tous côtés du riz, du blé, du coton, du drap, de l'indigo, des selles
et des brides en cuir jaune et rouge, des souliers, des bottes, des
sandales. Les deux cents esclaves que l'on avait remarqués le matin
étaient encore exposés en vente le soir. Rabba n'a aucune renommée en
industrie; cependant, sa fabrication en nattes et sandales est sans
rivale, tandis que, dans tous les autres métiers, cette ville cède le
pas à Zangoshie.»
L'activité, l'amour du travail des habitants de cette dernière ville
cause une agréable surprise dans ce pays de paresseux. Hospitaliers,
obligeants, ils sont protégés par la situation de leur île contre les
Fellans; indépendants, ils ne reconnaissent d'autorité que celle du roi
des «Eaux noires», encore parce qu'il est de leur intérêt de lui obéir.
Le 16 octobre, Richard Lander et son frère partirent enfin sur une
mauvaise pirogue que le roi leur avait vendue fort cher, et après
avoir volé des pagaies que personne ne voulait leur vendre. C'était
la première fois qu'ils étaient en état de naviguer sur le Niger sans
l'assistance d'étrangers.
[Illustration: Ils faillirent être submergés. (Page 152.)]
Ils descendirent la rivière, dont la largeur variait beaucoup, en
évitant autant que possible les grandes villes, car ils auraient été
dans l'impossibilité de satisfaire aux exigences des gouverneurs.
Jusqu'à Egga, aucun incident ne vint marquer cette navigation paisible.
Une nuit seulement, dans l'impossibilité de débarquer au milieu des
marais qui bordaient le fleuve, les voyageurs avaient été forcés de se
laisser emporter par le courant, lorsque éclata un orage épouvantable,
pendant lequel ils faillirent être submergés par des troupeaux
d'hippopotames, qui se jouaient à la surface des eaux.
[Illustration: Tabouret carré du sultan de Bornou.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Le Niger coulait, pendant ce temps, presque toujours à l'est et au
sud-est, large tantôt de huit milles, tantôt de deux seulement. Son
courant était si rapide, que l'embarcation filait avec une vitesse de
quatre ou cinq milles à l'heure.
Le 19 octobre, Richard Lander passa devant l'embouchure de la
Coudounia, rivière qu'il avait traversée près de Cuttup, lors de sa
première mission, et, quelque temps après, il aperçut Egga. Il gagna
aussitôt le lieu de débarquement, en remontant une baie encombrée d'un
nombre infini de grands et massifs canots chargés de marchandises,
aux proues barbouillées de sang et couvertes de plumes,--charmes et
préservatifs contre les voleurs.
Le chef, en présence duquel les voyageurs furent aussitôt conduits,
était orné d'une longue barbe blanche, et il aurait eu l'aspect le
plus vénérable et l'air d'un patriarche, s'il n'avait ri et joué comme
un véritable enfant. Les naturels accoururent bientôt, par centaines,
pour voir ces étrangers à la mine si singulière, et ceux-ci durent
placer trois hommes en sentinelle à leur porte pour tenir les curieux à
distance.
«Plusieurs des habitants d'Egga, dit Richard Lander, vendent des toiles
et des draps de Benin et de Portugal, ce qui rend probable qu'il y a
une communication de ce lieu à la côte. Les naturels sont spéculateurs,
entreprenants, et beaucoup emploient tout leur temps à trafiquer, en
descendant et en remontant le Niger. Ils vivent entièrement dans leurs
canots, et le petit toit ou hangar qu'ils ont à bord leur sert de
demeure; ils y habitent comme dans des huttes... La persuasion où sont
les naturels que nous n'avons qu'à vouloir pour accomplir les choses
les plus difficiles, nous a d'abord amusés; mais leur importunité
est devenue des plus fatigantes. Ils nous demandent des charmes pour
détourner les guerres et autres calamités nationales, des talismans
pour s'enrichir, pour empêcher les crocodiles d'emporter les gens,
pour pêcher tous les jours un plein canot de poissons. Cette dernière
requête nous a été adressée par le chef des pêcheurs, avec un présent
convenable, toujours offert à l'appui de la prière et d'une valeur
proportionnelle à son importance.... La curiosité du peuple pour nous
voir est si intense, que nous n'osons faire un pas dehors; et, pour
avoir de l'air, nous sommes forcés, tout le jour, de tenir la porte
ouverte, marchant et tournant autour de notre hutte, seul exercice
qu'il nous soit permis de prendre, comme des bêtes féroces en cage.
Les gens nous regardent fixement, avec des émotions de terreur et
de surprise, à peu près comme on regarde en Europe les tigres d'une
ménagerie. Si nous avançons du côté de la porte, ils reculent avec le
plus grand effroi et tout frémissants; mais, dès qu'ils nous voient à
l'autre bout de la hutte, ils se rapprochent autant que leur crainte le
leur permet, en silence et avec les plus grandes précautions.»
Egga est une cité d'une étendue prodigieuse, et sa population doit
être immense. Comme presque toutes les villes bâties au bord du Niger,
elle est inondée tous les ans. Il faut croire que les naturels ont
leurs raisons pour se construire des demeures dans des lieux qui nous
paraîtraient si incommodes et si malsains.
Ne serait-ce pas parce que le sol des environs n'est qu'un terreau
gras et noir, extraordinairement fertile, qui leur fournit sans grand
travail toutes les productions nécessaires à l'existence?
Bien qu'il parût avoir plus de cent ans, le chef d'Egga était tout joie
et tout gaieté. Les personnages les plus importants de la ville se
réunissaient dans sa case et passaient des journées entières à causer.
«Cette société de barbes grises, raconte le voyageur, rit de si bon
cœur et jouit de ses saillies avec tant d'expansion, qu'on voit
invariablement les passants s'arrêter à l'extérieur de la hutte,
écouter et se joindre aux bruyants éclats de joie qui retentissent au
dedans; si bien que du matin au soir nous n'entendons de ce côté-là que
des tonnerres d'applaudissements.»
Un jour, le vieux chef voulut faire montre devant les étrangers de ses
talents de chanteur et de danseur, afin de les frapper de surprise et
d'admiration.
«Gambadant sous le faix des années et secouant ses mèches de cheveux
blancs, dit la relation, il fit nombre de sauts et de cabrioles, au
grand délice des spectateurs, dont les rires, seuls applaudissements
des Africains, chatouillèrent si fort la vanité et l'imagination du
vieillard, qu'il fut obligé de s'aider d'une béquille pour continuer.
Il alla encore un peu, clopin-clopant; mais, ses forces étant épuisées,
il fut obligé de s'arrêter et de s'asseoir près de nous sur le seuil
de la hutte. Pour le monde entier, il n'eût voulu nous laisser voir sa
faiblesse. Tout haletant qu'il était, il tâchait de respirer bas et de
retenir son souffle bruyant et pressé. Il fit une seconde tentative
de danse et de chant; mais la nature ne seconda pas ses efforts, et
sa voix faible et chevrotante s'entendait à peine. Cependant, les
chanteurs et chanteuses, danseurs et musiciens continuèrent leur
bruyant concert, jusqu'à ce que, las de les regarder et de les écouter,
et la nuit arrivant, nous les priâmes de se retirer, au grand regret du
gai et frivole vieillard.»
