Djounjounha, dont les jardins causent une impression de fraîcheur
au milieu de ces déserts, ne dépend pas encore du rajah de Bikanir,
dont les revenus ne dépassent pas 1,250,000 francs. Comment ce prince
peut-il encore percevoir des revenus aussi considérables avec un
territoire aride et désert, que parcourent en tous sens des millions de
rats, des hordes de gazelles ou d'ânes sauvages?
«Le sentier, à travers les montagnes de sable, étant fort étroit, dit
Elphinstone, décrivant la marche de sa caravane, deux chameaux à peine
y pouvaient passer de front. Pour peu qu'un de ces animaux s'écartât,
il s'enfonçait dans le sable comme dans la neige, en sorte que le
moindre embarras à la tête de la colonne arrêtait toute la caravane.
L'avant-garde ne pouvait plus marcher lorsque la queue était retenue,
et, de peur que la division séparée de ses guides se perdît parmi les
colonnes de sable, le son du tambour et de la trompette servait de
signal pour empêcher toute séparation.»
Ne dirait-on pas la marche d'une armée? Ces bruits guerriers, l'éclat
des uniformes et des armes, tout cela pouvait-il donner l'idée d'une
ambassade pacifique? Ne pourrait-on pas appliquer à l'Inde le dicton si
connu, qui explique, en Espagne, les idées et les mœurs qui nous sont
étrangères, et dire -Cosas de India-, comme on dit -Cosas de España-?
«La rareté de l'eau, rapporte encore l'ambassadeur, et la mauvaise
qualité de celle que nous buvions, étaient insupportables à nos soldats
et à nos valets. Si l'abondance des melons d'eau soulageait leur soif,
ce n'était pas sans de fâcheux effets pour leur santé. La plupart des
naturels de l'Inde qui nous accompagnaient furent affligés d'une fièvre
lente et de la dyssenterie. Quarante personnes moururent pendant la
première semaine de halte à Bikanir.»
On peut dire de Bikanir ce que La Fontaine dit des bâtons flottants:
De loin c'est quelque chose, et de près ce n'est rien
L'aspect extérieur de la ville lui est favorable; mais ce n'est qu'un
amas sans ordre de cabanes avec des murailles de «bousillage».
A ce moment, le pays était envahi par cinq armées, et les deux
belligérants expédiaient envoyé sur envoyé à l'ambassadeur anglais pour
tâcher d'obtenir, sinon un secours matériel, du moins un appui moral.
Elphinstone fut reçu par le rajah de Bikanir.
«Cette cour, dit-il, était fort différente de toutes celles que j'avais
vues dans l'Inde. Les hommes étaient plus blancs que les Hindous,
ressemblaient aux Juifs par la configuration de leurs traits et
étaient coiffés de turbans magnifiques. Le rajah et ses parents avaient
des bonnets de plusieurs couleurs, enrichis de pierreries. Le rajah
s'appuyait sur un bouclier d'acier, dont le milieu relevé en bosse et
la bordure étaient incrustés de rubis et de diamants. Quelques moments
après (notre entrée), le rajah nous proposa de nous soustraire à la
chaleur et à l'importunité de la foule..... Nous nous assîmes à terre,
suivant la coutume indienne, et le rajah prononça un discours, dans
lequel il nous dit qu'il était le vassal du souverain de Delhi, et que,
Delhi étant au pouvoir des Anglais, il s'empressait de reconnaître en
ma personne la suzeraineté de mon gouvernement. Il se fit apporter
les clés du fort et me les offrit, mais je les refusai, n'ayant aucun
pouvoir à cet égard. Après de longues instances, le rajah consentit à
garder ses clés. Quelque temps après, une troupe de bayadères entra;
les danses et les chants ne cessèrent qu'à notre départ.»
Au sortir de Bikanir, il faut rentrer dans un désert, au milieu duquel
s'élèvent les cités de Moujghur et de Bahawulpore, où une foule
compacte attendait l'ambassade. L'Hyphase, fleuve sur lequel navigua
la flotte d'Alexandre, ne répondit pas à l'idée qu'un tel souvenir
évoquait. Le lendemain arrivait Bahaweel-Khan, gouverneur d'une des
provinces orientales du Caboulistan. Il apportait de magnifiques
présents à l'ambassadeur anglais, qu'il conduisit par la rive droite
de l'Hyphase jusqu'à Moultan, ville fameuse par ses soieries. Le
gouverneur de cette ville avait été frappé de terreur en apprenant
l'arrivée des Anglais, et l'on délibéra pour savoir quelle attitude
il conviendrait de tenir, si ceux-ci allaient prendre la ville par
surprise où s'ils exigeaient sa cession.
Ces alarmes se calmèrent, et l'entrevue fut des plus cordiales. La
description qu'en donne Elphinstone, pour paraître un peu chargée, n'en
est pas moins curieuse.
«Le gouverneur, dit-il, salua M. Strachey (le secrétaire de
l'ambassade) à la manière persane. Ils s'acheminèrent ensemble vers
la tente, et le désordre ne fit que s'accroître. Ici, on se battait à
coups de poing; là, les cavaliers passaient à travers les piétons. Le
cheval de M. Strachey fut presque jeté à terre, et le secrétaire eut
beaucoup de peine à reprendre l'équilibre. En approchant de la tente,
le Khan et sa suite se trompèrent de route, ils se précipitèrent sur la
cavalerie avec tant d'impétuosité, que celle-ci eut à peine le temps
de faire volte-face pour les laisser passer. Les troupes en désordre
se replièrent sur la tente, les domestiques du Khan prirent la fuite,
les paravents furent arrachés et foulés aux pieds, les cordes mêmes
de la tente rompirent et la toile faillit nous tomber sur la tête.
L'intérieur fut en un instant rempli de monde et dans une complète
obscurité. Le gouverneur et dix personnes de sa suite s'assirent, les
autres restèrent sous les armes. Cette visite fut de peu de durée; ce
gouverneur ne savait que réciter son rosaire avec ferveur et me dire
avec précipitation: «Vous êtes le bien-venu! vous êtes le bien-venu!»
Enfin, il prétexta qu'il craignait que je fusse incommodé par la foule
et il se retira.»
Le récit est amusant. Est-il vrai dans tous ses détails? Peu importe.
Le 31 décembre, l'ambassade passait l'Indus et pénétrait dans un pays
cultivé avec soin et méthode qui ne rappelait en rien l'Hindoustan.
Les gens du pays n'avaient jamais entendu parler des Anglais, qu'ils
prenaient pour des Mogols, des Afghans ou des Hindous. Aussi, les
bruits les plus étranges couraient-ils dans cette population amie du
merveilleux.
Il fallut faire un séjour d'un mois à Déra pour attendre un
«mehmandar», sorte d'introducteur des ambassadeurs. Deux personnes de
la mission en profitèrent pour escalader le pic de Tukhte-Soleiman, ou
Trône de Soliman, sur lequel l'arche de Noé, suivant la légende, se
serait arrêtée après le déluge.
Le 7 février eut lieu le départ de Déra, et dès lors l'ambassade ne
fit plus que traverser des contrées délicieuses jusqu'à Peschawer, où
le roi se rendait de son côté, car cette ville n'est pas la résidence
ordinaire de la cour.
