--Et s'il ajoute que cette offre qu'il vous fait aujourd'hui, il ne la
renouvellera pas plus tard, accepterez-vous?»
Je ne répondis pas.
«Et qu'en pense l'ami Conseil? demanda Ned Land.
--L'ami Conseil, répondit tranquillement ce digne garçon, l'ami Conseil
n'a rien à dire. Il est absolument désintéressé dans la question.
Ainsi que son maître, ainsi que son camarade Ned, il est célibataire.
Ni femme, ni parents, ni enfants ne l'attendent au pays. Il est au
service de monsieur, il pense comme monsieur, il parle comme monsieur,
et, à son grand regret, on ne doit pas compter sur lui pour faire une
majorité. Deux personnes seulement sont en présence: monsieur d'un
côté, Ned Land de l'autre. Cela dit, l'ami Conseil écoute, et il est
prêt à marquer les points.»
Je ne pus m'empêcher de sourire, à voir Conseil annihiler si
complétement sa personnalité. Au fond, le Canadien devait être enchanté
de ne pas l'avoir contre lui.
«Alors, monsieur, dit Ned Land, puisque Conseil n'existe pas, ne
discutons qu'entre nous deux. J'ai parlé, vous m'avez entendu.
Qu'avez-vous à répondre?»
Il fallait évidemment conclure, et les faux-fuyants me répugnaient.
«Ami Ned, dis-je, voici ma réponse. Vous avez raison contre moi, et mes
arguments ne peuvent tenir devant les vôtres. Il ne faut pas compter
sur la bonne volonté du capitaine Nemo. La prudence la plus vulgaire
lui défend de nous mettre en liberté. Par contre, la prudence veut que
nous profitions de la première occasion de quitter le -Nautilus-.
--Bien, monsieur Aronnax, voilà qui est sagement parlé.
--Seulement, dis-je, une observation, une seule. Il faut que l'occasion
soit sérieuse. Il faut que notre première tentative de fuite réussisse;
car si elle avorte, nous ne retrouverons pas l'occasion de la
reprendre, et le capitaine Nemo ne nous pardonnera pas.
--Tout cela est juste, répondit le Canadien. Mais votre observation
s'applique à toute tentative de fuite, qu'elle ait lieu dans deux ans
ou dans deux jours. Donc, la question est toujours celle-ci: si une
occasion favorable se présente, il faut la saisir.
--D'accord. Et maintenant, me direz-vous, Ned, ce que vous entendez par
une occasion favorable?
--Ce serait celle qui, par une nuit sombre, amènerait le -Nautilus- à
peu de distance d'une côte européenne.
--Et vous tenteriez de vous sauver à la nage?
--Oui, si nous étions suffisamment rapprochés d'un rivage, et si le
navire flottait à la surface. Non, si nous étions éloignés, et si le
navire naviguait sous les eaux.
--Et dans ce cas?
--Dans ce cas, je chercherais à m'emparer du canot. Je sais comment
il se manœuvre. Nous nous introduirions à l'intérieur, et les boulons
enlevés, nous remonterions à la surface, sans même que le timonier,
placé à l'avant, s'aperçût de notre fuite.
--Bien, Ned. Épiez donc cette occasion; mais n'oubliez pas qu'un échec
nous perdrait.
--Je ne l'oublierai pas, monsieur.
--Et maintenant, Ned, voulez-vous connaître toute ma pensée sur votre
projet?
--Volontiers, monsieur Aronnax.
--Eh bien, je pense,--je ne dis pas j'espère,--je pense que cette
occasion favorable ne se présentera pas.
--Pourquoi cela?
--Parce que le capitaine Nemo ne peut se dissimuler que nous n'avons
pas renoncé à l'espoir de recouvrer notre liberté, et qu'il se tiendra
sur ses gardes, surtout dans les mers et en vue des côtes européennes.
--Je suis de l'avis de monsieur, dit Conseil.
--Nous verrons bien, répondit Ned Land, qui secouait la tête d'un air
déterminé.
--Et maintenant, Ned Land, ajoutai-je, restons-en là. Plus un mot sur
tout ceci. Le jour où vous serez prêt, vous nous préviendrez et nous
vous suivrons. Je m'en rapporte complétement à vous.»
Cette conversation, qui devait avoir plus tard de si graves
conséquences, se termina ainsi. Je dois dire maintenant que les faits
semblèrent confirmer mes prévisions au grand désespoir du Canadien.
Le capitaine Nemo se défiait-il de nous dans ces mers fréquentées,
ou voulait-il seulement se dérober à la vue des nombreux navires de
toutes nations qui sillonnent la Méditerranée? Je l'ignore, mais il se
maintint le plus souvent entre deux eaux et au large des côtes. Ou le
-Nautilus- émergeait, ne laissant passer que la cage du timonier, ou
il s'en allait à de grandes profondeurs, car entre l'archipel grec et
l'Asie Mineure nous ne trouvions pas le fond par deux mille mètres.
Aussi, je n'eus connaissance de l'île de Carpathos, l'une des Sporades,
que par ce vers de Virgile que le capitaine Nemo me cita, en posant son
doigt sur un point du planisphère:
Est in Carpathio Neptuni gurgite vates
Cæruleus Proteus...
C'était, en effet, l'antique séjour de Protée, le vieux pasteur des
troupeaux de Neptune, maintenant l'île de Scarpanto, située entre
Rhodes et la Crète. Je n'en vis que les soubassements granitiques à
travers la vitre du salon.
Le lendemain, 14 février, je résolus d'employer quelques heures à
étudier les poissons de l'Archipel; mais par un motif quelconque, les
panneaux demeurèrent hermétiquement fermés. En relevant la direction
du -Nautilus-, je remarquai qu'il marchait vers Candie, l'ancienne île
de Crète. Au moment où je m'étais embarqué sur l'-Abraham-Lincoln-,
cette île venait de s'insurger tout entière contre le despotisme turc.
Mais ce qu'était devenu cette insurrection depuis cette époque, je
l'ignorais absolument, et ce n'était pas le capitaine Nemo, privé de
toute communication avec la terre, qui aurait pu me l'apprendre.
Je ne fis donc aucune allusion à cet événement, lorsque, le soir,
je me trouvai seul avec lui dans le salon. D'ailleurs, il me sembla
taciturne, préoccupé. Puis, contrairement à ses habitudes, il ordonna
d'ouvrir les deux panneaux du salon, et, allant de l'un à l'autre, il
observa attentivement la masse des eaux. Dans quel but? je ne pouvais
le deviner, et, de mon côté, j'employai mon temps à étudier les
poissons qui passaient devant mes yeux.
Entre autres, je remarquai ces gobies aphyses, citées par Aristote et
vulgairement connues sous le nom de «loches de mer,» que l'on rencontre
particulièrement dans les eaux salées avoisinant le delta du Nil.
