spéculation et exercent tous les métiers. Cependant, ce sont les Maures qui ont accaparé le haut commerce. Il n'y a pas de jour qu'ils n'expédient de grandes embarcations pleines de riz, de mil, de coton, d'étoffes, de miel, de beurre végétal et d'autres denrées indigènes. Malgré ce grand mouvement commercial, Djenné se voyait atteinte dans sa prospérité. Le chef du pays, Sego Ahmadou, animé d'un fanatisme exagéré, faisait à cette époque une guerre acharnée aux Bambaras de Sego, qu'il voulait rallier à l'étendard du Prophète. Cette lutte causait le plus grand tort au trafic de Djenné, car elle interceptait les communications avec Yamina, Sansanding, Bamakou, Bouré et une immense étendue de pays. Cette ville n'était donc plus, au moment où Caillié la visita, le point central du commerce, et c'étaient Yamina, Sansanding et Bamakou qui en étaient devenues les principaux entrepôts. Les femmes de Djenné auraient cru manquer à leur sexe, si elles n'avaient fait preuve de coquetterie. Les élégantes se passent un anneau ou des verroteries dans le nez, et celles qui sont moins riches y suspendent un morceau de soie rose. Pendant le long séjour que Caillié fit à Djenné, il fut comblé de soins et d'attentions par les Maures, auxquels il avait raconté la fable relative à sa naissance et à son enlèvement par l'armée d'Égypte. Le 23 mars, le voyageur s'embarqua sur le Niger pour Tembouctou, dans une grande embarcation sur laquelle le chérif, gagné par le don d'un parapluie, lui avait procuré passage. Il emportait des lettres de recommandation pour les principaux habitants de cette ville. Caillié passa devant le joli village de Kera, devant Taguetia, Sankha-Guibila, Diébé et Isaca, près duquel le fleuve est rejoint par un grand bras, qui, parti de Sego, forme un coude immense; il vit Ouandacora, Ouanga, Corocoïla, Cona, et aperçut, le 2 avril, l'embouchure du grand lac Débo. «On voit la terre de tous les côtés du lac, dit Caillié, excepté à l'ouest, où il se déploie comme une mer intérieure. En suivant sa côte nord, dirigée à peu près O.-N.-O., dans une longueur de quinze milles, on laisse à gauche une langue de terre plate, qui avance dans le sud de plusieurs milles; elle semble fermer le passage du lac et forme une espèce de détroit. Au delà de cette barrière, le lac se prolonge dans l'ouest à perte de vue. La barrière que je viens de décrire divise ainsi le lac Débo en deux, l'un supérieur, l'autre inférieur. Celui où les embarcations passent et où se trouvent trois îles est très grand; il se prolonge un peu à l'est et est entouré d'une infinité de grands marais.» Puis, tour à tour, défilèrent devant les yeux du voyageur Gabibi, village de pêcheurs, Didhiover, Tongom, dans le pays des Dirimans, contrée qui s'étend très loin dans l'est, Co, Do, Sa, port très commerçant, Barconga, Leleb, Garfolo, Baracondié, Tircy, Talbocoïla, Salacoïla, Cora, Coratou, où les Touaregs exigent un péage des bateaux qui passent sur le fleuve, et enfin Cabra, bâtie sur une éminence à l'abri des débordements du Djoliba et qui sert de port à Tembouctou. Le 20 avril, Caillié débarqua et se mit en route pour cette ville, dans laquelle il entra au coucher du soleil. [Illustration: Caillié passe le Ba-Fing. (Page 123.)] «Je voyais donc cette capitale du Soudan, s'écrie notre voyageur, qui depuis si longtemps était le but de tous mes désirs! En entrant dans cette cité mystérieuse, objet des recherches des nations civilisées de l'Europe, je fus saisi d'un sentiment inexprimable de satisfaction. Je n'avais jamais éprouvé une sensation pareille, et ma joie était extrême. Mais il fallut en comprimer les élans; ce fut au sein de Dieu que je confiai mes transports. Avec quelle ardeur je le remerciai de l'heureux succès dont il avait couronné mon entreprise! Que d'actions de grâces j'avais à lui rendre pour la protection éclatante qu'il m'avait accordée au milieu de tant d'obstacles et de périls qui paraissaient insurmontables! Revenu de mon enthousiasme, je trouvai que le spectacle que j'avais sous les yeux ne répondait pas à mon attente. Je m'étais fait de la grandeur et de la richesse de cette ville une tout autre idée; elle n'offre au premier aspect qu'un amas de maisons en terre mal construites; dans toutes les directions, on ne voit que des plaines immenses de sable mouvant, d'un blanc tirant sur le jaune, et de la plus grande aridité. Le ciel à l'horizon est d'un rouge pâle; tout est triste dans la nature; le plus grand silence y règne; on n'entend pas le chant d'un seul oiseau. Cependant, il y a je ne sais quoi d'imposant à voir une grande ville élevée au milieu des sables, et l'on admire les efforts qu'ont eu à faire ses fondateurs. En ce qui regarde Tembouctou, je conjecture qu'antérieurement le fleuve passait près de la ville; il en est maintenant éloigné de huit milles au nord et à cinq milles de Cabra, dans la même direction.» [Illustration: Vue d'une partie de Tembouctou. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Ni aussi grande ni aussi peuplée que Caillié s'attendait à la trouver, Tembouctou manque absolument d'animation. On n'y voit pas entrer continuellement des caravanes comme à Djenné. Il n'y a pas non plus cette affluence d'étrangers qu'on rencontre dans cette dernière ville, et le marché, qui se tient à trois heures, à cause de la chaleur excessive, semble désert. Tembouctou est habitée par des nègres Kissours, qui paraissent très doux et s'adonnent au commerce. L'administration n'existe pas; il n'y a, à proprement parler, aucun pouvoir; chaque ville, chaque village a son chef. Ce sont les mœurs des anciens patriarches. Beaucoup de Maures, établis dans cette ville, s'adonnent au négoce et y font rapidement fortune, car ils reçoivent des marchandises en consignation d'Adrar, de Tafilet, de Touat, d'Ardamas, d'Alger, de Tunis et de Tripoli. C'est à Tembouctou qu'est apporté à dos de chameau tout le sel des mines de Toudeyni. Il est en planches, liées ensemble par de mauvaises cordes faites avec une herbe qui croît dans les environs de Tandaye. L'enceinte de Tembouctou, qui affecte la forme d'un triangle, peut avoir trois milles de tour. Les maisons de la ville sont grandes, peu élevées et construites en briques rondes. Les rues sont larges et propres. Enfin, on compte sept mosquées, surmontées d'une tour en brique, d'où le muezzin appelle les fidèles à la prière. En y comprenant la population flottante, on ne trouve guère dans cette capitale du Soudan que dix à douze mille habitants. Située au milieu d'une immense plaine mouvante de sable blanc, Tembouctou n'a d'autres ressources que l'exploitation du sel, la terre y étant impropre à toute espèce de culture. C'est au point que, si les Touaregs interceptaient complètement les nombreuses flottilles qui viennent du Djoliba inférieur, les habitants seraient dans la plus affreuse disette. La proximité de ces tribus errantes, leurs exigences, sans cesse renouvelées, sont une gêne perpétuelle pour le commerce. Tembouctou est continuellement pleine de gens qui viennent arracher ce qu'ils appellent des présents, mais ce que l'on pourrait, à plus juste raison, nommer des contributions forcées. Quand le chef des Touaregs arrive à Tembouctou, c'est une calamité publique. Pendant deux mois, il reste dans la ville, nourri, ainsi que sa nombreuse suite, aux frais des habitants, et ne s'en va qu'après avoir reçu de riches cadeaux. La terreur a étendu la domination de ces tribus errantes sur tous les peuples voisins, qu'ils pillent et exploitent sans merci. Le costume des Touaregs ne diffère que par la coiffure de celui des Arabes. Jour et nuit, ils portent une bande de toile de coton, qui leur voile les yeux et qui, descendant jusqu'au milieu du nez, les oblige à lever la tête pour y voir. La même bande, après avoir fait une ou deux fois le