explora ce beau lac entouré de montagnes volcaniques, où l'on remarque encore quelques fumerolles; quant à sa profondeur, elle se réduit à douze ou treize brasses uniformément, si bien que, si cette nappe se desséchait, elle formerait une plaine parfaitement unie. Le 4 août fut quitté le mouillage de Manado, qui n'avait pas été favorable à la guérison des fiévreux et des dysentériques de l'expédition, laquelle arriva, le 29 du même mois, à Batavia, où elle ne resta que trois jours. A partir de ce moment, l'-Astrolabe-, jusqu'à son retour en France, ne fit plus route que dans des mers connues. Elle gagna l'île de France, où d'Urville rencontra le commandant Le Goarant qui, avec la corvette la -Bayonnaise-, avait fait une expédition à Vanikoro. Il apprit que cet officier n'avait même pas tenté de pénétrer à l'intérieur du récif, et s'était contenté d'envoyer ses embarcations en reconnaissance. Les naturels avaient respecté le monument élevé à la mémoire de La Pérouse, et n'avaient permis qu'avec peine aux marins de la -Bayonnaise- d'y clouer une médaille de cuivre. Le 18 novembre, la corvette quitta l'île de France, s'arrêta au Cap, à Sainte-Hélène, à l'Ascension, et, le 25 mars 1829, arriva à Marseille, trente-cinq mois, jour pour jour, après son départ. Rien que pour l'hydrographie, les résultats de l'expédition étaient remarquables, et on ne comptait pas moins de quarante-cinq cartes nouvelles dues à l'infatigable labeur de MM. Gressien et Paris. Quant à l'histoire naturelle, rien ne donnera une meilleure idée de la richesse de la moisson rapportée que les lignes suivantes du rapport de Cuvier: «Les catalogues les comptent par milliers (les espèces dues à MM. Quoy et Gaimard), et rien ne prouve mieux l'activité de nos naturalistes que l'embarras où se trouve l'administration du Jardin du Roi pour placer tout ce que lui ont valu les dernières expéditions et surtout celle dont nous rendons compte. Il a fallu descendre au rez-de-chaussée, presque dans les souterrains, et les magasins mêmes sont aujourd'hui tellement encombrés, c'est le véritable terme, que l'on est obligé de les diviser par des cloisons pour y multiplier les places.» Les collections de géologie n'étaient pas moins nombreuses; cent quatre-vingt-sept espèces ou variétés de roches témoignaient du zèle de MM. Quoy et Gaimard; M. Lesson jeune avait recueilli quinze à seize cents plantes. Le capitaine Jacquinot avait fait nombre d'observations astronomiques, M. Lottin avait étudié le magnétisme; enfin le commandant, sans négliger ses devoirs de marin et de chef d'expédition, s'était occupé d'expériences de température sous-marine, de météorologie, et il avait amassé une masse prodigieuse de renseignements de philologie et d'ethnographie. Aussi ne pouvons-nous mieux terminer le récit de cette expédition qu'en citant le passage suivant des mémoires de Dumont d'Urville, que reproduit la biographie Didot: «Cette aventureuse campagne a surpassé toutes celles qui avaient eu lieu jusqu'alors, par la fréquence et l'immensité des périls qu'elle a courus, comme par le nombre et l'étendue des résultats obtenus en tous genres. Une volonté de fer ne m'a jamais permis de reculer devant aucun obstacle. Le parti une fois pris de périr ou de réussir, m'avait mis à l'abri de toute hésitation, de toute incertitude. Vingt fois j'ai vu l'-Astrolabe- sur le point de se perdre, sans conserver au fond de l'âme aucun espoir de salut. Mille fois j'ai compromis l'existence de mes compagnons de voyage pour remplir l'objet de mes instructions, et, pendant deux années consécutives, je puis affirmer que nous avons couru chaque jour plus de dangers réels que n'en offre la plus longue campagne dans la navigation ordinaire. Braves, pleins d'honneur, les officiers ne se dissimulaient pas les dangers auxquels je les exposais journellement; mais ils gardaient le silence et remplissaient noblement leur tâche.» De ce concert admirable d'efforts et de dévouement, résulta une masse prodigieuse de découvertes, de matériaux et d'observations pour toutes les connaissances humaines, dont MM. de Rossel, Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire, Desfontaines, etc., juges savants et désintéressés, rendirent alors un compte exact. CHAPITRE III LES EXPÉDITIONS POLAIRES I Le Pôle sud Encore un circumnavigateur russe: Bellingshausen.--Découverte des îles Traversay, Pierre Ier et Alexandre Ier.--Le baleinier Weddell.--Les Orcades australes.--La Géorgie du Sud.--Le nouveau Shetland.--Les habitants de la Terre de Feu.--John Biscoë et les Terres d'Enderby et de Graham.--Charles Wilkes et le continent antarctique.--Le capitaine Balleny.--Expédition de Dumont d'Urville sur l'-Astrolabe- et la -Zélée-.--Coupvent-Desbois au pic de Ténériffe.--Le détroit de Magellan.--Un nouveau bureau de poste.--Enfermé dans la banquise.--La Terre Louis-Philippe.--A travers l'Océanie.--Les Terres Adélie et Clarie.--La Nouvelle-Guinée et le détroit de Torrès.--Retour en France.--James Clark Ross et la Terre Victoria. Nous avons eu déjà l'occasion de parler des régions antarctiques et des explorations qui y avaient été faites, au XVIIe et à la fin du XVIIIe siècle, par plusieurs navigateurs, presque tous Français, au nombre desquels il convient de citer La Roche, découvreur de la Nouvelle-Géorgie en 1675, Bouvet, Kerguelen, Marion et Crozet. On désigne sous le nom de Terres antarctiques toutes les îles disséminées dans l'Océan, qui portent le nom des navigateurs, puis celles du Prince-Édouard, de Sandwich, de la Nouvelle-Géorgie, etc. C'est dans ces parages que William Smith, commandant du brick -William-, allant de Montevideo à Valparaiso, avait, en 1818, découvert les Shetland du Sud, terres arides et nues, tapissées de neige, mais sur lesquelles s'ébattaient d'immenses troupeaux de veaux marins, animaux dont la peau sert de fourrure et qu'on n'avait jusqu'alors rencontrés que dans les mers du Sud. A cette nouvelle, les navires baleiniers s'empressèrent de visiter les rivages nouvellement reconnus, et l'on calcule qu'en 1821 et 1822, trois cent vingt mille veaux marins furent capturés sur cet archipel, et que la quantité d'huile d'éléphant de mer peut être évaluée, pendant le même temps, à neuf cent quarante tonnes. Mais, comme on avait tué mâles et femelles, ces nouveaux terrains de chasse furent bientôt épuisés. On releva donc, en peu de temps, les douze îles principales et les innombrables rochers presque entièrement dépouillés de végétation qui composent cet archipel. Deux ans plus tard, Botwell découvrit les Orcades méridionales; puis, sous les mêmes latitudes, Palmer et d'autres baleiniers entrevirent ou crurent reconnaître des terres qui reçurent les noms de Palmer et de la Trinité. Des découvertes plus importantes allaient être accomplies dans ces régions hyperboréennes, et les hypothèses de