Lorsqu'il eut quitté Taïti, Christian fit directement voile pour
Pitcairn dont la situation isolée, au sud des Pomotou, hors de toute
route fréquentée, l'avait vivement frappé. Après avoir débarqué les
provisions que renfermait la -Bounty- et l'avoir dépouillée des agrès
qui pouvaient être utiles, on brûla le bâtiment, non seulement pour en
faire disparaître toute trace, mais aussi afin d'ôter à tout rebelle la
tentation de s'enfuir.
Tout d'abord, on avait craint, en voyant des moraïs, que l'île ne
fût peuplée. On fut bien vite convaincu qu'il n'en était rien. On
bâtit donc des cabanes, on défricha des terrains. Mais les Anglais
réservèrent charitablement aux sauvages qu'ils avaient enlevés ou qui
les avaient librement accompagnés, les fonctions d'esclaves. Quoi qu'il
en soit, deux ans se passèrent sans querelles trop violentes. A ce
moment, les naturels avaient tramé contre les blancs un complot, dont
ceux-ci furent avertis par une Taïtienne, et les deux chefs payèrent de
la vie leur tentative avortée.
Deux ans encore de paix et de tranquillité, puis nouveau complot, à la
suite duquel cinq Anglais, dont Christian, furent massacrés. A leur
tour, les femmes, qui regrettaient les Anglais, avaient immolé les
Taïtiens survivants.
La découverte d'une plante, de laquelle on pouvait tirer une sorte
d'eau-de-vie, causa un peu plus tard la mort d'un des quatre Anglais
qui restaient; un autre fut massacré par ses compagnons; un troisième
mourut à la suite d'une maladie, et un certain Smith, qui prit le nom
d'Adams, demeura seul à la tête d'une population de dix femmes et de
dix-neuf enfants, dont les plus âgés n'avaient pas plus de sept à huit
ans.
Cet homme, qui avait réfléchi sur ses désordres et dont le repentir
allait transformer l'existence, dut remplir les devoirs et les
fonctions de père, de prêtre, d'officier de l'état civil et de roi. Par
sa justice et sa fermeté, il sut acquérir une influence toute puissante
sur cette bizarre population.
Ce singulier professeur de morale, qui, dans sa jeunesse, avait violé
toutes les lois, pour qui nul engagement n'avait été sacré, enseigna
alors la pitié, l'amour, l'union, institua des mariages réguliers entre
les enfants de familles différentes, et la petite colonie prospéra sous
le commandement à la fois doux et ferme de cet homme devenu vertueux
sur le tard.
Tel était, au moment où Beechey y débarqua, l'état moral de la colonie
de Pitcairn. Le navigateur, bien reçu d'une population dont les vertus
rappelaient celles de l'âge d'or, y fit un séjour de dix-huit jours.
Le village était composé de huttes propres et nettes, entourées de
pandanus et de cocotiers; les champs étaient bien cultivés, et, sous
la direction d'Adams, cette peuplade s'était fabriqué les instruments
les plus utiles avec une habileté véritablement étonnante. De figure
agréable et douce pour la plupart, ces métis avaient des membres bien
proportionnés, qui annonçaient une vigueur peu commune.
Après Pitcairn, les îles Crescent, Gambier, Hood, Clermont-Tonnerre,
Serles, Whitsunday, Queen Charlotte, Tehaï, des Lanciers, qui font
partie des Pomotou, furent visitées par Beechey, ainsi qu'un îlot
auquel il donna le nom de Byam-Martin.
Le navigateur y rencontra un sauvage, du nom de Tou-Wari, qui y avait
été jeté par la tempête. Parti d'Anaa, avec cent cinquante de ses
compatriotes, dans trois pirogues, pour aller rendre hommages à Pomaré
III, qui venait de monter sur le trône, Tou-Wari avait été jeté loin
de sa route par les vents d'ouest. A ceux-ci avaient succédé des
brises variables, et bientôt les provisions furent si complètement
épuisées que l'on dut manger les cadavres de ceux qui avaient succombé.
Enfin, Tou-Wari était arrivé à l'île Barrow, au milieu de l'archipel
Dangereux, où il s'était un peu ravitaillé; il avait ensuite repris la
mer, mais ce n'avait pas été pour longtemps, car sa pirogue s'étant
défoncée près de Byam-Martin, il avait dû rester sur cet îlot.
Beechey finit par céder aux prières de Tou-Wari en le prenant à son
bord, avec sa femme et ses enfants, pour les ramener à Taïti. Le
lendemain, par un de ces hasards qu'on ne voit d'ordinaire que dans les
romans, Beechey s'étant arrêté à Heïou, Tou-Wari y avait rencontré son
frère, qui le croyait mort depuis longtemps. Après les premiers élans
d'effusion, les deux naturels gravement assis l'un à côté de l'autre,
les mains serrés avec tendresse, s'étaient raconté leurs aventures
réciproques.
Beechey quitta Heïou le 10 février, reconnut les îles Melville et
Croker, et jeta l'ancre, le 18, à Taïti, où il eut de la peine à se
procurer des rafraîchissements. Les naturels exigeaient maintenant
de bons dollars chiliens et des vêtements européens, articles qui
faisaient complètement défaut sur le -Blossom-.
Le capitaine, après avoir reçu la visite de la régente, fut invité
à une soirée qui devait être donnée en son honneur dans la demeure
royale, à Papeïti. Mais, lorsque les Anglais se présentèrent, ils
trouvèrent que tout le monde dormait au palais. La régente avait
oublié son invitation et s'était couchée plus tôt que d'habitude. Elle
n'en reçut pas moins gracieusement ses hôtes, et organisa une petite
sauterie, malgré la rigoureuse défense des missionnaires. Seulement, la
fête dut se passer pour ainsi dire en silence, afin que le bruit n'en
parvînt pas aux oreilles de l'agent de police qui se promenait sur la
plage. On jugera par ce seul détail de la liberté que le missionnaire
Pritchard laissait aux premiers personnages de Taïti. Que devait-ce
être pour la tourbe des naturels?
Le 3 avril, le jeune roi rendit sa visite à Beechey, qui lui fit
présent, de la part de l'Amirauté, d'un superbe fusil de chasse. Les
relations furent très amicales, et l'influence que les missionnaires
anglais avaient su prendre se trouva encore consolidée par la
cordialité et les prévenances dont l'état-major du -Blossom- leur donna
des preuves réitérées.
Parti de Taïti, le 26 avril, Beechey gagna les îles Sandwich, où il fit
une station d'une dizaine de jours, et mit à la voile pour le détroit
de Behring et la mer polaire. Ses instructions lui prescrivaient de
s'enfoncer au long de la côte d'Amérique, aussi loin que l'état des
glaces le lui permettrait. Le -Blossom- s'arrêta dans la baie Kotzebue,
séjour aussi inhospitalier que repoussant, où les Anglais eurent
plusieurs entrevues avec les indigènes, sans pouvoir se procurer le
moindre renseignement sur Franklin et sa troupe. Puis, Beechey expédia
au-devant de cet intrépide explorateur une chaloupe pontée, sous le
commandement du lieutenant Elson. Celui-ci ne put dépasser la pointe
Barrow, par 71° 23´ de latitude nord, et fut obligé de regagner le
-Blossom-, que les glaces forcèrent à repasser le détroit, le 13
octobre, par un temps clair et une forte gelée.
