Deux bâtiments étaient placés sous les ordres de M. de Bougainville.
L'un, la -Thétis-, était une frégate toute neuve, portant
quarante-quatre canons et trois cents matelots;--aucun bâtiment
français de cette force, sauf la -Boudeuse-, n'avait encore accompli
le tour du monde;--l'autre était la corvette rasée l'-Espérance-, ayant
vingt caronades sur le pont et cent vingt hommes d'équipage.
Le premier de ces bâtiments était sous les ordres directs du baron de
Bougainville, et son état-major se composait d'officiers de choix,
parmi lesquels on remarque les noms de Longueville, Lapierre et Baudin,
qui devinrent capitaine de vaisseau, vice-amiral et contre-amiral.
L'-Espérance- était commandée par le capitaine de frégate de Nourquer
du Camper, qui, comme second de la frégate la -Cléopâtre-, avait déjà
exploré une grande partie du parcours de la nouvelle expédition. Elle
comptait, parmi ses officiers, Turpin, futur contre-amiral, député
et aide de camp de Louis-Philippe, Eugène Penaud, plus tard officier
général, et Médéric Malavois, qui devait être gouverneur du Sénégal.
Pas un de ces savants spéciaux, que l'on avait vus répartis avec
tant de prodigalité sur le -Naturaliste- ou sur tel autre bâtiment
circumnavigateur, n'était embarqué sur les navires du baron de
Bougainville, et ce fut pour celui-ci, durant toute la campagne, un
regret d'autant plus vif que les officiers de santé, retenus par
les soins à donner à un nombreux équipage, ne pouvaient s'absenter
longtemps du bord pendant les relâches.
Le journal du voyage de M. de Bougainville s'ouvre par cette remarque
judicieuse:
«C'était, il n'y a pas encore bien des années, une entreprise
hasardeuse qu'un voyage autour du monde, et moins d'un demi-siècle
s'est écoulé depuis l'époque à laquelle une expédition de cette
nature suffisait pour répandre une certaine illustration sur l'homme
qui la dirigeait... C'était alors le bon temps, l'âge d'or du
circumnavigateur, et les dangers et les privations contre lesquels il
avait à lutter étaient payés au centuple, lorsque, riche de précieuses
découvertes, il saluait au retour les rivages de la patrie.... Il n'en
est plus ainsi; le prestige a disparu; on fait à présent le tour de la
terre comme on faisait son tour de France!....»
Que dirait donc aujourd'hui le baron Yves-Hyacinthe Potentien de
Bougainville, le fils du vice-amiral, sénateur et membre de l'Institut,
maintenant que nous possédons ces admirables navires à vapeur si
perfectionnés, et ces cartes si exactes qui semblent faire un jeu des
lointaines navigations!
Le 2 mars 1824, la -Thétis- quittait seule la rade de Brest; elle
devait retrouver à Bourbon sa conserve l'-Espérance-, qui, partie
depuis quelque temps, avait fait voile pour Rio-de-Janeiro. Une
courte relâche à Ténériffe, où la -Thétis- ne put acheter que du
vin de mauvaise qualité et fort peu des rafraîchissements dont elle
avait besoin, la vue, à distance, des îles du cap Vert et du cap de
Bonne-Espérance, la recherche de l'île fabuleuse de Saxembourg et de
quelques vigies non moins fantastiques, furent les seuls événements de
la traversée jusqu'à l'île Bourbon, où l'-Espérance- avait devancé sa
conserve.
[Illustration: Idoles indiennes près de Pondichéry.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Bourbon était à cette époque un point si connu des navigateurs, qu'il
n'y avait pas grand'chose à en dire, quand on avait parlé de ses deux
rades foraines de Saint-Denis et de Saint-Paul.
[Illustration: Indiens de Pondichéry. (Page 306.)]
Saint-Denis, la capitale, située au nord de Bourbon et à l'extrémité
d'un plateau incliné, n'était, à proprement parler, qu'un gros bourg,
sans enceinte ni murailles, dont chaque maison était entourée d'un
jardin. Pas de monuments publics à citer, si ce n'est le palais du
gouverneur, situé dans une position qui domine toute la rade, le
jardin botanique et le jardin de naturalisation, qui date de 1817. Le
premier, placé au centre de la ville, renfermait de belles promenades,
par malheur peu fréquentées, et était admirablement entretenu.
L'eucalyptus, le géant des forêts australiennes, le phormium tenax, ce
chanvre néo-zélandais, le casuarina, ce pin de Madagascar, le baobab au
tronc d'une grosseur prodigieuse, le carambollier, le sapotillier, la
vanille, faisaient l'ornement de ce jardin, qu'arrosaient des canaux
d'eau vive. Le second, sur la croupe d'un coteau, formé de terrasses
échelonnées, sur lesquelles des ruisseaux portaient la vie et la
fécondité, était consacré à l'acclimatation des arbres et des plantes
des contrées européennes. Les pommiers, les pêchers, les abricotiers,
les cerisiers et les poiriers, ayant parfaitement réussi, avaient déjà
fourni à la colonie des plants précieux. On cultivait aussi, dans ce
jardin, la vigne, l'arbuste à thé et nombre d'essences étrangères,
parmi lesquelles Bougainville se plaît à citer le «laurea argentea», à
la feuille brillante.
Le 9 juin, les deux bâtiments quittèrent la rade de Saint-Denis. Après
avoir doublé les bancs de la Fortune et de Saya de Malha, passé au
large des Séchelles, puis entre les attolls sud des Maldives, îles à
fleur d'eau couvertes d'arbres touffus que couronnent des bouquets de
cocotiers, ils reconnurent l'île de Ceylan et la côte de Coromandel, et
jetèrent l'ancre devant Pondichéry.
Cette partie de l'Inde est loin de répondre à l'idée enchanteresse
que les Européens ont pu s'en former d'après les descriptions
dithyrambiques des écrivains qui ont célébré ses merveilles.
Peu considérable est le nombre des édifices et des monuments à
Pondichéry, et, lorsqu'on a visité les pagodes,--ce qu'il y a de
plus curieux,--et les «chaudières», dont l'utilité est l'unique
recommandation, on n'a plus à s'intéresser qu'à la nouveauté des scènes
qui se renouvellent à chaque pas dans cette ville séparée en deux
quartiers bien distincts. A l'un, la ville «blanche», aux édifices
coquets, mais si triste et si solitaire, ne doit-on pas préférer
l'autre, la ville «noire», avec ses bazars, ses jongleurs, ses pagodes
massives et les danses attrayantes de ses bayadères?
«La population indienne, à la côte de Coromandel, dit la relation, se
divise en deux classes: la -main droite- et la -main gauche-. Cette
division tire son origine du gouvernement d'un nabab sous lequel le
peuple se révolta: tous ceux qui restèrent fidèles au prince furent
distingués sous la qualification de main droite, et les autres sous
celle de main gauche. Ces deux grandes tribus, qui partagent presque en
égale portion toute la population, sont constamment en état d'hostilité
pour ce qui tient aux rangs et aux prérogatives que les amis du prince
avaient obtenus. Ceux-ci sont cependant restés en possession des
emplois qui tiennent au gouvernement, tandis que les autres s'occupent
de commerce et de métiers. Mais, pour maintenir entre eux la paix,
il a fallu défendre leurs anciennes processions et cérémonies... La
-main droite- et la -main gauche- se subdivisent en dix-huit castes ou
métiers, pétries de prétentions et de préjugés que la fréquentation des
Européens depuis des siècles n'a pas diminués. De là des sentiments de
rivalité et de mépris qui seraient la source de guerres sanglantes,
si les Hindous n'avaient horreur du sang et si leur caractère ne les
éloignait de tous les partis violents. Cette douceur de mœurs et ce
principe toujours actif de dissension servent à expliquer le phénomène
politique de plus de cinquante millions d'hommes subissant le joug de
vingt-cinq à trente mille étrangers.»
