Là, mes regards s'arrêtèrent sur la boussole. Notre direction
était toujours au nord. Le loch indiquait une vitesse modérée, le
manomètre, une profondeur de soixante pieds environ. Les circonstances
favorisaient donc les projet du Canadien.
Je regagnai ma chambre. Je me vêtis chaudement, bottes de mer, bonnet
de loutre, casaque de byssus doublée de peau de phoque. J'étais prêt.
J'attendis. Les frémissements de l'hélice troublaient seuls le silence
profond qui régnait à bord. J'écoutais, je tendais l'oreille. Quelque
éclat de voix ne m'apprendrait-il pas, tout à coup, que Ned Land venait
d'être surpris dans ses projets d'évasion? Une inquiétude mortelle
m'envahit. J'essayai vainement de reprendre mon sang-froid.
A neuf heures moins quelques minutes, je collai mon oreille près de la
porte du capitaine. Nul bruit. Je quittai ma chambre, et je revins au
salon qui était plongé dans une demi-obscurité, mais désert.
J'ouvris la porte communiquant avec la bibliothèque. Même clarté
insuffisante, même solitude. J'allai me poster près de la porte qui
donnait sur la cage de l'escalier central. J'attendis le signal de Ned
Land.
En ce moment, les frémissements de l'hélice diminuèrent sensiblement;
puis ils cessèrent tout à fait. Pourquoi ce changement dans les allures
du -Nautilus-? Cette halte favorisait-elle ou gênait-elle les desseins
de Ned Land, je n'aurais pu le dire.
Le silence n'était plus troublé que par les battements de mon cœur.
Soudain, un léger choc se fit sentir. Je compris que le -Nautilus-
venait de s'arrêter sur le fond de l'océan. Mon inquiétude redoubla.
Le signal du Canadien ne m'arrivait pas. J'avais envie de rejoindre
Ned Land pour l'engager à remettre sa tentative. Je sentais que notre
navigation ne se faisait plus dans les conditions ordinaires...
En ce moment, la porte du grand salon s'ouvrit, et le capitaine Nemo
parut. Il m'aperçut, et, sans autre préambule:
«Ah! Monsieur le professeur, dit-il d'un ton aimable, je vous
cherchais. Savez-vous votre histoire d'Espagne?»
On saurait à fond l'histoire de son propre pays que, dans les
conditions où je me trouvais, l'esprit troublé, la tête perdue, on ne
pourrait en citer un mot.
«Eh bien? reprit le capitaine Nemo, vous avez entendu ma question?
Savez-vous l'histoire d'Espagne?
--Très-mal, répondis-je.
--Voilà bien les savants, dit le capitaine, ils ne savent pas. Alors,
asseyez-vous, ajouta-t-il, et je vais vous raconter un curieux épisode
de cette histoire.»
Le capitaine s'étendit sur un divan, et, machinalement, je pris place
auprès de lui, dans la pénombre.
«Monsieur le professeur, me dit-il, écoutez-moi bien. Cette histoire
vous intéressera par un certain côté, car elle répondra à une question
que sans doute vous n'avez pu résoudre.
--Je vous écoute, capitaine, dis-je, ne sachant où mon interlocuteur
voulait en venir, et me demandant si cet incident se rapportait à nos
projets de fuite.
--Monsieur le professeur, reprit le capitaine Nemo, si vous le voulez
bien, nous remonterons à 1702. Vous n'ignorez pas qu'à cette époque,
votre roi Louis XIV, croyant qu'il suffisait d'un geste de potentat
pour faire rentrer les Pyrénées sous terre, avait imposé le duc
d'Anjou, son petit-fils, aux Espagnols. Ce prince, qui régna plus ou
moins mal sous le nom de Philippe V, eut affaire, au dehors, à forte
partie.
«En effet, l'année précédente, les maisons royales de Hollande,
d'Autriche et d'Angleterre, avaient conclu à la Haye un traité
d'alliance, dans le but d'arracher la couronne d'Espagne à Philippe
V, pour la placer sur la tête d'un archiduc, auquel elles donnèrent
prématurément le nom de Charles III.
[Illustration: VINGT MILLE LIEUES SOUS LES MERS
2e Carte
PAR
JULES VERNE]
«L'Espagne dut résister à cette coalition. Mais elle était à peu près
dépourvue de soldats et de marins. Cependant, l'argent ne lui manquait
pas,
à la condition toutefois que ses galions, chargés de l'or et de
l'argent de l'Amérique, entrassent dans ses ports. Or, vers la fin de
1702, elle attendait un riche convoi que la France faisait escorter
par une flotte de vingt-trois vaisseaux commandés par l'amiral de
Château-Renaud, car les marines coalisées couraient alors l'Atlantique.
«Ce convoi devait se rendre à Cadix, mais l'amiral, ayant appris que la
flotte anglaise croisait dans ces parages, résolut de rallier un port
de France.
«Les commandants espagnols du convoi protestèrent contre cette
décision. Ils voulurent être conduits dans un port espagnol, et, à
défaut de Cadix, dans la baie de Vigo, située sur la côte nord-ouest de
l'Espagne, et qui n'était pas bloquée.
«L'amiral de Château-Renaud eut la faiblesse d'obéir à cette
injonction, et les galions entrèrent dans la baie de Vigo.
«Malheureusement cette baie forme une rade ouverte qui ne peut être
aucunement défendue. Il fallait donc se hâter de décharger les galions
avant l'arrivée des flottes coalisées, et le temps n'eût pas manqué à
ce débarquement, si une misérable question de rivalité n'eût surgi tout
à coup.
«Vous suivez bien l'enchaînement des faits? me demanda le capitaine
Nemo.
--Parfaitement, dis-je, ne sachant encore à quel propos m'était faite
cette leçon d'histoire.
--Je continue. Voici ce qui se passa. Les commerçants de Cadix
avaient un privilége d'après lequel ils devaient recevoir toutes les
marchandises qui venaient des Indes occidentales. Or, débarquer les
lingots des galions au port de Vigo, c'était aller contre leur droit.
Ils se plaignirent donc à Madrid, et ils obtinrent du faible Philippe V
que le convoi, sans procéder à son déchargement, resterait en séquestre
dans la rade de Vigo jusqu'au moment où les flottes ennemies se
seraient éloignées.
«Or, pendant que l'on prenait cette décision, le 22 octobre 1702,
les vaisseaux anglais arrivèrent dans la baie de Vigo. L'amiral
de Château-Renaud, malgré ses forces inférieures, se battit
courageusement. Mais quand il vit que les richesses du convoi allaient
tomber entre les mains des ennemis, il incendia et saborda les galions
qui s'engloutirent avec leurs immenses trésors.»
Le capitaine Nemo s'était arrêté. Je l'avoue, je ne voyais pas encore
en quoi cette histoire pouvait m'intéresser.
