«Les Ouaouanis, dit Clapperton, ont une grande réputation de probité.
Ils sont gais, bienveillants et hospitaliers. Je n'ai pas vu de peuple
en Afrique qui fût aussi disposé à donner des renseignements sur
la contrée qu'ils habitent, et, ce qui est très extraordinaire, je
n'ai pas aperçu un seul mendiant parmi eux. Ils nient qu'ils soient
originaires du Borgou et disent qu'ils sont issus des Haoussani et des
Nyffeni. Leur langue est un dialecte de celle des Yourribani, mais
les femmes ouaouanies sont jolies et les Yourribanies ne le sont pas;
les hommes sont vigoureux et bien faits, ils ont l'air débauché. Leur
religion est en partie un islamisme relâché, et en partie le paganisme.»
Depuis la côte, Clapperton,--et sa remarque est précieuse,--avait
rencontré des tribus Felatahs encore païennes, parlant la même langue,
ayant les mêmes traits et la même couleur que les Felatahs musulmans.
Ils étaient évidemment de la même race.
Boussa, que le voyageur atteignit enfin, n'est pas une ville régulière;
elle est composée de groupes de maisons épars dans une île du Kouara
par 10° 14´ de latitude nord et 6° 11´ de longitude à l'est du méridien
de Greenwich. La province dont elle est la capitale est la plus peuplée
du Borgou. Les habitants sont païens, de même que le sultan, bien que
son nom soit Mohammed. Ils se nourrissent de singes, de chiens, de
chats, de rats, de poissons, de bœuf et de mouton.
«Pendant que j'étais avec le sultan, dit Clapperton, on a apporté son
déjeuner; je fus invité à y prendre part; il consistait en un gros
rat d'eau grillé et encore revêtu de sa peau, un plat de très beau
riz bouilli, du poisson sec cuit à l'étuvée dans de l'huile de palme,
des œufs d'alligator frits ou à l'étuvée, et enfin de l'eau fraîche
du Kouara. Je mangeai du poisson à l'étuvée et du riz, et l'on se
divertit beaucoup de ce que je ne voulus tâter ni du rat ni des œufs
d'alligator.»
Le sultan reçut le voyageur avec affabilité et lui apprit que le sultan
d'Youri tenait depuis sept jours des bateaux prêts, afin qu'il pût
remonter le fleuve jusqu'à cette ville. Clapperton répondit que, la
guerre ayant fermé toutes les issues entre le Bornou et Youri, il
préférait s'avancer par le Koulfa et le Nyffé. «Tu as raison, dit le
sultan, tu as bien fait de venir me voir, tu prendras telle route que
tu voudras.»
Dans une audience subséquente, le voyageur s'informa des Européens qui,
il y avait une vingtaine d'années, avaient péri sur le Kouara. Cette
demande mit évidemment le sultan mal à son aise. Aussi ne répondit-il
pas franchement. Il était alors, dit-il, trop jeune pour avoir su bien
exactement ce qui s'était passé.
«Je n'ai besoin, répondit Clapperton, que d'avoir les livres et papiers
qui leur appartenaient et de voir l'endroit où ils ont péri.
--Je n'ai rien de ce qui leur a appartenu, répondit le sultan. Quant au
lieu de leur mort, n'y va pas! C'est un très mauvais endroit.
--On m'a dit qu'on pouvait y voir encore une partie du bateau qui les
portait. Est-ce vrai? demanda Clapperton.
--Non, non, on t'a fait un faux rapport, reprit le sultan. Il y a
longtemps que les grandes eaux ont emporté ce qu'il en restait entre
les rochers.»
A une nouvelle demande relative aux papiers et journaux de Mungo-Park,
le sultan répondit qu'il ne possédait rien, que ces papiers avaient été
entre les mains de quelques savants, mais que, puisque cela tenait tant
au cœur de Clapperton, il les ferait rechercher. Après avoir remercié,
le voyageur demanda l'autorisation d'interroger les vieillards de
la ville, dont plusieurs avaient dû être témoins de l'événement. A
cette question, l'embarras se peignit sur la figure du sultan, qui ne
répondit pas. Il était donc inutile de le presser davantage.
«Ce fut un coup mortel pour mes recherches ultérieures, dit Clapperton,
car chacun montrait de l'embarras, quand je demandais des détails et
disait: L'affaire est arrivée avant que j'aie pu m'en souvenir; ou
bien, je n'étais pas témoin. On me désigna le lieu où le bateau s'était
arrêté et où son malheureux équipage avait péri, mais on ne le fit
qu'avec précaution et comme à la dérobée.»
Quelques jours plus tard, Clapperton apprenait que le dernier iman,
qui était Felatah, avait eu en sa possession les livres et les
papiers de Mungo-Park. Par malheur, cet iman venait de quitter Boussa
depuis quelque temps. Enfin, à Koulfa, le voyageur recueillait des
renseignements qui ne lui permettaient pas de douter que Mungo-Park
n'eût été tué.
Au moment où Clapperton quitte le Borgou, il ne peut s'empêcher de
remarquer combien est menteuse la mauvaise réputation de ses habitants,
partout traités de voleurs et de bandits. Pour son compte, il avait
traversé tout leur pays, il avait voyagé et chassé seul avec eux, et il
n'avait jamais eu à leur faire le moindre reproche.
Le voyageur va maintenant essayer de gagner Kano en traversant le
Kouara et en passant par le Gouari et le Zegzeg. Il arrive bientôt à
Tabra, sur le May-Yarrow, où résidait la reine-mère de Nyffé; puis, il
va voir le roi à son camp, qui était peu éloigné de la ville. C'était,
au dire de Clapperton, le coquin le plus effronté, le plus abject et le
plus avide qu'il fût possible de rencontrer, demandant tout ce qu'il
voyait et ne se laissant rebuter par aucun refus.
«Il a occasionné, dit le voyageur, la ruine de son pays par son
ambition de nature et par son appel aux Felatahs, qui sont venus à
son secours et qui se débarrasseront de lui du moment qu'il ne leur
sera plus bon à rien. Il est cause que la plus grande partie de la
population industrieuse du Nyffé a été tuée ou vendue comme esclave ou
a fui de sa patrie.»
Clapperton fut forcé par la maladie de résider plus longtemps qu'il ne
l'aurait voulu à Koulfa, ville commerçante, sur la rive septentrionale
du May-Yarrow, qui renferme de douze à quinze mille habitants. Depuis
vingt ans exposée aux incursions des Felatahs, cette cité avait été
brûlée deux fois en six ans. Clapperton y fut témoin de la célébration
de la fête de la nouvelle lune. Ce jour-là, chacun fait et reçoit des
visites. Les femmes ont la laine de leur chevelure nattée et teinte
d'indigo, ainsi que les sourcils. Leurs cils sont peints avec du
khol, leurs lèvres sont teintes en jaune, leurs dents en rouge; leurs
mains et leurs pieds sont coloriés de henné. Elles mettent pour cette
circonstance leurs vêtements les plus beaux et les plus gais, et elles
portent leurs verroteries, leurs bracelets et leurs anneaux de cuivre,
d'argent, d'étain ou de laiton. Elles profitent de cette fête pour
boire autant de bouza que les hommes, pour se mêler à leurs chants et à
leurs danses.
Le voyageur pénétra bientôt dans la province de Gouari, après avoir
quitté celle de Kotong-Kora. Conquis avec le reste du Haoussa par
les Felatahs, le Gouari s'était insurgé à la mort de Bello Ier, et
depuis cette époque, il avait su, malgré les tentatives des Felatahs,
conserver son indépendance. La capitale de cette province, qui porte
aussi le nom de Gouari, est située par 10° 54´ de latitude nord et 8°
1´ de longitude est de Greenwich.
