une ceinture de murailles; puis la mer s'étalait indéfiniment;--et,
le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs
patries. Un nuage de poudre grise retombait.
Le vent du soir souffla; toutes les poitrines se dilatèrent; à mesure
que la fraîcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les
morts qui se refroidissaient, et courir sur le sable chaud. Au sommet
des grosses pierres, des corbeaux immobiles restaient tournés vers les
agonisants.
Quand la nuit fut descendue, des chiens à poil jaune, de ces bêtes
immondes qui suivaient les armées, arrivèrent tout doucement au
milieu des Barbares. D'abord ils léchèrent les caillots de sang sur
les moignons encore tièdes; et bientôt ils se mirent à dévorer les
cadavres, en les entamant par le ventre.
Les fugitifs reparaissaient un à un, comme des ombres; les femmes aussi
se hasardèrent à revenir, car il en restait encore, chez les Libyens
surtout, malgré le massacre effroyable que les Numides en avaient fait.
Quelques-uns prirent des bouts de corde qu'ils allumèrent pour servir
de flambeaux. D'autres tenaient des piques entre-croisées. On plaçait
dessus les cadavres, et on les transportait à l'écart.
Ils se trouvaient étendus par longues lignes sur le dos, la bouche
ouverte, avec leurs lances auprès d'eux;--ou bien ils s'entassaient
pêle-mêle, et souvent, pour découvrir ceux qui manquaient, il fallait
creuser tout un monceau; puis on promenait la torche sur leur visage,
lentement. Des armes hideuses leur avaient fait des blessures
compliquées. Des lambeaux verdâtres leur pendaient au front; ils
étaient tailladés en morceaux, écrasés jusqu'à la moelle, bleuis sous
des strangulations, ou largement fendus par l'ivoire des éléphants.
Bien qu'ils fussent morts presque en même temps, des différences
existaient dans leur corruption. Les hommes du Nord étaient gonflés
d'une bouffissure livide, tandis que les Africains, plus nerveux,
avaient l'air enfumés, et déjà se desséchaient. On reconnaissait les
Mercenaires aux tatouages de leurs mains; les vieux soldats d'Antiochus
portaient un épervier; ceux qui avaient servi en Égypte, la tête d'un
cynocéphale; chez les princes de l'Asie, une hache, une grenade, un
marteau; dans les Républiques grecques, le profil d'une citadelle ou
le nom d'un archonte;--et on en voyait dont les bras étaient couverts
entièrement par ces symboles multipliés, qui se mêlaient à leurs
cicatrices et aux blessures nouvelles.
Pour les hommes de race latine, les Samnites, les Étrusques, les
Campaniens et les Brutiens, on établit quatre grands bûchers.
Les Grecs, avec la pointe de leurs glaives, creusèrent des fosses.
Les Spartiates, retirant leurs manteaux rouges, en enveloppèrent les
morts; les Athéniens les étendaient la face vers le soleil levant;
les Cantabres les enfouissaient sous un monceau de cailloux; les
Nasamons les pliaient en deux avec des courroies de bœuf, et les
Garamandes allèrent les ensevelir sur la plage, afin qu'ils fussent
perpétuellement arrosés par les flots. Les Latins se désolaient de ne
pas recueillir leurs cendres dans les urnes; les Nomades regrettaient
la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois
pierres brutes,--sous un ciel pluvieux, au fond d'un golfe plein
d'îlots.
Des vociférations s'élevaient suivies d'un long silence. C'était pour
forcer les âmes à revenir. Puis la clameur reprenait, à intervalles
réguliers, obstinément.
On s'excusait près des morts de ne pouvoir les honorer comme le
prescrivaient les rites: car ils allaient, par cette privation,
circuler, durant des périodes infinies, à travers toutes sortes de
hasards et de métamorphoses; on les interpellait, on leur demandait
ce qu'ils désiraient; d'autres les accablaient d'injures pour s'être
laissé vaincre.