Près d'elles se déroulaient des pagres à demi phosphorescents, sortes
de spares que les Égyptiens rangeaient parmi les animaux sacrés, et
dont l'arrivée dans les eaux du fleuve, dont elles annonçaient le
fécond débordement, était fêtée par des cérémonies religieuses. Je
notai également des cheilines longues de trois décimètres, poissons
osseux à écailles transparentes, dont la couleur livide est mélangée
de taches rouges; ce sont de grands mangeurs de végétaux marins, ce
qui leur donne un goût exquis; aussi ces cheilines étaient-elles
très-recherchées des gourmets de l'ancienne Rome, et leurs entrailles,
accommodées avec des laites de murènes, des cervelles de paons et des
langues de phénicoptères, composaient ce plat divin qui ravissait
Vitellius.
Un autre habitant de ces mers attira mon attention et ramena dans mon
esprit tous les souvenirs de l'antiquité. Ce fut le rémora qui voyage
attaché au ventre des requins; au dire des anciens, ce petit poisson,
accroché à la carène d'un navire, pouvait l'arrêter dans sa marche,
et l'un d'eux, retenant le vaisseau d'Antoine pendant la bataille
d'Actium, facilita ainsi la victoire d'Auguste. A quoi tiennent les
destinées des nations! J'observai également d'admirables anthias qui
appartiennent à l'ordre des lutjans, poissons sacrés pour les Grecs qui
leur attribuaient le pouvoir de chasser les monstres marins des eaux
qu'ils fréquentaient; leur nom signifie -fleur-, et ils le justifiaient
par leurs couleurs chatoyantes, leurs nuances comprises dans la gamme
du rouge depuis la pâleur du rose jusqu'à l'éclat du rubis, et les
fugitifs reflets qui moiraient leur nageoire dorsale. Mes yeux ne
pouvaient se détacher de ces merveilles de la mer, quand ils furent
frappés soudain par une apparition inattendue.
Au milieu des eaux, un homme apparut, un plongeur portant à sa
ceinture une bourse de cuir. Ce n'était pas un corps abandonné aux
flots. C'était un homme vivant qui nageait d'une main vigoureuse,
disparaissant parfois pour aller respirer à la surface et replongeant
aussitôt.
Je me retournai vers le capitaine Nemo, et d'une voix émue:
«Un homme! un naufragé! m'écriai-je. Il faut le sauver à tout prix!»
Le capitaine ne me répondit pas et vint s'appuyer à la vitre.
L'homme s'était rapproché, et, la face collée au panneau, il nous
regardait.
A ma profonde stupéfaction, le capitaine Nemo lui fit un signe. Le
plongeur lui répondit de la main, remonta immédiatement vers la surface
de la mer, et ne reparut plus.
«Ne vous inquiétez pas, me dit le capitaine. C'est Nicolas, du cap
Matapan, surnommé le Pesce. Il est bien connu dans toutes les Cyclades.
Un hardi plongeur! L'eau est son élément, et il y vit plus que sur
terre, allant sans cesse d'une île à l'autre et jusqu'à la Crète.
--Vous le connaissez, capitaine?
--Pourquoi pas, monsieur Aronnax?»
Cela dit, le capitaine Nemo se dirigea vers un meuble placé près du
panneau gauche du salon. Près de ce meuble, je vis un coffre cerclé de
fer, dont le couvercle portait sur une plaque de cuivre le chiffre du
Nautilus, avec sa devise -Mobilis in mobile-.
En ce moment, le capitaine, sans se préoccuper de ma présence, ouvrit
le meuble, sorte de coffre-fort qui renfermait un grand nombre de
lingots.
C'étaient des lingots d'or. D'où venait ce précieux métal qui
représentait une somme énorme? Où le capitaine recueillait-il cet or,
et qu'allait-il faire de celui-ci?
Je ne prononçai pas un mot. Je regardai. Le capitaine Nemo prit un à un
ces lingots et les rangea méthodiquement dans le coffre qu'il remplit
entièrement. J'estimai qu'il contenait alors plus de mille kilogrammes
d'or, c'est-à-dire près de cinq millions de francs.
Le coffre fut solidement fermé, et le capitaine écrivit sur son
couvercle une adresse en caractères qui devaient appartenir au grec
moderne.
Ceci fait, le capitaine Nemo pressa un bouton dont le fil correspondait
avec le poste de l'équipage. Quatre hommes parurent, et non sans peine
ils poussèrent le coffre hors du salon. Puis, j'entendis qu'ils le
hissaient au moyen de palans sur l'escalier de fer.
En ce moment, le capitaine Nemo se tourna vers moi:
«Et vous disiez, monsieur le professeur? me demanda-t-il.
--Je ne disais rien, capitaine.
--Alors, monsieur, vous me permettrez de vous souhaiter le bon soir.»
Et sur ce, le capitaine Nemo quitta le salon.
Je rentrai dans ma chambre très-intrigué, on le conçoit. J'essayai
vainement de dormir. Je cherchais une relation entre l'apparition de
ce plongeur et ce coffre rempli d'or. Bientôt, je sentis à certains
mouvements de roulis et de tangage, que le -Nautilus- quittant les
couches inférieures revenait à la surface des eaux.
Puis, j'entendis un bruit de pas sur la plate-forme. Je compris que
l'on détachait le canot, qu'on le lançait à la mer. Il heurta un
instant les flancs du -Nautilus-, et tout bruit cessa.
Deux heures après, le même bruit, les mêmes allées et venues se
reproduisaient. L'embarcation, hissée à bord, était rajustée dans son
alvéole, et le -Nautilus- se replongeait sous les flots.
Ainsi donc, ces millions avaient été transportés à leur adresse. Sur
quel point du continent? Quel était le correspondant du capitaine Nemo?
Le lendemain, je racontai à Conseil et au Canadien les événements de
cette nuit, qui surexcitaient ma curiosité au plus haut point. Mes
compagnons ne furent pas moins surpris que moi.
«Mais où prend-il ces millions?» demanda Ned Land.
A cela, pas de réponse possible. Je me rendis au salon après avoir
déjeuné, et je me mis au travail. Jusqu'à cinq heures du soir, je
rédigeai mes notes. En ce moment,--devais-je l'attribuer à une
disposition personnelle,--je sentis une chaleur extrême, et je dus
enlever mon vêtement de byssus. Effet incompréhensible, car nous
n'étions pas sous de hautes latitudes, et d'ailleurs le -Nautilus-,
immergé, ne devait éprouver aucune élévation de température. Je
regardai le manomètre. Il marquait une profondeur de soixante pieds, à
laquelle la chaleur atmosphérique n'aurait pu atteindre.
Je continuai mon travail, mais la température s'éleva au point de
devenir intolérable.
«Est-ce que le feu serait à bord?» me demandai-je.
J'allais quitter le salon, quand le capitaine Nemo entra. Il s'approcha
du thermomètre, le consulta, et se retournant vers moi:
«Quarante-deux degrés, dit-il.