La -Thétis- et l'-Espérance- quittèrent, le 30 juillet, la rade de
Pondichéry, traversèrent le golfe du Bengale, reconnurent les Nicobar
et Poulo-Penang, port franc où se voyaient à la fois trois cents
navires. Puis, elles embouquèrent le détroit de Malacca et s'arrêtèrent
dans ce port hollandais, du 24 au 26 juillet, pour réparer quelques
avaries survenues à l'-Espérance-, de manière qu'elle pût tenir la mer
jusqu'à Manille. Les rapports avec le résident et les habitants furent
d'autant meilleurs qu'ils se trouvèrent scellés par des repas donnés
à terre et sur la -Thétis- en l'honneur des rois de France et des
Pays-Bas.
Au reste, les Hollandais s'attendaient à céder bientôt cet
établissement aux Anglais, comme cela se fit en effet quelque temps
après. Et cependant, au point de vue de la fertilité du sol, de
l'agrément de la situation, de la facilité de se procurer les objets de
première nécessité, Malacca l'emportait de beaucoup sur ses rivales.
Bougainville quitta cette rade le 26 août, et fut contrarié par des
vents debout, des calmes et des orages pendant le reste de la traversée
du détroit. C'étaient les parages le plus particulièrement fréquentés
par les pirates malais. Aussi, bien que la division fût de force à ne
redouter aucun ennemi, le commandant fit placer des factionnaires et
prit les précautions nécessaires pour éviter toute surprise. Il n'était
pas rare de voir quelques-uns de ces pros montés par cent hommes
d'équipage, et plus d'un navire marchand avait été récemment la proie
de ces incorrigés et incorrigibles forbans.
Mais la division n'aperçut rien de suspect et continua sa route jusqu'à
Singapour.
C'était un singulier mélange de races que la population de cette
ville. On y rencontrait l'Européen, adonné aux principales branches
du commerce; des marchands, Arméniens et Arabes; des Chinois, les uns
cultivateurs, les autres exerçant différents métiers qui fournissent
aux besoins de la population. Pour les Malais, déplacés au milieu de
cette civilisation naissante, ou ils vivaient dans la domesticité,
ou ils s'endormaient dans leur indolence et leur misère. Quant
aux Hindous, chassés et bannis de leur patrie pour crimes, ils ne
pratiquaient que ces métiers inavouables qui empêchent de mourir de
faim la lie de toutes les grandes villes.
C'était en 1819 seulement que les Anglais avaient acheté du sultan
malais de Djohor le droit de s'établir dans la ville de Singapour. La
petite bourgade où ils s'établirent ne comptait à ce moment que cent
cinquante habitants; mais, grâce à sir Stamford Raffles, une ville
n'avait pas tardé à s'élever sur l'emplacement des modestes cabanes des
habitants; par une sage mesure administrative, tout droit de douane
avait été supprimé, et ce que la nouvelle cité devait à la nature,
c'est-à-dire un port vaste et sûr, avait été habilement complété par la
main de l'homme.
La garnison ne comptait que trois cents cipayes et trente canonniers;
les fortifications n'existaient pas encore, et le matériel d'artillerie
comprenait seulement une batterie de vingt canons et autant de pièces
de campagne en bronze.
A vrai dire, Singapour n'était qu'un entrepôt de commerce. De Madras
lui venaient les toiles de coton; de Calcutta, l'opium; de Sumatra,
le poivre; de Java, l'arack et les épiceries; de Manille, le sucre et
l'arack, et toutes ces marchandises étaient ensuite envoyées en Europe,
en Chine, à Siam, etc.
D'édifices publics, nulle trace. Il n'y avait ni magasins publics, ni
bassins de carénage, ni chantiers de construction, ni casernes; mais on
remarquait une petite église à l'usage des indigènes convertis.
Le 2 septembre, la division reprit sa route et atteignit sans incident
le port de Cavite. Le commandant de l'-Espérance-, M. Du Camper, qu'un
séjour de plusieurs années à Luçon avait mis en relations avec les
principaux habitants, reçut l'ordre de gagner Manille, où il devait
prévenir le gouverneur général des Philippines de l'arrivée des
frégates, des motifs de leur relâche, puis sonder ses dispositions et
pressentir l'accueil qui serait fait aux Français.
L'intervention récente de ceux-ci en Espagne les plaçait, en effet,
dans une situation assez délicate vis-à-vis du gouverneur, don
Juan-Antonio Martinez, nommé à ce poste par le gouvernement des Cortès
que ceux-ci venaient de renverser. Les appréhensions du commandant
ne se trouvèrent pas confirmées, et il trouva auprès des autorités
espagnoles, avec le concours le plus empressé, la bonne volonté la plus
active.
La baie de Cavite, où les bâtiments avaient jeté l'ancre, s'encombrait
tous les jours par les vases. C'était, pourtant, le principal port des
Philippines. Les Espagnols y possédaient un arsenal fort bien muni,
dans lequel travaillaient des Indiens des environs, ouvriers adroits et
intelligents, mais paresseux à l'excès.
Tandis qu'on procédait au doublage de la -Thétis- et aux travaux
importants que nécessitait l'état de l'-Espérance-, les commis et les
officiers surveillaient à Manille la confection des vivres et des
cordages. Ces derniers, faits en «abaca», fibres d'un bananier qu'on
appelle vulgairement «chanvre de Manille», bien que cités pour leur
grande élasticité, ne firent pas un bon usage à bord des bâtiments.
Le temps de la relâche fut douloureusement troublé par des
tremblements de terre et des typhons qui sont périodiques à Manille.
Le 24 octobre, le tremblement de terre fut si violent, que le
gouverneur, les troupes et une partie des habitants durent abandonner
la ville à la hâte. Le dommage fut estimé à trois millions de francs;
quantité de maisons s'écroulèrent, huit personnes furent ensevelies
sous les ruines et un grand nombre furent blessées.
A peine la population commençait-elle à se rassurer, qu'un épouvantable
typhon vint mettre le comble à la calamité publique. Il ne dura qu'une
partie de la nuit du 31 octobre, et le lendemain, lorsque le soleil se
leva, on aurait pu croire n'avoir fait qu'un mauvais rêve, si la vue
des campagnes ravagées, l'aspect lamentable de la rade avec six navires
à la côte et les autres presque entièrement désemparés, n'eussent
témoigné de la réalité du phénomène. Tout autour de la ville, le pays
était dévasté, les récoltes perdues, les arbres, même les plus gros,
violemment arrachés, les villages détruits. C'était un spectacle
navrant!