A Fatika, Clapperton entra dans le Zegzeg, territoire soumis aux
Felatahs; puis, il visita Zariyah, ville singulière, où l'on voyait
des champs de millet, des jardins potagers, des plantations d'arbres
touffus, des marais et des pelouses,--il y avait même des maisons. La
population passait pour être plus considérable qu'à Kano et était
estimée à quarante ou cinquante mille habitants, presque tous Felatahs.
[Illustration: La caravane rencontra l'émissaire du roi du Yourriba.
(Page 99.)]
Le 19 septembre, après tant de traverses et de fatigues, Clapperton
pénétrait enfin à Kano. Dès le premier jour, il s'aperçut qu'on aurait
préféré le voir arriver par l'est, car la guerre avec le Bornou avait
intercepté toutes les communications avec le Fezzan et Tripoli.
Laissant le bagage à la garde de son domestique Lander, Clapperton
alla presque aussitôt à la recherche du sultan Bello, qui se trouvait,
disait-on, dans les environs de Sockatou. Ce voyage fut extrêmement
pénible. Clapperton y perdit ses chameaux, ses chevaux, et ne put se
procurer, pour emmener le peu qu'il avait avec lui, qu'un bœuf galeux
et malade, de sorte que lui-même et ses serviteurs durent porter une
partie de la charge.
[Illustration: Notre marche fut lente. (Page 107.)]
Bello accueillit Clapperton avec bonté et lui envoya des provisions et
des chameaux. Mais, comme le sultan cherchait à réduire la province
de Gouber révoltée contre lui, il ne put tout d'abord accorder une
audience au voyageur pour s'entretenir des intérêts multiples que le
gouvernement anglais avait chargé Clapperton de traiter.
A la tête de cinquante à soixante mille soldats, dont les neuf dixièmes
étaient à pied et revêtus d'armures ouatées, Bello attaqua Counia,
capitale du Gouber. Ce fut le plus pauvre combat qu'il soit possible
d'imaginer, et la guerre se termina après cette tentative avortée.
Cependant, Clapperton, dont la santé était profondément altérée, gagna
Sockatou, puis Magoria, où il vit le sultan.
Dès qu'il eut reçu les présents qui lui étaient destinés, Bello ne
montra plus des dispositions aussi amicales. Bientôt même, il prétendit
avoir reçu du cheik El-Khanemi une lettre pour l'engager à se défaire
du voyageur, qui n'était qu'un espion, et à se défier des Anglais, dont
les projets étaient, après s'être renseignés sur les ressources du
pays, de s'y établir, de s'y créer des partisans et de profiter ensuite
des troubles qu'ils auraient suscités pour s'emparer du Haoussa comme
ils avaient fait de l'Inde.
Ce qui ressortait le plus clairement de toutes les difficultés élevées
par Bello, c'est qu'il désirait vivement se rendre maître des présents
destinés au sultan du Bornou. Cependant, il lui fallait un prétexte; il
crut l'avoir trouvé en répandant le bruit que le voyageur portait des
canons et des munitions à Kouka. En toute conscience, Bello ne pouvait,
disait-il, permettre qu'un étranger traversât ses États pour mettre son
irréconciliable ennemi en état de lui faire la guerre. Bien plus, Bello
prétendit forcer Clapperton à lui lire la lettre de lord Bathurst au
sultan du Bornou.
«Tu peux la prendre si tu veux, répondit le voyageur, mais je ne te la
donnerai pas. Tout t'est possible, puisque tu as la force, mais tu te
déshonoreras en le faisant. Pour moi, ouvrir cette lettre, ce serait
faire plus que ma tête ne vaut. Je suis venu à toi avec une lettre
et des présents de la part du roi d'Angleterre, d'après la confiance
que lui a inspirée ta lettre de l'année dernière. J'espère que tu
n'enfreindras pas ta parole et ta promesse pour voir ce que contient
cette lettre.»
Le sultan fit alors un geste de la main pour donner congé au voyageur,
qui se retira.
Cependant, cette tentative ne fut pas la dernière, et les choses
allèrent même beaucoup plus loin. Quelques jours plus tard on vint
encore demander à Clapperton de livrer les présents destinés à
El-Khanemi. Sur son refus, on les lui enleva.
«Vous vous conduisez envers moi comme des voleurs, s'écria Clapperton.
Vous manquez essentiellement à la foi jurée. Aucun peuple dans le monde
ne se conduirait ainsi. Vous feriez mieux de me couper la tête que de
faire une chose semblable, mais je suppose que vous en viendrez là,
quand vous m'aurez tout enlevé.»
Bien plus, on voulut lui prendre ses armes et ses munitions. Clapperton
s'y refusa avec la dernière énergie. Ses domestiques effrayés
l'abandonnèrent, mais ils ne tardèrent pas à revenir, prêts à se
soumettre aux mêmes dangers que leur maître, pour lequel ils avaient la
plus vive affection.
A ce moment critique s'arrête le journal de Clapperton. Il y avait plus
de six mois qu'il était à Sockatou, sans avoir pu se livrer à aucune
exploration, sans avoir réussi à mener à bien la négociation pour
laquelle il était venu de la côte. L'ennui, les fatigues, les maladies,
ne lui avaient laissé aucun repos, et son état était tout à coup devenu
très alarmant. Son domestique, Richard Lander, qui l'avait rejoint à
Sockatou, se multipliait en vain.
Le 12 mars 1827, Clapperton fut attaqué d'une dysenterie que rien
ne put arrêter, et ne tarda pas à s'affaiblir. Comme on était dans
le rhamadan, Lander ne pouvait obtenir aucun service, pas même des
domestiques. Et cependant la maladie faisait tous les jours des
progrès, que développait une chaleur accablante. Pendant vingt jours,
Clapperton resta dans le même état de faiblesse et d'affaissement;
puis, sentant sa fin approcher, il donna ses dernières instructions à
Richard Lander, son fidèle serviteur, et s'éteignit dans ses bras, le
11 avril.
«Je fis avertir le sultan Bello, dit Lander, de la perte cruelle que je
venais de faire, en lui demandant la permission d'enterrer mon maître
à la manière de mon pays et le priant de me faire désigner l'endroit
où je pourrais déposer sa dépouille mortelle. Mon messager revint
bientôt avec le consentement du sultan, et le même jour, à midi, quatre
esclaves me furent amenés de la part de Bello pour creuser la fosse. Me
proposant de les suivre avec le corps, je le fis placer sur le dos de
mon chameau et je le couvris du pavillon de la Grande-Bretagne. Notre
marche fut lente et nous nous arrêtâmes à Djungari, petit village bâti
sur une éminence à cinq milles dans le sud-est de Sockatou. Le corps
fut enlevé de dessus le chameau et placé d'abord sous un hangar, tandis
que les esclaves creusaient la fosse, ensuite transporté près d'elle,
lorsqu'elle fut achevée. J'ouvris alors un livre de prières, et, d'une
voix entrecoupée de sanglots, je lus l'office des morts. Personne ne
prêtait l'oreille à cette triste lecture et n'allégeait ma douleur en
la partageant. Les esclaves se tenaient à quelque distance; ils se
querellaient et faisaient un bruit indécent. La cérémonie religieuse
terminée, le pavillon fut enlevé et le corps déposé doucement dans la
terre. Et moi je pleurai amèrement sur les restes inanimés du meilleur,
du plus intrépide et du plus digne des maîtres.»