Dalrymple, de Buffon et d'autres savants au XVIIIe siècle, sur l'existence d'un continent austral faisant contre-poids aux terres du pôle nord, allaient recevoir une confirmation inattendue par les travaux de ces intrépides explorateurs. La Russie se trouvait depuis quelques années dans une période très nettement marquée d'encouragement à la marine nationale et aux recherches scientifiques. Nous avons raconté les intéressants voyages de ses circumnavigateurs, mais il reste à parler de Bellingshausen et de son voyage autour du monde, à cause du rôle important qu'y joue l'exploration des mers antarctiques. Les deux bâtiments le -Vostok-, capitaine Bellingshausen, et le -Mirni-, commandé par le lieutenant Lazarew, quittèrent Cronstadt, le 3 juillet 1819, pour les mers polaires du Sud. Le 15 décembre, ils reconnurent la Géorgie méridionale, et sept jours plus tard ils découvrirent dans le sud-est une île volcanique à laquelle ils donnèrent le nom de Traversay, et dont ils fixèrent la position par 52° 15´ de latitude et 27° 21´ de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Continuant de courir, à l'est, pendant quatre cents milles sous le 60e degré, jusqu'au 187e méridien, ils donnèrent alors droit au sud jusqu'au 70e degré; là seulement, une barrière de glace leur coupa le chemin, et les empêcha de pénétrer plus loin. Bellingshausen, ne se tenant pas pour battu, piqua dans l'est, le plus souvent à l'intérieur du Cercle polaire; mais, au 44e degré est, il fut forcé de revenir au nord. A quarante milles de distance, gisait une grande terre qu'un baleinier, trouvant la route libre, devait découvrir douze ans plus tard. Redescendu jusqu'au 62e degré de latitude, Bellingshausen fit encore une fois route à l'est sans rencontrer d'obstacles, atteignit le 90e méridien est, et le 5 mars 1820, il fit route vers le port Jackson pour s'y réparer. Tout l'été fut consacré par le navigateur russe à une croisière dans les mers océaniques, où il ne découvrit pas moins de dix-sept îles nouvelles. De retour à Port-Jackson, Bellingshausen en repartit, le 31 octobre, pour une nouvelle expédition. Tout d'abord les deux navires reconnurent les îles Macquarie; puis, coupant le 60e degré de latitude par 160 de longitude est, ils coururent dans l'est entre le 64e et le 68e degré jusqu'au 95e de longitude ouest. Le 9 janvier 1821, Bellingshausen atteignait le 70e degré de latitude, et le lendemain, il découvrait, par 69° 30´ et 92° 20´ de longitude ouest, une île qui reçut le nom de Pierre Ier, terre la plus méridionale qu'on connût jusqu'alors. Puis, à quinze degrés dans l'est, et presque sous le même parallèle, il eut connaissance d'une nouvelle terre qui fut nommée Terre d'Alexandre Ier. Distante à peine de deux cents milles de la Terre de Graham, elle doit s'y rattacher, si l'on en croit Krusenstern, car entre ces deux îles la mer se montra constamment décolorée, sans compter d'autres indices qui semblaient confirmer cette opinion. De là, les deux navires, faisant route au nord et passant au large de la Terre de Graham, rejoignirent la Nouvelle-Géorgie en février, et rentrèrent à Cronstadt au mois de juillet 1821, juste deux ans après leur départ, n'ayant éprouvé d'autre perte que celle de trois hommes sur un équipage de deux cents matelots. Nous aurions voulu donner des détails plus complets sur cette très intéressante expédition; mais la relation originale, publiée en russe à Saint-Pétersbourg, a échappé à nos recherches, et nous avons dû nous contenter du résumé publié dans le -Bulletin de la Société de géographie- de 1837. A la même époque, un maître de la marine royale, James Weddell, recevait d'une maison de commerce d'Edimbourg le commandement d'une expédition chargée de recueillir des peaux de veaux marins dans les mers du Sud, où elle devait séjourner deux ans. Elle se composait du brick -Jane-, de cent soixante tonneaux, capitaine Weddell, et du cutter -Beaufort-, de soixante-cinq tonneaux, commandé par Mathieu Brisbane. Ces deux bâtiments quittèrent l'Angleterre le 17 septembre 1822, s'arrêtèrent à Bonavista, l'une des îles du cap Vert, et mouillèrent, le 11 décembre suivant, dans le port de Sainte-Hélène, sur la côte orientale de la Patagonie où furent faites des observations utiles, touchant la position de ce port. Weddell reprit la mer le 27 décembre, et, faisant route au S.-E., il parvint, le 12 janvier, en vue d'un archipel auquel il donna le nom d'Orcades australes. Ces îles sont situées par 60° 45' de latitude sud et 45° de longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Ce petit groupe présenterait, à en croire ce navigateur, une apparence encore plus effrayante que le Nouveau-Shetland. De quelque côté que se porte le regard, on n'aperçoit que des pointes aiguës de rochers, absolument dénudés, qui surgissent d'une mer démontée, sur laquelle s'entre-choquent, avec un bruit de tonnerre, d'énormes glaces flottantes. Les dangers que courent les navires dans ces parages sont de tous les instants, et les onze jours que Weddell passa sous voiles à relever en détail les îles, les îlots et les rochers de cet archipel furent sans repos pour l'équipage qui se vit tout le temps au moment de périr. Des spécimens des principaux -strata- de ces îles furent recueillis et déposés au retour entre les mains du professeur Jameson, d'Édimbourg, qui y reconnut des roches primitives et volcaniques. Weddell s'enfonça alors dans le sud, traversa le Cercle polaire par le 30e degré est de Greenwich, et ne tarda pas à rencontrer de nombreuses îles de glace. Lorsqu'il eut dépassé le 70e degré, ces dernières devinrent moins nombreuses et finirent par disparaître complètement; le temps s'adoucit, les oiseaux reparurent en vols innombrables autour du navire, tandis que des troupeaux de baleines se jouaient dans le sillage du bâtiment. Cet adoucissement singulier et inattendu de la température surprit tout le monde, d'autant plus qu'il s'accentua à mesure que l'on s'enfonçait dans le sud. Les circonstances étaient si favorables qu'à chaque instant Weddell s'attendait à découvrir quelque terre nouvelle. Il n'en fut rien cependant. Le 20 janvier, le bâtiment se trouvait par 36° 1/4 E. et 74° 15. «J'aurais volontiers, dit Weddell, exploré la bande du S.