tour de leur tête, vient leur cacher la bouche et descend jusqu'au-dessous du menton. On ne leur voit donc que le bout du nez. Parfaits cavaliers, montés sur des chevaux excellents ou des chameaux rapides, les Touaregs sont armés d'une lance, d'un bouclier et d'un poignard. Ce sont les écumeurs du désert, et la quantité de caravanes qu'ils ont pillées ou mises à contribution est innombrable. Il y avait quatre jours que Caillié était à Tembouctou, lorsqu'il apprit le départ de la caravane pour Tafilet. Sachant qu'il n'en sortirait pas d'autre avant trois mois, et craignant toujours de se voir découvert, le voyageur se joignit à cette réunion de marchands, qui n'emmenait pas moins de six cents chameaux. Parti le 4 mai 1828, après avoir souffert atrocement de la chaleur et d'un vent d'est qui soulevait les sables du désert, Caillié atteignit, cinq jours plus tard, El-Arouan, ville sans ressources par elle-même, qui sert d'entrepôt aux sels de Toudeyni, exportés à Sansanding, sur les bords du Djoliba. C'est à El-Arouan qu'arrivent les caravanes de Tafilet, de Mogador, du Drah, de Touat et de Tripoli, avec des marchandises européennes, qu'elles viennent échanger contre l'ivoire, l'or, les esclaves, la cire, le miel et les étoffes du Soudan. Le 19 mai 1828, la caravane quittait El-Arouan pour gagner le Maroc, à travers le Sahara. La chaleur accablante, les tourments de la soif, les privations de tout genre, les fatigues et la blessure que le voyageur se fit en tombant de chameau, lui furent moins sensibles que les vexations, les railleries, les insultes continuelles qu'il eut à souffrir tout aussi bien de la part des Maures que des esclaves. Ces gens savaient toujours trouver de nouveaux prétextes pour se moquer des habitudes ou de la maladresse de Caillié; ils allaient même jusqu'à le frapper et à lui jeter des pierres, aussitôt qu'il avait le dos tourné. «Les Maures me disaient souvent avec mépris, raconte Caillié: «Tu vois bien cet esclave? Eh bien, je le préfère à toi; juge combien je t'estime.» Cette insolente dérision était accompagnée de rires immodérés.» C'est dans ces conditions misérables que Caillié passa par les puits des Trarzas, auprès desquels on trouve du sel en quantité, d'Amoul-Gagim, d'Amoul-Taf, d'El-Ekreif, ombragés par un joli bosquet de dattiers, de roseaux et de jonc, de Marabouty et d'El-Harib, aux habitants d'une malpropreté absolument repoussante. Le territoire d'El-Harib est compris entre deux chaînes de petites montagnes qui le séparent du Maroc, dont il est tributaire. Ses habitants, partagés en plusieurs tribus nomades, font de l'élève des chameaux leur principale occupation. Ils seraient heureux et riches, s'ils ne payaient de forts tributs aux Berbers, qui trouvent encore moyen de les harceler sans cesse. Le 12 juillet, la caravane quittait El-Harib et pénétrait, onze jours plus tard, dans le pays de Tafilet, aux majestueux dattiers. A Ghourland, Caillié fut assez bien accueilli par les Maures, mais ne put être reçu dans leurs maisons, parce que les femmes, qui ne doivent voir d'autres hommes que ceux de leur famille, pourraient être exposées aux regards indiscrets d'un étranger. Caillié visita le marché, qui se tient trois fois la semaine auprès d'un petit village nommé Boheim, à trois milles de Ghourland, et fut étonné de la variété des objets qui l'approvisionnaient: légumes, fruits indigènes, luzerne, volailles, moutons, tout s'y trouvait à profusion. Des marchands d'eau, avec des outres pleines, se promenaient dans le marché, une sonnette à la main, pour avertir ceux qui voulaient boire, car il faisait une chaleur accablante. Les monnaies du Maroc et d'Espagne étaient seules reçues. L'arrondissement de Tafilet compte un certain nombre de gros villages et de petites villes. Ghourland, L-Ekseba, Sosso, Boheim et Ressant, qui furent vues par le voyageur, pouvaient renfermer, chacune, douze cents habitants, tous propriétaires et marchands. Le sol est très productif. On cultive beaucoup de blé, des légumes, quantité de dattiers, des fruits d'Europe et du tabac. De fort beaux moutons, dont la laine, très blanche, sert à faire de jolies couvertures, des bœufs, d'excellents chevaux, des ânes et quantité de mulets, telles sont les richesses naturelles du Tafilet. Comme à El-Drah, beaucoup de juifs habitent les mêmes villages que les mahométans; ils y sont très malheureux, vont presque nus, et sont sans cesse insultés ou frappés. Brocanteurs, cordonniers, forgerons, porteurs, quel que soit le métier qu'ils exercent ostensiblement, ils prêtent tous de l'argent aux Maures. Le 2 août, la caravane reprit sa marche, et, après avoir passé par Afilé, Tanneyara, Marca, M-Dayara, Rahaba, L-Eyarac, Tamaroc, Aïn-Zeland, El-Guim, Guigo, Soforo, Caillié arriva à Fez, où il ne fit qu'un court séjour, et gagna Rabat, l'ancienne Salé. Épuisé par cette longue marche, n'ayant pour se soutenir que quelques dattes, obligé de recourir à la charité des musulmans, qui le renvoyaient le plus souvent sans lui rien donner, ne trouvant dans cette ville, comme agent consulaire de France, qu'un juif du nom d'Ismayl, qui, par crainte de se compromettre, refusa d'embarquer Caillié sur un brick portugais allant à Gibraltar, le voyageur saisit avec empressement une occasion inopinée qui se présenta de se rendre à Tanger. Il y fut bien reçu par le vice-consul, M. Delaporte, qui le traita comme son propre fils, écrivit aussitôt au commandant de la station française de Cadix, et le fit embarquer, sous les habits de matelot, sur une corvette venue pour le chercher. Ce fut, dans le monde savant, une nouvelle bien inattendue que celle du débarquement à Toulon d'un jeune Français qui revenait de Tembouctou. Avec le seul appui de son courage inébranlable, à force de patience, il venait de mener à bonne fin une exploration pour laquelle les Sociétés de Géographie de Londres et de Paris avaient promis de fortes récompenses. Seul, pour ainsi dire sans ressources, sans l'aide du gouvernement, en dehors de toute Société scientifique, par la seule force de sa volonté, il avait réussi et venait d'éclairer d'un jour tout nouveau une immense partie de l'Afrique! Caillié n'était certes pas le premier Européen qui eût vu Tembouctou. L'année précédente, le major anglais Laing avait pu pénétrer dans cette cité mystérieuse, mais il avait payé de la vie cette exploration dont nous allons tout à l'heure raconter les émouvantes péripéties. Caillié, lui, revenait en Europe et rapportait le curieux journal de voyage que nous venons d'analyser. Si sa profession de foi musulmane avait empêché Caillié de faire des observations astronomiques, s'il n'avait pu librement dessiner et prendre ses notes, ce n'avait été cependant qu'au prix de cette apparente apostasie qu'il avait pu parcourir ces pays fanatiques où le nom chrétien était en exécration. Que d'observations curieuses, que de détails nouveaux et précis! Quelle immense contribution à la connaissance des pays africains! Si, par deux voyages successifs, Clapperton avait réussi à traverser l'Afrique de Tripoli à Benin, dans un seul Caillié venait de la traverser du Sénégal au Maroc, mais au prix de quelles fatigues, de quelles souffrances et de quelle misère! Tembouctou était enfin connue, ainsi que cette route nouvelle des caravanes à travers le Sahara, par les oasis de Tafilet et d'El-Harib. Les secours que la Société de Géographie envoya aussitôt au voyageur, le prix de dix mille francs qu'elle lui décerna, la croix de la Légion d'honneur dont il fut gratifié, l'accueil empressé des sociétés savantes, la notoriété et la gloire qui s'attachèrent au nom de Caillié, tout cela fut-il suffisant pour payer les tortures physiques et morales du voyageur? Nous devons le croire. Lui-même, en maint endroit de sa narration, proclame que le désir d'augmenter