l'orifice d'un trou creusé dans le tronc d'un dragonnier, quelques
milliers de ces ingénieux insectes, si communs dans toutes les
Canaries, et dont les produits y sont particulièrement estimés.
Tout naturellement, le Canadien voulut faire sa provision de miel, et
j'aurais eu mauvaise grâce à m'y opposer. Une certaine quantité de
feuilles sèches mélangées de soufre s'allumèrent sous l'étincelle de
son briquet, et il commença à enfumer les abeilles. Les bourdonnements
cessèrent peu à peu, et la ruche éventrée livra plusieurs livres d'un
miel parfumé. Ned Land en remplit son havre-sac.
--«Quand j'aurai mélangé ce miel avec la pâte de l'artocarpus, nous
dit-il, je serai en mesure de vous offrir un gâteau succulent.
--Parbleu! fit Conseil, ce sera du pain d'épice.
--Va pour le pain d'épice, dis-je, mais reprenons cette intéressante
promenade.»
A certains détours du sentier que nous suivions alors, le lac
apparaissait dans toute son étendue. Le fanal éclairait en entier sa
surface paisible qui ne connaissait ni les rides ni les ondulations.
Le -Nautilus- gardait une immobilité parfaite. Sur sa plate-forme et
sur la berge s'agitaient les hommes de son équipage, ombres noires
nettement découpées au milieu de cette lumineuse atmosphère.
En ce moment, nous contournions la crête la plus élevée de ces premiers
plans de roches qui soutenaient la voûte. Je vis alors que les abeilles
n'étaient pas les seuls représentants du règne animal à l'intérieur de
ce volcan. Des oiseaux de proie planaient et tournoyaient çà et là dans
l'ombre, ou s'enfuyaient de leurs nids perchés sur des pointes de roc.
C'étaient des éperviers au ventre blanc, et des crécelles criardes. Sur
les pentes détalaient aussi, de toute la rapidité de leurs échasses,
de belles et grasses outardes. Je laisse à penser si la convoitise du
Canadien fut allumée à la vue de ce gibier savoureux, et s'il regretta
de ne pas avoir un fusil entre ses mains. Il essaya de remplacer le
plomb par les pierres, et après plusieurs essais infructueux, il
parvint à blesser une de ces magnifiques outardes. Dire qu'il risqua
vingt fois sa vie pour s'en emparer, ce n'est que vérité pure, mais il
fit si bien que l'animal alla rejoindre dans son sac les gâteaux de
miel.
Nous dûmes alors redescendre vers le rivage, car la crête devenait
impraticable. Au-dessus de nous, le cratère béant apparaissait comme
une large ouverture de puits. De cette place, le ciel se laissait
distinguer assez nettement, et je voyais courir des nuages échevelés
par le vent d'ouest, qui laissaient traîner jusqu'au sommet de la
montagne leurs brumeux haillons. Preuve certaine que ces nuages se
tenaient à une hauteur médiocre, car le volcan ne s'élevait pas à plus
de huit cents pieds au-dessus du niveau de l'Océan.
Une demi-heure après le dernier exploit du Canadien, nous avions
regagné le rivage intérieur. Ici, la flore était représentée par
de larges tapis de cette criste-marine, petite plante ombellifère
très-bonne à confire, qui porte aussi les noms de perce-pierre, de
passe-pierre et de fenouil-marin. Conseil en récolta quelques bottes.
Quant à la faune, elle comptait par milliers des crustacés de toutes
sortes, des homards, des crabes-tourteaux, des palémons, des mysis,
des faucheurs, des galatées et un nombre prodigieux de coquillages,
porcelaines, rochers et patelles.
En cet endroit s'ouvrait une magnifique grotte. Mes compagnons et moi
nous prîmes plaisir à nous étendre sur son sable fin. Le feu avait
poli ses parois émaillées et étincelantes, toutes saupoudrées de la
poussière du mica. Ned Land en tâtait les murailles et cherchait à
sonder leur épaisseur. Je ne pus m'empêcher de sourire. La conversation
se mit alors sur ses éternels projets d'évasion, et je crus pouvoir,
sans trop m'avancer, lui donner cette espérance: c'est que le capitaine
Nemo n'était descendu au sud que pour renouveler sa provision de
sodium. J'espérais donc que, maintenant, il rallierait les côtes de
l'Europe et de l'Amérique; ce qui permettrait au Canadien de reprendre
avec plus de succès sa tentative avortée.
Nous étions étendus depuis une heure dans cette grotte charmante.
La conversation, animée au début, languissait alors. Une certaine
somnolence s'emparait de nous. Comme je ne voyais aucune raison de
résister au sommeil, je me laissai aller à un assoupissement profond.
Je rêvais,--on ne choisit pas ses rêves,--je rêvais que mon existence
se réduisait à la vie végétative d'un simple mollusque. Il me semblait
que cette grotte formait la double valve de ma coquille...
Tout d'un coup, je fus réveillé par la voix de Conseil.
«Alerte! Alerte! criait ce digne garçon.
--Qu'y a-t-il? demandai-je, me soulevant à demi.
--L'eau nous gagne!»
Je me redressai. La mer se précipitait comme un torrent dans notre
retraite, et, décidément, puisque nous n'étions pas des mollusques, il
fallait se sauver.
[Illustration: La mer se précipitait comme un torrent. (Page 310.)]
En quelques instants, nous fûmes en sûreté sur le sommet de la grotte
même.
«Que se passe-t-il donc? demanda Conseil. Quelque nouveau phénomène?
--Eh non! mes amis, répondis-je, c'est la marée, ce n'est que la marée
qui a failli nous surprendre comme le héros de Walter Scott! L'Océan se
gonfle au dehors, et par une loi toute naturelle d'équilibre, le niveau
du lac monte également. Nous en sommes quittes pour un demi-bain.
Allons nous changer au -Nautilus-.»
Trois quarts d'heure plus tard, nous avions achevé notre promenade
circulaire et nous rentrions à bord. Les hommes de l'équipage
achevaient en ce moment d'embarquer les provisions de sodium, et le
-Nautilus- aurait pu partir à l'instant.
Cependant, le capitaine Nemo ne donna aucun ordre. Voulait-il attendre
la nuit et sortir secrètement par son passage sous-marin? Peut-être.
Quoi qu'il en soit, le lendemain, le -Nautilus-, ayant quitté son port
d'attache, naviguait au large de toute terre, et à quelques mètres
au-dessous des flots de l'Atlantique.
CHAPITRE XI
LA MER DE SARGASSES.