L'-Espérance- avait son grand mât et le mât d'artimon rasés à quelques
pieds au-dessus du pont, ses bastingages emportés. La -Thétis-, plus
heureuse, était sortie presque sauve de cette épouvantable tempête. La
paresse des ouvriers, le grand nombre de fêtes qu'ils chôment, eurent
bientôt décidé Bougainville à se séparer momentanément de sa conserve,
et, le 12 décembre, il faisait mettre à la voile pour la Cochinchine.
Mais, avant de suivre les Français aux bords peu fréquentés de ce pays,
il convient de parcourir avec eux Manille et ses environs.
La baie de Manille est sans contredit l'une des plus vastes et des plus
belles du monde; des flottes nombreuses y pourraient trouver place; ses
deux passes n'étaient pas encore défendues, ce qui avait permis, en
1798, à deux frégates anglaises de pénétrer dans le port et d'enlever
plusieurs bâtiments sous le canon même de la ville.
L'horizon est fermé par une barrière de montagnes, qui finit au sud par
le Taal, volcan presque éteint aujourd'hui, mais dont les éruptions
ont causé plusieurs fois des malheurs effroyables. Dans la plaine, au
milieu des champs de riz, des hameaux ou des maisons isolées animent le
paysage.
En face de l'entrée de la baie s'élève la ville, qui compte cent
soixante mille habitants, avec son phare et ses longs faubourgs. Elle
est arrosée par le Passig, rivière sortie du lac de Bay, et cette
situation exceptionnelle lui assure des avantages que plus d'une
capitale envierait.
La garnison, sans y comprendre la milice, se composait à cette époque
de deux mille deux cents hommes de troupes. A côté de la marine
militaire, toujours représentée par quelque bâtiment en station,
était organisée une marine propre à la colonie, qui avait reçu le nom
de «sutil», soit à cause de la petitesse des bâtiments employés, soit
à cause de leur rapidité. Cette marine, dont tous les grades sont à
la nomination du gouverneur général, se composait de goëlettes et de
chaloupes canonnières, destinées à protéger les côtes et les bâtiments
de commerce contre les pirates des îles Soulou. On ne peut pas dire
que cette organisation, qui coûte beaucoup, ait produit de grands
résultats. Bougainville en donne un singulier exemple: les Soulouans
ayant, en 1828, enlevé sur les côtes de Luçon trois mille habitants,
une expédition dirigée contre eux avait coûté cent quarante mille
piastres pour leur tuer six hommes!
Une assez grande fermentation régnait aux Philippines à l'époque
du séjour de la -Thétis- et de l'-Espérance-, et le contre-coup
des événements qui avaient ensanglanté la métropole s'y faisait
douloureusement sentir. En 1820, le 20 décembre, massacre des blancs
par les Indiens, en 1824, révolte d'un régiment et assassinat d'un
ancien gouverneur, M. de Folgueras, tels avaient été les premières
secousses qui avaient ébranlé la domination espagnole. Les métis,
qui formaient, avec les Tagals, la classe la plus riche et la plus
industrieuse en même temps que la véritable population indigène,
donnaient à cette époque des craintes légitimes à l'autorité, car on
savait qu'ils voulaient l'expulsion de tout ce qui n'avait pas pris
naissance aux Philippines. C'étaient eux qui commandaient les régiments
indigènes, c'étaient eux qui possédaient la plupart des cures; on voit
qu'ils jouissaient d'une influence considérable, et l'on pouvait se
demander si l'on n'était pas à la veille d'une de ces révolutions qui
ont privé l'Espagne de ses plus belles colonies.
La navigation de la -Thétis- jusqu'à Macao fut contrariée par des
grains, des rafales, des averses et un froid qui furent d'autant
plus sensibles que, pendant plusieurs mois, les navigateurs avaient
éprouvé une température de vingt-sept degrés. A peine l'ancre fut-elle
tombée dans la rivière de Canton, qu'un grand nombre de bateaux du
pays vinrent entourer la frégate, offrant en vente des légumes, des
poissons, des oranges et une foule de bagatelles, autrefois si rares,
aujourd'hui plus communes, mais toujours coûteuses.
«La ville de Macao, encaissée entre des collines arides, dit la
relation, se laisse apercevoir de loin par la blancheur éclatante de
ses édifices. Son exposition fait face au levant, et les maisons qui
bordent la plage, élégamment construites et bien alignées, dessinent
les contours du rivage. C'est le beau quartier de la ville, celui
que les étrangers habitent; au delà, le terrain s'élève brusquement;
d'autres façades, celles de plusieurs couvents, que leur masse et leur
architecture font remarquer, se montrent au second plan, et l'ensemble
est couronné par les murailles crénelées des forts sur lesquels
flottait le pavillon blanc aux armes de Portugal. Aux extrémités nord
et sud de la ville, les batteries descendent par trois étages jusqu'à
la mer, et, près de la première, un peu en dedans, se trouve placée une
église dont le portique et les décorations extérieures sont de l'effet
le plus gracieux. Plusieurs sampangs, des jonques et des bateaux de
pêche, mouillés près de terre, animent ce tableau, dont le cadre
paraîtrait moins sombre, si la végétation déployait quelque peu de ses
richesses sur les hauteurs qui environnent la ville.»
Par sa position d'intermédiaire du commerce entre la Chine et le monde
entier, Macao, un des débris de la fortune coloniale du Portugal, avait
longtemps joui d'une prospérité brillante. En 1825, il n'en était plus
ainsi, et cette ville ne se soutenait plus guère que par la contrebande
de l'opium.
La relâche de la -Thétis- à Macao n'avait pour but que d'y déposer des
missionnaires et d'y montrer le pavillon français. Aussi Bougainville
quitta-t-il cette ville dès le 8 janvier 1825.
Aucun événement digne de remarque ne vint donner de l'intérêt à la
navigation jusqu'à la baie de Tourane. Mais en y arrivant, Bougainville
apprit que l'agent français, M. Chaigneau, avait quitté Hué pour
Saïgon, avec l'intention d'y fréter une barque à destination de
Singapour. Le commandant ne savait plus à qui s'adresser, et, privé de
la seule personne qui pût faire réussir ses projets, il en augura tout
de suite le plus triste succès. Il envoya cependant aussitôt à Hué une
lettre exposant l'objet de sa mission, et dans laquelle il demandait
à se rendre en personne, accompagné de quelques officiers, dans cette
capitale.
Le temps qui s'écoula jusqu'à la réception de la réponse fut mis à
profit par les Français, qui visitèrent en détail la baie et ses
environs, ainsi que les fameux rochers de marbre, objets de la
curiosité de tous les voyageurs.
Certains auteurs, et notamment Horsburgh, appellent la baie de Tourane
l'une des plus belles et des plus vastes de l'univers. Telle n'est pas
l'opinion de Bougainville, qui n'en considère comme sûre qu'une très
petite partie. Le village de Tourane est situé sur le bord de la mer, à
l'entrée du canal de Fay-Foë, sur la rive droite duquel s'élève un fort
bâti par des ingénieurs français, avec glacis, bastions et fossé sec.
Les Français, considérés comme d'anciens alliés, étaient toujours
accueillis avec bienveillance et sans défiance. Il n'en était pas de
même, paraît-il, des Anglais, à qui l'on ne permettait pas de descendre
à terre, tandis que les marins de la -Thétis- obtinrent aussitôt droit
de pêche et de chasse, liberté entière d'aller et de venir, et toute
facilité pour faire des vivres frais.