par ses découvertes le renom de la France, sa patrie, put seul, en bien des circonstances, l'aider à supporter les affronts dont il était abreuvé et les souffrances qui l'assaillirent continuellement. Honneur donc au patient voyageur, au patriote sincère, au grand découvreur! Il nous reste à parler de l'expédition dans laquelle Alexandre Gordon-Laing allait trouver la mort. Mais, avant d'aborder le récit de ce voyage dramatique, forcément succinct, puisque le journal des voyageurs nous fait défaut, il convient de donner quelques détails et sur l'officier qui en fut la victime et sur une excursion très curieuse dans le Timanni, le Kouranko et le Soulimana,--excursion pendant laquelle Laing découvrit les sources du Djoliba. Né à Edimbourg en 1794, Laing était entré dans l'armée anglaise à l'âge de seize ans et n'avait pas tardé à s'y distinguer. En 1820, il se trouvait à Sierra-Leone, comme lieutenant faisant fonctions d'aide de camp auprès de sir Charles Maccarthy, gouverneur général de l'Afrique occidentale. A cette époque, la guerre sévissait entre Amara, l'almamy des Mandingues, et l'un de ses principaux chefs, appelé Sannassi. Le commerce de Sierra-Leone n'était déjà pas très florissant. Cet état de choses lui avait porté un coup fatal. Maccarthy, désireux d'y porter remède, résolut d'intervenir et d'amener une réconciliation entre les deux chefs. Il jugea donc à propos d'envoyer une ambassade à Kambia, sur les rives du Scarcies, et de là à Malacoury et au camp des Mandingues. Le caractère entreprenant de Gordon-Laing, son habileté, son courage à toute épreuve, le désignaient au choix du gouverneur, qui lui remit, le 7 janvier 1822, des instructions dans lesquelles il lui recommandait de s'informer de l'état de l'industrie du pays, de sa topographie, et de pressentir la façon de penser des habitants sur l'abolition de l'esclavage. Une première entrevue avec Yareddi, général des troupes soulimas qui accompagnaient l'almamy, prouva que les nègres de ces contrées n'avaient encore que des données bien vagues sur la civilisation européenne et que leurs relations avec les blancs n'avaient pas été fréquentes. «Chaque partie de notre habillement, dit le voyageur, était pour lui un sujet d'étonnement. Me voyant ôter mes gants, il resta stupéfait, couvrit de ses mains sa bouche ouverte de surprise, et finit par s'écrier: -Allah Akbar!- (Dieu miséricordieux), il vient d'enlever la peau de ses mains! S'étant peu à peu familiarisé avec notre aspect, il frotta alternativement les cheveux de M. Mackie, un chirurgien qui accompagnait Laing, et les miens, puis, éclatant de rire, il dit: «Non, ce ne sont pas des hommes!» Il demanda, à plusieurs reprises, à mon interprète si nous avions des os.» Ces excursions préliminaires, pendant lesquelles Laing avait constaté que beaucoup de Soulimas possédaient quantité d'or et d'ivoire, le déterminèrent à proposer au gouverneur d'entreprendre l'exploration des pays situés à l'est de la colonie--pays dont les productions et les ressources mieux connues pourraient alimenter le commerce de Sierra-Leone. Maccarthy approuva les idées de Laing et les soumit au conseil. Il fut décidé que Laing serait autorisé à pénétrer dans le pays des Soulimas, en prenant la route qui lui semblerait la plus commode pour les communications futures. Parti de Sierra-Leone le 16 avril, Laing s'embarqua sur la Rockelle et arriva bientôt à Rokon, ville principale du Timanni. Son entrevue avec le chef de cette ville fut singulièrement amusante. Pour lui faire honneur, Laing, qui l'avait vu entrer dans la cour où devait avoir lieu la réception, fit tirer une salve de dix coups de fusil. Au bruit de cette décharge, le roi s'arrêta, recula et prit la fuite, après avoir regardé le voyageur d'un air furieux. On eut beaucoup de peine à faire revenir ce souverain pusillanime. Enfin, il rentra et, s'asseyant sur son fauteuil d'étiquette avec solennité, il interrogea le major: «Pourquoi avez-vous tiré des coups de fusil? --Pour vous faire honneur; c'est toujours au bruit de l'artillerie que sont accueillis les souverains européens. --Pourquoi ces fusils étaient-ils dirigés vers la terre? --Afin que vous ne puissiez vous méprendre sur nos intentions. --Des cailloux m'ont volé au visage. Pourquoi n'avez-vous pas tiré en l'air? --Pour ne pas mettre le feu au toit de chaume de vos maisons. --A la bonne heure. Donne-moi du rhum.» Inutile d'ajouter que l'entrevue, dès que le major eut accédé aux désirs du roi, devint on ne peut plus cordiale. Le portrait de ce souverain d'une partie du Timanni mérite à plus d'un titre de figurer dans notre galerie, et c'est le cas de rappeler ce dicton: -Ab uno disce omnes-. [Illustration: CARTE DU VOYAGE DE RENÉ CAILLIÉ] Ba-Simera était âgé de quatre-vingt-dix ans; «il avait la peau bigarrée et très ridée, de sorte qu'elle ressemblait plus à celle d'un alligator qu'à celle d'un homme; des yeux d'un vert sombre et très enfoncés; une barbe blanche et tortillée qui descendait à deux pieds au-dessous de son menton. De même que le roi de la rive opposée, il portait un collier de grains de corail et de dents de léopard; son manteau était brun et aussi sale que sa peau; ses jambes, gonflées comme celles d'un éléphant, n'étaient pas entièrement couvertes par un pantalon de toile de coton qui, dans l'origine, était peut-être blanche; mais, ayant été porté depuis plusieurs années, il avait pris une teinte verdâtre. Pour marque de sa dignité, ce chef tenait à la main un bâton auquel étaient suspendus des grelots de différentes dimensions.» [Illustration: Laing aperçut la montagne de Loma. (Page 140.)] Comme ses prédécesseurs en Afrique, l'explorateur dut longuement discuter les droits de passage et les gages des porteurs; mais, grâce à sa fermeté, Gordon Laing sut se dérober aux exigences des rois nègres. Toma, où l'on n'avait jamais vu d'homme blanc, Balandeco, Roketchnick, dont le voyageur détermina la position par 12° 11´ de longitude à l'ouest de Greenwich et par 8° 30´ de latitude nord, Maboung, au delà d'une rivière fort large qui coule au nord de la Rockelle, Ma-Yosso, ville principale de la frontière du Timanni, forment les différentes étapes de la route suivie par le major Laing. Le voyageur avait rencontré dans ce pays une institution singulière, espèce de franc-maçonnerie, portant le nom de «pourrah», dont Caillié avait déjà constaté l'existence sur les bords du Rio-Nunez. «Son pouvoir, affirme Laing, l'emporte même sur celui des chefs des divers territoires. Tout ce qu'elle fait est enveloppé dans les ténèbres et couvert du mystère le plus profond. Jamais ses actes ne donnent lieu à la moindre enquête de la part de l'autorité, jamais même leur justice n'est mise en question. J'ai essayé inutilement de remonter à l'origine et aux causes de la formation de cette association extraordinaire; j'ai des motifs de supposer qu'aujourd'hui elles sont inconnues de la généralité des Timanniens et que peut-être elles le sont des membres mêmes du pourrah, dans un pays où il n'existe aucun monument traditionnel, soit dans les écrits, soit dans les chants...» Le Timanni, d'après les renseignements que Laing put se procurer, serait divisé en quatre territoires, dont les chefs s'arrogent le titre de roi. Le sol est assez fertile et produirait en abondance du riz, des ignames, de la cassave, des arachides et des bananes, n'était le caractère paresseux, indolent, débauché, avaricieux, des habitants, qui s'adonnent avec une émulation regrettable à l'ivrognerie. «Je crois, dit Laing, qu'une certaine quantité de houes, de fléaux, de râteaux, de pelles et d'autres outils communs serait bien reçue par ce peuple, si l'on avait soin de lui en enseigner l'usage. Ces choses lui conviendraient mieux pour son intérêt et pour le nôtre que les fusils, les chapeaux retapés et