La direction du -Nautilus- ne s'était pas modifiée. Tout espoir de
revenir vers les mers européennes devait donc être momentanément
rejeté. Le capitaine Nemo maintenait le cap vers le sud. Où nous
entraînait-il? Je n'osais l'imaginer.
Ce jour-là, le -Nautilus- traversa une singulière portion de l'Océan
atlantique. Personne n'ignore l'existence de ce grand courant d'eau
chaude, connu sous le nom de Gulf Stream. Après être sorti des canaux
de Floride il se dirige vers le Spitzberg. Mais avant de pénétrer dans
le golfe du Mexique, vers le quarante-quatrième degré de latitude
nord, ce courant se divise en deux bras; le principal se porte vers
les côtes d'Irlande et de Norwége, tandis que le second fléchit vers
le sud à la hauteur des Açores; puis frappant les rivages africains et
décrivant un ovale allongé, il revient vers les Antilles.
Or, ce second bras,--c'est plutôt un collier qu'un bras,--entoure de
ses anneaux d'eau chaude cette portion de l'Océan froide, tranquille,
immobile, que l'on appelle la mer de Sargasses. Véritable lac en plein
Atlantique, les eaux du grand courant ne mettent pas moins de trois ans
à en faire le tour.
La mer de Sargasses, à proprement parler, couvre toute la partie
immergée de l'Atlantide. Certains auteurs ont même admis que ces
nombreuses herbes dont elle est semée sont arrachées aux prairies
de cet ancien continent. Il est plus probable, cependant, que ces
herbages, algues et fucus, enlevés au rivages de l'Europe et de
l'Amérique, sont entraînés jusqu'à cette zone par le Gulf Stream. Ce
fut là une des raisons qui amenèrent Colomb à supposer l'existence d'un
nouveau monde. Lorsque les navires de ce hardi chercheur arrivèrent à
la mer de Sargasses, ils naviguèrent non sans peine au milieu de ces
herbes qui arrêtaient leur marche au grand effroi des équipages, et ils
perdirent trois longues semaines à les traverser.
Telle était cette région que le -Nautilus- visitait en ce moment,
une prairie véritable, un tapis serré d'algues, de fucus natans, de
raisins du tropique, si épais, si compact, que l'étrave d'un bâtiment
ne l'eût pas déchiré sans peine. Aussi, le capitaine Nemo, ne voulant
pas engager son hélice dans cette masse herbeuse, se tint-il à quelques
mètres de profondeur au-dessous de la surface des flots.
Ce nom de Sargasses vient du mot espagnol «sargazzo» qui signifie
varech. Ce varech, le varech-nageur ou porte-baie, forme principalement
ce banc immense. Et voici pourquoi, suivant le savant Maury, l'auteur
de la -Géographie physique du globe-, ces hydrophytes se réunissent
dans ce paisible bassin de l'Atlantique:
«L'explication qu'on en peut donner, dit-il, me semble résulter
d'une expérience connue de tout le monde. Si l'on place dans un
vase des fragments de bouchons ou de corps flottants quelconques,
et que l'on imprime à l'eau de ce vase un mouvement circulaire,
on verra les fragments éparpillés se réunir en groupe au centre
de la surface liquide, c'est-à-dire au point le moins agité. Dans
le phénomène qui nous occupe, le vase, c'est l'Atlantique, le
Gulf Stream, c'est le courant circulaire, et la mer de Sargasses,
le point central où viennent se réunir les corps flottants.»
Je partage l'opinion de Maury, et j'ai pu étudier le phénomène dans
ce milieu spécial où les navires pénètrent rarement. Au-dessus de
nous flottaient des corps de toute provenance, entassés au milieu de
ces herbes brunâtres, des troncs d'arbres arrachés aux Andes ou aux
Montagnes-Rocheuses et flottés par l'Amazone ou le Mississipi, de
nombreuses épaves, des restes de quilles ou de carènes, des bordages
défoncés et tellement alourdis par les coquilles et les anatifes qu'ils
ne pouvaient remonter à la surface de l'Océan. Et le temps justifiera
un jour cette autre opinion de Maury, que ces matières, ainsi
accumulées pendant des siècles, se minéraliseront sous l'action des
eaux et formeront alors d'inépuisables houillères. Réserve précieuse
que prépare la prévoyante nature pour ce moment où les hommes auront
épuisé les mines des continents.
[Illustration: J'entendais résonner les sons de l'orgue. (Page 314.)]
Au milieu de cet inextricable tissu d'herbes et de fucus, je remarquai
de charmants alcyons stellés aux couleurs roses, des actinies qui
laissaient traîner leur longue chevelure de tentacules, des méduses
vertes, rouges, bleues, et particulièrement ces grandes rhizostomes de
Cuvier, dont l'ombrelle bleuâtre est bordée d'un feston violet.
Toute cette journée du 22 février se passa dans la mer de Sargasses,
où les poissons, amateurs de plantes marines et de crustacés, trouvent
une abondante nourriture. Le lendemain, l'Océan avait repris son aspect
accoutumé.
Depuis ce moment, pendant dix-neuf jours, du 23 février au 12 mars, le
-Nautilus-, tenant le milieu de l'Atlantique, nous emporta avec une
vitesse constante de cent lieues par vingt-quatre heures. Le capitaine
Nemo voulait évidemment accomplir son programme sous-marin, et je ne
doutais pas qu'il ne songeât, après avoir doublé le cap Horn, à revenir
vers les mers australes du Pacifique.
Ned Land avait donc eu raison de craindre. Dans ces larges mers,
privées d'îles, il ne fallait plus tenter de quitter le bord. Nul moyen
non plus de s'opposer aux volontés du capitaine Nemo. Le seul parti
était de se soumettre; mais ce qu'on ne devait plus attendre de la
force ou de la ruse, j'aimais à penser qu'on pourrait l'obtenir par la
persuasion. Ce voyage terminé, le capitaine Nemo ne consentirait-il
pas à nous rendre la liberté sous serment de ne jamais révéler son
existence? Serment d'honneur que nous aurions tenu. Mais il fallait
traiter cette délicate question avec le capitaine. Or, serais-je bien
venu à réclamer cette liberté? Lui-même n'avait-il pas déclaré, dès le
début et d'une façon formelle, que le secret de sa vie exigeait notre
emprisonnement perpétuel à bord du -Nautilus-? Mon silence, depuis
quatre mois, ne devait-il pas lui paraître une acceptation tacite de
cette situation? Revenir sur ce sujet n'aurait-il pas pour résultat
de donner des soupçons qui pourraient nuire à nos projets, si quelque
circonstance favorable se présentait plus tard de les reprendre?
