Mais il furent déçus dans leurs espérances. Loin de jouir de la même
latitude que les Hollandais, ils furent, durant tout leur séjour,
entourés d'une surveillance aussi minutieuse que blessante et même
retenus prisonniers.
Si l'ambassadeur obtint de descendre à terre avec sa garde «en armes»,
faveur inouïe dont il n'y avait pas d'exemple, les matelots ne purent
s'écarter en canot. Lorsqu'on leur permit de débarquer, on entoura de
hautes palissades et l'on munit de deux corps de garde cet étroit lieu
de promenade.
Défense d'écrire en Europe par voie de Batavia, défense de s'entretenir
avec les capitaines hollandais, défense à l'ambassadeur de quitter sa
maison, défense... Ce mot résume laconiquement l'accueil peu cordial
des Japonais.
Krusenstern profita de son long séjour en cet endroit pour dégréer
complètement et radouber son navire. Cette opération tirait à sa fin,
lorsque fut annoncée la venue d'un envoyé de l'empereur, d'une dignité
si haute, que, selon l'expression des interprètes, «il osait regarder
les pieds de Sa Majesté impériale.»
Ce personnage commença par refuser les présents du czar, sous prétexte
que l'empereur serait obligé d'en renvoyer d'autres avec une ambassade,
ce qui était contraire aux coutumes du pays; puis il signifia la
défense expresse à tout vaisseau de se présenter dans les ports du
Japon, et la prohibition absolue aux Russes de rien acheter; mais il
déclarait en même temps que les provisions fournies pour le radoub
du vaisseau et les vivres délivrés jusqu'à ce jour seraient payés
aux frais de l'empereur du Japon. En même temps, il s'informa si les
réparations de la -Nadiejeda- étaient bientôt achevées. Krusenstern
comprit à demi-mot et fit hâter les préparatifs du départ.
En vérité, il n'y avait pas lieu de se féliciter d'avoir attendu depuis
le mois d'octobre jusqu'au mois d'avril une pareille réponse! L'un des
résultats que s'était proposés le gouvernement était si peu atteint
qu'aucun navire russe ne pouvait plus aborder dans un port japonais.
Politique étroite et jalouse, qui allait retarder d'un demi-siècle la
prospérité du Japon!
Le 17 avril, la -Nadiejeda- levait l'ancre et commençait une campagne
hydrographique très fructueuse. Seul, La Pérouse avait précédé
Krusenstern dans les mers qui s'étendent entre le Japon et le
continent. Aussi, le navigateur russe désirait-il lier ses recherches
à celles de son prédécesseur et combler les lacunes que celui-ci avait
été forcé de laisser, faute de temps, dans la géographie de ces mers.
«Mon plan, dit Krusenstern, était d'explorer les côtes sud-ouest et
nord-ouest du Japon, de déterminer la position du détroit de Sangar,
auquel les cartes d'Arrowsmith, dans le -Pilote de la mer du Sud-, et
celles de l'atlas du voyage de La Pérouse attribuent cent milles de
largeur, tandis que les Japonais ne lui donnent qu'un mille hollandais;
de relever la côte occidentale d'Ieso, de tâcher de découvrir l'île
Karafouto, indiquée, d'après une carte japonaise, sur quelques cartes
modernes entre Ieso et Saghalien et dont l'existence me paraissait
très probable; d'examiner ce nouveau détroit et de relever entièrement
l'île Saghalien depuis le cap Crillon jusqu'à la côte nord-ouest, d'où,
si j'y trouvais un bon port, j'enverrais ma chaloupe pour vérifier
le passage encore problématique qui sépare la Tartarie de Saghalien;
enfin, d'essayer de passer par un autre canal au nord du détroit de la
Boussole, entre les Kouriles.»
Ce plan si détaillé, Krusenstern allait le réaliser en grande partie.
Seules les reconnaissances de la côte occidentale du Japon et du
détroit de Sangar, ainsi que celles du détroit qui ferme au nord la
Manche de Tarakaï, ne purent être faites par le navigateur russe,
qui laissa, malgré lui, à ses successeurs, le soin de terminer cette
importante opération.
Krusenstern embouqua donc le détroit de Corée, constata pour la
longitude de l'île de Tsus une différence de trente-six minutes entre
son estime et celle de La Pérouse,--différence qui se trouve rectifiée,
chez celui-ci, par les tables de correction de Dagelet, qu'il faut
absolument consulter.
L'explorateur russe se trouva également d'accord avec le marin français
pour remarquer que la déclinaison de l'aiguille aimantée est très peu
sensible dans ces parages.
La position du détroit de Sangar entre Ieso et Niphon étant très
incertaine, Krusenstern tenait à la préciser. La bouche située entre
le cap Sangar, par 41° 16´ 30´´ de latitude et 219° 46´ de longitude,
et le cap de la Nadiejeda au nord, par 41° 25´ 1´´ de latitude et 219°
50´ 30´´ de longitude, n'a pas plus de neuf milles de large. Or, La
Pérouse, qui, ne l'ayant pas reconnue, se fiait à la carte du voyageur
hollandais Vries, lui donnait cent dix milles. C'était une importante
rectification.
Krusenstern n'embouqua pas ce détroit. Il voulait vérifier l'existence
d'une certaine île, Karafouto, Tchoka ou Chicha, placée entre Ieso et
Saghalien sur une carte parue à Saint-Pétersbourg en 1802, et basée
sur celle qu'avait apportée en Russie le japonais Koday. Il remonta
donc, à petite distance, la côte de Ieso, en nomma les principales
indentations, et s'arrêta quelque peu à la pointe septentrionale de
cette île, à l'entrée du détroit de La-Pérouse.
Là, il apprit des Japonais que Saghalien et Karafouto ne font qu'une
seule et même île.
Le 10 mai 1805, en débarquant à Ieso, Krusenstern fut étonné de trouver
la saison aussi peu avancée. Les arbres n'avaient pas de feuilles, il
y avait encore par places une couche épaisse de neige, et l'impression
du voyageur fut qu'il faudrait remonter jusqu'à Arkhangel pour éprouver
à cette époque une température aussi rigoureuse. L'explication de ce
phénomène devait être donnée plus tard, lorsqu'on connaîtrait mieux la
direction du courant glacé qui, sortant du détroit de Behring, longe le
Kamtchatka, les Kouriles et Ieso.
Durant cette courte relâche et pendant celle que Krusenstern fit à
Saghalien, il put observer les Aïnos, peuple qui ne ressemblait en
rien aux Japonais,--du moins à ceux que les relations avec la Chine
avaient modifiés,--et qui devaient posséder Ieso tout entière, avant
que ceux-ci s'y établissent.