[Illustration: Rivière San Matheo, îles Luçon.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Grâce à la latitude qui leur était laissée, les officiers purent donc
parcourir le pays et faire des observations intéressantes. L'un d'eux,
M. de la Touanne, trace le portrait suivant des indigènes:
«Leur taille est plutôt au-dessous qu'au-dessus de la moyenne, et, à
cet égard, ils sont, à peu près, ce que sont les Chinois de Macao. Leur
peau est d'un brun jaunâtre, leur masque est plat et arrondi. Leur
physionomie sans expression et leurs yeux mornes ne sont cependant pas
bridés comme ceux des Chinois. Ils ont le nez épaté, la bouche grande,
et leurs lèvres sont renflées d'une manière d'autant plus désagréable,
qu'avec l'habitude qu'ils ont tous, hommes et femmes, de mâcher l'arec
mêlé à du bétel et de la chaux, elles sont constamment souillées et
noircies. Les femmes, presque aussi grandes que les hommes, n'ont pas
un extérieur plus agréable, et la malpropreté repoussante commune aux
deux sexes achève de les priver de toute espèce d'attrait.»
[Illustration: Femmes de la baie de Tourane. (Page 313.)]
Ce qui frappe le plus, c'est la misère de ces habitants comparée à la
fertilité des campagnes, et ce contraste choquant dévoile l'égoïsme
et l'incurie du gouvernement non moins que l'insatiable avidité des
mandarins.
Si les plaines portent du maïs, des patates douces, du manioc, du
tabac et du riz, dont la belle apparence accuse les soins qui leur
sont donnés, la mer nourrit quantité de poissons exquis, et les
forêts recèlent nombre d'oiseaux, des tigres et des rhinocéros, des
buffles et des éléphants, ainsi que des singes, que l'on rencontre
partout en grand nombre. Hauts de quatre pieds, le teint coloré, le
corps d'un gris perle, les cuisses noires et les jambes rouges, ces
derniers portent un collier rouge et une ceinture blanche, ce qui leur
donne tout à fait l'air d'être habillés. Leur force musculaire est
prodigieuse, et ils franchissent, en sautant de branche en branche,
des distances énormes. Rien de curieux comme de voir une grappe d'une
douzaine de ces animaux se livrer sur le même arbre aux grimaces et aux
contorsions les plus étranges.
«Un jour que j'étais seul à la lisière du bois, dit Bougainville, j'en
blessai un qui vint montrer son nez aux rayons du soleil. Il se prit
la face à deux mains et se mit à pousser de tels gémissements, que,
dans un instant, plus d'une trentaine des siens l'entourèrent. Je me
hâtai de recharger mon fusil, ne sachant à quoi je devais m'attendre,
car il y a tels de ces animaux qui ne craignent pas de s'attaquer à
l'homme; mais la bande, s'emparant du blessé, s'enfonça de nouveau dans
l'épaisseur du bois.»
Une autre excursion eut pour but les rochers de marbre de la rivière
Fay-Foë. Il y a là des cavernes bien curieuses; dans l'une d'elles, on
remarque une énorme colonne suspendue à la voûte et dont la base est
absolument détachée du sol. On ne voyait pas de stalactites dans cette
caverne, mais au fond on entendait le bruit d'une chute d'eau.
Un peu plus loin, à l'air libre, les Français visitèrent les ruines
d'un ancien édifice, près d'une grotte où se trouve une idole. Dans un
coin existait un conduit latéral que Bougainville suivit, et qui le
conduisit dans une «immense rotonde éclairée par en haut et terminée
par une voûte cintrée de soixante pieds d'élévation pour le moins.
Qu'on se représente des colonnes de marbre de couleurs variées, dont
quelques-unes paraissent être taillées dans le bronze par suite de
l'enduit verdâtre que le temps et l'humidité y avaient imprimé; des
lianes traversant la pierre du faîte, et tendant vers le sol, les unes
en faisceaux, les autres en cordons, comme pour recevoir des lustres;
des groupes de stalactites suspendues sur nos têtes, semblables à
d'énormes jeux d'orgues; des autels, des statues mutilées, des monstres
hideux taillés dans la pierre; enfin toute une pagode, qui n'occupait
cependant qu'une très petite partie de ce vaste emplacement. Qu'on
rassemble maintenant ces objets dans un même cadre, et qu'on les
éclaire d'une lumière confuse, incertaine, et l'on aura peut-être
quelque idée de ce qui frappa tout à coup mes regards.»
Le 20 janvier 1825, l'-Espérance- ralliait enfin la frégate. Deux jours
plus tard arrivaient deux envoyés de la cour de Hué, qui venaient
demander à Bougainville la lettre dont il était porteur. Mais, comme
celui-ci avait ordre de ne la remettre qu'à l'empereur lui-même, ces
exigences amenèrent des négociations aussi longues que puériles.
Les formes cérémonieuses dont s'entouraient les envoyés cochinchinois
rappelèrent à Bougainville l'anecdote de cet envoyé et de ce gouverneur
de Java qui, faisant assaut de gravité et de prudence diplomatique,
restèrent vingt-quatre heures en présence et se quittèrent sans s'être
adressé la parole. Le commandant n'était pas homme à faire preuve
de tant de longanimité, mais il ne put obtenir l'autorisation qu'il
sollicitait, et la négociation se termina par un échange de présents
qui n'engageait à rien.
En somme, le résultat le plus clair de toutes ces entrevues était
l'assurance donnée par l'empereur qu'il verrait avec plaisir les
navires français visiter ses ports, à condition de se conformer aux
lois de l'empire.
Depuis 1817, les Français avaient à peu près été les seuls qui eussent
fait des affaires passables avec la Cochinchine, grâce à la présence
de leurs résidents à la cour de Hué, et il dépendait d'eux seuls de
conserver une situation exceptionnelle que les anciennes relations
amicales avec le gouvernement cochinchinois leur avaient procurée.
Les deux bâtiments quittèrent la baie de Tourane, le 17 février, avec
le projet de visiter le groupe des Anambas, îles qui n'avaient pas
encore été explorées. Le 3 mars, on eut connaissance de cet archipel,
qu'on trouva ne ressembler en aucune façon aux Anambas indiquées sur
la carte anglaise de la mer de Chine. Bougainville fut agréablement
surpris de voir se dérouler sous ses yeux une foule d'îles et d'îlots,
qui devaient présenter d'excellents mouillages pendant les moussons.
Les deux navires pénétrèrent au milieu de cet archipel, dont ils firent
le lever hydrographique. Tandis que les embarcations étaient employées
à ce travail, deux pirogues d'une jolie construction s'approchèrent.
L'une d'elles accosta la -Thétis-, et un homme d'une cinquantaine
d'années, la poitrine couturée de cicatrices, la main droite privée de
deux doigts, monta à bord. Il était déjà descendu dans l'entre-pont,
lorsque la vue des rateliers d'armes et des canons le décida à regagner
sa pirogue.
Le lendemain, deux autres canots montés par des Malais, à la
physionomie farouche, accostèrent. Ceux-ci apportaient des bananes, des
cocos et des ananas qu'ils troquèrent contre du biscuit, un mouchoir et
deux petites haches.
Quelques autres entrevues eurent lieu avec ces insulaires, armés de
kriss et de demi-piques au fer tranchant des deux côtés. On ne dut
voir en eux que de forcenés pirates.