-O.; mais, considérant la saison avancée et que nous aurions pour nous en retourner un espace de mer de mille milles, semé d'îles de glace, je ne pus prendre un autre parti que de profiter de ce vent favorable pour m'en retourner.» N'ayant aperçu aucun indice de la terre dans cette direction, le vent du sud soufflant avec force, Weddell revint en arrière jusqu'au 58e degré de latitude, et s'avança dans l'est jusqu'à cent milles de la Terre Sandwich. Le 7 février, le navigateur mit encore une fois le cap au sud, traversa une banquise de cinquante milles de large et, le 20 février, atteignit 74° 15'. Du haut des mâts, on n'apercevait de tous côtés qu'une mer libre, avec quatre îles de glace en vue. Ces pointes dans le sud avaient donné des résultats inattendus. Weddell s'était enfoncé vers le pôle, deux cent quatorze milles plus loin que tous ses prédécesseurs, y compris Cook. Il donna le nom de Georges IV à cette partie de la mer antarctique qu'il avait explorée. Chose singulière et sur laquelle il est bon d'insister, les glaces avaient diminué à mesure qu'on pénétrait plus avant dans le sud, les brouillards et les orages étaient continuels, l'atmosphère était journellement chargée d'une humidité compacte, la mer était profonde, ouverte, et la température était singulièrement douce. Autre remarque précieuse, les mouvements de la boussole étaient aussi lents sous ces latitudes australes que Parry l'avait déjà constaté dans les régions arctiques. [Illustration: CARTE DES REGIONS POLAIRES SUD indiquant les routes des navigateurs du XIXe siècle. -Gravé par E. Morieu-] Les deux bâtiments de Weddell, séparés par la tempête, se rejoignirent à la Nouvelle-Géorgie, après une navigation périlleuse de douze cents milles à travers les glaces. Cette île, découverte par de La Roche, en 1675, visitée, en 1756, par le vaisseau le -Lion-, n'était réellement bien connue que depuis l'exploration que Cook en avait faite; les détails qu'il avait donnés dans sa relation sur l'abondance des veaux marins et des morses avaient déterminé nombre d'armateurs à la fréquenter. C'étaient surtout des Anglais et des Américains, qui portaient les peaux des animaux tués en Chine, où ils ne les vendaient pas moins de vingt-cinq à trente francs pièce. En quelques années, le nombre des peaux de veaux marins tués s'éleva à douze cent mille. Aussi cette race d'animaux y était-elle déjà presque éteinte. [Illustration: DUMONT D'URVILLE.] «La longueur de la Géorgie méridionale, dit Weddell, est d'environ trente lieues, et sa largeur moyenne est de trois lieues. Elle est tellement festonnée par des baies que, dans quelques endroits, les deux bords de ces petits mouillages paraissent se toucher. Les cimes des montagnes sont très escarpées et toujours couvertes de neige. Dans les vallées, la végétation ne manque pas de force pendant l'été; on y remarque surtout une espèce de fourrage dont les tiges très vigoureuses s'élèvent communément à deux pieds de hauteur. Il n'y a point de quadrupèdes, mais l'île est peuplée d'oiseaux et d'animaux amphibies.» On y rencontre des bandes immenses de pingouins qui se promènent sur le rivage, la tête haute et l'air fier. On dirait, pour rappeler l'expression d'un ancien navigateur, sir John Narborough, des troupes d'enfants portant des tabliers blancs. On y voit aussi quantité d'albatros, oiseau qui mesure seize à dix-sept pieds d'envergure, et dont le volume, lorsqu'il est dépouillé de ses plumes, est réduit de moitié. Weddell visita également le Nouveau-Shetland et constata que l'île Bridgeman, qui fait partie de cet archipel, est un volcan encore en activité. Il lui fut impossible de débarquer, tous les ports étant bloqués par les glaces, et il dut se rendre à la Terre de Feu. Pendant le séjour de deux mois qu'il y fit, Weddell réunit de précieuses observations sur les avantages que cette côte offre aux navigateurs et put acquérir des notions exactes sur le caractère des habitants. Dans l'intérieur se dressent quelques montagnes, toujours couvertes de neige, dont la plus élevée ne paraît pas dépasser trois mille pieds. Weddell ne put apercevoir le volcan que d'autres voyageurs avaient observé, et notamment Basil Hall en 1822, mais il ramassa quantité de lave qui en provenait. Au reste, il ne pouvait y avoir doute sur son existence, car Weddell, dans un précédent voyage, en 1820, avait constaté que le ciel était tellement rouge au-dessus de la Terre de Feu, qu'il n'avait pu attribuer cette coloration extraordinaire qu'à une éruption volcanique. Jusqu'alors les voyageurs qui avaient visité la Terre de Feu étaient peu d'accord sur la température de cette région polaire. Weddell attribue ces divergences à la différence des époques de leur séjour et des vents qui régnaient. Pour lui, si le vent souffle du sud, le thermomètre ne dépassera jamais deux ou trois degrés au-dessus de zéro; s'il vient au contraire du nord, il fait aussi chaud «qu'en juillet en Angleterre». Les animaux dont le navigateur constata la présence sont des chiens et des loutres, et ce seraient, suivant lui, les seuls quadrupèdes du pays. Les relations avec les naturels furent toujours cordiales. Tout d'abord, ceux-ci firent le tour du bâtiment, sans oser y monter; mais ils ne tardèrent cependant pas à se familiariser. Les mêmes scènes qui ont été décrites lors du passage du premier navire par le détroit, se reproduisirent fidèlement, malgré le temps écoulé. Du pain, du madère et du bœuf qu'on leur servit, les indigènes ne touchèrent qu'au dernier. Pour eux, les objets qui avaient le plus de prix, c'étaient le fer et les miroirs devant lesquels ils se livrèrent à des grimaces et à des contorsions extravagantes qui amusèrent tout l'équipage. Au reste, leur équipement suffisait pour exciter la gaieté. Avec leur peinture noire comme le jais, leur plumes bleues, leur face sillonnée de lignes parallèles rouges et blanches comme une toile à matelas, ils offraient une physionomie si grotesque, qu'ils prêtaient aux plaisanteries et aux rires des Anglais. Bientôt, peu satisfaits des morceaux de cercles de tonneaux qu'on leur donnait, et trouvant mesquins ces présents offerts par des gens possesseurs de tant de richesses, ils se mirent à prendre tout ce qui était à leur convenance. Ces vols furent facilement réprimés, mais ils produisirent plus d'une scène plaisante et permirent d'admirer l'étonnante faculté d'imitation de ces sauvages. «Un matelot avait donné à l'un d'eux, raconte Weddell, un pot d'étain plein de café que celui-ci but sur-le-champ, et il garda le pot. Le matelot s'apercevant que son pot avait disparu, le demande vivement, et, malgré l'énergie de son geste, personne ne se présente pour restituer l'objet volé. Après avoir employé tous les moyens imaginables, cet homme, furieux et prenant une attitude tragique, s'écria d'un ton animé: «Canaille cuivrée, qu'as-tu fait de mon pot?» Le sauvage, imitant son attitude, redit en anglais et sur le même ton: «Canaille cuivrée, qu'as-tu fait de mon pot?» L'imitation fut si exacte et si prompte que tout l'équipage en éclata de rire, excepté le matelot qui s'élança sur le voleur, le fouilla et retrouva son pot d'étain.» Sous ce climat rigoureux, sans vêtements, sans nourriture, au milieu de montagnes stériles, sans animaux pour leur fournir une nourriture substantielle qui les réconforte, les Fuégiens sont dans un état d'abrutissement complet. La chasse ne peut leur fournir