«Leur taille, leur physionomie, leur langue, leur manière de
s'habiller, raconte le voyageur, tout prouve qu'ils ont une origine
commune (avec ceux de Saghalien) et qu'ils ne forment qu'une seule
nation. C'est ce qui explique comment le capitaine du vaisseau le
-Castricum-, ayant manqué le détroit de La-Pérouse, put croire, à Aniva
et à Atkis, qu'il était toujours sur la même île. Les Aïnos ont presque
généralement la même taille, qui est depuis cinq pieds deux pouces
jusqu'à cinq pieds quatre pouces au plus. Ils ont le teint brun foncé
et presque noir, la barbe épaisse et touffue, les cheveux noirs et
hérissés, plats et pendants en arrière. Les femmes sont laides; leur
teint aussi foncé que celui des hommes, leurs cheveux noirs peignés
sur le visage, leurs lèvres peintes en bleu et leurs mains tatouées,
cet ensemble, joint à un habillement sale, ne contribue pas à les
rendre agréables. Je dois leur rendre la justice d'ajouter qu'elles
sont très sages et très modestes. Le trait principal du caractère d'un
Aïno est la bonté: elle brille dans tous ses traits et se manifeste
dans toutes ses actions.... L'habillement des Aïnos consiste en général
en peaux de chien et de phoque. J'en ai cependant vu plusieurs qui
portaient une autre sorte d'habit, tout à fait semblable au -parkis-
des Kamtchadales, qui n'est proprement qu'une chemise large, mise
par-dessus les autres vêtements. Les habitants d'Aniva portaient tous
des pelisses; leurs bottes mêmes étaient de peaux de phoque. Les femmes
étaient vêtues des mêmes espèces de peaux.»
Après avoir franchi le détroit de La-Pérouse, Krusenstern s'arrêta à
la baie d'Aniva, dans l'île Saghalien. Le poisson y était si commun,
que deux comptoirs japonais employaient plus de quatre cents Aïnos à le
nettoyer et à le sécher. On ne le pêchait pas avec des filets, on le
puisait avec des seaux pendant le reflux.
Après avoir relevé le golfe Patience, qui n'avait été examiné qu'en
partie par le Hollandais Vries, et au fond duquel se jette un
cours d'eau, qui reçut le nom de Neva, Krusenstern interrompit la
reconnaissance de Saghalien pour relever les Kouriles, dont la position
n'avait été qu'incomplètement déterminée; puis, le 5 juin 1805, il
rentra à Pétropaulowsky, où il débarqua l'ambassadeur et sa suite.
Au mois de juillet, après avoir franchi le détroit de la Nadiejeda
entre Matoua et Rachoua, deux des Kouriles, Krusenstern reprit le
relèvement de la côte orientale de Saghalien, dans les environs du
cap Patience. Les alentours en étaient assez pittoresques, avec leurs
collines tapissées de verdure et d'arbres peu élevés, leur rivage
bordé de buissons. L'intérieur offrait à la vue une ligne uniforme et
monotone de hautes montagnes.
Le navigateur suivit cette côte déserte et sans ports dans toute sa
longueur, jusqu'aux caps Maria et Élisabeth. Entre eux s'enfonce
une grande baie, au fond de laquelle est assis un petit village de
trente-sept maisons, le seul que les Russes eussent aperçu depuis leur
départ de la baie Providence. Il n'était pas habité par des Aïnos, mais
bien par des Tartares, comme on en eut la preuve quelques jours après.
Krusenstern pénétra ensuite dans le canal qui sépare Saghalien de la
Tartarie; mais à peine était-il à cinq milles du milieu de l'ouverture,
que la sonde accusa six brasses seulement. Il ne fallait pas songer
à s'avancer plus loin. Ordre fut donné de mettre en travers, tandis
qu'une embarcation s'éloignait avec la mission de suivre tour à tour
les deux rives, et d'explorer le milieu du canal jusqu'à ce qu'elle ne
trouvât plus que trois brasses. Elle dut lutter contre un courant très
violent, qui rendit cette navigation extrêmement pénible, courant qu'on
attribua, non sans raison, au fleuve Amour, dont l'embouchure n'était
pas éloignée.
Mais la recommandation qui avait été faite à Krusenstern, par le
gouverneur du Kamtchatka, de ne pas s'approcher de la côte de la
Tartarie soumise à la Chine, afin de ne pas éveiller la défiance
soupçonneuse de cette puissance, l'empêcha de pousser plus loin son
travail de relèvement. Passant encore une fois à travers la chaîne des
Kouriles, la -Nadiejeda- rentra à Pétropaulowsky.
Le commandant profita de son séjour en ce port pour faire quelques
réparations indispensables à son bâtiment, et pour rétablir les
monuments du capitaine Clerke, qui avait succédé à Cook dans le
commandement de sa dernière expédition, et de Delisle de La Croyère,
l'astronome français, compagnon de Behring en 1741.
Krusenstern reçut, pendant cette dernière station, une lettre
autographe de l'empereur de Russie, qui, en témoignage de satisfaction
de ses travaux, lui envoyait la décoration de Sainte-Anne.
Le 4 octobre 1805, la -Nadiejeda- reprit enfin la route de l'Europe,
explorant les parages où étaient indiquées, sur les cartes, les îles
douteuses de Rica-de-Plata, Guadalupas, Malabrigos, Saint-Sébastien de
Lobos et San-Juan.
[Illustration: Carte de Tartarie et des Kouriles.]
Krusenstern reconnut les îles Farellon de la carte d'Anson, qui portent
aujourd'hui les noms de Saint-Alexandre, Saint-Augustin et Volcanos,
groupe qui se trouve au sud des Bonin-Sima. Puis, après avoir franchi
le canal de Formose, il entra, le 21 novembre, à Macao.
Il fut très étonné de n'y pas trouver la -Neva-, qui, d'après ses
instructions, devait apporter de Kodiak un chargement de fourrures,
dont le produit serait employé à l'achat de marchandises chinoises.
Krusenstern résolut donc de l'attendre.
[Illustration: Au bruit de la détonation... (Page 212.)]
Macao offrit aux explorateurs l'emblème de la grandeur déchue.
«On y voit, dit la relation, de grandes places bordées de superbes
maisons qui sont entourées de cours et de beaux jardins, et la
plupart vides, le nombre d'habitants portugais étant très diminué.
Les principaux bâtiments sont occupés par les membres des -Loges-
hollandaise et anglaise.... Macao contient à peu près quinze mille
habitants. Les Chinois en forment le plus grand nombre, car il est
rare de voir un Européen dans les rues, excepté les prêtres et les
religieuses. «Nous avons plus de prêtres que de soldats!» me disait
un bourgeois de Macao. Cette plaisanterie était vraie à la lettre. Le
nombre de soldats n'est que de cent cinquante, parmi lesquels on ne
compte pas un seul Européen; ce sont tous des métis de Macao et de
Goa; tous les officiers ne sont pas non plus Européens. Il serait bien
difficile de défendre quatre gros forts avec une si petite garnison.
Sa faiblesse donne lieu aux Chinois, naturellement insolents,
d'accumuler insulte sur insulte.»
Au moment où la -Nadiejeda- allait lever l'ancre, la -Neva- parut
enfin. On était au 3 novembre. Krusenstern remonta, avec elle, jusqu'à
Whampoa, où il vendit avantageusement son chargement de pelleteries,
après de nombreuses et de longues entraves que son attitude ferme,
mais conciliante, ainsi que l'entremise des négociants anglais,
contribuèrent à écarter.
Le 9 février 1806, les deux bâtiments, de nouveau réunis, levèrent
l'ancre et firent route de conserve par le détroit de la Sonde. Au
delà de l'île de Noël, par un temps sombre, ils furent encore une
fois séparés, et ne devaient plus se rejoindre jusqu'à la fin de
la campagne. Le 4 mai, la -Nadiejeda- mouillait dans la baie de
Sainte-Hélène, après cinquante-six jours de navigation depuis le
détroit de la Sonde et soixante-dix-neuf depuis Macao.