Bien que les Français n'aient exploré qu'une partie de ces îles, les
informations qu'ils recueillirent n'en sont pas moins intéressantes par
leur nouveauté.
La première condition qu'exige une nombreuse population, c'est
l'abondance de l'eau. Or, celle-ci paraît fort rare. De plus, la terre
végétale est loin d'être épaisse, et les montagnes n'étant séparées
que par des ravins étroits et non par des plaines, il s'ensuit que la
culture est presque impossible. Les arbres eux-mêmes n'atteignent,
à l'exception des cocotiers, qu'une hauteur médiocre. Aussi la
population, au dire d'un indigène, ne s'élèverait-elle pas à plus de
deux mille habitants,--chiffre qui parut encore exagéré à Bougainville.
L'heureuse situation de ces îles sur les deux routes des bâtiments qui
font le commerce de la Chine, aurait dû les désigner, depuis longtemps,
à l'attention des navigateurs. Il faut sans doute attribuer à leur
défaut de ressources l'abandon dans lequel elles ont été laissées.
Le peu d'empressement et de confiance que Bougainville rencontra chez
ces insulaires, le haut prix des denrées, puis le renversement de
la mousson dans les mers de la Sonde, déterminèrent le commandant à
suspendre la reconnaissance de cet archipel pour gagner au plus tôt
Java, où ses instructions lui prescrivaient de toucher.
Le 8 mars fut signalé par le départ des deux bâtiments, qui reconnurent
d'abord les îles Victory, Barren, Saddle et Camel, passèrent par le
détroit de Gaspar, dont la traversée ne dura pas plus de deux heures,
bien qu'elle se prolonge souvent plusieurs jours lorsqu'elle n'est pas
favorisée par le vent, et ils jetèrent l'ancre à Sourabaya, où l'on
apprit la mort de Louis XVIII et l'avènement de Charles X.
Comme le choléra, qui avait fait, en 1822, trois cent mille victimes à
Java, sévissait encore, Bougainville eut la précaution de conserver à
bord ses équipages à l'abri du soleil, et défendit expressément toute
communication avec les bateaux chargés de fruits, dont l'usage est
si dangereux pour l'Européen, particulièrement durant la saison des
pluies, dans laquelle on allait entrer. Malgré ces ordres si sages,
la dysenterie allait s'abattre sur la -Thétis-, et y faire de trop
nombreuses victimes.
La ville de Sourabaya est située à une lieue de l'embouchure de la
rivière, et l'on n'y peut parvenir qu'en remontant ce cours d'eau à la
cordelle. Ses abords sont animés, et tout annonce une population active
et commerçante. Une expédition dans l'île de Célèbes ayant absorbé
toutes les ressources du gouvernement, et les magasins étant vides,
les Français durent avoir recours aux négociants chinois, les plus
effrontés voleurs qu'il soit possible de rencontrer. Il n'est pas de
ruse qu'ils n'aient employée, pas de friponnerie qu'ils n'aient tentée.
Aussi la relâche à Sourabaya laissa-t-elle dans tous les esprits un
souvenir désagréable.
Par contre, il n'en fut pas de même de la réception que les Français
reçurent des notables de la colonie, et ils n'eurent qu'à se louer de
l'affabilité de tous ceux qui appartenaient à l'administration.
Venir à Sourabaya sans rendre visite au sultan de Madura, dont la
réputation d'hospitalité avait passé les mers, ce serait aussi
impossible que de visiter Paris sans aller voir Versailles et Trianon.
Après un lunch réconfortant pris à terre, l'état-major des bâtiments
monta dans des calèches à quatre chevaux. Mais les routes étaient si
mauvaises, les chevaux si épuisés, qu'on serait maintes fois resté
embourbé, si des hommes, placés en sentinelle dans les endroits
difficiles, n'avaient énergiquement poussé à la roue. Enfin l'on arriva
à Bacalan, et les calèches s'arrêtèrent dans la troisième cour du
palais, au pied d'un escalier en haut duquel le prince héréditaire et
le premier ministre attendaient les voyageurs.
Le prince Adden Engrate appartenait à la plus illustre famille de
l'archipel indien. Son costume était celui des chefs javanais en tenue
civile. Une longue jupe d'indienne à fleurs laissant à peine voir deux
pantoufles chinoises, un gilet blanc à boutons d'or sous une petite
veste à basques, de drap brun, avec boutons de diamant, un mouchoir
noué sur la tête, que surmonte une casquette à visière, eussent donné
à ce grand personnage l'apparence grotesque d'une amazone de carnaval,
si l'aisance des manières et la dignité du maintien n'avaient corrigé
l'excentricité de son costume.
Le palais ou «kraton» était constitué par une série de bâtiments ornés
de galeries, dans lesquelles des auvents et des rideaux maintenaient
une température d'une fraîcheur délicieuse. Des lustres, des meubles
européens de bon goût, de belles tentures, des glaces et des cristaux
contribuaient à la décoration des vastes salles et des appartements. Un
corps de logis sans ouverture sur la cour et donnant sur des jardins,
est réservé à la «Ratou» (souveraine) et aux odalisques.
La réception fut cordiale, et le déjeuner, servi à l'européenne, fut
exquis.
«La conversation, dit Bougainville, se faisait en anglais, et les
toasts ne furent pas épargnés, le prince nous portant les santés avec
du thé mis en bouteille qu'il se versait en guise de madère. Chef de
la religion dans ses États, il suit rigoureusement les principes du
Koran, ne boit jamais de vin et passe une grande partie de son temps à
la mosquée; mais il n'en est pas moins bon convive, et sa conversation
ne se ressent nullement de l'austérité qu'on pourrait supposer d'après
une vie aussi régulière. Il est vrai qu'elle ne se passe pas toute en
prières, et les scènes dont nous fûmes témoins donneraient une idée
bien différente de ses mœurs, si la religion du Prophète n'accordait
sur ce point une grande latitude à ses sectateurs.»
Dans l'après-midi, on visita des remises contenant de très belles
voitures, dont quelques-unes, construites dans l'île, étaient si bien
travaillées, qu'il était absolument impossible de les distinguer de
celles qui avaient été importées. Puis on s'exerça au tir à l'arc. En
rentrant au palais, on fut accueilli au son d'une musique mélancolique
qu'interrompit bientôt, par ses aboiements et sa danse bizarre, le
bouffon du prince, qui fit preuve d'une agilité et d'une souplesse
merveilleuses. A la danse, ou plutôt aux poses d'une bayadère,
succédèrent les émotions du vingt-et-un; après quoi, chacun alla
chercher un repos qu'il avait bien gagné. Le lendemain, nouveaux jeux,
nouveaux exercices. Ce furent d'abord des luttes entre hommes faits
et entre enfants; puis ce furent des combats de cailles, et enfin
des exercices exécutés par un chameau et un éléphant. Au déjeuner
succédèrent une promenade en calèche, le tir à l'arc, la course en
sac, l'équilibre du panier, etc., et toutes les journées du sultan se
passaient de la sorte.
Les marques de respect et de soumission qu'on donne à ce souverain sont
vraiment étonnantes. Il n'est personne qui se tienne debout devant lui
et qui ne se prosterne avant de lui parler. On ne le sert qu'à genoux
et «il n'est pas jusqu'à son petit enfant de quatre ans qui ne joigne
ses menottes en s'adressant à lui.»