[Illustration: Le capitaine Nemo ouvrit le meuble. (Page 262.)]
--Je m'en aperçois, capitaine, répondis-je, et pour peu que cette
chaleur augmente, nous ne pourrons la supporter.
--Oh! monsieur le professeur, cette chaleur n'augmentera que si nous le
voulons bien.
--Vous pouvez donc la modérer à votre gré?
--Non, mais je puis m'éloigner du foyer qui la produit.
--Elle est donc extérieure?
--Sans doute. Nous flottons dans un courant d'eau bouillante.
--Est-il possible? m'écriai-je.
--Regardez.»
Les panneaux s'ouvrirent, et je vis la mer entièrement blanche autour
du -Nautilus-. Une fumée de vapeurs sulfureuses se déroulait au milieu
des flots qui bouillonnaient comme l'eau d'une chaudière. J'appuyai
ma main sur une des vitres, mais la chaleur était telle que je dus la
retirer.
[Illustration]
«Où sommes-nous? demandai-je.
--Près de l'île Santorin, monsieur le professeur, me répondit le
capitaine, et précisément dans ce canal qui sépare Néa-Kamenni de Paléa
Kamenni. J'ai voulu vous donner le curieux spectacle d'une éruption
sous-marine.
--Je croyais, dis-je, que la formation de ces îles nouvelles était
terminée.
--Rien n'est jamais terminé dans les parages volcaniques, répondit
le capitaine Nemo, et le globe y est toujours travaillé par les feux
souterrains. Déjà, en l'an dix-neuf de notre ère, suivant Cassiodore
et Pline, une île nouvelle, Théia la divine, apparut à la place même
où se sont récemment formés ces îlots. Puis, elle s'abîma sous les
flots, pour se remontrer en l'an soixante-neuf et s'abîmer encore une
fois. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le travail plutonien
fut suspendu. Mais, le 3 février 1866, un nouvel îlot, qu'on nomma
l'îlot de George, émergea au milieu des vapeurs sulfureuses, près de
Néa-Kamenni, et s'y souda, le 6 du même mois. Sept jours après, le 13
février, l'îlot Aphroessa parut, laissant entre Néa-Kamenni et lui
un canal de dix mètres. J'étais dans ces mers quand le phénomène se
produisit, et j'ai pu en observer toutes les phases. L'îlot Aphroessa,
de forme arrondie, mesurait trois cents pieds de diamètre sur trente
pieds de hauteur. Il se composait de laves noires et vitreuses, mêlées
de fragments feldspathiques. Enfin, le 10 mars, un îlot plus petit,
appelé Réka, se montra près de Néa-Kamenni, et depuis lors, ces trois
îlots, soudés ensemble, ne forment plus qu'une seule et même île.
--Et le canal où nous sommes en ce moment? demandai-je.
--Le voici, répondit le capitaine Nemo, en me montrant une carte de
l'Archipel. Vous voyez que j'y ai porté les nouveaux îlots.
--Mais ce canal se comblera un jour?
--C'est probable, monsieur Aronnax, car, depuis 1866, huit petits îlots
de lave ont surgi en face du port Saint-Nicolas de Paléa-Kamenni. Il
est donc évident que Néa et Paléa se réuniront dans un temps rapproché.
Si, au milieu du Pacifique, ce sont les infusoires qui forment les
continents, ici, ce sont les phénomènes éruptifs. Voyez, monsieur,
voyez le travail qui s'accomplit sous ces flots.»
Je revins vers la vitre. Le -Nautilus- ne marchait plus. La chaleur
devenait intolérable. De blanche qu'elle était, la mer se faisait
rouge, coloration due à la présence d'un sel de fer. Malgré
l'hermétique fermeture du salon, une odeur sulfureuse insupportable se
dégageait, et j'apercevais des flammes écarlates dont la vivacité tuait
l'éclat de l'électricité.
J'étais en nage, j'étouffais, j'allais cuire. Oui, en vérité, je me
sentais cuire!
«On ne peut rester plus longtemps dans cette eau bouillante, dis-je au
capitaine.
--Non, ce ne serait pas prudent,» répondit l'impassible Nemo.
Un ordre fut donné. Le -Nautilus- vira de bord et s'éloigna de cette
fournaise qu'il ne pouvait impunément braver. Un quart d'heure plus
tard, nous respirions à la surface des flots.
La pensée me vint alors que si Ned Land avait choisi ces parages pour
effectuer notre fuite, nous ne serions pas sortis vivants de cette mer
de feu.
Le lendemain, 16 février, nous quittions ce bassin qui, entre Rhodes
et Alexandrie, compte des profondeurs de trois mille mètres, et le
-Nautilus-, passant au large de Cerigo, abandonnait l'archipel grec,
après avoir doublé le cap Matapan.
CHAPITRE VII
LA MÉDITERRANÉE EN QUARANTE-HUIT HEURES.
La Méditerranée, la mer bleue par excellence, «la grande mer» des
Hébreux, la «mer» des Grecs, le «mare nostrum» des Romains, bordée
d'orangers, d'aloës, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum
des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d'un air pur et
transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est
un véritable champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore
l'empire du monde. C'est là, sur ses rivages et sur ses eaux, dit
Michelet, que l'homme se retrempe dans l'un des plus puissants climats
du globe.
Mais si beau qu'il soit, je n'ai pu prendre qu'un aperçu rapide de ce
bassin, dont la superficie couvre deux millions de kilomètres carrés.
Les connaissances personnelles du capitaine Nemo me firent même défaut,
car l'énigmatique personnage ne parut pas une seule fois pendant cette
traversée à grande vitesse. J'estime à six cents lieues environ le
chemin que le -Nautilus- parcourut sous les flots de cette mer, et ce
voyage, il l'accomplit en deux fois vingt-quatre heures. Partis le
matin du 16 février des parages de la Grèce, le 18, au soleil levant,
nous avions franchi le détroit de Gibraltar.
Il fut évident pour moi que cette Méditerranée, resserrée au milieu
de ces terres qu'il voulait fuir, déplaisait au capitaine Nemo.
Ses flots et ses brises lui rapportaient trop de souvenirs, sinon
trop de regrets. Il n'avait plus ici cette liberté d'allures, cette
indépendance de manœuvres que lui laissaient les océans, et son
-Nautilus- se sentait à l'étroit entre ces rivages rapprochés de
l'Afrique et de l'Europe.
Aussi, notre vitesse fut-elle de vingt-cinq milles à l'heure, soit
douze lieues de quatre kilomètres. Il va sans dire que Ned Land, à
son grand ennui, dut renoncer à ses projets de fuite. Il ne pouvait
se servir du canot entraîné à raison de douze à treize mètres par
seconde. Quitter le -Nautilus- dans ces conditions, c'eût été sauter
d'un train marchant avec cette rapidité, manœuvre imprudente s'il en
fut. D'ailleurs, notre appareil ne remontait que la nuit à la surface
des flots, afin de renouveler sa provision d'air, et il se dirigeait
seulement suivant les indications de la boussole et les relèvements du
loch.