Cependant, Mallam-Dendo détourna les Anglais de continuer à descendre
le cours de la rivière. Egga était, disait-il, la dernière ville du
Nyffé; le pouvoir des Fellans ne s'étendait pas au delà, et l'on
ne rencontrait plus, jusqu'à la mer, que des peuplades sauvages et
barbares, toujours en guerre les unes contre les autres.
Ces récits et les contes que les habitants avaient faits aux compagnons
des deux Lander sur le danger qu'ils allaient courir d'être égorgés ou
pris et vendus comme esclaves, les avaient tellement terrifiés, qu'ils
refusèrent de s'embarquer, voulant retourner à Cape-Coast-Castle par le
chemin qu'ils avaient déjà parcouru.
Grâce à la fermeté des deux frères, cette sorte de révolte n'eut pas
de suite, et, le 22 octobre, les explorateurs quittèrent Egga en la
saluant de trois coups de mousquet.
Quelques milles plus loin, une mouette passait au-dessus de leurs
têtes, indice de la proximité de la mer, certitude presque absolue
qu'ils touchaient au terme de leur fatigant voyage.
Plusieurs villages, petits et pauvres, à demi ensevelis sous l'eau,
une ville considérable, au pied d'une haute montagne qui semble
l'écraser et dont les voyageurs ne purent savoir le nom, sont tour à
tour dépassés. On croise un nombre immense de canots, construits comme
ceux des rivières Bonny et Calabar. Leurs équipages regardent, non sans
étonnement, ces hommes blancs avec lesquels ils n'osent converser.
Basses et au loin marécageuses, les rives du Niger deviennent bientôt
plus élevées, plus riches, plus fertiles.
Kacunda, où les habitants d'Egga avaient recommandé à Richard Lander de
s'arrêter, est située sur la rive occidentale du fleuve. Vue d'un peu
loin, elle présente un aspect singulièrement pittoresque.
Les naturels furent d'abord alarmés de l'apparition des voyageurs.
Un vieux Mallam, prêtre et instituteur musulman, les prit sous
sa protection. Grâce à lui, les deux frères reçurent un accueil
bienveillant dans cette capitale d'un royaume indépendant du Nyffé.
Les renseignements que les voyageurs réunirent dans cette ville, ou
plutôt dans cette réunion de quatre villages, concordaient avec ceux
recueillis à Egga. Aussi Richard Lander se détermina-t-il à ne plus
voyager que la nuit et à charger de balles et de chevrotines les quatre
fusils et les deux pistolets qui lui restaient.
Quoi qu'il en fût, nos explorateurs, au grand étonnement des naturels,
qui ne pouvaient croire à un tel mépris de danger, quittèrent Kacunda
en poussant trois acclamations bruyantes et «en remettant leur sort
entre les mains de Dieu.»
Ils passèrent ainsi devant plusieurs villes importantes, qu'ils
évitèrent avec soin. Le cours de la rivière, pendant ce temps, changea
plusieurs fois, tournant du sud au sud-est, puis au sud-ouest, entre de
hautes collines.
Le 25 octobre, les Anglais se trouvèrent devant l'embouchure d'une
forte rivière. C'était la Tchadda ou Bénoué. A son confluent s'étalait
une ville importante faisant face au Niger et à la Bénoué. C'était
Cutumcuraffi.
Enfin, après avoir failli se perdre dans un gouffre et se briser contre
des rochers, Richard Lander, découvrant un lieu commode et inhabité,
sur la rive droite, se détermina à débarquer.
Cet endroit avait été visité peu de temps auparavant, comme en
témoignaient des feux éteints, des calebasses brisées, des tessons
de vases de terre épars sur le sol, des coquilles de noix de coco et
des douves de baril de poudre, qu'on ne ramassa pas sans émotion, car
c'était la preuve que les naturels entretenaient des relations avec des
Européens.
Cependant, des femmes s'étaient enfuies, effrayées par trois hommes de
la suite de Lander, qui s'étaient introduits dans un village pour y
chercher du feu. Les voyageurs harassés se reposaient sur les nattes,
lorsqu'ils se virent tout à coup entourés d'une troupe d'hommes presque
nus, armés de fusils, d'arcs, de flèches, de coutelas, de crochets de
fer et de fers de lance.
Le sang-froid et la présence d'esprit des deux frères prévinrent
seuls une lutte qui paraissait inévitable et dont l'issue n'était pas
douteuse. Jetant leurs armes à terre, ils s'avancèrent vers le chef de
ces forcenés.
«Comme nous approchions, raconte Lander, nous fîmes bon nombre de
signes avec nos bras, pour l'engager, ainsi que son peuple, à ne
point tirer sur nous. Son carquois se balançait à son côté, son arc
était bandé, et une flèche, visée à notre poitrine, tremblait, prête
à partir, que nous n'étions qu'à quelques pas de lui. La Providence
détourna le coup, car le chef s'apprêtait à lâcher la corde fatale,
lorsque l'homme qui était le plus près de lui s'élança en avant et
lui retint le bras. Nous étions alors face à face, et de suite nous
lui tendîmes la main. Tous tremblaient comme la feuille. Le chef
nous regarda fixement, se jeta à genoux. Sa physionomie prit une
expression indéfinissable, mêlée de timidité et d'effroi, et où toutes
les passions, bonnes et mauvaises, semblaient lutter; enfin il laissa
tomber sa tête sur sa poitrine, saisit les mains que nous lui tendions
et fondit en larmes. De ce moment, l'harmonie fut rétablie, les pensées
de guerre et de sang firent place à la meilleure intelligence.
«J'ai cru que vous étiez les enfants du ciel tombés des nuages,» dit le
chef pour expliquer son changement subit.
«Il est heureux pour nous, ajoute Lander, que nos figures blanches
et notre conduite calme aient si fort imposé à ce peuple. Une minute
plus tard, nos corps eussent été hérissés d'autant de flèches qu'un
porc-épic a de dards.»
Ce lieu était le fameux marché de Bocqua, dont les voyageurs avaient si
souvent entendu parler, où l'on vient en foule de la côte pour échanger
les marchandises des blancs contre des esclaves amenés en grand nombre
du Funda, qui se trouve sur la rive opposée.
Les renseignements recueillis en cet endroit étaient des plus
favorables. La mer n'était plus qu'à dix journées de chemin. La
navigation, ajoutait le chef de Bocqua, n'offrait aucun danger;
seulement, les habitants des rives étaient «de très méchantes gens.»
Suivant les conseils de ce chef, les deux frères passèrent devant la
belle et très grande ville d'Atta sans y atterrir, et se reposèrent
à Abbazaca, où le Niger se sépare en plusieurs branches, et dont le
chef fit preuve d'une avidité insatiable. Puis, ils refusèrent de
descendre à deux ou trois villages où on les pressait de s'arrêter pour
satisfaire la curiosité des naturels, et furent forcés de prendre terre
au village de Damuggo, où un petit homme portant une veste d'uniforme
les avait hélés en anglais au cri de: «Holà! Ho! Anglais, venez par
ici.» C'était un messager du roi de Bonny, venu pour acheter des
esclaves au compte de son maître.
