transformations que la civilisation lui a fait subir. Les Vedas nous la
montrent alors qu'elle n'a pas encore envahi l'Inde et qu'elle occupe
le Pendjab et le Caboulistan. Ces poèmes nous font assister aux luttes
contre les populations primitives de l'Hindoustan, dont la résistance
fut d'autant plus acharnée, que les vainqueurs ne leur laissaient, dans
leur division en castes, que la plus infime et la plus déshonorée. On
pénètre, grâce aux Vedas, dans tous les détails de la vie pastorale et
patriarcale des Aryas, on s'initie à cette existence peu mouvementée de
famille, et l'on se demande si la lutte acharnée des modernes vaut les
paisibles jouissances que le manque de besoins réservait à leurs pères.
On comprend que nous ne puissions nous arrêter plus longtemps sur ce
sujet; mais le lecteur aura pu saisir, par le peu que nous en avons
dit, l'importance de ces études au point de vue de l'histoire, de
l'ethnographie et de la linguistique. Nous renverrons pour plus de
détails aux ouvrages spéciaux des orientalistes et aux excellents
manuels d'histoire ancienne de MM. Robiou, Lenormant et Maspero. Tous
les résultats, obtenus jusqu'en 1820 dans les différents ordres de
recherches scientifiques, avaient été enregistrés, avec compétence
et impartialité, dans le grand travail de Walter Hamilton, qui a
pour titre: -Description géographique, statistique et historique de
l'Hindoustan et des pays voisins-. C'est un de ces ouvrages qui,
marquant les étapes de la science, établissent avec précision son degré
d'avancement à une époque donnée.
Après ce rapide aperçu des travaux relatifs à la vie intellectuelle et
sociale des Hindous, il convient d'enregistrer les études qui ont pour
but la connaissance physique de la contrée.
Un des résultats qui avaient le plus surpris dans les voyages de Webb
et de Moorcroft, c'était la hauteur extraordinaire que ces explorateurs
prêtaient aux montagnes de l'Himalaya. Leur élévation, d'après l'estime
de ces voyageurs, devait être, au moins, égale aux plus hautes cimes
des Andes. Les observations du colonel Colebrook donnaient à cette
chaîne vingt-deux mille pieds, et encore ces calculs semblaient-ils
être au-dessous de la réalité. De son côté, Webb avait mesuré un
des pics les plus remarquables de la chaîne, le Jamunavatari, et il
lui attribuait vingt mille pieds au-dessus du plateau sur lequel
il reposait et qui lui-même s'élevait à cinq mille pieds environ
au-dessus de la plaine. Peu satisfait d'une mesure qui lui paraissait
trop approximative, Webb avait alors mesuré, avec toute la rigueur
mathématique possible, le Dewalagiri, ou «montagne blanche», et il
avait reconnu que le sommet de cette cime atteignait vingt-sept mille
cinq cents pieds.
Ce qui frappe surtout dans la chaîne de l'Himalaya, c'est la succession
de ces montagnes, ces rangées de projections, qui grimpent au-dessus
les unes des autres. Cela donne une impression beaucoup plus vive de
leur hauteur que ne le ferait le spectacle d'un pic isolé surgissant de
la plaine pour perdre sa cime sourcilleuse dans les nuages.
Les calculs de Webb et de Colebrook s'étaient trouvés bientôt vérifiés
par les observations mathématiques du colonel Crawford, qui avait
mesuré huit des plus hauts sommets de l'Himalaya. Le plus élevé de tous
était, suivant l'observateur, le Chumulari, situé près des frontières
du Bouthan et du Thibet, dont le sommet devait être de trente mille
pieds au-dessus de l'Océan.
Ces résultats, bien qu'ils concordassent ensemble et qu'il fût
difficile d'admettre que tous ces observateurs s'étaient uniformément
trompés, avaient grandement surpris le monde savant. L'objection
capitale, c'était que, dans ces contrées, la limite des neiges devait
être à peu près à treize mille pieds au-dessus de la mer. Il semblait
donc impossible que les montagnes de l'Himalaya fussent couvertes de
forêts de pins gigantesques, comme se plaisaient à les représenter tous
les explorateurs.
Et, cependant, l'observation donnait tort à la théorie. Dans un
second voyage, Webb monta jusqu'au Niti-Gaut, le col le plus élevé de
l'univers, dont il fixa l'altitude à seize mille huit cent quatorze
pieds. Non seulement Webb n'y trouva pas de neige, mais les rochers,
qui le dominent de trois cents pieds, n'en conservent pas non plus
pendant l'été. Là, aussi, sur ces pentes rapides, où la respiration
devient si difficile, s'étageaient des forêts magnifiques de pins, de
cyprès, de cèdres et de sapins.
«M. Webb, dit Desborough Cooley, attribue la hauteur des limites de
la neige perpétuelle dans les montagnes de l'Himalaya à la grande
élévation du plateau d'où s'élancent vers le ciel leurs derniers
sommets. Comme la chaleur de notre atmosphère a pour cause principale
la radiation de la surface de la terre, il s'ensuit que la proximité
et l'étendue des plaines environnantes doivent faire subir des
modifications importantes à la température d'un lieu élevé. Ces
observations nous semblent réfuter d'une manière satisfaisante les
objections soulevées par quelques savants au sujet de la grande
élévation des montagnes de l'Himalaya, qui peuvent, en conséquence,
être regardées avec certitude comme la plus haute chaîne du monde
entier.»
Il faut dire maintenant quelques mots d'une excursion entreprise dans
les parages déjà visités par Webb et par Moorcroft. Le voyageur Fraser
n'avait ni les instruments ni l'instruction nécessaires pour mesurer
les hautes cimes à travers lesquelles il allait s'engager, mais il
sentait vivement, et sa relation pleine d'intérêt, est parfois très
amusante. Il visita la source de la Jumna, et bien qu'il fût à plus de
vingt-cinq mille pieds, il rencontrait, à chaque instant, des villages
perchés pittoresquement sur les pentes tapissées de neige. Fraser
visita ensuite Gangoutri, malgré l'opposition de ses guides, qui lui
représentaient la route comme extrêmement dangereuse, disant qu'un vent
pestilentiel privait de ses sens tout voyageur qui osait s'y risquer.
L'explorateur fut émerveillé de la grandeur et de la magnificence des
paysages qu'il découvrit et se vit payé par ces jouissances d'artiste
des fatigues qu'il avait endurées.
«La chaîne de l'Himalaya, dit Fraser, offre un caractère tout
particulier. Les voyageurs qui l'ont vue seront forcés d'en convenir.
Elle ne ressemble, en effet, à aucune autre chaîne de montagnes, car,
vues d'un point élevé, leurs sommités aux formes fantastiques, leurs
aiguilles d'une hauteur si prodigieuse, causent un tel étonnement à
l'étranger dont elles attirent les regards, qu'il se croit parfois la
victime et le jouet d'un mirage trompeur.»
Nous devons quitter maintenant la péninsule gangétique pour la
presqu'île arabique, où nous allons enregistrer le résultat de quelques
courses intéressantes. Au premier rang, il faut placer le voyage du
capitaine Sadlier, de l'armée de l'Inde. Chargé, au mois d'août 1819,
d'une mission par le gouverneur de Bombay auprès d'Ibrahim-Pacha en
lutte contre les Wahabites, cet officier traversa la péninsule entière
depuis le port d'El-Katif, sur le golfe Persique, jusqu'à Yambo sur la
mer Rouge.