La chaleur, la fatigue et la douleur accablèrent si bien le pauvre
Lander, qu'il fut pendant plus de dix jours dans l'impossibilité
absolue de quitter sa hutte.
Bello s'informa plusieurs fois de l'état de santé du malheureux
domestique, mais celui-ci ne se trompa pas à ces démonstrations du
sultan; elles n'étaient inspirées que par le désir de s'emparer
des caisses et des bagages du voyageur, qu'on croyait remplis d'or
et d'argent. Aussi, l'étonnement de Bello fut-il à son comble, en
constatant que Lander ne possédait même pas la somme suffisante
pour acquitter les frais de son voyage jusqu'à la côte. Mais ce que
le sultan n'apprit jamais, c'est que Lander avait eu la précaution
de cacher sur lui une montre d'or qui lui restait, avec celles des
capitaines Pearce et Clapperton.
Cependant, Lander comprenait qu'il lui fallait à tout prix et
au plus vite regagner la côte. Au moyen de quelques présents
adroitement distribués, il gagna plusieurs conseillers du sultan, qui
représentèrent à celui-ci que, si le voyageur venait à mourir, on ne
manquerait pas de répandre le bruit que Bello l'avait fait assassiner
ainsi que son maître. Bien que Clapperton eût conseillé à Lander de se
joindre aux marchands arabes qui gagnent le Fezzan, celui-ci, craignant
que les papiers et les journaux de l'expédition ne lui fussent enlevés,
se détermina à regagner le littoral.
Le 3 mai, Lander partit enfin de Sockatou, se dirigeant vers Kano. Si,
pendant la première partie de ce voyage, Lander avait failli mourir de
soif, la seconde fut moins pénible, car le roi de Djacoba, qu'il eut
pour compagnon de route, le traita avec affabilité et l'engagea même à
visiter son pays. Il lui raconta qu'il avait pour voisins des peuples
nommés Nyam-Nyams, qui lui avaient servi d'alliés contre le sultan de
Bornou, et, qu'à la suite d'un combat, ces Nyam-Nyams, après avoir
enlevé les cadavres de leurs ennemis, les avaient rôtis et mangés.
C'est, croyons-nous, depuis Hornemann, la première fois que paraît,
dans une relation de voyage, avec cette réputation d'anthropophagie, ce
peuple qui devait être le sujet de tant de fables ridicules.
Lander entra le 25 mai dans Kano et, n'y faisant qu'un court séjour,
prit la route de Funda, au bord du Niger,--route qu'il comptait suivre
jusqu'à Benin. Le voyageur trouvait d'ailleurs plusieurs avantages à
cette direction. Si le chemin était plus sûr, il était en même temps
nouveau, et Lander pourrait ajouter ainsi aux découvertes précédemment
faites par son maître.
Kanfou, Carifo, Gowgie, Gatas furent successivement visitées par
Lander, qui constata que les habitants de ces villes appartiennent à
la race du Haoussa et payent tribut aux Felatahs. Il vit aussi Damoy,
Drammalik, Coudonia, rencontra une grande rivière qui coulait vers le
Kouara, visita Kottop, grand marché de bœufs et d'esclaves, Coudgi et
Dunrora, en vue d'une longue chaîne de hautes montagnes qui courent à
l'est.
A Dunrora, au moment où Lander faisait charger ses bêtes de somme,
quatre cavaliers, aux chevaux couverts d'écume, se précipitèrent chez
le chef et, de concert avec lui, forcèrent le voyageur à retourner sur
ses pas pour aller trouver le roi du Zegzeg, qui avait, disaient-ils,
le plus grand désir de le voir. Il n'en était pas de même de Lander,
qui voulait au contraire gagner le Niger, dont il n'était plus très
éloigné et qu'il comptait descendre jusqu'à la mer. Cependant, il
fallut céder à la force. Les guides de Lander ne suivirent pas tout à
fait la même route que celui-ci avait prise pour venir à Dunrora, ce
qui permit au voyageur de voir la ville d'Eggebi, gouvernée par un des
principaux guerriers du souverain de Zegzeg.
Le 22 juillet, Lander entrait à Zegzeg. Il fut aussitôt reçu par le
roi, qui lui déclara ne l'avoir fait revenir sur ses pas que parce
que, la guerre ayant éclaté entre Bello et le roi de Funda, ce dernier
n'aurait pas manqué de le faire périr lorsqu'il aurait appris qu'il
avait porté des présents au sultan des Felatahs. Lander eut l'air de
se laisser prendre à ces protestations d'intérêt, mais il comprit que
la curiosité et le désir d'obtenir quelques présents avaient fait agir
le roi de Zegzeg. Il s'exécuta donc, en s'excusant de la pauvreté de
ses cadeaux sur ce qu'il avait été dépouillé de ses marchandises, et il
obtint bientôt la permission de partir.
Ouari, Ouomba, Koulfa, Boussa et Ouaoua marquent les étapes du voyage
de retour de Lander à Badagry, où il entra le 22 novembre 1827. Deux
mois plus tard, il s'embarquait pour l'Angleterre.
Si le but commercial, principal objectif du voyage de Clapperton, était
complètement manqué, grâce à la jalousie des Arabes, qui avaient changé
les dispositions de Bello, parce que l'ouverture d'une nouvelle route
aurait ruiné leur commerce, la science, du moins, profitait largement
des travaux et des fatigues de l'explorateur anglais.
Dans son histoire des voyages, Desborough Cooley apprécie ainsi qu'il
suit les résultats obtenus à cette époque par les voyageurs dont nous
venons de résumer les travaux:
«Les découvertes, faites dans l'intérieur de l'Afrique par le capitaine
Clapperton, dépassent de beaucoup, au double point de vue de leur
étude et de leur importance, celles de tous ses prédécesseurs. Le 24°
de latitude était la dernière limite qu'avait atteinte au midi le
capitaine Lyon; mais le major Denham, dans son expédition à Mandara,
parvint jusqu'au 9° 15´ de latitude, ajoutant ainsi 14° 3/4 ou neuf
cents milles aux pays découverts par les Européens. Hornemann, il est
vrai, avait déjà traversé le désert, et s'était avancé au midi jusqu'à
Nyffé, par 10° 1/2 latitude, mais nous ne possédons aucune relation de
son voyage. Dans sa première expédition, Park atteignit Silla par 1°
34´ longitude ouest, éloigné de onze cents milles de l'embouchure de
la Gamba. Enfin Denham et Clapperton, depuis la côte orientale du lac
Tchad (17° longitude) jusqu'à Sockatou (3° 1/2 longitude), explorèrent
cinq cents milles de l'est à l'ouest de l'Afrique; de sorte que quatre
cents milles seulement demeuraient inconnus entre Silla et Sockatou;
mais, dans son second voyage, le capitaine Clapperton obtint des
résultats dix fois plus importants. Il découvrit, en effet, la route
la plus courte et la plus commode pour se rendre dans les contrées si
populeuses de l'Afrique centrale, et il put se vanter d'avoir été le
premier voyageur qui complétât un itinéraire du continent africain
jusqu'à Benin.»
A ces réflexions si judicieuses, à cette appréciation si honorable, il
n'y a que peu de chose à ajouter.
Les informations des géographes arabes, et notamment celles de
Léon l'Africain, étaient vérifiées, et l'on avait une connaissance
approximative d'une partie considérable du Soudan. Si la solution du
problème qui agitait depuis si longtemps les savants,--le cours du
Niger,--et qui avait décidé l'envoi d'expéditions dont nous allons
parler, n'était pas encore complètement trouvée, on pouvait du moins
l'entrevoir. En effet, l'on comprenait maintenant que le Niger, Kouara
ou Djoliba, de quelque nom qu'on voulût l'appeler, et le Nil, étaient
deux fleuves différents, aux bassins complètement distincts. En un mot,
un grand pas venait d'être fait.