de ressources sérieuses, la pêche ne leur en procure que d'insuffisantes; ils sont donc obligés d'attendre que la tempête vienne jeter sur leurs côtes quelque gros cétacé qu'ils dévorent à pleines dents, sans même prendre la peine d'en faire cuire la chair. En 1828, le vaisseau le -Chanticleer-, commandé par Henri Foster, avait été chargé de faire des observations du pendule pour la détermination de la figure de la terre. Cette expédition dura trois ans et se termina par la mort de son commandant, qui se noya en 1831, dans la rivière de Chagres. Nous n'en parlons que parce que, le 5 janvier 1829, ce bâtiment reconnut et explora le groupe des Shetland méridionales. Le commandant descendit même à grand'peine sur l'une de ces îles, où il ramassa quelques échantillons de ces syénites dont le sol est composé, et une petite quantité de neige rouge, de tout point semblable à celle que plusieurs explorateurs avaient rencontrée dans les parages du pôle nord. Mais il est une reconnaissance d'un bien plus vif intérêt: c'est celle qu'opéra en 1830 le baleinier John Biscoë. Le brick le -Tula-, de cent quarante-huit tonneaux, et le cutter -Lively-, quittèrent, sous ses ordres, le port de Londres, le 14 juillet 1830. Ces deux bâtiments, appartenant à MM. Enderby, étaient armés pour la pêche des phoques et pourvus de tous les objets convenables pour cette longue et pénible navigation. Mais les instructions qu'avait reçues Biscoë lui prescrivaient, en outre, de tâcher de faire quelque découverte dans les mers antarctiques. Les deux bâtiments touchèrent aux Malouines, en repartirent le 27 novembre, cherchèrent vainement les îles Aurora et se dirigèrent vers la Terre de Sandwich, dont la pointe septentrionale fut doublée le 1er janvier 1831. Arrivés au cinquante-neuvième parallèle, ils rencontrèrent des glaces compactes qui les forcèrent à abandonner la route du sud-ouest,--direction sur laquelle se faisaient remarquer les signes du voisinage de la terre. Il fallut donc tourner à l'est, prolonger la banquise jusqu'à 9° 34´ de longitude occidentale. Ce fut seulement le 16 janvier que Biscoë put couper le soixantième parallèle sud. Cook, en 1775, avait trouvé une mer libre sur un espace de deux cent cinquante milles, là même où une barrière infranchissable avait arrêté la tentative de Biscoë. Continuant à courir dans le sud-est jusqu'à 68° 51´ de latitude et 10° de longitude orientale, le navigateur n'avait pu s'empêcher d'être frappé de la décoloration de l'eau, de la présence de plusieurs «eaglets» et de pigeons du Cap, enfin de la direction du vent qui soufflait du sud-sud-ouest, indices certains du voisinage d'une grande terre. Mais les glaces lui défendaient l'accès du sud. Aussi, Biscoë dut poursuivre sa route à l'est, en se rapprochant du Cercle polaire. «Enfin, le 27 février, dit Desborough Cooley, par 65° 57´ sud et 45° de longitude orientale, il vit très distinctement une terre d'une étendue considérable, montagneuse et couverte de neige, à laquelle il imposa le nom d'Enderby. Tous ses efforts eurent dès lors pour objet d'y aborder, mais elle était complètement entourée de glaces qui en défendaient l'approche. Sur ces entrefaites, un coup de vent inattendu vint séparer les deux navires et les entraîna vers le sud-est, ayant encore longtemps en vue la même terre qui offrait, d'est en ouest, une étendue de plus de deux cents milles. Mais le mauvais temps et l'état déplorable de la santé de son équipage forcèrent le capitaine Biscoë à laisser porter sur la Terre de Van-Diémen, où il ne fut rejoint que plusieurs mois après par le -Lively-.» Les explorateurs furent plusieurs fois témoins des lueurs éblouissantes de l'aurore australe, spectacle merveilleux qu'il est impossible d'oublier. «Pour la première fois, dit Biscoë, les brillants reflets de l'aurore australe roulaient sur nos têtes sous la forme de magnifiques colonnes, puis prenaient tout à coup l'apparence d'une frange de tapisserie, et, l'instant d'après, s'agitaient en l'air comme des serpents; souvent ces jets de lumière ne semblaient être qu'à quelques verges au-dessus de nos têtes, et bien certainement ils se trouvaient dans notre atmosphère.» La terre, montagneuse et couverte de neige, courait suivant la direction E.-O. sous le parallèle 66° 30´; par malheur, il fut impossible de l'approcher de plus de dix lieues, et elle était partout bordée de glaces. Laissant la Terre de Van-Diémen le 14 janvier 1832, Biscoë se dirigea avec ses deux navires au sud-est. A plusieurs reprises, des fucus flottant à la surface de la mer et quantité d'oiseaux qui s'écartent peu de la terre, des nuages bas et épais, firent croire à Biscoë qu'il allait faire quelque découverte; mais toujours la tempête l'empêcha de pousser à fond sa reconnaissance. Enfin, le 12 février, par 66° 27´ de latitude et 84° 10´, de nouveau furent aperçus, en grand nombre, des albatros, des pingouins et des baleines; le 15, une terre fut découverte dans le sud-est à une grande distance; le lendemain, on reconnut que c'était une île à laquelle on donna le nom d'Adélaïde, en l'honneur de la reine d'Angleterre. Sur cette île, à une lieue à peu près du bord de la mer, s'élevaient plusieurs pics de forme conique et à base très large. Les jours suivants, on put s'assurer qu'elle n'était pas isolée, mais qu'elle faisait partie d'une chaîne d'îlots située au-devant d'une terre haute. Cette terre, qui s'étendait sur un espace de deux cent cinquante milles dans une direction E.-N.-E. et O.-S.-O., reçut le nom de Graham, tandis que celui de Biscoë restait attaché à la chaîne des îles que ce navigateur avait découvertes. Ce pays n'offrait pas la moindre trace de plantes ou d'animaux. Biscoë, pour donner une sanction certaine à sa découverte, descendit, le 21 février, sur la grande terre, afin d'en prendre possession, et détermina, par 64° 45´ latitude sud et 66° 11´ longitude ouest de Paris, la position d'une haute montagne, à laquelle il donna le nom de mont William. «On se trouvait, dit le -Bulletin de la Société de géographie- de 1833, dans une baie profonde où l'eau était si paisible que, s'il y avait eu des phoques, on eût pu facilement en charger les deux navires, attendu qu'on eût pu, sans peine, approcher du bord des rochers pour leur donner la chasse. L'eau était aussi très profonde, puisque, à toucher presque le rivage, on n'eut point de fond avec vingt brasses de ligne. Le soleil était si chaud que la neige fondait sur tous les rochers situés au bord de l'eau, circonstance qui rendait encore plus extraordinaire l'absence complète des phoques.» De là, Biscoë gagna le Shetland du Sud, auquel la Terre de Graham pourrait se rattacher, puis il relâcha aux Malouines où le -Lively- se perdit, et il rentra enfin en Angleterre. Le capitaine Biscoë reçut, en récompense de ses fatigues et pour l'encourager