«Le jour de notre arrivée, dit la relation, le dîner nous fut fourni
par la cuisine du roi. Les plats étaient excellents. Dans la suite,
nous fîmes préparer les viandes à notre manière; mais le roi continua
de nous fournir à déjeuner, à dîner et une collation, plus des
provisions pour deux mille personnes, deux cents chevaux et un grand
nombre d'éléphants. Il s'en fallait de beaucoup que notre suite fût
aussi considérable, et je n'eus cependant pas peu de peine, au bout
d'un mois, à obtenir de Sa Majesté quelque retranchement sur cette
profusion inutile.»
Comme il fallait s'y attendre, les négociations pour les présentations
à la cour furent longues et difficiles. On finit cependant par
s'arranger, et la réception fut aussi cordiale que le permettent
les usages diplomatiques. Le roi était habillé de diamants et de
pierreries; il portait une couronne magnifique, et sur l'un de ses
bracelets étincelait le «cohi-nour», le plus grand diamant qui existe
et dont on trouve un dessin dans les -Voyages- de Tavernier.
«Je dois déclarer, dit Elphinstone, que si quelques objets et surtout
la richesse extraordinaire du costume royal excitèrent mon étonnement,
j'en trouvai beaucoup d'autres fort au-dessous de mon attente. Somme
toute, on y voyait moins les indices de la prospérité d'un État
puissant que les symptômes de la décadence d'une monarchie naguère
florissante.»
Et, là-dessus, l'ambassadeur cite la rapacité avec laquelle les
officiers du roi se disputèrent les présents des Anglais, et certains
autres détails qui l'impressionnèrent péniblement.
Une seconde entrevue avec le roi produisit sur Elphinstone une
impression plus favorable.
«On croira difficilement, dit-il, qu'un monarque oriental puisse avoir
un aussi bon ton et conserver sa dignité en même temps qu'il s'efforce
de plaire.»
La plaine de Peschawer, entourée, sauf à l'est, de hautes montagnes,
est baignée par trois bras de la rivière de Caboul, qui y font leur
jonction, et par plusieurs petits ruisseaux. Aussi, cette campagne
est-elle singulièrement fertile. Prunes, pêches, poires, coings,
grenades, dattes, s'y rencontrent à chaque pas. La population, si
clairsemée dans les contrées arides que l'ambassade avait traversées,
s'était ici donné rendez-vous, et, d'une hauteur, le lieutenant
Macartney ne compta pas moins de trente-deux villages.
Quant à Peschawer, on y constatait la présence de cent mille habitants,
logés dans des maisons en briques à trois étages. Beaucoup de
mosquées, mais dont la construction n'a rien de remarquable, un beau
caravansérail et le ballahissaur, château fortifié dans lequel le roi
reçut l'ambassade, tels sont les monuments les plus importants de
Peschawer. Le concours d'habitants de races diverses, aux costumes
différents, présente un tableau toujours changeant, véritable
kaléidoscope humain, qui semble fait pour l'ébattement de l'étranger.
Persans, Afghans, Kybériens, Hazaurehs, Douranées, etc., chevaux,
dromadaires et chameaux de la Bactriane, bipèdes et quadrupèdes, le
naturaliste a de quoi observer et décrire.
Mais ce qui fait le charme de cette ville comme de l'Inde entière, ce
sont ses jardins, l'abondance et le parfum de ses fleurs et surtout de
ses roses.
Cependant, si la situation du roi n'était pas rassurante, son frère,
qu'il avait détrôné à la suite d'une émotion populaire, avait repris
les armes et venait de s'emparer de Caboul. Un plus long séjour de
l'ambassade était impossible. Elle dut donc reprendre le chemin de
l'Inde, passa par Attock et la vallée d'Hussoun-Abdoul, célèbre par sa
beauté. C'est là qu'Elphinstone devait s'arrêter jusqu'à ce que le sort
des armes eût décidé du trône de Caboul, mais il avait reçu ses lettres
de rappel. D'ailleurs, la chance avait été contraire à Sjuhau, qui,
après avoir été complètement battu, avait dû chercher son salut dans la
fuite.
La mission continua donc sa route et traversa le pays des Sikhs,
montagnards grossiers, demi-nus et à moitié barbares.
«Les Sikhs,--qui allaient quelques années plus tard terriblement faire
parler d'eux,--sont des hommes grands, dit Elphinstone, maigres et
cependant très forts. Ils ne portent guère d'autres vêtements que
des culottes qui descendent seulement jusqu'à la moitié des cuisses.
Souvent ils portent de grands manteaux de peau, attachés négligemment
sur l'épaule. Leurs turbans ne sont pas larges, mais très hauts et
aplatis par devant. Jamais les ciseaux ne touchent leur barbe ni leurs
cheveux. Leurs armes sont l'arc ou le mousquet. Les gens distingués
portent des arcs très élégants, et ne font point de visite sans être
armés de la sorte. Presque tout le Pendjab appartient à Rendjet-Sing,
qui, en 1805, n'était qu'un des nombreux chefs du pays. A l'époque de
notre voyage, il venait d'acquérir la souveraineté de toute la contrée
occupée par les Sikhs, et il avait pris le titre de roi.»
Aucun incident digne d'attention ne vint marquer le retour de
l'ambassade à Delhi. Elle rapportait, outre le récit des événements qui
s'étaient passés sous ses yeux, les documents les plus précieux sur
la géographie de l'Afghanistan et du Caboulistan, sur le climat, les
productions animales, végétales et minérales de cette immense étendue
de pays.
L'origine, l'histoire, le gouvernement, la législation, la condition
des femmes, la religion, la langue, le commerce, forment le sujet
d'autant de chapitres très intéressants de la relation d'Elphinstone,
que les journalistes les mieux informés ont bel et bien pillée, lorsque
a été décidée la récente expédition anglaise en Afghanistan.
Enfin, l'ouvrage se termine par une étude très détaillée sur les tribus
qui forment la population de l'Afghanistan et par un ensemble de
documents inestimables, pour l'époque, sur les contrées voisines.
En résumé, la relation d'Elphinstone est curieuse, intéressante,
précieuse à plus d'un titre, et peut être encore aujourd'hui consultée
avec fruit.
Le zèle de la Compagnie était infatigable. Une mission n'était pas
plus tôt de retour qu'une autre partait dans une autre direction, avec
des instructions différentes. Il s'agissait de tâter le terrain autour
de soi, d'être sans cesse au courant de cette politique asiatique
toujours si changeante, d'empêcher une coalition de ces tribus de
nationalités diverses contre les usurpateurs du sol. En 1812, une autre
pensée,--celle-là plus pacifique,--détermina le voyage de Moorcroft
et du capitaine Hearsay au lac Mansarovar, situé dans la province de
l'Oundès, qui fait partie du Petit Thibet.
Il était question, cette fois, de ramener un troupeau de chèvres du
Cachemire à longues soies, dont la toison sert à la fabrication de ces
châles fameux dans l'univers entier.
Par surcroît on se proposait de réduire à néant cette assertion des
Hindous que le Gange prend sa source au delà de l'Himalaya, dans le
lac Mansarovar.
[Illustration: Costumes persans. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Mission difficile et périlleuse! Il fallait d'abord pénétrer dans le
Népaul, dont le gouvernement rendait l'accès fort difficile, entrer
ensuite dans un pays dont sont exclus les habitants du Népaul et à plus
forte raison les Anglais. Ce pays, c'était l'Oundès.