Cette relation très curieuse d'une traversée de l'Arabie, que
jusqu'alors aucun Européen n'avait encore accomplie, n'a, par malheur,
jamais été publiée à part, et est demeurée ensevelie dans un ouvrage
presque introuvable: -Transactions of the Literary Society of Bombay-.
A peu près en même temps, de 1821 à 1826, le gouvernement anglais
faisait procéder par les capitaines de vaisseau Moresby et Haines à des
travaux hydrographiques, qui avaient pour but le relèvement complet des
côtes de l'Arabie. Ils devaient servir à l'établissement de la première
carte sérieuse que l'on possédât de cette péninsule.
Nous aurons tout dit, quand nous aurons cité les deux excursions des
naturalistes français, Aucher Eloy dans le pays d'Oman, et Émile Botta
dans le Yemen, lorsque nous aurons parlé des travaux d'un consul
de France à Djedda, Fulgence Fresnel, à propos des idiomes et des
antiquités de l'Arabie. Ce dernier, dans ses lettres sur l'histoire
des Arabes avant l'islamisme, publiées en 1836, fut un des premiers
à étudier la langue himyarite ou homérite, et à reconnaître qu'elle
se rapproche plus des anciens dialectes hébraïque et syriaque que de
l'arabe actuel.
Au commencement de ce volume, il a été parlé des explorations et des
recherches archéologiques et historiques de Seetzen et de Burckhardt en
Syrie et en Palestine. Il reste à dire quelques mots d'une excursion
dont les résultats intéressent tout particulièrement la géographie
physique. Il s'agit du voyage d'un naturaliste bavarois, Heinrich
Schubert.
Catholique ardent, savant enthousiaste, Schubert se sentait attiré
par les paysages mélancoliques de la Terre Sainte, aux légendes
merveilleuses, par les rives ensoleillées du Nil mystérieux, aux
souvenirs historiques. Aussi, retrouve-t-on dans sa relation les
impressions profondes du croyant et les préoccupations scientifiques du
naturaliste.
C'est en 1837 que Schubert, après avoir parcouru l'Égypte inférieure et
la presqu'île du Sinaï, pénétra dans la Terre Sainte. Deux de ses amis,
un médecin, le docteur Erdl, un peintre, Martin Bernatz, accompagnaient
le savant pèlerin bavarois.
Les voyageurs, débarqués à El-Akabah, sur la mer Rouge, se rendirent
avec une petite caravane arabe à El-Khalil, l'ancien Hébron. La
route qu'ils suivirent n'avait pas encore été foulée par le pied
d'un Européen. C'était une large et plate vallée, qui finissait à la
mer Morte et semblait lui avoir autrefois servi d'écoulement vers
la mer Rouge. Burckhardt et bien d'autres, qui n'avaient fait que
l'apercevoir, avaient éprouvé la même impression, et ils attribuaient à
un soulèvement du sol l'interruption de cet écoulement. Les hauteurs,
relevées par les voyageurs, allaient démontrer la fausseté de cette
hypothèse.
En effet, à partir du fond du golfe Ælanitique, la route monte pendant
deux ou trois jours de marche, jusqu'à un point que les Arabes
appellent la Selle, puis elle redescend et s'enfonce vers la mer Morte.
Ce point de partage est à sept cents mètres au-dessus de la mer. C'est
du moins ce que constata, l'année suivante, un voyageur français, le
comte de Bertou, qui explora les mêmes localités.
En descendant vers le lac Asphaltite, Schubert et ses compagnons se
livrèrent à d'autres observations barométriques, et ils furent très
surpris de voir accuser par leur instrument quatre-vingt-onze pieds
«au-dessous» de la mer Rouge et des niveaux de moins en moins élevés.
Tout d'abord, ils avaient cru à quelque erreur, mais ils durent se
rendre à l'évidence et reconnaître que jamais le lac Asphaltite n'avait
pu se déverser dans la mer Rouge, par cette excellente raison que son
niveau lui est très inférieur.
Or, cet enfoncement de la mer Morte est encore bien plus sensible
lorsque, venant de Jérusalem, on se rend à Jéricho. On parcourt alors
une longue vallée à pente très rapide, et qui le paraît même d'autant
plus que les plaines montueuses de la Judée, de la Perée et du Haouran
sont très hautes,--ces dernières même s'élevant à près de trois mille
pieds au-dessus de la mer.
Cependant, l'aspect des lieux et le témoignage des instruments étaient
en contradiction si formelle avec les idées jusqu'alors reçues, que MM.
Erdl et Schubert n'accueillirent qu'avec doute ces résultats, qu'ils
attribuèrent au dérangement de leur baromètre et à une perturbation
subite de l'atmosphère. Mais, pendant leur retour à Jérusalem, le
baromètre revint à la hauteur moyenne qu'il avait accusée avant
leur départ pour Jéricho. Il fallut donc, bon gré mal gré, admettre
que la mer Morte est de six cents pieds au moins au-dessous de la
Méditerranée,--chiffre que les explorations postérieures allaient
encore montrer de moitié trop faible.
C'était là, on en conviendra, une heureuse rectification, qui devait
avoir une influence considérable, en appelant l'attention des savants
sur un phénomène que d'autres explorateurs allaient bientôt vérifier.
En même temps, l'étude physique du bassin de la mer Morte se complétait
et se rectifiait. Deux missionnaires américains, Edward Robinson et Eli
Smith, donnaient, en 1838, une impulsion toute nouvelle à la géographie
biblique. C'étaient les précurseurs de cette phalange de voyageurs
naturalistes, d'historiens, d'archéologues, d'ingénieurs, qui allaient
bientôt, sous les auspices de l'Association anglaise ou à côté de cette
société, explorer, en tous sens, la terre des patriarches, en dresser
la carte dans tous ses détails, procéder enfin à des découvertes
multiples qui devaient jeter un jour nouveau sur les peuples antiques,
possesseurs tour à tour de ce coin du bassin méditerranéen.
Mais ce n'est pas seulement cette contrée, si intéressante par les
souvenirs qu'elle évoque en toute âme chrétienne, qui se voyait
l'objet des études des érudits et des voyageurs. L'Asie Mineure tout
entière allait bientôt livrer à la curiosité du monde savant les
trésors qu'elle renfermait dans son sol. Les voyageurs la traversaient
en tous sens. Parrot visitait l'Arménie; Dubois de Montpéreux
parcourait le Caucase en 1839; Eichwald, en 1825 et 1826, explorait
les rives de la mer Caspienne; enfin, Alexandre de Humboldt, grâce
à la générosité de l'empereur de Russie Nicolas, complétait, dans
la partie asiatique de l'Asie et dans l'Oural, les observations de
physique générale et de géographie qu'il avait si courageusement
recueillies dans le Nouveau-Monde. Avec le minéralogiste Gustave
Rose, le naturaliste Ehrenberg, bien connu par ses voyages dans la
Haute-Égypte et la Nubie, avec le baron de Helmersen, officier du
génie, Humboldt parcourait la Sibérie, visitait les mines d'or et de
platine de l'Oural, explorait les steppes de la Caspienne et la chaîne
de l'Altaï jusqu'à la frontière de Chine. Ces savants s'étaient partagé
le travail: Humboldt s'était chargé des observations astronomiques,
magnétiques, physiques et d'histoire naturelle; Rose tenait le journal
du voyage, qu'il a publié en allemand, de 1837 à 1842.