Afin d'utiliser la saison d'hiver, Beechey visita le port de
San-Francisco, et relâcha encore une fois, le 25 janvier 1837, à
Honolulu, dans les îles Sandwich. Grâce à la politique habile et
libérale de son gouvernement, cet état s'avançait, à grands pas, dans
la voie du progrès et de la prospérité.
Le nombre des maisons s'était augmenté; la ville prenait, de plus en
plus, un caractère civilisé; le port était fréquenté par un grand
nombre de navires anglais et américains; enfin, la marine nationale
était créée et comptait cinq briks et huit schooners. L'agriculture
était dans un état florissant; le café, le thé, les épices, occupaient
de vastes plantations, et l'on cherchait à utiliser les forêts de
cannes à sucre qui prospéraient dans l'archipel.
Après une relâche, en avril, à l'embouchure de la rivière de Canton, le
-Blossom- procéda à la reconnaissance de l'archipel Liou-Kieou, chaîne
d'îles qui relie le Japon à Formose, et du groupe Bonin-Sima, terres
sur lesquelles l'explorateur ne rencontra d'autres animaux que de
grosses tortues vertes.
A la suite de cette exploration, le -Blossom- reprit la route du nord;
mais, les circonstances atmosphériques étant moins favorables, il ne
put pénétrer cette fois que jusqu'à 70° 40´. Il laissait en cet endroit
de la côte des vivres, des vêtements et des instructions, pour le cas
où Parry ou Franklin aurait réussi à percer jusque-là. Après avoir
croisé jusqu'au 6 octobre, Beechey se détermina, à regret, à rentrer
en Angleterre. Il fit escale à Monterey, à San-Francisco, à San-Blas,
à Valparaiso, doubla le cap Horn, mouilla à Rio-de-Janeiro et jeta
l'ancre à Spithead, le 21 octobre.
Il faut, maintenant, raconter l'expédition du capitaine russe Lütké,
expédition qui produisit des résultats assez importants. La relation,
très amusante, est spirituellement écrite. Aussi lui ferons-nous
quelques emprunts.
Le -Séniavine- et le -Möller- étaient deux gabares construites en
Russie, qui tenaient toutes deux très bien la mer, mais dont la
seconde était assez mauvaise marcheuse, inconvénient qui, pendant
presque tout le voyage, tint les deux bâtiments séparés. Le -Séniavine-
avait Lütké pour commandant, et le -Möller-, Stanioukowitch.
[Illustration: Un moraï à Kayakakowa. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Les deux bâtiments appareillèrent de Cronstadt, le 1er septembre
1828, firent escale à Copenhague et à Portsmouth, où l'on acheta des
instruments de physique et d'astronomie. A peine sortaient-ils de
la Manche, qu'ils furent séparés. Le -Séniavine-, que nous suivrons
particulièrement, fit relâche à Ténériffe, où Lütké espérait trouver sa
conserve.
Cette île venait d'être, du 4 au 8 novembre, ravagée par un ouragan
terrible, tel qu'on n'en avait jamais vu de semblable depuis la
conquête. Trois navires avaient péri dans la rade même de Sainte-Croix;
deux autres, jetés à la côte, avaient été mis en pièces. Les torrents,
grossis par une pluie épouvantable, avaient renversé jardins,
murailles, édifices, dévasté plusieurs plantations considérables,
démoli presque entièrement l'un des forts, détruit quantité de maisons
dans la ville et rendu plusieurs rues impraticables. Trois ou quatre
cents individus avaient trouvé la mort dans ce cataclysme, dont les
dommages étaient évalués à plusieurs millions de piastres.
[Illustration: De hautes montagnes recouvertes d'un sombre manteau de
forêts. (Page 236.)]
Au mois de janvier, les deux bâtiments s'étaient retrouvés à
Rio-de-Janeiro, et, jusqu'au cap Horn, ils avaient fait la route de
conserve. Là, les tempêtes ordinaires, les brouillards habituels les
avaient assaillis et séparés encore une fois. Le -Séniavine- avait
alors fait route pour Concepcion.
«Le 15 mars, dit Lütké, nous n'étions, par estime, qu'à huit milles
de la côte la plus voisine, mais un brouillard épais nous en dérobait
la vue. Dans la nuit, le brouillard se dissipa, et le point du jour
offrit à nos regards un spectacle d'une grandeur et d'une magnificence
indescriptibles. La chaîne dentelée des Andes, avec ses pics aigus, se
dessinait sur un ciel d'azur, éclairé des premiers rayons du soleil. Je
ne veux point augmenter le nombre de ceux qui se sont perdus en vains
efforts pour transmettre aux autres les sensations qu'ils éprouvèrent
au premier aspect de pareils tableaux de la nature. Elles sont aussi
inexprimables que la majesté du spectacle lui-même. La variété des
couleurs, la lumière que le lever du soleil répandait graduellement sur
le ciel et sur les nuages, étaient d'une inimitable beauté. A notre
vif regret, ce spectacle, ainsi que tout ce qui est sublime dans la
nature, ne fut pas de longue durée. A mesure que la masse de lumière
envahissait l'atmosphère, l'énorme géant semblait s'enfoncer dans
l'abîme, et le soleil, paraissant sur l'horizon, en effaça même les
traces.»
Le sentiment de Lütké sur l'aspect de la Concepcion n'était pas
d'accord avec celui de quelques-uns de ses prédécesseurs. Il n'avait
pas encore oublié les richesses exubérantes de la végétation de la
baie de Rio-de-Janeiro. Aussi trouva-t-il cette côte assez pauvre. Les
habitants, autant qu'il put en juger pendant une relâche très courte,
lui parurent doués du caractère le plus affable et plus civilisés que
les gens de la même classe dans bien d'autres pays.
En entrant à Valparaiso, Lütké aperçut le -Möller- qui mettait à la
voile pour le Kamtchatka. Les équipages se dirent adieu, et chacun
suivit dès lors une direction séparée.
La première course des officiers et des naturalistes, fut pour les
célèbres «quebradas».
«Ce sont, dit le voyageur, des ravins dans les montagnes, comblés pour
ainsi dire par de petites cabanes qui renferment la plus grande partie
de la population de Valparaiso. La plus peuplée de ces quebradas est
celle qui s'élève à l'angle S.-O. de la ville. Le granit, qui, là, se
montre à découvert, sert de fondement solide aux constructions, et
les met à l'abri de l'effet destructeur des tremblements de terre.
La communication de ces habitations, entre elles et avec la ville,
s'effectue par d'étroits sentiers sans points d'appui ni degrés, qui
se prolongent sur la pente des rochers, et sur lesquels les enfants,
en jouant, couraient en tous sens, comme des chamois. Il n'y a là que
quelques maisons, et encore appartiennent-elles à des étrangers,
auxquelles aboutissent des sentiers où l'on ait pratiqué des marches;
les Chiliens regardent cette précaution comme un luxe superflu et tout
à fait inutile. C'est un spectacle étrange que de voir, sous ses pieds,
un escalier de toits en tuiles ou en branches de palmiers, et au-dessus
de sa tête un amphithéâtre de portes et de jardins. J'avais d'abord
suivi messieurs les naturalistes; mais ils m'entraînèrent bientôt
dans un endroit où je ne pouvais plus faire un pas ni en avant ni en
arrière, ce qui me décida à m'en retourner avec un de mes officiers, et
à les laisser là, en leur souhaitant de rapporter leurs têtes sauves au
logis; quant à moi, je crus mille fois perdre la mienne avant d'arriver
en bas.»