La lueur des grands bûchers apâlissait les figures exsangues,
renversées de place en place sur les débris d'armures; et les
larmes excitaient les larmes, les sanglots devenaient plus aigus,
les reconnaissances et les étreintes plus frénétiques. Des femmes
s'étalaient sur les cadavres, bouche contre bouche, front contre
front; il fallait les battre pour qu'elles se retirassent, quand on
jetait la terre. Ils se noircissaient les joues; ils se coupaient les
cheveux; ils se tiraient du sang et le versaient dans les fosses; ils
se faisaient des entailles à l'imitation des blessures qui défiguraient
les morts. Des rugissements éclataient à travers le tapage des
cymbales. Quelques-uns arrachaient leurs amulettes, crachaient dessus.
Les moribonds se roulaient dans la boue sanglante en mordant de rage
leurs poings mutilés; et quarante-trois Samnites, tout un printemps
sacré, s'entr'égorgèrent comme des gladiateurs. Bientôt le bois
manqua pour les bûchers, les flammes s'éteignirent, toutes les places
étaient prises;--et, las d'avoir crié, affaiblis, chancelants, ils
s'endormirent auprès de leurs frères morts, ceux qui tenaient à vivre
pleins d'inquiétudes, et les autres désirant ne pas se réveiller.
Aux blancheurs de l'aube, il parut sur les limites des Barbares des
soldats qui défilaient avec des casques levés au bout des piques; en
saluant les Mercenaires, ils leur demandaient s'ils n'avaient rien à
faire dire dans leurs patries.
D'autres se rapprochèrent, et les Barbares reconnurent quelques-uns de
leurs anciens compagnons.
Le suffète avait proposé à tous les captifs de servir dans ses troupes.
Plusieurs avaient intrépidement refusé; bien résolu à ne point les
nourrir ni à les abandonner au Grand-Conseil, il les avait renvoyés, en
leur ordonnant de ne plus combattre Carthage. Quant à ceux que la peur
des supplices rendait dociles, on leur avait distribué les armes de
l'ennemi; et maintenant ils se présentaient aux vaincus, moins pour les
séduire que par un mouvement d'orgueil et de curiosité.
Ils racontèrent les bons traitements du suffète; les Barbares les
écoutaient tout en les jalousant, bien qu'ils les méprisassent. Aux
premières paroles de reproche, les lâches s'emportèrent; de loin ils
leur montraient leurs propres épées, leurs cuirasses, et les conviaient
avec des injures à venir les prendre. Les Barbares ramassèrent des
cailloux; tous s'enfuirent; et l'on ne vit plus au sommet de la
montagne que les pointes des lances dépassant le bord des palissades.
Une douleur, plus lourde que l'humiliation de la défaite, accabla les
Barbares. Ils songeaient à l'inanité de leur courage. Ils restaient les
yeux fixes en grinçant des dents.
La même idée leur vint. Ils se précipitèrent en tumulte sur les
prisonniers carthaginois. Les soldats du suffète, par hasard, n'avaient
pu les découvrir, et comme il s'était retiré du champ de bataille, ils
se trouvaient encore dans la fosse profonde.
On les rangea par terre, dans un endroit aplati. Des sentinelles firent
un cercle autour d'eux; et on laissa les femmes entrer, par trente ou
quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps qu'on leur
donnait, elles couraient de l'un à l'autre, incertaines, palpitantes;
puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient à tour
de bras comme des lavandières qui battent les linges; en hurlant le
nom de leurs époux, elles les déchiraient sous leurs ongles; elles
leur crevèrent les yeux avec les aiguilles de leurs chevelures. Les
hommes y vinrent ensuite; et ils les suppliciaient depuis les pieds,
qu'ils coupaient aux chevilles, jusqu'au front, dont ils levaient des
couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les Mangeurs de choses
immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils envenimaient les
blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats de
poteries; d'autres attendaient derrière eux; le sang coulait, et ils se
réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.
Mâtho était assis par terre, à la place même où il se trouvait quand la
bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les
mains; il ne voyait rien, n'entendait rien, ne pensait plus.
Aux hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant
lui, un lambeau de toile accroché à une perche, et qui traînait par le
bas, abritait confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion.
Il reconnut sa tente;--et ses yeux s'attachaient contre le sol comme si
la fille d'Hamilcar, en disparaissant, se fût enfoncée sous la terre.