Le chef de cette ville, qui n'avait jamais vu d'hommes blancs, reçut
très bien les explorateurs, fit procéder à des réjouissances publiques
en leur honneur et les retint, au milieu des fêtes, jusqu'au 4
novembre. Bien que le fétiche qu'il avait consulté présageât qu'ils
seraient assaillis par mille dangers avant d'atteindre la mer, ce
souverain leur fournit un autre canot, des rameurs et un guide.
Les sinistres prédictions des fétiches n'allaient pas tarder à
se réaliser. John et Richard Lander s'étaient embarqués sur deux
embarcations différentes. En passant devant une grande ville qu'ils
apprirent être Kirri, ils furent arrêtés par de longs canots de guerre,
montés chacun par une quarantaine d'hommes, couverts de vêtements
européens, sauf les pantalons.
Ces canots portaient, à l'extrémité de longues tiges de bambou, de
larges pavillons aux armes de la Grande-Bretagne; ils étaient décorés
de chaises, de tables, de flacons ou d'autres emblèmes. Chacun de leurs
noirs matelots avait un mousquet, et chaque embarcation montrait,
amarrée à la proue, une longue pièce de quatre ou de six.
Les deux frères furent conduits à Kirri. Un palabre s'y tint sur leur
sort. Par bonheur, des prêtres mahométans, ou mallams, parlèrent en
leur faveur et leur firent restituer une partie des objets qui leur
avaient été dérobés; mais la plus grande partie avait coulé à fond avec
le canot de John Lander.
«A ma grande satisfaction, dit Richard Lander, je reconnus de suite
la caisse qui contenait nos livres et un des journaux de mon frère;
la boîte de pharmacie était auprès, mais toutes deux étaient pleines
d'eau. Un grand sac de nuit en tapisserie, qui avait contenu nos
vêtements, était ouvert et dévalisé; il n'y restait plus qu'une seule
chemise, une paire de pantalons et un habit; plusieurs choses de valeur
avaient disparu. Mes journaux, à l'exception d'un livre de notes où
j'avais inscrit mes remarques depuis Rabba jusqu'ici, étaient perdus.
Il manquait quatre fusils, dont un avait appartenu à Mungo-Park,
quatre coutelas et deux pistolets. Neuf défenses d'éléphant, les plus
belles que j'eusse vues dans le pays, présents des rois de Wowou
et de Boussa, quantité de plumes d'autruche, quelques belles peaux
de léopards, une grande variété de graines, tous nos boutons, nos
cauries, nos aiguilles, si nécessaires comme monnaie pour acheter des
provisions, tout cela avait disparu et était, à ce que l'on assurait,
au fond de la rivière.»
C'était vraiment échouer au port! Avoir traversé toute l'Afrique
depuis Badagry jusqu'à Boussa, avoir échappé aux dangers de la
navigation du Niger, s'être heureusement tirés des mains de tant de
souverains rapaces, pour faire naufrage à six journées de la mer, pour
être réduits en esclavage ou condamnés à mort, au moment de faire
connaître à l'Europe émerveillée le précieux résultat de tant de maux
soufferts, de tant de dangers évités, de tant d'obstacles heureusement
franchis; avoir déterminé le cours du Niger depuis Boussa, être sur
le point de fixer définitivement son embouchure, et se voir arrêtés
par de misérables pirates, c'en était trop, et bien amères furent
les réflexions des deux frères, pendant tout le temps que dura cet
interminable palabre.
Si leurs effets volés leur étaient en partie rendus, si le nègre qui
avait commencé les hostilités était condamné à avoir la tête tranchée
en expiation de sa faute, les deux frères n'en étaient pas moins
considérés comme prisonniers; et ils devaient être conduits à Obie, roi
du pays d'Éboe, qui statuerait sur leur sort.
Il était évident que ces pillards n'étaient pas originaires du pays
et qu'ils n'y étaient venus que dans le but d'exercer leur piraterie.
Ils comptaient, sans doute, commercer sur deux ou trois marchés comme
Kirri, s'ils ne rencontraient que des flottilles trop fortes pour se
laisser piller sans combat. Au reste, toutes les populations de cette
partie du Niger montraient une excessive défiance les unes à l'égard
des autres, et l'achat des provisions ne se faisait qu'en armes.
Au bout de deux jours de navigation, les canots arrivèrent en vue
d'Éboe, à un endroit où le fleuve se partage en trois «rivières» d'une
prodigieuse grandeur, aux bords plats, marécageux et couverts de
palmiers.
Une heure plus tard, le 8 novembre, un des hommes de l'équipage, natif
d'Éboe, s'écriait: «Voilà mon pays!»
Là, de nouvelles complications attendaient les explorateurs. Obie,
le roi d'Éboe, était un jeune homme à physionomie éveillée et
intelligente, qui reçut les voyageurs avec affabilité. Son costume, qui
rappelait celui du roi de Yarriba, était orné d'une telle profusion de
coraux, qu'on aurait pu lui donner le nom de «Roi-Corail».
[Illustration: CARTE DU COURS INFÉRIEUR DU DJOLIBA, KOUARA, QUORA OU
NIGER d'après Lander. -Gravé par E. Morieu-]
[Illustration: Le canot mesurait plus de 50 pieds de long. (Page 163.)]
Assurément, Obie parut touché du récit de l'attaque dans laquelle les
Anglais avaient perdu toutes leurs marchandises; mais les secours qu'il
leur distribua ne furent pas à la hauteur de ses sentiments, et il les
laissa à peu près mourir de faim.
«Les habitants d'Éboe, comme la plupart des Africains, sont extrêmement
indolents, dit la relation, et ne cultivent que l'igname, le maïs
et le plantanier (bananier). Ils ont beaucoup de chèvres et de
volailles, mais peu de moutons et point de bestiaux. La ville, d'une
grande étendue, est située dans une plaine découverte et renferme une
nombreuse population; comme capitale du royaume, elle ne porte d'autre
nom que le «pays d'Éboe». Son huile de palmier est renommée. C'est,
depuis une longue suite d'années, le principal marché d'esclaves où
viennent s'approvisionner les indigènes qui font ce commerce sur les
côtes, entre la rivière Bonny et celle du vieux Calabar. Des centaines
de naturels remontent ces rivières pour venir trafiquer ici, et, dans
ce moment même, il y en a un grand nombre qui habitent leurs canots,
rangés en face de la ville. Presque toute l'huile achetée par les
Anglais, à Bonny et dans les lieux environnants, vient d'ici, de même
que tous les esclaves que les vaisseaux négriers français, espagnols
et portugais viennent charger à la côte. Plusieurs personnes nous ont
dit que le peuple d'Éboe est anthropophage, et cette opinion est plus
accréditée parmi les tribus voisines que parmi celles de l'intérieur.»
D'après tout ce que les voyageurs apprenaient, il devenait certain
pour eux qu'Obie ne les relâcherait que moyennant une forte rançon.