Au retour d'une pénible excursion que les marins avaient faite à
quelques lieues de Valparaiso, ils furent tout étonnés, en rentrant à
cheval dans la ville, d'être arrêtés par une patrouille, qui les força,
malgré leurs protestations, à mettre pied à terre.
«C'était le jeudi saint, dit Lütké; de ce jour jusqu'au samedi saint,
il n'est permis ici, sous peine d'une forte amende, ni de monter à
cheval, ni de chanter, ni de danser, ni de jouer d'aucun instrument,
ni même d'aller le chapeau sur la tête. Toute affaire, tout travail,
tout amusement, sont sévèrement défendus pendant ces jours. La colline
au milieu de la ville, sur laquelle est le théâtre, est transformée
pendant ce temps en Golgotha. Au milieu d'un espace entouré de grilles,
s'élève une croix avec l'image du Christ; on voit, près de lui, une
multitude de fleurs et de cierges, et, de chaque côté, des figures
de femmes à genoux, représentant les témoins de la Passion de notre
Sauveur. Les âmes pieuses s'approchaient de ce lieu pour laver leurs
péchés par une prière à haute voix. Je ne remarquai que des pécheresses
et pas un seul pécheur. La plupart d'entre elles étaient, sans doute,
fermement assurées d'obtenir la grâce divine, car, en venant, elles
jouaient, riaient, prenaient un air contrit en approchant de là, se
mettaient à genoux pour quelques instants et continuaient ensuite leur
chemin, en reprenant leurs jeux et leurs rires.»
L'intolérance et les superstitions, dont les étrangers rencontrèrent
des preuves à chaque pas, font naître, chez le voyageur, des réflexions
judicieuses. Il regrette de voir se perdre dans des révolutions
continuelles tant d'énergie et de ressources, qui pourraient être bien
mieux employées pour le développement moral et la prospérité matérielle
de la nation.
Pour Lütké, rien ne ressemble moins à une vallée du paradis que
Valparaiso et ses environs. Des montagnes pelées, coupées de profondes
quebradas, une plaine sablonneuse, au milieu de laquelle se dresse la
ville, les hautes montagnes des Andes à l'arrière-plan, tout cela ne
constitue pas, à proprement parler, un Éden.
Les traces de l'affreux tremblement de terre de 1823 n'étaient pas
alors entièrement effacées, et l'on voyait encore de grands espaces
couverts de débris.
Le 15 avril, le -Séniavine- reprit la mer et fit voile pour la
Nouvelle-Arkhangel, où il entra le 24 juin, après une navigation qui
n'avait été marquée par aucun incident. La nécessité de procéder à des
réparations que rendait indispensables une campagne de dix mois, et le
débarquement des provisions dont le -Séniavine- était chargé pour la
Compagnie, retinrent cinq semaines le capitaine Lütké dans la baie de
Sitkha.
Cette partie de la côte nord-ouest de l'Amérique offre un aspect
sauvage mais pittoresque. De hautes montagnes, recouvertes jusqu'à leur
cime d'un épais et sombre manteau de forêts, forment le dernier plan du
tableau. A l'entrée de la baie, c'est le mont Edgecumbe, volcan éteint
aujourd'hui, qui s'élève à 2,800 pieds au-dessus de la mer. Lorsqu'on
pénètre dans la baie, on rencontre un labyrinthe d'îles derrière
lesquelles se dresse, avec sa forteresse, ses tours et son église, la
ville de la Nouvelle-Arkhangel, qui ne se compose que d'une rangée
de maisons avec jardin, d'un hôpital, d'un chantier, et, hors des
palissages, d'un grand village d'Indiens Kaloches. La population était
alors mélangée de Russes, de créoles et d'Aléoutes au nombre de huit
cents, dont les trois huitièmes étaient au service de la Compagnie.
Mais cette population diminue sensiblement avec les saisons. L'été,
presque tout le monde est à la chasse, et l'on n'est pas plus tôt
rentré à l'automne, qu'on part pour la pêche.
La Nouvelle-Arkhangel ne présente pas précisément beaucoup de
distractions. A vrai dire, ce séjour, l'un les plus maussades qu'on
puisse imaginer, est une terre déshéritée, triste au delà de toute
expression, où l'année entière, sauf les trois mois de neige, ressemble
plus à l'automne qu'à toute autre saison. Tout cela n'est rien encore
pour le voyageur qui ne fait que passer; mais il faut, à celui qui
y réside, un grand fonds de philosophie ou une bien grande envie de
ne pas mourir de faim. Le commerce, assez important, se fait avec la
Californie, avec les naturels et avec les bâtiments étrangers.
Les fourrures que se procurent les Aléoutes, chasseurs de la Compagnie,
sont la loutre, le castor, le renard et le «souslic». Ils pêchent
le morse, le phoque et la baleine, sans compter, dans la saison, le
hareng, la morue, le saumon, le turbot, la lotte, la perche et des
«tsouklis», coquillages qu'on trouve aux îles de la Reine-Charlotte et
dont la Compagnie a besoin pour ses échanges avec les Américains.
Quant à ceux-ci, du 46e au 60e degré, ils paraissent appartenir à la
même race; c'est du moins à cette conclusion que semblent amener la
ressemblance de leurs formes extérieures, de leurs usages, de leur vie,
et la conformité de leur langue.
Les Kaloches de Sitkha reconnaissent pour fondateur de leur race un
homme du nom d'Elkh, favorisé de la protection du corbeau, cause
première de toutes choses. Remarque curieuse, chez les Kadiaques, qui
sont Esquimaux, cet oiseau joue aussi un rôle important. On retrouve,
chez les Kaloches, suivant Lütké, la tradition d'un déluge et quelques
fables qu'il rapproche de la mythologie grecque.
Leur religion n'est autre chose que le chamanisme. Un Dieu suprême leur
est inconnu, mais ils croient aux esprits malins et aux sorciers qui
prédisent l'avenir, guérissent les maladies, et dont la profession est
héréditaire.
Pour eux, l'âme est immortelle; toutefois, les âmes des chefs ne se
mêlent pas avec celles des inférieurs, celles des esclaves restent
esclaves après la mort. On voit combien cette conception est peu
consolante.
Le gouvernement est patriarcal; les indigènes sont organisés en tribus,
qui, comme dans le reste de l'Amérique, ont pour emblème, et, le plus
souvent, pour nom, un animal: le loup, le corbeau, l'ours, l'aigle, etc.
Les esclaves des Kaloches sont les prisonniers qu'ils ont faits à la
guerre. Le sort de ceux-ci est fort misérable. Leurs maîtres ont sur
eux droit de vie et de mort. Dans certaines cérémonies, à l'occasion de
la perte des chefs, on sacrifie ceux qui ne sont plus bons à rien, à
moins, au contraire, qu'on ne leur rende la liberté.
Soupçonneux et rusés, cruels et vindicatifs, les Kaloches ne valent
ni plus ni moins que les autres sauvages, leurs voisins. Durs à la
fatigue, braves, mais paresseux, ils laissent tous les travaux de
l'intérieur aux soins de leurs femmes, car la polygamie est chez eux en
usage.
En quittant Sitkha, Lütké se dirigea vers Ounalachka. L'établissement
d'Iloulouk est le principal de cette île, et, cependant, il n'est
habité que par douze Russes et dix Aléoutes des deux sexes.