Toutes ces raisons, je les pesais, je les retournais dans mon esprit,
je les soumettais à Conseil qui n'était pas moins embarrassé que moi.
En somme, bien que je ne fusse pas facile à décourager, je comprenais
que les chances de jamais revoir mes semblables diminuaient de jour en
jour, surtout en ce moment où le capitaine Nemo courait en téméraire
vers le sud de l'Atlantique!
Pendant les dix-neuf jours que j'ai mentionnés plus haut, aucun
incident particulier ne signala notre voyage. Je vis peu le capitaine.
Il travaillait. Dans la bibliothèque je trouvais souvent des livres
qu'il laissait entr'ouverts, et surtout des livres d'histoire
naturelle. Mon ouvrage sur les fonds sous-marins, feuilleté par
lui, était couvert de notes en marge, qui contredisaient parfois
mes théories et mes systèmes. Mais le capitaine se contentait
d'épurer ainsi mon travail, et il était rare qu'il discutât avec moi.
Quelquefois, j'entendais résonner les sons mélancoliques de son orgue,
dont il jouait avec beaucoup d'expression, mais la nuit seulement, au
milieu de la plus secrète obscurité, lorsque le -Nautilus- s'endormait
dans les déserts de l'Océan.
Pendant cette partie du voyage, nous naviguâmes des journées entières à
la surface des flots. La mer était comme abandonnée. A peine quelques
navires à voiles, en charge pour les Indes, se dirigeant vers le cap
de Bonne-Espérance. Un jour nous fûmes poursuivis par les embarcations
d'un baleinier qui nous prenait sans doute pour quelque énorme baleine
d'un haut prix. Mais le capitaine Nemo ne voulut pas faire perdre à
ces braves gens leur temps et leurs peines, et il termina la chasse en
plongeant sous les eaux. Cet incident avait paru vivement intéresser
Ned Land. Je ne crois pas me tromper en disant que le Canadien avait
dû regretter que notre cétacé de tôle ne pût être frappé à mort par le
harpon de ces pêcheurs.
Les poissons observés par Conseil et par moi, pendant cette période,
différaient peu de ceux que nous avions déjà étudiés sous d'autres
latitudes. Les principaux furent quelques échantillons de ce terrible
genre de cartilagineux, divisé en trois sous-genres qui ne comptent
pas moins de trente-deux espèces: des squales-galonnés, longs de cinq
mètres, à tête déprimée et plus large que le corps, à nageoire caudale
arrondie, et dont le dos porte sept grandes bandes noires parallèles et
longitudinales; puis des squales-perlons, gris-cendrés, percés de sept
ouvertures branchiales et pourvus d'une seule nageoire dorsale placée à
peu près vers le milieu du corps.
Passaient aussi de grands chiens de mer, poissons voraces s'il en fut.
On a le droit de ne point croire aux récits des pêcheurs, mais voici
ce qu'ils racontent. On a trouvé dans le corps de l'un de ces animaux
une tête de buffle et un veau tout entier; dans un autre, deux thons et
un matelot en uniforme; dans un autre, un soldat avec son sabre; dans
un autre enfin, un cheval avec son cavalier. Tout ceci, à vrai dire,
n'est pas article de foi. Toujours est-il qu'aucun de ces animaux ne se
laissa prendre aux filets du -Nautilus-, et que je ne pus vérifier leur
voracité.
Des troupes élégantes et folâtres de dauphins nous accompagnèrent
pendant des jours entiers. Ils allaient par bandes de cinq ou six,
chassant en meute comme les loups dans les campagnes; d'ailleurs, non
moins voraces que les chiens de mer, si j'en crois un professeur de
Copenhague, qui retira de l'estomac d'un dauphin treize marsouins et
quinze phoques. C'était, il est vrai, un épaulard, appartenant à la
plus grande espèce connue, et dont la longueur dépasse quelquefois
vingt-quatre pieds. Cette famille des delphiniens compte dix genres, et
ceux que j'aperçus tenaient du genre des delphinorinques, remarquables
par un museau excessivement étroit et quatre fois long comme le crâne.
Leur corps, mesurant trois mètres, noir en dessus, était en dessous
d'un blanc rosé semé de petites taches très-rares.
Je citerai aussi, dans ces mers, de curieux échantillons
de ces poissons de l'ordre des acanthoptérigiens et de la
famille des sciénoïdes. Quelques auteurs,--plus poëtes que
naturalistes,--prétendent que ces poissons chantent mélodieusement,
et que leurs voix réunies forment un concert qu'un chœur de voix
humaines ne saurait égaler. Je ne dis pas non, mais ces sirènes ne nous
donnèrent aucune sérénade à notre passage, et je le regrette.
Pour terminer enfin, Conseil classa une grande quantité de poissons
volants. Rien n'était plus curieux que de voir les dauphins leur
donner la chasse avec une précision merveilleuse. Quelle que fût la
portée de son vol, quelque trajectoire qu'il décrivît, même au-dessus
du -Nautilus-, l'infortuné poisson trouvait toujours la bouche du
dauphin ouverte pour le recevoir. C'étaient ou des pirapèdes, ou des
trigles-milans, à bouche lumineuse, qui, pendant la nuit, après avoir
tracé des raies de feu dans l'atmosphère, plongeaient dans les eaux
sombres comme autant d'étoiles filantes.
Jusqu'au 13 mars, notre navigation se continua dans ces conditions. Ce
jour-là, le -Nautilus- fut employé à des expériences de sondages qui
m'intéressèrent vivement.
Nous avions fait alors près de treize mille lieues depuis notre départ
dans les hautes mers du Pacifique. Le point nous mettait par 43° 37′
de latitude sud et 37° 53′ de longitude ouest. C'étaient ces mêmes
parages où le capitaine Denham de l'-Hérald- fila quatorze mille mètres
de sonde sans trouver de fond. Là aussi, le lieutenant Parcker de la
frégate américaine -Congress- n'avait pu atteindre le sol sous-marin
par quinze mille cent quarante mètres.
Le capitaine Nemo résolut d'envoyer son -Nautilus- à la plus extrême
profondeur à fin de contrôler ces différents sondages. Je me préparai à
noter tous les résultats de l'expérience. Les panneaux du salon furent
ouverts, et les manœuvres commencèrent pour atteindre ces couches si
prodigieusement reculées.
On pense bien qu'il ne fut pas question de plonger en remplissant
les réservoirs. Peut-être n'eussent-ils pu accroître suffisamment la
pesanteur spécifique du -Nautilus-. D'ailleurs, pour remonter, il
aurait fallu chasser cette surcharge d'eau, et les pompes n'auraient
pas été assez puissantes pour vaincre la pression extérieure.