Les explorateurs se déguisèrent donc en pèlerins hindous. Ils avaient
une suite de vingt-cinq personnes, et, chose singulière, un de ces
serviteurs s'était engagé à marcher continuellement en faisant des
enjambées de quatre pieds. Moyen très approximatif de mesurer le chemin
parcouru, il faut en convenir.
MM. Moorcroft et Hearsay passèrent par Bereily et suivirent la route
de Webb jusqu'à Djosimath, qu'ils quittèrent le 26 mai 1812. Il leur
fallut bientôt franchir le dernier chaînon de l'Himalaya, au prix de
difficultés sans cesse renaissantes, rareté des villages, et par cela
même des vivres et des porteurs, mauvais état de chemins, situés à une
très grande hauteur au-dessus du niveau de la mer.
[Illustration: Deux soldats me tenaient par le bout d'une corde.
(Page 59.)]
Ils n'en virent pas moins Daba, où se trouve une lamanerie très
importante, Gortope, Maïsar, et, à un quart de mille de Tirtapouri, de
curieuses sources d'eau chaude.
«L'eau, dit la relation originale reproduite dans les -Annales des
Voyages-, sort par deux embouchures de six pouces de diamètre d'un
plateau calcaire de trois milles d'étendue et élevé presque partout
de dix à douze pieds au-dessus de la plaine qui l'environne. Il a été
formé par les dépôts terreux laissés par l'eau en se refroidissant.
L'eau s'élève à quatre pouces au-dessus du niveau du plateau. Elle est
très claire, et si chaude, que l'on n'y peut pas tenir la main plus de
quelques secondes. Tout à l'entour, on voit un gros nuage de fumée.
L'eau, coulant sur une surface presque horizontale, creuse des bassins
de formes différentes, qui, à force de recevoir des dépôts terreux,
se resserrent; les fonds se haussent, et l'eau creuse un nouveau
réservoir, qui se remplit à son tour. Elle coule ainsi des uns dans
les autres jusqu'à ce qu'elle arrive dans la plaine. Le dépôt terreux
qu'elle laisse est d'abord, proche d'une des ouvertures, aussi blanc
que le stuc le plus pur; un peu plus loin, jaune paille, et plus loin
encore, jaune safran. A l'autre source, il est d'abord couleur de rose,
puis devient d'un rouge foncé. Ces différentes teintes se retrouvent
dans le plateau calcaire, qui doit être l'œuvre des siècles.»
Tintapouri, résidence d'un lama, est, depuis une très haute antiquité,
le rendez-vous le plus fréquenté des fidèles, comme le prouve un mur
de plus de quatre cents pieds de long sur quatre de large, formé de
pierres sur lesquelles sont inscrites des prières.
Les voyageurs partirent de ce lieu le 1er août, afin de gagner le lac
Mansarovar, et laissèrent sur leur droite le lac Ravahnrad, qui passait
pour donner naissance à la principale branche du Setledje.
Le lac Mansarovar est creusé au pied d'immenses prairies en pente que
dominent au sud des montagnes gigantesques. De tous les lieux que les
Hindous vénèrent, il n'en est pas de plus sacré. Cela tient sans doute
à son éloignement de l'Hindoustan, aux fatigues et aux dangers de la
route, enfin à la nécessité d'emporter avec soi argent et provisions.
Les géographes hindous faisaient sortir de cette nappe d'eau le Gange,
le Setledje et le Kali. Moorcroft n'avait aucun doute sur la fausseté
de la première de ces assertions. Résolu à vérifier les deux autres, il
longea les rives escarpées et coupées de profondes ravines de ce lac,
il vit un grand nombre de cours d'eau qui s'y jetaient; pas un n'en
sortait. Il est possible qu'avant le tremblement de terre qui ruina
Srinagar, le Mansarovar ait eu un émissaire, mais Moorcroft n'en trouva
pas trace. Situé entre l'Himalaya et la chaîne du Caïlas, de forme
oblongue irrégulière, ce lac a cinq lieues de longueur sur quatre de
largeur.
Le but de la mission étant rempli, Moorcroft et Hearsay revinrent vers
l'Inde, passèrent à Gangri et virent Ravahnrad, mais Moorcroft était
trop faible pour en faire le tour; il regagna Tirtapouri, puis Daba,
et eut beaucoup à souffrir en traversant le Ghat, ou passage qui sépare
l'Hindoustan du Thibet.
«Le vent qui vient des montagnes du Bouthan, couvertes de neige, dit
la relation, est froid et perçant, la montée a été longue et pénible,
la descente raide et glissante, et a exigé bien des précautions. En
général, nous avons beaucoup souffert. Nos chèvres, par la négligence
de leurs conducteurs, s'étaient écartées de la route et avaient grimpé
sur le bord d'un précipice élevé de cinq cents pieds au-dessus. Un
montagnard les dérangea de ce poste dangereux; elles se mirent à
descendre en courant une pente très escarpée. Les dernières dérangèrent
des cailloux qui, en tombant avec violence, menaçaient de frapper
celles qui se trouvaient les premières; c'était une chose curieuse de
voir avec quelle adresse celles-ci, en continuant à courir, évitaient
l'atteinte des pierres.»
Bientôt les Gorkhalis, qui se sont jusqu'alors contenté de mettre
obstacle à la marche des voyageurs, les serrent de près et veulent
les arrêter. La fermeté des Anglais contint longtemps ces sauvages
fanatiques, mais enfin leur nombre leur donna du courage, et ils
tombèrent sur le camp.
«Vingt hommes se précipitèrent sur moi, dit Moorcroft; l'un me prit par
le cou et, appuyant son genou contre mes reins, essayait de m'étrangler
en serrant ma cravate; un autre attacha une corde à l'une de mes
jambes et me tira en arrière; j'étais sur le point de m'évanouir. Mon
fusil, sur lequel je m'appuyais, m'échappa, je tombai; on me tira par
les pieds jusqu'à ce que je fusse garrotté. Quand je me relevai, rien
n'égala l'expression de joie féroce qui se peignit sur le visage de mes
vainqueurs. De crainte que je parvinsse à m'échapper, deux soldats me
tenaient par le bout d'une corde, et m'en donnaient de temps en temps
un bon coup, sans doute pour me rappeler ma position. Il paraît que
M. Hearsay ne prévoyait guère que nous serions attaqués si tôt; il se
rinçait la bouche quand la bagarre commença et n'entendit pas mes cris
qui l'appelaient à mon secours. Nos gens ne se trouvaient pas auprès
du peu d'armes que nous avions; quelques-uns s'échappèrent, je ne sais
comment; les autres furent arrêtés, ainsi que M. Hearsay. On ne le lia
pas comme moi, on se contenta de lui tenir les bras.»
Le chef de cette bande apprit aux deux Anglais qu'ils étaient reconnus
et arrêtés pour avoir traversé le pays sous le déguisement de pèlerins
hindous. Un fakir, que Moorcroft avait engagé comme chévrier, parvint
cependant à s'échapper et à porter deux lettres aux autorités
anglaises. Les démarches furent faites aussitôt, et, le 1er novembre,
les explorateurs étaient relâchés. Non seulement on leur faisait des
excuses, mais on leur rendait ce qu'on leur avait pris, et le rajah
du Népaul leur permettait de quitter son pays. Tout est bien qui finit
bien!
Il reste à rappeler, pour être complet, la course de M. Fraser dans
l'Himalaya et l'exploration de Hodgson aux sources du Gange, en 1817.