Les résultats scientifiques de cette exploration, pourtant si
rapide,--en neuf mois seulement, les voyageurs n'avaient pas parcouru
moins de 11,500 milles,--furent considérables.
Dans une première publication, parue à Paris en 1838, Humboldt ne
s'occupait que de la climatologie et de la géologie de l'Asie; mais,
à ce travail fragmentaire, succédait, en 1843, un ouvrage magistral,
l'-Asie centrale-.
«Il y a consigné, dit La Roquette, et systématisé les principaux
résultats scientifiques de son excursion en Asie et s'est livré à
des considérations ingénieuses sur la forme des continents, sur la
configuration des montagnes de la Tartarie; il y étudie surtout cette
vaste dépression qui s'étend de l'Europe boréale jusqu'au centre de
l'Asie, par delà les mers Caspienne et d'Aral.»
Il nous faut quitter maintenant l'Asie et passer en revue les
différentes expéditions, qui s'étaient succédées dans le Nouveau-Monde,
depuis le commencement du siècle. A l'époque où Lewis et Clarke
traversaient l'Amérique du Nord, depuis les États-Unis jusqu'à l'océan
Pacifique, un jeune officier, le lieutenant Zabulon Montgomery Pike
était chargé par le gouvernement, en 1807, de reconnaître les sources
du Mississipi. Il devait essayer en même temps de se concilier l'amitié
des Indiens qu'il rencontrerait.
Bien reçu par le chef de la puissante confédération des Sioux, gratifié
d'une pipe sacrée,--talisman qui lui assurerait la protection des
tribus alliées,--Pike remonta le Mississipi, passa devant le Chippeway
et la rivière Saint-Pierre, affluents considérables de cet immense
cours d'eau. Mais, au delà du confluent de cette rivière jusqu'aux
cataractes de Saint-Antoine, le cours du Mississipi est barré par une
suite ininterrompue de chutes et de rapides. Arrivé sous le 45e degré
de latitude, Pike et ses compagnons durent quitter leurs canots et
continuer leur voyage en traîneau. Aux rigueurs d'un hiver épouvantable
se joignirent bientôt les tortures de la faim. Rien n'arrêta les
intrépides explorateurs, qui, continuant à suivre le Mississipi, réduit
à trois cents verges de largeur, arrivèrent au mois de février au
lac des Sangsues, où ils furent accueillis avec empressement dans un
cantonnement de trappeurs et de chasseurs de fourrures de Montréal.
[Illustration: Circassiens. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Après avoir visité le lac du Cèdre-Rouge, Pike revint à Port-Louis. Ce
voyage pénible et dangereux n'avait pas duré moins de neuf mois, et,
bien que son but ne fût pas atteint, il n'avait pas été sans résultat
pour la science.
L'habileté, le sang-froid et le courage de Pike ne passèrent point
inaperçus, et le gouvernement, en l'élevant peu de temps après au grade
de major, lui confia le commandement d'une nouvelle expédition.
Il s'agissait cette fois d'explorer la vaste étendue de pays comprise
entre le Mississipi et les montagnes Rocheuses, de découvrir les
sources de l'Arkansas et de la rivière Rouge. Avec vingt-trois
personnes, Pike remonta l'Arkansas, belle rivière, qui est navigable
jusqu'aux montagnes où elle prend sa source, c'est-à-dire pendant plus
de deux mille milles, excepté pendant l'été, où des bancs de sable en
obstruent le cours.
[Illustration: Ils excellaient à capturer ces sauvages «mustangs.»
(Page 188.)]
Mais, pendant cette longue navigation, l'hiver était venu; les
souffrances, qui avaient si durement éprouvé Pike pendant sa première
expédition, se renouvelèrent avec un redoublement de rigueur. Le gibier
était si rare, que, pendant quatre jours, le détachement dut se priver
de nourriture. Plusieurs hommes eurent les pieds gelés, et ce malheur
vint augmenter les fatigues de ceux qui étaient demeurés valides. Après
avoir atteint la source de l'Arkansas, le major descendant au sud, ne
tarda pas à rencontrer un beau cours d'eau qu'il prit pour la rivière
Rouge.
C'était le Rio-del-Norte, fleuve qui prend sa source dans le Colorado,
province alors espagnole, et débouche dans le golfe du Mexique.
On a pu juger, d'après ce qui a été dit des difficultés que Humboldt
avait rencontrées pour obtenir la permission de visiter les possessions
espagnoles, si ce peuple était jaloux de voir des étrangers pénétrer
sur son territoire. Bientôt entouré par un détachement de soldats
espagnols, le major Pike fut fait prisonnier avec tous ses hommes
et conduit à Santa-Fé. La vue de leurs vêtements en lambeaux et de
leurs visages émaciés, leur aspect misérable, ne témoignaient pas en
faveur des Américains, que les Espagnols prirent tout d'abord pour
des sauvages. Cependant, l'erreur une fois reconnue, Pike et son
détachement furent conduits à travers les provinces intérieures jusqu'à
la Louisiane, et ils arrivèrent, le 1er juillet 1807, à Nachitoches.
La fin malheureuse de cette expédition ralentit pendant quelque temps
le zèle du gouvernement, mais non pas celui des simples particuliers,
négociants ou chasseurs, tous les jours plus nombreux dans le pays.
Plusieurs même traversèrent l'Amérique de part en part, du Canada
au Pacifique. Parmi ces voyageurs isolés, il convient de citer plus
particulièrement Daniel Williams Harmon, associé de la Compagnie du
Nord-Ouest, qui, voyageant entre les 47e et 58e degrés de latitude
nord, vit les lacs Huron, Supérieur, des Pluies, des Bois, Manitoba,
Winnipeg, Athabasca, du Grand-Ours, et arriva jusqu'à l'océan Pacifique.
La Compagnie de fourrures d'Astoria, établissement situé à l'embouchure
de la Colombia, fit aussi beaucoup pour l'exploration et la traversée
des montagnes Rocheuses.
Quatre associés de cette Compagnie, partis d'Astoria au mois de juin
1812, avaient remonté la Colombia, traversé les montagnes Rocheuses,
et, prenant leur route à l'est-sud-est, après avoir atteint à l'une
des sources de la Platte, sur laquelle ils étaient descendus jusqu'au
Missouri à travers un pays que personne n'avait exploré avant eux, ils
étaient arrivés à Saint-Louis, le 30 mai 1813.
En 1811, une autre expédition, composée de soixante hommes, quittant
Saint-Louis, avait remonté le Missouri jusqu'aux villages des Ricaras;
après avoir éprouvé de grandes privations et perdu plusieurs hommes par
le manque de nourriture et par suite de fatigues, elle était parvenue à
Astoria au commencement de 1812.
Ces voyages n'avaient pas eu seulement pour résultat la reconnaissance
topographique du terrain, ils avaient amené des découvertes bien
singulières et tout à fait imprévues. C'est ainsi que dans la vallée
de l'Ohio, depuis le pays des Illinois jusqu'au Mexique, on avait
rencontré des ruines et des fortifications ou retranchements garnis de
fossés et d'espèces de bastions, dont plusieurs couvraient cinq ou six
acres de terrain. A quelle nation attribuer ces travaux, qui dénotaient
une civilisation bien supérieure à celle des Indiens? Problème
difficile, dont la solution n'est pas encore trouvée.