«Je ne connais pas de relâche plus convenable que Sainte-Hélène, dit
Krusenstern, pour se rafraîchir après un long voyage. La rade est très
sûre et beaucoup plus commode en tout temps que les baies de la Table
et de Simon, au Cap. L'entrée en est facile, pourvu que l'on se tienne
près de la terre; pour en sortir, il ne faut que lever l'ancre, on est
bientôt au large. On y trouve toute sorte de vivres, surtout des herbes
potagères excellentes. En moins de trois jours, on est abondamment
fourni de tout.»
Parti le 21 avril, Krusenstern passa entre les Shetland et les Orcades,
afin d'éviter la Manche, où il aurait pu rencontrer quelques corsaires
français, et, après une heureuse navigation, il rentra à Cronstadt le 7
août 1806.
Sans être un voyage de premier ordre, comme ceux de Cook et de La
Pérouse, celui de Krusenstern ne manque pas d'intérêt. On ne doit à cet
explorateur aucune grande découverte, mais il a vérifié et rectifié
celles de ses prédécesseurs. Au reste, ce doit être le plus souvent
le rôle des voyageurs du XIXe siècle, qui s'appliquèrent, grâce aux
progrès des sciences, à compléter les travaux de leurs devanciers.
Krusenstern avait emmené, dans son voyage autour du monde, le fils de
l'auteur dramatique bien connu, Kotzebue. Le jeune Othon Kotzebue, qui
était garde-marine à cette époque, n'avait pas tardé à recevoir de
l'avancement. Il était lieutenant de vaisseau lorsque lui fut confié,
en 1815, le commandement d'un brick tout neuf, le -Rurik-, monté par
vingt-sept hommes d'équipage seulement et armé de deux canons, équipé
aux frais du comte de Romantzoff. Il avait pour mission d'explorer les
parties les moins connues de l'Océanie et de se frayer un passage à
travers l'océan Glacial.
Kotzebue quitta le port de Cronstadt le 15 juillet 1815, fit relâche
à Copenhague, puis à Plymouth, et, après une navigation très pénible,
entra, le 22 janvier 1816, dans l'océan Pacifique, en doublant le cap
Horn. Après une relâche à Talcahuano sur la côte chilienne, il reprit
sa route, vit, le 26 mars, l'îlot désert de Salas-y-Gomez, et se
dirigea vers l'île de Pâques, où il comptait recevoir le même accueil
amical que ses prédécesseurs Cook et La Pérouse.
Mais à peine les Russes étaient-ils débarqués au milieu d'une foule
empressée à leur offrir des fruits et des racines, qu'ils se virent
entourés et volés avec une impudence telle, qu'ils durent, pour se
défendre, faire usage de leurs armes et se rembarquer au plus vite,
afin d'échapper à la grêle de pierres dont les naturels les accablaient.
La seule remarque qu'on eut le temps de faire, pendant cette courte
visite, fut que nombre des statues de pierre gigantesques, que Cook et
La Pérouse avaient vues, dessinées et mesurées, avaient été renversées.
Le 16 avril, le capitaine russe parvint à l'île des Chiens, de
Schouten, qu'il nomma île Douteuse, afin de bien marquer la différence
qu'il constatait entre la latitude qui lui était attribuée par les
anciens navigateurs et celle qui résultait de ses propres observations.
Suivant Kotzebue, elle serait située par 14° 50´ de latitude australe
et 138° 47´ de longitude ouest.
Les jours suivants furent découvertes l'île déserte de Romantzoff,--ainsi
appelée en l'honneur du promoteur de l'expédition,--celle de Spiridoff,
avec un lagon au milieu, qui est l'île Oura des Pomotou; puis, ce furent
la chaîne des îlots Vliegen et celle non moins longue des îles
Krusenstern.
Le 28 avril, le -Rurik- se trouvait par le travers de la position
assignée aux îles Bauman. Ce fut en vain qu'on les chercha.
Vraisemblablement, ce groupe était un de ceux qu'on avait déjà visités.
Dès qu'il fut sorti de l'archipel dangereux des Pomotou, Kotzebue
se dirigea vers le groupe d'îles aperçu, en 1788, par Sever, qui,
sans les accoster, leur avait donné le nom de Penrhyn. Le navigateur
détermina par 9° 1´ 35´´ de latitude sud et par 157° 44´ 32´´, la
position centrale de groupes d'îlots semblables aux Pomotou, très bas
et cependant habités.
A la vue du bâtiment, une flottille considérable s'était détachée du
rivage, et les naturels, une branche de palmier à la main, s'avançaient
au bruit cadencé des pagaies qu'accompagnaient sur un mode grave
et mélancolique de nombreux chanteurs. Pour éviter toute surprise,
Kotzebue fit ranger toutes ces pirogues d'un même côté du bâtiment, et
les échanges commencèrent aussitôt, au moyen d'une corde. Ces indigènes
n'eurent à troquer que des morceaux de fer contre des hameçons en
nacre de perle. Ils étaient entièrement nus, sauf un tablier, mais bien
faits et avaient l'air martial.
Tout d'abord bruyants et très animés, les sauvages devinrent bientôt
menaçants. Ils ne déguisèrent plus leurs larcins et répondirent aux
réclamations par les provocations les moins dissimulées. Agitant leurs
lances au-dessus de leurs têtes, ils poussaient des clameurs terribles
et semblaient mutuellement s'exciter à l'attaque.
Lorsque Kotzebue jugea le moment arrivé de mettre un terme à ces
démonstrations hostiles, il fit tirer à poudre un coup de fusil. En un
clin d'œil, les canots furent vides. Au bruit de la détonation, leurs
équipages effrayés s'étaient lancés à l'eau d'un mouvement unanime
quoique non concerté. Bientôt on vit émerger les têtes des plongeurs,
qui, rendus plus calmes par cet avertissement, reprirent les échanges.
Les clous et les morceaux de fer obtenaient le plus vif succès auprès
de cette population, que Kotzebue compare à celle de Nouka-Hiva. S'ils
ne se tatouent pas, ces naturels se sillonnent du moins tout le corps
de larges cicatrices.
Mode remarquable, qui n'avait pas encore été constatée dans les îles
océaniennes, ils avaient pour la plupart des ongles fort longs, et ceux
des chefs de pirogues dépassaient l'extrémité du doigt de trois pouces.
Trente-six embarcations, montées par trois cent soixante hommes,
entouraient alors le bâtiment. Kotzebue, jugeant qu'avec les faibles
ressources dont il disposait, avec l'équipage si peu nombreux du
-Rurik-, toute tentative de descente serait imprudente, remit à la
voile, sans avoir pu réunir plus de documents sur ces sauvages et
belliqueux insulaires.
Continuant sa route vers le Kamtchatka, le navigateur eut connaissance,
le 21 mai, de deux groupes d'îles réunis par une chaîne de récifs de
corail. Il leur donna le nom de Koutousoff et de Souwarow, détermina
leur position et se promit de revenir les visiter. Les naturels,
montés sur des pirogues rapides, s'approchèrent du -Rurik-, et, malgré
les invitations pressantes des Russes, n'osèrent venir à bord. Ils
contemplaient le navire avec étonnement, s'entretenaient non sans une
vivacité singulière qui dénonçait leur intelligence, et jetaient sur le
pont des fruits de pandanus ou de cocotier.
Leurs cheveux noirs et lisses, au milieu desquels étaient piquées
quelques fleurs, les ornements suspendus à leur cou, les vêtements de
nattes qui leur descendaient de la ceinture à mi-jambe, et par-dessus
tout leur air ouvert et affable, distinguaient des habitants des
Penrhyn ces indigènes qui appartenaient à l'archipel des Marshall.