Bougainville profita de son séjour à Sourabaya pour aller visiter,
aux montagnes de Tengger, le volcan de Broumo. Cette excursion, dans
laquelle il parcourut l'île sur une étendue de près de cent milles, de
l'est à l'ouest, fut des plus intéressantes.
Sourabaya renferme des monuments curieux, qui sont pour la plupart
l'œuvre d'un ancien gouverneur, le général Daendels: c'est l'atelier
des constructions, l'hôtel de la Monnaie, le seul établissement de ce
genre à Java, l'hôpital, dont l'emplacement est bien choisi et où l'on
compte quatre cents lits.
L'île de Madura, en face de Sourabaya, qui n'a pas moins de cent milles
de longueur sur quinze ou vingt de largeur, ne produit pas assez
pour nourrir sa population, bien que celle-ci soit clairsemée. La
souveraineté de cette île est partagée entre le sultan de Bacalan et
celui de Sumanap, qui fournissent annuellement six cents hommes de
recrue aux Hollandais, sans compter les levées extraordinaires.
Dès le 20 avril, des symptômes de dysenterie avaient fait leur
apparition. Aussi, deux jours plus tard, les deux bâtiments mirent-ils
à la voile. Il ne leur fallut pas moins de sept grands jours pour
franchir le détroit de Madura. Ils remontèrent la côte septentrionale
de Lombock, et passèrent par le détroit d'Allass, entre Lombock et
Sumbava.
La première de ces îles présente, du pied des montages à la mer, un
riant tapis de verdure, piqué de bouquets d'arbres au port élégant.
Sur cette côte, on ne manque pas de bons mouillages et on s'y procure
facilement l'eau et le bois dont on a besoin.
Mais de l'autre côté, ce sont de nombreux mamelons à l'aspect aride,
une terre haute dont une chaîne d'îles escarpées et inaccessibles
défend l'approche; c'est Lombock, dont il faut fuir le fond de corail
et les courants trompeurs.
Deux relâches aux villages de Baly et de Peejow, pour se procurer
des vivres frais, permirent aux officiers de procéder au lever
hydrographique de cette partie de la côte de Lombock.
En sortant du détroit, Bougainville chercha l'île Cloates, sans la
trouver, cela va sans dire, puisque de nombreux navires, depuis
quatre-vingts ans, avaient passé sur la position que lui donnaient
les cartes. Quant aux Tryals, ces rochers, vus en 1777 par le
-Fredensberg-Castle-, ne seraient, au dire du capitaine King, que les
îles Montebello, qui répondent parfaitement à la description des Danois.
Bougainville avait pour instructions de reconnaître les environs de
la rivière des Cygnes, où le gouvernement français espérait trouver
un lieu convenable pour y déporter les malheureux entassés dans ses
bagnes. Mais l'Angleterre venait d'arborer son pavillon aux terres de
Nuyts et de Leuwin, dans le port du Roi-Georges, la baie du Géographe,
le petit port Leschenaut et la rivière des Cygnes. Cette reconnaissance
devenait donc sans objet. En tout état de cause, il eût été impossible
d'y procéder, en raison des retards qu'avait subis l'expédition,
qui, au lieu d'arriver dans ces parages au mois d'avril, y parvenait
seulement au milieu de mai, c'est-à-dire au cœur de l'hiver de cette
contrée. En effet, cette côte n'offre aucun abri; dès que le vent se
met à souffler, la houle devient énorme, et le souvenir des épreuves
qu'avait essuyées le -Géographe-, à la même époque de l'année, était
encore vivant dans l'esprit des Français.
Le gros temps accompagna la -Thétis- et l'-Espérance- jusqu'à
Hobart-Town, le plus considérable des établissements anglais sur la
terre de Van-Diémen. Malgré le vif désir qu'avait le commandant de
s'arrêter en cet endroit, il dut fuir devant la tempête et remonter
jusqu'à Port-Jackson.
[Illustration: Entrée de la baie de Sidney. (Page 320.)]
Un fort beau phare en indiquait l'entrée: c'était une tour en granit,
de soixante-seize pieds anglais de hauteur, dont la lanterne, éclairée
au gaz, pouvait s'apercevoir par un beau temps à huit ou neuf lieues de
distance.
Le gouverneur, sir Thomas Brisbane, fit un accueil cordial à
l'expédition, et prit aussitôt les mesures nécessaires pour la
fourniture des vivres. Elle eut lieu par adjudication au rabais, et la
bonne foi la plus grande présida à l'exécution du marché.
[Illustration: C'est la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's
water-fall.» (Page 323.)]
La corvette dut être échouée pour qu'il fût possible de rétablir son
doublage; mais cette réparation, ainsi que celles, moins importantes,
qui furent faites à la -Thétis-, n'exigèrent que peu de temps.
D'ailleurs, cette relâche fut mise à profit par tout l'état-major,
qu'intéressaient profondément les progrès merveilleux de cette colonie
pénitentiaire. Tandis que Bougainville dévorait tous les ouvrages
jusqu'à ce jour parus sur la Nouvelle-Galles du Sud, les officiers
parcouraient la ville et s'arrêtaient émerveillés à l'aspect des
innombrables monuments élevés par le gouverneur Macquarie: casernes,
hôpital général, marché, hospices des orphelins, des vieillards et des
infirmes, prison, fort, églises, hôtel du gouvernement, fontaines,
portes de la ville, enfin «les écuries du gouvernement, que l'on
prendra toujours au premier abord pour le palais lui-même.»
Mais il y avait quelques ombres au tableau: les rues larges et bien
alignées n'étaient ni pavées ni éclairées; elles étaient même si peu
sûres la nuit, que plusieurs personnes furent assommées et dévalisées
au beau milieu de Georges Street, la mieux habitée de Sydney. Si les
rues de la ville étaient peu sûres, les environs l'étaient moins
encore. Des convicts vagabonds parcouraient la campagne par bandes de
«bush-rangers[4]», et ils s'étaient à ce point rendus redoutables que
le gouvernement venait d'organiser une compagnie de cinquante dragons
dans l'unique but de les poursuivre.
[4] -Bush-, buisson; -ranger-, rôdeur.
Les officiers français n'en firent pas moins plusieurs excursions
intéressantes à Parramatta, sur les bords de la Nepean, rivière très
encaissée, où ils visitèrent le domaine de Regent-ville, puis aux
«plaines d'Emu», établissement agricole du gouvernement et sorte
de ferme-modèle; enfin ils assistèrent au théâtre, à une grande
représentation qui fut donnée en leur honneur.
On sait le plaisir qu'éprouvent tous les marins à monter à cheval. Ce
fut donc de cette manière que les Français parcoururent les plaines
de l'Emu. Les nobles animaux, importés d'Angleterre, n'avaient pas
dégénéré à la Nouvelle-Galles; ils étaient toujours aussi vifs, comme
put s'en apercevoir l'un des jeunes officiers. Celui-ci s'adressant
à leur cicerone, M. Cox, lui disait en anglais: «J'aime beaucoup cet
exercice de l'équitation,» lorsqu'il fut lancé brusquement par dessus
son cheval et se retrouva sur l'herbe, avant d'avoir pu se rendre
compte de ce qui était arrivé. On rit d'autant plus que l'habile
cavalier ne s'était fait aucun mal.