Le capitaine Nemo résolut d'aller chercher le fond océanique par
une diagonale suffisamment allongée, au moyen de ses plans latéraux
qui furent placés sous un angle de quarante cinq degrés avec les
lignes d'eau du -Nautilus-. Puis, l'hélice fut portée à son maximum
de vitesse, et sa quadruple branche battit les flots avec une
indescriptible violence.
Sous cette poussée puissante, la coque du -Nautilus- frémit comme une
corde sonore et s'enfonça régulièrement sous les eaux. Le capitaine
et moi, postés dans le salon, nous suivions l'aiguille du manomètre
qui déviait rapidement. Bientôt fut dépassée cette zone habitable où
résident la plupart des poissons. Si quelques-uns de ces animaux
ne peuvent vivre qu'à la surface des mers ou des fleuves, d'autres,
moins nombreux, se tiennent à des profondeurs assez grandes. Parmi
ces derniers, j'observais l'hexanche, espèce de chien de mer muni
de six fentes respiratoires, le télescope aux yeux énormes, le
malarmat-cuirassé, aux thoracines grises, aux pectorales noires, que
protégeait son plastron de plaques osseuses d'un rouge pâle, puis
enfin le grenadier, qui, vivant par douze cents mètres de profondeur,
supportait alors une pression de cent vingt atmosphères.
Je demandai au capitaine Nemo s'il avait observé des poissons à des
profondeurs plus considérables.
«Des poissons? me répondit-il, rarement. Mais dans l'état actuel de la
science, que présume-t-on, que sait-on?
--Le voici, capitaine. On sait que en allant vers les basses couches
de l'Océan, la vie végétale disparaît plus vite que la vie animale. On
sait que, là où se rencontrent encore des êtres animés, ne végète plus
une seule hydrophyte. On sait que les pèlerines, les huîtres vivent
par deux mille mètres d'eau, et que Mac Clintock, le héros des mers
polaires, a retiré une étoile vivante d'une profondeur de deux mille
cinq cent mètres. On sait que l'équipage du -Bull-Dog-, de la Marine
Royale, a pêché une astérie par deux mille six cent vingt brasses, soit
plus d'une lieue de profondeur. Mais, capitaine Nemo, peut-être me
direz vous qu'on ne sait rien?
--Non, monsieur le professeur, répondit le capitaine, je n'aurai pas
cette impolitesse. Toutefois, je vous demanderai comment vous expliquez
que des êtres puissent vivre à de telles profondeurs?
--Je l'explique par deux raisons, répondis-je. D'abord, parce que les
courants verticaux, déterminés par les différences de salure et de
densité des eaux, produisent un mouvement qui suffit à entretenir la
vie rudimentaire des encrines et des astéries.
--Juste, fit le capitaine.
--Ensuite, parce que, si l'oxygène est la base de la vie, on sait
que la quantité d'oxygène dissous dans l'eau de mer augmente avec la
profondeur au lieu de diminuer, et que la pression des couches basses
contribue à l'y comprimer.
--Ah! on sait cela? répondit le capitaine Nemo, d'un ton légèrement
surpris. Eh bien, monsieur le professeur, on a raison de le savoir,
car c'est la vérité. J'ajouterai, en effet, que la vessie natatoire
des poissons renferme plus d'azote que d'oxygène, quand ces animaux
sont pêchés à la surface des eaux, et plus d'oxygène que d'azote, au
contraire, quand ils sont tirés des grandes profondeurs. Ce qui donne
raison à votre système. Mais continuons nos observations.»
Mes regards se reportèrent sur le manomètre. L'instrument indiquait
une profondeur de six mille mètres. Notre immersion durait depuis une
heure. Le -Nautilus-, glissant sur ses plans inclinés, s'enfonçait
toujours. Les eaux désertes étaient admirablement transparentes et
d'une diaphanité que rien ne saurait poindre. Une heure plus tard, nous
étions par treize mille mètres,--trois lieues et quart environ,--et le
fond de l'Océan ne se laissait pas pressentir.
Cependant, par quatorze mille mètres, j'aperçus des pics noirâtres qui
surgissaient au milieu des eaux. Mais ces sommets pouvaient appartenir
à des montagnes hautes comme l'Hymalaya ou le Mont-Blanc, plus hautes
même, et la profondeur de ces abîmes demeurait inévaluable.
Le -Nautilus- descendit plus bas encore, malgré les puissantes
pressions qu'il subissait. Je sentais ses tôles trembler sous la
jointure de leurs boulons; ses barreaux s'arquaient; ses cloisons
gémissaient; les vitres du salon semblaient se gondoler sous la
pression des eaux. Et ce solide appareil eût cédé sans doute, si, ainsi
que l'avait dit son capitaine, il n'eût été capable de résister comme
un bloc plein.
En rasant les pentes de ces roches perdues sous les eaux, j'apercevais
encore quelques coquilles, des serpula, des spinorbis vivantes, et
certains échantillons d'astéries.
Mais bientôt ces derniers représentants de la vie animale disparurent,
et, au-dessous de trois lieues, le -Nautilus- dépassa les limites
de l'existence sous-marine, comme fait le ballon qui s'élève dans
les airs au-dessus des zones respirables. Nous avions atteint une
profondeur de seize mille mètres,--quatre lieues,--et les flancs du
-Nautilus- supportaient alors une pression de seize cents atmosphères,
c'est-à-dire seize cents kilogrammes par chaque centimètre carré de sa
surface!
«Quelle situation, m'écriai-je! Parcourir dans ces régions profondes
où l'homme n'est jamais parvenu! Voyez, capitaine, voyez ces rocs
magnifiques, ces grottes inhabitées, ces derniers réceptacles du globe,
où la vie n'est plus possible! Quels sites inconnus et pourquoi faut-il
que nous soyons réduits à n'en conserver que le souvenir?
--Vous plairait-il, me demanda le capitaine Nemo, d'en rapporter mieux
que le souvenir?
--Que voulez-vous dire par ces paroles?
--Je veux dire que rien n'est plus facile que de prendre une vue
photographique de cette région sous-marine!»
Je n'avais pas eu le temps d'exprimer la surprise que me causait cette
nouvelle proposition, que sur un appel du capitaine Nemo, un objectif
était apporté dans le salon. Par les panneaux largement ouverts, le
milieu liquide éclairé électriquement, se distribuait avec une clarté
parfaite. Nulle ombre, nulle dégradation de notre lumière factice. Le
soleil n'eût pas été plus favorable à une opération de cette nature. Le
-Nautilus-, sous la poussée de son hélice, maîtrisée par l'inclinaison
de ses plans, demeurait immobile. L'instrument fut braqué sur ces sites
du fond océanique, et en quelques secondes, nous avions obtenu un
négatif d'une extrême pureté.