Je ne vis donc de l'intérieur de cette Méditerranée que ce que le
voyageur d'un express aperçoit du paysage qui fuit devant ses yeux,
c'est-à-dire les horizons lointains, et non les premiers plans qui
passent comme un éclair. Cependant, Conseil et moi, nous pûmes observer
quelques-uns de ces poissons méditerranéens, que la puissance de leurs
nageoires maintenait quelques instants dans les eaux du -Nautilus-.
Nous restions à l'affût devant les vitres du salon, et nos notes me
permettent de refaire en quelques mots l'ichtyologie de cette mer.
Des divers poissons qui l'habitent, j'ai vu les uns, entrevu les
autres, sans parler de ceux que la vitesse du -Nautilus- déroba à
mes yeux. Qu'il me soit donc permis de les classer d'après cette
classification fantaisiste. Elle rendra mieux mes rapides observations.
Au milieu de la masse des eaux vivement éclairées par les nappes
électriques, serpentaient quelques-unes de ces lamproies longues d'un
mètre, qui sont communes à presque tous les climats. Des oxyrhinques,
sortes de raies, larges de cinq pieds, au ventre blanc, au dos
gris cendré et tacheté, se développaient comme de vastes châles
emportés par les courants. D'autres raies passaient si vite que je
ne pouvais reconnaître si elles méritaient ce nom d'aigles qui leur
fut donné par les Grecs, ou ces qualifications de rat, de crapaud
et de chauve-souris, dont les pêcheurs modernes les ont affublées.
Des squales-milandres, longs de douze pieds et particulièrement
redoutés des plongeurs, luttaient de rapidité entre eux. Des renards
marins, longs de huit pieds et doués d'une extrême finesse d'odorat,
apparaissaient comme de grandes ombres bleuâtres. Des dorades, du
genre spare, dont quelques-unes mesuraient jusqu'à treize décimètres,
se montraient dans leur vêtement d'argent et d'azur entouré de
bandelettes, qui tranchait sur le ton sombre de leurs nageoires;
poissons consacrés à Vénus, et dont l'œil est enchâssé dans un sourcil
d'or; espèce précieuse, amie de toutes les eaux, douces ou salées,
habitant les fleuves, les lacs et les océans, vivant sous tous les
climats, supportant toutes les températures, et dont la race, qui
remonte aux époques géologiques de la terre, a conservé toute sa beauté
des premiers jours. Des esturgeons magnifiques, longs de neuf à dix
mètres, animaux de grande marche, heurtaient d'une queue puissante
la vitre des panneaux, montrant leur dos bleuâtre à petites taches
brunes; ils ressemblent aux squales dont ils n'égalent pas la force,
et se rencontrent dans toutes les mers; au printemps, ils aiment à
remonter les grands fleuves, à lutter contre les courants du Volga,
du Danube, du Pô, du Rhin, de la Loire, de l'Oder, et se nourrissent
de harengs, de maquereaux, de saumons et de gades; bien qu'ils
appartiennent à la classe des cartilagineux, ils sont délicats; on les
mange frais, séchés, marinés ou salés, et, autrefois, on les portait
triomphalement sur la table des Lucullus. Mais de ces divers habitants
de la Méditerranée, ceux que je pus observer le plus utilement,
lorsque le -Nautilus- se rapprochait de la surface, appartenaient
au soixante-troisième genre des poissons osseux. C'étaient des
scombres-thons, au dos bleu-noir, au ventre cuirassé d'argent, et dont
les rayons dorsaux jettent des lueurs d'or. Ils ont la réputation de
suivre la marche des navires dont ils recherchent l'ombre fraîche
sous les feux du ciel tropical, et ils ne la démentirent pas en
accompagnant le -Nautilus- comme ils accompagnèrent autrefois les
vaisseaux de Lapérouse. Pendant de longues heures, ils luttèrent de
vitesse avec notre appareil. Je ne pouvais me lasser d'admirer ces
animaux véritablement taillés pour la course, leur tête petite, leur
corps lisse et fusiforme qui chez quelques-uns dépassait trois mètres,
leurs pectorales douées d'une remarquable vigueur et leurs caudales
fourchues. Ils nageaient en triangle, comme certaines troupes d'oiseaux
dont ils égalaient la rapidité, ce qui faisait dire aux anciens que la
géométrie et la stratégie leur étaient familières. Et cependant ils
n'échappent point aux poursuites des Provençaux, qui les estiment comme
les estimaient les habitants de la Propontide et de l'Italie, et c'est
en aveugles, en étourdis, que ces précieux animaux vont se jeter et
périr par milliers dans les madragues marseillaises.
Je citerai, pour mémoire seulement, ceux des poissons méditerranéens
que Conseil ou moi nous ne fîmes qu'entrevoir. C'étaient des
gymnotes-fierasfers blanchâtres qui passaient comme d'insaisissables
vapeurs, des murènes-congres, serpents de trois à quatre mètres
enjolivés de vert, de bleu et de jaune, des gades-merlus, longs
de trois pieds, dont le foie formait un morceau délicat, des
cœpoles-ténias qui flottaient comme de fines algues, des trygles que
les poëtes appellent poissons-lyres et les marins poissons-siffleurs,
et dont le museau est orné de deux lames triangulaires et dentelées
qui figurent l'instrument du vieil Homère, des trygles-hirondelles,
nageant avec la rapidité de l'oiseau dont ils ont pris le nom, des
holocentres-mérons, à tête rouge, dont la nageoire dorsale est garnie
de filaments, des aloses agrémentées de taches noires, grises, brunes,
bleues, jaunes, vertes, qui sont sensibles à la voix argentine des
clochettes, et de splendides turbots, ces faisans de la mer, sortes de
losanges à nageoires jaunâtres, pointillés de brun, et dont le côté
supérieur, le côté gauche, est généralement marbré de brun et de jaune,
enfin des troupes d'admirables mulles-rougets, véritables paradisiers
de l'Océan, que les Romains payaient jusqu'à dix mille sesterces la
pièce, et qu'ils faisaient mourir sur leur table, pour suivre d'un œil
cruel leurs changements de couleurs depuis le rouge cinabre de la vie
jusqu'au blanc pâle de la mort.
Et si je ne pus observer ni miralets, ni balistes, ni tétrodons, ni
hippocampes, ni jouans, ni centrisques, ni blennies, ni surmulets,
ni labres, ni éperlans, ni exocets, ni anchois, ni pagels, ni
bogues, ni orphes, ni tous ces principaux représentants de l'ordre
des pleuronectes, les limandes, les flez, les plies, les soles, les
carrelets, communs à l'Atlantique et à la Méditerranée, il faut en
accuser la vertigineuse vitesse qui emportait le -Nautilus- à travers
ces eaux opulentes.