Le 19 juin, le -Rurik- entrait à la Nouvelle-Arkhangel, et, pendant
vingt-huit jours, son équipage s'occupait à le radouber.
Le 15 juillet, Kotzebue remettait à la voile et débarquait cinq jours
plus tard à l'île Behring, dont l'extrémité septentrionale fut fixée à
55° 17´ 18´´ de latitude nord et 194° 6´ 37´´ de longitude ouest.
Les naturels que Kotzebue rencontra dans cette île portaient, comme
ceux de la côte américaine, des vêtements de peau de phoque et
d'intestins de morse. Les lances dont ils se servaient étaient armées
de dents de ces amphibies. Leurs provisions consistaient en chair de
baleine et de phoque enfermée dans des trous creusés en terre. Leurs
cabanes en cuir, très malpropres, exhalaient une épouvantable odeur
d'huile rance. Leurs bateaux étaient en cuir, et ils possédaient des
traîneaux tirés par des chiens.
Leur mode de salutation est assez singulier: on se frotte mutuellement
le nez, puis chacun se passe la main sur le ventre, comme s'il se
félicitait d'avoir avalé quelque bon morceau; enfin, lorsqu'on veut
donner une grande preuve d'affection à quelqu'un, on crache dans ses
mains et l'on en frotte le visage de son ami.
Le capitaine, continuant à suivre la côte américaine vers le nord,
découvrit la baie Chichmareff, l'île Saritcheff, et enfin un golfe
profond, dont l'existence n'avait pas encore été reconnue. A son
extrémité, Kotzebue espérait trouver un canal qui lui permettrait de
gagner les mers polaires, mais cette attente fut trompée. Le navigateur
donna son propre nom à ce golfe, et celui de Krusenstern au cap placé à
l'entrée.
Chassé par la mauvaise saison, le -Rurik- dut gagner Ounalachka le 6
septembre, faire une station de quelques jours à San-Francisco, et
atteindre l'archipel Sandwich, où furent faits des levés importants et
où l'on recueillit des détails très curieux.
En quittant cet archipel, Kotzebue se dirigea vers les îles Souwaroff
et Koutousoff, qu'il avait découvertes quelques mois auparavant. Le
1er janvier 1817, il aperçut l'île Miadi, à laquelle il donna le nom
d'île du Nouvel-An. Quatre jours plus tard, il découvrait une chaîne de
petites îles, basses et boisées, entourées d'une barrière de récifs, à
travers laquelle le navire eut de la peine à se frayer un passage.
Tout d'abord, les naturels s'enfuirent à la vue du lieutenant
Schischmareff, mais ils revinrent bientôt, une branche d'arbre à la
main, criant le mot «aïdara» (ami). L'officier répéta le même mot, leur
fit don de quelques clous, en échange desquels les Russes reçurent les
colliers et les fleurs qui ornaient le cou et la tête des indigènes.
Cet échange de bons procédés détermina le reste des insulaires à se
faire voir. Aussi les démonstrations les plus amicales, les réceptions
aussi enthousiastes que frugales, se continuèrent-elles durant tout le
séjour des Russes dans cet archipel. Un des indigènes, nommé Rarik,
accueillit avec une affabilité toute particulière les Russes, auxquels
il apprit que son île portait le nom d'Otdia, ainsi que toute la chaîne
d'îlots et d'attolls qui s'y rattachent.
Kotzebue, pour reconnaître l'accueil cordial des naturels, leur laissa
un coq et une poule, et planta dans un jardin, qu'il fit préparer,
quantité de graines, espérant qu'elles arriveraient à maturité; mais
il comptait sans les rats, qui pullulaient dans cette île et qui
ravagèrent ses plantations.
Le 6 février, après avoir reçu, d'un chef nommé Languediak, des
renseignements circonstanciés qui lui démontrèrent que ce groupe, à la
population clairsemée, était de formation récente, Kotzebue reprit la
mer, laissant à cet archipel le nom de Romantzoff.
Le lendemain, un groupe de quinze îlots, sur lequel ne furent
rencontrées que trois personnes, dut changer son nom de Eregup pour
celui de Tchitschakoff. Puis ce fut la chaîne des îles Kawen, où
Kotzebue reçut du «tamon», ou chef, un accueil enthousiaste. Chacun
faisait fête aux nouveaux venus, les uns par leur silence,--comme cette
reine à qui l'étiquette défendait de répondre aux discours qu'on lui
adressait,--les autres par leurs danses, leurs cris et leurs chants,
dans lesquels le nom de «Totabou» (Kotzebue) était souvent répété. Le
chef lui-même, en venant chercher Kotzebue dans un canot, le portait
sur ses épaules jusqu'à la terre que l'embarcation ne pouvait accoster.
Au groupe d'Aur, le navigateur remarqua, parmi la foule des indigènes
qui étaient montés sur le bâtiment, deux naturels dont le tatouage et
la physionomie semblaient désigner des étrangers. L'un d'eux, qu'on
appelait Kadou, plut particulièrement au commandant, qui lui donna
quelques morceaux de fer. Kotzebue fut surpris de ne pas lui voir
témoigner la même joie que ses compagnons. Cela lui fut expliqué le
soir même.
Alors que tous les naturels quittaient le vaisseau, Kadou lui demanda
avec instance la permission de rester sur le -Rurik- et de ne plus le
quitter. Le commandant ne se rendit à ces instances qu'avec peine.
«Kadou, dit Kotzebue, retourna vers ses camarades, qui l'attendaient
dans leurs pirogues, et leur déclara son intention de rester à bord du
vaisseau. Les naturels, étonnés de cette résolution, s'efforcèrent en
vain de la combattre. A la fin, son compatriote Edok vint à lui, lui
parla longtemps d'un ton sérieux, et, ne pouvant le convaincre, essaya
de l'emmener de force; mais Kadou repoussa son ami vigoureusement, et
les pirogues s'éloignèrent. Il passa la nuit à côté de moi, fort honoré
d'être couché près du tamon du navire, et se montra enchanté du parti
qu'il avait pris.»
Né à Iouli, l'une des Carolines, à plus de trois cents lieues du groupe
qu'il habitait alors, Kadou avait été surpris à la pêche, avec Edok
et deux autres de ses compatriotes, par une violente tempête. Pendant
«huit» mois, ces malheureux avaient été, sur une mer tantôt calme,
tantôt furieuse, le jouet des vents et des courants. Jamais, pendant
ce temps, ils n'avaient manqué de poisson, mais la soif les avait
cruellement torturés. Quand leur provision d'eau de pluie, dont ils
étaient cependant bien avares, était épuisée, ils n'avaient d'autre
ressource que de se jeter à la mer pour aller chercher, au fond, une
eau moins salée, qu'ils rapportaient à la surface dans une noix de
coco munie d'une étroite ouverture. Lorsqu'ils étaient arrivés en face
des îles d'Aur, la vue de la terre, l'imminence de leur délivrance,
n'avaient pu les arracher à la prostration dans laquelle ils étaient
plongés.
En apercevant les instruments de fer que contenait la pirogue de ces
étrangers, les insulaires d'Aur s'apprêtaient à les massacrer pour
s'emparer de ces trésors, lorsque le tamon les prit sous sa protection.
Trois années s'étaient écoulées depuis cet événement, et les Carolins
n'avaient pas tardé, grâce à leurs connaissances plus étendues, à
prendre un certain ascendant sur leurs nouveaux hôtes.
