jouent.
--N'en déplaise à monsieur, il faut voir cela.
--Il faut le voir, Conseil.»
Et nous voilà franchissant les roches noirâtres, au milieu
d'éboulements imprévus, et sur des pierres que la glace rendait fort
glissantes. Plus d'une fois, je roulai au détriment de mes reins.
Conseil, plus prudent ou plus solide, ne bronchait guère, et me
relevait, disant:
«Si monsieur voulait avoir la bonté d'écarter les jambes, monsieur
conserverait mieux son équilibre.»
Arrivé à l'arête supérieure du promontoire, j'aperçus une vaste plaine
blanche, couverte de morses. Ces animaux jouaient entre eux. C'étaient
des hurlements de joie, non de colère.
Les morses ressemblent aux phoques par la forme de leurs corps et par
la disposition de leurs membres. Mais les canines et les incisives
manquent à leur mâchoire inférieure, et quant aux canines supérieures,
ce sont deux défenses longues de quatre-vingts centimètres qui en
mesurent trente trois à la circonférence de leur alvéole. Ces dents,
faites d'un ivoire compact et sans stries, plus dur que celui des
éléphants, et moins prompt à jaunir, sont très-recherchées. Aussi
les morses sont-ils en butte à une chasse inconsidérée qui les
détruira bientôt jusqu'au dernier, puisque les chasseurs, massacrant
indistinctement les femelles pleines et les jeunes, en détruisent
chaque année plus de quatre mille.
En passant auprès de ces curieux animaux, je pus les examiner à loisir,
car ils ne se dérangeaient pas. Leur peau était épaisse et rugueuse,
d'un ton fauve tirant sur le roux, leur pelage court et peu fourni.
Quelques-uns avaient une longueur de quatre mètres. Plus tranquilles et
moins craintifs que leurs congénères du nord, ils ne confiaient point
à des sentinelles choisies le soin de surveiller les abords de leur
campement.
Après avoir examiné cette cité des morses, je songeai à revenir sur mes
pas. Il était onze heures, et si le capitaine Nemo se trouvait dans
des conditions favorables pour observer, je voulais être présent à son
opération. Cependant, je n'espérais pas que le soleil se montrât ce
jour-là. Des nuages écrasés sur l'horizon le dérobaient à nos yeux. Il
semblait que cet astre jaloux ne voulût pas révéler à des êtres humains
ce point inabordable du globe.
Cependant, je songeai à revenir vers le -Nautilus-. Nous suivîmes un
étroit raidillon qui courait sur le sommet de la falaise. A onze heures
et demie, nous étions arrivés au point de débarquement. Le canot échoué
avait déposé le capitaine à terre. Je l'aperçus debout sur un bloc de
basalte. Ses instruments étaient près de lui. Son regard se fixait sur
l'horizon du nord, près duquel le soleil décrivait alors sa courbe
allongée.
Je pris place auprès de lui et j'attendis sans parler. Midi arriva, et,
ainsi que la veille, le soleil ne se montra pas.
C'était une fatalité. L'observation manquait encore. Si demain elle
ne s'accomplissait pas, il faudrait renoncer définitivement à relever
notre situation.
[Illustration: Le capitaine Nemo gravit un roc. (Page 346.)]
En effet, nous étions précisément au 20 mars. Demain, 21, jour de
l'équinoxe, réfraction non comptée, le soleil disparaîtrait sous
l'horizon pour six mois, et avec sa disparition commencerait la longue
nuit polaire. Depuis l'équinoxe de septembre, il avait émergé de
l'horizon septentrional, s'élevant par des spirales allongées jusqu'au
21 décembre. A cette époque, solstice d'été de ces contrées boréales,
il avait commencé à redescendre, et le lendemain il devait leur lancer
ses derniers rayons.
Je communiquai mes observations et mes craintes au capitaine Nemo.
«Vous avez raison, monsieur Aronnax, me dit-il, si demain, je n'obtiens
la hauteur du soleil, je ne pourrai avant six mois reprendre cette
opération. Mais aussi, précisément parce que les hasards de ma
navigation m'ont amené, le 21 mars, dans ces mers, mon point sera
facile à relever, si, à midi, le soleil se montre à nos yeux.
[Illustration: Des milliers d'oiseaux. (Page 347.)]
--Pourquoi, capitaine?
--Parce que, lorsque l'astre du jour décrit des spirales si allongées,
il est difficile de mesurer exactement sa hauteur au-dessus de
l'horizon, et les instruments sont exposés à commettre de graves
erreurs.