Déjà des philologues et des historiens s'inquiétaient de la disparition
des tribus indiennes, qui n'avaient jusqu'alors été observées que
superficiellement, et ils regrettaient qu'elles se fussent éteintes,
sans qu'on eût étudié les langues qu'elles parlaient. La connaissance
de ces langues, comparées avec celles de l'ancien monde, aurait
peut-être fourni quelque indice inattendu sur l'origine de ces tribus
errantes. En même temps, on commençait à étudier la flore et la
géologie du pays, science qui réservait aux futurs explorateurs de si
merveilleuses surprises.
Il était trop important pour le gouvernement des États-Unis de procéder
rapidement à la reconnaissance des vastes territoires qui le séparaient
du Pacifique, pour qu'il s'abstînt longtemps d'organiser une nouvelle
expédition.
Le secrétaire d'État de la guerre chargea, en 1809, le major Long
d'explorer la contrée située entre le Mississipi et les montagnes
Rocheuses, de reconnaître le cours du Missouri et de ses principaux
affluents, de fixer par des observations astronomiques les points les
plus remarquables, d'étudier les tribus indiennes, de décrire enfin
tout ce que l'aspect du pays et les productions des trois règnes y
présenteraient d'intéressant.
Partie de Pittsburg, le 5 mai 1819, sur le bateau à vapeur l'-Ingénieur
Occidental-, l'expédition arriva, le 30 mai suivant, au confluent de
l'Ohio avec le Mississipi, qu'elle remonta jusqu'à Saint-Louis.
Le 29 juin était reconnue l'embouchure du Missouri. Pendant le mois de
juillet, M. Say, chargé des observations zoologiques, parcourut le pays
jusqu'au fort Osage, où il fut rejoint par le bateau. Le major Long
profita de son séjour en cet endroit pour envoyer un parti reconnaître
la contrée entre le Kansas et la Platte; mais ce détachement, attaqué
et pillé, dut rebrousser chemin, après s'être vu enlever ses chevaux.
Lorsqu'elle eut reçu, à l'île aux Vaches, un renfort de quinze hommes
de troupe, l'expédition gagna, le 19 septembre, le fort Lisa, près de
Council-Bluff, où elle prit ses quartiers d'hiver. Violemment attaqués
du scorbut, les Américains, qui ne possédaient aucun remède contre
cette terrible maladie, perdirent cent hommes, c'est-à-dire à peu près
le tiers de leur effectif.
Le major Long, qui, pendant ce temps, avait gagné Washington avec
un canot, rapportait l'ordre de discontinuer le voyage le long du
Missouri et de passer aux sources de la Platte, pour, de là, gagner le
Mississipi par l'Arkansas et la rivière Rouge.
Le 6 juin, les explorateurs quittèrent donc le cantonnement des
Ingénieurs, ainsi qu'ils avaient appelé leurs quartiers d'hiver, et
ils remontèrent pendant plus de cent milles la vallée de la Platte,
aux prairies herbeuses, peuplées d'immenses troupeaux de bisons et de
daims, qui leur fournirent des vivres en abondance.
A ces prairies sans limites, dont pas un coteau ne vient rompre la
monotonie, succède un désert de sable, qui s'élève en pente douce,
sur un espace de près de quatre cents milles, jusqu'aux montagnes
Rocheuses. Coupé de barrancas à pic, de cañons et de gorges au fond
desquelles murmure, sous une végétation rabougrie et rare, quelque
maigre ruisseau, ce désert n'a d'autres végétaux que les cactus aux
dards pointus et redoutables.
Le 6 juillet, l'expédition avait atteint le pied des montagnes
Rocheuses. Le docteur James en escalada l'un des pics, auquel il donna
son nom, et qui s'élève à 11,500 pieds au-dessus de la mer.
«Du sommet de ce pic, dit le botaniste, le regard embrasse, au
nord-ouest et au sud-ouest, d'innombrables montagnes toutes blanchies
de neige: les plus éloignées en sont revêtues jusqu'à leur base.
Immédiatement sous nos pieds, à l'ouest, gisait l'étroite vallée de
l'Arkansas, dont nous pouvions suivre le cours vers le nord-ouest à
plus de soixante milles. Sur le versant nord de la montagne était une
masse énorme de neige et de glace; à l'est s'étendait la grande plaine,
s'élevant à mesure qu'elle s'éloignait, jusqu'à ce que, à l'extrémité
de l'horizon, elle semblât se confondre avec le ciel.»
En cet endroit, l'expédition se divisa en deux partis. L'un, aux ordres
du major Long, devait se diriger vers les sources de la rivière Rouge;
l'autre, commandé par le capitaine Bell, allait descendre l'Arkansas
jusqu'au port Smith. Les deux détachements se séparèrent le 24 juillet.
Le premier, trompé par les renseignements que lui donnèrent les
Indiens Kaskaias et par l'inexactitude des cartes, prit la Canadienne
pour la rivière Rouge, et ne s'aperçut de son erreur qu'en arrivant
au confluent de cette rivière avec l'Arkansas. Ces Kaskaias étaient
bien les plus misérables des sauvages; mais, intrépides cavaliers,
ils excellaient à capturer avec le lacet ces sauvages «mustangs»,
descendants des chevaux importés au Mexique par les conquérants
espagnols.
Le second détachement s'était vu abandonné par quatre soldats, qui
avaient emporté, avec quantité d'effets précieux, les journaux de
voyage de Say et du lieutenant Swift.
Les deux partis avaient eu, d'ailleurs, à souffrir du manque de
provisions dans ces déserts recouverts d'une couche de sable, dont les
fleuves ne charrient qu'une eau saumâtre ou bourbeuse.
L'expédition rapportait à Washington une soixantaine de peaux d'animaux
sauvages, plusieurs milliers d'insectes, dont cinq cents nouveaux, un
herbier de quatre ou cinq cents plantes inconnues, de nombreuses vues
du pays et les matériaux d'une carte des contrées parcourues.
Le commandement d'une nouvelle expédition fut donné, en 1828, au même
major Long, dont les services avaient été vivement appréciés. Quittant
Philadelphie au mois d'avril, il se rendit sur l'Ohio, traversa l'État
qui porte ce nom, les États d'Indiana et des Illinois. Après avoir
atteint le Mississipi, il le remonta jusqu'à l'embouchure de la rivière
Saint-Pierre, autrefois visitée par Carver, et, depuis, par le baron
La Hontan. Long la suivit jusqu'à sa source, rencontra le lac Travers,
gagna le lac Winnipeg, explora la rivière du même nom, vit le lac des
Bois, celui des Pluies, et arriva au plateau qui sépare le bassin de
la baie d'Hudson de celui du Saint-Laurent. Il avait enfin, par le lac
d'Eau froide et la rivière du Chien, atteint le lac Supérieur.
Bien que toutes ces localités fussent, depuis de longues années,
parcourues par les coureurs des bois canadiens, par les trappeurs et
les chasseurs, c'était la première fois qu'une expédition officielle
les visitait avec la mission d'en établir la carte. Les voyageurs
furent frappés par la beauté des contrées arrosées par le Winnipeg.
Le cours de ce fleuve, fréquemment interrompu par des rapides et des
cascades de l'effet le plus pittoresque, coule entre deux murailles
à pic de roches de granit, coiffées de verdure. La beauté de ces
paysages, succédant à la monotonie des plaines et des savanes qu'ils
avaient traversées jusqu'alors, remplirent les voyageurs d'admiration.