Lorsque parut le -Rurik-, Kadou était loin de la côte, dans les bois.
On l'envoya aussitôt chercher, car il passait pour un grand voyageur,
et peut-être pourrait-il dire quel était le monstre qui s'approchait de
l'île. Kadou, qui n'était pas sans avoir vu des bâtiments européens,
avait persuadé à ses amis de venir au devant des étrangers et de les
recevoir amicalement.
Telles avaient été les aventures de Kadou. Resté sur le -Rurik-, il
avait reconnu les autres îles de l'archipel et n'avait pas tardé à
faciliter aux Russes les communications avec les indigènes. Drapé dans
un manteau jaune, coiffé, comme un forçat, d'un bonnet rouge, Kadou
regardait maintenant de haut ses anciens amis et semblait ne plus les
reconnaître. Lors de la visite d'un superbe vieillard appelé Tigedien,
à la barbe fleurie, Kadou se chargea d'expliquer à ses compatriotes
l'usage des manœuvres et de tout ce qui se trouvait sur le bâtiment.
Comme tant d'Européens, il remplaçait le savoir par un aplomb
imperturbable et trouvait réponse à toutes les questions.
Interrogé au sujet d'une petite boîte dans laquelle un matelot
puisait une poudre noire qu'il s'introduisait dans les narines, Kadou
débita les fables les plus extravagantes, et, pour terminer par une
démonstration irréfutable, il approcha la boîte de son nez. La jetant
aussitôt loin de lui, il se mit à éternuer et à crier si fort, que ses
amis, épouvantés, s'enfuirent de tous côtés; mais, lorsque la crise fut
passée, il sut encore faire tourner l'incident à son avantage.
[Illustration: Intérieur d'une maison à Radak.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Kadou fournit encore à Kotzebue quelques informations générales sur le
groupe que, pendant un mois entier, les Russes venaient de visiter et
de relever. Toutes ces îles étaient sous la domination d'un seul et
même tamon, appelé Lamary, et leur nom indigène était Radak. Dumont
d'Urville, quelques années plus tard, devait les appeler îles Marshall.
Au dire de Kadou, plus loin dans l'ouest et parallèlement s'alignait
une chaîne d'îlots, d'attolls et de récifs, nommée Ralik.
[Illustration: Vue de Taïti. (Page 219.)]
Kotzebue n'avait pas le temps de les reconnaître, et, se dirigeant
vers le nord, il atteignit le 24 avril Ounalachka, où il dut réparer
les avaries très graves que venait d'éprouver le -Rurik- pendant deux
violentes tempêtes. Dès qu'il eut embarqué des «baïdares,» bateaux
garnis de peaux, et quinze Aléoutes, habitués à la navigation de ces
mers polaires, le commandant reprit l'exploration du détroit de Behring.
Kotzebue souffrait d'une violente douleur à la poitrine, depuis qu'en
doublant le cap Horn, il avait été renversé par une vague monstrueuse
et lancé par-dessus bord, ce qui lui aurait coûté la vie, s'il ne se
fût raccroché à quelque cordage. Son état prit alors une telle gravité,
que, le 10 juillet, en abordant à l'île Saint-Laurent, il dut se
résigner à ne pas pousser plus loin sa reconnaissance.
Le 1er octobre, le -Rurik- faisait une nouvelle et courte station aux
îles Sandwich, y prenait des semences et des animaux, et, à la fin du
mois, débarquait à Otdia, au milieu des démonstrations enthousiastes
des naturels. Ceux-ci voyaient arriver avec bonheur plusieurs chats
dont la présence les aiderait sans doute à se débarrasser des
innombrables bandes de rats qui infestaient l'île et ravageaient les
plantations. En même temps, on fêtait le retour de Kadou, auquel
les Russes laissèrent un assortiment d'outils et d'armes qui en fit
l'habitant le plus riche de l'archipel.
Le 4 novembre, le -Rurik- quitta les îles Radak, après avoir reconnu
le groupe de Legiep, et relâcha à Guaham, l'une des Mariannes, jusqu'à
la fin du même mois. Une station de quelques semaines à Manille permit
au commandant de rassembler sur les Philippines des renseignements
curieux, sur lesquels il y aura lieu de revenir.
Après avoir échappé aux tempêtes violentes qui l'assaillirent lorsqu'il
doubla le cap de Bonne-Espérance, le -Rurik- jeta l'ancre, le 3 août
1818, dans la Neva, en face du palais du comte Romantzoff.
Ces trois années de voyage n'avaient pas été perdues par les hardis
navigateurs. Ils n'avaient pas craint, malgré leur petit nombre et
la faiblesse d'échantillon de leur navire, d'affronter des mers
redoutables et des archipels encore peu connus, les glaces du pôle et
les ardeurs de la zone torride. Si leurs découvertes géographiques
étaient importantes, leurs rectifications l'étaient plus encore. Deux
mille cinq cents espèces de plantes, dont plus d'un tiers étaient
nouvelles, de nombreux matériaux pour la connaissance de la langue, de
l'ethnographie, de la religion et des mœurs des peuplades visitées,
c'était là une riche moisson, qui prouvait le zèle, l'habileté et la
science du capitaine, ainsi que l'intrépidité et la force de l'équipage.
Aussi, lorsque, en 1823, le gouvernement russe se détermina à
envoyer au Kamtchatka des renforts pour mettre fin au commerce de
contrebande qui se faisait dans ses possessions de la côte nord-ouest
de l'Amérique, le commandement de cette expédition fut-il confié à
Kotzebue. La frégate la -Predpriatie- fut mise sous ses ordres, et on
le laissa libre de choisir, à l'aller comme au retour, la route qui lui
conviendrait pour accomplir sa mission.
Si Kotzebue avait fait, comme garde-marine, le tour du monde avec
Krusenstern, celui-ci lui donnait alors pour compagnon son fils aîné,
et Möller, le ministre de la marine, en faisait autant. C'est dire
quelle confiance on avait en lui.
L'expédition quitta Cronstadt le 15 août 1823, gagna Rio-de-Janeiro,
doubla le cap Horn le 15 janvier 1824, se dirigea vers l'archipel
des Pomotou, où fut découverte l'île Predpriatie, reconnut les îles
Araktschejef, Romantzoff, Carlshoff et Palliser, et jeta l'ancre, le 14
mars, dans la rade de Matavaï, à Taïti.
Depuis le séjour de Cook au milieu de cet archipel, une transformation
complète s'était produite dans les mœurs et la manière de vivre des
habitants.
En 1799, des missionnaires s'étaient établis à Taïti et y avaient
fait un séjour de dix ans sans opérer une seule conversion, et, il
faut le dire à regret, sans s'attirer l'estime et le respect de la
population. Forcés, par suite des révolutions qui bouleversèrent Taïti
à cette époque, de chercher un refuge à Eiméo et dans les autres îles
de l'archipel, leurs efforts obtinrent plus de succès. En 1817, le roi
de Taïti, Pomaré, rappela les missionnaires, leur concéda un terrain à
Matavaï, se convertit, et son exemple fut bientôt suivi par une notable
partie des indigènes.
Kotzebue était au courant de cette transformation, mais il ne croyait
pas, cependant, trouver en pleine prospérité les usages européens.
Au coup de canon qui annonçait l'arrivée des Russes, une embarcation,
portant le pavillon taïtien, se détacha du rivage, et un pilote vint
conduire fort habilement la -Predpriatie- au mouillage.