«Eh bien? lui demandai-je.
--Eh bien, monsieur Aronnax, me répondit le capitaine Nemo, nous
sommes dans cette baie de Vigo, et il ne tient qu'à vous d'en pénétrer
les mystères.»
Le capitaine se leva et me pria de le suivre. J'avais eu le temps de
me remettre. J'obéis. Le salon était obscur, mais à travers les vitres
transparentes étincelaient les flots de la mer. Je regardai.
Autour du -Nautilus-, dans un rayon d'un demi-mille, les eaux
apparaissaient imprégnées de lumière électrique. Le fond sableux
était net et clair. Des hommes de l'équipage, revêtus de scaphandres,
s'occupaient à déblayer des tonneaux à demi pourris, des caisses
éventrées, au milieu d'épaves encore noircies. De ces caisses, de ces
barils, s'échappaient des lingots d'or et d'argent, des cascades de
piastres et de bijoux. Le sable en était jonché. Puis, chargés de ce
précieux butin, ces hommes revenaient au -Nautilus-, y déposaient leur
fardeau et allaient reprendre cette inépuisable pêche d'argent et d'or.
Je comprenais. C'était ici le théâtre de la bataille du 22 octobre
1702. Ici même avaient coulé les galions chargés pour le compte du
gouvernement espagnol. Ici le capitaine Nemo venait encaisser, suivant
ses besoins, les millions dont il lestait son -Nautilus-. C'était pour
lui, pour lui seul que l'Amérique avait livré ses précieux métaux. Il
était l'héritier direct et sans partage de ces trésors arrachés aux
Incas et aux vaincus de Fernand Cortez!
«Saviez-vous, monsieur le professeur, me demanda-t-il en souriant, que
la mer contînt tant de richesse?
--Je savais, répondis-je, que l'on évalue à deux millions de tonnes
l'argent qui est tenu en suspension dans ses eaux.
--Sans doute, mais pour extraire cet argent, les dépenses
l'emporteraient sur le profit. Ici, au contraire, je n'ai qu'à ramasser
ce que les hommes ont perdu, et non-seulement dans cette baie de Vigo,
mais encore sur mille théâtres de naufrages dont ma carte sous-marine a
noté la place. Comprenez-vous maintenant que je sois riche à milliards?
--Je le comprends, capitaine. Permettez-moi, pourtant, de vous dire
qu'en exploitant précisément cette baie de Vigo, vous n'avez fait que
devancer les travaux d'une société rivale.
--Et laquelle?
--Une société qui a reçu du gouvernement espagnol le privilége de
rechercher les galions engloutis. Les actionnaires sont alléchés par
l'appât d'un énorme bénéfice, car on évalue à cinq cents millions la
valeur de ces richesses naufragées.
--Cinq cents millions! me répondit le capitaine Nemo. Ils y étaient,
mais ils n'y sont plus.
[Illustration: De ces caisses s'échappaient des lingots. (Page 287.)]
--En effet, dis-je. Aussi un bon avis à ces actionnaires serait-il acte
de charité. Qui sait pourtant s'il serait bien reçu. Ce que les joueurs
regrettent par dessus tout, d'ordinaire, c'est moins la perte de leur
argent que celle de leurs folles espérances. Je les plains moins après
tout que ces milliers de malheureux auxquels tant de richesses bien
réparties eussent pu profiter, tandis qu'elles seront à jamais stériles
pour eux!»
Je n'avais pas plutôt exprimé ce regret que je sentis qu'il avait dû
blesser le capitaine Nemo.
«Stériles! répondit-il en s'animant. Croyez-vous donc, monsieur, que
ces richesses soient perdues, alors que c'est moi qui les ramasse?
Est-ce pour moi, selon vous, que je me donne la peine de recueillir ces
trésors? Qui vous dit que je n'en fais pas un bon usage? Croyez-vous
que j'ignore qu'il existe des êtres souffrants, des races opprimées
sur cette terre, des misérables à soulager, des victimes à venger? Ne
comprenez-vous pas?...»
[Illustration: Un taillis d'arbres morts. (Page 293.)]
Le capitaine Nemo s'arrêta sur ces dernières paroles, regrettant
peut-être d'avoir trop parlé. Mais j'avais deviné. Quels que fussent
les motifs qui l'avaient forcé à chercher l'indépendance sous les mers,
avant tout il était resté un homme! Son cœur palpitait encore aux
souffrances de l'humanité, et son immense charité s'adressait aux races
asservies comme aux individus!
Et je compris alors à qui étaient destinés ces millions expédiés par le
capitaine Nemo, lorsque le -Nautilus- naviguait dans les eaux de la
Crète insurgée!
CHAPITRE IX
UN CONTINENT DISPARU.
Le lendemain matin, 19 février, je vis entrer le Canadien dans ma
chambre. J'attendais sa visite. Il avait l'air très-désappointé.
«Eh bien, monsieur? me dit-il.
--Eh bien, Ned, le hasard s'est mis contre nous hier.
--Oui! il a fallu que ce damné capitaine s'arrêtât précisément à
l'heure où nous allions fuir son bateau.
--Oui, Ned, il avait affaire chez son banquier.
--Son banquier!
--Ou plutôt sa maison de banque. J'entends par là cet Océan où ses
richesses sont plus en sûreté qu'elles ne le seraient dans les caisses
d'un État.»
Je racontai alors au Canadien les incidents de la veille, dans le
secret espoir de le ramener à l'idée de ne point abandonner le
capitaine; mais mon récit n'eut d'autre résultat que le regret
énergiquement exprimé par Ned de n'avoir pu faire pour son compte une
promenade sur le champ de bataille de Vigo.
«Enfin, dit-il, tout n'est pas fini! Ce n'est qu'un coup de harpon
perdu! Une autre fois nous réussirons, et dès ce soir s'il le faut...
--Quelle est la direction du -Nautilus-? demandai-je.
--Je l'ignore, répondit Ned.
--Eh bien! à midi, nous verrons le point.»
Le Canadien retourna près de Conseil. Dès que je fus habillé, je passai
dans le salon. Le compas n'était pas rassurant. La route du -Nautilus-
était sud-sud-ouest. Nous tournions le dos à l'Europe.
J'attendis avec une certaine impatience que le point fût reporté sur
la carte. Vers onze heures et demie, les réservoirs se vidèrent, et
notre appareil remonta à la surface de l'Océan. Je m'élançai vers la
plate-forme. Ned Land m'y avait précédé.
Plus de terres en vue. Rien que la mer immense. Quelques voiles
à l'horizon, de celles sans doute qui vont chercher jusqu'au cap
San-Roque les vents favorables pour doubler le cap de Bonne-Espérance.
Le temps était couvert. Un coup de vent se préparait.