les habits de charlatan qu'on a coutume de lui fournir.» Malgré ce vœu philanthropique du voyageur, les choses n'ont pas changé depuis cette époque. On rencontre toujours chez les nègres la même passion pour les liqueurs fortes, et l'on voit encore leurs roitelets, coiffés d'un chapeau qui imite le soufflet d'un accordéon, revêtir, sans chemise, un habit bleu à boutons de cuivre. Nous devons à la vérité de dire que ce sont là leurs costumes de cérémonie. Le sentiment maternel ne parut pas au voyageur être très développé chez les Timanniennes, car, deux fois, des femmes lui proposèrent d'acheter leurs enfants et l'accablèrent d'injures parce qu'il ne voulut pas y consentir. Quelques jours plus tard, un grand tumulte s'élevait contre Laing, l'un de ces blancs qui, en arrêtant la traite, avaient porté un coup sensible à la prospérité du pays. Le première ville qu'on trouve en entrant dans le Kouranko est Ma-Boum. Il est curieux de noter en passant les sentiments que la vue de l'activité des habitants inspira au major Laing. «J'entrai dans la ville, raconte-t-il, au coucher du soleil, et j'éprouvai d'abord une impression extrêmement favorable pour les habitants. Ils revenaient de leur travail; on reconnaissait que tous avaient été occupés pendant la journée. Les uns avaient préparé les champs pour la récolte, que les pluies très prochaines allaient favoriser; d'autres enfermaient dans des enclos le bétail, dont les flancs lisses et la bonne apparence annonçaient qu'il était nourri dans de gras pâturages. Le dernier coup de marteau du forgeron retentissait aux oreilles; le tisserand mesurait la quantité de toile qu'il avait fabriquée depuis le matin, et le tanneur enfermait dans un sac ses étuis à couteau, ses poches et ses autres objets artistement travaillés et colorés. Le muezzin, perché à l'entrée de la mosquée, répétait d'une voix grave et à intervalles mesurés le cri d'-Allah Akhbar-, pour appeler les dévots musulmans à la prière du soir.» Ce tableau, reproduit par un Marilhat ou un Henri Regnault dans un paysage où la lumière éclatante du soleil commence à se fondre en teintes vertes et roses, ne pourrait-il porter ce titre si souvent employé pour peindre semblable épisode dans nos climats brumeux: -le Retour des champs-? «Cette scène, continue le voyageur, par la nature et par le sentiment qu'elle inspirait, formait un contraste agréable avec le bruit, la confusion et la dissipation qui règnent à la même heure dans une ville timannienne; mais il ne faut pas se fier aux apparences, et j'ajoute avec beaucoup de regret que la conduite des Kourankoniens ne contribua nullement à justifier la bonne opinion que j'avais d'abord conçue d'eux.» Le voyageur passa successivement à Koufoula, où il reçut un accueil bienveillant, traversa un pays à l'aspect agréablement varié, dont les montagnes du Kouranko formaient l'arrière-plan, s'arrêta à Simera, où le chef chargea son «guiriot» de chanter la venue de l'étranger; mais les maisons mal construites et couvertes d'un mauvais chaume laissaient filtrer la pluie, si bien qu'après un orage, comme la fumée n'avait pour s'échapper que les interstices du toit, Laing ressemblait plus, suivant ses propres paroles, à un ramoneur à demi décrassé qu'à l'étranger blanc du roi de Simera. Laing visita ensuite la source du Tongolellé, affluent de la Rockelle, et quitta le Kouranko pour entrer dans le Soulimana. Le Kouranko, dont le voyageur n'avait visité que la lisière, est d'une étendue considérable, et se divise en un grand nombre de petits États. Les habitants ressemblent aux Mandingues par la langue et le costume, mais ils ne sont ni aussi bien faits ni aussi intelligents. Ils ne professent pas l'islamisme et ont une confiance illimitée dans leurs grigris. Assez industrieux, ils savent coudre et tisser. Le principal objet de leur commerce est le bois de rose ou «cam», qu'ils exportent vers la côte. Les productions du pays sont à peu près les mêmes que celles du Timanni. Komia, par 9° 22´ de latitude nord, est la première ville du Soulimana. Laing vit ensuite Semba, cité riche et populeuse, où il fut reçu par une bande de musiciens, qui l'accueillirent par leurs fanfares les plus assourdissantes, sinon les plus harmonieuses, et il parvint enfin à Falaba, capitale du pays. Des témoignages d'estime tout particuliers lui furent donnés par le roi. Celui-ci avait réuni de nombreux corps de troupes dont il passa la revue, auxquels il fit exécuter différentes manœuvres et qui se livrèrent à une longue et curieuse fantasia, tandis que le bruit des tambours, les sons du violon et des autres instruments particuliers au pays écorchaient les oreilles du voyageur. Puis de nombreux «guiriots» se succédèrent pour chanter les louanges du roi, l'arrivée du major, les conséquences heureuses qu'aurait sa venue pour la prospérité du pays et le développement du commerce. Laing profita de si heureuses dispositions pour demander au roi la permission de visiter les sources du Niger. Celui-ci lui fit à plusieurs reprises de fortes objections sur le danger de cette expédition; mais, sur les instances du voyageur et considérant que «son cœur soupirait après l'eau», il lui accorda enfin la permission qu'il sollicitait avec tant d'insistance. Laing n'était pas à deux heures de Falaba que l'autorisation était révoquée et qu'il devait renoncer à une course qu'il considérait à bon droit comme très importante. Il obtint, quelques jours plus tard, la permission de visiter la source de la Rockelle, ou Salé-Kongo, rivière dont, avant lui, on ne connaissait guère le cours au delà de Rokon. Du haut d'un rocher élevé, Laing aperçut la montagne de Loma, la plus haute de toute la chaîne dont elle fait partie. «On me montra, dit-il, le point d'où sortait le Niger; il me parut de niveau avec l'endroit où je me trouvais, c'est-à-dire à près de seize cents pieds au-dessus du niveau de la mer, car la source de la Rockelle, que je venais de mesurer, est à 1,400 pieds. Ayant exactement déterminé la position de Konkodongoré et de la hauteur sur laquelle je me trouvais, la première par observation et la seconde par estime, il me fut facile de fixer le gisement du Loma. Je ne puis me tromper beaucoup en donnant aux sources du Niger 9° 25´ de latitude nord et 9° 45´ de longitude occidentale.» Le major Laing avait passé trois mois dans le Soulimana et y avait fait de nombreuses excursions. C'est une contrée extrêmement pittoresque, entrecoupée de collines, de grandes vallées et de prairies fertiles, bordées de bois et ornées de massifs d'arbres touffus. Le terrain est fertile et exige peu de travail préparatoire; les récoltes sont abondantes, et le riz y vient très bien. Les bœufs, les moutons, les chèvres, une volaille d'une petite espèce, quelques chevaux, sont les animaux domestiques des Solimas. Les bêtes sauvages, assez nombreuses, sont l'éléphant, le buffle, une espèce d'antilope, des singes et des léopards. Falaba, dont le nom vient du Fala-Ba, rivière sur laquelle elle est située, peut avoir un mille et demi de long sur un mille de large. Les maisons y sont très rapprochées comparativement aux autres villes de l'Afrique, et elle possède une population de six mille habitants. Sa position comme place forte est bien choisie. Élevée sur une éminence au milieu d'une plaine inondée pendant la saison des pluies, elle est entourée d'une palissade en bois très dur, capable de résister à toutes les machines de guerre moins puissantes que l'artillerie. Singulière observation: dans ce pays, les hommes et les femmes semblent avoir fait échange d'occupations. Ces dernières ont en partage tous les travaux de la culture, à l'exception des semailles et de la moisson; elles bâtissent les maisons et font l'office de maçon, de barbier et de chirurgien; les hommes s'occupent de la laiterie, vont