En 1816, on se demandait encore si le fleuve connu sous le nom de
Congo ne serait pas l'embouchure du Niger. Cette reconnaissance fut
donc confiée à un officier de marine qui avait donné de nombreuses
preuves d'intelligence et de bravoure. Fait prisonnier en 1805, Jacques
Kingston Tuckey n'avait été échangé qu'en 1814. Dès qu'il apprit qu'une
expédition s'organisait pour l'exploration du Zaïre, il demanda à en
faire partie, et le commandement lui en fut confié. Des officiers de
mérite et des savants lui furent adjoints.
Tuckey partit d'Angleterre, le 19 mars 1816, ayant sous ses ordres le
-Congo- et la -Dorothée-, bâtiment-transport. Le 20 juin, il mouillait
à Malembé, sur la côte de Congo, par 4° 39´ de latitude sud. Le roi
du pays fut scandalisé, paraît-il, en apprenant que les Anglais ne
venaient pas acheter des esclaves, et se répandit en injures contre ces
Européens qui ruinaient son commerce.
Le 18 juillet, Tuckey remontait le vaste estuaire du Zaïre avec le
-Congo-; puis, lorsque la hauteur des rives du fleuve ne lui permit
plus de s'avancer à la voile, il s'embarqua avec une partie de son
monde dans ses chaloupes et ses canots. Le 10 août, la rapidité du
courant, les énormes rochers dont était tapissé le lit du fleuve, le
déterminèrent à s'avancer tantôt par terre, tantôt par eau. Dix jours
plus tard, les canots s'arrêtaient définitivement devant une chute
infranchissable. On s'avança donc par terre. Mais les difficultés
devenaient tous les jours plus grandes, les nègres refusaient de porter
les fardeaux, et plus de la moitié des Européens étaient malades.
Enfin, alors qu'il était déjà à deux cent quatre-vingts milles de la
mer, Tuckey se vit obligé de revenir sur ses pas. La saison des pluies
était commencée. Le nombre des malades ne fit que s'accroître. Le
commandant, affligé du lamentable résultat de cette excursion, fut à
son tour pris de la fièvre et ne rentra à son bord que pour y mourir,
le 4 octobre 1816.
Le seul résultat de cette déplorable tentative fut donc une
reconnaissance exacte de l'embouchure du Zaïre et un redressement
du gisement de la côte, qui était jusqu'alors affecté d'une erreur
considérable.
Non loin des lieux où Clapperton devait débarquer un peu plus tard,
sur la Côte d'Or, un peuple brave, mais d'instincts féroces, avait
fait apparition en 1807. Les Aschanties, venus on ne sait au juste de
quel endroit, s'étaient jetés sur les Fanties et, après en avoir fait,
en 1811 et en 1816, d'horribles boucheries, ils avaient établi leur
domination sur tout le territoire qui s'étend entre les monts Kong et
la mer.
Forcément, une grande perturbation en était résultée dans les relations
des Fanties et des Anglais, qui possédaient sur la côte quelques
établissements de commerce, comptoirs ou factoreries.
En 1816 notamment, le roi des Aschanties avait porté la famine dans les
forts britanniques, en ravageant le territoire des Fanties sur lequel
ils sont élevés. Aussi le gouverneur de Cape-Coast s'était-il adressé à
son gouvernement pour le prier d'envoyer une ambassade à ce vainqueur
barbare et féroce. Le porteur de cette dépêche fut Thomas-Édouard
Bowdich, jeune homme qui, tourmenté de la passion des voyages, avait
secoué le joug paternel, renoncé au commerce et, après s'être marié
contre le gré de sa famille, était venu occuper un modeste emploi à
Cape-Coast, dont son oncle était le sous-gouverneur.
Sans hésiter, le ministre, adhérant à la proposition du gouverneur de
Cape-Coast, avait renvoyé Bowdich en le chargeant de cette ambassade.
Mais le gouverneur, prétextant de la jeunesse de celui-ci, nomma, pour
chef de la mission, un homme qui, par sa longue expérience, par la
connaissance du pays et des mœurs des habitants, lui semblait plus
en état de remplir cette tâche importante. Les événements allaient
se charger de lui donner tort. Bowdich, attaché à l'expédition,
était chargé de la partie scientifique et surtout des observations de
longitude et de latitude.
[Illustration: Vue des bords du Congo.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Frédéric James et Bowdich quittèrent l'établissement anglais le 22
août 1817 et arrivèrent à Coumassie, la capitale des Aschanties, sans
avoir rencontré d'autre obstacle que la mauvaise volonté des porteurs.
Les négociations, qui avaient pour but la conclusion d'un traité de
commerce et l'ouverture d'une route entre Coumassie et la côte, furent
menées avec un certain succès par Bowdich, James manquant totalement
d'initiative et de fermeté. La conduite de Bowdich reçut une si
complète approbation que James fut rappelé.
Il aurait semblé que la géographie eût peu de choses à attendre d'une
mission diplomatique dans les contrées visitées autrefois par Bosman,
Loyer, Des Marchais et tant d'autres, et sur lesquelles on avait les
monographies de Meredith et de Dalzel. Mais les cinq mois de séjour
à Coumassie, c'est-à-dire à dix journées de marche seulement de
l'Atlantique, avaient été mis à profit par Bowdich pour observer le
pays, les mœurs, les habitudes et les institutions d'un des peuples
les plus intéressants de l'Afrique.
[Illustration: Capitaine aschante en costume de guerre.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Nous allons résumer brièvement ici le récit de l'entrée pompeuse de
la mission à Coumassie. Toute la population était sur pied, formant
la haie, et des troupes, dont Bowdich évalue le nombre à trente mille
hommes au moins, étaient sous les armes.
Avant d'être admis devant le roi, les Anglais furent témoins d'un
spectacle bien fait pour leur donner une idée de la cruauté et de la
barbarie des Aschanties. Un homme, les mains liées derrière le dos, les
joues percées par une lame, une oreille coupée, l'autre ne tenant plus
que par un lambeau, le dos tailladé, avec un couteau passé dans la peau
au-dessus de chaque omoplate, traîné par une corde qui lui traversait
le nez, était promené à travers la ville au son des tambours, avant
d'être sacrifié en l'honneur des Anglais.
«Tout ce que nous avions vu, dit Bowdich, nous avait préparés à un
spectacle extraordinaire, mais nous ne nous attendions pas encore à la
magnificence qui frappa nos yeux. Un emplacement d'environ un mille
carré avait été préparé pour nous recevoir. Le roi, ses tributaires et
ses capitaines étaient sur le dernier plan, entourés de leurs suites
respectives. On voyait devant eux des corps militaires si nombreux,
qu'il semblait que nous ne pourrions approcher. Les rayons du soleil
se réfléchissaient avec un éclat presque aussi insupportable que leur
chaleur dans les ornements d'or massif qui brillaient de toutes parts.