Le capitaine Webb avait, par lui-même, comme nous l'avons dit, reconnu
le cours de ce fleuve depuis la vallée de Dhoun jusqu'à Cadjani, près
de Reital. Le capitaine Hodgson partit de cet endroit, le 28 mai
1817, et parvint, trois jours après, à la source du Gange, au delà de
Gangautri. Il vit le fleuve sortir d'une voûte basse, au milieu d'une
masse énorme de neige glacée, qui avait plus de trois cents pieds de
hauteur perpendiculaire. Le cours d'eau était déjà respectable, n'ayant
pas moins de vingt-sept pieds de largeur moyenne et dix-huit pouces de
profondeur.
Selon toute probabilité, c'est en cet endroit que le Gange apparaît
pour la première fois à la lumière. Quelle est sa longueur sous la
neige glacée? Est-il le produit de la fonte de ces neiges? Sourd-il de
terre? Voilà des points qu'aurait désiré résoudre le capitaine Hodgson;
mais, ayant voulu remonter plus haut que les guides n'y consentaient,
l'explorateur s'enfonça dans la neige jusqu'au cou et fut forcé de
revenir à grand'peine sur ses pas. L'endroit d'où sort le Gange est
situé à douze mille neuf cent quatorze pieds au-dessus du niveau de la
mer, dans l'Himalaya même.
Hodgson fit aussi des recherches sur la source de la Jumna. A
Djemautri, la masse de neige d'où la rivière s'échappe n'a pas moins
de cent quatre-vingts pieds de largeur et plus de quarante pieds
d'épaisseur entre deux murailles de granit perpendiculaires. Cette
source est située sur le versant sud-est de l'Himalaya.
Si la domination des Anglais dans l'Inde avait pris une extension
considérable, il n'en est pas moins vrai que cette extension même était
un danger. Toutes ces populations de races diverses, dont plusieurs
avaient derrière elles un passé glorieux, n'avaient été soumises que
grâce au principe politique si connu, qui consiste à diviser pour
régner. Mais ne pouvaient-elles pas un jour imposer silence à leurs
rivalités et à leurs inimitiés pour se retourner contre l'étranger?
Cette perspective envisagée froidement par la Compagnie, toutes ses
actions devaient tendre à l'application du système qui avait si bien
réussi jusqu'alors. Certains États voisins, encore assez puissants
pour porter ombrage à la puissance britannique, pouvaient servir de
refuge aux mécontents et devenir le foyer d'intrigues dangereuses. Or,
de tous ces empires voisins, celui qui devait être le plus étroitement
surveillé était la Perse, non pas seulement à cause du voisinage de
la Russie, mais parce que Napoléon avait eu une idée de génie que ses
guerres d'Europe ne lui permirent pas de mettre à exécution.
Au mois de février 1807, le général de Gardane, qui avait gagné ses
grades pendant les guerres de la République et s'était distingué à
Austerlitz, à Iéna, à Eylau, fut nommé ministre plénipotentiaire en
Perse, avec mission de s'allier au shah Feth-Ali contre l'Angleterre
et la Russie. Le choix était heureux, car un des ancêtres du général
Gardane avait rempli une semblable mission à la cour du Shah. Gardane
traversa la Hongrie, gagna Constantinople et l'Asie Mineure; mais
lorsqu'il parvint en Perse, Abbas Mirza avait succédé à son père
Feth-Ali.
Le nouveau shah reçut l'ambassadeur français avec distinction, le
combla de présents, octroya quelques privilèges aux catholiques et
aux négociants français. Ce fut d'ailleurs le seul résultat de cette
mission, qui fut contrecarrée par le général anglais Malcolm, dont
l'influence était alors prépondérante. L'année suivante, Gardane,
découragé, voyant toutes ses tentatives déjouées et comprenant qu'il ne
pouvait espérer aucun succès, rentrait en France.
Son frère, Ange de Gardane, qui lui avait servi de secrétaire,
rapportait une assez courte relation du voyage,--ouvrage qui contient
quelques détails curieux sur les antiquités de la Perse, mais que
devaient de beaucoup dépasser les ouvrages publiés par les Anglais.
Il faut également rattacher à la mission de Gardane la relation d'un
consul français, Adrien Dupré, qui avait été attaché à cette ambassade.
Elle a été publiée sous le titre de -Voyage en Perse, fait dans les
années 1807 à 1809, en traversant l'Anatolie, la Mésopotamie, depuis
Constantinople jusqu'à l'extrémité du golfe Persique et de là à Irwan,
suivi de détails sur les mœurs, les usages et le commerce des Persans,
sur la cour de Téhéran, et d'une notice des tribus de la Perse-.
L'ouvrage tient en grande partie les promesses du titre, et c'est une
bonne contribution à la géographie et à l'ethnographie de la Perse.
Les Anglais, qui firent un bien plus long séjour en ce pays que les
Français, étaient par cela même plus aptes à réunir des matériaux
autrement abondants et à faire un choix judicieux entre les
informations qu'ils avaient recueillies.
Deux ouvrages surtout firent longtemps autorité: ce sont d'abord
les deux relations de James Morier; les loisirs que lui laissait sa
position de secrétaire d'ambassade, il les mit à profit pour s'initier
à tous les détails des mœurs des Persans, et, de retour en Angleterre,
il publia plusieurs romans orientaux, auxquels la variété des tableaux,
la fidélité minutieuse des peintures, la nouveauté du cadre, assurèrent
un succès retentissant.
C'est, en second lieu, le gros mémoire géographique in-4º, de John
Macdonald-Kinneir, sur l'empire de Perse. Cet ouvrage, qui a fait date
et qui laissait bien loin derrière lui tout ce qui avait été publié
jusqu'alors, ne nous fournit pas seulement les informations les plus
précises sur les bornes du pays, ses montagnes, ses rivières et son
climat, comme son titre pourrait le faire croire, il renferme aussi
sur le gouvernement, sur la constitution, les forces militaires, le
commerce, les productions animales, végétales et minérales, sur la
population et le revenu, les documents les plus exacts.
Puis, après avoir décrit dans un vaste et lumineux tableau d'ensemble
les forces matérielles et morales de l'empire de la Perse, Kinneir
passe à la description des différentes provinces, sur lesquelles il
avait entassé une masse de documents des plus intéressants, qui ont
fait de son ouvrage, jusqu'à ces derniers temps, le travail le plus
complet et le plus impartial qui ait été publié.
C'est que, de 1808 à 1814, Kinneir avait parcouru en bien des
directions différentes l'Asie Mineure, l'Arménie et le Kurdistan. Les
diverses positions qu'il avait occupées, les missions dont il avait été
chargé, l'avaient mis à même de bien voir et de comparer. Qu'il fût
capitaine au service de la Compagnie, agent politique auprès du nabab
de Carnatic, ou simple voyageur, l'esprit critique de Kinneir était
toujours en éveil, et bien des événements, des révolutions, dont les
causes auraient échappé à tant d'autres explorateurs, s'expliquaient,
pour lui, par la connaissance qu'il avait acquise des mœurs, des
usages et du caractère des Orientaux.