L'exploration du Mississipi, abandonnée depuis l'exploration de
Montgomery Pike, fut reprise en 1820 par le général Cass, gouverneur
du Michigan. Parti de Détroit, à la fin de mai, avec une suite de
vingt hommes rompus au métier de coureur des bois, il gagna le haut
Mississipi, après avoir visité les lacs Huron, Supérieur et Sandy. Son
escorte, épuisée, dut camper en cet endroit, tandis qu'il reprenait
en canot l'exploration du fleuve. Pendant cent cinquante milles, le
Mississipi coulait avec rapidité et sans obstacles; mais, à cette
distance, son lit était coupé de rapides, pendant une douzaine de
milles, jusqu'à la chute de Peckgama.
Au-dessus de cette cataracte, le courant, beaucoup moins rapide,
serpentait à travers d'immenses savanes jusqu'au lac des Sangsues.
Après avoir gagné le lac Winnipeg, Cass arriva, le 21 juillet, à un
nouveau lac, qui reçut son nom; mais il ne voulut pas pousser plus loin
avec les faibles ressources qu'il possédait en munitions, en vivres et
en hommes.
On s'était rapproché de la source du Mississipi, on ne l'avait
cependant pas atteinte. L'opinion générale était que le fleuve sortait
d'un petit lac, situé à soixante milles de celui de Cass, qui portait
le nom de lac de la Biche. Cependant, ce fut seulement en 1832, tandis
que le général Cass était secrétaire d'État de la guerre, qu'on songea
à résoudre cet important problème.
Le commandement d'une expédition de trente personnes, dont dix soldats,
un officier chargé de travaux hydrographiques, un chirurgien, un
géologue, un interprète et un missionnaire, fut donné à un voyageur
nommé Schoolcraft, qui, l'année précédente, avait exploré le pays des
Chippeways, au nord-ouest du lac Supérieur.
Schoolcraft, parti de Sainte-Marie le 7 juin 1832, visita les tribus
du lac Supérieur et entra bientôt dans la rivière Saint-Louis. Cent
cinquante milles séparaient alors Schoolcraft du Mississipi. Il ne lui
fallut pas moins de dix jours pour faire ce trajet, à cause des rapides
et des fondrières. Le 3 juillet, l'expédition atteignait la factorerie
d'un commerçant nommé Aitkin, sur le bord du fleuve, et y célébrait, le
lendemain, l'anniversaire de l'indépendance des États-Unis.
Deux jours plus tard, Schoolcraft se trouvait en face de la chute
de Peckgama et campait à la pointe des Chênes. En cet endroit le
fleuve faisait beaucoup de détours au milieu des savanes; mais les
guides conduisirent l'expédition par des sentiers qui abrégèrent
considérablement la distance. Le lac à la Crosse et le lac Winnipeg
furent ensuite traversés, et Schoolcraft arriva, le 10 juillet, au lac
Cass, point qui n'avait pas encore été dépassé par les explorateurs
précédents.
Un parti de Chippeways conduisit les voyageurs au camp qu'ils
occupaient dans une île du lac. Le commandant, sûr des dispositions
amicales de ces sauvages, laissa en cet endroit une partie de son
escorte, et, accompagné du lieutenant Allen, du chirurgien Houghton,
d'un missionnaire et de plusieurs sauvages, il partit en pirogue.
Les lacs Tascodiac, Travers, furent successivement visités. Un peu
au delà de ce dernier, le Mississipi se partage en deux branches ou
fourches. Le guide conduisit Schoolcraft par celle de l'est, et, lui
faisant franchir les lacs Marquette, Lasalle et Kubbakunna, il l'amena
au confluent de la Naiwa, principal tributaire de cette fourche, qui
sort d'un lac infesté de serpents à tête cuivrée. Enfin, après avoir
passé par le petit lac Usawa, l'expédition atteignit le lac Itasca,
d'où s'échappe la branche itascane ou occidentale du Mississipi.
Le lac Itasca, ou de la Biche,--comme l'appelaient les Français,--n'a
pas plus de sept à huit milles d'étendue, et il est entouré de
collines, que vient assombrir le feuillage foncé des pins. Il serait à
1,500 pieds au-dessus de l'Océan, selon Schoolcraft, mais il ne faut
pas attacher grande importance à ces mesures, car le commandant n'avait
pas d'instruments à sa disposition.
L'expédition suivit, pour regagner le lac de Cass, la fourche
occidentale et reconnut les principaux affluents de cette branche.
Schoolcraft explora ensuite les Indiens qui fréquentaient ces contrées,
et il conclut des traités avec eux.
En résumé, le but que le gouvernement se proposait était atteint, et
le Mississipi était dès lors exploré depuis son embouchure jusqu'à
sa source. L'expédition rapportait une foule de détails intéressants
sur les mœurs, les usages, l'histoire et la langue des indigènes;
enfin, l'histoire naturelle avait fourni un ample contingent d'espèces
nouvelles et peu connues.
Mais l'activité des peuples des États-Unis ne se bornait pas à ces
explorations officielles. Nombre de trappeurs se lançaient à travers
des contrées nouvelles. Pour la plupart absolument illettrés, ils ne
purent faire profiter la science de leurs découvertes. Il n'en est
pas de même de Jacques Pattie, qui a publié le récit de ses aventures
romanesques et de ses courses périlleuses dans la région qui s'étend
entre le Nouveau-Mexique et la Nouvelle-Californie. En descendant le
rio Gila jusqu'à son embouchure, Pattie a visité des peuples presque
ignorés, les Jotans, les Eiotaros, les Papawars, les Mokees, les
Yumas, les Mohawas, les Nabahos, etc., avec lesquels les relations
avaient toujours été des plus rares. Il découvrit, sur les bords du
rio Eiotario, des ruines d'anciens monuments, des murs de pierre, des
fossés et des poteries, et, dans les montagnes voisines, des mines de
cuivre, de plomb et d'argent.
On doit également un curieux journal de voyage au docteur Willard,
qui, dans un séjour de trois ans dans le Nouveau-Mexique, visita le
Rio-del-Norte de sa source à son embouchure.
Enfin, en 1831, le capitaine Wyeth et son frère explorèrent l'Orégon et
la partie voisine des montagnes Rocheuses.
Depuis le voyage de Humboldt au Mexique, les explorateurs se succèdent
dans l'Amérique centrale. Bernasconi, en 1787, avait découvert les
ruines de Palenqué, aujourd'hui fameuses; Antonio Del-Rio en avait
donné, en 1822 une description détaillée, qu'il avait même accompagnée
de quelques dessins, dus au crayon de Frédéric Waldeck, futur
explorateur de cette ville morte.
[Illustration: CARTE DES SOURCES DU MISSISSIPI pour l'intelligence du
voyage de Schoolcraft d'après le bulletin de la Société de Géographie.
Année 1834. -Gravé par E. Morieu.-]
[Illustration: Vue de la pyramide de Xochicaleo.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Le capitaine Guillaume Dupaix et le dessinateur Castañeda, de 1805 à
1807 avaient fait trois voyages successifs dans l'État de Chiapa et à
Palenqué, et le résultat de leurs recherches parut, en 1830, dans un
magnifique ouvrage, dont les dessins, dus à Augustine Aglio, ont été
exécutés aux frais de lord Kingsborough.
Enfin, en 1832, Waldeck séjournait deux ans entiers à Palenqué,
y faisait des fouilles, y levait les plans, coupes et élévations
des monuments, s'appliquait à reproduire les hiéroglyphes encore
inexpliqués qui les recouvrent, et il réunissait, aussi bien sur
l'histoire naturelle que sur les mœurs des habitants, une foule de
renseignements absolument nouveaux.