traire les vaches, cousent et lavent le linge. Le 17 septembre, Laing reprenait le chemin de Sierra-Leone, chargé des présents du roi, et, après avoir été accompagné jusqu'à plusieurs milles de distance par une foule considérable, il regagnait la colonie anglaise sans accident. En résumé, cette course de Laing à travers le Timanni, le Kouranko et le Soulimana, n'était pas sans importance. Elle nous révélait des pays dans lesquels aucun Européen n'avait encore pénétré. Elle nous initiait aux mœurs, à l'industrie, au commerce des habitants comme aux productions de la contrée. En même temps, le cours et la source de la Rockelle étaient connus, et on avait pour la première fois des données certaines sur la source du Djoliba. Si le voyageur n'avait pu la voir par lui-même, il s'en était cependant assez approché pour en fixer la position d'une manière approximative. Les résultats que Laing avait obtenus dans ce voyage ne firent qu'exalter sa passion des découvertes. Aussi résolut-il de tout tenter pour pénétrer jusqu'à Tembouctou. Le 17 juin 1825, le voyageur s'embarquait à Malte pour Tripoli et quittait cette ville avec une caravane de laquelle faisait partie Hatita, prince Targhi ou Touareg, ami du capitaine Lyon, qui allait l'accompagner jusqu'à Touat. Après être resté deux mois entiers à Ghadamès, Laing abandonnait cette oasis au mois d'octobre et gagnait Inçalah, dont il assignait la position bien plus à l'occident qu'on ne le supposait. Après un séjour dans cette oasis qui dura depuis le mois de novembre 1825 jusqu'en janvier 1826, le major atteignit l'Ouadi Touat, se proposant d'aller ensuite à Tembouctou, de faire le tour du lac Djenné ou Dibbie, de visiter le pays de Melli et de suivre le cours du Djoliba jusqu'à son embouchure. Il serait ensuite revenu sur ses pas jusqu'à Sockatou, aurait visité le lac Tchad et aurait essayé de gagner le Nil. C'était là, on le voit, un projet grandiose, mais terriblement chanceux. Au sortir de Touat, la caravane dont Laing faisait partie fut assaillie par des Touaregs, disent les uns, par des Berbiches, tribu voisine du Djoliba, au dire des autres. «Laing, reconnu pour chrétien, raconte Caillié, qui recueillit ces renseignements à Tembouctou, fut horriblement maltraité; on ne cessa de le frapper avec un bâton que lorsqu'on le crut mort. Je suppose qu'un autre chrétien, qu'on me dit avoir péri sous les coups, était quelque domestique du major. Les Maures de la caravane de Laing le relevèrent et parvinrent, à force de soins, à le rappeler à la vie. Dès qu'il eut repris connaissance, on le plaça sur son chameau, où il fallut l'attacher tant il était faible et incapable de se soutenir. Les brigands ne lui avaient rien laissé; la plus grande partie de ses marchandises avait été pillée.» Arrivé à Tembouctou le 18 août 1826, Laing guérit de ses blessures. Sa convalescence fut lente, mais du moins ne fut pas troublée par les vexations des habitants, grâce aux lettres de recommandation qu'il avait apportées de Tripoli, grâce aux soins dévoués de son hôte, qui était tripolitain. Laing, d'après ce qu'un vieillard rapporta à Caillié,--ce qui semble bien extraordinaire,--n'avait pas quitté son costume européen et se proclamait envoyé par le roi d'Angleterre, son maître, pour visiter Tembouctou et décrire les merveilles que cette ville renferme. «Il paraît, ajoute le voyageur français, que Laing en avait tiré le plan devant tout le monde, car ce même Maure me raconta, dans son langage naïf et expressif, qu'il avait «écrit» la ville et tout ce qu'elle contenait.» Dès qu'il eut visité Tembouctou en détail, Laing, qui avait des raisons particulières pour se défier des Touaregs, alla, de nuit, visiter Cabra et contempler le Djoliba. Le major, au lieu de revenir en Europe par le Grand Désert, désirait vivement passer par Djenné et Sego afin de gagner les établissements français du Sénégal; mais à peine eut-il touché quelques mots de ce projet aux Foulahs accourus pour le voir, qu'ils déclarèrent ne pouvoir souffrir qu'un «nazareh» mît le pied sur leur territoire, et d'ailleurs, s'il l'osait, ils sauraient l'en faire repentir. Laing dut donc choisir la route d'El-Arouan, où il espérait rallier une caravane de marchands maures qui portaient du sel à Sansanding. Mais il n'avait pas quitté Tembouctou depuis cinq jours, que la caravane dont il faisait partie fut rejointe par un fanatique, le cheik Hamed-ould-Habib, chef de la tribu de Zaouat. Laing fut aussitôt arrêté sous prétexte qu'il était entré sans permission sur le territoire de la tribu. Sollicité d'embrasser l'islamisme, le major résista et déclara préférer la mort à l'apostasie. Sur l'heure, le cheik et ses sicaires discutèrent le genre de supplice de leur victime, qui fut aussitôt étranglée par deux esclaves, et dont le corps fut abandonné dans le désert. Tels sont les renseignements que Caillié put recueillir sur les lieux qu'il visitait, un an seulement après la mort du major Laing. Nous les avons complétés par quelques détails empruntés au Bulletin de la Société de Géographie, car, avec le voyageur, ont à jamais disparu et son journal de voyage et les observations qu'il avait pu recueillir. Il a été raconté précédemment comment le major Laing avait pu déterminer approximativement la source du Djoliba. Nous avons décrit en outre les tentatives faites par Mungo-Park et Clapperton pour l'exploration du cours moyen de ce fleuve. Il nous reste à narrer les voyages qui eurent pour but la reconnaissance de son embouchure et de son cours inférieur. Le premier en date et le plus concluant est celui de Richard Lander, l'ancien domestique de Clapperton. Richard Lander et son frère John avaient proposé au gouvernement anglais de se rendre en Afrique, pour explorer le cours du Niger jusqu'à son embouchure. Leur offre fut aussitôt acceptée, et ils s'embarquèrent sur un bâtiment de l'État pour Badagry, où ils arrivèrent le 19 mars 1830. Le souverain du pays, Adouly, dont Richard Lander avait conservé le meilleur souvenir, était triste. Sa ville venait d'être brûlée; ses généraux et ses meilleurs soldats avaient péri dans un combat contre les Lagos; lui-même n'avait échappé qu'avec peine à l'incendie qui avait dévoré sa maison et ses richesses. Il lui fallait reconstituer son trésor: il résolut de le faire aux dépens des voyageurs. Ceux-ci n'obtinrent la permission de pénétrer dans l'intérieur du pays qu'après s'être vu dépouiller de leurs marchandises les plus précieuses. Ils durent encore signer des traites pour l'acquisition d'un bateau à canons avec cent hommes, pour deux poinçons de rhum, pour vingt barils de poudre, enfin pour une quantité de marchandises qu'ils savaient bien ne devoir jamais être livrées par ce souverain aussi insatiable qu'ivrogne. [Illustration: Carte du voyage de Laing.] Au reste, si le chef fit preuve d'égoïsme et d'avidité, s'il ne montra aucun sentiment généreux, ses sujets n'hésitèrent pas à se mettre à l'unisson, et, considérant les Anglais comme une proie, ils saisirent toutes les occasions de les dépouiller. Enfin, le 31 mars, Richard et John Lander purent quitter Badagry. Ils passèrent par Wow, cité considérable, Bidjie, où Pearce et Morrison étaient tombés malades dans la précédente expédition, Jenna, Chow, Egga, toutes villes qu'avait visitées Clapperton, Engua, où mourut Pearce, Asinara, la première cité ceinte de murailles qu'ils aient rencontrée, Bohou, l'ancienne capitale du Yarriba, Jaguta, Léoguadda, Itcho, dont le marché est renommé, et ils arrivèrent, le 13 mai, à Katunga, précédés d'une escorte que le roi avait envoyée au-devant d'eux. [Illustration: Le mont Késa. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Suivant l'usage, les deux voyageurs firent halte au pied d'un arbre, avant d'être reçus par le roi. Mais bientôt, las d'attendre, ils se rendirent à la résidence d'Ebo, chef des eunuques et personnage le plus influent après le souverain. Mansolah, qui les reçut peu après au bruit diabolique des cymbales, des trompes et de la grosse caisse, les accueillit si bien, qu'il ordonna à Ebo de faire décapiter toute personne qui se permettrait d'importuner les voyageurs. Cependant, craignant que Mansolah ne les retînt jusqu'à la saison des pluies, John et Richard Lander, sur le conseil d'Ebo, ne parlèrent pas au roi de leur désir de gagner le Niger. Ils se contentèrent de dire qu'un de leurs compatriotes étant mort à Boussa, il y avait une vingtaine d'années, le roi d'Angleterre les avait envoyés, vers le sultan de Yaourie, à la recherche de ses papiers. Bien que Mansolah n'eût pas traité les frères Lander aussi gracieusement qu'il l'avait fait pour Clapperton, il les laissa cependant partir huit jours après leur arrivée. Des nombreux détails que donne la relation originale sur la ville de Katunga et sur le Yarriba, nous ne retiendrons que la citation suivante: «Sous le rapport de la richesse, du nombre de la population, Katunga n'a nullement répondu à l'idée que nous nous en étions faite. La vaste plaine au milieu de laquelle cette ville est située, quoique très belle, le cède en vigueur de végétation, en fertilité, en beaux aspects, au délicieux pays de Bohou, qui est bien moins renommé. Le marché est passablement approvisionné, mais tout y est excessivement cher. Les basses classes en sont réduites à se priver presque entièrement de nourriture animale ou à se contenter de la chair dégoûtante d'insectes, de reptiles et de vermine.» L'incurie de Mansolah, l'imbécile pusillanimité de ses sujets, avaient permis aux Fellans ou Felatahs de s'établir dans le Yarriba, de s'y retrancher dans des villes fortifiées et de faire reconnaître leur indépendance, jusqu'au jour où ils se trouveraient assez forts pour établir une domination absolue sur le pays tout entier. Les frères Lander passèrent ensuite par Atoupa, Bumbum, lieu très fréquenté des marchands du Haoussa, du Borgou et d'autres pays, qui trafiquent avec Gonja, par Kishi, sur les frontières du Yarriba, et par Moussa, sur la rivière du même nom. Au delà de cette ville, ils furent rejoints par une escorte que le sultan du Borgou envoyait à leur rencontre. Le sultan Yarro reçut les voyageurs avec des témoignages de satisfaction et de bienveillance, et il parut particulièrement sensible au plaisir de revoir Richard Lander. Bien que ce souverain fût mahométan, il avait plus de foi dans les pratiques superstitieuses de ses pères que dans sa nouvelle croyance. Des fétiches et des grigris étaient suspendus à sa porte, et, dans une de ses huttes, on voyait un tabouret carré dont les deux principaux côtés étaient soutenus par quatre petites figures d'hommes en bois sculpté. Quant au peuple du Borgou, sa nature, ses mœurs, ses coutumes diffèrent essentiellement de ceux des Yarribani. «Ces derniers, dit la relation, sont toujours occupés à trafiquer d'une ville à l'autre; les premiers ne quittent jamais leurs demeures qu'en cas de guerre ou pour quelque expédition de pillage. Les uns, pusillanimes et poltrons, les autres hardis, courageux, entreprenants, pleins d'énergie, ne semblant jamais plus à l'aise qu'au milieu d'exercices guerriers. Les Yarribani, généralement doux, tranquilles, humbles, honnêtes, mais froids et apathiques; les Borgouni, hautains, orgueilleux, trop vains pour être civils, trop rusés pour être probes, cependant comprenant la passion de l'amour, les affections sociales, chauds dans leurs attachements et vifs dans leurs haines.» Le 17 juin, nos voyageurs aperçurent enfin la cité de Boussa. Leur surprise fut grande de voir que cette ville était située en terre ferme et non sur une île du Niger, comme le dit Clapperton. Entrés dans Boussa par la porte de l'ouest, ils furent presque aussitôt introduits près du roi et de la «midiki», ou reine, qui leur dirent avoir versé, tous deux, le matin même, des larmes abondantes sur le sort de Clapperton. La première visite des frères Lander fut pour le Niger, ou Quorra, qui coule au pied de la cité. «L'aspect de ce célèbre fleuve, raconte le voyageur, nous a grandement désappointés. Des roches noires et rugueuses s'élevaient au centre, occasionnant, à la surface, de forts bouillonnements et des courants qui se croisaient. On nous dit qu'au-dessus de Boussa, la rivière était divisée en trois branches par deux petites îles fertiles, et qu'au delà elle coulait unie et sans interruption jusqu'à Funda. Ici le Niger, dans sa partie la plus vaste, n'a guère qu'un jet de pierre de largeur. Le rocher sur lequel nous étions assis domine l'endroit où périrent Park et ses compagnons.» Ce fut d'abord avec une certaine circonspection que Richard Lander prit des informations sur les livres et les papiers qui pouvaient rester du voyage de Mungo-Park. Cependant, encouragé par la bienveillance du souverain, il se décida à le questionner sur la triste fin de l'explorateur. Mais le sultan était trop jeune à cette époque, pour savoir ce qui s'était passé, cette catastrophe s'étant produite sous l'avant-dernier roi; au surplus, il ferait rechercher tout ce qui pouvait rester des dépouilles de l'illustre voyageur. «Dans l'après-midi, dit Richard Lander, le roi est venu nous voir, suivi d'un homme portant sous son bras un livre qui avait été trouvé flottant sur le Niger, après le naufrage de notre compatriote. Il était enveloppé d'un morceau d'étoffe de coton, et nos cœurs battaient, pleins d'espérance, tandis que l'homme le développait lentement, car, à son format, nous avions jugé que ce devait être le journal de M. Park. Mais notre désappointement a été grand, lorsqu'en ouvrant le livre nous avons découvert que ce n'était autre chose qu'un vieil ouvrage nautique du dernier siècle.» Il ne restait plus d'espoir de retrouver le journal du voyageur. Le 23 juin, les frères Lander quittaient Boussa, remplis de reconnaissance pour le roi, qui leur avait fait des cadeaux importants et les avait engagés à n'accepter de vivres, de peur du poison, que de la part des gouverneurs des villes qu'ils traverseraient. Ils remontèrent le cours du Niger par terre jusqu'à Kagogie, où ils s'embarquèrent sur un des mauvais canots du pays, tandis que leurs chevaux s'en allaient par terre vers Yaourie. «Nous n'avions guère parcouru que quelques centaines de toises, dit Richard Lander, quand la rivière commença à s'élargir graduellement; et aussi loin que notre vue pouvait atteindre, il y avait plus de deux milles de distance d'un bord à l'autre. C'était tout à fait comme un vaste canal artificiel, les bords à pic encaissant les eaux comme dans de petites murailles, au delà desquelles se montrait la végétation. L'eau, très basse dans quelques endroits, était assez profonde dans d'autres pour porter une frégate. On ne peut rien imaginer de plus pittoresque que les sites que nous avons parcourus pendant les deux premières heures; les deux rives étaient littéralement couvertes de hameaux et de villages. Des arbres immenses pliaient sous le poids de feuillages épais, dont la sombre couleur, reposant les yeux de l'éclat du soleil, contrastait avec la chatoyante verdure des collines et des plaines. Mais, tout à coup, ce fut un changement de scène complet. A cette rive unie de terreau, d'argile et de sable, succédèrent des rochers noirs, rugueux; et ce spacieux miroir qui réfléchissait les cieux, fut divisé en mille petits canaux par de larges bancs de sable.» Un peu plus loin, le courant était barré par un mur de roches noires, ne laissant qu'une étroite ouverture à travers laquelle les eaux se précipitaient avec fureur. Il y a là un portage au-dessus duquel le Niger reprend son cours, large, tranquille et majestueux. Au bout de trois jours de navigation, les