Plus de cent troupes de musiciens jouèrent en même temps à notre
arrivée, chacune faisait entendre les airs particuliers du chef à qui
elle appartenait. Tantôt on était étourdi par le bruit d'une multitude
innombrable de cors et de tambours; tantôt c'était par les accents de
longues flûtes qui n'étaient pas sans harmonie et par un instrument
du genre des cornemuses qui s'y mariait agréablement. Une centaine
de grands parasols ou dais, dont chacun pouvait mettre à l'abri au
moins trente personnes, étaient agités sans cesse par ceux qui les
portaient. Ils étaient de soie écarlate, jaune et d'autres couleurs
brillantes, et surmontés de croissants, de pélicans, d'éléphants,
de sabres et d'autres armes, le tout d'or massif. Les messagers du
roi, portant sur la poitrine de grandes plaques d'or, nous ayant fait
faire place, nous nous avançâmes précédés par les cannes[1] et par le
pavillon anglais. Nous nous arrêtâmes pour prendre la main de chacun
des cabocirs. Tous ces chefs portaient des costumes magnifiques, avec
des colliers d'or massif, des cercles d'or au genou, des plaques en
or au-dessus de la cheville, des bracelets ou des morceaux d'or au
poignet gauche, et si lourds qu'ils étaient obligés d'appuyer le bras
sur la tête d'un enfant. Enfin, des têtes de loup ou de bélier en or
de grandeur naturelle étaient suspendues au pommeau de leur épée, dont
la poignée était de même métal et dont la lame était souillée de sang.
De gros tambours étaient portés sur la tête d'un homme suivi de deux
autres qui frappaient l'instrument. Les poignets de ceux-ci étaient
ornés de sonnettes et de morceaux de fer qui les accompagnaient, quand
ils battaient du tambour. Leur ceinture était garnie des crânes et
des os des cuisses des ennemis qu'ils avaient tués dans les combats.
Au-dessus des grands dignitaires, assis sur des sièges de bois noir
incrustés d'or et d'ivoire, on agitait d'immenses éventails en plumes
d'autruche, et derrière eux se tenaient les jeunes gens les mieux
faits, qui, ayant sur le dos une boîte en peau d'éléphant remplie de
cartouches, tenaient à la main de longs mousquets danois incrustés
d'or et portaient à la ceinture des queues de cheval, blanches pour la
plupart, ou des écharpes de soie. Les fanfares prolongées des cors,
le tapage assourdissant des tambours et, dans les intervalles, le son
des autres instruments, annonçaient que nous approchions du roi. Nous
étions déjà près des principaux officiers de sa maison; le chambellan,
l'officier porteur de la trompette d'or, le capitaine des messagers, le
chef des exécutions, le capitaine du marché, le gardien de la sépulture
royale et le chef des musiciens étaient assis au milieu de leur suite,
brillant d'une magnificence qui annonçait l'importance des dignités
dont ils étaient revêtus. Les cuisiniers étaient entourés d'une
immense quantité de vaisselle d'argent étalée devant eux, de plats,
d'assiettes, de cafetières, de coupes et de vases de toute espèce. Le
chef des exécutions, homme d'une taille presque gigantesque, portait
sur la poitrine une hache d'or massif, et l'on voyait devant lui le
bloc sur lequel on devait abattre la tête des condamnés. Il était
teint de sang et couvert en partie d'énormes taches de graisse. Les
quatre interprètes étaient entourés d'une splendeur qui ne le cédait à
la magnificence d'aucun des autres grands officiers, et leurs marques
particulières de distinction, les cannes à pommes d'or, étaient portées
devant eux liées en faisceaux. Le gardien du trésor joignait à son
luxe personnel celui de la place qu'il occupait, et l'on voyait devant
lui des coffres, des balances et des poids en or massif. Le délai de
quelques minutes qui s'écoula pendant que nous nous approchions du roi,
pour lui prendre la main tour à tour, nous permit de le bien voir. Son
maintien excita d'abord mon attention. C'est une chose curieuse que de
trouver un air de dignité naturelle dans ces princes qu'il nous plaît
d'appeler barbares. Ses manières annonçaient autant de majesté que de
politesse, et la surprise ne lui fit pas perdre un instant l'air de
calme et de sang-froid qui convient à un monarque. Il paraissait âgé
d'environ trente-huit ans et disposé à l'embonpoint; sa figure portait
le caractère de la bienveillance.»
[1]: Des cannes à pomme d'or sont la marque distinctive des
interprètes.
Suit une description, qui dure plusieurs pages, de la toilette du roi,
du défilé des chefs, des troupes, de la foule, et de la réception qui
dura jusqu'à la nuit.
Lorsqu'on lit cette étonnante narration de Bowdich, on se demande si
elle n'est pas le produit de l'imagination exaltée du voyageur, si le
luxe merveilleux de cette cour barbare, si les sacrifices de milliers
de personnes, à certaines époques de l'année, si les mœurs étranges de
cette population belliqueuse et cruelle, si ce mélange de civilisation
et de barbarie, inconnu jusqu'alors en Afrique, est bien véritable. On
serait tenté de croire que Bowdich a singulièrement exagéré les choses,
si les voyageurs qui l'ont suivi et les explorateurs contemporains
n'avaient confirmé son récit. On demeure donc étonné qu'un pareil
gouvernement, fondé seulement sur la terreur, ait pu avoir une durée si
longue!
Parmi tant de voyageurs étrangers qui prodiguent leur vie pour
contribuer à l'avancement de la science géographique, le Français est
heureux lorsqu'il rencontre le nom d'un compatriote. Sans cesser d'être
impartial dans l'appréciation de ses travaux, il se sent plus ému à
la lecture du récit de ses dangers et de ses fatigues. C'est ce qui
arrive, maintenant que nous avons à parler de Mollien, de Caillié, de
Cailliaud et de Letorzec.
Gaspard Mollien était le neveu du ministre du Trésor de Napoléon Ier.
Embarqué sur la -Méduse-, il eut le bonheur d'échapper au naufrage
de ce bâtiment dans un des canots qui gagnèrent la côte du Sahara et
parvinrent, en la suivant, jusqu'au Sénégal.
Le désastre, que Mollien venait d'éviter, aurait tué, dans tout esprit
moins bien trempé, le goût des aventures et la passion des voyages.
Il n'en fut rien. Dès que le gouverneur de la colonie, le commandant
Fleuriau, eut accepté l'offre que le jeune voyageur lui faisait de
rechercher les sources des grands fleuves de la Sénégambie et plus
particulièrement celles du Djoliba, Mollien quitta Saint-Louis.
Parti de Diedde, le 29 janvier 1818, Mollien, se dirigeant dans l'est,
entre le 15e et le 16e parallèle, traversa le royaume de Domel et
pénétra chez les Yoloffs. Détourné de suivre la route du Woulli, il
prit celle du Fouta-Toro, et, malgré le fanatisme des habitants et leur
soif de pillage, il réussit à atteindre le Bondou sans accident. Il lui
fallut trois jours pour traverser le désert qui sépare le Bondou des
pays au delà de la Gambie; puis, il pénétra dans le Niokolo, contrée
montagneuse, habitée par des Peuls et des Djallons presque sauvages.
En sortant du Bandeia, Mollien entra dans le Fouta-Djallon et arriva
aux sources de la Gambie et du Rio-Grande, situées à côté l'une de
l'autre. Quelques jours plus tard, il voyait celles de la Falémé.
Malgré la répugnance et la terreur de son guide, Mollien gagna Timbou,
capitale du Fouta. L'absence du roi et de la plupart des habitants lui
épargna, sans aucun doute, les horreurs d'une captivité qui aurait pu
être longue, si de terribles tortures ne l'avaient abrégée. Fouta est
une ville fortifiée, où le roi possède des cases dont les murailles de
terre ont de trois à quatre pieds d'épaisseur sur quinze de hauteur.
A peu de distance de Timbou, Mollien se rendit aux sources du
Sénégal,--du moins à ce que dirent les noirs qui l'accompagnaient; mais
il ne lui fut pas possible de faire des observations astronomiques.
Cependant, l'explorateur ne considérait pas sa mission comme terminée.