Au delà des cultures de M. Cox s'étend la forêt, «la forêt ouverte»,
comme disent les Anglais, qu'on peut parcourir à cheval, où rien
n'entrave la marche, forêt d'eucalyptus et d'acacias d'espèces
différentes, ainsi que de casuarinas au sombre feuillage.
Le lendemain, on fit en canot une promenade sur la rivière Nepean,
affluent de l'Hawkesbury. Cette course fut fructueuse pour l'histoire
naturelle. Bougainville y enrichit sa collection de canards, de poules
d'eau, d'une très jolie espèce de martin-pêcheur «King's fisher» et de
cacatoës. Dans les bois, on entendait le cri désagréable du faisan-lyre
et de deux autres oiseaux, qui imitent à s'y méprendre le tintement
d'une clochette et le bruit strident de la scie.
Ce ne sont pas les seuls oiseaux qui soient remarquables par la
singularité de leur chant; il faut citer aussi le «siffleur», le
«rémouleur», le «moqueur», le «cocher», qui imite le claquement du
fouet, et le «laughing jackass», aux continuels éclats de rire, qui
finissent par singulièrement porter sur les nerfs.
Sir John Cox fit également cadeau au commandant de deux taupes d'eau,
autrement dites ornithorynques. Les mœurs de ce curieux animal
amphibie étaient encore mal connues des naturalistes européens, et bien
des musées n'en possédaient pas un seul échantillon.
Une autre course fut faite dans les montagnes Bleues, où l'on visita
le fameux Plateau du Roi «King's table-land», d'où l'on jouit d'une
vue magnifique. A grand'peine on arrive sur un coteau, et tout à coup
un abîme de seize cents pieds de profondeur s'ouvre sous les pieds;
c'est un immense tapis de verdure qui se déroule sur une étendue de
vingt milles; à droite et à gauche, ce sont les flancs déchirés de la
montagne, violemment écartés par quelque tremblement de terre et dont
les assises se correspondent exactement; plus près, un torrent bondit
en grondant et se précipite par cascades au fond de la vallée; c'est
la cataracte connue sous le nom «d'Aspley's water-fall». Puis, ce
fut une chasse au kanguroo dans les Cow-Pastures avec M. Mac-Arthur,
l'un des hommes qui avaient le plus fait pour la prospérité de la
Nouvelle-Galles.
Bougainville mit encore à profit son séjour à Sydney pour poser la
première pierre d'un monument à la mémoire de La Pérouse. Ce cénotaphe
fut élevé dans la baie Botanique, sur l'emplacement même où le
navigateur avait établi son camp.
Le 21 septembre, la -Thétis- et l'-Espérance- mirent enfin à la
voile. Elles passèrent au large de Pitcairn, de l'île de Pâques et
de Juan-Fernandez, devenue lieu de déportation pour les criminels
du Chili, après avoir été occupée, durant un demi siècle, par des
Espagnols qui y cultivaient la vigne. Le 23 novembre, la -Thétis-, qui
pendant une brume épaisse s'était séparée de l'-Espérance-, mouillait à
Valparaiso où elle trouvait la division de l'amiral de Rosamel.
Grande animation régnait dans la rade; une expédition se préparait
contre l'île Chiloé, qui appartenait encore à l'Espagne, par le
directeur suprême, le général Ramon Freire y Serrano, dont il a été
déjà parlé.
Bougainville, comme le voyageur russe Lütké, est d'avis que la position
de Valparaiso ne justifie pas son nom. Les rues sont sales, étroites
et tellement escarpées qu'il est très fatigant de les parcourir. La
seule partie agréable est le faubourg de l'Almendral qui, adossé à
des jardins et à des vergers, le serait encore davantage sans les
tourbillons de sable que soulève le vent pendant presque toute l'année.
En 1811, Valparaiso ne comptait que quatre ou cinq mille âmes; cette
population avait déjà triplé en 1825, et cette marche ascendante
n'était pas près de s'arrêter.
Au moment de la relâche de la -Thétis-, se trouvait également à
Valparaiso la frégate anglaise la -Blonde-, commandée par lord Byron,
le petit-fils de l'explorateur dont nous avons raconté les découvertes.
Par une coïncidence pour le moins singulière, il venait d'élever dans
l'île Havaï un monument à la mémoire de Cook, alors que Bougainville,
le fils du circumnavigateur rencontré par Byron dans le détroit de
Magellan, venait de poser à la Nouvelle-Galles du Sud la première
pierre du monument à la mémoire de La Pérouse.
Bougainville profita du long espace de temps que nécessita le
ravitaillement de sa division pour faire une excursion jusqu'à
Santiago, capitale du Chili, à trente-trois lieues dans l'intérieur.
Les environs de cette ville sont d'une nudité désespérante, sans
habitation ni culture. On n'est averti de l'approche de la cité
que par la vue de ses clochers, et l'on se croit encore dans les
faubourgs qu'on est au centre de Santiago. Ce n'est pas, cependant,
que les monuments fassent défaut; on peut citer l'hôtel de la Monnaie,
l'université, l'archevêché, la cathédrale, l'église des Jésuites,
le palais et la salle de spectacle, cette dernière si mal éclairée
qu'on ne peut y distinguer le visage des spectateurs. La Cañada avait
remplacé l'Alameda, promenade où l'on se réunissait le soir sur les
bords du rio Mapocho. Puis, dès qu'on eut épuisé les curiosités de la
ville, on se rejeta sur celles des environs, et l'on alla visiter le
Salto de agua, cascade de deux cents toises de haut, à laquelle il est
assez difficile d'accéder, et le Cerito de Santa-Lucia, sur lequel est
un fortin, seule défense de la ville.
La saison avançait, et il importait de se presser si l'on voulait ne
pas manquer l'époque la plus favorable pour le passage du cap Horn.
Aussi, le 8 janvier 1826, les deux bâtiments reprenaient-ils la mer.
Ils doublèrent le cap sans avarie, ne purent, à cause des brumes et des
vents contraires, atterrir aux Malouines, et, le 28 mars, ils jetèrent
l'ancre dans la rade de Rio-de-Janeiro.
Les circonstances de cette relâche furent assez heureuses pour
permettre aux Français de prendre une idée exacte de l'ensemble de la
ville et de la cour.
«L'empereur, dit Bougainville, était en voyage lors de notre arrivée,
et son retour donna lieu à des fêtes, à des réceptions qui mirent la
population en mouvement, faisant trêve, pour un temps, à l'uniformité
de la vie que l'on mène en cette ville, la plus triste et la plus
maussade du monde pour les étrangers. Les environs en sont cependant
charmants, la nature y a prodigué ses richesses, et son havre immense,
rendez-vous des nations commerçantes de l'Atlantique, présente le
tableau le plus animé: c'est un innombrable concours de navires
entrants et sortants, d'embarcations qui se croisent; un tapage, à ne
pas s'entendre, de canonnades tirées par les forts et les bâtiments de
guerre faisant et rendant des saluts, célébrant un anniversaire ou la
fête de quelque saint; enfin c'est un échange continuel de politesses
entre les officiers des marines étrangères se visitant mutuellement, et
les agents diplomatiques de ces puissances près de la cour de Rio.»
Le 11 avril, la division reprenait la mer et rentrait à Brest le 24
juin 1826, sans avoir fait escale depuis son départ de Rio-de-Janeiro.