dans ses efforts, les grands prix des Sociétés de géographie de Londres et de Paris. Des controverses très animées s'étaient produites, à la suite de ces voyages, sur l'existence d'un continent austral et la possibilité de naviguer au delà d'une première barrière de glaces, appuyée sur les îles déjà découvertes. Trois puissances résolurent à la même époque d'y envoyer une expédition. La France confia le commandement de la sienne à Dumont d'Urville, l'Angleterre à James Ross et les États-Unis au lieutenant Charles Wilkes. Aux nouveaux venus les honneurs. Ce dernier reçut le commandement d'une petite escadre composée du -Purpoise-, des deux sloops le -Vincennes- et le -Peacock-, des deux schooners -Sea-Gull- et -Flying-Fish-, et d'une gabare, le -Relief-. Cette dernière, qui emportait dans ses flancs un supplément de provisions, fut expédiée à Rio, tandis que les autres bâtiments, avant de s'arrêter sur cette rade, touchèrent à Madère et aux îles du cap Vert. Du 24 novembre 1838 au 6 janvier 1839, l'escadre demeura dans la baie de Rio-de-Janeiro, gagna ensuite le Rio-Negro où elle séjourna six jours, et n'arriva que le 19 février 1839 au port Orange, à la Terre de Feu. En cet endroit, l'expédition se divisa: le -Peacock- et le -Flying-Fish- furent envoyés vers le point où Cook avait doublé le soixantième degré de latitude; le -Relief- pénétra avec les naturalistes dans le détroit de Magellan par un des passages situés au sud-est de la Terre de Feu; le -Vincennes- restait au port Orange, tandis que le -Sea-Gull- et le -Purpoise- partaient, le 24 février, pour les mers australes. Wilkes reconnut la Terre de Palmer sur une longueur de trente milles jusqu'au point où elle tourne vers le S.-S.-E. qu'il nomma cap Hope; puis, il visita les Shetland et fit à leur géographie quelques heureuses rectifications. Les deux bâtiments, après trente-six jours passés dans ces régions inhospitalières, firent route au nord. Après divers incidents de navigation, aujourd'hui sans grand intérêt, ayant perdu le -Sea-Gull-, Wilkes relâcha au Callao, visita les Pomoutou, Taïti, les îles de la Société, des Navigateurs, et relâcha à Sydney, le 28 novembre. Le 29 décembre 1839, l'expédition reprenait encore une fois la mer et se dirigeait au sud. L'objectif était d'atteindre la plus haute latitude possible entre les 160e et 145e degrés à l'est du méridien de Greenwich, en allant de l'est à l'ouest. Les bâtiments avaient liberté de manœuvre, et rendez-vous était fixé en cas de séparation. Jusqu'au 22 janvier, on releva de nombreux indices de terre, et quelques officiers crurent même l'apercevoir; mais il ressort des dépositions de ceux-ci, au procès que Wilkes eut à soutenir à son retour, que, si quelque circonstance eût rejeté au nord le -Vincennes- avant le 22 janvier, l'expédition n'aurait eu aucune certitude de l'existence d'un continent austral. C'est à Sydney seulement que Wilkes, entendant dire que d'Urville avait découvert la terre le 19 janvier, prétendit l'avoir découverte le même jour. Ces faits sont établis dans un article très concluant, publié par l'hydrographe Daussy dans le -Bulletin de la Société de géographie-. On verra plus loin que, dès le 21 janvier, d'Urville avait débarqué sur cette nouvelle terre. La priorité de la découverte doit donc lui être réservée. Le -Peacock- et le -Flying-Fish-, ayant éprouvé des avaries ou n'ayant pu affronter l'état de la mer et les glaces flottantes, avaient fait route au nord dès le 24 janvier et le 5 février. Seuls, le -Vincennes- et le -Purpoise- avaient continué cette rude croisière jusque par 97° de longitude est, voyant la terre et s'en approchant de temps en temps, depuis dix milles jusqu'à trois quarts de mille, selon que la banquise le permettait. [Illustration: L'île est peuplée d'oiseaux. (Page 373.)] «Le 29 janvier, dit Wilkes dans son rapport à l'Institut national de Washington, nous entrâmes dans ce que j'ai nommé baie Piners, la seule place où nous ayons pu débarquer sur les rochers nus; mais nous fûmes repoussés par un de ces coups de vent soudains qui sont ordinaires dans ces mers. Nous sortîmes de cette baie en sondant par trente brasses. Le coup de vent dura trente-six heures, et après avoir échappé plusieurs fois de très près à nous briser contre les glaces, nous nous trouvâmes à soixante milles sous le vent de la baie. Comme il était alors probable que la terre que nous avions découverte était d'une grande étendue, je pensai qu'il était plus important de la suivre vers l'ouest que de retourner pour débarquer à la baie Piners, ne doutant pas d'ailleurs que nous ne trouvassions l'occasion de le faire sur quelque point plus accessible. Je fus cependant trompé dans cette attente, et la banquise nous empêcha constamment d'approcher de terre. Nous rencontrâmes sur la limite de la banquise de grandes masses de glace couvertes de vase, de roches et de pierres, dont nous pûmes prendre des échantillons aussi nombreux que si nous les avions détachés des rochers eux-mêmes. La terre couverte de neige fut aperçue distinctement en plusieurs endroits, et, entre ces points, les apparences étaient telles, qu'elles ne laissèrent que peu ou même aucun doute dans mon esprit, qu'il n'y eût là une ligne continue de côtes, qui méritât le nom que nous lui avons donné, de continent antarctique. Lorsque nous atteignîmes le 97e degré est, nous trouvâmes que la glace se dirigeait vers le nord; nous la suivîmes dans cette direction, et nous arrivâmes, à quelques milles près, au point où Cook avait été arrêté par la barrière de glace en 1773.» [Illustration: Il fallut se mouiller jusqu'à mi-corps. (Page 370.)] La baie Piners, où Wilkes débarqua, est située par 140° est (137° 40´ de Paris), c'est-à-dire au point même où d'Urville avait débarqué le 21 janvier. Le 30 janvier, le -Purpoise- avait aperçu les deux bâtiments de d'Urville, s'était approché d'eux, à portée de la voix; mais ceux-ci, faisant de la toile, avaient paru se refuser à toute communication. Wilkes regagna Sydney où il trouva le -Peacock- en réparation, se rendit avec ce bâtiment à la Nouvelle-Zélande, de là à Tonga-Tabou, puis aux Fidji, où furent massacrés par les naturels deux jeunes officiers de l'expédition. Les îles des Amis, des Navigateurs, les Sandwich, l'embouchure de la Colombia à la côte occidentale d'Amérique, les détroits de l'Amirauté et de Puget, l'île Vancouver, les îles des Larrons, Manille, les Soulou, Singapour, les îles de la Sonde, Sainte-Hélène, Rio-de-Janeiro, furent les nombreuses étapes de ce long voyage, qui se termina, le 9 juin 1842, à New-York, après une absence de trois ans et dix mois. Les résultats dans toutes les branches de la science étaient considérables, et, pour son début dans la carrière des voyages de circumnavigation, la jeune république des États-Unis venait de faire un coup de