Ce souverain pouvait, sans doute, y être poussé par les instigations
de ses favoris; mais ce qui le fortifia dans cette détermination, ce
furent, principalement, l'avidité et l'empressement des habitants de
Bonny et de Brass, qui se disputaient à qui emmènerait les Anglais dans
leur pays.
Un fils du dernier chef de Bonny, le roi Peper (Poivre), un nommé
Gun (Fusil), frère du roi Boy (Garçon), et leur père, le roi Forday,
qui, avec le roi Jacket (Jaquette), gouverne tout le pays de Brass,
étaient les plus acharnés. Ils produisirent, en témoignage de leur
honorabilité, les certificats que leur avaient donnés les capitaines
européens avec lesquels ils avaient été en relation d'affaires.
Une de ces pièces, signée James Dow, capitaine du brick la Susanne, de
Liverpool, et datée de la première rivière de Brass, septembre 1830,
était ainsi conçue:
«Le Capitaine Dow déclare n'avoir jamais rencontré une troupe de
plus grands misérables que les naturels en général et les pilotes en
particulier.»
Puis, continuant sur le même ton, il les chargeait d'anathèmes, les
traitant de damnés drôles, qui avaient essayé de faire échouer son
vaisseau sur les brisants, à l'embouchure du fleuve, afin de s'en
partager les dépouilles. Le roi Jacket y était traité de fripon fieffé
et voleur enragé. Boy était le seul à peu près honnête et digne de
confiance.
A la suite d'un interminable palabre, Obie déclara que, d'après les
lois et les coutumes du pays, il avait le droit de regarder les frères
Lander et leur suite comme sa propriété; mais que, ne voulant pas
abuser de ses avantages, il se contenterait de les échanger contre la
valeur de vingt esclaves en marchandises anglaises.
Cette décision, sur laquelle Richard Lander essaya vainement de faire
revenir Obie, plongea les deux frères dans un violent désespoir, qui
fut bientôt suivi d'une apathie et d'une indifférence telles, qu'ils
auraient été incapables du plus petit effort pour recouvrer leur
liberté. Qu'on joigne à ces peines morales l'affaiblissement physique
causé par le manque de nourriture, et l'on comprendra l'affaissement
dans lequel les deux voyageurs étaient tombés.
Sans ressources d'aucune sorte, dépouillés de leurs aiguilles, de leurs
cauries et de leurs objets d'échange, ils furent réduits à la triste
nécessité de mendier leur nourriture.
«Autant eût valu, dit Lander, adresser nos prières aux pierres et aux
arbres; nous nous fussions, du moins, épargné l'humiliation du refus.
Dans la plupart des villes et villages de l'Afrique, nous avions
été pris pour des demi-dieux et traités, en conséquence, avec une
vénération, un respect universels. Mais, ici, hélas! quel contraste!
nous sommes rangés parmi les êtres les plus dégradés et les plus
misérables esclaves, dans cette terre d'ignorance, objet des railleries
et du mépris d'une horde de barbares.»
Ce fut enfin Boy qui l'emporta, parce qu'il consentit à payer à Obie
tout ce qu'il demandait pour la rançon des deux frères et de leur
suite. Quant à lui, il se montra très modéré, n'exigeant, pour sa peine
et pour les risques qu'il courait en les transportant à Brass, que
la valeur de quinze barres ou quinze esclaves et un tonneau de rhum.
Bien que cette demande fût exorbitante, Richard Lander n'hésita pas à
faire un billet de trente-six barres sur le capitaine anglais Lake, qui
commandait un bâtiment à l'ancre dans la rivière de Brass.
Le canot du roi, sur lequel s'embarquèrent les deux frères, le 12
novembre, portait soixante personnes, dont quarante rameurs. Muni d'une
pièce de quatre à la proue, d'un arsenal de coutelas et de mitraille,
de marchandises de toute sorte, il était creusé dans un seul tronc
d'arbre et mesurait plus de cinquante pieds de long.
Les immenses cultures qu'on voyait sur les bords du fleuve indiquaient
que la population était bien plus considérable qu'elle ne le
paraissait. Le pays était plat, ouvert, varié, et le sol, d'un riche
terreau noir, portait des arbres et des arbustes d'une richesse de tons
infinie.
Le 14 novembre, à sept heures du soir, le canot quitta le bras
principal et s'engagea dans la rivière de Brass. Une heure plus tard,
avec une joie inexprimable, Richard Lander sentit l'effet de la marée.
Un peu plus loin, le canot de Boy rejoignit ceux de Gun et de Forday.
Ce dernier, vieillard d'aspect vénérable, quoique misérablement
habillé, moitié à l'européenne, moitié à la mode du pays, avait une
prédilection marquée pour le rhum, dont il but une immense quantité,
sans que ses manières ou sa conversation s'en ressentissent.
C'était un étrange cortège que celui qui accompagna les deux Anglais
jusqu'à la ville de Brass.
«Les canots, dit Lander, se suivaient à la file, avec assez de
régularité, déployant chacun trois pavillons. A la proue du premier,
le roi Boy se tenait debout, la tête couronnée de longues plumes, qui
se balançaient à chaque mouvement de son corps, couvert des figures
les plus fantasques, blanches sur fond noir. Il s'appuyait sur deux
énormes lances barbelées, que, de temps à autre, il lançait avec force
dans le fond du canot, comme s'il eût tué quelque animal sauvage et
redoutable, gisant à ses pieds. A l'avant des autres canots, des
prêtres exécutaient des danses et faisaient mille contorsions bizarres.
Toutes leurs personnes, ainsi que celles des gens de la suite, étaient
barbouillées de la même façon que le roi Boy, et, pour couronner le
tout, M. Gun s'affairait, courant de la tête à la queue de la file,
quelquefois le premier ou le dernier, ajoutant à l'effet imposant du
cortège par les décharges répétées de son unique canon.»
Brass se compose de deux villes, l'une appartenant à Forday, l'autre
au roi Jacket. Avant de débarquer, les prêtres procédèrent à des
cérémonies mystérieuses, dont les blancs étaient l'objet évident. Le
résultat de cette consultation du fétiche de la ville fut-il favorable
aux étrangers? C'est ce que la conduite des naturels à leur égard
devait révéler.
Avant même d'avoir pris terre, Richard Lander aperçut, avec une vive
émotion de joie, un homme blanc sur le rivage. C'était le capitaine
d'un schooner espagnol à l'ancre dans la rivière.
«De tous les endroits sales et dégoûtants, dit la relation, il n'en
est pas un au monde qui puisse l'emporter sur celui-ci, ni offrir à
l'œil d'un étranger plus misérable aspect. Dans cette abominable ville
de Brass, tout n'est que fange et saleté. Les chiens, les chèvres et
autres animaux encombrent les rues boueuses; ils ont l'air affamé et le
disputent de misère avec de malheureuses créatures humaines à traits
hâves et décharnés, à physionomie hideuse, dont le corps est couvert
de larges pustules et dont les huttes tombent en ruines par suite de
négligence et de malpropreté.»
Une autre localité, nommée par les Européens la Ville des Pilotes,
à cause du grand nombre de pilotes qui l'habitent, est située à
l'embouchure de la rivière Noun ou Nun, à soixante-dix milles de Brass.