C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. On y voit ces roches
primordiales qui n'ont jamais connu la lumière des cieux, ces
granits inférieurs qui forment la puissante assise du globe, ces
grottes profondes évidées dans la masse pierreuse, ces profils d'une
incomparable netteté et dont le trait terminal se détache en noir,
comme s'il était dû au pinceau de certains artistes flamands. Puis,
au-delà, un horizon de montagnes, une admirable ligne ondulée qui
compose les arrières-plans du paysage. Je ne puis décrire cet ensemble
de roches lisses, noires, polies, sans une mousse, sans une tache, aux
formes étrangement découpées et solidement établies sur ce tapis de
sable qui étincelait sous les jets de la lumière électrique.
Cependant, le capitaine Nemo, après avoir terminé son opération,
m'avait dit:
«Remontons monsieur le professeur. Il ne faut pas abuser de cette
situation ni exposer trop longtemps le -Nautilus- à de pareilles
pressions.
--Remontons! répondis-je.
--Tenez-vous bien.»
Je n'avais pas encore eu le temps de comprendre pourquoi le capitaine
me faisait cette recommandation, quand je fus précipité sur le tapis.
Son hélice embrayée sur un signal du capitaine, ses plans dressés
verticalement, le -Nautilus-, emporté comme un ballon dans les airs,
s'enlevait avec une rapidité foudroyante. Il coupait la masse des eaux
avec un frémissement sonore. Aucun détail n'était visible. En quatre
minutes, il avait franchi les quatre lieues qui le séparaient de la
surface de l'Océan, et, après avoir émergé comme un poisson volant, il
retombait en faisant jaillir les flots à une prodigieuse hauteur.
[Illustration: C'est l'épreuve positive que j'en donne ici. (Page 319.)]
CHAPITRE XII
CACHALOTS ET BALEINES.
Pendant la nuit du 13 au 14 mars, le -Nautilus- reprit sa direction
vers le sud. Je pensais qu'à la hauteur du cap Horn, il mettrait le
cap à l'ouest afin de rallier les mers du Pacifique et d'achever son
tour du monde. Il n'en fit rien et continua de remonter vers les
régions australes. Où voulait-il donc aller? Au pôle? C'était insensé.
Je commençai à croire que les témérités du capitaine justifiaient
suffisamment les appréhensions de Ned Land.
[Illustration: Quand Ned rencontrait le capitaine..... (Page 321.)]
Le Canadien, depuis quelque temps, ne me parlait plus de ses projets
de fuite. Il était devenu moins communicatif, presque silencieux. Je
voyais combien cet emprisonnement prolongé lui pesait. Je sentais ce
qui s'amassait de colère en lui. Lorsqu'il rencontrait le capitaine,
ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, et je craignais toujours que sa
violence naturelle ne le portât à quelque extrémité.
Ce jour-là, 14 mars, Conseil et lui vinrent me trouver dans ma chambre.
Je leur demandai la raison de leur visite.
«Une simple question à vous poser, monsieur, me répondit le Canadien.
--Parlez, Ned.
--Combien d'hommes croyez-vous qu'il y ait à bord du -Nautilus-?
--Je ne saurais le dire, mon ami.
--Il me semble, reprit Ned Land, que sa manœuvre ne nécessite pas un
nombreux équipage.
--En effet, répondis-je, dans les conditions où il se trouve, une
dizaine d'hommes au plus doivent suffire à le manœuvrer.
--Eh bien, dit le Canadien, pourquoi y en aurait-il davantage?
--Pourquoi?» répliquai-je.
Je regardai fixement Ned Land, dont les intentions étaient faciles à
deviner.
«Parce que, dis-je, si j'en crois mes pressentiments, si j'ai bien
compris l'existence du capitaine, le -Nautilus- n'est pas seulement
un navire. Ce doit être un lieu de refuge pour ceux qui, comme son
commandant, ont rompu toute relation avec la terre.
--Peut-être, dit Conseil, mais enfin le -Nautilus- ne peut contenir
qu'un certain nombre d'hommes, et monsieur ne pourrait-il évaluer ce
maximum?
--Comment cela, Conseil?
--Par le calcul. Étant donnée la capacité du navire que monsieur
connaît, et, par conséquent, la quantité d'air qu'il renferme; sachant
d'autre part ce que chaque homme dépense dans l'acte de la respiration,
et comparant ces résultats avec la nécessité où le -Nautilus- est de
remonter toutes les vingt-quatre heures...»
La phrase de Conseil n'en finissait pas, mais je vis bien où il voulait
en venir.
«Je te comprends, dis-je; mais ce calcul-là, facile à établir
d'ailleurs, ne peut donner qu'un chiffre très-incertain.
--N'importe, reprit Ned Land, en insistant.
--Voici le calcul, répondis-je. Chaque homme dépense en une heure
l'oxygène contenu dans cent litres d'air, soit en vingt-quatre heures
l'oxygène contenu dans deux mille quatre cents litres. Il faut donc
chercher combien de fois le -Nautilus- renferme deux mille quatre cent
litres d'air.
--Précisément, dit Conseil.
--Or, repris-je, la capacité du -Nautilus- étant de quinze cents
tonneaux, et celle du tonneau de mille litres, le -Nautilus- renferme
quinze cent mille litres d'air, qui, divisés par deux mille quatre
cents...»
Je calculai rapidement au crayon:
«... donnent au quotient six cent vingt-cinq. Ce qui revient à dire que
l'air contenu dans le -Nautilus- pourrait rigoureusement suffire à six
cent vingt-cinq hommes pendant vingt-quatre heures.
--Six cent vingt-cinq! répéta Ned.
--Mais tenez pour certain, ajoutai-je, que, tant passagers que marins
ou officiers, nous ne formons pas la dixième partie de ce chiffre.
--C'est encore trop pour trois hommes! murmura Conseil.
--Donc, mon pauvre Ned, je ne puis que vous conseiller la patience.
--Et même mieux que la patience, répondit Conseil, la résignation.»
Conseil avait employé le mot juste,
«Après tout, reprit-il, le capitaine Nemo ne peut pas aller toujours au
sud! Il faudra bien qu'il s'arrête, ne fût-ce que devant la banquise,
et qu'il revienne vers des mers plus civilisées! Alors, il sera temps
de reprendre les projets de Ned Land.»