Ned, rageant, essayait de percer l'horizon brumeux. Il espérait encore
que, derrière tout ce brouillard, s'étendait cette terre si désirée.
A midi, le soleil se montra un instant. Le second profita de cette
éclaircie pour prendre sa hauteur. Puis, la mer devenant plus houleuse,
nous redescendîmes, et le panneau fut refermé.
Une heure après, lorsque je consultai la carte, je vis que la position
du -Nautilus- était indiquée par 16° 17′ de longitude et 33° 22′ de
latitude, à cent cinquante lieues de la côte la plus rapprochée. Il n'y
avait pas moyen de songer à fuir, et je laisse à penser quelles furent
les colères du Canadien, quand je lui fis connaître notre situation.
Pour mon compte, je ne me désolai pas outre-mesure. Je me sentis comme
soulagé du poids qui m'oppressait, et je pus reprendre avec une sorte
de calme relatif mes travaux habituels.
Le soir, vers onze heures, je reçus la visite très-inattendue du
capitaine Nemo. Il me demanda fort gracieusement si je me sentais
fatigué d'avoir veillé la nuit précédente. Je répondis négativement.
«Alors, monsieur Aronnax, je vous proposerai une curieuse excursion.
--Proposez, capitaine.
--Vous n'avez encore visité les fonds sous-marins que le jour et sous
la clarté du soleil. Vous conviendrait-il de les voir par une nuit
obscure?
--Très-volontiers.
--Cette promenade sera fatigante, je vous en préviens. Il faudra
marcher longtemps et gravir une montagne. Les chemins ne sont pas très
bien entretenus.
--Ce que vous me dites là, capitaine, redouble ma curiosité. Je suis
prêt à vous suivre.
--Venez donc, monsieur le professeur, nous allons revêtir nos
scaphandres.»
Arrivé au vestiaire, je vis que ni mes compagnons ni aucun homme de
l'équipage ne devait nous suivre pendant cette excursion. Le capitaine
Nemo ne m'avait pas même proposé d'emmener Ned ou Conseil.
En quelques instants, nous eûmes revêtu nos appareils. On plaça sur
notre dos les réservoirs abondamment chargés d'air, mais les lampes
électriques n'étaient pas préparées. Je le fis observer au capitaine.
«Elles nous seraient inutiles,» répondit-il.
Je crus avoir mal entendu, mais je ne pus réitérer mon observation, car
la tête du capitaine avait déjà disparu dans son enveloppe métallique.
J'achevai de me harnacher, je sentis qu'on me plaçait dans la main
un bâton ferré, et quelques minutes plus tard, après la manœuvre
habituelle, nous prenions pied sur le fond de l'Atlantique, à une
profondeur de trois cents mètres.
Minuit approchait. Les eaux étaient profondément obscures, mais le
capitaine Nemo me montra dans le lointain un point rougeâtre, une sorte
de large lueur, qui brillait à deux milles environ du -Nautilus-.
Ce qu'était ce feu, quelles matières l'alimentaient, pourquoi et
comment il se revivifiait dans la masse liquide, je n'aurais pu le
dire. En tout cas, il nous éclairait, vaguement il est vrai, mais je
m'accoutumai bientôt à ces ténèbres particulières, et je compris, dans
cette circonstance, l'inutilité des appareils Ruhmkorff.
Le capitaine Nemo et moi, nous marchions l'un près de l'autre,
directement sur le feu signalé. Le sol plat montait insensiblement.
Nous faisions de larges enjambées, nous aidant du bâton; mais notre
marche était lente, en somme, car nos pieds s'enfonçaient souvent dans
une sorte de vase pétrie avec des algues et semée de pierres plates.
Tout en avançant, j'entendais une sorte de grésillement au-dessus de ma
tête. Ce bruit redoublait parfois et produisait comme un pétillement
continu. J'en compris bientôt la cause. C'était la pluie qui tombait
violemment en crépitant à la surface des flots. Instinctivement, la
pensée me vint que j'allais être trempé! Par l'eau, au milieu de l'eau!
Je ne pus m'empêcher de rire à cette idée baroque. Mais pour tout dire,
sous l'épais habit du scaphandre, on ne sent plus le liquide élément,
et l'on se croit au milieu d'une atmosphère un peu plus dense que
l'atmosphère terrestre, voilà tout.
Après une demi-heure de marche, le sol devint rocailleux. Les méduses,
les crustacés microscopiques, les pennatules l'éclairaient légèrement
de lueurs phosphorescentes. J'entrevoyais des monceaux de pierres que
couvraient quelques millions de zoophytes et des fouillis d'algues.
Le pied me glissait souvent sur ces visqueux tapis de varech, et sans
mon bâton ferré, je serais tombé plus d'une fois. En me retournant,
je voyais toujours le fanal blanchâtre du -Nautilus- qui commençait à
pâlir dans l'éloignement.
Ces amoncellements pierreux dont je viens de parler étaient disposés
sur le fond océanique suivant une certaine régularité que je ne
m'expliquais pas. J'apercevais de gigantesques sillons qui se perdaient
dans l'obscurité lointaine et dont la longueur échappait à toute
évaluation. D'autres particularités se présentaient aussi, que je ne
savais admettre. Il me semblait que mes lourdes semelles de plomb
écrasaient une litière d'ossements qui craquaient avec un bruit sec.
Qu'était donc cette vaste plaine que je parcourais ainsi? J'aurais
voulu interroger le capitaine, mais son langage par signes, qui lui
permettait de causer avec ses compagnons, lorsqu'ils le suivaient dans
ses excursions sous-marines, était encore incompréhensible pour moi.
Cependant, la clarté rougeâtre qui nous guidait, s'accroissait
et enflammait l'horizon. La présence de ce foyer sous les eaux
m'intriguait au plus haut degré. Était-ce quelque effluence électrique
qui se manifestait? Allais-je vers un phénomène naturel encore inconnu
des savants de la terre? Où même,--car cette pensée traversa mon
cerveau,--la main de l'homme intervenait-elle dans cet embrasement?
Soufflait-elle cet incendie? Devais-je rencontrer, sous ces couches
profondes, des compagnons, des amis du capitaine Nemo, vivant comme
lui de cette existence étrange, et auxquels il allait rendre visite?
Trouverais-je là-bas toute une colonie d'exilés, qui, las des misères
de la terre, avaient cherché et trouvé l'indépendance au plus profond
de l'Océan? Toutes ces idées folles, inadmissibles, me poursuivaient,
et dans cette disposition d'esprit, surexcité sans cesse par la série
de merveilles qui passaient sous mes yeux, je n'aurais pas été surpris
de rencontrer, au fond de cette mer, une de ces villes sous-marines que
rêvait le capitaine Nemo!
Notre route s'éclairait de plus en plus. La lueur blanchissante
rayonnait au sommet d'une montagne haute de huit cents pieds environ.