Sans l'entière privation de bois qui oblige les indigènes à ramasser
celui que la mer jette sur les rivages voisins, parmi lesquels on
trouve quelquefois des troncs entiers de cyprès, de camphrier et d'une
espèce d'arbre qui répand une odeur de rose, cette île offrirait
beaucoup de commodités et d'agréments pour la vie. Elle abonde en beaux
pâturages. Aussi s'y livre-t-on avec succès à l'élève du bétail.
Les habitants des îles aux Renards avaient, à l'époque où Lütké les
visita, adopté en grande partie les mœurs et les vêtements des Russes.
Ils étaient tous chrétiens. Les Aléoutes sont bons, hardis, adroits, et
la mer est leur véritable élément.
Depuis 1826, plusieurs éruptions de cendres avaient causé de grands
ravages dans ces îles. En mai 1827, le volcan Chichaldinsk s'ouvrit un
nouveau cratère et vomit des flammes.
Les instructions de Lütké lui prescrivaient de reconnaître l'île
Saint-Mathieu, que Cook avait appelée île de Gore. Si le levé
hydrographique de cette position réussit au delà de toute espérance,
les Russes n'eurent pas le même succès, quand ils voulurent se procurer
des notions sur ses productions naturelles, car ils n'y purent
débarquer en aucun endroit.
Sur ces entrefaites, l'hiver arrivait avec son cortège ordinaire de
brouillards et de tempêtes. Il ne fallait pas songer à se rendre au
détroit de Behring. Lütké fit donc route pour le Kamtchatka, après
avoir communiqué avec l'île Behring. Il séjourna trois semaines à
Pétropaulowsky, temps qui fut employé au déchargement des objets qu'il
apportait et aux préparatifs de sa campagne d'hiver.
Les instructions de Lütké lui prescrivaient d'employer cette saison à
visiter les îles Carolines. Il résolut donc de se diriger tout d'abord
sur l'île d'Ualan, que le navigateur français Duperrey avait fait
connaître. Un port sûr permettrait de s'y livrer à des expériences sur
le pendule.
En route, Lütké chercha, sans la trouver, l'île Colunas, par 26° 9´ de
latitude et 128° de longitude ouest. Il en fut de même pour les îles
Dexter et Saint-Barthélemy. Il reconnut le groupe de corail Brown,
découvert en 1794 par l'Anglais Butler, et arriva le 4 décembre en vue
d'Ualan.
Dès les premiers moments, l'excellence des relations avec les indigènes
fit sur les Russes une excellente impression. Plusieurs d'entre les
Ualanais, qui étaient venus en pirogues, montrèrent assez de confiance
pour coucher à bord du bâtiment, alors qu'il était encore à la voile.
Ce ne fut pas sans peine que le -Séniavine- pénétra dans le havre de la
Coquille. Débarqué sur l'îlot Matanial, où Duperrey avait dressé son
observatoire, Lütké fit de même, tandis que les échanges commençaient
avec les naturels. La bonhomie, le caractère pacifique de ceux-ci, ne
se démentirent pas un instant. Il suffit de retenir deux jours un chef
en otage et de brûler une pirogue pour mettre fin aux vols de quelques
indigènes.
«Nous pouvons déclarer avec plaisir, dit Lütké, à la face du monde, que
notre séjour de trois semaines à Ualan, non seulement ne coûta pas une
goutte de sang humain, mais que nous pûmes quitter ces bons insulaires
sans leur donner une idée plus complète que celle qu'ils avaient déjà
de l'effet de nos armes à feu, qu'ils croient seulement destinées à
tuer des oiseaux. Je ne sais s'il se trouve un pareil exemple dans les
annales des premiers voyages dans les mers du Sud.»
Après avoir laissé Ualan, Lütké chercha vainement les îles Musgraves,
marquées sur la carte de Krusenstern, et ne tarda pas à découvrir une
grande île, entourée d'une ceinture de récifs, dont la connaissance
avait échappé à Duperrey, et qui porte le nom de Painipète ou de
Pouynipète. De grandes belles pirogues, avec un équipage de quatorze
hommes, de petites où il n'y en avait que deux, entourèrent bientôt
le bâtiment. Ces naturels, à la physionomie sauvage qui exprimait la
défiance, aux yeux rouges de sang, turbulents et bruyants, chantaient,
dansaient, gesticulaient sur leurs embarcations et ne se décidèrent
qu'avec peine à monter sur le pont.
Le -Séniavine- se tint à quelque distance de la terre, qu'il n'aurait
été possible d'accoster qu'en livrant combat, car, pendant une
tentative de débarquement, les naturels entourèrent la chaloupe, et ne
se retirèrent que devant la bonne contenance de l'équipage et les coups
de canon du -Séniavine-.
Lütké disposait de trop peu de temps pour pousser à fond la
reconnaissance de l'archipel Séniavine, comme il appela sa
découverte. Aussi les renseignements qu'il put recueillir sur la
population des Pouynipètes manquent-ils de précision. Ces indigènes
n'appartiendraient pas, selon lui, à la même race que ceux d'Ualan, et
se rapprocheraient plutôt des Papous, dont les plus voisins sont ceux
de la Nouvelle-Irlande, c'est-à-dire à sept cents milles seulement.
Dès que Lütké eut cherché, sans la rencontrer, l'île Saint-Augustin,
il reconnut les îles de corail de Los Valientes, appelées aussi
Seven-Islands, découvertes, en 1773, par l'Espagnol Felipe Tompson.
Le navigateur vit ensuite l'archipel Mortlok, ancien groupe Lougoullos
de Torrès, dont les habitants ressemblaient aux Ualanais. Il descendit
sur la principale de ces îles, véritable jardin de cocotiers et
d'arbres à pain.
Les indigènes jouissaient d'une sorte de civilisation. Ils savaient
tisser et teindre les fibres du bananier et du cocotier, comme les
naturels de Ualan et de Pouynipète. Leurs instruments de pêche
faisaient honneur à leur esprit inventif, surtout une sorte de caisse,
tressée en baguettes et en bambou, combinée pour laisser entrer le
poisson sans lui permettre de ressortir; ils possédaient aussi des
filets en forme de grande besace, des lignes et des harpons.
[Illustration: Habitant de Ualan. (-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
Leurs pirogues, sur lesquelles ils passent les trois quarts de leur
existence, semblent merveilleusement adaptées à leurs besoins. Les
grandes, dont la construction leur coûte des peines infinies et qui
sont conservées sous des hangars spéciaux, ont vingt-six pieds de
longueur, deux un quart de largeur et quatre de profondeur. Elles
sont munies d'un balancier, dont les traverses sont recouvertes d'un
plancher. De l'autre côté, existe une petite plate-forme de quatre
pieds carrés et munie d'un toit sous lequel on abrite les provisions.
Ces pirogues portent une voile triangulaire, en nattes tressées faites
de feuilles de baquois, laquelle est attachée à deux vergues. Pour
changer de bord, on laisse tomber la voile, on incline le mât vers
l'autre bout de la pirogue, où l'on fait passer en même temps l'amure
de la voile, et la pirogue va de l'avant par son autre extrémité.
[Illustration: Les Tchouktchis sédentaires. (Page 244.)]
Lütké reconnut ensuite le groupe Namolouk, dont les habitants ne
diffèrent en rien des Longounoriens, et il démontra l'identité de l'île
Hogole, déjà décrite par Duperrey, avec Quirosa. Puis, il visita le
groupe Namonouïto, première assise d'un nombreux groupe d'îles ou même
d'une seule grande île, qui doit, un jour, exister en cet endroit.