La toile déchirée battait au vent; quelquefois ses longues bribes lui
passaient devant la bouche, et il aperçut une marque rouge, pareille
à l'empreinte d'une main. C'était la main de Narr'Havas, le signe de
leur alliance. Mâtho se leva. Il prit un tison qui fumait encore, et le
jeta sur les débris de sa tente, dédaigneusement. Puis, du bout de son
cothurne, il repoussait vers la flamme les choses qui débordaient, pour
que rien n'en subsistât.
Tout à coup, sans qu'on pût deviner de quel point il surgissait,
Spendius parut.
L'ancien esclave s'était attaché contre la cuisse deux éclats de lance;
il boitait d'un air piteux, tout en exhalant des plaintes.
«--Retire donc cela, lui dit Mâtho, je sais que tu es un brave!» Car il
était si écrasé par l'injustice des Dieux qu'il n'avait plus assez de
force pour s'indigner contre les hommes.
Spendius lui fit un signe, et il le mena dans le creux d'un mamelon, où
Zarxas et Autharite se tenaient cachés.
Ils avaient fui comme l'esclave, l'un bien qu'il fût cruel, l'autre
malgré sa bravoure. Mais qui aurait pu s'attendre, disaient-ils, à la
trahison de Narr'Havas, à l'incendie des Libyens, à la perte du zaïmph,
à l'attaque soudaine d'Hamilcar, et surtout à ses manœuvres les
forçant à revenir dans le fond de la montagne sous les coups immédiats
des Carthaginois? Spendius n'avouait point sa terreur et persistait à
soutenir qu'il avait la jambe cassée.
Enfin, les trois chefs et le schalischim se demandèrent ce qu'il
fallait maintenant décider.
Hamilcar leur fermait la route de Carthage; on était pris entre ses
soldats et les provinces de Narr'Havas; les villes tyriennes se
joindraient aux vainqueurs; ils allaient se trouver acculés au bord de
la mer, et toutes ces forces réunies les écraseraient. Voilà ce qui
arriverait immanquablement.
Pas un moyen ne s'offrait d'éviter la guerre. Donc, ils devaient la
poursuivre à outrance. Mais, comment faire comprendre la nécessité
d'une interminable bataille à tous ces gens découragés et saignant
encore de leurs blessures?
«--Je m'en charge!» dit Spendius.
Deux heures après, un homme, qui arrivait du côté d'Hippo-Zaryte,
gravit en courant la montagne. Il agitait des tablettes au bout de son
bras, et comme il criait très fort, les Barbares l'entourèrent.
Elles étaient expédiées par les soldats grecs de la Sardaigne. Ils
recommandaient à leurs compagnons d'Afrique de surveiller Giscon
avec les autres captifs. Un marchand de Samos, un certain Hipponax,
venant de Carthage, leur avait appris qu'un complot s'organisait pour
les faire évader, et on engageait les Barbares à tout prévoir; la
République était puissante.
Le stratagème de Spendius ne réussit point comme il l'avait espéré.
Cette assurance d'un péril nouveau, loin d'exciter de la fureur,
souleva des craintes; et se rappelant l'avertissement d'Hamilcar jeté
naguère au milieu d'eux, ils s'attendaient à quelque chose d'imprévu
et qui serait terrible. La nuit se passa dans une grande angoisse;
plusieurs même se débarrassèrent de leurs armes pour attendrir le
suffète quand il se présenterait.
Le lendemain, à la troisième veille du jour, un second coureur parut,
encore plus haletant et noir de poussière. Le Grec lui arracha des
mains un rouleau de papyrus chargé d'écritures phéniciennes. On y
suppliait les Mercenaires de ne pas se décourager; les braves de Tunis
allaient venir avec de grands renforts.
Spendius lut d'abord la lettre trois fois de suite; et, soutenu par
deux Cappadociens qui le tenaient assis sur leurs épaules, il se
faisait transporter de place en place, et la relisait. Pendant sept
heures, il harangua.