La solution de l'important problème de la source du Niger s'imposait à
son esprit. Mais le misérable état de sa santé, la saison des pluies,
le grossissement des fleuves, la terreur de ses guides, qui malgré
l'offre de fusils, de grains d'ambre, de son cheval même, refusèrent
de l'accompagner dans le Kouranko et le Soliman, et l'obligèrent
à renoncer à traverser la chaîne des monts Kong et à revenir à
Saint-Louis.
En somme, Mollien avait tracé plusieurs lignes nouvelles dans une
partie de la Sénégambie non encore visitée par l'Européen.
«Il est à regretter, dit M. de La Renaudière, qu'exténué de fatigues,
se traînant à peine, dans un dénûment absolu et privé de moyens
d'observation, Mollien se soit trouvé hors d'état de franchir les
hautes montagnes qui séparent le bassin du Sénégal de celui de Djoliba,
et forcé de s'en rapporter aux indications des naturels sur les objets
les plus importants de sa mission. C'est sur la foi des nègres qu'il
croit avoir visité la source du Rio-Grande, de la Falémé, de la Gambie
et du Sénégal. S'il lui avait été possible de suivre le cours de ces
fleuves au delà de leur point de départ, il eût donné à ces découvertes
un degré de certitude qu'elles n'ont malheureusement pas. Toutefois,
la position qu'il assigne à la source du Ba-Fing, ou Sénégal, ne
peut s'appliquer, dans cette partie, à aucun autre grand courant; en
la rapprochant, d'ailleurs, des renseignements obtenus par d'autres
voyageurs, on demeurera convaincu de la réalité de cette découverte.
Il paraît également constant que ces deux dernières sources sont plus
hautes qu'on ne le supposait, et que le Djoliba sort encore d'un
terrain supérieur. Le pays s'élève graduellement au sud et au sud-est
en terrasses parallèles. Ces chaînes de montagnes augmentent en hauteur
à mesure qu'elles s'avancent au midi; elles atteignent leur plus haut
point entre le 8e et le 10e degré de latitude nord.»
Telles sont les données qui ressortent de l'intéressant voyage de
Mollien dans notre colonie du Sénégal. Ce pays devait être aussi le
point de départ d'un autre explorateur, René Caillié.
Né en 1800, dans le département des Deux-Sèvres, Caillié ne reçut
d'autre instruction que celle de l'école primaire; mais la lecture de
-Robinson Crusoé- ayant développé dans sa jeune imagination le goût des
aventures, Caillié n'eut de cesse qu'il se fût procuré, avec le peu de
ressources qu'il possédait, des cartes et des récits de voyages. En
1816, bien qu'il n'eût encore que seize ans, il s'embarquait pour le
Sénégal sur la gabarre -la Loire-.
Le gouvernement anglais organisait à cette époque une expédition pour
l'intérieur sous le commandement du major Gray. Afin d'éviter le
terrible «almamy» de Timbou, qui avait été si funeste à Peddie, les
Anglais s'étaient dirigés par mer vers la Gambie. Le Woulli, le Gabon,
furent traversés, et l'expédition pénétra dans le Bondou, que Mollien
allait visiter quelques années plus tard, pays habité par un peuple
aussi fanatique, aussi féroce que celui du Fouta-Djallon. Les exigences
de l'almamy furent telles, que le major Gray se vit, sous prétexte
d'une ancienne dette du gouvernement anglais non acquittée, dépouillé
de presque toutes ses marchandises, et fut obligé d'envoyer au Sénégal
un officier qu'il chargea d'en réunir un nouvel assortiment.
Caillié, ignorant ce début malencontreux et comprenant que le major
Gray accueillerait avec plaisir toute nouvelle recrue, partit de
Saint-Louis avec deux nègres et gagna Gorée. Mais là, plusieurs
personnes qui s'intéressaient à lui le détournèrent de se joindre à
cette expédition, et lui procurèrent un emploi à la Guadeloupe. Caillié
ne resta que six mois dans cette île, revint à Bordeaux, puis retourna
au Sénégal.
Un officier du major Gray, nommé Partarieu, était sur le point d'aller
rejoindre son chef avec les marchandises qu'il s'était procurées.
Caillié lui demanda à l'accompagner sans appointements et sans
engagement fixe. L'offre fut aussitôt acceptée.
La caravane se composait de soixante-dix individus, blancs et noirs,
et de trente-deux chameaux richement chargés. Elle quitta Gandiolle,
dans le Cayor, le 5 février 1819, et, avant d'entrer dans le Yoloff,
traversa un désert, où elle souffrit cruellement de la soif, car,
pour emporter plus de marchandises, on avait négligé de prendre une
provision d'eau suffisante.
A Boulibaba, village habité par des Foulahs pasteurs, la caravane put
se rafraîchir et remplir ses outres pour la traversée d'un second
désert.
Évitant le Fouta-Toro, dont les habitants sont fanatiques et voleurs,
Partarieu pénétra dans le Bondou. Il aurait bien voulu éviter d'entrer
à Boulibané, capitale du pays et résidence de l'almamy; mais les
résistances des habitants, qui se refusaient à livrer du grain et de
l'eau à la caravane, les ordres précis du major Gray, qui se figurait
que l'almamy laisserait passer la caravane, après en avoir tiré
contribution, le contraignirent à se rendre dans cette ville.
Le terrible almamy commença par se faire livrer une quantité
considérable de présents, mais il refusa aux Anglais l'autorisation de
gagner Bakel, sur le Sénégal. Ils pouvaient, disait-il, se rendre à
Clégo en traversant ses États et ceux du Kaarta, ou prendre la route du
Fouta-Toro. De ces deux routes, la première ne valait pas mieux que la
seconde, car il fallait traverser des pays fanatiques. L'intention de
l'almamy était donc,--c'est ainsi que les Anglais le comprenaient,--de
les faire piller et massacrer, sans en encourir la responsabilité.
L'expédition résolut de s'ouvrir de force un passage. Les préparatifs
en étaient à peine commencés qu'elle se trouva environnée d'une
multitude de soldats qui, en occupant les puits, la mirent dans
l'impossibilité matérielle de passer à l'exécution de ce projet. En
même temps, les tambours de guerre retentissaient de tous côtés. La
lutte était impossible. Il fallut en venir à un palabre, c'est-à-dire
reconnaître son impuissance. L'almamy dicta les conditions de la paix,
obtint des Anglais de nouveaux présents et exigea qu'ils se retirassent
par le Fouta-Toro.
Bien plus,--sanglant affront à l'orgueil britannique,--les Anglais
se virent escortés par une garde, qui devait les empêcher de prendre
tout autre chemin. Aussi, dès que la nuit tomba, en présence même des
Foulahs qui voulaient s'y opposer, jetèrent-ils au feu toutes les
marchandises, dont ceux-ci se promettaient de s'emparer. La traversée
du Fouta-Toro, au milieu de populations hostiles, fut encore plus
pénible. Sous le plus futile prétexte, les discussions éclataient et
l'on était sur le point d'en venir aux mains. Les vivres et l'eau
surtout n'étaient livrés qu'à prix d'or.
Enfin, une nuit, M. Partarieu, afin d'endormir la vigilance des
indigènes, après avoir déclaré qu'il ne pourrait emporter à la fois
tout ce qui lui restait, fit remplir de pierres ses coffres et ses
bagages; puis, laissant ses tentes dressées et ses feux allumés, il
décampa avec tout son monde et fila vers le Sénégal. Bientôt, ce ne fut
plus une retraite, mais une véritable fuite. Effets, bagages, armes,
animaux, tout fut abandonné, semé sur la route. Grâce à ce subterfuge
et à la rapidité de la course, on put gagner l'établissement de
Bakel, où les Français recueillirent avec empressement les débris de
l'expédition.