A la même époque, un autre capitaine au service de la Compagnie des
Indes, William Price, qui avait été attaché en 1810 comme interprète
et secrétaire adjoint auprès de l'ambassade de sir Gore Ouseley, en
Perse, avait dirigé ses études sur le déchiffrement des caractères
cunéiformes. Bien d'autres s'y étaient déjà essayés, qui étaient
arrivés aux résultats les plus bizarres et les plus fantastiques. Comme
toutes celles de ses contemporains, les vues de Price furent hasardées
et ses explications fort peu satisfaisantes; mais il eut le talent
d'intéresser un certain public à la recherche de ce difficile problème,
en même temps qu'il continuait la tradition de Niebuhr et des autres
orientalistes.
On lui doit le récit du voyage de l'ambassade anglaise à la cour de
Perse, à la suite duquel il a publié deux mémoires sur les antiquités
de Persépolis et de Babylone.
A son tour, le frère de sir Gore Ouseley, William Ouseley, qui l'avait
accompagné en qualité de secrétaire, avait profité de son séjour à
la cour de Téhéran pour étudier la Perse. Seulement, ses travaux
ne portèrent ni sur la géographie ni sur l'économie politique; il
les restreignit aux inscriptions, aux médailles, aux manuscrits,
à la littérature, en un mot à tout ce qui touchait à l'histoire
intellectuelle ou matérielle du pays. C'est ainsi qu'on lui doit une
édition de Firdousi et tant d'autres ouvrages, qui sont heureusement
venus, à côté de ceux que nous venons de citer, pour compléter les
connaissances déjà recueillies sur le pays des shahs.
Mais il est une autre contrée, demi-asiatique, demi-européenne, que
l'on commençait aussi de mieux connaître. Nous voulons parler de la
région caucasique.
Déjà, dans la dernière moitié du XVIIIe siècle, un médecin russe,
Jean-Antoine Guldenstædt, avait visité Astrakan, Kislar sur le Térek à
l'extrême frontière des possessions russes; il était entré en Géorgie,
où le czar Héraclius l'avait accueilli avec distinction; il avait
vu Tiflis et le pays des Truchmènes, et était parvenu en Iméritie.
L'année suivante, 1773, il avait visité la grande Kabardie, la Kumanie
orientale, exploré les ruines de Madjary, gagné Tscherkask, Azow,
reconnu les bouches du Don, et il se promettait de terminer cette
vaste exploration par l'étude de la Crimée lorsqu'il fut rappelé à
Saint-Pétersbourg.
Les voyages de Guldenstædt n'ont pas été traduits en français; publiés
incomplètement par leur auteur, que la mort vint surprendre au milieu
de leur rédaction, ils eurent pour éditeur, à Saint-Pétersbourg, un
jeune Prussien, Henri-Jules de Klaproth, qui devait explorer les mêmes
contrées.
Né à Berlin le 11 octobre 1783, Klaproth montra dès l'âge le
plus tendre des dispositions étonnantes pour l'étude des langues
orientales. A quinze ans, il apprenait tout seul le chinois, et à
peine avait-il terminé ses études aux universités de Halle et de
Dresde, qu'il commençait la publication de son journal, -le Magasin
asiatique-. Attiré en Russie par le comte Potocki, il fut aussitôt
nommé membre-adjoint pour les langues orientales à l'Académie de
Saint-Pétersbourg.
Klaproth n'appartenait pas à cette race estimable de savants en
chambre, qui se contentent de veiller sur des livres. Il comprenait
la science d'une manière plus large. Pour lui, il n'y avait pas de
manière plus certaine d'arriver à une connaissance parfaite des langues
de l'Asie et des mœurs et des habitudes de l'Orient que d'aller les
étudier sur place.
Klaproth demanda donc l'autorisation d'accompagner l'ambassadeur
Golowkin, qui se rendait en Chine par l'Asie. Dès qu'il eut obtenu la
permission nécessaire, le savant voyageur partit seul pour la Sibérie,
s'arrêtant tour à tour chez les Samoyèdes, les Tongouses, les Bashkirs,
les Jakoutes, les Kirghises, et bien d'autres peuplades finnoises
ou tartares, qui errent dans ces déserts immenses. Puis, il arriva à
Jakoutsk, où il fut bientôt rejoint par l'ambassadeur Golowkin. Après
une halte à Kiatka, celui-ci franchit la frontière chinoise, le 1er
janvier 1806.
[Illustration: Quinze Ossètes m'accompagnèrent. (Page 67.)]
Mais le vice-roi de Mongolie voulut soumettre l'ambassadeur à des
cérémonies que celui-ci considérait comme humiliantes. Or, ni l'un ni
l'autre ne voulant rien diminuer de leurs prétentions, l'ambassade
dut reprendre le chemin de Saint-Pétersbourg. Klaproth, peu désireux
de suivre la route qu'il avait déjà parcourue et préférant visiter
des peuplades nouvelles pour lui, traversa le sud de la Sibérie et
recueillit pendant ce long voyage de vingt mois une collection
importante de livres chinois, mandchous, thibétains et mongols, qu'il
utilisa dans son grand travail qui porte le nom d'-Asia polyglotta-.
[Illustration: Il vit le Missouri se précipiter en une seule nappe.
(Page 72.)]
Nommé, à sa rentrée à Saint-Pétersbourg, académicien extraordinaire,
il fut, peu après, chargé, sur la proposition du comte Potocki, d'une
mission historique, archéologique et géographique dans le Caucase.
Klaproth passa une année entière en courses, souvent périlleuses, au
milieu de populations pillardes, dans des contrées difficiles, et il
visita les pays qu'avait parcourus Guldenstædt à la fin du siècle
précédent.
«Tiflis, dit Klaproth,--et sa description est curieuse lorsqu'on la
rapproche de celles des auteurs contemporains,--Tiflis, ainsi nommée
à cause de ses eaux thermales, se divise en trois parties: Tiflis
proprement dite ou l'ancienne ville, Kala ou la forteresse, et le
faubourg d'Isni. Baignée par le Kour, cette ville n'offrait, dans
la moitié de son enceinte, que des décombres. Ses rues étaient si
étroites, qu'un «arba», un de ces carrosses haut perchés qui figurent
si souvent dans les vues de l'Orient, n'y pouvait aisément passer, et
c'étaient les plus larges; quant aux autres, un cavalier n'y trouvait
qu'un passage à peine suffisant. Les maisons, mal bâties en cailloux et
en briques liées par de la boue, ne duraient qu'une quinzaine d'années.
Tiflis avait deux marchés, mais tout y était extrêmement cher, et
les châles ainsi que les étoffes de soie, qui sont le produit de
manufactures asiatiques voisines, y atteignaient des prix plus élevés
qu'à Saint-Pétersbourg.
Parler de Tiflis sans dire quelques mots de ses eaux chaudes est
impossible. Nous citerons donc ce passage de Klaproth:
«Les fameux bains chauds étaient autrefois magnifiques, mais ils
tombent en ruines; cependant, on en voit plusieurs dont les parois et
les planchers sont revêtus de marbre. L'eau contient peu de soufre.
L'usage en est très salutaire; les indigènes et surtout les femmes
en font usage jusqu'à l'excès; ces dernières y restent des journées
entières et y apportent leurs repas.»
La base de l'alimentation, dans les districts montagneux du moins, est
le «phouri», sorte de pain très dur et d'un goût désagréable, dont la
préparation singulière répugne à nos idées sybarites.