Le lendemain, qui était un dimanche, les Russes furent surpris, en
débarquant, du silence religieux qui régnait dans l'île tout entière.
Ce silence n'était interrompu que par les cantiques et les psaumes que
chantaient des insulaires enfermés dans leurs cabanes.
L'église, bâtiment simple et propre, de forme rectangulaire, couverte
de roseaux, que précédait une large et longue avenue de cocotiers,
était remplie d'une foule attentive et recueillie, les hommes d'un
côté, les femmes de l'autre, tous un livre de prières à la main. La
voix de ces néophytes se mêlait souvent au chant des missionnaires,
hélas! avec plus de bonne volonté que d'harmonie et d'à propos.
Si la piété des insulaires était vraiment édifiante, le costume que
portaient ces singuliers fidèles était bien fait pour donner quelques
distractions aux visiteurs. Un habit noir ou une veste d'uniforme
anglais composait tout le vêtement des uns, tandis que les autres ne
portaient qu'un gilet, une chemise ou un pantalon. Les plus fortunés
s'enveloppaient dans des manteaux de drap, mais tous, riches ou
pauvres, avaient rejeté comme inutile l'usage des bas et des souliers.
Quant aux femmes, elles n'étaient pas moins grotesquement accoutrées: à
celles-ci une chemise d'homme, blanche ou rayée, à celles-là une simple
pièce de toile, mais des chapeaux européens à toutes. Si les femmes
des ariis portaient des robes de couleur, luxe suprême, la robe alors
remplaçait tout autre vêtement.
Le lundi, eut lieu une cérémonie imposante. Ce fut la visite de la
régente et de la famille royale à Kotzebue. Ces hauts personnages
étaient précédés d'un maître des cérémonies. C'était une sorte de fou,
vêtu seulement d'une veste rouge; mais ses jambes portaient un tatouage
figurant un pantalon rayé; au bas de son dos était dessiné un quart de
cercle aux divisions minutieusement exactes, et il mettait un sérieux
des plus comiques à exécuter ses cabrioles, ses contorsions, ses
grimaces et ses gambades.
Sur les bras de la régente reposait le petit Pomaré III. A côté d'elle
s'avançait la sœur du roi, gentille fillette d'une dizaine d'années.
Si le bébé royal était vêtu à l'européenne, comme ses compatriotes, il
ne portait pas plus de chaussures que le plus pauvre de ses sujets. Sur
les instances des ministres et des grands taïtiens, Kotzebue lui fit
fabriquer une paire de bottes qui devaient lui servir le jour de son
couronnement.
Que de cris de joie, que de témoignages de plaisir, que de regards
d'envie, pour toutes les bagatelles distribuées aux dames de la cour!
Que de pugilats, pour ce galon d'or faux dont elles s'arrachèrent les
moindres bouts!
Etait-ce donc une affaire d'importance que celle qui amenait tant
d'hommes sur le pont de la frégate, apportant des fruits et des cochons
en abondance? Non, ces solliciteurs étaient les maris des infortunées
Taïtiennes, qui n'assistaient pas à la distribution de ce galon, plus
précieux pour elles que les rivières de diamants pour des Européennes.
Au bout de dix jours, Kotzebue se décida à quitter ce singulier pays,
où la civilisation et la barbarie se côtoyaient si fraternellement, et
il gagna l'archipel des Samoa, fameux par le massacre des compagnons de
La Pérouse.
Quelle différence avec les naturels de Taïti! Sauvages et farouches,
défiants et menaçants, les indigènes de l'île Rose eurent peine à
s'enhardir jusqu'à monter sur le pont de la -Predpriatie-. L'un d'eux,
à la vue du bras nu d'un matelot, ne put même retenir un geste aussi
éloquent que féroce, indiquant tout le plaisir qu'il aurait à dévorer
cette chair ferme et, sans doute, savoureuse.
Bientôt, avec le nombre des pirogues augmenta l'insolence de ces
indigènes. Il fallut les frapper à coups de croc pour les repousser,
et la frégate, reprenant sa route, laissa derrière elle les frêles
embarcations de ces féroces insulaires.
Oiolava, l'île Plate et Pola, qui font, comme l'île Rose, partie
de l'archipel des Navigateurs, furent dépassées presque aussitôt
qu'entrevues, et Kotzebue se dirigea vers les Radak, où il avait reçu
un si amical accueil à son premier voyage.
Mais, à la vue de ce grand bâtiment, les habitants prirent peur,
s'empilèrent dans les canots ou s'enfuirent dans l'intérieur,
tandis que, sur la grève, une procession d'insulaires se formait et
s'avançait, une branche de palmier à la main, au devant des étrangers
dont ils venaient implorer la paix.
A cette vue, Kotzebue se jeta avec le chirurgien Eschscholtz dans
une embarcation, fit force de rames vers le rivage en criant:
«Totabou aïdara!» (Kotzebue, ami). Ce fut un changement complet.
Les supplications que les naturels allaient adresser aux Russes se
changèrent en cris d'allégresse, en démonstrations enthousiastes de
joie; les uns se précipitèrent au devant de leurs amis, les autres
coururent annoncer à leurs compatriotes l'arrivée de Kotzebue.
Le commandant apprit avec plaisir que Kadou vivait toujours à Aur, sous
la protection de Lamary, dont il avait acheté la bienveillance au prix
de la moitié de ses richesses.
De tous les animaux que Kotzebue avait déposés à Otdia, seuls les
chats, devenus sauvages, étaient encore vivants, mais ils n'avaient pu
exterminer jusqu'alors les légions de rats qui infestaient le pays.
Le commandant resta quelques jours avec ses amis, qui le régalèrent de
représentations dramatiques, et, le 6 mai, il fit route pour le groupe
Legiep, incomplètement reconnu par lui pendant son premier voyage.
Après avoir procédé à ce relèvement, Kotzebue se proposait de continuer
l'exploration des Radak, mais le mauvais temps l'en empêcha, et il dut
faire voile pour le Kamtchatka.
Du 7 juin au 20 juillet, l'équipage y jouit d'un repos qu'il avait bien
gagné. Alors il reprit la mer, et, le 7 août, laissa tomber l'ancre à
la Nouvelle-Arkhangel, sur la côte d'Amérique.
Mais la frégate, que la -Predpriatie- venait remplacer dans cette
station, s'y trouvait encore et y devait rester jusqu'au 1er mars
de l'année suivante. Kotzebue mit donc à profit cet intervalle, en
visitant l'archipel Sandwich, où il jeta l'ancre devant Waihou, en
décembre 1824.
Le havre de Rono-Rourou, ou Honolulu, est le plus sûr de l'archipel.
Aussi recevait-il déjà de nombreux navires, et l'île de Waihou
était-elle en passe de devenir la plus importante du groupe et
de détrôner Hawai ou Owyhee. Déjà l'aspect de la ville était à
demi européen; les maisons de pierre avaient remplacé les cabanes
primitives; des rues régulièrement percées, avec des boutiques, des
cafés, des marchands de liqueurs fort achalandés par les matelots
baleiniers et les marchands de fourrures, ainsi qu'une forteresse,
munie de canons, étaient les signes les plus apparents de la
transformation rapide des habitudes et des mœurs des indigènes.
Cinquante années s'étaient écoulées depuis la découverte de la plupart
des îles océaniennes, et partout s'étaient produits des changements
aussi brusques qu'aux Sandwich.