Le roi Forday entendait s'opposer à ce que les deux frères Lander
quittassent la ville sans lui payer quatre barres. C'était l'usage,
disait-il, que tout homme blanc qui venait à Brass, par la rivière, fût
soumis à ce tribut. Il n'y avait pas à résister, et Richard Lander tira
un nouveau billet sur le capitaine Lake.
A ce prix, Richard Lander eut la permission de gagner, dans le canot
royal de Boy, le brick anglais stationné à l'embouchure de la rivière.
Son frère et les gens de sa suite ne devaient être relâchés qu'au
retour du roi.
Mais, en arrivant sur ce brick, quelle ne fut pas la stupéfaction et la
honte de Lander de voir le capitaine Lake lui refuser toute espèce de
secours! Il lui fit lire alors les instructions qu'il avait reçues du
ministère, afin de lui prouver qu'il n'était pas un imposteur.
«Si vous croyez, répondit le capitaine, avoir affaire à un imbécile
ou à un fou, vous vous trompez. Je ne donnerais pas un fétu de votre
parole ou de votre billet! Je m'en soucie comme de cela! Le diable
m'emporte, si vous tirez de moi un seul liard!»
Puis, jurant, sacrant, Lake laissa échapper les paroles les plus
offensantes pour les Anglais.
Accablé de douleur par ce malheur imprévu et cette conduite
invraisemblable d'un compatriote, Richard Lander regagna le canot de
Boy, ne sachant à quel parti s'arrêter, et demanda à ce dernier de le
mener à Bonny, où se trouvaient quantité de navires anglais. Le roi
ne voulut pas y consentir. Richard Lander se vit donc forcé d'essayer
d'attendrir le capitaine, lui demandant de donner seulement dix fusils,
dont le roi se contenterait peut-être.
«Je vous ai déjà dit que je ne vous donnerais même pas une pierre à
fusil, répondit Lake. Ainsi, ne m'ennuyez plus!
--Mais j'ai laissé mon frère et huit personnes à Brass, reprit Lander,
et si vous ne voulez pas absolument payer le roi, persuadez-lui, du
moins, de les conduire à bord; sans quoi, mon frère sera mort de faim
ou empoisonné, et tous mes gens seront vendus, avant que je puisse
avoir du secours d'un vaisseau de guerre!
--Si vous trouvez moyen de les faire venir à bord, répliqua le
capitaine, je les passerai; mais, je vous le répète, vous n'aurez pas
de moi la valeur d'une amorce.»
Enfin Richard Lander obtint de Boy qu'il retournât chercher son frère
et sa suite. Le roi n'y voulait consentir qu'après avoir reçu un
acompte, et ce ne fut pas sans peine qu'il fut amené à se désister de
cette prétention.
Quand le capitaine Lake apprit que la suite de Richard Lander se
composait de solides gaillards en état de remplacer ses matelots, morts
ou épuisés par les fièvres, il s'adoucit un peu. Ce ne fut cependant
pas pour longtemps, car il déclara que, si dans trois jours, John et
ses gens n'étaient pas rendus à bord, il partirait sans eux.
Encore bien que Richard Lander lui prouvât jusqu'à l'évidence que ces
malheureux seraient vendus comme esclaves, le capitaine ne voulut rien
entendre.
«Tant pis pour eux, répondit-il, je n'en peux mais, et n'attendrai pas
davantage!»
Une telle inhumanité est heureusement fort rare. Aussi faut-il clouer
au pilori un pareil misérable, qui ne fait pas plus de cas, non pas de
ses semblables, mais d'hommes qui lui sont infiniment supérieurs.
Enfin, le 24 novembre, après qu'une forte brise, soufflant de la mer
et refoulant les eaux sur la barre, en eut rendu le passage presque
impossible, John Lander arrivait à bord.
Il avait dû subir les reproches et les invectives de Boy. Avoir, de
ses propres deniers, racheté de l'esclavage les deux frères et leur
suite, les avoir ramenés dans son canot et nourris,--fort mal il est
vrai,--s'être vu promettre autant de bœuf et de rhum qu'il en pourrait
boire et manger, pour être mal accueilli ensuite, se voir refuser la
restitution de ses avances et être traité comme un voleur, avouez qu'il
y avait de quoi être mécontent et que tout autre aurait fait payer
cher aux prisonniers qui lui restaient tant d'espérances déçues, tant
d'argent dépensé en pure perte!
Malgré cela, Boy s'était décidé à ramener John Lander à bord du brick.
Le capitaine Lake reçut le voyageur avec assez de cordialité, mais il
exprima aussitôt sa détermination bien arrêtée de congédier le roi sans
lui donner une obole.
Celui-ci était plein de sombres pressentiments; ses manières hautaines
avaient fait place à un air humble et rampant. On lui servit un repas
abondant, auquel il toucha à peine.
Richard Lander, désolé de la ladrerie et de la mauvaise foi de Lake,
étant dans l'impossibilité de tenir ses promesses, retourna toutes
ses affaires, trouva cinq bracelets d'argent et un sabre de fabrique
indigène qu'il avait apporté du Yarriba, et il les offrit à Boy, qui
les accepta.
Enfin, le roi se décida à exposer sa réclamation au capitaine.
Celui-ci, avec une voix de tonnerre, qu'on n'aurait jamais supposé
sortir d'un corps aussi débile, lui répondit nettement:
«Je ne veux pas!»
Et il assaisonna ce refus d'un déluge de jurons et de menaces tel, que
le pauvre Boy battit en retraite, et, voyant le navire prêt à mettre à
la voile, regagna précipitamment son canot.
Ainsi se terminèrent les péripéties du voyage des deux frères Lander.
Ils coururent bien encore risque de périr en franchissant la barre,
mais c'était là leur dernière épreuve. Ils gagnèrent Fernando-Po, puis
la rivière Calabar; là, ils s'embarquèrent sur le -Carnarvon- pour
Rio-Janeiro, où l'amiral Baker, commandant de la station, leur procura
passage sur un transport.
Le 9 juin, ils débarquaient à Portsmouth. Leur premier soin, après
avoir remis la relation de leur voyage à lord Goderich, secrétaire
d'État au département des colonies, fut de l'informer de la conduite du
capitaine Lake,--conduite de nature à compromettre et à faire révoquer
en doute la bonne foi du gouvernement anglais. Des ordres furent
aussitôt donnés par ce ministre pour solder les sommes convenues, dont
la demande était juste et motivée.
«Ainsi donc, et nous ne pouvons mieux faire que de reproduire
l'appréciation de cet excellent juge, Desborough Cooley, ainsi donc
le problème géographique qui, pendant tant de siècles, avait si
vivement préoccupé l'attention du monde savant et donné lieu à tant de
conjectures différentes, se trouvait définitivement et complètement
résolu. Le Niger, ou, comme l'appellent les naturels, le Djoliba ou
le Korra, ne se réunit pas au Nil, ne se perd ni dans les sables du
désert ni dans les eaux du lac Tchad; il se jette dans l'Océan par une
grande quantité de bras, sur la côte du golfe de Guinée, à l'endroit
même de cette côte connu sous le nom de cap Formose. La gloire de
cette découverte, prévue, il est vrai, par la science, appartient tout
entière aux frères Lander. La vaste étendue de pays qu'ils avaient
traversée depuis Yaourie jusqu'à la mer, était complètement inconnue
avant leur voyage.»