Mais ce que j'apercevais n'était qu'une simple réverbération
développée par le cristal des couches d'eau. Le foyer, source de cette
inexplicable clarté, occupait le versant opposé de la montagne.
Au milieu des dédales pierreux qui sillonnaient le fond de
l'Atlantique, le capitaine Nemo s'avançait sans hésitation. Il
connaissait cette sombre route. Il l'avait souvent parcourue, sans
doute, et ne pouvait s'y perdre. Je le suivais avec une confiance
inébranlable. Il m'apparaissait comme un des génies de la mer, et quand
il marchait devant moi, j'admirais sa haute stature qui se découpait en
noir sur le fond lumineux de l'horizon.
Il était une heure du matin. Nous étions arrivés aux premières rampes
de la montagne. Mais pour les aborder, il fallut s'aventurer par les
sentiers difficiles d'un vaste taillis.
Oui! un taillis d'arbres morts, sans feuilles, sans séve, arbres
minéralisés sous l'action des eaux, et que dominaient çà et là des pins
gigantesques. C'était comme une houillère encore debout, tenant par
ses racines au sol effondré, et dont la ramure, à la manière des fines
découpures de papier noir, se dessinait nettement sur le plafond des
eaux. Que l'on se figure une forêt du Hartz, accrochée aux flancs d'une
montagne, mais une forêt engloutie. Les sentiers étaient encombrés
d'algues et de fucus, entre lesquels grouillait un monde de crustacés.
J'allais, gravissant les rocs, enjambant les troncs étendus, brisant
les lianes de mer qui se balançaient d'un arbre à l'autre, effarouchant
les poissons qui volaient de branche en branche. Entraîné, je ne
sentais plus la fatigue. Je suivais mon guide qui ne se fatiguait pas.
Quel spectacle! Comment le rendre? Comment peindre l'aspect de ces
bois et de ses rochers dans ce milieu liquide, leurs dessous sombres
et farouches, leurs dessus colorés de tons rouges sous cette clarté
que doublait la puissance réverbérante des eaux? Nous gravissions des
rocs qui s'éboulaient ensuite par pans énormes avec un sourd grondement
d'avalanche. A droite, à gauche, se creusaient de ténébreuses galeries
où se perdait le regard. Ici s'ouvraient de vastes clairières, que la
main de l'homme semblait avoir dégagées, et je me demandais parfois si
quelque habitant de ces régions sous-marines n'allait pas tout à coup
m'apparaître.
Mais le capitaine Nemo montait toujours. Je ne voulais pas rester
en arrière. Je le suivais hardiment. Mon bâton me prêtait un utile
secours. Un faux pas eût été dangereux sur ces étroites passes évidées
aux flancs des gouffres; mais j'y marchais d'un pied ferme et sans
ressentir l'ivresse du vertige. Tantôt je sautais une crevasse dont
la profondeur m'eût fait reculer au milieu des glaciers de la terre;
tantôt je m'aventurais sur le tronc vacillant des arbres jetés d'un
abîme à l'autre, sans regarder sous mes pieds, n'ayant des yeux
que pour admirer les sites sauvages de cette région. Là, des rocs
monumentaux, penchant sur leurs bases irrégulièrement découpées,
semblaient défier les lois de l'équilibre. Entre leurs genoux
de pierre, des arbres poussaient comme un jet sous une pression
formidable, et soutenaient ceux qui les soutenaient eux-mêmes. Puis,
des tours naturelles, de larges pans taillés à pic comme des courtines,
s'inclinaient sous un angle que les lois de la gravitation n'eussent
pas autorisé à la surface des régions terrestres.
Et moi-même ne sentais-je pas cette différence due à la puissante
densité de l'eau, quand, malgré mes lourds vêtements, ma tête de
cuivre, mes semelles de métal, je m'élevais sur des pentes d'une
impraticable raideur, les franchissant pour ainsi dire avec la légèreté
d'un isard ou d'un chamois!
Au récit que je fais de cette excursion sous les eaux, je sens bien
que je ne pourrai être vraisemblable! Je suis l'historien des choses
d'apparence impossibles qui sont pourtant réelles, incontestables. Je
n'ai point rêvé. J'ai vu et senti!
Deux heures après avoir quitté le -Nautilus-, nous avions franchi la
ligne des arbres, et à cent pieds au-dessus de nos têtes se dressait
le pic de la montagne dont la projection faisait ombre sur l'éclatante
irradiation du versant opposé. Quelques arbrisseaux pétrifiés
couraient çà et là en zigzags grimaçants. Les poissons se levaient en
masse sous nos pas comme des oiseaux surpris dans les hautes herbes.
La masse rocheuse était creusée d'impénétrables anfractuosités, de
grottes profondes, d'insondables trous, au fond desquels j'entendais
remuer des choses formidables. Le sang me refluait jusqu'au cœur, quand
j'apercevais une antenne énorme qui me barrait la route, ou quelque
pince effrayante se refermant avec bruit dans l'ombre des cavités!
Des milliers de points lumineux brillaient au milieu des ténèbres.
C'étaient les yeux de crustacés gigantesques, tapis dans leur tanière,
des homards géants se redressant comme des hallebardiers et remuant
leurs pattes avec un cliquetis de ferraille, des crabes titanesques,
braqués comme des canons sur leurs affûts, et des poulpes effroyables
entrelaçant leurs tentacules comme une broussaille vivante de serpents.
Quel était ce monde exorbitant que je ne connaissais pas encore? A
quel ordre appartenaient ces articulés auxquels le roc formait comme
une seconde carapace? Où la nature avait-elle trouvé le secret de leur
existence végétative, et depuis combien de siècles vivaient-ils ainsi
dans les dernières couches de l'Océan?
Mais je ne pouvais m'arrêter. Le capitaine Nemo, familiarisé avec
ces terribles animaux, n'y prenait plus garde. Nous étions arrivés
à un premier plateau, où d'autres surprises m'attendaient encore.
Là se dessinaient de pittoresques ruines, qui trahissaient la main
de l'homme, et non plus celle du Créateur. C'étaient de vastes
amoncellements de pierres où l'on distinguait de vagues formes de
châteaux, de temples, revêtus d'un monde de zoophytes en fleurs, et
auxquels, au lieu de lierre, les algues et les fucus faisaient un épais
manteau végétal.
Mais qu'était donc cette portion du globe engloutie par les
cataclysmes? Qui avait disposé ces roches et ces pierres comme des
dolmens des temps anté-historiques? Où étais-je, où m'avait entraîné la
fantaisie du capitaine Nemo?
J'aurais voulu l'interroger. Ne le pouvant, je l'arrêtai. Je saisis son
bras. Mais lui, secouant la tête, et me montrant le dernier sommet de
la montagne, sembla me dire:
«Viens! viens encore! viens toujours!»