«Quand la pâte est suffisamment pétrie, dit la relation, on fait, avec
du bois bien sec, un feu clair et vif dans des vases de terre hauts de
quatre pieds, larges de deux et enfoncés dans le sol. Dès que le feu
est bien ardent, les Géorgiennes y secouent leurs chemises et leurs
culottes de soie rouge pour faire tomber dans les flammes la vermine
qui infeste ces vêtements. Ce n'est qu'après cette cérémonie que l'on
jette dans les pots la pâte partagée en morceaux de la grosseur de
deux poings; on bouche aussitôt l'ouverture avec un couvercle et on le
recouvre avec des chiffons, afin qu'il ne se perde rien de la chaleur
et que le pain se cuise bien. Ce phouri est néanmoins toujours mal cuit
et de très difficile digestion.»
Après avoir décrit ce qui forme la base de tout festin chez le pauvre
montagnard, assistons maintenant avec Klaproth à un repas de prince.
«On étendit devant nous, dit-il, une longue nappe rayée, large d'une
aune et demie et très sale; on y posa, pour chaque convive, un pain
de froment ovale, long de trois empans, large de deux et à peine de
l'épaisseur du doigt. On apporta ensuite un grand nombre de petites
jattes de laiton remplies de chair de mouton et de riz au bouillon,
des poules rôties et du fromage coupé en tranches. On servit au prince
et aux Géorgiens du saumon fumé avec des herbages verts et crus, parce
que c'était jour de jeûne. On ne sait en Géorgie ce que c'est que des
cuillères, des fourchettes, des couteaux; on boit la soupe à même la
jatte; on prend la viande avec les mains et on la déchire avec les
doigts en morceaux de la grosseur d'une bouchée. Quand on a beaucoup
d'amitié pour quelqu'un, on lui jette un bon morceau. On pose les mets
sur la nappe. Ce repas fini, on servit des raisins et des fruits secs.
Pendant que l'on mangeait, on versa abondamment, à la ronde, de bon
vin rouge du pays qui se nomme «traktir» en tartare et «ghwino» en
géorgien; on le but dans une jatte d'argent très plate, assez semblable
à une soucoupe.»
Si ce tableau des mœurs est piquant, la manière dont Klaproth raconte
les différents incidents de son voyage n'est pas non plus sans intérêt.
Écoutez plutôt ce récit de l'excursion du voyageur aux sources du
Térek, sources dont Guldenstædt avait assez exactement indiqué
l'emplacement, mais qu'il n'avait pas vues:
«Je partis du village d'Outsfars-Kan, le 17 mars, par une matinée belle
mais froide. Quinze Ossètes m'accompagnaient. Après une demi-heure
de marche, nous avons commencé à gravir, par une route escarpée et
difficile, jusqu'au point où l'Outsfar-Don se jette dans le Térek.
Nous avons eu ensuite pendant une lieue un chemin encore plus mauvais
le long de la rive droite de cette rivière, qui a ici à peine dix
pas de large; elle était cependant gonflée par la fonte des neiges.
Ce côté de ses bords est inhabité. Nous avons continué à monter, et
nous avons atteint le pied du Khoki, nommé aussi Istir-Khoki. Nous
sommes enfin arrivés à un lieu où de grosses pierres amoncelées dans
la rivière en facilitaient le passage pour entrer dans le village de
Tsiwratté-Kan, où nous avons déjeuné; c'est là que se réunissent les
petits courants d'eau qui forment le Térek. Satisfait d'être parvenu
au but de mon voyage, je versai un verre de vin de Hongrie dans le
fleuve et je fis une seconde libation au génie de la montagne dont le
Térek tire sa source. Les Ossètes, qui crurent que je m'acquittais d'un
devoir religieux, me contemplèrent avec recueillement. Je fis tracer
en couleur rouge, sur un énorme rocher schisteux dont les pans étaient
lisses, la date de mon voyage, ainsi que mon nom et celui de mes
compagnons, ensuite je montai encore un peu, jusqu'au village de Ressi.»
A la suite de ce récit de voyage, dont nous pourrions multiplier
les extraits, Klaproth résume les informations qu'il a recueillies
sur les populations du Caucase et insiste tout particulièrement sur
les ressemblances marquées que présentent les différents dialectes
géorgiens avec les langues finnoises et wogoules. C'était là un
rapprochement nouveau et fécond.
Parlant des Lesghiens, qui occupent le Caucase oriental et dont le
territoire porte le nom de Daghestan ou Lezghistan, Klaproth dit
qu'on ne doit se servir du mot Lesghien «que comme on employait
autrefois celui de Scythe ou de Tartare pour désigner les Asiatiques
du nord;» puis, il ajoute un peu plus tard qu'ils sont loin de former
une même nation, comme l'indique le nombre des dialectes parlés,
«qui, cependant, paraissent dériver d'une source commune, quoique le
temps les ait considérablement altérés.» Il y a là une contradiction
singulière: ou les Lesghiens, parlant la même langue, forment une même
nation, ou bien, ne formant pas une même nation, ils ne doivent pas
parler des dialectes dont l'origine est la même.
Suivant Klaproth, les mots lesghiens montrent beaucoup de rapports avec
d'autres langues du Caucase et avec celles de l'Asie septentrionale,
principalement avec les dialectes samoyèdes et finnois de la Sibérie.
A l'ouest et au nord-ouest des Lesghiens, on trouve les Metzdjeghis ou
Tchetchentses, qui sont vraisemblablement les plus anciens habitants
du Caucase. Tel n'était pas, cependant, l'avis de Pallas, qui voyait
en eux une tribu séparée des Alains. La langue des Tchetchentses offre
beaucoup de ressemblance et d'analogie avec le samoyède, le wogoule et
d'autres langues sibériennes, et même avec les dialectes slaves.
Les Tcherkesses ou Circassiens sont les Sykhes des Grecs. Ils
habitaient jadis le Caucase oriental et la presqu'île de Crimée, mais
ils ont souvent changé de demeure. Leur langue diffère beaucoup des
autres idiomes caucasiens, bien que les Tcherkesses «appartiennent,
ainsi que les Wogouls et les Ostiakes--on vient de voir que le lesghien
et la langue des Tchetchentses ressemblent à ces idiomes sibériens,--à
une même souche, qui, à une époque très reculée, s'est divisée en
plusieurs branches, dont une était formée vraisemblablement par les
Huns.» La langue des Tcherkesses est l'une des plus difficiles à
prononcer; certaines consonnes doivent être articulées d'un coup de
gosier si fort, qu'aucun Européen n'en peut rendre les sons.
On trouve encore, dans le Caucase, les Abazes, qui n'ont jamais
abandonné les bords de la mer Noire, où ils sont établis de toute
antiquité, et les Ossètes ou As, qui appartiennent à la souche des
nations indo-germaniques. Ils appellent leur pays Ironistan et se
donnent le nom d'Iron. Klaproth voit en eux des Mèdes Sarmates, non
seulement à cause de ce nom, qu'il rapproche d'Iran, mais par la
nature même de la langue, «qui prouve encore mieux que les documents
historiques, et même d'une manière incontestable, qu'ils appartiennent
à la même souche que les Mèdes et les Perses.» Vue qui nous paraît
tout à fait hypothétique, car on connaissait trop peu, à l'époque
de Klaproth, la langue des Mèdes--le déchiffrement des inscriptions
cunéiformes n'avait pas encore été accompli--pour qu'on pût juger de sa
ressemblance avec l'idiome que parlent les Ossètes.