Dès que la découverte de Lander fut connue dans tous ses détails en
Angleterre, plusieurs négociants s'associèrent pour tirer parti des
richesses naturelles du pays. Ils équipèrent, en juillet 1832, deux
bâtiments à vapeur, le -Korra- et l'-Alburka-, qui, sous la conduite
de MM. Laird, Oldfield et Richard Lander, remontèrent le Niger
jusqu'à Bocqua. Les résultats de cette expédition commerciale furent
déplorables. Non seulement le trafic avec les naturels fut absolument
nul, mais encore les équipages se virent décimés par la fièvre. Enfin,
Richard Lander, qui plusieurs fois avait monté ou descendu le fleuve,
fut blessé mortellement, par des naturels, le 27 janvier 1834, et il
mourut, le 5 février suivant, à Fernando-Po.
Il nous reste à parler, pour terminer ce qui est relatif à l'Afrique,
des nombreuses reconnaissances accomplies dans la vallée du Nil, et
dont les plus importantes sont celles de Cailliaud, de Russegger et de
Rüppel.
[Illustration: Vue du temple principal de Sekkeh.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Frédéric Cailliaud, né à Nantes en 1787, après avoir visité la
Hollande, l'Italie, la Sicile, une partie de la Grèce, de la
Turquie européenne ou asiatique, lorsqu'il faisait le commerce des
pierres précieuses, était arrivé en Égypte au mois de mai 1815.
Ses connaissances géologiques et minéralogiques lui procurèrent un
excellent accueil de la part de Méhémet-Ali, qui le chargea aussitôt
d'un voyage d'exploration le long du Nil et dans le désert.
Cette première excursion fut marquée par la découverte, à Labarah, de
mines d'émeraudes, mentionnées par les auteurs arabes et abandonnées
depuis de longs siècles. Cailliaud retrouva, dans les excavations de
la montagne, les lampes, les leviers, les cordages et les instruments
qui avaient servi à l'exploitation de ces mines par les ouvriers de
Ptolémée. Près de ces carrières, le voyageur découvrit les ruines d'une
petite ville, qui, selon toute vraisemblance, avait dû être habitée
par les anciens mineurs. Pour donner toute sanction à sa précieuse
découverte, Cailliaud se chargea de dix livres d'émeraudes qu'il
rapporta à Méhémet-Ali.
[Illustration: Les explorateurs levèrent le plan du monument.
(Page 170.)]
Un autre résultat de ce voyage fut la découverte par l'explorateur
français de l'ancienne route de Coptos à Bérénice pour le commerce de
l'Inde.
Du mois de septembre 1819 à la fin de 1822, Cailliaud, accompagné
de l'ancien aspirant de marine Letorzec, parcourut toutes les oasis
connues à l'est de l'Égypte, et suivit le Nil jusqu'au dixième degré.
Parvenu dans son premier voyage à Ouadi-Oulfa, Cailliaud choisit, au
second, cette localité comme point de départ.
Une circonstance heureuse allait singulièrement faciliter ses
recherches. Ismaïl-Pacha, fils de Méhémet-Ali, venait de recevoir le
commandement d'une expédition en Nubie, et il l'accompagna.
Parti de Daraou en novembre 1820, Cailliaud arrivait, le 5 janvier
suivant, à Dongola, et il gagnait le mont Barka dans le pays de Chaguy,
où l'on remarque une multitude de ruines, de temples, de pyramides et
d'autres monuments.
Le nom de Mérawé, que porte cet endroit, avait fait supposer que là se
trouvait l'ancienne capitale de l'Éthiopie; Cailliaud devait dissiper
cette erreur.
Accompagnant Ismaïl-Pacha comme minéralogiste, au delà de Berber, pour
la recherche des mines d'or, l'explorateur français parvint à Chendy.
Il alla ensuite, avec Letorzec, fixer la position géographique du
confluent de l'Atbara, et, à Assour, non loin du dix-septième degré de
latitude, il découvrit les ruines considérables d'une ville antique.
C'était Méroé.
Continuant sa route au sud, entre les quinzième et seizième degrés,
Cailliaud reconnut ensuite l'embouchure du Bahr-el-Abiad ou Nil Blanc,
visita les ruines de Saba, le confluent du Rahad, l'ancien Astosaba,
vit Sennaar, le cours du Gologo, le pays du Fazoele et le Toumat,
affluent du Nil; enfin il atteignit, avec Ismaïl, le pays de Singué,
entre les deux branches du fleuve.
Aucun voyageur n'était encore parvenu, de ce côté, aussi près de
l'équateur. Browne s'était arrêté à 16°10´, Bruce à 11°.
On doit à Cailliaud et à Letorzec de nombreuses observations de
latitude et de longitude, de précieuses études sur les variations de
l'aiguille aimantée, d'inestimables renseignements sur le climat,
la température et la nature du sol, en même temps qu'une collection
fort intéressante d'animaux et de productions végétales. Enfin, les
explorateurs levèrent le plan de tous les monuments situés au delà de
la deuxième cataracte.
Les deux Français avaient préludé à ces découvertes par une excursion
à l'oasis de Siouah. A la fin de 1819, ils étaient partis de Fayoum
avec un petit nombre de compagnons et s'étaient engagés dans le désert
de Libye. En quinze jours de marche, après un engagement avec les
Arabes, ils étaient parvenus à Siouah, avaient pris toutes les mesures
du temple de Jupiter Ammon, et avaient déterminé, comme Browne, sa
position astronomique. Cette oasis allait être, quelque temps après,
l'objet d'une expédition militaire, pendant laquelle Drovetti devait
recueillir de nouveaux documents, très précieux, pour compléter ceux
qu'avaient récoltés Cailliaud et Letorzec.
Ils avaient ensuite visité successivement l'oasis de Falafré, qu'aucun
voyageur européen n'avait encore explorée, celle de Dakel et Khargh,
chef-lieu de l'oasis de Thèbes. Les documents recueillis dans cette
course furent expédiés en France à M. Jomard, qui les mit à profit pour
la rédaction de l'ouvrage intitulé -Voyage à l'oasis de Siouah-.
Quelques années plus tard, Édouard Rüppell consacrait sept ou huit
années à l'exploration de la Nubie, du Sennaar, du Kordofan et de
l'Abyssinie, et il remontait le Nil Blanc, en 1824, jusqu'à plus de
soixante lieues au-dessus de son embouchure.
Enfin, un naturaliste allemand, conseiller des mines d'Autriche, Joseph
Russegger, visitant également, de 1836 à 1838, la partie inférieure du
cours du Bahr-el-Abiad, préludait par ce voyage officiel aux grandes et
fécondes reconnaissances que Méhémet-Ali allait envoyer dans les mêmes
régions.