Le commandant Lütké, ayant besoin de biscuits et de divers autres
articles qu'il espérait tirer de Guaham ou des navires qui seraient
en relâche dans le port, fit alors voile pour les Mariannes, où il
comptait en même temps répéter des expériences sur le pendule, auquel
Freycinet avait trouvé une importante anomalie de gravitation.
Grande fut la surprise de Lütké, en arrivant, de n'apercevoir à terre
aucun signe de vie. Les deux forts n'avaient pas de pavillon, un
silence de mort régnait partout, et, sans la présence d'une goëlette
mouillée dans le port intérieur, on aurait cru accoster quelque terre
déserte. Il n'y avait que peu de monde à terre, et encore n'était-ce
qu'une population à demi sauvage, dont il fut à peu près impossible
de tirer le moindre renseignement. Par bonheur, un déserteur anglais
vint se mettre à la disposition de Lütké et transmit au gouverneur
une lettre du commandant, qui reçut presque aussitôt une réponse
satisfaisante.
Le gouverneur était ce même Medinilla, dont Kotzebue et Freycinet
avaient loué l'hospitalité. Aussi ne fut-il pas difficile d'obtenir la
permission d'établir à terre un observatoire et d'y transporter les
quelques provisions dont on avait besoin. Cette relâche fut attristée
par un accident arrivé au commandant Lütké, qui, pendant une partie de
chasse, se blessa assez gravement au poignet avec son fusil.
Les travaux de réparation et de radoub du bâtiment, la nécessité
de faire de l'eau et du bois, retardèrent le départ du -Séniavine-
jusqu'au 19 mars. Pendant ce temps, Lütké eut donc le loisir de
reconnaître l'exactitude des renseignements qu'un séjour de deux
mois dans la maison même du gouverneur avait permis à Freycinet de
recueillir, il y avait une dizaine d'années. Depuis lors, les choses
n'avaient guère changé.
Comme il n'était pas encore temps, pour Lütké, de remonter dans le
nord, il reprit la reconnaissance des Carolines par les îles du
Danois. Les habitants lui en parurent mieux faits que leurs voisins
occidentaux, dont ils ne diffèrent, d'ailleurs, en aucune manière. Les
Farroïlep, Oullei, Ifelouk, Fouripigze, furent successivement relevées;
puis Lütké prit la route de Bonin-Sima le 27 avril. Il y apprit
qu'il avait été précédé, dans la reconnaissance de ce groupe, par le
capitaine anglais Beechey. Aussi renonça-t-il aussitôt à tout travail
hydrographique. Deux matelots appartenant à l'équipage d'un baleinier
qui avait été jeté à la côte résidaient encore à Bonin-Sima.
Depuis le développement de la grande pêche, cet archipel était
fréquenté par quantité de baleiniers, qui y trouvaient, en même temps
qu'un port sûr en toute saison, de l'eau, du bois en abondance, des
tortues pendant six mois, du poisson, et, avec une infinité d'herbes
antiscorbutiques, le délicieux chou palmiste.
«La hauteur majestueuse et la vigueur des arbres, dit Lütké, la variété
et le mélange des plantes tropicales avec celles des climats tempérés,
attestent déjà la fertilité du terrain et la salubrité du climat. La
plupart de nos productions de jardin et de nos plantes potagères, et
peut-être toutes, réussiraient ici à merveille, ainsi que le froment,
le riz, le maïs; on ne saurait désirer un meilleur climat et de
meilleure exposition pour la vigne. Les animaux domestiques de toute
espèce, les abeilles, s'y multiplieraient très promptement. En un mot,
avec une colonisation peu nombreuse, mais laborieuse, ce petit groupe
pourrait devenir en peu de temps un lieu d'abondantes ressources en
toute sorte d'objets.»
Le 9 juin, le -Séniavine-, après avoir été retardé une semaine
entière faute de vent, entrait à Pétropaulowsky, où il était retenu
jusqu'au 26 par la nécessité de faire des vivres. Toute une série de
reconnaissances furent alors opérées le long des rivages du Kamtchatka,
du pays des Koriaks et des Tchouktchis. Elles furent interrompues par
trois séjours sur les côtes de l'île de Karaghinsk, dans la baie de
Saint-Laurent et dans le golfe de Sainte-Croix.
Pendant une de ces relâches, il arriva au commandant une singulière
aventure. Il était depuis plusieurs jours en rapports amicaux avec des
Tchouktchis, auxquels il s'efforçait de donner une idée plus familière
des êtres et de la manière de vivre des Russes.
«Ces naturels, dit-il, se montraient affables et complaisants et
cherchaient à payer de la même monnaie nos badinages et nos cajoleries.
Je frappai doucement de la main, en signe d'amitié, sur la joue d'un
vigoureux Tchouktchis, et je reçus tout à coup, en réponse, un soufflet
qui faillit me renverser. Revenu de mon étonnement, je vis, devant moi,
mon Tchouktchis, avec le visage riant, exprimant la satisfaction d'un
homme qui a su montrer son savoir-vivre et sa politesse. Il avait aussi
voulu me taper doucement, mais d'une main accoutumée à ne taper que des
rennes.»
Les voyageurs furent aussi témoins des preuves d'adresse d'un
Tchouktchis, qui faisait le chaman ou sorcier. Il passa derrière un
rideau, d'où l'on entendit bientôt sortir une voix semblable à un
hurlement, tandis que des petits coups étaient frappés sur un tambourin
avec un fanon de baleine. Le rideau levé, on vit le sorcier se balancer
et renforcer sa voix et ses coups sur le tambour qu'il tenait tout
près de son oreille. Bientôt il jeta sa pelisse, se mit nu jusqu'à la
ceinture, prit une pierre polie qu'il donna à tenir à Lütké, la reprit,
et, tandis qu'il faisait passer une main par-dessus l'autre, la pierre
disparut. Montrant une tumeur qu'il avait au coude, il prétendit que la
pierre était à cet endroit, puis il fit voyager la tumeur sur le côté,
et, après en avoir extrait la pierre, il affirma que l'issue du voyage
des Russes serait favorable.
On félicita le sorcier de son adresse et on lui fit présent d'un
couteau, pour le remercier. Le prenant d'une main, il tira sa langue et
se mit à la couper... Sa bouche s'emplit de sang... Enfin, après avoir
tout à fait coupé sa langue, il en montra le morceau dans sa main. Ici,
le rideau tomba, l'adresse du prestidigitateur n'allant sans doute pas
plus loin.
On désigne sous l'appellation générale de Tchouktchis le peuple qui
habite l'extrémité N.-E. de l'Asie. Il comprend deux races: l'une,
nomade comme les Samoyèdes, est appelée les Tchouktchis à rennes;
l'autre, à demeures fixes, se nomme les Tchouktchis sédentaires.
Le genre de vie, ainsi que les traits du visage et la langue même,
diffèrent dans ces deux races. L'idiome, parlé par les Tchouktchis
sédentaires, a de très grands rapports avec celui des Esquimaux, dont
leurs «baïdarkes» ou bateaux de cuir, leurs instruments et les formes
de leurs huttes tendent encore à les rapprocher.
Lütké ne vit pas un grand nombre de Tchouktchis à rennes; aussi ne
put-il presque rien ajouter à ce qu'avaient dit ses prédécesseurs. Il
lui parut, cependant, qu'ils avaient été peints sous des couleurs trop
défavorables, et que leur réputation de turbulence et de sauvagerie
était singulièrement exagérée.