Si Bougainville n'avait accompli aucune découverte dans ce voyage, il
est bon de rappeler que ses instructions étaient formelles à cet égard:
il n'avait qu'à montrer le pavillon français dans des localités où il
ne se faisait que rarement voir.
On doit, cependant, à cet officier général des détails très
intéressants et parfois nouveaux sur les pays qu'il visita. Quelques
relèvements, opérés par cette division, devaient rendre service aux
navigateurs, et il faut avouer que la partie hydrographique, la seule
des sciences que le manque de savants spéciaux sur ses bâtiments lui
permît d'étudier, est soignée et comporte des observations aussi
nombreuses qu'exactes. On ne peut que se joindre au commandant de
la -Thétis-, lorsqu'il regrette dans sa préface que le gouvernement
ou l'Académie des Sciences n'ait pas jugé à propos d'utiliser cet
armement pour recueillir quelques nouveaux documents, qui seraient
venus augmenter les séries déjà si riches des prédécesseurs du baron de
Bougainville.
L'expédition dont allait être chargé le capitaine Dumont d'Urville
n'était, dans la pensée du ministre, qu'un moyen d'augmenter et de
compléter la masse considérable de documents scientifiques, recueillis
par le capitaine Duperrey, pendant sa campagne de 1822 à 1824.
Nul officier n'offrait autant de titres que Dumont d'Urville,
puisqu'il avait été le second de Duperrey, et d'ailleurs, c'était lui
qui avait conçu le plan et avait arrêté tous les détails de cette
nouvelle exploration. Les parties de l'Océanie qu'il se proposait
de reconnaître, parce qu'elles lui semblaient réclamer le plus
impérieusement l'attention du géographe et du voyageur, c'étaient la
Nouvelle-Zélande, l'archipel Viti, les Loyalty, la Nouvelle-Bretagne et
la Nouvelle-Guinée.
On verra, en suivant pas à pas le voyageur, ce qu'il lui fut possible
d'exécuter.
Un intérêt d'une autre sorte devait se rattacher à cette expédition,
mais il est bon de laisser ici parler l'instruction qui fut remise au
navigateur:
«Un capitaine américain, dit-elle, a dit avoir vu entre les mains des
naturels d'une île située dans l'intervalle de la Nouvelle-Calédonie
à la Louisiade, une croix de Saint-Louis et des médailles qui lui ont
paru provenir du naufrage du célèbre navigateur (La Pérouse), dont la
perte cause de si justes regrets. Sans doute, ce n'est là qu'un bien
faible motif d'espérer que des victimes de ce désastre existent encore;
cependant, monsieur, vous donneriez à Sa Majesté une satisfaction
bien vive si, après tant d'années de misère et d'exil, quelqu'un des
malheureux naufragés était rendu par vous à sa patrie!»
Le but que devait s'efforcer d'atteindre l'expédition était donc
multiple, et, par le plus grand des hasards, elle obtint presque tous
les résultats qu'on en attendait.
Dumont d'Urville reçut, dès le mois de décembre 1825, sa lettre de
commandement, et fut autorisé à choisir toutes les personnes qui
l'accompagneraient. Il s'attacha pour second le lieutenant Jacquinot,
et pour collaborateurs scientifiques, Quoy et Gaimard, qui avaient fait
la campagne de l'-Uranie-, et le chirurgien Primevère Lesson.
Le bâtiment choisi fut la -Coquille-, dont d'Urville avait pu
apprécier les excellentes qualités; il lui donna seulement, en mémoire
de La Pérouse, le nom d'-Astrolabe- et y embarqua un équipage de
quatre-vingts hommes. L'ancre fut levée le 25 avril 1826, et l'on eut
bientôt perdu de vue les montagnes de Toulon et les côtes de France.
Après une relâche à Gibraltar, l'-Astrolabe- s'arrêta à Ténériffe pour
y prendre quelques vivres frais avant de traverser l'Atlantique. Le
commandant mit à profit cette station pour gravir le pic de Teyde.
D'Urville, avec MM. Quoy, Gaimard et plusieurs officiers, suivit
d'abord un chemin assez mauvais au travers de campagnes couvertes de
scories.
Mais, à mesure qu'on approche de la Laguna, la scène s'embellit. Cette
ville, assez grande, ne renferme qu'une population peu considérable,
indolente et misérable.
Depuis Matanza jusqu'à Orotava, la végétation est magnifique, et la
vigne, avec ses pampres verdoyants, vient ajouter à la richesse du
tableau.
Orotava est une petite ville maritime dont le port n'offre qu'un
mauvais abri; bien bâtie et bien percée, elle serait agréable,
n'étaient ses pentes rapides qui y rendent la circulation presque
impossible.
Après trois quarts d'heure d'escalade au milieu de campagnes bien
cultivées, on atteint la région des châtaigniers. Au delà commencent
les nuages, et le voyageur n'avance plus que baigné d'une brume humide
excessivement désagréable. Plus loin c'est la région des bruyères, au
delà de laquelle l'atmosphère s'éclaircit, les plantes disparaissent,
et le sol devient plus maigre et plus stérile. On rencontre alors des
laves décomposées, des scories et des pierres ponces en quantité,
tandis qu'au-dessous s'étale la mer immense des nuages.
Jusqu'alors masqué par les nuées ou les hautes montagnes qui
l'entouraient, le Pic se détache enfin. La pente n'est plus rapide, et
l'on pénètre dans ces plaines immenses et d'une tristesse poignante,
que les Espagnols ont appelées «cañadas», en raison de leur nudité.
Pour déjeuner, on s'arrête à la Grotte-du-Pin, avant de franchir
les immenses blocs de basalte qui, disposés circulairement, forment
l'enceinte du cratère, aujourd'hui comblé par les cendres du Pic.
Il faut alors attaquer le pic lui-même, au tiers duquel se trouve une
sorte d'esplanade nommée Estancia-de-los-Ingleses.
C'est là que les voyageurs passèrent la nuit, non pas aussi bien que
dans leurs cadres, mais sans souffrir trop violemment des malaises
et des suffocations qu'avaient éprouvés tant d'autres explorateurs.
Seules, les puces leur livrèrent des assauts répétés qui empêchèrent le
commandant de fermer l'œil.
A quatre heures du matin, on se remit en route et l'on gagna bientôt
une nouvelle esplanade qui porte le nom d'Alta-Vista. Au delà, tout
sentier disparaît, et il faut péniblement grimper sur la lave nue
jusqu'au Pain-de-Sucre, croisant à tout moment des paquets de neige
que leur position abritée du soleil empêche de fondre. Le Piton est
très escarpé, et son escalade est rendue encore plus difficile par les
pierres ponces qui, roulant sous les pieds, empêchent d'avancer.
«A six heures trente minutes, dit Dumont d'Urville, nous arrivâmes à la
cime du Pain-de-Sucre. C'est évidemment un cratère à demi oblitéré, à
parois peu épaisses et échancrées, dont la profondeur est de soixante
à quatre-vingts pieds au plus et semé sur sa surface de fragments
d'obsidiennes ou de ponces et de blocs de lave. Des vapeurs sulfureuses
s'exhalent de ses bords et forment, pour ainsi dire, une couronne de
fumée, tandis que le fond est tout à fait refroidi. A la cime du Piton,
le thermomètre était à 11°; mais je soupçonne qu'il se ressentait
encore de l'exposition à la fumerolle, car, arrivé au fond du cratère,
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