frères Lander atteignirent un village où hommes et chevaux les attendaient. Ils ne tardèrent pas à gagner, à travers un pays qui s'élevait graduellement, la ville de Yaourie. Les voyageurs furent reçus, dans une sorte de cour de ferme, proprement tenue, par le sultan, homme replet, sale et dégoûtant, mais qui avait l'air d'un bon vivant. Très mécontent que Clapperton ne l'eût pas visité et que Richard Lander, dans son voyage de retour, se fût dispensé de lui rendre hommage, ce sultan se montra d'une rapacité révoltante. Il ne voulut pas fournir aux voyageurs les provisions dont ils avaient besoin, et mit en œuvre toutes ses ruses pour les retenir le plus longtemps possible. Ajoutons que les vivres, à Yaourie, étaient très chers, et que Richard Lander n'avait plus guère comme marchandises que des aiguilles, «garanties superfines pour ne pas couper le fil», sans doute parce qu'elles manquaient du trou nécessaire à les enfiler. Aussi les voyageurs furent-ils obligés de les jeter. Ils tirèrent cependant parti de plusieurs boîtes d'étain, qui avaient contenu des tablettes de bouillon, dont les étiquettes, bien que noircies et ternies, excitaient l'envie des naturels. L'un de ceux-ci obtint, un jour de marché, un succès des mieux caractérisés, en portant sur sa tête, affiché à quatre endroits différents: «Excellent jus de viande concentré.» Ne voulant laisser les Anglais pénétrer ni dans le Nyffé, ni dans le Bornou, le sultan de Yaourie leur déclara qu'il ne leur restait qu'à regagner Boussa. Richard Lander demanda aussitôt par lettre au roi de cette dernière ville l'autorisation d'acheter un canot pour atteindre Funda, la route de terre étant infestée de Fellans, qui se livraient au pillage. Enfin, le 26 juillet, un messager du roi de Boussa venait s'informer de l'inexprimable conduite du sultan de Yaourie et des causes du retard qu'il mettait à renvoyer les Anglais à Boussa. Après un emprisonnement de cinq semaines, les frères Lander purent donc quitter cette ville, alors presque entièrement inondée. Ils remontèrent le Niger jusqu'au confluent de la rivière Cubbie, puis redescendirent à Boussa, dont le roi, charmé de les revoir, les accueillit avec la plus franche cordialité. Ils furent, toutefois, retenus plus longtemps qu'ils n'auraient voulu, aussi bien par la nécessité de faire une visite au roi de Wowou, que par la difficulté de se procurer une barque. Il y eut en outre le retard des messagers que le roi de Boussa avait envoyés aux différents chefs dont les États bordent le fleuve, et enfin la consultation du «Beken rouah» (l'eau noire), qui promit de conduire sains et saufs les voyageurs jusqu'à la mer. En quittant le roi, les deux frères ne purent que lui exprimer les sentiments de reconnaissance que leur avaient inspirés sa bienveillance, son hospitalité, ses attentions, son zèle à défendre leurs intérêts, la protection dont il n'avait cessé de leur donner des marques, pendant un séjour de près de deux mois qu'ils avaient fait dans sa capitale. Ce sentiment de regret était également éprouvé par les naturels, qui, à genoux sur le passage des frères Lander, les mains levées au ciel, appelaient sur eux la protection de leurs divinités. Alors commença la descente du Niger. Tout d'abord, il fallut s'arrêter dans la petite île de Mélalie, dont le chef pria les voyageurs d'accepter un fort beau chevreau, qu'ils étaient certainement trop polis pour refuser. Les deux Lander traversèrent ensuite la grande ville de Congi, la Songa de Clapperton, puis Inguazilligie, passage général des marchands allant et revenant du Nyffé aux pays situés au N.-E. du Borgou, et ils s'arrêtèrent à Patashie, grande île, riche, d'une beauté inexprimable, semée de bosquets de palmiers et de grands et magnifiques arbres. Comme cet endroit n'était pas éloigné de Wowou, Richard Lander envoya un messager au roi de cette ville, qui se refusait à livrer le canot acheté à son compte. L'envoyé n'ayant pas obtenu gain de cause, les voyageurs furent donc obligés d'aller trouver ce monarque, mais ils n'obtinrent, comme il fallait s'y attendre, que des protestations équivalant à un refus. Dès lors, ils n'eurent d'autre ressource, pour continuer leur voyage, que de voler les canots qu'on leur avait prêtés à Patashie. Le 4 octobre, après de nouveaux retards, ils reprenaient leur course, et, emportés par le courant, ils perdirent bientôt de vue Lever ou Layaba et ses misérables habitants. Près de cet endroit, les bords du fleuve s'élèvent d'environ quarante pieds au-dessus de l'eau et sont à peu près perpendiculaires. La rivière, libre de tout récif, se dirige droit au sud. La première ville que rencontrèrent les deux frères est Bajiébo, grande et spacieuse cité, qui, pour la malpropreté, le bruit et le désordre, ne peut être dépassée. Puis ce furent Litchi, habitée par des Nyfféens, et Madjie, près de laquelle le Niger se divise en trois canaux. Au bout de quelques minutes, au moment où ils dépassaient une nouvelle île, les voyageurs se trouvèrent tout à coup en vue d'un rocher de deux cent quatre-vingt-un pieds de haut, appelé Kesa ou Késy, qui s'élève perpendiculairement au milieu du fleuve. Il est grandement vénéré des naturels, persuadés qu'ils sont qu'un génie bienfaisant en a fait sa demeure favorite. Un peu avant Rabba, à l'île de Bili, les frères Lander reçurent la visite du roi des «Eaux noires», souverain de l'île de Zangoshie, qui montait un canot d'une longueur extraordinaire, d'une propreté inaccoutumée, décoré de drap écarlate et de galons d'or. Le jour même, ils atteignaient la ville de Zangoshie, située en face de Rabba, la seconde cité des Fellans après Sokatou. Le roi de cette ville, Mallam-Dendo, était un cousin de Bello. Vieillard aveugle, très affaibli, à la santé délabrée; persuadé de n'avoir plus que peu d'années à vivre, il n'avait d'autre préoccupation que d'assurer le trône à son fils. Bien qu'il eût reçu des présents d'une valeur considérable, Mallam-Dendo se montra très mécontent, déclarant que si les voyageurs ne lui faisaient pas des cadeaux plus utiles et d'un autre prix, il exigerait leurs fusils, leurs pistolets, leur poudre, avant de leur laisser quitter Zangoshie. Désespéré, Richard Lander ne savait que faire, lorsque le don de la tobé (robe) de Mungo-Park, que lui avait rendue le roi de Boussa, jeta Mallam en de tels transports de joie, qu'il se déclara le protecteur des Européens, promit de tout mettre en œuvre pour les aider à gagner la mer, et leur fit présent de nattes tressées des plus riches couleurs, de deux sacs de riz et d'un régime de bananes. Ces provisions arrivaient à point, car toute la pacotille de drap, de miroirs, de rasoirs, de pipes était épuisée, et il ne restait plus aux Anglais que des aiguilles et quelques bracelets d'argent à distribuer aux chefs qu'ils rencontreraient sur le Niger. «Vue de Zangoshie, dit Lander, Rabba donne l'idée d'une ville très grande, nette, propre, bien bâtie. Sans défense, sans fortifications, elle n'a pas d'enceinte de murailles. Elle est construite irrégulièrement sur le penchant d'une colline, au pied de laquelle coule le Niger. En grandeur, en population et en richesses, c'est la seconde ville des Fellans. La population est un mélange de Fellans, de Nyfféens, d'émigrés et d'esclaves de divers pays. Elle reconnaît l'autorité d'un gouverneur auquel on donne le titre de sultan ou roi. Rabba est célèbre pour le blé, l'huile et le miel. Le marché, quand nos hommes y allèrent, semblait bien approvisionné de bœufs, de chevaux, de mules, d'ânes, de moutons, de chèvres et de volailles. On offrait de . 1 2 , . 3 ' ' ' 4 , , , ' , , 5 ' . 6 7 , 8 . , , ' 9 , 10 , ' ' . 11 , 12 , , , 13 . ' , 14 , , ' , 15 . 16 17 , 18 ' . 19 , 20 . 21 22 , 23 ' , 24 ' ' . 25 26 , ' , 27 , ' 28 , . 29 . 30 31 , , 32 - , , 33 , , , ; 34 , , , , , , 35 ' . 