CHAPITRE III
LE MOUVEMENT SCIENTIFIQUE ORIENTAL ET LES EXPLORATIONS AMÉRICAINES
Le déchiffrement des inscriptions cunéiformes et les études
assyriologiques jusqu'en 1840.--L'ancien Iran et l'Avesta.--La
triangulation de l'Inde et les études indoustaniques.--L'exploration
et la mesure de l'Himalaya.--La presqu'île Arabique.--La Syrie et
la Palestine.--L'Asie centrale et Alexandre de Humboldt.--Pike aux
sources du Mississipi, de l'Arkansas et de la rivière Rouge.--Les
deux expéditions du major Long.--Le général Cass.--Schoolcraft aux
sources du Mississipi.--L'exploration du Nouveau-Mexique.--Voyages
archéologiques dans l'Amérique centrale.--Les recherches d'histoire
naturelle au Brésil.--Spix et Martius, le prince Maximilien de
Wied-Neuwied.--D'Orbigny et l'homme américain.
Bien que les découvertes, dont nous allons tout d'abord parler, ne
soient plus à proprement parler géographiques, elles ont, cependant,
jeté un jour si nouveau sur plusieurs civilisations anciennes, elles
ont tellement étendu le domaine de l'histoire et des idées, que nous ne
pouvons nous dispenser d'en dire quelques mots.
La lecture des inscriptions cunéiformes et le déchiffrement des
hiéroglyphes sont des événements si importants en leurs résultats,
ils nous révèlent une telle multitude de faits jusqu'alors ignorés
ou travestis dans les récits plus ou moins merveilleux des anciens
historiens Diodore, Ctésias et Hérodote, qu'il est impossible de passer
sous silence des découvertes scientifiques si capitales.
Grâce à elles, nous pénétrons dans l'intimité d'un monde, d'une
civilisation extrêmement avancée, aux mœurs, aux habitudes, aux
coutumes absolument différentes des nôtres. Qu'il est curieux de tenir
entre ses mains les comptes de l'intendant d'un grand seigneur ou d'un
gouverneur de province, de lire des romans comme ceux de -Setna- et des
-Deux Frères-, des contes comme celui du -Prince prédestiné-!
Si les édifices aux vastes proportions, les temples superbes, les
hypogées magnifiques, les obélisques sculptés n'étaient jusqu'alors,
pour nous, que des monuments somptueux, ils nous racontent maintenant,
grâce à la lecture des inscriptions qui les recouvrent, la vie des
souverains qui les ont élevés et les circonstances de leur érection.
Combien de noms de peuples dont les historiens grecs ne faisaient pas
mention, que de villes disparues, que de particularités relatives
au culte, à l'art, à l'industrie, à la vie de chaque jour, que
d'événements politiques ou militaires nous révèlent maintenant
dans leurs minutieux détails les hiéroglyphes et les inscriptions
cunéiformes!
Et ces peuples, que nous ne connaissions qu'imparfaitement et pour
ainsi dire de surface, nous pénétrons dans leur existence quotidienne,
nous avons maintenant une idée de leur littérature. Le jour n'est
peut-être pas éloigné où nous saurons aussi bien la vie des Égyptiens
du XVIIIe siècle avant notre ère, que celle de nos pères du XVIIe et du
XVIIIe siècle après Jésus-Christ.
Carsten Niebuhr avait rapporté de Persépolis des inscriptions en
caractères inconnus dont, le premier, il avait relevé une copie exacte
et complète. Bien des tentatives avaient été faites pour les expliquer;
toutes avaient été vaines, lorsque, par une inspiration de génie, avec
une intuition lumineuse, le savant philologue hanovrien Grotefend
parvint, en 1802, à percer le mystère qui les recouvrait.
C'est qu'elles étaient vraiment singulières et difficiles à
interpréter, ces inscriptions cunéiformes! Que l'on se figure une suite
de clous (-cuneus-) rangés de diverses façons, formant des groupes
alignés horizontalement. Qu'exprimaient ces groupes? Représentaient-ils
des sons et des articulations, ou des mots entiers, comme les lettres
de nos alphabets? Avaient-ils cette valeur idéographique que possèdent
les caractères de l'écriture chinoise? Quelle était la langue qui s'y
trouvait cachée? Autant de problèmes qu'il s'agissait de résoudre. Il
y avait lieu de penser que des inscriptions rapportées de Persépolis
devaient être écrites dans la langue des anciens Perses; mais Rask,
Bopp et Lassen n'avaient pas encore étudié les idiomes iraniens et
démontré leur affinité avec le sanscrit.
Raconter par suite de quelles déductions ingénieuses, de quelles
suppositions, de quels tâtonnements, Grotefend arriva à reconnaître une
écriture alphabétique, à dégager de certains groupes des noms qu'il
supposa être ceux de Darius et de Xerxès,--ce qui le rendit maître
de la connaissance de plusieurs lettres qu'il appliqua à la lecture
de nouveaux mots,--ce serait sortir de notre cadre. La méthode était
désormais trouvée. A d'autres revenait le soin de la compléter et de la
perfectionner.
Plus de trente ans s'écoulèrent, cependant, avant que ces études
eussent accompli des progrès notables. C'est notre savant compatriote
Eugène Burnouf, qui leur fit faire un pas considérable. Mettant à
profit sa connaissance du sanscrit et du zend, il prouva que la langue
des inscriptions persépolitaines n'était qu'un dialecte zend employé
dans la Bactriane, qu'on parlait encore au VIe siècle avant notre ère,
et dans lequel avaient été écrits les livres de Zoroastre. Son mémoire
est de 1836. A la même époque, un savant allemand, Lassen, de Bonn,
qui s'était livré de son côté aux mêmes recherches, arrivait à des
conclusions identiques.
Bientôt, les inscriptions que l'on possédait étaient toutes lues,
l'alphabet se dégageait de l'inconnu, sauf pour un petit nombre de
signes, sur lesquels on n'était pas absolument d'accord.
Cependant, on n'avait encore qu'une base, et l'édifice était loin
d'être achevé. En effet, on avait remarqué que les inscriptions
persépolitaines semblaient répétées en trois colonnes parallèles. N'y
avait-il pas là une triple version de la même inscription dans les
trois langues principales de l'empire akhéménide, le perse, le mède
et l'assyrien ou babylonien? L'hypothèse était exacte; mais, grâce
au déchiffrement de l'une de ces inscriptions, on avait un point de
comparaison, et l'on put procéder comme Champollion l'avait fait pour
la pierre de Rosette, qui, en regard d'une traduction grecque, portait
deux versions en écritures démotique et hiéroglyphique.
Dans ces deux autres inscriptions, on reconnut l'assyro-chaldéen,
qui appartient, comme l'hébreu, l'himyarite et l'arabe, à la famille
sémitique, et un troisième idiome, qui reçut le nom de médique, et
qu'on a rapproché du turc et du tartare. Mais ce serait empiéter que de
nous étendre sur ces recherches. Ce devait être la tâche des savants
danois Westergaard, des Français de Saulcy et Oppert, des Anglais
Norris et Rawlinson, pour ne citer que les plus célèbres. Nous aurons
plus tard à y revenir.