Quant aux mammifères marins, je crois avoir reconnu en passant à
l'ouvert de l'Adriatique, deux ou trois cachalots, munis d'une nageoire
dorsale du genre des physétères, quelques dauphins du genre des
globicéphales, spéciaux à la Méditerranée et dont la partie antérieure
de la tête est zébrée de petites lignes claires, et aussi une douzaine
de phoques au ventre blanc, au pelage noir, connus sous le nom de
moines et qui ont absolument l'air de Dominicains longs de trois mètres.
Pour sa part, Conseil croit avoir aperçu une tortue large de six
pieds, ornée de trois arêtes saillantes dirigées longitudinalement.
Je regrettai de ne pas avoir vu ce reptile, car, à la description que
m'en fit Conseil, je crus reconnaître le luth qui forme une espèce
assez rare. Je ne remarquai, pour mon compte, que quelques cacouannes à
carapace allongée.
Quant aux zoophytes, je pus admirer, pendant quelques instants, une
admirable galéolaire orangée qui s'accrocha à la vitre du panneau
de bâbord; c'était un long filament tenu, s'arborisant en branches
infinies et terminée par la plus fine dentelle qu'eussent jamais
filée les rivales d'Arachné. Je ne pus, malheureusement, pêcher cet
admirable échantillon, et aucun autre zoophyte méditerranéen ne se
fût sans doute offert à mes regards, si le -Nautilus-, dans la soirée
du 16, n'eût singulièrement ralenti sa vitesse. Voici dans quelles
circonstances.
Nous passions alors entre la Sicile et la côte de Tunis. Dans cet
espace resserré entre le cap Bon et le détroit de Messine, le fond
de la mer remonte presque subitement. Là s'est formée une véritable
crête sur laquelle il ne reste que dix-sept mètres d'eau, tandis que
de chaque côté la profondeur est de cent soixante-dix mètres. Le
-Nautilus- dut donc manœuvrer prudemment à fin de ne pas se heurter
contre cette barrière sous-marine.
Je montrai à Conseil, sur la carte de la Méditerranée, l'emplacement
qu'occupait ce long récif.
«Mais, n'en déplaise à monsieur, fit observer Conseil, c'est comme un
isthme véritable qui réunit l'Europe à l'Afrique.
--Oui, mon garçon, répondis-je, il barre en entier le détroit de
Lybie, et les sondages de Smith ont prouvé que les continents étaient
autrefois réunis entre le cap Boco et le cap Furina.
--Je le crois volontiers, dit Conseil.
--J'ajouterai, repris-je, qu'une barrière semblable existe entre
Gibraltar et Ceuta, qui, aux temps géologiques, fermait complétement la
Méditerranée.
--Eh! fit Conseil, si quelque poussée volcanique relevait un jour ces
deux barrières au-dessus des flots!
--Ce n'est guère probable, Conseil.
--Enfin, que monsieur me permette d'achever, si ce phénomène se
produisait, ce serait fâcheux pour monsieur de Lesseps, qui se donne
tant de mal pour percer son isthme!
--J'en conviens, mais, je te le répète, Conseil, ce phénomène ne
se produira pas. La violence des forces souterraines va toujours
diminuant. Les volcans, si nombreux aux premiers jours du monde,
s'éteignent peu à peu; la chaleur interne s'affaiblit, la température
des couches inférieures du globe baisse d'une quantité appréciable par
siècle, et au détriment de notre globe, car cette chaleur, c'est sa vie.
--Cependant, le soleil...
--Le soleil est insuffisant, Conseil. Peut-il rendre la chaleur à un
cadavre?
--Non, que je sache.
--Eh bien, mon ami, la terre sera un jour ce cadavre refroidi. Elle
deviendra inhabitable et sera inhabitée comme la lune, qui depuis
longtemps a perdu sa chaleur vitale.
[Illustration]
--Dans combien de siècles? demanda Conseil.
--Dans quelques centaines de mille ans, mon garçon.
--Alors, répondit Conseil, nous avons le temps d'achever notre voyage,
si toutefois Ned Land ne s'en mêle pas!»
Et Conseil, rassuré, se remit à étudier le haut fond que le Nautilus
rasait de près avec une vitesse modérée.
[Illustration: Le fond était encombré de sinistres épaves. (Page 276.)]
Là, sous un sol rocheux et volcanique, s'épanouissait toute une flore
vivante, des éponges, des holoturies, des cydippes hyalines ornées
de cyrrhes rougeâtres et qui émettaient une légère phosphorescence,
des beroës, vulgairement connus sous le nom de concombres de mer et
baignés dans les miroitements d'un spectre solaire, des comatules
ambulantes, larges d'un mètre, et dont la pourpre rougissait les eaux,
des euryales arborescentes de la plus grande beauté, des pavonacées à
longues tiges, un grand nombre d'oursins comestibles d'espèces variées,
et des actinies vertes au tronc grisâtre, au disque brun, qui se
perdaient dans leur chevelure olivâtre de tentacules.
Conseil s'était occupé plus particulièrement d'observer les mollusques
et les articulés, et bien que la nomenclature en soit un peu aride, je
ne veux pas faire tort à ce brave garçon en omettant ses observations
personnelles.
Dans l'embranchement des mollusques, il cite de nombreux pétoncles
pectiniformes, des spondyles pieds-d'âne qui s'entassaient les uns
sur les autres, des donaces triangulaires, des hyalles tridentées,
à nageoires jaunes et à coquilles transparentes, des pleurobranches
orangés, des œufs pointillés ou semés de points verdâtres, des
aplysies connues aussi sous le nom de lièvres de mer, des dolabelles,
des acères charnus, des ombrelles spéciales à la Méditerranée, des
oreilles de mer dont la coquille produit une nacre très-recherchée,
des pétoncles flammulés, des anomies que les Languedociens, dit-on,
préfèrent aux huîtres, des clovis si chers aux Marseillais, des praïres
doubles, blanches et grasses, quelques-uns de ces clams qui abondent
sur les côtes de l'Amérique du Nord et dont il se fait un débit si
considérable à New-York, des peignes operculaires de couleurs variées,
des lithodonces enfoncées dans leurs trous et dont je goûtais fort le
goût poivré, des vénéricardes sillonnées dont la coquille à sommet
bombé présentait des côtes saillantes, des cynthies hérissées de
tubercules écarlates, des carniaires à pointe recourbée et semblables à
de légères gondoles, des féroles couronnées, des atlantes à coquilles
spiraliformes, des thétys grises, tachetées de blanc et recouvertes de
leur mantille frangée, des éolides semblables à de petites limaces, des
cavolines rampant sur le dos, des auricules et entre autres l'auricule
myosotis, à coquille ovale, des scalaires fauves, des littorines,
des janthures, des cinéraires, des pétricoles, des lamellaires, des
cabochons, des pandores, etc.
Quant aux articulés, Conseil les a, sur ses notes, très-justement
divisés en six classes, dont trois appartiennent au monde marin. Ce
sont les classes des crustacés, des cirrhopodes et des annélides.