--Comment procéderez-vous donc?
--Je n'emploierai que mon chronomètre, me répondit le capitaine Nemo.
Si demain, 21 mars, à midi, le disque du soleil, en tenant compte de la
réfraction, est coupé exactement par l'horizon du nord, c'est que je
suis au pôle sud.
--En effet, dis-je. Pourtant, cette affirmation n'est pas
mathématiquement rigoureuse, parce que l'équinoxe ne tombe pas
nécessairement à midi.
--Sans doute, monsieur, mais l'erreur ne sera pas de cent mètres, et il
ne nous en faut pas davantage. A demain donc.»
Le capitaine Nemo retourna à bord. Conseil et moi, nous restâmes
jusqu'à cinq heures à arpenter la plage, observant et étudiant. Je
ne récoltai aucun objet curieux, si ce n'est un œuf de pingouin,
remarquable par sa grosseur, et qu'un amateur eût payé plus de mille
francs. Sa couleur isabelle, les raies et les caractères qui l'ornaient
comme autant d'hiéroglyphes, en faisaient un bibelot rare. Je le remis
entre les mains de Conseil, et le prudent garçon, au pied sûr, le
tenant comme une précieuse porcelaine de Chine, le rapporta intact au
-Nautilus-.
Là je déposai cet œuf rare sous une des vitrines du musée. Je soupai
avec appétit d'un excellent morceau de foie de phoque dont le goût
rappelait celui de la viande de porc. Puis je me couchai, non sans
avoir invoqué, comme un Indou, les faveurs de l'astre radieux.
Le lendemain, 21 mars, dès cinq heures du matin, je montai sur la
plate-forme. J'y trouvai le capitaine Nemo.
«Le temps se dégage un peu, me dit-il. J'ai bon espoir. Après déjeuner,
nous nous rendrons à terre pour choisir un poste d'observation.»
Ce point convenu, j'allai trouver Ned Land. J'aurais voulu l'emmener
avec moi. L'obstiné Canadien refusa, et je vis bien que sa taciturnité
comme sa fâcheuse humeur s'accroissaient de jour en jour. Après
tout, je ne regrettai pas son entêtement dans cette circonstance.
Véritablement, il y avait trop de phoques à terre, et il ne fallait pas
soumettre ce pêcheur irréfléchi à cette tentation.
Le déjeuner terminé, je me rendis à terre. Le -Nautilus- s'était encore
élevé de quelques milles pendant la nuit. Il était au large, à une
grande lieue d'une côte, que dominait un pic aigu de quatre à cinq
cents mètres. Le canot portait avec moi le capitaine Nemo, deux hommes
de l'équipage, et les instruments, c'est-à-dire un chronomètre, une
lunette et un baromètre.
Pendant notre traversée, je vis de nombreuses baleines qui
appartenaient aux trois espèces particulières aux mers australes, la
baleine franche ou «right-whale» des Anglais, qui n'a pas de nageoire
dorsale, le hump-back, baleinoptère à ventre plissé, aux vastes
nageoires blanchâtres, qui malgré son nom, ne forment pourtant pas
des ailes, et le fin-back, brun-jaunâtre, le plus vif des cétacés. Ce
puissant animal se fait entendre de loin, lorsqu'il projette à une
grande hauteur ses colonnes d'air et de vapeur, qui ressemblent à
des tourbillons de fumée. Ces différents mammifères s'ébattaient par
troupes dans les eaux tranquilles, et je vis bien que ce bassin du pôle
antarctique servait maintenant de refuge aux cétacés trop vivement
traqués par les chasseurs.
Je remarquai également de longs cordons blanchâtres de salpes,
sortes de mollusques agrégés, et des méduses de grande taille qui se
balançaient entre le remous des lames.
A neuf heures, nous accostions la terre. Le ciel s'éclaircissait. Les
nuages fuyaient dans le sud. Les brumes abandonnaient la surface froide
des eaux. Le capitaine Nemo se dirigea vers le pic dont il voulait sans
doute faire son observatoire. Ce fut une ascension pénible sur des
laves aiguës et des pierres ponces, au milieu d'une atmosphère souvent
saturée par les émanations sulfureuses des fumerolles. Le capitaine,
pour un homme déshabitué de fouler la terre, gravissait les pentes les
plus raides avec une souplesse, une agilité que je ne pouvais égaler,
et qu'eût enviée un chasseur d'isards.
Il nous fallut deux heures pour atteindre le sommet de ce pic moitié
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