La connaissance du sanscrit, les recherches sur la littérature
brahmanique, dont il sera parlé plus loin, avaient inauguré un
mouvement scientifique qui devait aller en augmentant, grâce à des
études plus approfondies ou plus compréhensives. Une immense contrée,
désignée par les orientalistes sous le nom d'Iran, qui comprend la
Perse, l'Afghanistan et le Béloutchistan, avait été, bien avant que
Ninive et Babylone fissent leur apparition dans l'histoire, le siège
d'une civilisation avancée, à laquelle se rattache le nom de Zoroastre,
à la fois conquérant, législateur et fondateur d'une religion. Ses
disciples, persécutés à l'époque de la conquête musulmane, chassés de
leur antique patrie, où leur culte s'était conservé, se réfugièrent,
sous le nom de Parsis, dans le nord-ouest de l'Inde.
A la fin du dernier siècle, le français Anquetil-Duperron avait
rapporté en Europe une copie exacte des livres religieux des Parsis,
écrits dans la langue même de Zoroastre. Il les avait traduits, et,
pendant soixante ans, tous les savants y avaient trouvé la source des
notions religieuses et philologiques qu'ils possédaient sur l'Iran. Ces
livres sont connus sous le nom de Zend-Avesta, mot qui renferme le nom
de la langue, Zend, et le titre de l'ouvrage, Avesta.
Mais cette branche de la science, depuis les progrès des études
sanscrites, avait besoin d'être renouvelée et traitée avec la rigueur
des méthodes nouvelles. Le philologue danois Rask, en 1826, puis Eugène
Burnouf, avec sa connaissance approfondie du sanscrit et à l'aide
d'une traduction sanscrite, récemment découverte dans l'Inde, avaient
repris l'étude du zend. Burnouf avait même publié, en 1834, une étude
magistrale sur le Yacna, qui a fait époque. De ce rapprochement du
sanscrit archaïque et du zend est née l'admission de la même origine
pour ces deux langues, et la preuve de la parenté, pour mieux dire,
de l'unité des peuples qui les parlaient. A l'origine, mêmes noms de
divinités, mêmes traditions, sans compter la similitude des mœurs,
même appellation générique pour ces deux peuples qui, dans leurs plus
anciens écrits, s'appellent Aryas. Il est, croyons-nous, inutile
d'appuyer sur l'importance de cette découverte, qui est venue éclairer
d'un jour tout nouveau les commencements si longtemps ignorés de notre
histoire.
Depuis la fin du XVIIIe siècle, c'est-à-dire depuis l'époque où les
Anglais s'étaient solidement établis dans l'Inde, l'étude physique du
pays, avec toutes les données qui s'y rattachent, avait été poussée
activement. Elle avait naturellement devancé l'ethnologie et les
sciences voisines, qui demandent pour fleurir un terrain plus sûr et
des temps plus tranquilles. Il faut avouer, en même temps, que cette
connaissance est nécessaire au gouvernement, à l'administration ainsi
qu'à l'exploitation commerciale. Aussi, le marquis de Wellesley, alors
gouverneur pour la Compagnie, comprenant de quelle importance était
l'établissement d'une carte des possessions anglaises, avait-il chargé,
en 1801, le brigadier d'infanterie Guillaume Lambton de relier par
un réseau trigonométrique les deux rives orientale et occidentale de
l'Inde à l'observatoire de Madras. Mais Lambton ne se contenta pas de
cette tâche. Il détermina avec précision un arc du méridien depuis le
cap Comorin jusqu'au village de Takoor-Kera, à quinze milles au sud-est
d'Ellichpoor. L'amplitude de cet arc dépassait donc douze degrés. Avec
l'aide d'officiers instruits, parmi lesquels il convient de citer le
colonel Everest, le gouvernement de l'Inde aurait vu, bien avant 1840,
l'accomplissement de la tâche de ses ingénieurs, si les annexions
successives de nouveaux territoires n'étaient continuellement venues en
reculer le terme.
Presque en même temps, naissait un mouvement considérable pour la
connaissance de la littérature de l'Inde.
C'est à Londres, en 1776, qu'avait paru, traduit pour la première fois,
un extrait des codes indigènes les plus importants, sous le nom de
-Code des Gentoux-.
Neuf ans plus tard était fondée à Calcutta la Société asiatique, par
sir William Jones, le premier qui sût véritablement le sanscrit,
Société dont la publication, -Asiatic Researches-, accueillit toutes
les investigations scientifiques relatives à l'Inde.
Bientôt après, en 1789, Jones publiait sa traduction du drame de
-Çakuntala-, ce charmant spécimen de la littérature hindoue, si plein
de sentiment et de délicatesse. Les grammaires, les dictionnaires
sanscrits, se publiaient à l'envi. Une véritable émulation se
produisait dans l'Inde britannique. Elle n'aurait pas tardé à rayonner
en Europe, si le blocus continental n'eût empêché l'introduction des
livres publiés à l'étranger. A cette époque, un Anglais, Hamilton,
prisonnier à Paris, étudiait les manuscrits orientaux de notre
Bibliothèque et initiait Frédéric Schlegel à la connaissance du
sanscrit, qu'il n'était plus, dès lors, nécessaire d'aller étudier sur
place.
Schlegel eut Lassen pour élève; il se livra avec lui à l'étude de
la littérature et des antiquités de l'Inde, à la discussion, à la
publication et à la traduction des textes. Pendant ce temps, Franz Bopp
s'acharnait à l'étude de la langue, rendait ses grammaires accessibles
à tous, et arrivait à cette conclusion, alors surprenante, aujourd'hui
unanimement acceptée: la parenté des langues indo-européennes.
On constatait bientôt que les Vedas,--ce recueil entouré d'un respect
général qui avait empêché les interpolations,--étaient, par cela
même, écrites dans un idiome très ancien, très pur, qui n'avait pas
été rajeuni, et dont l'étroite ressemblance avec le zend reculait la
composition de ces livres sacrés au delà de la séparation en deux
rameaux de la famille aryenne.
[Illustration: La deuxième cataracte du Nil. (Page 170.)]
Puis, on étudiait les deux épopées de l'époque brahmanique, qui
succède aux temps védiques, le Mahabharata et le Ramayana, ainsi
que les Paranas. Les savants parvenaient, grâce à une connaissance
plus approfondie de la langue et à une initiation plus intime aux
mythes, à fixer, approximativement, l'époque de la composition de ces
poèmes, à en relever les innombrables interpolations, à démêler ce
qui avait trait à l'histoire et à la géographie dans ces allégories
merveilleuses.
[Illustration: Des villages perchés pittoresquement. (Page 180.)]
Par ces patientes et minutieuses investigations, on arrivait à cette
conclusion, que les langues celtique, grecque, latine, germanique,
slave et persique, ont toutes une même origine, et que la langue mère
n'est autre que le sanscrit. Si la langue est la même, il faut donc que
le peuple ait été le même. On explique les différences, qui existent
aujourd'hui entre ces divers idiomes, par des fractionnements
successifs du peuple primitif,--dates approximatives que permettent
d'apprécier le plus ou moins d'affinité de ces langues avec le sanscrit
et la nature des mots qu'elles lui ont empruntés, mots correspondant
par leur nature aux différents degrés d'avancement de la civilisation.
En même temps, on se faisait une idée nette et précise de l'existence
qu'avaient menée les pères de la race indo-européenne et des
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