36 37 « , , 38 ' , . 39 , . - . - . , , 40 , 41 ; 42 . , 43 ' . 44 , ' , ' . 45 ; 46 ' ' 47 . » 48 49 , , , 50 , , , , 51 ' ' , , , , 52 , , , , , , , 53 , , , 54 , , 55 ' . 56 57 , , 58 . 59 60 [ : - . ( . ) ] 61 62 « , ' , 63 ! 64 , 65 ' , ' . 66 ' , 67 . ; 68 . 69 ' ! ' 70 ' ' 71 ' ' 72 ! , 73 ' . 74 ' 75 ; ' ' 76 ; , 77 , ' , 78 . ' ' ; 79 ; ; 80 ' ' . , 81 ' , 82 ' ' . 83 , ' 84 ; 85 , . » 86 87 [ : ' . 88 ( - - . . - ) ] 89 90 ' , 91 ' . ' 92 . ' 93 ' ' , 94 , , 95 , . 96 97 , 98 ' . ' ' ; ' 99 , , ; , 100 . . 101 , , ' 102 , 103 ' , , , ' , ' , 104 . 105 106 ' ' 107 . , 108 . 109 110 ' , ' , 111 . , 112 . 113 . , , ' 114 , ' . 115 , 116 . 117 118 ' , 119 ' ' ' , 120 . ' , 121 122 , 123 . 124 125 , , 126 , . 127 ' 128 , ' , , 129 . 130 , ' . , 131 , , , 132 , ' ' . 133 134 135 , ' . 136 137 138 . , , 139 , ' , 140 . , 141 , 142 ' - . . 143 144 , 145 , ' , ' ' 146 . , 147 ' . 148 149 , ' 150 . ' ' 151 ' , 152 , , 153 ' . , 154 ' ' 155 , , 156 , - , - , 157 ' , , 158 . 159 160 ' - ' , , 161 , , , 162 ' ' , ' , , 163 , . 164 165 , - , 166 . 167 168 , , 169 , 170 , , , 171 ' 172 . 173 174 ; ' 175 , ' . 176 177 « , : « 178 ? , ; 179 ' . » 180 . » 181 182 ' 183 , , 184 ' - , ' - , ' - , 185 , , ' - , 186 ' . 187 188 ' - 189 , . 190 , , ' 191 . , 192 ' , 193 . 194 195 , - , 196 , , . 197 , , 198 , , 199 ' , 200 ' . 201 202 , 203 ' , , 204 ' : , 205 , , , , ' 206 . ' , , 207 , , 208 , . 209 ' . 210 211 ' 212 . , - , , , 213 , , , 214 , . 215 216 . , , 217 , ' . 218 , , , 219 , , ' , 220 , . 221 222 - , 223 ; , , 224 . , , , 225 , ' , 226 ' . 227 228 , , , 229 , , , - , , - , , 230 - , - , , , , 231 ' , , ' . 232 , ' , 233 , 234 , , 235 , ' ' , , 236 , ' 237 , 238 . 239 - , . , , 240 , 241 , , 242 . 243 244 , , 245 ' . 246 , , 247 248 249 . , , ' 250 , , 251 , ' ' 252 ' ! 253 254 ' . 255 ' , 256 , 257 ' . 258 259 , , 260 ' . 261 , ' 262 ' , ' 263 ' ' 264 . 265 266 ' , ! 267 ! , 268 , ' 269 , 270 , , 271 ! , 272 , 273 ' - . 274 275 , 276 ' , 277 ' , ' 278 , ' 279 , - 280 ? . - , 281 , ' 282 , , , 283 , ' 284 ' . 285 , , ! 286 287 ' 288 - . , ' 289 , , 290 , 291 ' 292 , , - - 293 . 294 295 , ' ' 296 ' ' . , 297 - , ' 298 , ' 299 . , , ' 300 , ' , . 301 - ' . 302 . , ' 303 , ' ' 304 . ' 305 , , 306 . - , , 307 , , 308 , , 309 ' ' ' , 310 , 311 ' ' . 312 313 , 314 ' , 315 ' 316 ' 317 . 318 319 « , , 320 ' . , , 321 , 322 ' : - ! - ( ) , ' 323 ! ' , 324 . , 325 , , , , : « , 326 ! » , , 327 . » 328 329 , 330 ' ' , 331 ' ' 332 ' - - 333 334 - . 335 336 . 337 , 338 339 . 340 341 - , ' 342 , . 343 . 344 , , ' 345 , . 346 , ' , , 347 ' . 348 . , , ' 349 ' , : 350 351 « - ? 352 353 - - ; ' ' 354 . 355 356 - - - ? 357 358 - - . 359 360 - - ' . ' - 361 ' ? 362 363 - - . 364 365 - - . - . » 366 367 ' ' , 368 , . 369 370 ' ' 371 , ' 372 : - - . 373 374 [ : ] 375 376 - - - ; « 377 , ' ' 378 ' ' ; ' ; 379 - 380 . , 381 ; 382 ; , ' 383 , ' 384 , ' , - ; , 385 , . 386 , 387 . » 388 389 [ : . ( . ) ] 390 391 , ' 392 ; , 393 , . 394 , ' ' ' , , , 395 396 ' , , 397 ' , - , 398 , 399 . 400 401 , 402 - , « » , 403 ' - . 404 405 « , , ' 406 . ' 407 . 408 ' , 409 ' . ' 410 ' 411 ; ' ' ' 412 - 413 , ' 414 , , . . . » 415 416 , ' , 417 , ' 418 . 419 420 , 421 , , , ' 422 , , , , , 423 ' ' . 424 425 « , , ' , , 426 , ' 427 , ' ' . 428 , 429 ' 430 . » 431 432 , ' 433 . 434 , ' , 435 ' ' , , 436 , . 437 . 438 439 440 , , , ' 441 ' ' ' 442 . , ' 443 , ' , , 444 . 445 446 ' - . 447 448 ' . 449 450 « ' , - - , , 451 ' ' 452 . ; 453 . 454 , 455 ; ' , 456 ' 457 . 458 ; ' 459 , 460 , 461 . , ' , ' 462 ' - - , 463 . » 464 465 , 466 467 , - 468 : - 469 - ? 470 471 « , , 472 ' , , 473 474 ; , ' 475 476 ' ' 477 ' . » 478 479 , 480 , ' , 481 ' - , ' , 482 « » ' ; 483 ' 484 , ' , 485 ' ' , 486 , , ' 487 ' . 488 489 , , 490 . 491 492 , ' , ' 493 , . 494 495 , 496 . 497 ' 498 . 499 500 , . 501 « » , ' 502 . 503 . 504 505 , , . 506 , , 507 , ' 508 , , 509 , . 510 511 ' 512 . - 513 , 514 , 515 , 516 . « » 517 , ' , 518 ' 519 . 520 521 522 . - 523 524 ; , « 525 ' » , ' 526 ' . 527 528 ' ' 529 ' ' 530 . 531 532 , , 533 , - , , , 534 . 535 536 ' , , 537 . 538 539 « , - , ' ; 540 ' , ' - - 541 - , 542 , , , . 543 544 , , 545 . 546 547 . » 548 549 550 . ' , 551 , , 552 ' . 553 554 ; 555 , . , 556 , , ' , 557 , . , 558 , ' , , ' , 559 . 560 561 , - , 562 , . 563 564 ' , . 565 566 . 567 ' , 568 ' , 569 ' . 570 571 : , 572 ' . 573 , ' ; 574 ' , 575 ; ' , 576 , . 577 578 , - , 579 , , ' 580 , 581 . 582 583 , , 584 , ' . 585 ' . 586 , ' , 587 . , 588 , 589 . ' 590 - , ' 591 ' . 592 593 594 ' . - 595 ' . 596 597 , ' 598 599 , , , 600 ' ' . 601 , ' 602 , ' ' 603 . 604 ' , ' 605 , ' , 606 , 607 ' . 608 ' , 609 . ' , , , 610 . 611 612 , 613 , , , 614 , . 615 616 « , , , 617 , ; 618 ' . 619 ' , ' , 620 . 621 , , . 622 ' , , 623 ' . 624 ; 625 . » 626 627 , . 628 , 629 , ' 630 , , 631 . 632 633 , ' ' , - - 634 , - - ' 635 ' , , 636 . 637 638 « , , 639 , , 640 , ' « » 641 ' . » 642 643 ' , , 644 , , , 645 . , 646 , 647 ; - 648 , 649 ' ' « » 650 , ' , ' ' , ' 651 . 652 653 ' - , 654 . 655 ' , 656 , 657 - - , . 658 ' 659 . ' ' , 660 ' . ' , 661 , 662 , 663 . 664 665 666 ' , . 667 668 , , , 669 ' . 670 671 672 . 673 - 674 ' . 675 676 . 677 , ' . 678 679 680 , 681 ' . , 682 ' ' , 683 . 684 685 , , 686 , . ' ; 687 688 ; - ' ' ' 689 . 690 691 : 692 . - ' 693 ' ' ' 694 . 695 ' ' , 696 , , 697 ' 698 ' . 699 700 [ : . ] 701 702 , ' ' , ' 703 , ' 704 ' , , , 705 . 706 707 , , . 708 , , , 709 , , , 710 , ' , , 711 , , ' 712 , , ' , , , 713 , , , , 714 , ' - 715 ' . 716 717 [ : . ( - - . . - ) ] 718 719 ' , ' , 720 ' . , ' , 721 ' , 722 . , 723 , , 724 , ' 725 ' . 726 727 , ' 728 , , ' , 729 . 730 ' , 731 ' , ' , 732 , . 733 734 ' 735 ' ' , 736 . 737 738 739 , : 740 741 « , , 742 ' ' . 743 , 744 , , , 745 , , . 746 , 747 . 748 749 ' , . » 750 751 ' , ' , 752 ' , ' 753 754 , ' 755 . 756 757 , , 758 , ' , 759 , , , 760 , . , 761 762 . 763 764 765 , 766 . 767 768 , 769 . 770 , , 771 , 772 ' 773 . 774 775 , , , 776 . 777 778 « , , 779 ' ' ; 780 ' . , 781 , , , , 782 ' , ' ' 783 ' . , , , 784 , , ; , , 785 , , , 786 ' , , 787 . » 788 789 , . 790 791 , . 792 ' , 793 « » , , , 794 , , 795 . 796 797 , , 798 . 799 800 « ' , , 801 . ' , 802 , , 803 . ' - , 804 , ' 805 ' . , 806 , ' ' . 807 ' 808 . » 809 810 ' 811 812 - . , 813 , 814 ' . , 815 ' , ' 816 ' - ; , 817 ' . 818 819 « ' - , , , 820 ' 821 , . 822 ' ' , , 823 ' , ' , , 824 , . . 825 , ' 826 ' ' 827 . » 828 829 ' . 830 831 , , 832 , 833 ' , , 834 ' . 835 ' , 836 ' , 837 ' . 838 839 « ' , 840 , ' ; 841 , 842 ' ' . ' 843 , 844 , . 845 ' , , 846 ' . 847 848 ; 849 . 850 , , ' 851 , 852 . , , . 853 , ' , 854 , ; 855 , . » 856 857 , , 858 ' 859 . - 860 , , . 861 862 , 863 . 864 , ' , 865 . 866 867 , , 868 , , , , 869 ' ' . 870 871 ' 872 , , 873 , ' . 874 , 875 876 . 877 878 , , , 879 ' , 880 « » , 881 ' . 882 - . 883 884 ' , 885 , , 886 , ' . ' - 887 , , , 888 , : « 889 . » 890 891 , 892 , ' ' 893 . 894 ' ' 895 , , 896 . 897 898 , , ' 899 ' 900 ' . 901 , , 902 . 903 904 ' , 905 , , , 906 . , , 907 ' ' , 908 , 909 . 910 911 , « » ( ' 912 ) , ' 913 . 914 915 , 916 917 , , , 918 , ' 919 , ' 920 . 921 , , , 922 , . 923 924 . ' , ' 925 , 926 ' , ' 927 . 928 , , , 929 930 . - . , ' , , , 931 ' , 932 . 933 934 ' , 935 , 936 . ' ' , 937 ' , 938 ' , ' , 939 . , ' ' , 940 , ' 941 . , , 942 , , , 943 . 944 945 , ' ' 946 - ' . 947 , , . 948 949 , 950 , , , , 951 . , , 952 , . 953 , , 954 ' 955 - - , , ' 956 . 957 , ' ' 958 . 959 960 , ' , 961 « » , ' , 962 ' , ' 963 , ' . , 964 , , 965 . 966 967 , - , . 968 , , ; 969 ' ' , ' ' 970 ' . 971 972 ' ' , 973 - , 974 ' , 975 , , , 976 . 977 978 , , 979 ( ) - , , 980 , ' 981 , 982 , 983 , ' . 984 , , , 985 , , 986 ' 987 ' . 988 989 « , , ' ' 990 , , , . , , 991 ' ' . 992 ' , 993 . , , ' 994 . , 995 , ' ' . 996 ' ' . 997 , ' . , 998 , , , 999 , ' , , . 1000