Je le suivis dans un dernier élan, et en quelques minutes, j'eus gravi
le pic qui dominait d'une dizaine de mètres toute cette masse rocheuse.
Je regardai ce côté que nous venions de franchir. La montagne ne
s'élevait que de sept à huit cents pieds au-dessus de la plaine; mais
de son versant opposé, elle dominait d'une hauteur double le fond en
contre-bas de cette portion de l'Atlantique. Mes regards s'étendaient
au loin et embrassaient un vaste espace éclairé par une fulguration
violente. En effet, c'était un volcan que cette montagne. A cinquante
pieds au-dessous du pic, au milieu d'une pluie de pierres et de
scories, un large cratère vomissait des torrents de lave, qui se
dispersaient en cascade de feu au sein de la masse liquide. Ainsi posé,
ce volcan, comme un immense flambeau, éclairait la plaine inférieure
jusqu'aux dernières limites de l'horizon.
[Illustration: Des homards géants, des crabes titanesques. (Page 293.)]
J'ai dit que le cratère sous-marin rejetait des laves, mais non des
flammes. Il faut aux flammes l'oxygène de l'air, et elles ne sauraient
se développer sous les eaux; mais des coulées de lave, qui ont en elles
le principe de leur incandescence, peuvent se porter au rouge blanc,
lutter victorieusement contre l'élément liquide et se vaporiser à son
contact. De rapides courants entraînaient tous ces gaz en diffusion,
et les torrents laviques glissaient jusqu'au bas de la montagne, comme
les déjections du Vésuve sur un autre Torre del Greco.
[Illustration: Là, sous mes yeux, apparaissait une ville détruite.
(Page 297.)]
En effet, là, sous mes yeux, ruinée, abîmée, jetée bas, apparaissait
une ville détruite, ses toits effondrés, ses temples abattus, ses arcs
disloqués, ses colonnes gisant à terre, où l'on sentait encore les
solides proportions d'une sorte d'architecture toscane; plus loin,
quelques restes d'un gigantesque aqueduc; ici l'exhaussement empâté
d'une acropole, avec les formes flottantes d'un Parthénon; là, des
vestiges de quai, comme si quelque antique port eût abrité jadis sur
les bords d'un océan disparu les vaisseaux marchands et les trirèmes de
guerre; plus loin encore, de longues lignes de murailles écroulées, de
larges rues désertes, toute une Pompéi enfouie sous les eaux, que le
capitaine Nemo ressuscitait à mes regards!
Où étais-je? Où étais-je? Je voulais le savoir à tout prix, je voulais
parler, je voulais arracher la sphère de cuivre qui emprisonnait ma
tête.
Mais le capitaine Nemo vint à moi et m'arrêta d'un geste. Puis,
ramassant un morceau de pierre crayeuse, il s'avança vers un roc de
basalte noire et traça ce seul mot:
ATLANTIDE.
Quel éclair traversa mon esprit! L'Atlantide, l'ancienne Méropide
de Théopompe, l'Atlantide de Platon, ce continent nié par Origène,
Porphyre, Jamblique, D'Anville, Malte-Brun, Humboldt, qui mettaient sa
disparition au compte des récits légendaires, admis par Possidonius,
Pline, Ammien-Marcellin, Tertullien, Engel, Sherer, Tournefort, Buffon,
d'Avezac, je l'avais là sous les yeux, portant encore les irrécusables
témoignages de sa catastrophe! C'était donc cette région engloutie qui
existait en dehors de l'Europe, de l'Asie, de la Libye, au-delà des
colonnes d'Hercule, où vivait ce peuple puissant des Atlantes, contre
lequel se firent les premières guerres de l'ancienne Grèce!
L'historien qui a consigné dans ses écrits les hauts faits de ces temps
héroïques, c'est Platon lui-même. Son dialogue de Timée et de Critias
a été, pour ainsi dire, tracé sous l'inspiration de Solon, poëte et
législateur.
Un jour, Solon s'entretenait avec quelques sages vieillards de Saïs,
ville déjà vieille de huit cents ans, ainsi que le témoignaient ses
annales gravées sur le mur sacré de ses temples. L'un de ces vieillards
raconta l'histoire d'une autre ville plus ancienne de mille ans.
Cette première cité athénienne, âgée de neuf cents siècles, avait
été envahie et en partie détruite par les Atlantes. Ces Atlantes,
disait-il, occupaient un continent immense plus grand que l'Afrique et
l'Asie réunies, qui couvrait une surface comprise du douzième degré de
latitude au quarantième degré nord. Leur domination s'étendait même
à l'Égypte. Ils voulurent l'imposer jusqu'en Grèce, mais ils durent
se retirer devant l'indomptable résistance des Hellènes. Des siècles
s'écoulèrent. Un cataclysme se produisit, inondations, tremblements
de terre. Une nuit et un jour suffirent à l'anéantissement de cette
Atlantide, dont les plus hauts sommets, Madère, les Açores, les
Canaries, les îles du cap Vert, émergent encore.
Tels étaient ces souvenirs historiques que l'inscription du capitaine
Nemo faisait palpiter dans mon esprit. Ainsi donc, conduit par la
plus étrange destinée, je foulais du pied l'une des montagnes de ce
continent! Je touchais de la main ces ruines mille fois séculaires et
contemporaines des époques géologiques! Je marchais là même où avaient
marché les contemporains du premier homme! J'écrasais sous mes lourdes
semelles ces squelettes d'animaux des temps fabuleux, que ces arbres,
maintenant minéralisés, couvraient autrefois de leur ombre!
Ah! pourquoi le temps me manquait-il! J'aurais voulu descendre les
pentes abruptes de cette montagne, parcourir en entier ce continent
immense qui sans doute reliait l'Afrique à l'Amérique, et visiter
ces grandes cités antédiluviennes. Là, peut-être, sous mes regards,
s'étendaient Makhimos, la guerrière, Eusebès, la pieuse, dont les
gigantesques habitants vivaient des siècles entiers, et auxquels la
force ne manquait pas pour entasser ces blocs qui résistaient encore
à l'action des eaux. Un jour peut-être, quelque phénomène éruptif les
ramènera à la surface des flots, ces ruines englouties! On a signalé
de nombreux volcans sous-marins dans cette portion de l'Océan, et bien
des navires ont senti des secousses extraordinaires en passant sur ces
fonds tourmentés. Les uns ont entendu des bruits sourds qui annonçaient
la lutte profonde des éléments; les autres ont recueilli des cendres
volcaniques projetées hors de la mer. Tout ce sol jusqu'à l'Équateur
est encore travaillé par les forces plutoniennes. Et qui sait si, dans
une époque éloignée, accrus par les déjections volcaniques et par
les couches successives de laves, des sommets de montagnes ignivomes
n'apparaîtront pas à la surface de l'Atlantique!