«Le commerce des fourrures, dit Desborough Cooley, commerce qui se
fait sur la côte nord-ouest de l'Amérique, a opéré une étonnante
révolution dans les îles Sandwich, dont la situation offre un abri
avantageux aux bâtiments engagés dans ce commerce. Les marchands
avaient l'habitude d'hiverner, de réparer et de ravitailler leurs
vaisseaux dans ces îles; l'été venu, ils retournaient sur la côte
d'Amérique pour compléter leurs cargaisons. Les outils de fer, mais
par-dessus tout les fusils, étaient demandés par les insulaires en
échange de leurs provisions, et, sans songer aux conséquences de leur
conduite, les trafiquants mercenaires s'empressaient de satisfaire à
ces désirs. Les armes à feu et les munitions, étant le meilleur moyen
d'échange, furent transportées en abondance dans les îles Sandwich.
Aussi les insulaires devinrent-ils bientôt formidables à leurs hôtes;
ils s'emparèrent de plusieurs petits navires et déployèrent une énergie
mêlée d'abord de férocité, mais qui indiquait chez eux une propension
puissante vers les améliorations sociales. A cette époque, un de ces
hommes extraordinaires, qui manquent rarement à se produire lorsqu'il
se prépare de grands événements, compléta la révolution commencée par
les Européens. Kamea-Mea, chef qui s'était déjà fait remarquer dans ces
îles durant la dernière et fatale visite de Cook, usurpa l'autorité
royale, soumit les îles voisines, à la tête d'une armée de seize mille
hommes, et voulut faire servir ses conquêtes aux vastes plans de
progrès qu'il avait conçus. Il connaissait la supériorité des Européens
et mettait tout son orgueil à les imiter. Déjà, en 1796, lorsque le
capitaine Broughton visita ces îles, l'usurpateur lui envoya demander
s'il lui devait les saluts de son artillerie. Dès l'année 1817, on a
dit qu'il possédait une armée de sept mille hommes munis de fusils, et
parmi lesquels se trouvaient au moins cinquante Européens. Kamea-Mea,
après avoir commencé sa carrière par le massacre et l'usurpation, a
fini par mériter l'amour sincère et l'admiration de ses sujets, qui
le regardèrent comme un être surhumain et qui pleurèrent sa mort avec
des larmes plus vraies que celles que l'on verse ordinairement sur les
cendres d'un monarque.»
Tel était l'état des choses lorsque l'expédition russe s'arrêta à
Waihou. Le jeune roi Rio-Rio était en Angleterre, avec sa femme, et le
gouvernement de l'archipel se trouvait entre les mains de la reine mère
Kaahou-Manou.
Kotzebue profita de l'absence de cette dernière et du premier ministre,
tous deux alors en visite sur une île voisine, pour aller voir une
autre épouse de Kamea-Mea.
«L'appartement, dit le navigateur, était meublé à la mode européenne,
de chaises, de tables et de glaces. Le plancher était recouvert
de belles nattes, sur lesquelles était étendue Nomo-Hana, qui ne
paraissait pas avoir plus de quarante ans; elle était haute de cinq
pieds huit pouces et avait, à coup sûr, plus de quatre pieds de
circonférence. Ses cheveux, noirs comme le jais, étaient soigneusement
relevés sur le sommet d'une tête aussi ronde qu'un ballon. Son nez
aplati et ses lèvres saillantes n'avaient rien de beau; cependant, dans
sa physionomie, régnait un air avenant et agréable.»
La «bonne dame» se rappelait avoir vu Kotzebue dix ans avant. Aussi
lui fit-elle fort bon accueil, mais elle ne put parler de son mari,
sans que les larmes lui vinssent aussitôt aux yeux, et son chagrin ne
paraissait pas affecté. Afin que la date de la mort de ce prince fût
toujours présente sous ses yeux, elle avait fait tatouer sur son bras
cette simple inscription: 6 mai 1819.
Chrétienne et pratiquante, comme la plus grande partie de la
population, la reine entraîna Kotzebue à l'église, bâtiment simple
et vaste, mais qui ne contenait pas une foule aussi pressée qu'à
Taïti. Nomo-Hana paraissait fort intelligente, savait lire, et se
montrait particulièrement enthousiaste de l'écriture, cette science
qui rapproche les absents. Voulant donner au commandant, en même temps
qu'une preuve de son affection, un témoignage de ses connaissances,
elle lui expédia, par un ambassadeur, une épître qu'elle avait mis
plusieurs semaines à rédiger.
Les autres dames voulurent aussitôt en faire autant, et Kotzebue se
vit à la veille de succomber sous le poids des missives qui allaient
lui être adressées. Le seul moyen de mettre fin à cette épidémie
épistolaire, c'était de lever l'ancre, et c'est ce que fit Kotzebue
sans attendre plus longtemps.
Toutefois, avant son départ, il reçut à son bord la reine Noma-Hana,
qui vint revêtue de son costume de cérémonie. Qu'on se figure une
magnifique robe en soie, de couleur pêche, garnie d'une large broderie
noire, robe faite pour une taille européenne, par conséquent trop
courte et trop étroite. Aussi apercevait-on, non seulement des pieds
auprès desquels ceux de Charlemagne auraient semblé les pieds d'une
chinoise, emprisonnés dans une grossière chaussure d'homme, mais des
jambes brunes, grosses et nues, qui rappelaient des balustres de
terrasses. Un collier de plumes rouges et jaunes, une guirlande de
fleurs naturelles, qui jouait le hausse-col, un chapeau de paille
d'Italie, orné de fleurs artificielles, complétaient cette toilette
luxueuse et ridicule.
[Illustration: Un officier du roi des îles Sandwich.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Noma-Hana visita le bâtiment, se fit rendre compte de tout, et enfin,
lasse de tant de merveilles, elle pénétra dans les appartements du
commandant, où l'attendait une copieuse collation. La reine se laissa
tomber sur un canapé, mais ce meuble fragile ne put résister à tant de
majesté et s'affaissa sous le poids d'une princesse, dont l'embonpoint
avait sans doute grandement contribué à l'élévation.
[Illustration: Le village était composé de huttes. (Page 229.)]
A la suite de cette station, Kotzebue retourna à la Nouvelle-Arkhangel,
où il demeura jusqu'au 30 juillet 1825. Puis, il fit un nouveau
séjour aux îles Sandwich, quelque temps après que l'amiral Byron
y eut rapporté les restes du roi et de la reine. L'archipel était
tranquille; sa prospérité allait toujours grandissant; l'influence
des missionnaires s'était consolidée, et l'éducation du nouveau petit
roi était confiée au missionnaire Bingham. Les habitants avaient été
profondément touchés des honneurs que l'Angleterre avait rendus aux
dépouilles de leurs souverains, et le jour ne semblait pas éloigné où
les mœurs indigènes auraient complètement fait place aux habitudes des
Européens.
Quelques rafraîchissements ayant été embarqués à Waihou, le voyageur
gagna les îles Radak, reconnut les Pescadores, qui forment l'extrémité
septentrionale de cette chaîne, découvrit, non loin de là, le groupe
Escheholtz, et toucha, le 15 octobre, à Guaham. Le 23 janvier 1826, il
quittait Manille, après une relâche de plusieurs mois, pendant lesquels
des rapports fréquents avec les naturels lui avaient permis d'améliorer
infiniment la géographie et l'histoire naturelle des Philippines.