Les crustacés se subdivisent en neuf ordres, et le premier de ces
ordres comprend les décapodes, c'est-à-dire les animaux dont la tête et
le thorax sont le plus généralement soudés entre eux, dont l'appareil
buccal est composé de plusieurs paires de membres, et qui possèdent
quatre, cinq ou six paires de pattes thoraciques ou ambulatoires.
Conseil avait suivi la méthode de notre maître Milne Edwards, qui
fait trois sections des décapodes: les brachyoures, les macroures
et les anomoures. Ces noms sont légèrement barbares, mais ils sont
justes et précis. Parmi les macroures, Conseil cite des amathies dont
le front est armé de deux grandes pointes divergentes, l'inachus
scorpion, qui,--je ne sais pourquoi,--symbolisait la sagesse chez
les Grecs, des lambres-masséna, des lambres-spinimanes, probablement
égarés sur ce haut-fond, car d'ordinaire ils vivent à de grandes
profondeurs, des xhantes, des pilumnes, des rhomboïdes, des calappiens
granuleux,--très-faciles à digérer, fait observer Conseil,--des
corystes édentés, des ébalies, des cymopolies, des dorripes laineuses,
etc. Parmi les macroures, subdivisés en cinq familles, les cuirassés,
les fouisseurs, les astaciens, les salicoques et les ochyzopodes, il
cite des langoustes communes, dont la chair est si estimée chez les
femelles, des scyllares-ours ou cigales de mer, des gébies riveraines,
et toutes sortes d'espèces comestibles, mais il ne dit rien de la
subdivision des astaciens qui comprend les homards, car les langoustes
sont les seuls homards de la Méditerranée. Enfin, parmi les anomoures,
il vit des drocines communes, abritées derrière cette coquille
abandonnée dont elles s'emparent, des homoles à front épineux, des
bernard-l'hermite, des porcellanes, etc.
Là s'arrêtait le travail de Conseil. Le temps lui avait manqué pour
compléter la classe des crustacés par l'examen des stomapodes,
des amphipodes, des homopodes, des isopodes, des trilobites, des
branchiapodes, des ostracodes et des entomostracées. Et pour terminer
l'étude des articulés marins, il aurait dû citer la classe des
cyrrhopodes qui renferme les cyclopes, les argules, et la classe
des annélides qu'il n'eût pas manqué de diviser en tubicoles et en
dorsibranches. Mais le -Nautilus-, ayant dépassé le haut fond du
détroit de Libye, reprit dans les eaux plus profondes sa vitesse
accoutumée. Dès lors plus de mollusques, plus d'articulés, plus de
zoophytes. A peine quelques gros poissons qui passaient comme des
ombres.
Pendant la nuit du 16 au 17 février, nous étions entrés dans ce second
bassin méditerranéen, dont les plus grandes profondeurs se trouvent
par trois mille mètres. Le -Nautilus-, sous l'impulsion de son hélice,
glissant sur ses plans inclinés, s'enfonça jusqu'aux dernières couches
de la mer.
Là, à défaut des merveilles naturelles, la masse des eaux offrit à
mes regards bien des scènes émouvantes et terribles. En effet, nous
traversions alors toute cette partie de la Méditerranée si féconde
en sinistres. De la côte algérienne aux rivages de la Provence,
que de navires ont fait naufrage, que de bâtiments ont disparu! La
Méditerranée n'est qu'un lac, comparée aux vastes plaines liquides
du Pacifique, mais c'est un lac capricieux, aux flots changeants,
aujourd'hui propice et caressant pour la frêle tartane qui semble
flotter entre le double outre-mer des eaux et du ciel, demain, rageur,
tourmenté, démonté par les vents, brisant les plus forts navires de ses
lames courtes qui les frappent à coups précipités.
Ainsi, dans cette promenade rapide à travers les couches profondes,
que d'épaves j'aperçus gisant sur le sol, les unes déjà empâtées par
les coraux, les autres revêtues seulement d'une couche de rouille,
des ancres, des canons, des boulets, des garnitures de fer, des
branches d'hélice, des morceaux de machines, des cylindres brisés,
des chaudières défoncées, puis des coques flottant entre deux eaux,
celles-ci droites, celles-là renversées.
De ces navires naufragés, les uns avaient péri par collision, les
autres pour avoir heurté quelque écueil de granit. J'en vis qui avaient
coulé à pic, la mâture droite, le gréement raidi par l'eau. Ils avaient
l'air d'être à l'ancre dans une immense rade foraine et d'attendre
le moment du départ. Lorsque le -Nautilus- passait entre eux et les
enveloppait de ses nappes électriques, il semblait que ces navires
allaient le saluer de leur pavillon et lui envoyer leur numéro d'ordre!
Mais non, rien que le silence et la mort sur ce champ des catastrophes!
J'observai que les fonds méditerranéens étaient plus encombrés de ces
sinistres épaves à mesure que le -Nautilus- se rapprochait du détroit
de Gibraltar. Les côtes d'Afrique et d'Europe se resserrent alors, et
dans cet étroit espace, les rencontres sont fréquentes. Je vis là de
nombreuses carènes de fer, des ruines fantastiques de steamers, les uns
couchés, les autres debout, semblables à des animaux formidables. Un
de ces bateaux aux flancs ouverts, sa cheminée courbée, ses roues dont
il ne restait plus que la monture, son gouvernail séparé de l'étambot
et retenu encore par une chaîne de fer, son tableau d'arrière rongé
par les sels marins, se présentait sous un aspect terrible! Combien
d'existences brisées dans son naufrage! Combien de victimes entraînées
sous les flots! Quelque matelot du bord avait-il survécu pour raconter
ce terrible désastre, ou les flots gardaient-ils encore le secret de
ce sinistre? Je ne sais pourquoi, il me vint à la pensée que ce bateau
enfoui sous la mer pouvait être l'-Atlas-, disparu corps et biens
depuis une vingtaine d'années, et dont on n'a jamais entendu parler!
Ah! quelle sinistre histoire serait à faire que celle de ces fonds
méditerranéens, de ce vaste ossuaire, où tant de richesses se sont
perdues, où tant de victimes ont trouvé la mort!
Cependant, le -Nautilus-, indifférent et rapide, courait à toute hélice
au milieu de ces ruines. Le 18 février, vers trois heures du matin, il
se présentait à l'entrée du détroit de Gibraltar.
Là existent deux courants: un courant supérieur, depuis longtemps
reconnu, qui amène les eaux de l'Océan dans le bassin de la
Méditerranée; puis un contre-courant inférieur, dont le raisonnement
a démontré aujourd'hui l'existence. En effet, la somme des eaux de
la Méditerranée, incessamment accrue par les flots de l'Atlantique
et par les fleuves qui s'y jettent, devrait élever chaque année le
niveau de cette mer, car son évaporation est insuffisante pour rétablir
l'équilibre. Or, il n'en est pas ainsi, et on a dû naturellement
admettre l'existence d'un courant inférieur qui par le détroit de
Gibraltar verse dans le bassin de l'Atlantique le trop plein de la
Méditerranée.