Pendant que je rêvais ainsi, tandis que je cherchais à fixer dans mon
souvenir tous les détails de ce paysage grandiose, le capitaine Nemo,
accoudé sur une stèle moussue, demeurait immobile et comme pétrifié
dans une muette extase. Songeait-il à ces générations disparues et
leur demandait-il le secret de la destinée humaine? Était-ce à cette
place que cet homme étrange venait se retremper dans les souvenirs de
l'histoire, et revivre de cette vie antique, lui qui ne voulait pas de
la vie moderne? Que n'aurais-je donné pour connaître ses pensées, pour
les partager, pour les comprendre!
Nous restâmes à cette place pendant une heure entière, contemplant la
vaste plaine sous l'éclat des laves qui prenaient parfois une intensité
surprenante. Les bouillonnements intérieurs faisaient courir de rapides
frissonnements sur l'écorce de la montagne. Des bruits profonds,
nettement transmis par ce milieu liquide, se répercutaient avec une
majestueuse ampleur.
En ce moment, la lune apparut un instant à travers la masse des eaux et
jeta quelques pâles rayons sur le continent englouti. Ce ne fut qu'une
lueur, mais d'un indescriptible effet. Le capitaine se leva, jeta un
dernier regard à cette immense plaine; puis de la main il me fit signe
de le suivre.
Nous descendîmes rapidement la montagne. La forêt minérale une fois
dépassée, j'aperçus le fanal du -Nautilus- qui brillait comme une
étoile. Le capitaine marcha droit à lui, et nous étions rentrés à bord
au moment où les premières teintes de l'aube blanchissaient la surface
de l'Océan.
CHAPITRE X
LES HOUILLÈRES SOUS-MARINES.
Le lendemain, 20 février, je me réveillais fort tard. Les fatigues de
la nuit avaient prolongé mon sommeil jusqu'à onze heures. Je m'habillai
promptement. J'avais hâte de connaître la direction du -Nautilus-. Les
instruments m'indiquèrent qu'il courait toujours vers le sud avec une
vitesse de vingt milles à l'heure par une profondeur de cent mètres.
Conseil entra. Je lui racontai notre excursion nocturne, et, les
panneaux étant ouverts, il put encore entrevoir une partie de ce
continent submergé.
En effet, le -Nautilus- rasait à dix mètres du sol seulement la
plaine de l'Atlantide. Il filait comme un ballon emporté par le vent
au-dessus des prairies terrestres; mais il serait plus vrai de dire
que nous étions dans ce salon comme dans le wagon d'un train express.
Les premiers plans qui passaient devant nos yeux, c'étaient des rocs
découpés fantastiquement, des forêts d'arbres passés du règne végétal
au règne animal, et dont l'immobile silhouette grimaçait sous les
flots. C'étaient aussi des masses pierreuses enfouies sous des tapis
d'axidies et d'anémones, hérissées de longues hydrophytes verticales,
puis des blocs de laves étrangement contournés qui attestaient toute la
fureur des expansions plutoniennes.
Tandis que ces sites bizarres resplendissaient sous nos feux
électriques, je racontais à Conseil l'histoire de ces Atlantes, qui, au
point de vue purement imaginaire, inspirèrent à Bailly tant de pages
charmantes. Je lui disais les guerres de ces peuples héroïques. Je
discutais la question de l'Atlantide en homme qui ne peut plus douter.
Mais Conseil, distrait, m'écoutait peu, et son indifférence à traiter
ce point historique me fut bientôt expliquée.
En effet, de nombreux poissons attiraient ses regards, et quand
passaient des poissons, Conseil, emporté dans les abîmes de la
classification, sortait du monde réel. Dans ce cas, je n'avais plus
qu'à le suivre et à reprendre avec lui nos études ichthyologiques.
Du reste, ces poissons de l'Atlantique ne différaient pas sensiblement
de ceux que nous avions observés jusqu'ici. C'étaient des raies
d'une taille gigantesque, longues de cinq mètres et douées d'une
grande force musculaire qui leur permet de s'élancer au-dessus des
flots, des squales d'espèces diverses, entre autres, un glauque de
quinze pieds, à dents triangulaires et aiguës, que sa transparence
rendait presque invisible au milieu des eaux, des sagres bruns, des
humantins en forme de prismes et cuirassés d'une peau tuberculeuse,
des esturgeons semblables à leurs congénères de la Méditerranée, des
syngnathes-trompettes, longs d'un pied et demi, jaune-brun, pourvus de
petites nageoires grises, sans dents ni langue, et qui défilaient comme
de fins et souples serpents.
Parmi les poissons osseux, Conseil nota des makaïras noirâtres,
longs de trois mètres et armés à leur mâchoire supérieure d'une épée
perçante, des vives, aux couleurs animées, connues du temps d'Aristote
sous le nom de dragons marins et que les aiguillons de leur dorsale
rendent très-dangereux à saisir, puis, des coryphèmes, au dos brun rayé
de petites raies bleues et encadré dans une bordure d'or, de belles
dorades, des chrysostomes-lune, sortes de disques à reflets d'azur,
qui, éclairés en-dessus par les rayons solaires, formaient comme des
taches d'argent, enfin des xyphias-espadons, longs de huit mètres,
marchant par troupes, portant des nageoires jaunâtres taillées en faux
et de longs glaives de six pieds, intrépides animaux, plutôt herbivores
que piscivores, qui obéissaient au moindre signe de leurs femelles
comme des maris bien stylés.
Mais tout en observant ces divers échantillons de la faune marine,
je ne laissais pas d'examiner les longues plaines de l'Atlantide.
Parfois, de capricieux accidents du sol obligeaient le -Nautilus-
à ralentir sa vitesse, et il se glissait alors avec l'adresse d'un
cétacé dans d'étroits étranglements de collines. Si ce labyrinthe
devenait inextricable, l'appareil s'élevait alors comme un aérostat,
et l'obstacle franchi, il reprenait sa course rapide à quelques mètres
au-dessus du fond. Admirable et charmante navigation, qui rappelait les
manœuvres d'une promenade aérostatique, avec cette différence toutefois
que le -Nautilus- obéissait passivement à la main de son timonier.
Vers quatre heures du soir, le terrain, généralement composé d'une
vase épaisse et entremêlée de branches minéralisées, se modifia peu à
peu; il devint plus rocailleux et parut semé de conglomérats, de tufs
basaltiques, avec quelque semis de laves et d'obsidiennes sulfureuses.