«Cependant, continue Klaproth, après avoir retrouvé dans ce peuple
les Sarmates Mèdes des anciens, il est encore plus surprenant d'y
reconnaître aussi les Alains qui occupaient la contrée au nord du
Caucase.»
Et plus loin:
«Il résulte évidemment de tout ce qui précède, que les Ossètes, qui se
nomment eux-mêmes Iron, sont les Mèdes, qui se donnaient à eux-mêmes le
nom d'Iran et qu'Hérodote désigne par celui d'Arioi. Ils sont encore
les Mèdes Sarmates des anciens et appartiennent à la colonie médique
établie dans le Caucase par les Scythes. Ils sont les As ou Alains du
moyen âge; ils sont enfin les Iasses des chroniques russes, d'après
lesquelles une partie des monts Caucase fut nommée les monts Iassiques.»
Ce n'est pas ici le lieu de discuter ces identifications, qui prêtent à
la critique. Contentons-nous d'ajouter cette réflexion de Klaproth sur
la langue Ossète, que sa prononciation ressemble beaucoup à celle des
dialectes bas-allemands et slaves.
Quant aux Géorgiens, ils diffèrent essentiellement des nations
voisines, aussi bien par la langue que par les qualités physiques et
morales. Ils se partagent en quatre tribus principales, les Karthouli,
les Mingréliens, les Souanes, habitants des Alpes méridionales du
Caucase, et les Lazes, tribu sauvage et adonnée au brigandage.
Comme on le voit, les informations recueillies par Klaproth sont
fort curieuses et jettent un jour inattendu sur les migrations des
anciens peuples. La pénétration et la sagacité du voyageur étaient
extraordinaires, sa mémoire prodigieuse. Aussi le savant Berlinois
rendit-il de signalés services à la linguistique. Il est fâcheux que
les qualités de l'homme, sa délicatesse, la douceur de son caractère,
n'aient pas été à la hauteur de la science et de la perspicacité du
professeur.
Il faut maintenant quitter l'ancien monde pour le nouveau et raconter
les explorations de la jeune république des États-Unis.
Dès que le gouvernement fédéral fut sorti des embarras de la guerre,
dès que son existence fut reconnue et qu'il fut véritablement
constitué, l'attention publique se porta vers ces pays des fourrures
qui avaient tour à tour attiré les Anglais, les Espagnols et les
Français. La baie de Nootka et les côtes voisines, que le grand Cook et
les habiles Quadra, Vancouver et Marchand avaient reconnues, étaient
américaines. Déjà même la doctrine Monroë, qui devait plus tard faire
tant de bruit, était en germe dans l'esprit des hommes d'État de cette
époque.
Sur une proposition faite au Congrès, le capitaine Meryweather Lewis
et le lieutenant William Clarke furent chargés de reconnaître le
Missouri depuis son embouchure dans le Mississipi jusqu'à sa source,
de traverser les montagnes Rocheuses par le passage le plus court et
le plus facile, qui mettrait en communication le golfe du Mexique et
l'océan Pacifique. Ces officiers devaient en outre entrer en relations
commerciales avec les Indiens qu'ils pourraient rencontrer.
L'expédition se composait de troupes réglées et de volontaires, dont le
nombre, y compris les chefs, formait un total de quarante-trois hommes.
Un bateau et deux pirogues complétaient leur armement.
Ce fut le 14 mai 1804 que les Américains quittèrent la Wood-river, qui
se jette dans le Mississipi, pour entrer dans le Missouri. D'après
les réflexions insérées dans le journal publié par Gass, les membres
de cette mission s'attendaient à rencontrer les plus grands périls
naturels, et à lutter contre des sauvages d'une stature gigantesque,
dont l'acharnement contre la race blanche était invincible.
Pendant les premiers jours de cet immense voyage en canot, qui n'avait
jusqu'alors de comparable que ceux d'Orellana et de La Condamine sur
l'Amazone, les Américains eurent la bonne fortune de rencontrer,
avec quelques Sioux, un vieux Français, un de ces coureurs des bois
canadiens, qui, parlant la langue de la plupart des nations voisines du
Missouri, consentit à les accompagner comme interprète.
Successivement, ils passèrent les confluents de l'Osage, du Kansas,
de la Plate ou Shallow-river et de la rivière Blanche. Ils avaient
rencontré de nombreux partis d'Indiens, Osages, Sioux ou Mahas,
qui tous leur semblèrent dans un état de décadence complet. De ces
derniers, même, une tribu avait tellement souffert de la petite vérole,
que les survivants, pris d'une sorte de rage et comme frappés de folie,
avaient tué leurs femmes, leurs enfants épargnés par la maladie, et
s'étaient enfuis de ce territoire empesté.
Ce furent, un peu plus loin, les Ricaris ou Rees, considérés d'abord
comme les plus probes, les plus affables et les plus industrieux
qu'on eût rencontrés. Quelques vols vinrent bientôt affaiblir l'idée
favorable qu'on s'était faite de leur caractère. Chose singulière,
cette population n'était pas exclusivement adonnée à la chasse; elle
cultivait du blé, des pois et du tabac.
Il n'en était pas de même des Mandans, plus fortement constitués que
leurs congénères. On trouve chez eux une coutume singulière de la
Polynésie, celle de ne pas enterrer les morts, mais de les exposer sur
un échafaud.
La relation de Clarke nous fournit quelques détails sur cette tribu
curieuse. Les Mandans n'ont vu dans l'Être divin que le pouvoir de
guérir. Ils reconnaissaient, en conséquence, deux divinités, qu'ils
appellent le Grand Médecin et le Génie. Faut-il croire que pour eux
la vie est d'une telle importance, qu'ils adorent tout ce qui peut la
prolonger?
Leur origine ne serait pas moins singulière. Ils habitaient
originairement un grand village souterrain, creusé sous le sol, au bord
d'un lac. Mais, une vigne ayant poussé ses racines assez profondément
pour arriver jusqu'à eux, quelques-uns des Mandans, en se servant
de cette échelle improvisée, parvinrent jusqu'à la surface du sol.
Sur la description enthousiaste qu'ils rapportèrent de l'abondance
des territoires de chasse, de la quantité du gibier et des fruits,
la nation, séduite, résolut aussitôt de gagner un territoire si
favorisé. Déjà la moitié de la tribu était arrivée à la surface du sol,
lorsque la vigne, pliant sous le poids d'une grosse femme, céda et
rendit impossible l'ascension du reste des Mandans. Après la vie, ils
s'attendent à retourner dans leur ancienne patrie souterraine; mais ne
pourront y pénétrer que ceux dont la conscience sera nette; les autres
seront précipités dans un lac immense.
C'est chez cette peuplade que, le 1er novembre, les explorateurs
prirent leurs quartiers d'hiver. Ils se construisirent des cabanes
aussi confortables que le permettaient les moyens dont ils disposaient,
et se livrèrent presque tout l'hiver, malgré une température assez
rigoureuse, au plaisir de la chasse, qui n'avait pas tardé à devenir
pour eux une nécessité.
Dès que le Missouri fut dégelé, les explorateurs songèrent à continuer
leur voyage. Mais, comme ils expédiaient à Saint-Louis le bateau avec
une quantité de peaux et de fourrures qu'ils avaient pu réunir, ils ne
se trouvèrent plus que trente hommes déterminés, prêts à tout supporter
pour atteindre le but.