Quant à Caillié, attaqué d'une fièvre qui prit bientôt le caractère le
plus alarmant, il regagna Saint-Louis; mais, ne parvenant pas à s'y
rétablir, il dut rentrer en France. Ce fut seulement en 1824 qu'il
put revenir au Sénégal. Cette colonie était alors gouvernée par le
baron Roger, homme ami du progrès et désireux d'étendre, en même temps
que nos relations commerciales, nos connaissances géographiques. Le
baron Roger fournit donc à Caillié les moyens d'aller vivre chez les
Bracknas, pour y apprendre l'arabe et la pratique du culte musulman.
[Illustration: Ce ne fut plus une retraite... (Page 119.)]
La vie, chez ces Maures pasteurs, méfiants et fanatiques, ne fut pas
aisée. Le voyageur, qui rencontra bien des difficultés pour tenir
son journal à jour fut obligé à des ruses multiples pour obtenir la
liberté de parcourir les environs de sa résidence. Il en rapporta
quelques observations curieuses sur la manière de vivre des Bracknas,
sur leur nourriture qui se compose presque entièrement de lait, sur
leurs habitations qui ne sont que des tentes impropres à résister aux
intempéries du climat, sur leurs chanteurs ambulants ou «guéhués», sur
les moyens d'amener leurs femmes au degré d'embonpoint qui leur paraît
l'idéal de la beauté, sur la nature du pays, sur la fertilité et les
productions du sol.
[Illustration: René Caillié. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Les plus curieuses de toutes les informations recueillies par Caillié
sont celles relatives aux cinq classes distinctes, entre lesquelles est
divisée la nation des Maures Bracknas.
Ce sont les «hassanes», ou guerriers, d'une paresse, d'une saleté et
d'un orgueil incroyables, les marabouts, ou prêtres, les «zénagues»
tributaires des hassanes, les «laratines» et les esclaves.
Les zénagues forment une classe misérable, méprisée de toutes les
autres, mais surtout des hassanes, auxquels il payent une contribution
qui, bien que régulièrement déterminée, n'est jamais trouvée assez
forte. Ce sont les véritables travailleurs, qu'ils s'adonnent à
l'industrie, à l'agriculture ou à l'élève des bestiaux.
«Malgré tous mes efforts, dit Caillié, je n'ai rien pu découvrir sur
l'origine de cette race, ni savoir comment elle avait été réduite à
payer tribut à d'autres Maures. Lorsque j'adressais des questions à
ce sujet, on me répondait que Dieu le voulait ainsi. Seraient-ce les
restes de tribus vaincues, et comment ne s'en conserverait-il aucune
tradition parmi eux? Je ne puis le croire, car les Maures, fiers de
leur origine, n'oublient jamais les noms de ceux qui ont illustré leurs
familles, et les zénagues, formant la majeure partie de la population
et étant d'ailleurs exercés à la guerre, se soulèveraient sous la
conduite d'un descendant de leurs anciens chefs et secoueraient le joug
de la servitude.»
Les «laratines» sont les enfants nés d'un Maure et d'une esclave nègre.
Bien qu'esclaves, ils ne sont jamais vendus; parqués dans des camps
particuliers, ils sont traités à peu près comme les zénagues. Ceux
qui sont fils d'un hassane sont guerriers; ceux qui sont issus d'un
marabout reçoivent de l'instruction et embrassent la profession de leur
père.
Quant aux esclaves, tous sont nègres. Mal traités, mal nourris,
fouettés au moindre caprice de leur maître, il n'est sorte de vexations
qu'on ne leur fasse endurer.
Au mois de mai 1825, Caillié était de retour à Saint-Louis. Le
baron Roger absent, celui qui le remplaçait ne semblait pas animé
d'intentions bienveillantes. Le voyageur dut attendre, avec la seule
ration du soldat, le retour de son protecteur, auquel il remit les
notes qu'il avait recueillies chez les Bracknas, mais il vit repousser
toutes ses offres de service. On lui promettait une certaine somme à
son retour de Tembouctou! Et comment pourrait-il partir, puisqu'il
avait aucune ressource personnelle?
Cependant, rien ne pouvait décourager l'intrépide Caillié. Ne trouvant
auprès du gouvernement colonial ni encouragement ni secours, il
passa à Sierra-Leone, dont le gouverneur, ne voulant pas arracher au
major Laing la gloire d'arriver le premier à Tembouctou, rejeta ses
propositions.
Grâce aux économies qu'il fit dans la gérance d'une fabrique d'indigo,
Caillié posséda bientôt deux mille francs, somme qui lui paraissait
suffisante pour aller au bout du monde. Il s'empressa donc de se
procurer les marchandises nécessaires, et se lia avec des mandingues
et des «seracolets», marchands voyageurs qui parcourent l'Afrique.
Il leur raconta sous le sceau du secret que, né en Égypte de parents
arabes, il avait été emmené en France dès l'âge le plus tendre, puis
conduit au Sénégal pour faire les affaires commerciales de son maître,
qui, satisfait de ses services, l'avait affranchi. Il ajoutait que son
plus vif désir était de regagner l'Égypte et de reprendre la religion
musulmane.
Le 22 mars 1827, quittant Freetown pour Kakondy, village sur le
Rio-Nunez, Caillié profita de son séjour en cette localité pour
rassembler quelques renseignements sur les Landamas et les Nalous,
peuples soumis aux Foulahs du Fouta-Djallon, non mahométans et par cela
même très adonnés aux spiritueux. Ils habitent les environs de cette
rivière, ainsi que les Bagos, peuplade idolâtre de l'embouchure du
Rio-Nunez. Gais, industrieux, habiles cultivateurs, les Bagos tirent
de grands profits de leurs récoltes de riz et de sel. Ils n'ont pas de
roi, pas d'autre religion qu'une barbare idolâtrie, sont gouvernés par
le plus ancien de leur village et ne s'en trouvent pas plus mal.
Le 19 avril 1817, Caillié, avec un seul porteur et un guide, partait
enfin pour Tembouctou. Il n'eut qu'à se louer des Foulahs et des
Djallonkés, dont il traversa le pays riche et fertile; il passa le
Ba-Fing, principal affluent du Sénégal, tout près de sa source, dans un
endroit où il pouvait avoir une centaine de pas de largeur et un pied
et demi de profondeur seulement; mais la violence du courant et les
énormes roches de granit noir qui embarrassent son lit, rendaient sa
traversée difficile et dangereuse. Après une halte de dix-neuf jours
au village de Cambaya, où résidait le guide qui l'avait accompagné
jusqu'alors, Caillié se rendit dans le Kankan, à travers un pays coupé
de rivières et de gros ruisseaux qui commençaient alors à inonder toute
la contrée.
Le 30 mai, Caillié traversa le Tankisso, large rivière au lit escarpé,
qui appartient au bassin du Djoliba, fleuve que le voyageur atteignit,
le 11 juin, à Couroussa.
«Il avait déjà, dit Caillié, encore si près de sa source, une largeur
de neuf cents pieds et une vitesse de deux milles et demi.»
Mais, avant d'entrer avec l'explorateur français dans le pays de
Kankan, il est bon de résumer ses appréciations sur les Foulahs du
Fouta. Ce sont généralement des hommes grands et bien faits, au teint
marron clair, à la chevelure crépue, au front élevé, au nez aquilin,
dont les traits se rapprochent de ceux des Européens. Mahométans
fanatiques, ils ont en haine les chrétiens. Non voyageurs comme les
Mandingues, ils aiment leur «home» et sont ou cultivateurs habiles ou
commerçants adroits. Belliqueux et patriotes, ils ne laissent que les
vieillards et les femmes dans les villages en temps de guerre.