Il faut également citer le colonel don Juan Galindo, l'explorateur de
Palenqué, d'Utatlan, de Copan, et d'autres cités enfouies au fond des
forêts tropicales.
Après le long séjour que Humboldt avait fait dans l'Amérique
équinoxiale, l'essor que ses explorations semblaient devoir donner aux
études géographiques se trouva singulièrement entravé par les luttes
des colonies espagnoles contre leur métropole. Cependant, aussitôt que
les gouvernements indigènes eurent acquis un semblant de stabilité, des
explorateurs intrépides s'élancèrent à travers ce monde qui était alors
véritablement nouveau, car la jalousie ombrageuse des Espagnols l'avait
fermé jusqu'alors aux investigations des savants.
Des naturalistes, des ingénieurs parcourent l'Amérique méridionale ou
vont s'y établir. Bientôt même, 1817-1820, les gouvernements d'Autriche
et de Bavière s'entendent pour envoyer au Brésil une expédition
scientifique, à la tête de laquelle ils placent les docteurs Spix et de
Martius, qui recueillent de nombreuses informations sur la botanique,
l'ethnographie, la statistique et la géographie de ces contrées si peu
connues, et Martius écrit sur la flore du pays un monumental ouvrage.
Cette publication, faite aux frais des gouvernements d'Autriche et de
Bavière, semble un des modèles du genre.
A la même époque, les recueils spéciaux: les -Annales des voyages- de
Malte-Brun et le -Bulletin de la Société de Géographie-, pour ne citer
que des ouvrages français, accueillent avec empressement et publient
toutes les communications qu'on leur adresse, principalement sur le
Brésil et la province de Minas Geraës.
En même temps, un général prussien, le major général prince de
Wied-Neuwied, à qui la paix de 1815 avait créé des loisirs, s'adonnait
à l'étude des sciences naturelles, de la géographie et de l'histoire.
De plus, en compagnie des naturalistes Freirciss et Sellow, il
exécutait un voyage d'exploration dans les provinces intérieures du
Brésil, et s'occupait tout spécialement de l'histoire naturelle et de
la zoologie.
Quelques années plus tard, en 1836, c'était le naturaliste français
Alcide d'Orbigny, déjà célèbre quoique encore bien jeune, qui recevait
de l'administration du Muséum une mission relative à l'histoire
naturelle de l'Amérique méridionale. Pendant huit années consécutives
d'Orbigny parcourut le Brésil, l'Uruguay, la République Argentine, la
Patagonie, le Chili, la Bolivie et le Pérou.
«Un tel voyage, dit Damour dans le discours qu'il prononça aux
funérailles de d'Orbigny, un tel voyage, poursuivi dans des contrées
si diverses par leurs productions, par leur climat, par la nature de
leur sol et par les mœurs de leurs habitants, présente à chaque pas
de nouveaux périls. D'Orbigny, doué d'une forte constitution et d'une
ardeur infatigable, surmonta des obstacles qui eussent rebuté bien des
voyageurs. Arrivé dans les froides régions de la Patagonie, au milieu
de sauvages peuplades constamment en guerre, il se vit contraint de
prendre parti et de combattre dans les rangs d'une des tribus qui lui
avaient donné l'hospitalité. Heureusement pour l'intrépide savant,
la victoire s'étant déclarée de son côté, lui rendit le loisir de
continuer sa route.»
Les résultats de si longues recherches exigèrent, pour être mis en
œuvre, treize années d'un travail acharné. Cet ouvrage, qui touche à
presque toutes les sciences, laisse bien loin derrière lui ce qui avait
été publié sur l'Amérique méridionale. L'histoire, l'archéologie, la
zoologie, la botanique y tiennent une place d'honneur; mais la plus
importante division de cet ouvrage encyclopédique est celle qui est
consacrée à l'-Homme américain-. Là, l'auteur a rassemblé tous les
documents qu'il avait recueillis par lui-même, analysé et critiqué ceux
qui lui venaient de seconde main, sur les caractères physiologiques,
sur les mœurs, les langues et les religions de l'Amérique du Sud. Un
ouvrage de cette valeur devrait suffire à immortaliser le nom du savant
français, et fait le plus grand honneur à la nation qui le compte au
nombre de ses enfants.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE I
LES CIRCUMNAVIGATEURS ÉTRANGERS
Le commerce des fourrures en Russie.--Krusenstern reçoit le commandement
d'une expédition.--Nouka-Hiva.--Nangasaki.--Reconnaissance de la côte du
Japon.--Iéso.--Les Aïnos.--Saghalien.--Retour en Europe.--Otto de
Kotzebue.--Relâche à l'île de Pâques.--Penrhyn.--L'archipel
Radak.--Retour en Russie.--Second voyage.--Changements arrivés à Taïti
et aux Sandwich.--Voyage de Beechey.--L'île de Pâques.--Pitcairn et les
révoltés de la -Bounty-.--Les Pomotou.--Taïti et les Sandwich.--Les
îles Bonin-Sima.--Lütké.--Les Quebradas de Valparaiso.--La semaine
sainte au Chili.--La Nouvelle-Arkhangel.--Les Kaloches.--Ouna-Lachka.
--L'archipel des Carolines.--Les pirogues des Carolins.--Guaham, île
déserte.--Beauté et utilité des îles Bonin-Sima.--Les Tchouktchis,
leurs mœurs et leurs jongleurs.--Retour en Russie.
Avec le XIXe siècle, les Russes commencent à se joindre aux voyages
qui s'accomplissent autour du monde. Jusqu'alors, le champ de leurs
explorations s'est presque entièrement concentré dans l'Asie, et l'on
ne compte guère parmi leurs marins que Behring, Tchirikoff, Spangberg,
Laxman, Krenitzin et Sarytcheff. Ce dernier prit une part considérable
au voyage de l'anglais Billings, voyage qui fut loin de produire les
résultats qu'on était en droit d'attendre des dix années qui y furent
consacrées et des dépenses considérables dont il avait été l'objet.
C'est à Adam Jean de Krusenstern que revient l'honneur d'avoir,
le premier de tous les Russes, fait le tour du monde dans un but
scientifique et avec une mission du gouvernement.
Né en 1770, Krusenstern entrait, en 1793, dans la marine anglaise.
Soumis, pendant six ans, à cette rude école qui comptait alors les plus
habiles marins du globe, il revenait dans sa patrie avec une parfaite
connaissance du métier, et des idées singulièrement développées sur le
rôle que la Russie pouvait jouer dans l'Asie orientale.
Pendant un séjour de deux ans à Canton, en 1798 et 1799, Krusenstern
avait été témoin des résultats merveilleux qu'avaient obtenus quelques
négociants anglais dans la vente des fourrures qu'ils allaient chercher
sur les côtes nord-ouest de l'Amérique russe.
Ce commerce n'avait pris naissance que depuis le troisième voyage de
Cook, et les Anglais y avaient déjà réalisé d'immenses bénéfices au
détriment des Russes, qui, jusqu'alors, avaient alimenté par terre les
marchés de la Chine.
Cependant, un Russe, nommé Chelikoff, avait formé, en 1785, une
compagnie qui, s'établissant sur l'île Kodiak, à égale distance de
l'Amérique, du Kamtchatka et des îles Aléoutiennes, ne tarda pas à
prendre un développement considérable. Le gouvernement comprit alors
tout le parti qu'il pouvait tirer de contrées jusque-là considérées
comme déshéritées, et il dirigea vers le Kamtchatka, à travers la
Sibérie, des renforts, des provisions et des matériaux.