Les sédentaires, généralement connus sous le nom de Namollos, vivent
l'hiver dans des baraques, et l'été dans des huttes couvertes de peaux.
Celles-ci servent ordinairement de demeure à plusieurs familles.
«Les fils avec leurs femmes, les filles avec leurs maris, dit la
relation, y vivent ensemble avec leurs parents. Chaque famille occupe,
sous un rideau, une des séparations pratiquées sur le large côté de la
hutte. Ces rideaux sont faits de peaux de rennes cousues en forme de
cloche; ils sont attachés aux barres du plafond et descendent jusqu'à
terre. Deux, trois personnes et quelquefois davantage, à l'aide de la
graisse qu'ils allument quand il fait froid, réchauffent tellement
l'air sous ce rideau presque hermétiquement fermé, que, par les plus
fortes gelées, tout vêtement devient superflu; mais il n'appartient
qu'à des poumons tchouktchis de pouvoir respirer dans cette atmosphère.
Dans la moitié antérieure de la hutte sont tous les ustensiles, la
vaisselle, les marmites, les corbeilles, les malles de peau de veau
marin, etc. C'est là aussi qu'est le foyer, si l'on peut appeler ainsi
l'endroit où fument quelques broussailles d'osier, ramassées avec peine
dans les marais, et, à leur défaut, des os de baleine dans la graisse.
Autour de la hutte, sur des séchoirs de bois ou d'os de baleine,
est étendue de la chair de veau marin coupée par morceaux, noire et
dégoûtante.»
La vie que mènent ces peuples est misérable. Ils se repaissent de la
chair à moitié crue des phoques et des morses qu'ils chassent et de
celle des baleines que la mer jette sur leurs côtes. Le chien est le
seul animal domestique qu'ils possèdent; ils le traitent assez mal,
bien que ces pauvres animaux soient fort caressants et leur rendent de
grands services, soit qu'ils traînent leurs baïdarkes à la cordelle,
soit qu'ils tirent leurs traîneaux sur la neige.
Après un second séjour de cinq semaines à Pétropaulowsky, le
-Séniavine- quitta le Kamtchatka, le 10 novembre, pour rentrer en
Europe. Avant de gagner Manille, Lütké fit une croisière dans la
partie septentrionale des Carolines, qu'il n'avait pas eu le temps de
reconnaître l'hiver précédent. Il vit successivement les groupes de
Mourileu, Fananou, Faieou, Namonouïto, Maghyr, Farroïlep, Ear, Mogmog,
et trouva à Manille la corvette le -Möller-, qui l'attendait.
L'archipel des Carolines embrasse un immense espace, et les Mariannes,
ainsi que les Radak, pourraient sans inconvénient lui être attribuées,
car on y trouve une population absolument identique. Les anciens
géographes n'avaient eu longtemps d'autres guides que les cartes des
missionnaires, qui, manquant de l'instruction et des instruments
nécessaires pour apprécier avec exactitude la grandeur, l'emplacement
et l'éloignement de tous ces archipels, leur avaient donné une
importance considérable, et avaient souvent fixé à plusieurs degrés
l'étendue d'un groupe qui n'avait que quelques milles.
Aussi, les navigateurs s'en tenaient-ils prudemment éloignés. Freycinet
fut le premier à mettre un peu d'ordre dans ce chaos, et, grâce à
la rencontre de Kadou et de don Louis Torrès, il put identifier les
nouvelles découvertes avec les anciennes. Lütké apporta sa part, et non
une des moindres, à l'établissement de la carte réelle et scientifique
d'un archipel qui avait fait longtemps l'effroi des navigateurs.
Le savant explorateur russe n'est pas de l'avis de l'un de ses
prédécesseurs, Lesson, qui rattachait à la race mongole, sous le nom de
rameau mongolo-pélagien, tous les habitants des Carolines. Il y voit
plutôt, avec Chamisso et Balbi, une branche de la famille malaise, qui
a peuplé la Polynésie orientale.
Si Lesson rapproche les Carolins des Chinois et des Japonais, Lütké
trouve, au contraire, à leurs grands yeux saillants, à leurs lèvres
épaisses, à leur nez retroussé, un air de famille avec ceux des
habitants des Sandwich et des Tonga. La langue n'offre pas non plus le
moindre rapprochement avec le Japonais, tandis qu'elle présente une
grande ressemblance avec celle des Tonga.
Lütké passa son temps de séjour à Manille à approvisionner, à réparer
la corvette, et il quitta, le 30 janvier, cette possession espagnole,
pour rentrer en Russie, où il jeta l'ancre, sur la rade de Cronstadt,
le 6 septembre 1829.
Il reste maintenant à dire ce qu'il était advenu de la corvette le
-Möller-, depuis sa séparation à Valparaiso. De Taïti, gagnant le
Kamtchatka, elle y avait débarqué à Pétropaulowsky une partie de son
chargement, puis avait fait voile, en août 1827, pour Ounalachka,
où elle était restée un mois. Après une reconnaissance de la côte
occidentale d'Amérique, abrégée par le mauvais temps, après un séjour
à Honolulu jusqu'en février 1828, elle avait découvert l'île Möller,
reconnu les îles Necker, Gardner, Lissiansky, et signalé, à six milles
au sud de celle-ci, un récif très dangereux.
La corvette avait ensuite prolongé l'île de Kur, la Basse des frégates
françaises, le récif Maras, celui de la Perle et de l'Hermès, et, après
avoir cherché certaines îles marquées sur les cartes d'Arrowsmith, elle
avait regagné le Kamtchatka. A la fin d'avril, elle avait appareillé
pour Ounalachka et opéré la reconnaissance de la côte septentrionale
de la presqu'île d'Alaska. C'est en septembre que le -Möller- s'était
réuni au -Séniavine-, et, depuis cette époque, les deux bâtiments,
jusqu'à leur retour en Russie, ne s'étaient plus séparés qu'à de courts
intervalles.
Comme on a pu en juger par le récit assez détaillé qui vient d'en
être fait, cette expédition n'avait pas été sans amener des résultats
importants pour la géographie. Il faut ajouter que les différentes
branches de l'histoire naturelle, la physique et l'astronomie lui
durent également de nombreuses et importantes acquisitions.
CHAPITRE II
LES CIRCUMNAVIGATEURS FRANÇAIS
I
Voyage de Freycinet.--Rio-de-Janeiro et ses gitanos.--Le Cap et
ses vins.--La baie des Chiens-Marins.--Séjour à Timor.--L'île
d'Ombay et sa population anthropophage.--Les îles des
Papous.--Habitations sur pilotis des Alfourous.--Un dîner chez
le gouverneur de Guaham.--Description des Mariannes et de leurs
habitants.--Quelques détails sur les Sandwich.--Port-Jackson et
la Nouvelle-Galles du Sud.--Naufrage à la baie Française.--Les
Malouines.--Retour en France.--Expédition de la -Coquille- sous
les ordres de Duperrey.--Martin-Vaz et la Trinidad.--L'île
Sainte-Catherine.--L'indépendance du Brésil.--La baie Française et
les restes de l'Uranie.--Relâche à Concepcion.--La guerre civile
au Chili.--Les Araucans.--Nouvelles découvertes dans l'archipel
Dangereux.--Relâche à Taïti et à la Nouvelle-Irlande.--Les
Papous.--Station à Ualan.--Les Carolins et les Carolines.--Résultats
scientifiques de l'expédition.