maître. Malgré tout l'intérêt que présente la précieuse relation de cette expédition, ainsi que les traités spéciaux qui l'accompagnent et que l'on doit à la plume des savants Dana, Gould, Pickering, Gray, Cassin et Brackenridge, nous sommes forcé de négliger tout ce qui s'est fait dans des contrées déjà connues. Le succès de cette grande publication fut considérable au delà de l'Atlantique, il est facile de le comprendre, dans un pays qui ne compte qu'un petit nombre d'explorateurs officiels. En même temps que Wilkes, au commencement de 1839, Balleny, capitaine de l'-Elisabeth-Scott-, apportait sa contribution à la reconnaissance des terres antarctiques. Parti de l'île Campbell, au sud de la Nouvelle-Zélande, il était parvenu, le 7 février, par 67° 7´ de latitude et 164° 25´ de longitude à l'ouest du méridien de Paris. Faisant alors route à l'ouest, deux jours plus tard, après avoir reconnu maint indice du voisinage de la terre, il avait découvert dans le sud-ouest une bande noire, qu'à six heures du soir on ne pouvait plus hésiter à prendre pour la terre. C'étaient trois îles assez considérables, dont la plus occidentale était la plus longue. Elles reçurent le nom de Balleny. Comme on peut le croire, le capitaine manœuvra pour atterrir, mais ces îles étaient défendues par une barrière de glace sans aucun passage. On dut donc se contenter de fixer par 66° 44´ et 162° 25´ de longitude la position de l'île centrale. Le 11 février, fut encore vue une terre haute et couverte de neige dans l'ouest-sud-ouest; le lendemain, on n'en était plus qu'à une dizaine de milles. On s'en approcha, puis un canot fut détaché. Une plage de trois ou quatre pieds de large au bas de falaises verticales et inaccessibles en défendait l'accès, et il fallut se mouiller jusqu'à mi-corps pour recueillir quelques échantillons de lave car cette terre est volcanique, et ses montagnes sont surmontées d'un panache de fumée. Encore une fois, le 2 mars, par 65° de latitude et 120° 24´ de longitude estimée, on aperçut, du pont de l'-Elisabeth-Scott-, une nouvelle apparence de terre. On mit en panne pour passer la nuit, et le lendemain, on tenta de se diriger vers le sud-ouest; mais il fut impossible de franchir la banquise attachée au rivage. Cette nouvelle terre reçut le nom de Sabrina. Balleny dut alors reprendre la route du nord, et c'est à ces indications incomplètes, mais sûres, que se bornent ses découvertes. En 1837, au moment où Wilkes partait pour l'expédition qui vient d'être racontée, le capitaine Dumont d'Urville proposa au ministre de la marine un nouveau plan de voyage autour du monde. Les services qu'il avait rendus de 1819 à 1821, durant une campagne hydrographique, de 1822 à 1825, sur la -Coquille- avec le capitaine Duperrey; enfin, de 1826 à 1829, sur l'-Astrolabe-, ses études et son expérience lui donnaient bien le droit de soumettre ses vues au gouvernement et de faire en sorte de compléter la masse de renseignements que lui-même ou d'autres navigateurs avaient recueillis sur des parages imparfaitement décrits, bien que très importants à connaître sous le rapport de l'hydrographie, du commerce et des sciences. Le ministre s'était empressé d'accepter les offres de Dumont d'Urville et mit tout en œuvre pour lui donner des collaborateurs éclairés en qui il pût avoir confiance. Les deux corvettes -l'Astrolabe- et la -Zélée-, munies de toutes les ressources dont les voyages successifs que la France venait d'entreprendre avaient fait reconnaître la nécessité, furent tenues à sa disposition. Parmi les officiers qui l'accompagnèrent, plusieurs devaient arriver au grade d'officier général: c'était Jacquinot, le commandant de la -Zélée-, Coupvent-Desbois, Du Bouzet, Tardy de Montravel et Périgot, dont les noms sont bien connus de tous ceux qui se sont occupés de l'histoire de la marine française. Les instructions que le commandant de l'expédition reçut du vice-amiral de Rosamel différaient de celles qui avaient été données à ses prédécesseurs, en ce sens qu'il lui était prescrit de s'enfoncer vers le pôle sud aussi loin que les glaces le lui permettraient. Il devait également compléter le grand travail qu'il avait exécuté, en 1827, sur les îles Viti, et, après une reconnaissance de l'archipel Salomon, suivie d'une relâche à la rivière des Cygnes en Australie et à la Nouvelle-Zélande, il devait visiter les îles Chatam et la partie des Carolines reconnue par Lütké, pour gagner ensuite Mindanao, Borneo, Batavia, d'où il reviendrait en France par le cap de Bonne-Espérance. Ces instructions se terminaient par des considérations d'un haut intérêt, qui témoignaient des vues élevées de l'administration. «Sa Majesté, disait l'amiral de Rosamel, n'a pas seulement eu en vue les progrès de l'hydrographie et des sciences naturelles; sa royale sollicitude pour les intérêts du commerce français et pour le développement des expéditions de nos armateurs, lui a fait envisager, sous un point de vue plus large, l'étendue de votre mission et les avantages qu'elle doit réaliser. Vous visiterez un grand nombre de points qu'il est très important d'étudier sous le rapport des ressources qu'ils peuvent offrir à nos navires baleiniers. Vous aurez à recueillir tous les renseignements propres à les guider dans leurs expéditions pour les rendre plus fructueuses. Vous relâcherez dans des ports où déjà notre commerce entretient des relations et où le passage d'un bâtiment de l'État peut produire une salutaire influence, dans d'autres où peut-être les produits de notre industrie trouveraient des débouchés ignorés jusqu'à ce jour, et sur lesquels vous pourrez, à votre retour, fournir de précieuses indications.» Dumont d'Urville reçut, avec les vœux et les encouragements personnels de Louis-Philippe, les marques d'intérêt les plus vives de l'Académie des Sciences morales et de la Société de géographie. Par malheur, il n'en fut pas de même de la part de l'Académie des Sciences, bien que, depuis plus de vingt années, le capitaine d'Urville n'eût cessé de travailler à l'accroissement des richesses du Muséum d'histoire naturelle. «Soit esprit de corps, soit préventions défavorables contre moi, écrit d'Urville, ils montrèrent peu d'empressement pour l'expédition qui se préparait, et les termes dans lesquels furent conçues leurs instructions furent pour le moins aussi froids qu'ils eussent pu les employer vis-à-vis d'une personne qui leur eût été complètement étrangère.» On doit regretter d'avoir vu, parmi les adversaires les plus acharnés de cette expédition, l'illustre Arago, ennemi déclaré des recherches polaires. Il n'en fut pas de même d'un certain nombre de savants étrangers, au premier rang desquels il convient de citer Humboldt et Krusenstern, qui adressèrent à d'Urville leurs félicitations sur sa nouvelle campagne et sur les services que les sciences en