Krusenstern n'avait pas tardé à se rendre compte de l'insuffisance
de ces secours, de l'inhabileté des pilotes, et de l'insécurité des
cartes dont les erreurs amenaient tous les ans la perte de plusieurs
navires, sans parler du préjudice qu'un voyage de deux ans apportait au
transport des fourrures jusqu'à Okotsk et, de là, à Kiakhta.
Les idées les meilleures étant toujours les plus simples, c'est à
celles-là qu'on songe en dernier lieu. Krusenstern fut donc le premier
à démontrer l'impérieuse nécessité d'aller, directement et par mer, des
îles Aléoutiennes, lieu de production, à Canton, marché le plus suivi.
A son retour en Russie, Krusenstern avait essayé de faire partager ses
vues par le comte Koucheleff, ministre de la marine, mais la réponse
qu'il reçut lui ôta toute espérance. Ce ne fut que lors de l'avènement
d'Alexandre Ier, quand l'amiral Mordvinoff prit le portefeuille de la
marine, qu'il se vit encouragé.
Bientôt même, sur les conseils du comte Romanof, Krusenstern fut chargé
par l'empereur d'exécuter lui-même les plans qu'il avait proposés. Le
7 août 1802, il reçut le commandement de deux vaisseaux destinés à
explorer la côte nord-ouest de l'Amérique.
Mais si le chef de l'expédition était nommé, les officiers et les
matelots qui devaient le suivre n'étaient pas choisis, et quant aux
vaisseaux, il fallait renoncer à les trouver dans l'empire russe. On
n'en rencontra pas davantage à Hambourg. Ce fut seulement à Londres
que le capitaine Lisianskoï, futur second de Krusenstern, et le
constructeur Kasoumoff, réussirent à se procurer deux bâtiments,
qui leur parurent à peu près propres au but qu'on se proposait. Ils
reçurent les noms de -Nadiejeda- et de -Neva-.
Sur ces entrefaites, le gouvernement résolut de profiter de cette
expédition pour envoyer au Japon un ambassadeur, M. de Besanoff, avec
une nombreuse suite et de magnifiques présents destinés au souverain du
pays.
Le 4 août 1803, les deux bâtiments, complètement arrimés et portant
cent trente-quatre personnes, quittèrent la rade de Cronstadt. Ils
firent à Copenhague et à Falmouth des stations rapides, afin de
remplacer une partie des salaisons achetées à Hambourg et de calfater
la -Nadiejeda-, dont les coutures s'étaient ouvertes pendant un gros
temps qui assaillit l'expédition dans la mer du Nord.
Après une courte relâche aux Canaries, Krusenstern chercha vainement,
comme l'avait fait La Pérouse, l'île Ascençao, sur l'existence de
laquelle les opinions étaient partagées depuis trois cents ans. Puis,
il rallia le cap Frio, dont il ne put fixer exactement la position,
malgré le vif désir qu'il en avait, car les relations et les cartes
les plus récentes variaient entre 23° 06´ et 22° 34´. Après avoir eu
connaissance de la côte du Brésil, il donna entre les îles de Gal et
d'Alvarado, passage à tort signalé comme dangereux par La Pérouse, et
entra, le 21 décembre 1803, à Sainte-Catherine.
La nécessité de remplacer le grand mât et le mât de misaine de la Neva
arrêta, pendant cinq semaines, Krusenstern dans cette île, où il reçut
des autorités portugaises l'accueil le plus empressé.
Le 4 février, les deux bâtiments purent reprendre leur voyage. Ils
étaient préparés à affronter les dangers de la mer du Sud et à doubler
le cap Horn, cet effroi des navigateurs.
Si le temps fut constamment beau jusqu'à la hauteur de la Terre des
États, par contre, à des coups de vent d'une violence extrême, à des
rafales de grêle et de neige, succédèrent des brouillards épais avec
des lames extrêmement hautes et une grosse houle qui fatiguait les
bâtiments. Le 24 mars, pendant une brume opaque, un peu au-dessus de
l'embouchure occidentale du détroit de Magellan, les deux navires se
perdirent de vue. Ils ne devaient plus se retrouver qu'à Nouka-Hiva.
Krusenstern, après avoir renoncé à toucher à l'île de Pâques, gagna
l'archipel des Marquises ou Mendocines, et détermina la position des
îles Fatougou et Ouahouga, nommées Washington par Ingraham, capitaine
américain, et découvertes en 1791, peu de semaines avant le capitaine
Marchand, qui les appela îles de la Révolution. Il vit Hiva-Hoa, la
Dominica de Mendana, et rencontra à Nouka-Hiva un Anglais du nom de
Roberts et un Français appelé Cabri, qui, par leur connaissance de la
langue, lui rendirent d'importants services.
Les événements que relatent cette relâche n'offrent pas grand intérêt.
Le récit de ceux que relatent les voyages de Cook peut s'appliquer à
celui de Krusenstern. Mêmes détails sur l'incontinence aussi absolue
qu'inconsciente des femmes, sur l'étendue des connaissances agricoles
des naturels, sur leur avidité pour les instruments de fer.
On n'y rencontre aucune observation qui n'ait été faite par les
voyageurs précédents, sinon l'existence de plusieurs sociétés dont
le roi ou ses parents, des prêtres ou des guerriers distingués sont
les chefs, à condition de nourrir leurs sujets en temps de disette. A
notre avis, cette institution rappellerait celle des clans de l'Écosse,
ou des tribus indiennes de l'Amérique. Telle n'est pas l'opinion de
Krusenstern, qui s'exprime ainsi:
«Les membres de ce club se reconnaissent à différentes marques
tatouées sur leur corps. Ceux du club du roi, par exemple, au nombre
de vingt-six, ont sur la poitrine un carré long de six pouces, et
large de quatre. Roberts en faisait partie. Celui-ci m'assura qu'il ne
serait jamais entré dans cette société, si la faim ne l'y eût forcé. Sa
répugnance me paraissait cependant impliquer contradiction, puisque,
non seulement tous ceux qui composent une pareille société sont libres
de toute inquiétude pour leur nourriture, mais que, de son aveu même,
les insulaires regardent comme un honneur d'y être admis. Je soupçonnai
donc que cette distinction entraîne la perte d'une partie de la
liberté.»
Une reconnaissance des environs d'Anna-Maria fit découvrir le port
de Tchitchagoff, dont l'entrée est difficile, il est vrai, mais dont
le bassin est si bien enfermé dans les terres que la tempête la plus
violente ne pourrait agiter ses eaux.
L'anthropophagie était encore florissante à Nouka-Hiva, au moment de la
visite de Krusenstern. Cependant, cet explorateur ne raconte pas avoir
été témoin de scènes de ce genre.
En somme, Krusenstern fut accueilli avec affabilité par un roi qui
paraissait n'avoir pas grande autorité sur ce peuple de cannibales,
adonnés aux vices les plus révoltants.
Il avoue qu'il aurait emporté de ces insulaires l'opinion la plus
favorable, s'il n'eût rencontré les deux Européens en question, dont
les témoignages éclairés et désintéressés furent en complet accord.