L'expédition, commandée par Louis-Claude de Saulces de Freycinet, fut
due aux loisirs que la paix de 1815 venait d'accorder à la marine
française. Un de ses officiers les plus entreprenants, celui-là même
qui avait accompagné Baudin dans la reconnaissance des côtes de
l'Australie, en conçut le plan et fut chargé de l'exécuter. C'était
le premier voyage maritime qui ne dût pas avoir exclusivement
l'hydrographie pour objet. Son but principal était le relèvement de la
forme de la Terre dans l'hémisphère sud et l'observation des phénomènes
du magnétisme terrestre; l'étude des trois règnes de la nature, des
mœurs, des usages et des langues des peuples indigènes ne devait pas
être oubliée; enfin les recherches de géographie, sans être exclues,
étaient cependant placées au dernier rang.
Freycinet trouva dans les officiers du corps de santé de la marine, MM.
Quoy, Gaimard et Gaudichaud, d'utiles auxiliaires pour les questions
d'histoire naturelle; en même temps, il s'adjoignit un certain nombre
d'officiers de marine très distingués, dont les plus connus sont
Duperrey, Lamarche, Bérard et Odet-Pellion, qui devinrent, l'un membre
de l'Institut, les autres officiers supérieurs ou généraux de la marine.
Freycinet eut également soin de choisir ses matelots parmi ceux qui se
trouvaient en état d'exercer un métier, et, sur les cent vingt hommes
qui composèrent l'équipage de la corvette l'-Uranie-, il n'y en avait
pas moins de cinquante qui pouvaient être au besoin charpentiers,
cordiers, voiliers, forgerons, etc.
Des rechanges pour deux ans, des approvisionnements de tout genre
et tels que pouvaient les fournir les appareils perfectionnés dont
on commençait à se servir, des caisses en fer pour garder l'eau
douce, des alambics pour distiller l'eau de mer, des conserves et des
antiscorbutiques, furent entassés sur l'-Uranie-. Elle quitta le port
de Toulon, le 17 septembre 1817, emportant, déguisée en matelot, la
femme du commandant, qui ne craignait pas d'affronter les périls et les
fatigues de cette longue navigation.
Avec ces provisions toutes matérielles, Freycinet avait un assortiment
des meilleurs instruments et appareils. Enfin, il avait reçu, de
l'Institut, des instructions détaillées, destinées, soit à le guider
dans ses recherches, soit à lui suggérer les expériences qui pouvaient
le plus contribuer aux progrès des sciences.
Une relâche à Gibraltar, un arrêt à Sainte-Croix de Ténériffe, l'une
des îles Canaries, qui, comme le dit spirituellement Freycinet, ne
furent pas pour l'équipage les îles Fortunées,--toute communication
avec la terre fut interdite par le gouverneur,--précédèrent l'entrée de
l'-Uranie- à Rio-de-Janeiro, le 6 décembre.
Le commandant et ses officiers profitèrent de cette relâche pour
procéder à un grand nombre d'observations magnétiques et d'expériences
du pendule, tandis que les naturalistes parcouraient le pays et
faisaient de nombreuses collections d'histoire naturelle.
[Illustration: Guerriers des îles d'Ombay et de Guébé.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
La relation originale du voyage contient un très long historique de la
découverte et de la colonisation du Brésil, ainsi que les détails les
plus circonstanciés sur les usages et les mœurs des habitants, sur
la température et le climat, de même qu'une description minutieuse de
Rio-de-Janeiro, de ses monuments et de ses environs.
[Illustration: Maison de Rawak, sur pilotis.
(-Fac-simile. Gravure ancienne.-)]
La partie la plus curieuse de la description a trait aux gitanos qu'on
rencontrait à cette époque à Rio-de-Janeiro.
«Dignes descendants des Parias de l'Inde, d'où il ne paraît pas
douteux qu'ils tirent leur origine, dit Freycinet, les -ciganos- de
Rio-de-Janeiro, affectent comme eux l'habitude de tous les vices,
une propension à tous les crimes. La plupart, possesseurs de grandes
richesses, étalant un luxe considérable en habillements et en chevaux,
particulièrement à l'époque de leurs noces, qui sont très somptueuses,
se plaisent communément au milieu de la débauche crapuleuse et de
la fainéantise. Fourbes et menteurs, ils volent tant qu'ils peuvent
dans le commerce; ils sont aussi de subtils contrebandiers. Ici,
comme partout où l'on rencontre cette abominable race d'hommes, leurs
alliances n'ont jamais lieu qu'entre eux. Ils ont un accent et même un
jargon particuliers. Par une bizarrerie tout à fait inconcevable, le
gouvernement tolère cette peste publique: deux rues particulières leur
sont même affectées dans le voisinage de Campo de Santa-Anna.»
«Qui ne verrait Rio-de-Janeiro que de jour, dit un peu plus loin le
voyageur, serait tenté de croire que la population n'y est composée que
de nègres. Les gens comme il faut, à moins d'un motif extraordinaire
ou de devoirs religieux, ne sortent guère que le soir, et c'est alors
surtout aussi que les femmes se montrent; pendant le jour, elles
restent presque constamment chez elles, et partagent leur temps entre
le sommeil et la toilette. Le théâtre et les églises sont les seuls
endroits où un homme puisse jouir de leur présence.»
La navigation de l'-Uranie-, du Brésil au cap de Bonne-Espérance, ne
fut accompagnée d'aucun événement nautique digne de fixer l'attention.
Le 7 mars, l'ancre tombait dans la baie de la Table. Après une
quarantaine de trois jours, on laissa aux navigateurs la faculté de
descendre à terre, où les attendait le plus gracieux accueil de la part
du gouverneur, Charles Sommerset. Les instruments furent débarqués
aussitôt qu'on put se procurer un local convenable. Les expériences
habituelles du pendule furent faites et les phénomènes de l'aiguille
aimantée furent observés.
Les naturalistes Quoy et Gaimard, accompagnés de plusieurs personnes de
l'état-major, firent une excursion d'histoire naturelle à la montagne
de la Table et aux fameux vignobles de Constance.
«Les vignes que nous parcourûmes, dit Gaimard, sont entourées d'allées
de chênes et de pins, et les ceps, plantés à quatre pieds de distance
les uns les autres, sur des lignes droites, ne sont pas soutenus
par des échalas. Toutes les années, on les taille et on pioche le
terrain d'alentour, qui est de nature sablonneuse. Nous vîmes, çà et
là, quantité de pêchers, d'abricotiers, de pommiers, de poiriers,
de citronniers et de petits carrés où l'on cultivait des plantes
potagères. A notre retour, M. Colyn voulut absolument nous faire
goûter les diverses espèces de vins qu'il récolte, consistant en vin
de Constance proprement dit, blanc et rouge, en vin de Pontac, de
Pierre et de Frontignac. Le vin des autres localités, qui porte le
nom particulier de -vin du Cap-, est fait avec un raisin muscat de
couleur paille fumée qui m'a paru préférable, pour le goût, au muscat
de Provence. Nous venons de dire qu'il y a deux qualités de vin de
Constance, le blanc et le rouge; elles proviennent l'une et l'autre
de raisins muscats de couleur différente... Généralement on préfère,
au Cap, le Frontignac à tous les autres vins qui se récoltent sur le
coteau de Constance...»
Juste un mois après avoir quitté l'extrémité méridionale de l'Afrique,
l'-Uranie- arrivait au mouillage de Port-Louis, à l'île de France,
qui, depuis les traités de 1815, était entre les mains des Anglais.