Je pensai que la région des montagnes allait bientôt succéder aux
longues plaines, et, en effet, dans certaines évolutions du -Nautilus-,
j'aperçus l'horizon méridional barré par une haute muraille qui
semblait fermer toute issue. Son sommet dépassait évidemment le niveau
de l'Océan. Ce devait être un continent, ou tout au moins une île, soit
une des Canaries, soit une des îles du cap Vert. Le point n'ayant pas
été fait,--à dessein peut-être,--j'ignorais notre position. En tout
cas, une telle muraille me parut marquer la fin de cette Atlantide,
dont nous n'avions parcouru, en somme, qu'une minime portion.
La nuit n'interrompit pas mes observations. J'étais resté seul. Conseil
avait regagné sa cabine. Le -Nautilus-, ralentissant son allure,
voltigeait au-dessus des masses confuses du sol, tantôt les effleurant
comme s'il eût voulu s'y poser, tantôt remontant capricieusement à la
surface des flots. J'entrevoyais alors quelques vives constellations à
travers le cristal des eaux, et précisément cinq ou six de ces étoiles
zodiacales qui traînent à la queue d'Orion.
Longtemps encore, je serais resté à ma vitre, admirant les beautés de
la mer et du ciel, quand les panneaux se refermèrent. A ce moment,
le -Nautilus- était arrivé à l'aplomb de la haute muraille. Comment
manœuvrerait-il, je ne pouvais le deviner. Je regagnai ma chambre. Le
-Nautilus- ne bougeait plus. Je m'endormis avec la ferme intention de
me réveiller après quelques heures de sommeil.
Mais, le lendemain, il était huit heures lorsque je revins au salon.
Je regardai le manomètre. Il m'apprit que le -Nautilus- flottait à la
surface de l'Océan. J'entendais, d'ailleurs, un bruit de pas sur la
plate-forme. Cependant aucun roulis ne trahissait l'ondulation des
lames supérieures.
Je montai jusqu'au panneau. Il était ouvert. Mais, au lieu du grand
jour que j'attendais, je me vis environné d'une obscurité profonde. Où
étions-nous? M'étais-je trompé? Faisait-il encore nuit? Non! Pas une
étoile ne brillait, et la nuit n'a pas de ces ténèbres absolues.
Je ne savais que penser, quand une voix me dit:
«C'est vous, monsieur le professeur?
--Ah! capitaine Nemo, répondis-je, où sommes-nous?
--Sous terre, monsieur le professeur.
--Sous terre! m'écriai-je! Et le -Nautilus- flotte encore?
--Il flotte toujours.
--Mais, je ne comprends pas?
--Attendez quelques instants. Notre fanal va s'allumer, et, si vous
aimez les situations claires, vous serez satisfait.»
Je mis le pied sur la plate-forme et j'attendis. L'obscurité était si
complète que je n'apercevais même pas le capitaine Nemo. Cependant, en
regardant au zénith, exactement au-dessus de ma tête, je crus saisir
une lueur indécise, une sorte de demi-jour qui emplissait un trou
circulaire. En ce moment, le fanal s'alluma soudain, et son vif éclat
fit évanouir cette vague lumière.
Je regardai, après avoir un instant fermé mes yeux éblouis par le jet
électrique. Le -Nautilus- était stationnaire. Il flottait auprès d'une
berge disposée comme un quai. Cette mer qui le supportait en ce moment,
c'était un lac emprisonné dans un cirque de murailles qui mesurait
deux milles de diamètre, soit six milles de tour. Son niveau,--le
manomètre l'indiquait,--ne pouvait être que le niveau extérieur, car
une communication existait nécessairement entre ce lac et la mer. Les
hautes parois, inclinées sur leur base, s'arrondissaient en voûte et
figuraient un immense entonnoir retourné, dont la hauteur comptait
cinq ou six cents mètres. Au sommet s'ouvrait un orifice circulaire
par lequel j'avais surpris cette légère clarté, évidemment due au
rayonnement diurne.
Avant d'examiner plus attentivement les dispositions intérieures de
cette énorme caverne, avant de me demander si c'était là l'ouvrage de
la nature ou de l'homme, j'allai vers le capitaine Nemo.
«Où sommes-nous? dis-je.
--Au centre même d'un volcan éteint, me répondit le capitaine,
un volcan dont la mer a envahi l'intérieur à la suite de quelque
convulsion du sol. Pendant que vous dormiez, monsieur le professeur,
le -Nautilus- a pénétré dans ce lagon par un canal naturel ouvert à
dix mètres au-dessous de la surface de l'Océan. C'est ici son port
d'attache, un port sûr, commode, mystérieux, abrité de tous les rhumbs
du vent! Trouvez-moi sur les côtes de vos continents ou de vos îles une
rade qui vaille ce refuge assuré contre la fureur des ouragans.
--En effet, répondis-je, ici vous êtes en sûreté, capitaine Nemo. Qui
pourrait vous atteindre au centre d'un volcan? Mais, à son sommet,
n'ai-je pas aperçu une ouverture?
--Oui, son cratère, un cratère empli jadis de laves, de vapeurs et de
flammes, et qui maintenant donne passage à cet air vivifiant que nous
respirons.
--Mais quelle est donc cette montagne volcanique? demandai-je.
--Elle appartient à un des nombreux îlots dont cette mer est semée.
Simple écueil pour les navires, pour nous caverne immense. Le hasard me
l'a fait découvrir, et, en cela, le hasard m'a bien servi.
--Mais ne pourrait-on descendre par cet orifice qui forme le cratère du
volcan?
--Pas plus que je ne saurais y monter. Jusqu'à une centaine de pieds,
la base intérieure de cette montagne est praticable, mais au-dessus,
les parois surplombent, et leurs rampes ne pourraient être franchies.
--Je vois, capitaine, que la nature vous sert partout et toujours. Vous
êtes en sûreté sur ce lac, et nul que vous n'en peut visiter les eaux.
Mais, à quoi bon ce refuge? Le -Nautilus- n'a pas besoin de port.
[Illustration: Le -Nautilus- flottait auprès d'une berge. (Page 303.)]
--Non, monsieur le professeur, mais il a besoin d'électricité pour
se mouvoir, d'éléments pour produire son électricité, de sodium
pour alimenter ses éléments, de charbon pour faire son sodium, et
de houillères pour extraire son charbon. Or, précisément ici, la
mer recouvre des forêts entières qui furent enlisées dans les temps
géologiques; minéralisées maintenant et transformées en houille, elles
sont pour moi une mine inépuisable.
--Vos hommes, capitaine, font donc ici le métier de mineurs?
--Précisément. Ces mines s'étendent sous les flots comme les houillères
de Newcastle. C'est ici que, revêtus du scaphandre, le pic et la pioche
à la main, mes hommes vont extraire cette houille, que je n'ai pas même
demandée aux mines de la terre. Lorsque je brûle ce combustible pour
la fabrication du sodium, la fumée qui s'échappe par le cratère de
cette montagne lui donne encore l'apparence d'un volcan en activité.