pouvaient attendre. Après de nombreux retards causés par l'armement de deux vaisseaux qui devaient transporter le prince de Joinville au Brésil, les deux corvettes l'-Astrolabe- et la -Zélée- purent enfin quitter Toulon le 7 septembre 1837. Le dernier jour du même mois, elles mouillaient sur la rade de Sainte-Croix de Ténériffe; cette relâche, d'Urville la substituait à celle du cap Vert, parce qu'il espérait pouvoir s'y procurer du vin, et aussi procéder à certaines observations d'intensité magnétique et de hauteur qu'on lui avait reproché de n'avoir pas exécutées en 1826, bien qu'on sût parfaitement qu'il n'était pas à cette époque en état de les faire. Malgré l'impatience que témoignaient les jeunes officiers d'aller prendre leurs ébats à terre, ils durent se soumettre à une quarantaine de quatre jours, récemment établie sur le bruit de quelques cas de peste survenus au lazaret de Marseille. Sans s'arrêter sur les détails de l'ascension de MM. Du Bouzet, Coupvent et Dumoulin au sommet du pic, il suffira de citer ces quelques phrases enthousiastes de Coupvent-Desbois: «Arrivés au pied du piton, dit cet officier, nous gravissons, durant une dernière heure, des cendres et des débris de pierres, et nous touchons enfin au but désiré, le point le plus élevé de ce monstrueux volcan. Le cratère fumant se présente à nos yeux comme une demi-sphère creuse, soufreuse, couverte de débris de ponces et de pierres, large d'environ 400 mètres et profonde de 100. Le thermomètre qui est, à l'ombre, de 5 degrés à dix heures du matin, s'est brisé, placé sur le sol, dans un endroit qui laissait échapper des vapeurs sulfureuses. Il y a sur les bords et dans le cratère une foule de fumerolles qui distillent le soufre natif qui forme la base du sommet. La vitesse des vapeurs est assez grande pour faire entendre des détonations. La chaleur du sol est telle qu'en certains endroits il est impossible d'y poser les pieds pendant quelques instants. Maintenant, jetez vos regards autour de vous, voyez ces trois montagnes entassées les unes sur les autres, n'est-ce pas une œuvre des géants pour escalader le ciel? Considérez ces immenses coulées de laves qui divergent d'un point unique et forment la croûte que, peu de siècles auparavant, vous n'eussiez point foulée impunément. Voyez au loin cet archipel des Canaries, jeté çà et là sur la mer qui brise sur les côtes de l'île dont vous êtes le sommet, vous pygmées!... Voyez comme Dieu doit voir, et soyez payés de vos fatigues, voyageurs que l'admiration des grands spectacles de la nature a conduits à 3,704 mètres au-dessus du niveau de la mer!» Il faut ajouter à ces observations que les explorateurs constatèrent au sommet du pic l'éclat plus vif des étoiles, la facilité du son à se propager, enfin l'engourdissement des extrémités du corps et des maux de tête assez prononcés, symptômes bien connus de ce qu'on appelle «le mal des montagnes». Pendant qu'une partie de l'état-major se livrait à cette promenade scientifique, plusieurs officiers parcouraient la ville, où l'on ne remarque qu'une promenade publique bien exiguë, appelée l'Alameda, et l'église des Franciscains. Les environs sont assez intéressants, soit par les curieux aqueducs qui amènent l'eau à la ville, soit par la forêt de Mercédès, qui mériterait plutôt, d'après d'Urville, le nom de bois taillis, car on n'y voit plus que des arbustes et des fougères. La population parut joviale mais adonnée à une excessive paresse, frugale mais livrée à la plus abominable saleté, enfin d'une licence de mœurs sans nom. Le 12 octobre, les deux bâtiments reprirent la mer, se disposant à gagner au plus tôt les régions polaires. Un sentiment d'humanité détermina d'Urville à relâcher à Rio. L'état d'un élève, embarqué malade de la poitrine, allait tous les jours empirant, le séjour dans les glaces aurait vraisemblablement avancé sa fin; c'est ce qui détermina le commandant à changer son itinéraire. Les deux bâtiments mouillèrent sur la rade de Rio et non pas dans la baie, le 13 novembre, mais ils n'y séjournèrent qu'une journée, c'est-à-dire juste le temps de mettre à terre le jeune Duparc et de faire provision de quelques vivres frais, puis ils reprirent leur route au sud. Depuis longtemps, d'Urville désirait explorer le détroit de Magellan, non pas seulement au point de vue hydrographique, car les relèvements si consciencieux du capitaine anglais King--commencés en 1826, ils ne furent terminés qu'en 1834 par Fitz-Roy--laissaient bien peu de chose à faire; mais sous le rapport de l'histoire naturelle, quelle riche moisson d'observations nouvelles n'y avait-il pas à récolter? N'était-il pas intéressant au plus haut degré de vérifier ces dangers à chaque instant renaissants, ces sautes de vents et tous ces périls signalés par les anciens navigateurs? Et même, ces fameux Patagons, objets de tant de fables et de controverses, ne serait-on pas satisfait de recueillir sur eux des documents précis et circonstanciés? D'ailleurs, une autre raison militait en faveur de la relâche au port Famine que d'Urville voulait substituer à celle de la Terre des États. En relisant les relations des explorateurs qui s'étaient enfoncés dans l'Océan austral, le commandant s'était persuadé que le meilleur moment, pour aborder avec succès ces régions, était la fin de janvier et le mois de février. Alors seulement les effets du dégel sont complets, et l'on ne court pas le risque d'exposer les équipages à des fatigues et à des dangers inutiles dans une croisière intempestive. Dès que sa résolution fut arrêtée, d'Urville communiqua ses nouvelles intentions au capitaine Jacquinot et fit aussitôt voile pour le canal. Le 12 décembre, les deux corvettes étaient en vue du cap des Vierges, et Dumoulin, secondé par les jeunes officiers, commençait sous voile la belle série de ses travaux hydrographiques. Dans la navigation épineuse du détroit, d'Urville déploya autant d'audace que de sang-froid, d'habileté que de présence d'esprit,--ce sont les termes mêmes employés à son égard,--et fit complètement revenir sur son compte bon nombre de ses matelots, qui, en le voyant marcher pesamment à Toulon et souffrant de la goutte, s'étaient écriés naïvement: «Oh! ce bonhomme-là ne nous mènera pas bien loin!» Mais, lorsqu'on sortit du détroit, grâce à la vigilance continuelle du commandant, les esprits étaient si bien changés qu'on répétait: «Ce diable d'homme est enragé! Il nous a fait raser les roches, les écueils et la terre, comme s'il n'avait jamais fait d'autre navigation dans sa vie!... Et nous qui le croyions mort dans le dos!» Ici, il convient de dire quelques mots de la relâche au port Famine. Le débarquement y est facile; on y trouve une belle source et du bois en abondance; les rochers fournissent une récolte abondante de moules, de patelles, de buccins, et la terre produit du