Fait exact, en effet. C'est de ce contre-courant que profita le
-Nautilus-. Il s'avança rapidement par l'étroite passe. Un instant je
pus entrevoir les admirables ruines du temple d'Hercule enfoui, au dire
de Pline et d'Avienus, avec l'île basse qui le supportait, et quelques
minutes plus tard nous flottions sur les flots de l'Atlantique.
CHAPITRE VIII
LA BAIE DE VIGO.
L'Atlantique! vaste étendue d'eau dont la superficie couvre vingt-cinq
millions de milles carrés, longue de neuf mille milles sur une
largeur moyenne de deux mille sept cents. Importante mer presque
ignorée des anciens, sauf peut-être des Carthaginois, ces Hollandais
de l'antiquité, qui dans leurs pérégrinations commerciales suivaient
les côtes ouest de l'Europe et de l'Afrique! Océan dont les rivages
aux sinuosités parallèles embrassent un périmètre immense, arrosé par
les plus grands fleuves du monde, le Saint-Laurent, le Mississipi,
l'Amazone, la Plata, l'Orénoque, le Niger, le Sénégal, l'Elbe, la
Loire, le Rhin, qui lui apportent les eaux des pays les plus civilisés
et des contrées les plus sauvages! Magnifique plaine, incessamment
sillonnée par les navires de toutes les nations, abritée sous tous
les pavillons du monde, et que terminent ces deux pointes terribles,
redoutées des navigateurs, le cap Horn et le cap des Tempêtes!
Le -Nautilus- en brisait les eaux sous le tranchant de son éperon,
après avoir accompli près de dix mille lieues en trois mois et
demi, parcours supérieur à l'un des grands cercles de la terre. Où
allions-nous maintenant, et que nous réservait l'avenir?
Le -Nautilus-, sorti du détroit de Gibraltar, avait pris le large. Il
revint à la surface des flots, et nos promenades quotidiennes sur la
plate-forme nous furent ainsi rendues.
J'y montai aussitôt accompagné de Ned Land et de Conseil. A une
distance de douze milles apparaissait vaguement le cap Saint-Vincent
qui forme la pointe sud-ouest de la péninsule hispanique. Il ventait
un assez fort coup de vent du sud. La mer était grosse, houleuse. Elle
imprimait de violentes secousses de roulis au -Nautilus-. Il était
presque impossible de se maintenir sur la plate-forme que d'énormes
paquets de mer battaient à chaque instant. Nous redescendîmes donc
après avoir humé quelques bouffées d'air.
Je regagnai ma chambre. Conseil revint à sa cabine; mais le Canadien,
l'air assez préoccupé, me suivit. Notre rapide passage à travers la
Méditerranée ne lui avait pas permis de mettre ses projets à exécution,
et il dissimulait peu son désappointement.
Lorsque la porte de ma chambre fut fermée, il s'assit et me regarda
silencieusement.
«Ami Ned, lui dis-je, je vous comprends, mais vous n'avez rien à vous
reprocher. Dans les conditions où naviguait le -Nautilus-, songer à le
quitter eût été de la folie!»
Ned Land ne répondit rien. Ses lèvres serrées, ses sourcils froncés,
indiquaient chez lui la violente obsession d'une idée fixe.
«Voyons, repris-je, rien n'est désespéré encore. Nous remontons la côte
du Portugal. Non loin sont la France, l'Angleterre, où nous trouverions
facilement un refuge. Ah! si le -Nautilus-, sorti du détroit de
Gibraltar, avait mis le cap au sud, s'il nous eût entraînés vers ces
régions où les continents manquent, je partagerais vos inquiétudes.
Mais, nous le savons maintenant, le capitaine Nemo ne fuit pas les mers
civilisées, et dans quelques jours, je crois que vous pourrez agir avec
quelque sécurité.»
Ned Land me regarda plus fixement encore, et desserrant enfin les
lèvres:
«C'est pour ce soir,» dit-il.
Je me redressai subitement. J'étais, je l'avoue, peu préparé à cette
communication. J'aurais voulu répondre au Canadien, mais les mots ne me
vinrent pas.
«Nous étions convenus d'attendre une circonstance, reprit Ned Land. La
circonstance, je la tiens. Ce soir, nous ne serons qu'à quelques milles
de la côte espagnole. La nuit est sombre. Le vent souffle du large.
J'ai votre parole, monsieur Aronnax, et je compte sur vous.»
Comme je me taisais toujours, le Canadien se leva, et se rapprochant de
moi:
«Ce soir, à neuf heures, dit-il. J'ai prévenu Conseil. A ce moment-là,
le capitaine Nemo sera enfermé dans sa chambre et probablement couché.
Ni les mécaniciens, ni les hommes de l'équipage ne peuvent nous voir.
Conseil et moi, nous gagnerons l'escalier central. Vous, monsieur
Aronnax, vous resterez dans la bibliothèque à deux pas de nous,
attendant mon signal. Les avirons, le mât et la voile sont dans le
canot. Je suis même parvenu à y porter quelques provisions. Je me suis
procuré une clef anglaise pour dévisser les écrous qui attachent le
canot à la coque du -Nautilus-. Ainsi tout est prêt. A ce soir.
--La mer est mauvaise, dis-je.
--J'en conviens, répond le Canadien, mais il faut risquer cela. La
liberté vaut qu'on la paye. D'ailleurs, l'embarcation est solide, et
quelques milles avec un vent qui porte ne sont pas une affaire. Qui
sait si demain nous ne serons pas à cent lieues au large? Que les
circonstances nous favorisent, et, entre dix et onze heures, nous
serons débarqués sur quelque point de la terre ferme ou morts. Donc, à
la grâce de Dieu et à ce soir!»
Sur ce mot, le Canadien se retira, me laissant presque abasourdi.
J'avais imaginé que, le cas échéant, j'aurais eu le temps de réfléchir,
de discuter. Mon opiniâtre compagnon ne me le permettait pas. Que lui
aurais-je dit, après tout? Ned Land avait cent fois raison. C'était
presque une circonstance, il en profitait. Pouvais-je revenir sur ma
parole et assumer cette responsabilité de compromettre dans un intérêt
tout personnel l'avenir de mes compagnons? Demain, le capitaine Nemo ne
pouvait-il pas nous entraîner au large de toutes terres?
En ce moment, un sifflement assez fort m'apprit que les réservoirs
se remplissaient, et le -Nautilus- s'enfonça sous les flots de
l'Atlantique.