La ville de Kankan est située au milieu d'une plaine entourée de hautes
montagnes. On y rencontre à profusion le bombax, le baobab et l'arbre
à beurre, appelé aussi «cé», qui est le «shea» de Mungo Park. Caillié
fit en cette ville une station de vingt-huit jours avant de pouvoir
trouver une occasion pour gagner Sambatikila; il y fut odieusement volé
par son hôte et ne put obtenir du chef de la ville la restitution des
marchandises qui lui avaient été soustraites.
«Kankan, dit le voyageur, chef-lieu d'un canton du même nom, est une
petite ville située à deux portées de fusil de la rive gauche du Milo,
jolie rivière qui vient du sud et arrose le pays de Kissi, où elle
prend sa source; elle coule au nord-est et se perd dans le Djoliba, à
deux ou trois jours de Kankan. Entourée d'une belle haie vive, très
épaisse, cette ville, qui ne contient pas plus de six mille habitants,
est située dans une belle plaine de sable gris de la plus grande
fertilité. On voit dans toutes les directions de jolis petits villages
qu'ils nomment aussi Ourondés; c'est là qu'ils placent leurs esclaves.
Ces habitations embellissent la campagne et sont entourées des plus
belles cultures; l'igname, le maïs, le riz, le foigné, l'oignon, la
pistache, le gombo, y viennent en abondance.»
Du Kankan au Ouassoulo, la route traversait de très bonnes terres,
chargées de cultures en cette saison, et presque toutes inondées. Les
habitants de cette province parurent à Caillié d'une extrême douceur;
gais et curieux, ils lui firent un excellent accueil.
Plusieurs affluents du Djoliba, et notamment le Sarano, furent passés
avant de faire halte à Sigala, où résidait le chef du Ouassoulo, nommé
Baramisa. Aussi malpropre que ses sujets, il usait comme eux de tabac
en poudre et à fumer. Ce chef passe pour être très riche en or et en
esclaves; ses sujets lui font souvent des cadeaux de bestiaux; il a
beaucoup de femmes, dont chacune possède une case particulière, ce qui
forme un petit village dont les environs sont très bien cultivés. C'est
là que, pour la première fois, Caillié vit le «rhamnus lotus» dont
parle Mungo Park.
En sortant du Ouassoulo, Caillié pénétra dans le Foulou, dont les
habitants, comme les Ouassoulos, parlent mandingue, sont idolâtres,
ou plutôt n'ont aucun culte, et sont aussi sales. A Sambatikila, le
voyageur alla faire visite à l'almamy.
«Nous entrâmes, dit Caillié, dans une pièce qui servait tout à la fois
de chambre à coucher pour lui et d'écurie pour son cheval. Le lit du
prince était dans le fond; il consistait en une petite estrade élevée
de six pouces, sur laquelle était tendue une peau de bœuf, avec une
sale moustiquière pour se préserver des insectes. Point de meubles dans
ce logement royal. On y voit deux selles pour les chevaux; elles sont
pendues au mur, à des piquets; un grand chapeau de paille, un tambour
qui ne sert que dans les temps de guerre, quelques lances, un arc, un
carquois et des flèches en font tout l'ornement, avec une lampe faite
d'un morceau de fer plat, maintenue par un autre morceau du même métal,
planté en terre; on y brûle du beurre végétal, qui n'a pas assez de
consistance pour être fabriqué et faire de la chandelle.»
Cet almamy prévint bientôt le voyageur qu'une occasion se présentait
de gagner Timé, ville d'où partait une caravane pour Djenné. Caillié
pénétra alors dans le pays des Bambaras et arriva en peu de temps au
joli petit village de Timé, habité par des Mandingues mahométans, et
dominé à l'est par une chaîne de montagnes qui peut avoir trois cent
cinquante brasses d'élévation.
En entrant dans ce village à la fin de juillet, Caillié ne se doutait
guère du long séjour qu'il allait être forcé d'y faire. Il avait au
pied une plaie que la marche à travers les herbes mouillées avait
considérablement enflammée. Aussi résolut-il de laisser partir la
caravane de Djenné et de rester à Timé jusqu'à son entière guérison. Il
était trop dangereux pour lui, dans sa situation, de traverser le pays
des Bambaras, peuple idolâtre qui le dévaliserait sans doute.
«Ces Bambaras, dit le voyageur, ont peu d'esclaves, vont presque nus
et marchent toujours armés d'arcs et de flèches. Ils sont gouvernés
par une multitude de petits chefs indépendants qui souvent se font la
guerre entre eux. Enfin, ce sont des êtres bruts et sauvages, si on les
compare aux peuples soumis à la religion du Prophète.»
Jusqu'au 10 novembre, Caillié, dont la plaie n'était pas guérie, fut
retenu à Timé. Toutefois, il entrevoyait, à cette époque, le moment où
il pourrait se mettre en route pour Djenné.
«Mais de violentes douleurs dans la mâchoire, raconte le voyageur,
m'apprirent que j'étais atteint du scorbut, affreuse maladie que
j'éprouvai dans toute son horreur. Mon palais fut entièrement
dépouillé, une partie des os se détachèrent et tombèrent; mes dents
semblaient ne plus tenir dans leurs alvéoles; mes souffrances étaient
affreuses; je craignis que mon cerveau ne fût attaqué par la force des
douleurs que je ressentais dans le crâne. Je fus plus de quinze jours
sans trouver un instant de sommeil.»
Pour compliquer la situation, la plaie de Caillié se rouvrit et ne céda,
ainsi que le scorbut, qu'au traitement énergique que lui appliqua une
vieille négresse, habituée à soigner cette maladie commune dans le pays.
Enfin, le 9 janvier 1828, Caillié quitta Timé et gagna Kimba, petit
village où s'était réunie la caravane qui devait partir pour Djenné.
Près de ce village se dresse la chaîne improprement appelée Kong, car
ce mot signifie «montagne» chez tous les Mandingues.
Le nom des villages que traversa le voyageur, les incidents toujours
répétés de la route, n'offrent pas beaucoup d'intérêt dans ce pays des
Bambaras, qui passent chez les Mandingues pour très voleurs et qui ne
le sont cependant pas plus que leurs accusateurs.
Les femmes bambaras ont toutes un morceau de bois très mince incrusté
dans la lèvre inférieure, mode singulière, tout à fait analogue à celle
que Cook observa sur la côte occidentale de l'Amérique du Nord. Tant
il est vrai que l'humanité, quelle que soit la latitude sous laquelle
elle vit, est partout la même! Ces Bambaras parlent mandingue; ils
ont cependant un idiome particulier, appelé «kissour», sur lequel le
voyageur ne put réunir des documents complets et positifs.
Djenné était autrefois appelé le «pays de l'or». A la vérité, les
environs n'en produisent pas, mais les marchands de Bouré et les
Mandingues du pays de Kong en apportent fréquemment.
Djenné, sur deux milles et demi de tour, est entourée d'un mur en terre
de dix pieds d'élévation. Les maisons, construites en briques cuites
au soleil, sont aussi grandes que celles des paysans d'Europe. Elles
sont toutes recouvertes par une terrasse et n'ont pas de fenêtre à
l'extérieur. C'est une ville bruyante, animée, où arrive chaque jour
quelque caravane de marchands. Aussi y voit-on quantité d'étrangers.
Le nombre des habitants peut s'élever à huit ou dix mille. Très
industrieux, intelligents, il font travailler leurs esclaves par
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