Le Canadien secoua la tête, passa la main sur son front, ne répondit
pas, et se retira.
«Que monsieur me permette de lui faire une observation, me dit alors
Conseil. Ce pauvre Ned pense à tout ce qu'il ne peut pas avoir. Tout
lui revient de sa vie passée. Tout lui semble regrettable de ce qui
nous est interdit. Ses anciens souvenirs l'oppressent et il a le cœur
gros. Il faut le comprendre. Qu'est-ce qu'il a à faire ici? Rien. Il
n'est pas un savant comme monsieur, et ne saurait prendre le même goût
que nous aux choses admirables de la mer. Il risquerait tout pour
pouvoir entrer dans une taverne de son pays!»
Il est certain que la monotonie du bord devait paraître insupportable
au Canadien, habitué à une vie libre et active. Les événements qui
pouvaient le passionner étaient rares. Cependant, ce jour-là, un
incident vint lui rappeler ses beaux jours de harponneur.
Vers onze heures du matin, étant à la surface de l'Océan, le -Nautilus-
tomba au milieu d'une troupe de baleines. Rencontre qui ne me surprit
pas, car je savais que ces animaux, chassés à outrance, se sont
réfugiés dans les bassins des hautes latitudes.
Le rôle joué par la baleine dans le monde marin, et son influence sur
les découvertes géographiques, ont été considérables. C'est elle, qui,
entraînant à sa suite, les Basques d'abord, puis les Asturiens, les
Anglais et les Hollandais, les enhardit contre les dangers de l'Océan
et les conduisit d'une extrémité de la terre à l'autre. Les baleines
aiment à fréquenter les mers australes et boréales. D'anciennes
légendes prétendent même que ces cétacés amenèrent les pêcheurs jusqu'à
sept lieues seulement du pôle nord. Si le fait est faux, il sera vrai
un jour, et c'est probablement ainsi, en chassant la baleine dans les
légions arctiques ou antarctiques, que les hommes atteindront ce point
inconnu du globe.
Nous étions assis sur la plate-forme par une mer tranquille. Mais
le mois d'octobre de ces latitudes nous donnait de belles journées
d'automne. Ce fut le Canadien,--il ne pouvait s'y tromper,--qui signala
une baleine à l'horizon dans l'est. En regardant attentivement,
on voyait son dos noirâtre s'élever et s'abaisser alternativement
au-dessus des flots, à cinq milles du -Nautilus-.
«Ah! s'écria Ned Land, si j'étais à bord d'un baleinier, voilà une
rencontre qui me ferait plaisir! C'est un animal de grande taille!
Voyez avec quelle puissance ses évents rejettent des colonnes d'air et
de vapeur! Mille diables! pourquoi faut-il que je sois enchaîné sur ce
morceau de tôle!
--Quoi! Ned, répondis-je, vous n'êtes pas encore revenu de vos vieilles
idées de pêche?
--Est-ce qu'un pêcheur de baleines, monsieur, peut oublier son ancien
métier? Est-ce qu'on se lasse jamais des émotions d'une pareille chasse?
--Vous n'avez jamais pêché dans ces mers, Ned?
--Jamais, monsieur. Dans les mers boréales seulement, et autant dans le
détroit de Bering que dans celui de Davis.
--Alors la baleine australe vous est encore inconnue. C'est la baleine
franche que vous avez chassée jusqu'ici, et elle ne se hasarderait pas
à passer les eaux chaudes de l'Équateur.
--Ah! monsieur le professeur, que me dites-vous là? répliqua le
Canadien d'un ton passablement incrédule.
--Je dis ce qui est.
--Par exemple! Moi qui vous parle, en soixante-cinq, voilà deux ans et
demi, j'ai amariné près du Groenland une baleine qui portait encore
dans son flanc le harpon poinçonné d'un baleinier de Bering. Or, je
vous demande, comment après avoir été frappé à l'ouest de l'Amérique,
l'animal serait venu se faire tuer à l'est, s'il n'avait, après avoir
doublé, soit le cap Horn, soit le cap de Bonne Espérance, franchi
l'Équateur?
--Je pense comme l'ami Ned, dit Conseil, et j'attends ce que répondra
monsieur.
--Monsieur vous répondra, mes amis, que les baleines sont localisées,
suivant leurs espèces, dans certaines mers qu'elles ne quittent pas.
Et si l'un de ces animaux est venu du détroit de Bering dans celui de
Davis, c'est tout simplement parce qu'il existe un passage d'une mer à
l'autre, soit sur les côtes de l'Amérique, soit sur celles de l'Asie.
--Faut-il vous croire? demanda le Canadien, en fermant un œil.
--Il faut croire monsieur, répondit Conseil.
--Dès-lors, reprit le Canadien, puisque je n'ai jamais pêché dans ces
parages, je ne connais point les baleines qui les fréquentent?
--Je vous l'ai dit, Ned.
--Raison de plus pour faire leur connaissance, répliqua Conseil.
--Voyez! voyez! s'écria le Canadien, la voix émue. Elle s'approche!
Elle vient sur nous! Elle me nargue! Elle sait que je ne peux rien
contre elle!»
Ned frappait du pied. Sa main frémissait en brandissant un harpon
imaginaire.
«Ces cétacés, demanda-t-il, sont-ils aussi gros que ceux des mers
boréales?
--A peu près, Ned.
--C'est que j'ai vu de grosses baleines, monsieur, des baleines qui
mesuraient jusqu'à cent pieds de longueur! Je me suis même laissé dire
que le Hullamock et l'Umgallick des îles Aléoutiennes dépassaient
quelquefois cent cinquante pieds.
--Ceci me paraît exagéré, répondis-je. Ces animaux ne sont que des
baleinoptères, pourvus de nageoires dorsales, et de même que les
cachalots, ils sont généralement plus petits que la baleine franche.
--Ah! s'écria le Canadien, dont les regards ne quittaient pas l'Océan,
elle se rapproche, elle vient dans les eaux du -Nautilus-!»
Puis, reprenant sa conversation:
«Vous parlez, dit-il, du cachalot comme d'une petite bête! On cite
cependant des cachalots gigantesques. Ce sont des cétacés intelligents.
Quelques-uns, dit-on, se couvrent d'algues et de fucus. On les prend
pour des îlots. On campe dessus, on s'y installe, on fait du feu...
--On y bâtit des maisons, dit Conseil.
--Oui, farceur, répondit Ned Land. Puis, un beau jour l'animal plonge
et entraîne tous ses habitants au fond de l'abîme.
--Comme dans les voyages de Simbad le marin, répliquai-je en riant.