Un nouveau gouverneur espagnol était arrivé avec un renfort assez
considérable de troupes, et avait si bien mis fin à l'agitation, que
les colons avaient entièrement renoncé au projet de se séparer de
l'Espagne.
Le 10 juillet 1826, la -Predpriatie- rentrait à Cronstadt, après un
voyage de trois années, pendant lesquelles elle avait visité les
côtes nord-ouest de l'Amérique, les îles Aléoutiennes, le Kamtchatka
et la mer d'Okhotsk, reconnu en détail une grande partie des îles
Radak, et fourni de nouveaux renseignements sur les transformations
par lesquelles passaient plusieurs peuplades océaniennes. Grâce au
dévouement de Chamisso et du professeur Escheholtz, de nombreux
échantillons d'histoire naturelle avaient été recueillis, et celui-ci
allait publier la description de plus de deux mille animaux; enfin, il
rapportait de très curieuses observations sur la formation des îles de
corail de la mer du Sud.
Le gouvernement anglais avait repris avec acharnement l'étude de ce
problème irritant, dont la solution avait été si longtemps cherchée: le
passage du nord-ouest. Tandis que Parry par mer et Franklin par terre,
allaient essayer de gagner le détroit de Behring, le capitaine Frédéric
William Beechey recevait pour instructions de pénétrer aussi avant
qu'il lui serait possible, par ce même détroit, le long de la côte
septentrionale d'Amérique, afin de recueillir les voyageurs, qui lui
arriveraient sans doute exténués par les fatigues et les privations.
Avec le navire -the Blossom-, qui appareilla de Spithead, le 19 mai
1825, Beechey s'était ravitaillé à Rio-de-Janeiro, et, après avoir
doublé le cap Horn, le 26 septembre, il avait pénétré dans l'océan
Pacifique. A la suite d'une courte relâche sur la côte du Chili, il
avait visité l'île de Pâques, où les incidents qui avaient marqué la
station de Kotzebue, à son premier voyage, s'étaient renouvelés avec
fidélité. Tout d'abord, même accueil empressé de la part des indigènes,
qui gagnent à la nage le -Blossom- ou apportent, dans des pirogues, les
chétives productions de leur île; puis, lorsque les Anglais débarquent,
mêmes attaques à coups de pierres et de bâton, qu'il faut réprimer
énergiquement à coups de fusil.
Le 4 décembre, le capitaine Beechey aperçut une île, entièrement
couverte de végétation. C'était une île fameuse alors, parce qu'on y
avait retrouvé les descendants des révoltés de la -Bounty-, débarqués à
la suite d'un drame qui, à la fin du siècle dernier, passionna vivement
l'opinion publique en Angleterre.
En 1781, le lieutenant Bligh, un des officiers qui s'étaient signalés
sous les ordres de Cook, avait été nommé au commandement de la -Bounty-
et chargé d'aller prendre à Taïti des arbres à pain et d'autres
productions végétales, afin de les transporter aux Antilles, que
les Anglais désignent communément sous le nom d'Indes occidentales.
Après avoir doublé le cap Horn, Bligh s'était arrêté sur les côtes de
la Tasmanie et avait gagné la baie de Matavaï, où il avait pris un
chargement d'arbres à pain, de même qu'à Namouka, l'une des îles Tonga.
Jusqu'alors, aucun incident particulier n'avait marqué le cours de ce
voyage, qui promettait de se terminer heureusement. Mais le caractère
altier, les formes rudes et despotiques du commandant, lui avaient
aliéné son équipage presque tout entier. Un complot fut tramé contre
lui,--complot qui éclata dans les parages de Tofoua, le 28 avril, avant
le lever du soleil.
Surpris au lit par les révoltés, lié et garrotté avant d'avoir pu
se défendre, Bligh fut conduit en chemise sur le pont, et, après un
semblant de jugement auquel présida le lieutenant Fletcher Christian,
il fut descendu, avec dix-huit personnes qui lui étaient demeurées
fidèles, dans une chaloupe où l'on mit quelques provisions, puis
abandonné en pleine mer.
Bligh, après avoir enduré les tortures de la soif et de la faim,
après avoir échappé à d'horribles tempêtes et à la dent des sauvages
indigènes de Tofoua, était parvenu à gagner l'île de Timor, où il reçut
un chaleureux accueil.
«Je fis débarquer notre monde, dit Bligh. Quelques-uns pouvaient à
peine mettre un pied devant l'autre. Nous n'avions plus que la peau sur
les os, nous étions couverts de plaies et nos habits étaient tout en
lambeaux. Dans cet état, la joie et la reconnaissance nous arrachaient
des larmes, et le peuple de Timor nous observait en silence avec des
regards qui exprimaient à la fois l'horreur, l'étonnement et la pitié.
C'est ainsi que, par le secours de la Providence, nous avons surmonté
les infortunes et les difficultés d'un aussi périlleux voyage!»
Périlleux en effet, car il n'avait pas duré moins de quarante et un
jours, sur des mers imparfaitement connues, dans une embarcation qui
n'était même pas pontée, avec des vivres plus qu'insuffisants, au
prix de souffrances inouïes, pendant un parcours de plus de quinze
cents lieues, et sans avoir eu à déplorer d'autre perte que celle d'un
matelot, tué au début du voyage par les naturels de Tofoua!
Quant aux révoltés, leur histoire est singulière, et l'on peut en tirer
plus d'un enseignement.
Ils avaient fait voile pour Taïti, où les attiraient les facilités de
la vie et où furent abandonnés ceux qui avaient pris la part la moins
active à la révolte. Christian avait alors remis à la voile avec huit
matelots décidés à le suivre, dix insulaires de Taïti et de Toubouai et
une douzaine de Taïtiennes.
On n'avait plus entendu parler d'eux.
Quant à ceux qui étaient restés à Taïti, ils avaient été capturés, en
1791, par le capitaine Edwards de la -Pandora-, que le gouvernement
anglais avait envoyé à la recherche des mutinés avec mission de les
ramener en Angleterre. Mais la -Pandora- ayant échoué sur un écueil,
dans le détroit de l'Entreprise, quatre des mutins et trente-cinq
matelots avaient péri dans cette catastrophe. Sur les dix qui
arrivèrent en Angleterre avec les naufragés de la -Pandora-, trois
seulement furent condamnés à mort.
Vingt années se passèrent avant qu'on pût obtenir le moindre
éclaircissement sur le sort de Christian et de ceux qu'il avait emmenés
avec lui.
En 1808, un bâtiment de commerce américain toucha à Pitcairn, pour y
compléter sa cargaison de peaux de phoques. Le commandant croyait l'île
inhabitée; mais, à sa très vive surprise, il s'était vu accoster par
une pirogue montée par trois jeunes gens de couleur, qui parlaient
fort bien l'anglais. Étonné, le capitaine les avait questionnés, et il
apprit d'eux que leur père avait servi sous les ordres du lieutenant
Bligh.
L'odyssée de ce dernier était alors connue du monde entier, et avait
défrayé les veillées du gaillard d'avant des bâtiments de toutes les
nations. Aussi le capitaine américain voulut-il obtenir plus de détails
sur ce fait singulier, qui venait de réveiller dans son esprit le
souvenir de la disparition des révoltés de la -Bounty-.
Descendu à terre, le capitaine, ayant rencontré un Anglais du nom de
Smith, appartenant à l'ancien équipage de la -Bounty-, en avait reçu la
confession qui va suivre.
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