[Illustration: Néo-Zélandais. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
«Nous n'avons éprouvé de la part des Noukahiviens, dit le navigateur
russe, que d'excellents procédés; ils se sont toujours conduits avec
la plus grande honnêteté dans leur commerce d'échange avec nous; ils
commençaient toujours par livrer leurs cocos avant de recevoir notre
fer. Si nous avions besoin de bois ou d'eau, ils étaient toujours
prêts à nous aider. Nous n'avons eu que très rarement à nous plaindre
du vol, vice si commun et si répandu dans toutes les les îles de cet
océan. Toujours gais et contents, la bonté paraissait peinte sur leur
figure... Les deux Européens que nous avons trouvés à Nouka-Hiva, et
qui avaient vécu plusieurs années dans cette île, se sont accordés
à dire que les habitants sont dépravés, barbares, et, sans excepter
même les femmes, cannibales dans toute l'étendue du terme; que leur
air de gaieté et de bonté, qui nous a si fort trompés, ne leur est
pas naturel; que la crainte de nos armes et l'espérance du gain, les
avaient seules empêchés de donner un libre cours à leurs passions
féroces. Ces Européens décrivirent, comme témoins oculaires, avec les
plus grands détails, des scènes affreuses qui avaient lieu presque
tous les jours chez ce peuple, surtout en temps de guerre. Ils nous
racontèrent avec quelle rage ces barbares tombent sur leur proie, lui
coupent la tête, sucent, avec une horrible avidité, le sang par une
ouverture qu'ils font au crâne et achèvent ensuite leur détestable
repas. J'ai d'abord refusé de croire à ces horreurs, et regardé
ces rapports comme fort exagérés. Mais ces récits reposent sur la
déposition de deux hommes qui ont été, pendant plusieurs années, non
seulement témoins, mais encore acteurs dans ces scènes abominables. Ces
deux hommes étaient ennemis jurés, et cherchaient, en se calomniant
mutuellement, à se mettre plus en crédit dans notre esprit. Jamais,
cependant, ils ne se sont contredits sur ce point. D'ailleurs, les
récits de ces deux Européens s'accordent parfaitement avec les divers
indices qui nous ont frappés pendant notre court séjour. Chaque jour,
les Noukahiviens nous apportaient une quantité de crânes à vendre;
leurs armes étaient toutes ornées de cheveux. Des ossements humains
décoraient, à leur manière, une grande partie de leurs meubles. Ils
nous faisaient connaître aussi, par leurs pantomimes, leur goût pour la
chair humaine.»
[Illustration: Type Aïnos. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Il y a lieu de regarder le tableau comme chargé. Entre l'optimisme de
Cook et de Forster et les déclarations des deux Européens, dont l'un
au moins était fort peu estimable, puisqu'il avait déserté, doit se
trouver la vérité.
Et nous-mêmes, avant d'avoir atteint la civilisation très raffinée dont
nous jouissons aujourd'hui, n'avons-nous pas parcouru tous les degrés
de l'échelle? A l'époque de l'âge de pierre, nos mœurs étaient-elles
supérieures à celles des sauvages de l'Océanie?
Ne reprochons donc pas à ces représentants de l'humanité de n'avoir pu
s'élever plus haut qu'ils ne l'ont fait. Ils n'ont jamais constitué
un corps de nation. Épars sur l'immense océan, divisés en petites
peuplades, sans ressources agricoles ou minérales, sans relations,
sans besoins, en raison du climat sous lequel ils vivent, ils ont été
forcés de rester stationnaires ou de ne développer que certains petits
côtés des arts ou de l'industrie. Et cependant, combien de fois leurs
étoffes, leurs instruments, leurs canots, leurs filets, n'ont-ils pas
fait l'admiration des voyageurs!
Le 18 mai 1804, la -Nadiejeda- et la -Neva- quittèrent Nouka-Hiva et
firent voile pour les îles Sandwich, où Krusenstern avait résolu de
s'arrêter, afin de s'approvisionner de vivres frais, ce qu'il n'avait
pu faire à Nouka-Hiva, où il n'avait trouvé que sept cochons.
Mais ses projets furent trompés. Les naturels d'Owyhee ou Havaï
n'apportèrent, aux navires en panne devant la côte sud-ouest, que très
peu de provisions. Encore ne voulaient-ils les céder que contre du
drap, que Krusenstern se vit dans l'impossibilité de leur fournir. Il
fit aussitôt route pour le Kamtchatka et le Japon, laissant la -Neva-
devant le village de Karakakoua, où le capitaine Lisianskoï comptait se
ravitailler.
Le 14 juillet, la -Nadiejeda- entrait à Saint-Pierre-Saint-Paul,
capitale du Kamtchatka, où l'équipage trouva, avec des vivres frais, un
repos qu'il avait bien gagné. Le 30 août, les Russes reprenaient la mer.
Accueilli par des brumes épaisses et des temps orageux, Krusenstern
rechercha, sans les rencontrer, quelques îles tracées sur une
carte trouvée à bord du galion espagnol capturé par Anson, et dont
l'existence avait été tour à tour accueillie ou rejetée par différents
cartographes, mais qui figurent sur la carte de l'atlas du voyage de La
Billardière.
Le navigateur passa ensuite par le détroit de Van-Diémen, entre la
grande île Kiusiu et Tanega-Sima, détroit jusqu'alors mal indiqué,
et, rectifiant la position de l'archipel Liou-Kieou, que les Anglais
plaçaient au nord du détroit de Van-Diémen et les Français trop au sud,
il rangea, releva et nomma le littoral de la province de Satsuma.
«Le coup d'œil de cette partie de Satsuma est charmant, dit
Krusenstern. Comme nous en prolongions la côte à une petite distance,
nous pouvions voir distinctement tous les sites pittoresques qu'elle
nous offrait. Ils variaient et se succédaient rapidement à mesure que
le vaisseau avançait. L'île n'est qu'un assemblage de sommets pointus,
les uns terminés en pyramide, d'autres en coupole ou en cône, tous
abrités par les hautes montagnes qui les environnent. Si la nature a
été prodigue d'ornements pour cette île, l'industrie des Japonais a su
y en ajouter d'autres. Rien n'égale la richesse de culture que l'on
admire en tous lieux. Elle ne nous eût peut-être pas frappés, si elle
se fût bornée aux vallées voisines des côtes,--ces terrains ne sont pas
non plus négligés en Europe,--mais ici, non seulement les montagnes
sont cultivées jusqu'à leurs sommets, mais ceux des rochers mêmes qui
bordent le rivage sont couverts de champs et de plantations qui forment
avec la couleur brune et sombre de leur base un contraste singulier
et nouveau pour les yeux. Nous fûmes également bien étonnés à la vue
d'une allée de grands arbres qui se prolongeait le long de la côte à
perte de vue à travers monts et vallées. On y distinguait, à certaines
distances, des bosquets destinés, sans doute, au repos des voyageurs à
pied, pour qui cette route a probablement été faite. Il est difficile
de porter aussi loin qu'au Japon l'attention pour les voyageurs; car
nous vîmes une allée semblable près de Nangasaki et une autre encore
dans l'île de Meac-Sima.»
A peine la -Nadiejeda- avait elle mouillé à l'entrée du port de
Nangasaki, que Krusenstern vit monter à son bord plusieurs «daïmios»,
qui lui apportaient la défense de pénétrer plus loin.
Bien que les Russes fussent au courant de la politique d'isolement
que pratiquait le gouvernement japonais, ils espéraient qu'ayant à
leur bord un ambassadeur de Russie, nation voisine et puissante, ils
recevraient un accueil moins offensant. Ils comptaient aussi jouir
d'une liberté relative, dont ils auraient profité pour recueillir des
renseignements sur ce pays alors si peu connu, et sur lequel le seul
peuple qui y eût accès s'était fait une loi de se taire.
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