[Illustration: Il risqua vingt fois sa vie. (Page 309.)]
--Et nous les verrons à l'œuvre, vos compagnons?
--Non, pas cette fois, du moins, car je suis pressé de continuer
notre tour du monde sous-marin. Aussi, me contenterai-je de puiser
aux réserves de sodium que je possède. Le temps de les embarquer,
c'est-à-dire un jour seulement, et nous reprendrons notre voyage. Si
donc vous voulez parcourir cette caverne et faire le tour du lagon,
profitez de cette journée, monsieur Aronnax.»
Je remerciai le capitaine, et j'allai chercher mes deux compagnons qui
n'avaient pas encore quitté leur cabine. Je les invitai à me suivre
sans leur dire où ils se trouvaient.
Ils montèrent sur la plate-forme. Conseil, qui ne s'étonnait de rien,
regarda comme une chose très-naturelle de se réveiller sous une
montagne après s'être endormi sous les flots. Mais Ned Land n'eut
d'autre idée que de chercher si la caverne présentait quelque issue.
Après déjeuner, vers dix heures, nous descendions sur la berge.
«Nous voici donc encore une fois à terre, dit Conseil.
--Je n'appelle pas cela «la terre,» répondit le Canadien. Et
d'ailleurs, nous ne sommes pas dessus, mais dessous.»
Entre le pied des parois de la montagne et les eaux du lac se
développait un rivage sablonneux qui, dans sa plus grande largeur,
mesurait cinq cents pieds. Sur cette grève, on pouvait faire aisément
le tour du lac. Mais la base des hautes parois formait un sol
tourmenté, sur lequel gisaient, dans un pittoresque entassement, des
blocs volcaniques et d'énormes pierres ponces. Toutes ces masses
désagrégées, recouvertes d'un émail poli sous l'action des feux
souterrains, resplendissaient au contact des jets électriques du fanal.
La poussière micacée du rivage, que soulevaient nos pas, s'envolait
comme une nuée d'étincelles.
Le sol s'élevait sensiblement en s'éloignant du relais des flots,
et nous fûmes bientôt arrivés à des rampes longues et sinueuses,
véritables raidillons qui permettaient de s'élever peu à peu, mais il
fallait marcher prudemment au milieu de ces conglomérats, qu'aucun
ciment ne reliait entre eux, et le pied glissait sur ces trachytes
vitreux, faits de cristaux de feldspath et de quartz.
La nature volcanique de cette énorme excavation s'affirmait de toutes
parts. Je le fis observer à mes compagnons.
--«Vous figurez-vous, leur demandai-je, ce que devait être cet
entonnoir, lorsqu'il s'emplissait de laves bouillonnantes, et que le
niveau de ce liquide incandescent s'élevait jusqu'à l'orifice de la
montagne, comme la fonte sur les parois d'un fourneau?
--Je me le figure parfaitement, répondit Conseil. Mais monsieur
me dira-t-il pourquoi le grand fondeur a suspendu son opération,
et comment il se fait que la fournaise est remplacée par les eaux
tranquilles d'un lac?
--Très-probablement, Conseil, parce que quelque convulsion a produit
au-dessous de la surface de l'Océan cette ouverture qui a servi
de passage au -Nautilus-. Alors les eaux de l'Atlantique se sont
précipitées à l'intérieur de la montagne. Il y a eu lutte terrible
entre les deux éléments, lutte qui s'est terminée à l'avantage de
Neptune. Mais bien des siècles se sont écoulés depuis lors, et le
volcan submergé s'est changé en grotte paisible.
--Très-bien, répliqua Ned Land. J'accepte l'explication, mais je
regrette, dans notre intérêt, que cette ouverture dont parle monsieur
le professeur ne soit pas produite au-dessus du niveau de la mer.
--Mais, ami Ned, répliqua Conseil, si ce passage n'eût pas été
sous-marin, le -Nautilus- n'aurait pu y pénétrer!
--Et j'ajouterai, maître Land, que les eaux ne se seraient pas
précipitées sous la montagne et que le volcan serait resté volcan. Donc
vos regrets sont superflus.»
Notre ascension continua. Les rampes se faisaient de plus en plus
raides et étroites. De profondes excavations les coupaient parfois,
qu'il fallait franchir. Des masses surplombantes voulaient être
tournées. On se glissait sur les genoux, on rampait sur le ventre.
Mais, l'adresse de Conseil et la force du Canadien aidant, tous les
obstacles furent surmontés.
A une hauteur de trente mètres environ, la nature du terrain se
modifia, sans qu'il devînt plus praticable. Aux conglomérats et aux
trachytes succédèrent de noirs basaltes; ceux-ci étendus par nappes
toutes grumelées de soufflures; ceux-là formant des prismes réguliers,
disposés comme une colonnade qui supportait les retombées de cette
voûte immense, admirable spécimen de l'architecture naturelle. Puis,
entre ces basaltes serpentaient de longues coulées de laves refroidies,
incrustées de raies bitumineuses, et, par places, s'étendaient
de larges tapis de soufre. Un jour plus puissant, entrant par le
cratère supérieur, inondait d'une vague clarté toutes ces déjections
volcaniques, à jamais ensevelies au sein de la montagne éteinte.
Cependant, notre marche ascensionnelle fut bientôt arrêtée, à une
hauteur de deux cent cinquante pieds environ, par d'infranchissables
obstacles. La voussure intérieure revenait en surplomb, et la montée
dut se changer en promenade circulaire. A ce dernier plan, le règne
végétal commençait à lutter avec le règne minéral. Quelques arbustes
et même certains arbres sortaient des anfractuosités de la paroi. Je
reconnus des euphorbes qui laissaient couler leur suc caustique. Des
héliotropes, très-inhabiles à justifier leur nom, puisque les rayons
solaires n'arrivaient jamais jusqu'à eux, penchaient tristement leurs
grappes de fleurs aux couleurs et aux parfums à demi-passés. Ça et
là, quelques chrysanthèmes poussaient timidement au pied d'aloès à
longues feuilles tristes et maladifs. Mais, entre les coulées de laves,
j'aperçus de petites violettes, encore parfumées d'une légère odeur, et
j'avoue que je les respirai avec délices. Le parfum, c'est l'âme de la
fleur, et les fleurs de la mer, ces splendides hydrophytes, n'ont pas
d'âme!
Nous étions arrivés au pied d'un bouquet de dragonniers robustes, qui
écartaient les roches sous l'effort de leurs musculeuses racines, quand
Ned Land s'écria:
«Ah! monsieur, une ruche!
--Une ruche! répliquai-je, en faisant un geste de parfaite incrédulité.
--Oui! une ruche, répéta le Canadien, et des abeilles qui bourdonnent
autour.»
Je m'approchai et je dus me rendre à l'évidence. Il y avait là, à
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