Je demeurai dans ma chambre. Je voulais éviter le capitaine pour cacher
à ses yeux l'émotion qui me dominait. Triste journée que je passai
ainsi, entre le désir de rentrer en possession de mon libre arbitre et
le regret d'abandonner ce merveilleux -Nautilus-, laissant inachevées
mes études sous-marines! Quitter ainsi cet océan, «mon Atlantique,»
comme je me plaisais à le nommer, sans en avoir observé les dernières
couches, sans lui avoir dérobé ces secrets que m'avaient révélés les
mers des Indes et du Pacifique! Mon roman me tombait des mains dès le
premier volume, mon rêve s'interrompait au plus beau moment! Quelles
heures mauvaises s'écoulèrent ainsi, tantôt me voyant en sûreté, à
terre, avec mes compagnons, tantôt souhaitant, en dépit de ma raison,
que quelque circonstance imprévue empêchât la réalisation des projets
de Ned Land.
Deux fois je vins au salon. Je voulais consulter le compas. Je voulais
voir si la direction du -Nautilus- nous rapprochait, en effet, ou nous
éloignait de la côte. Mais non. Le -Nautilus- se tenait toujours dans
les eaux portugaises. Il pointait au nord en prolongeant les rivages
de l'Océan.
[Illustration: Le temple d'Hercule. (Page 277.)]
Il fallait donc en prendre son parti et se préparer à fuir. Mon bagage
n'était pas lourd. Mes notes, rien de plus.
Quant au capitaine Nemo, je me demandai ce qu'il penserait de notre
évasion, quelles inquiétudes, quels torts peut-être elle lui causerait,
et ce qu'il ferait dans le double cas où elle serait ou révélée ou
manquée! Sans doute je n'avais pas à me plaindre de lui, au contraire.
Jamais hospitalité ne fut plus franche que la sienne. En le quittant,
je ne pouvais être taxé d'ingratitude. Aucun serment ne nous liait
à lui. C'était sur la force des choses seule qu'il comptait et non
sur notre parole pour nous fixer à jamais auprès de lui. Mais cette
prétention hautement avouée de nous retenir éternellement prisonniers à
son bord justifiait toutes nos tentatives.
[Illustration: L'amiral incendia et saborda ses galions. (Page 286.)]
Je n'avais pas revu le capitaine depuis notre visite à l'île de
Santorin. Le hasard devait-il me mettre en sa présence avant notre
départ? Je le désirais et je le craignais tout à la fois. J'écoutai si
je ne l'entendrais pas marcher dans sa chambre contiguë à la mienne.
Aucun bruit ne parvint à mon oreille. Cette chambre devait être déserte.
Alors j'en vins à me demander si cet étrange personnage était à
bord. Depuis cette nuit pendant laquelle le canot avait quitté le
-Nautilus- pour un service mystérieux, mes idées s'étaient, en ce qui
le concerne, légèrement modifiées. Je pensais, bien qu'il eût pu dire,
que le capitaine Nemo devait avoir conservé avec la terre quelques
relations d'une certaine espèce. Ne quittait-il jamais le -Nautilus-?
Des semaines entières s'étaient souvent écoulées sans que je l'eusse
rencontré. Que faisait-il pendant ce temps, et alors que je le croyais
en proie à des accès de misanthropie, n'accomplissait-il pas au loin
quelque acte secret dont la nature m'échappait jusqu'ici?
Toutes ces idées et mille autres m'assaillirent à la fois. Le champ des
conjectures ne peut être qu'infini dans l'étrange situation où nous
sommes. J'éprouvais un malaise insupportable. Cette journée d'attente
me semblait éternelle. Les heures sonnaient trop lentement au gré de
mon impatience.
Mon dîner me fut comme toujours servi dans ma chambre. Je mangeai mal,
étant trop préoccupé. Je quittai la table à sept heures. Cent vingt
minutes,--je les comptais,--me séparaient encore du moment où je devais
rejoindre Ned Land. Mon agitation redoublait. Mon pouls battait avec
violence. Je ne pouvais rester immobile. J'allais et venais, espérant
calmer par le mouvement le trouble de mon esprit. L'idée de succomber
dans notre téméraire entreprise était le moins pénible de mes soucis;
mais à la pensée de voir notre projet découvert avant d'avoir quitté le
-Nautilus-, à la pensée d'être ramené devant le capitaine Nemo irrité,
ou, ce qui eût été pis, contristé de mon abandon, mon cœur palpitait.
Je voulus revoir le salon une dernière fois. Je pris par les coursives,
et j'arrivai dans ce musée où j'avais passé tant d'heures agréables et
utiles. Je regardai toutes ces richesses, tous ces trésors, comme un
homme à la veille d'un éternel exil et qui part pour ne plus revenir.
Ces merveilles de la nature, ces chefs-d'œuvre de l'art, entre lesquels
depuis tant de jours se concentrait ma vie, j'allais les abandonner
pour jamais. J'aurais voulu plonger mes regards par la vitre du
salon à travers les eaux de l'Atlantique; mais les panneaux étaient
hermétiquement fermés et un manteau de tôle me séparait de cet Océan
que je ne connaissais pas encore.
En parcourant ainsi le salon, j'arrivai près de la porte, ménagée
dans le pan coupé, qui s'ouvrait sur la chambre du capitaine. A
mon grand étonnement, cette porte était entre-bâillée. Je reculai
involontairement. Si le capitaine Nemo était dans sa chambre, il
pouvait me voir. Cependant, n'entendant aucun bruit, je m'approchai.
La chambre était déserte. Je poussai la porte. Je fis quelques pas à
l'intérieur. Toujours le même aspect sévère, cénobitique.
En cet instant, quelques eaux-fortes suspendues à la paroi et que je
n'avais pas remarquées pendant ma première visite, frappèrent mes
regards. C'étaient des portraits, des portraits de ces grands hommes
historiques dont l'existence n'a été qu'un perpétuel dévouement à
une grande idée humaine, Kosciusko, le héros tombé au cri de -Finis
Poloniæ-, Botzaris, le Léonidas de la Grèce moderne, O'Connell, le
défenseur de l'Irlande, Washington, le fondateur de l'Union américaine,
Manin, le patriote italien, Lincoln, tombé sous la balle d'un
esclavagiste, et enfin, ce martyr de l'affranchissement de la race
noire, John Brown, suspendu à son gibet, tel que l'a si terriblement
dessiné le crayon de Victor Hugo.
Quel lien existait-il entre ces âmes héroïques et l'âme du capitaine
Nemo? Pouvais-je enfin, de cette réunion de portraits, dégager le
mystère de son existence? Était-il le champion des peuples opprimés,
le libérateur des races esclaves? Avait-il figuré dans les dernières
commotions politiques ou sociales de ce siècle? Avait-il été l'un des
héros de la terrible guerre américaine, guerre lamentable et à jamais
glorieuse?...
Tout à coup l'horloge sonna huit heures. Le battement du premier coup
de marteau sur le timbre m'arracha à mes rêves. Je tressaillis comme si
un œil invisible eût pu plonger au plus secret de mes pensées, et je me
précipitai hors de la chambre.
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