--Ah! maître Land, il paraît que vous aimez les histoires
extraordinaires! Quels cachalots que les vôtres! J'espère que vous n'y
croyez pas!
--Monsieur le naturaliste, répondit sérieusement le Canadien, il faut
tout croire de la part des baleines!--Comme elle marche, celle-ci!
Comme elle se dérobe!--On prétend que ces animaux-là peuvent faire le
tour du monde en quinze jours.
--Je ne dis pas non.
--Mais, ce que vous ne savez sans doute pas, monsieur Aronnax, c'est
que, au commencement du monde, les baleines filaient plus rapidement
encore.
--Ah! vraiment, Ned! Et pourquoi cela?
--Parce qu'alors, elles avaient la queue en travers, comme les
poissons, c'est-à-dire que cette queue, comprimée verticalement,
frappait l'eau de gauche à droite et de droite à gauche. Mais le
Créateur, s'apercevant qu'elles marchaient trop vite, leur tordit la
queue, et depuis ce temps-là, elles battent les flots de haut en bas au
détriment de leur rapidité.
--Bon, Ned, dis-je, en reprenant une expression du Canadien, faut-il
vous croire?
--Pas trop, répondit Ned Land, et pas plus que si je vous disais qu'il
existe des baleines longues de trois cents pieds et pesant cent mille
livres.
--C'est beaucoup, en effet, dis-je. Cependant, il faut avouer que
certains cétacés acquièrent un développement considérable, puisque,
dit-on, ils fournissent jusqu'à cent vingt tonnes d'huile.
--Pour ça, je l'ai vu, dit le Canadien.
--Je le crois volontiers, Ned, comme je crois que certaines baleines
égalent en grosseur cent éléphants. Jugez des effets produits par une
telle masse lancée à toute vitesse!
--Est-il vrai, demanda Conseil, qu'elles peuvent couler des navires?
--Des navires, je ne le crois pas, répondis-je. On raconte, cependant,
qu'en 1820, précisément dans ces mers du sud, une baleine se précipita
sur l'-Essex- et le fit reculer avec une vitesse de quatre mètres par
seconde. Des lames pénétrèrent par l'arrière, et l'-Essex- sombra
presque aussitôt.»
Ned me regarda d'un air narquois.
«Pour mon compte, dit-il, j'ai reçu un coup de queue de baleine,--dans
mon canot, cela va sans dire. Mes compagnons et moi, nous avons été
lancés à une hauteur de six mètres. Mais auprès de la baleine de
monsieur le professeur, la mienne n'était qu'un baleineau.
--Est-ce que ces animaux-là vivent longtemps? demanda Conseil.
--Mille ans, répondit le Canadien sans hésiter.
--Et comment le savez-vous, Ned?
--Parce qu'on le dit.
--Et pourquoi le dit-on?
--Parce qu'on le sait.
--Non, Ned, on ne le sait pas, mais on le suppose, et voici le
raisonnement sur lequel on s'appuie. Il y a quatre cents ans, lorsque
les pêcheurs chassèrent pour la première fois les baleines, ces animaux
avaient une taille supérieure à celle qu'ils acquièrent aujourd'hui.
On suppose donc, assez logiquement, que l'infériorité des baleines
actuelles vient de ce qu'elles n'ont pas eu le temps d'atteindre leur
complet développement. C'est ce qui a fait dire à Buffon que ces
cétacés pouvaient et devaient même vivre mille ans. Vous entendez?»
Ned Land n'entendait pas. Il n'écoutait plus. La baleine s'approchait
toujours. Il la dévorait des yeux.
«Ah! s'écria-t-il, ce n'est plus une baleine, c'est dix, c'est vingt,
c'est un troupeau tout entier! Et ne pouvoir rien faire! Être là pieds
et poings liés!
--Mais, ami Ned, dit Conseil, pourquoi ne pas demander au capitaine
Nemo la permission de chasser?...»
Conseil n'avait pas achevé sa phrase, que Ned Land s'était affalé par
le panneau et courait à la recherche du capitaine. Quelques instants
après, tous deux reparaissaient sur la plate-forme.
Le capitaine Nemo observa le troupeau de cétacés qui se jouait sur les
eaux à un mille du -Nautilus-.
«Ce sont des baleines australes, dit-il. Il y a là la fortune d'une
flotte de baleiniers.
--Eh! bien, monsieur, demanda le Canadien, ne pourrais-je leur donner
la chasse, ne fût-ce que pour ne pas oublier mon ancien métier de
harponneur?
--A quoi bon, répondit le capitaine Nemo, chasser uniquement pour
détruire! Nous n'avons que faire d'huile de baleine à bord.
--Cependant, monsieur, reprit le Canadien, dans la mer Rouge, vous nous
avez autorisés à poursuivre un dugong!
--Il s'agissait alors de procurer de la viande fraîche à mon équipage.
Ici, ce serait tuer pour tuer. Je sais bien que c'est un privilége
réservé à l'homme, mais je n'admets pas ces passe-temps meurtriers.
En détruisant la baleine australe comme la baleine franche, êtres
inoffensifs et bons, vos pareils, maître Land, commettent une action
blâmable. C'est ainsi qu'ils ont déjà dépeuplé toute la baie de Baffin,
et qu'ils anéantiront une classe d'animaux utiles. Laissez donc
tranquilles ces malheureux cétacés. Ils ont bien assez de leurs ennemis
naturels, les cachalots, les espadons et les scies, sans que vous vous
en mêliez.»
Je laisse à imaginer la figure que faisait le Canadien pendant ce cours
de morale. Donner de semblables raisons à un chasseur, c'était perdre
ses paroles. Ned Land regardait le capitaine Nemo et ne comprenait
évidemment pas ce qu'il voulait lui dire. Cependant, le capitaine
avait raison. L'acharnement barbare et inconsidéré des pêcheurs fera
disparaître un jour la dernière baleine de l'Océan.
Ned Land siffla entre les dents son -Yankee doodle-, fourra ses mains
dans ses poches et nous tourna le dos.
[Illustration: Le -Nautilus- tomba au milieu d'un troupeau de baleines.
(Page 323.)]
Cependant le capitaine Nemo observait le troupeau de cétacés, et
s'adressant à moi:
«J'avais raison de prétendre, que sans compter l'homme, les baleines
ont assez d'autres ennemis naturels. Celles-ci vont avoir affaire à
forte partie avant peu. Apercevez-vous, monsieur Aronnax, à huit milles
sous le vent ces points noirâtres qui sont en mouvement?
--Oui, capitaine, répondis-je.