Freycinet, obligé de faire abattre son bâtiment en carène pour le
visiter complètement et pour réparer le doublage en cuivre, dut
faire en cet endroit un séjour bien plus long qu'il ne comptait. Nos
voyageurs n'eurent pas lieu de s'en plaindre, car les habitants de
l'île de France ne mentirent pas à leur vieille réputation d'aimable
hospitalité. Promenades, réceptions, bals, repas de corps, courses de
chevaux, fêtes de toute sorte, firent passer le temps bien vite. Aussi
ne fut-ce pas sans un serrement de cœur que les Français se dérobèrent
à l'excellent accueil de leurs anciens compatriotes et de leurs ennemis
acharnés de la veille.
Plusieurs habitants des plus distingués fournirent à Freycinet, avec le
plus louable empressement, des notes intéressantes sur des faits que la
brièveté de son séjour ne lui aurait pas permis d'étudier.
C'est ainsi qu'il put réunir des données précieuses touchant la
situation de l'agriculture, le commerce, l'industrie, les finances,
l'état moral des habitants, matières délicates et d'une appréciation
subtile, qu'un voyageur qui passe ne peut approfondir. Depuis que l'île
était sous l'administration anglaise, de nombreux chemins avaient
été tracés, et l'esprit d'initiative commençait à se substituer à la
routine, qui avait endormi la colonie et arrêté tout progrès.
L'-Uranie- gagna ensuite Bourbon, où elle devait trouver, dans les
magasins du gouvernement, les vivres dont elle avait besoin. Elle
mouilla à Saint-Denis, le 19 juillet 1817, et elle resta sur la rade
de Saint-Paul jusqu'au 2 août, jour où elle fit voile pour la baie des
Chiens-Marins, à la côte occidentale de la Nouvelle-Hollande.
Avant de suivre Freycinet jusqu'en Australie, il sera bon de s'arrêter
quelques moments avec lui à Bourbon.
En 1717, au dire de Le Gentil de la Barbinais, cette île ne possédait
que neuf cents personnes libres, parmi lesquelles six familles
blanches seulement, et onze cents esclaves. D'après la dernière
statistique (1817), on y comptait 14,790 blancs, 4,342 noirs libres,
49,759 esclaves, soit un total de 68,891 habitants. Cet accroissement
considérable et rapide peut être attribué à la salubrité du pays, mais
surtout à la liberté du commerce, dont cette île a joui pendant un
temps considérable.
Le 12 septembre, après une heureuse navigation, l'-Uranie- jetait
l'ancre à l'entrée de la baie des Chiens-Marins. Un détachement
fut aussitôt expédié sur Dirck-Hatichs, afin de fixer la position
géographique du cap Levaillant et de rapporter à bord de la corvette
la plaque en étain laissée par les Hollandais à une époque reculée, et
que Freycinet avait vue en 1801.
Pendant ce temps, les deux alambics étaient mis en fonction et
distillaient l'eau de mer. Durant tout le séjour, on ne consomma pas
d'autre boisson, et personne à bord n'eut lieu de s'en plaindre.
Le détachement, qui avait été débarqué, eut quelques relations avec les
naturels. Armés de sagaies et de massues, sans le moindre vêtement,
ceux-ci se refusèrent à entrer en relations directes avec les blancs
et se tinrent à quelque distance des matelots, ne touchant qu'avec
précaution aux objets qu'on leur donnait.
Bien que la baie des Chiens-Marins eût été explorée en détail, lors de
l'expédition de Baudin, il restait, au point de vue hydrographique,
une lacune à combler dans la partie orientale du havre Hamelin. Ce fut
Duperrey qui procéda à ce relèvement.
Le naturaliste Gaimard, peu satisfait des rapports qu'on avait eus
jusqu'alors avec les indigènes, que le bruit des détonations avait
décidément chassés, et désireux de se procurer quelques détails sur
leur genre de vie, résolut de s'enfoncer dans l'intérieur du pays. Son
compagnon et lui s'égarèrent comme avait fait Riche, en 1792, sur la
Terre de Nuyts; ils souffrirent horriblement de la soif, car ils ne
rencontrèrent, pendant les trois jours qu'ils passèrent à terre, aucune
source, aucun ruisseau.
Ce fut sans regret qu'on vit disparaître les côtes inhospitalières de
la terre d'Endracht. Le temps le plus beau, la mer la moins agitée,
rendirent facile le voyage de l'-Uranie- jusqu'à Timor, où, le 9
octobre, elle laissa tomber l'ancre dans la rade de Coupang.
L'accueil des autorités portugaises fut on ne peut plus cordial.
La colonie ne jouissait plus de cette prospérité qui avait fait
l'étonnement et l'admiration des Français, lors du voyage de Baudin. Le
rajah d'Amanoubang, district où le bois de sandal croît avec le plus
d'abondance, autrefois tributaire, luttait pour son indépendance. Cet
état de guerre, on ne peut plus préjudiciable à la colonie, rendit en
même temps fort difficile l'achat des marchandises dont Freycinet avait
besoin.
Quelques personnes de l'état-major allèrent rendre visite au rajah
Peters de Banacassi, dont l'habitation n'était qu'à trois quarts de
lieue de Coupang. Vieillard de quatre-vingts ans, Peters avait dû être
un fort bel homme; il était entouré de personnes de sa suite, qui lui
témoignaient le plus grand respect, et parmi lesquelles on remarquait
des guerriers d'une stature imposante.
Ce ne fut pas sans un assez vif étonnement que les Français virent,
dans cette habitation grossière, un grand luxe de service et aperçurent
des fusils européens très bien faits et de haut prix.
Malgré la température très élevée qu'il fallut supporter,--le
thermomètre s'élevant au soleil et à l'air libre à 45° et à l'ombre à
33 et à 35°,--le commandant et ses officiers ne se livrèrent pas avec
moins de zèle aux observations scientifiques et aux reconnaissances
géographiques que nécessitait l'accomplissement de leur mission.
Cependant, malgré les avertissements énergiques de Freycinet, les
jeunes officiers et les matelots avaient plusieurs fois commis
l'imprudence de sortir au milieu du jour; puis, dans l'espoir de se
prémunir contre les suites funestes de ce jeu mortel, ils s'étaient
avidement repus de boissons froides et de fruits acides. Aussi, la
dysenterie n'avait-elle pas tardé à jeter sur les cadres cinq des plus
imprudents. Il fallait partir, et l'-Uranie- leva l'ancre le 23 octobre.
On commença par prolonger rapidement la côte septentrionale de Timor,
pour en faire l'hydrographie; mais, lorsque la corvette fut parvenue
à la partie la plus étroite du canal d'Ombay, elle rencontra des
courants si violents, des brises si faibles ou si contraires qu'à peine
parvenaient-elles à lui faire regagner le chemin qu'elle avait perdu
pendant le calme. Cette situation ne dura pas moins de dix-neuf jours!
Quelques officiers profitèrent de ce que le bâtiment était retenu près
des rivages d'Ombay pour faire une incursion sur la partie la plus
voisine de cette île, dont l'aspect était fort gracieux. Ils abordèrent
au village de Bitouka, et s'avancèrent vers une troupe de naturels,
armés d'arcs, de flèches et de kris, portant des cuirasses et des
boucliers en peau de buffle. Ces sauvages avaient l'air guerrier et
ne paraissaient pas craindre les armes à feu; il leur était facile,
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