céleri et une sorte de salade semblable au pissenlit. Une autre ressource très abondante de cette baie, c'est la pêche; pendant tout le temps de la relâche, la seine, le trémail et la ligne procurèrent des éperlans, des mulets, des loches, des gobies, en assez grande abondance pour nourrir les équipages. «Comme j'allais me rembarquer, dit d'Urville, mon patron me remit un petit baril qu'on avait trouvé suspendu à un arbre de la plage, tandis qu'on avait lu sur un poteau voisin l'inscription -Post-Office-. Ayant reconnu qu'il contenait des papiers, je le transportai à bord et pris connaissance des diverses pièces qu'il renfermait. C'étaient des notes des capitaines qui avaient passé par le détroit, sur l'époque de leur passage, les circonstances de leur traversée, quelques avis à leurs successeurs et des lettres pour l'Europe et les États-Unis. Il paraît que la première idée de ce bureau de poste en plein vent fut due au capitaine américain Cunningham, qui se servit tout simplement d'une bouteille suspendue à un arbre, en avril 1833; son compatriote Water-House y ajouta, en 1835, l'utile complément du poteau, avec l'inscription. Enfin le capitaine anglais Carrick, commandant le schooner -Mary-Ann-, de Liverpool, passa par le détroit en mars 1837, allant à San-Blas de Californie; il y passa encore à son retour, le 29 novembre 1837, c'est-à-dire seize jours avant nous, et c'est lui qui avait substitué le baril à la bouteille, avec invitation à ses successeurs d'en faire usage pour les lettres qu'ils voudraient faire parvenir à leurs diverses destinations. Je me propose d'ajouter encore à cette mesure vraiment utile et ingénieuse dans sa simplicité, en créant un vrai bureau de poste au sommet de la presqu'île; car son inscription, par la dimension de ses caractères, sera telle, qu'elle forcera l'attention des navigateurs qui ne voudraient pas mouiller à Port-Famine, et la curiosité les portera à envoyer un canot visiter la boîte qui sera appliquée au poteau. Selon toute apparence, nous serons les premiers à en recueillir les fruits, et nos familles seront agréablement surprises de recevoir de nos nouvelles de cette terre sauvage et solitaire au moment même où nous allons nous lancer vers les glaces polaires.» [Illustration: Relâche au port Famine. (Page 375.)] A marée basse, l'embouchure de la rivière Sedger, qui se jette dans la baie Famine, est obstruée par des bancs de sable; à trois cents mètres plus loin, la plaine se transforme en un immense marécage d'où émergent d'énormes troncs d'arbres, ossements gigantesques, blanchis sous l'action du temps, transportés en cet endroit par les pluies extraordinaires, qui grossissent le cours de la rivière. [Illustration: Vue de la Terre Adélie. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)] Une belle forêt sert de lisière à celle-ci, et des arbustes, armés d'aiguillons, en défendent l'accès. Les essences les plus communes sont le hêtre, au tronc haut de vingt à trente mètres sur près d'un mètre de diamètre, l'écorce de Winter, qui a longtemps remplacé la cannelle, et une sorte d'épine-vinette. Les plus gros hêtres que d'Urville ait rencontrés mesuraient cinq mètres de circonférence et pouvaient avoir cinquante mètres de haut. Par malheur, on ne trouve sur ce littoral ni mammifères, ni reptiles, ni coquilles terrestres ou fluviatiles; une ou deux sortes d'oiseaux, voilà seulement, avec des lichens et des mousses, ce que le naturaliste y peut seulement recueillir. Plusieurs officiers remontèrent le Sedger dans une yole, jusqu'à ce que le peu de profondeur de l'eau les arrêtât. Ils étaient alors à sept milles et demi de l'embouchure, et ils constatèrent que cette rivière pouvait avoir, à l'endroit où elle tombe dans la mer, trente ou quarante mètres de large. «Il serait difficile, dit M. de Montravel, d'imaginer un tableau plus pittoresque que celui que chaque coude dévoilait à nos yeux. Partout, c'était ce désordre admirable qu'on ne saurait imiter, un amas confus d'arbres, de branches brisées, de troncs couverts de mousses qui se croisaient en tous sens.» En résumé, la station au port Famine avait été des plus heureuses; le bois et l'eau furent faits très facilement; on procéda à une foule de réparations ou d'installations nouvelles, à des observations d'angles horaires, de physique, de météorologie, de marée, d'hydrographie; enfin on recueillit de nombreux objets d'histoire naturelle, qui offraient d'autant plus d'intérêt que les divers musées de France ne possédaient absolument rien de ces régions inexplorées. «Un petit nombre de plantes recueillies par Commerson et conservées dans l'herbier de M. de Jussieu, dit la relation, représentaient tout ce qu'on en savait.» Le 28 décembre 1837, l'ancre fut levée sans qu'on eût pu apercevoir un seul de ces Patagons, dont la rencontre excitait à un si haut degré la curiosité des officiers et de l'équipage. Les hasards de la navigation forcèrent les deux corvettes à mouiller un peu plus loin, au port Galant, dont les rives, bordées de beaux arbres, sont coupées de torrents qui forment, à peu de distance, de magnifiques cascades de quinze à vingt mètres de hauteur. Cette relâche ne fut pas perdue, car on recueillit un grand nombre de plantes nouvelles, et on releva le port et les baies voisines. Mais le commandant, trouvant la saison trop avancée, renonça à sortir du détroit par l'ouest, et résolut de revenir sur ses pas, afin d'avoir une entrevue avec les Patagons, avant de gagner les régions arctiques. La baie Saint-Nicolas, que Bougainville avait appelée baie des Français, offrit un spectacle infiniment plus gracieux que le port Galant, où les équipages passèrent le premier janvier 1838. Les travaux hydrographiques habituels y furent menés à bonne fin par les officiers sous la direction de Dumoulin. Un canot fut expédié au cap Remarquable, où Bougainville disait avoir vu des coquilles fossiles; ce n'étaient que de petits galets empâtés dans une gangue calcaire, formant une couche très épaisse depuis le niveau de la mer jusqu'à une hauteur de cinquante mètres environ. D'intéressantes observations furent faites également avec le thermométrographe à deux cent quatre-vingt-dix brasses, sans trouver le fond à moins de deux milles de terre. Si à la surface la température était de neuf degrés, elle en accusait deux à cette profondeur, et comme vraisemblablement les courants n'introduisent pas aussi bas les eaux des deux océans, on serait fondé à croire que c'est la température propre à cette profondeur. Puis, les bâtiments rallièrent la Terre de Feu où Dumoulin reprit le cours de ses relèvements. Basse, découverte, semée de rochers qui servirent de jalons, elle n'offre en cet endroit que fort peu , ' 1 ; , 2 , , 3 , . 4 5 , ' 6 7 ' , , , , 8 . 9 10 , ' - - , ' , 11 . 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