Les voyageurs ne tardèrent pas à dépasser l'embouchure de la
Yellow-stone (rivière de la pierre jaune), presque aussi forte que le
Missouri, et les terrains giboyeux qui la bordent.
Cruel fut leur embarras, lorsqu'ils arrivèrent à une fourche. Laquelle
des deux rivières, à peu près égales en volume, était le Missouri?
Le capitaine Lewis, à la tête d'une troupe d'éclaireurs, remonta
la branche méridionale et ne tarda pas à apercevoir les montagnes
Rocheuses, complètement couvertes de neige. Guidé par un bruit
épouvantable, il vit bientôt le Missouri se précipiter en une seule
nappe sur le talus d'un rocher, puis former, pendant plusieurs milles,
une suite ininterrompue de rapides.
[Illustration: Carte du Missouri.]
Le détachement suivit donc cette branche, profondément enfoncée au
milieu des montagnes, et qui, sur un parcours de trois ou quatre
milles, se précipite entre deux murailles perpendiculaires de rochers.
Le courant se divisait enfin en trois branches, qui reçurent les noms
de Jefferson, Madison et Gallatin, célèbres hommes d'État américains.
[Illustration: Guerrier javanais. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Bientôt les dernières rampes furent franchies, et l'expédition
descendit le versant qui regarde l'océan Pacifique. Les Américains
avaient amené avec eux une femme Sohsonée, enlevée dès sa jeunesse par
des Indiens de l'Est; non seulement elle leur servit très fidèlement
d'interprète, mais, dans le chef d'une tribu qui manifestait des
intentions hostiles, elle reconnut son frère, et dès ce jour les
étrangers furent traités avec une extrême bienveillance. Par malheur,
le pays était pauvre, les habitants ne se nourrissaient que de baies
sauvages, de l'écorce des arbres et d'animaux quand ils pouvaient s'en
procurer, ce qui était rare.
Les Américains, peu habitués à cette nourriture frugale, durent, pour
se soutenir, manger leurs chevaux, pourtant bien amaigris, et acheter
aux naturels tous les chiens que ceux-ci consentirent à leur vendre.
Ils en reçurent même le surnom de «Mangeurs de chiens.»
Avec la température, la nature des habitants s'adoucissait, les vivres
devenaient plus abondants, et, lorsque l'on descendit l'Orégon, qui
porte aussi le nom de Colombia, la pêche des saumons vint apporter
à propos un supplément de vivres. Lorsque la Colombia, au cours
dangereux, s'approche de la mer, elle forme un estuaire très vaste,
dans lequel les lames, venues du large, luttent contre le courant de la
rivière. Les Américains, avec leur frêle canot, y coururent plus d'une
fois le risque d'être engloutis, avant d'avoir atteint le littoral de
l'Océan.
Heureux d'avoir rempli le but de leur mission, ils hivernèrent en cet
endroit, et, lorsque les beaux jours furent revenus, ils reprirent le
chemin de Saint-Louis, où ils arrivèrent au mois de mai 1806, après
une absence de deux ans quatre mois et dix jours. Ils avaient calculé
qu'ils n'avaient pas fait moins de 1,378 lieues depuis Saint-Louis
jusqu'à l'embouchure de l'Orégon.
L'élan était donné. Bientôt les expéditions de reconnaissance vont se
succéder dans l'intérieur du nouveau continent et prendre, un peu plus
tard, un caractère scientifique tout particulier, qui les classe à part
dans l'histoire des découvertes.
Quelques années après, un des plus grands colonisateurs dont
l'Angleterre puisse s'honorer, sir Stamford Raffles, l'organisateur
de l'expédition qui s'empara des colonies hollandaises, avait été
nommé lieutenant gouverneur de Java. Pendant une administration
de cinq années, Raffles accomplit des réformes considérables et
abolit l'esclavage. Mais ces travaux, si absorbants qu'ils fussent,
ne l'empêchèrent pas de réunir les matériaux nécessaires pour la
rédaction de deux énormes in-4, qui sont des plus intéressants et
des plus curieux. Ils contiennent, outre l'histoire de Java, une
foule de détails sur les populations de l'intérieur, jusqu'alors peu
connues, les renseignements les plus circonstanciés sur la géologie
et l'histoire naturelle. Aussi, ne faut-il pas s'étonner si le nom de
«Rafflesia», en l'honneur de celui qui fit si bien connaître cette
grande île, a été donné à une fleur énorme, qui mesure quelquefois un
mètre de diamètre et pèse jusqu'à cinq kilogrammes.
Raffles fut aussi le premier qui pénétra dans l'intérieur de Sumatra,
dont le littoral seul était connu, tantôt visitant les cantons occupés
par les Passoumahs, athlétiques cultivateurs, tantôt pénétrant au nord
jusqu'à Memang-Kabou, célèbre capitale de l'empire malais, tantôt
traversant toute l'île de Bencoulen à Palimbang.
Mais, ce qui constitue la gloire la plus durable de sir Thomas Stamford
Raffles, c'est d'avoir indiqué au gouvernement de l'Inde la position
exceptionnelle de Singapour, d'en avoir fait un port franc, qui ne
devait pas tarder à prendre un développement considérable.
CHAPITRE II
L'EXPLORATION ET LA COLONISATION DE L'AFRIQUE
I
Peddie et Campbell dans le Soudan.--Richtie et Lyon dans le
Fezzan.--Denham, Oudney et Clapperton au Fezzan, dans le pays
des Tibbous.--Le lac Tchad et ses affluents.--Kouka et les
principales villes du Bornou.--Le Mandara.--Une razzia chez
les Fellatahs.--Défaite des Arabes et mort de Bou-Khaloum.--Le
Loggoun.--Mort de Toole.--En route pour Kano.--Mort du docteur
Oudney.--Kano.--Sackatou.--Le sultan Bello.--Retour en Europe.
A peine la puissance de Napoléon Ier vient-elle de s'écrouler et avec
elle la prépondérance de la France, à peine ces luttes gigantesques,
pour l'ambition d'un seul, qui arrêtent le développement scientifique
de l'humanité, se sont-elles terminées, que, de tous côtés, les
nobles aspirations se réveillent, les entreprises scientifiques ou
commerciales recommencent. Une ère nouvelle vient de se lever.
Au premier rang des puissances qui encouragent et qui organisent des
voyages de découvertes, il faut, comme toujours, placer l'Angleterre.
Son activité se porte sur l'Afrique centrale, sur ces pays dont les
reconnaissances d'Hornemann et de Burckhardt ont fait soupçonner la
richesse prodigieuse.
Tout d'abord, en 1816, c'est le major Peddie, qui part du Sénégal et se
dirige vers Kakondy, située sur le Rio-Nunez. A peine arrivé dans cette
ville, Peddie succombe aux fatigues de la route et à l'insalubrité
du climat. Le major Campbell lui succède dans le commandement de
l'expédition et traverse les hautes montagnes du Fotau-Djallon, mais
il perd en peu de jours une partie des animaux de charge et plusieurs
hommes.
Arrivée sur les terres de l'«almamy»--titre que portent la plupart des
souverains de cette partie de l'Afrique,--l'expédition est retenue dans
ce royaume, et n'obtient la permission de revenir qu'après le payement
d'une contribution considérable.
Désastreuse fut cette retraite, pendant laquelle il fallut, non
seulement traverser à nouveau les rivières dont le passage avait été si
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