--Ce sont des cachalots, animaux terribles que j'ai quelquefois
rencontrés par troupes de deux ou trois cents! Quant à ceux-là, bêtes
cruelles et malfaisantes, on a raison de les exterminer.»
Le Canadien se retourna vivement à ces derniers mots.
«Eh bien, capitaine, dis-je, il est temps encore, dans l'intérêt même
des baleines...
--Inutile de s'exposer, monsieur le professeur. Le -Nautilus- suffira à
disperser ces cachalots. Il est armé d'un éperon d'acier qui vaut bien
le harpon de maître Land, j'imagine.»
[Illustration: J'ai amariné, près du Groenland, une baleine.
(Page 324.)]
Le Canadien ne se gêna pas pour hausser les épaules. Attaquer des
cétacés à coups d'éperon! qui avait jamais entendu parler de cela?
«Attendez, monsieur Aronnax, dit le capitaine Nemo. Nous vous
montrerons une chasse que vous ne connaissez pas encore. Pas de pitié
pour ces féroces cétacés. Ils ne sont que bouche et dents!»
Bouche et dents! On ne pouvait mieux peindre le cachalot macrocéphale,
dont la taille dépasse quelquefois vingt-cinq mètres. La tête énorme
de ce cétacé occupe environ le tiers de son corps. Mieux armé que la
baleine, dont la mâchoire supérieure est seulement garnie de fanons,
il est muni de vingt-cinq grosses dents, hautes de vingt centimètres,
cylindriques et coniques à leur sommet, et qui pèsent deux livres
chacune. C'est à la partie supérieure de cette énorme tête et dans de
grandes cavités séparées par des cartilages, que se trouvent trois
à quatre cents kilogrammes de cette huile précieuse, dite «blanc de
baleine». Le cachalot est un animal disgracieux, plutôt têtard que
poisson, suivant la remarque de Frédol. Il est mal construit, étant
pour ainsi dire «manqué» dans toute la partie gauche de sa charpente,
et n'y voyant guère que de l'œil droit.
Cependant, le monstrueux troupeau s'approchait toujours. Il avait
aperçu les baleines et se préparait à les attaquer. On pouvait
préjuger, d'avance, la victoire des cachalots, non seulement parce
qu'ils sont mieux bâtis pour l'attaque que leurs inoffensifs
adversaires, mais aussi parce qu'ils peuvent rester plus longtemps sous
les flots, sans venir respirer à leur surface.
Il n'était que temps d'aller au secours des baleines. Le -Nautilus-
se mit entre deux eaux. Conseil, Ned et moi, nous prîmes place devant
les vitres du salon. Le capitaine Nemo se rendit près du timonier
pour manœuvrer son appareil comme un engin de destruction. Bientôt,
je sentis les battements de l'hélice se précipiter et notre vitesse
s'accroître.
Le combat était déjà commencé entre les cachalots et les baleines,
lorsque le -Nautilus- arriva. Il manœuvra de manière à couper la troupe
des macrocéphales. Ceux-ci, tout d'abord, se montrèrent peu émus à la
vue du nouveau monstre qui se mêlait à la bataille. Mais bientôt ils
durent se garer de ses coups.
Quelle lutte! Ned Land lui-même, bientôt enthousiasmé, finit par
battre des mains. Le -Nautilus- n'était plus qu'un harpon formidable,
brandi par la main de son capitaine. Il se lançait contre ces masses
charnues et les traversait de part en part, laissant après son
passage deux grouillantes moitiés d'animal. Les formidables coups de
queue qui frappaient ses flancs, il ne les sentait pas. Les chocs
qu'il produisait, pas davantage. Un cachalot exterminé, il courait à
un autre, virait sur place pour ne pas manquer sa proie, allant de
l'avant, de l'arrière, docile à son gouvernail, plongeant quand le
cétacé s'enfonçait dans les couches profondes, remontant avec lui
lorsqu'il revenait à la surface, le frappant de plein ou d'écharpe, le
coupant ou le déchirant, et dans toutes les directions et sous toutes
les allures, le perçant de son terrible éperon.
Quel carnage! Quel bruit à la surface des flots! Quels sifflements
aigus et quels ronflements particuliers à ces animaux épouvantés! Au
milieu de ces couches ordinairement si paisibles, leur queue créait de
véritables houles.
Pendant une heure se prolongea cet homérique massacre, auquel les
macrocéphales ne pouvaient se soustraire. Plusieurs fois, dix ou douze
réunis essayèrent d'écraser le -Nautilus- sous leur masse. On voyait,
à la vitre, leur gueule énorme pavée de dents, leur œil formidable.
Ned Land, qui ne se possédait plus, les menaçait et les injuriait. On
sentait qu'ils se cramponnaient à notre appareil, comme des chiens qui
coiffent un ragot sous les taillis. Mais le -Nautilus-, forçant son
hélice, les emportait, les entraînait, ou les ramenait vers le niveau
supérieur des eaux, sans se soucier ni de leur poids énorme, ni de
leurs puissantes étreintes.
Enfin la masse des cachalots s'éclaircit. Les flots redevinrent
tranquilles. Je sentis que nous remontions à la surface de l'Océan. Le
panneau fut ouvert, et nous nous précipitâmes sur la plate-forme.
La mer était couverte de cadavres mutilés. Une explosion formidable
n'eût pas divisé, déchiré, déchiqueté avec plus de violence ces masses
charnues. Nous flottions au milieu de corps gigantesques, bleuâtres
sur le dos, blanchâtres sous le ventre, et tout bossues d'énormes
protubérances. Quelques cachalots épouvantés fuyaient à l'horizon. Les
flots étaient teints en rouge sur un espace de plusieurs milles, et le
-Nautilus- flottait au milieu d'une mer de sang.
Le capitaine Nemo nous rejoignit.
«Eh bien, maître Land? dit-il.
--Eh bien, monsieur, répondit le Canadien, chez lequel l'enthousiasme
s'était calmé, c'est un spectacle terrible, en effet. Mais je ne suis
pas un boucher, je suis un chasseur, et ceci n'est qu'une boucherie.
--C'est un massacre d'animaux malfaisants, répondit le capitaine, et le
-Nautilus- n'est pas un couteau de boucher.
--J'aime mieux mon harpon, répliqua le Canadien.
--Chacun son arme,» répondit le capitaine, en regardant fixement Ned
Land.
Je craignais que celui-ci ne se laissât emporter à quelque violence qui
aurait eu des conséquences déplorables. Mais sa colère fut détournée
par la vue d'une baleine que le -Nautilus- accostait en ce moment.
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