Il rappelait aux Mercenaires les promesses du Grand-Conseil; aux
Africains, les cruautés des intendants; à tous les Barbares,
l'injustice de Carthage. La douceur du suffète était un appât pour les
prendre. Ceux qui se livreraient, on les vendrait comme des esclaves;
les vaincus périraient suppliciés. Quant à s'enfuir, par quelles
routes? Pas un peuple ne voudrait les recevoir; tandis qu'en continuant
leurs efforts ils obtiendraient à la fois la liberté, la vengeance,
de l'argent! Et ils n'attendraient pas longtemps, puisque les gens de
Tunis, la Libye entière se précipitait à leur secours. Il montrait le
papyrus déroulé: «--Regardez donc! lisez! voilà leurs promesses! Je ne
mens pas.»
Des chiens erraient, avec leur museau noir tout plaqué de rouge. Le
grand soleil chauffait les têtes nues. Une odeur nauséabonde s'exhalait
des cadavres mal enfouis; quelques-uns même sortaient de terre jusqu'au
ventre. Spendius les appelait à lui pour témoigner des choses qu'il
disait; puis il levait ses poings du côté d'Hamilcar.
Mâtho l'observait d'ailleurs, et, afin de couvrir sa lâcheté, il
étalait une colère où peu à peu il se trouvait pris lui-même. En se
dévouant aux Dieux, il accumula des malédictions sur les Carthaginois.
Le supplice des captifs était un jeu d'enfants. Pourquoi donc les
épargner et traîner toujours derrière soi ce bétail inutile! «--Non! il
faut en finir! leurs projets sont connus! un seul peut nous perdre! pas
de pitié! On reconnaîtra les bons à la vitesse des jambes et à la force
du coup.»
Ils retournèrent sur les captifs. Plusieurs râlaient encore; on les
acheva en leur enfonçant le talon dans la bouche, ou bien on les
poignardait avec la pointe d'un javelot.
Ensuite ils songèrent à Giscon. Nulle part on ne l'apercevait; une
inquiétude les troubla. Ils voulaient tout à la fois se convaincre de
sa mort et y participer. Trois pasteurs samnites le découvrirent à
quinze pas de l'endroit où s'élevait naguère la tente de Mâtho. Ils le
reconnurent à sa longue barbe, et ils appelèrent les autres.
Étendu sur le dos, les bras contre les hanches et les genoux serrés,
il avait l'air d'un mort disposé pour le sépulcre. Cependant ses côtes
maigres s'abaissaient et remontaient, et ses yeux, largement ouverts
au milieu de sa figure toute pâle, regardaient d'une façon continue et
intolérable.
Les Barbares le considérèrent avec un grand étonnement. Depuis le temps
qu'il vivait dans la fosse, on l'avait presque oublié; gênés par de
vieux souvenirs, ils se tenaient à distance et n'osaient porter la main
sur lui.
Mais ceux qui étaient par derrière murmuraient et se poussaient, quand
un Garamante traversa la foule; il brandissait une faucille; tous
comprirent sa pensée; leurs visages s'empourprèrent, et, saisis de
honte, ils hurlaient: «--Oui! oui!»
L'homme au fer recourbé s'approcha de Giscon. Il lui prit la tête,
et, l'appuyant sur son genou, il la sciait à coups rapides; elle
tomba; deux gros jets de sang firent un trou dans la poussière. Zarxas
avait sauté dessus, et, plus léger qu'un léopard, il courait vers les
Carthaginois.
Quand il fut aux deux tiers de la montagne, il retira de sa poitrine
la tête de Giscon en la tenant par la barbe, il tourna son bras
rapidement plusieurs fois,--et la masse, enfin lancée, décrivit une
longue parabole et disparut derrière le retranchement punique.
Bientôt se dressèrent au bord des palissades deux étendards
entre-croisés, signe convenu pour réclamer les cadavres.
Alors quatre hérauts, choisis sur la largeur de leur poitrine,
s'en allèrent avec de grands clairons; et, parlant dans les tubes
d'airain, ils déclarèrent qu'il n'y avait plus désormais, entre les
Carthaginois et les Barbares, ni foi, ni pitié, ni dieux, qu'ils se
refusaient d'avance à toutes les ouvertures et que l'on renverrait les
parlementaires avec les mains coupées.
Immédiatement après, on députa Spendius à Hippo-Zaryte afin d'avoir des
vivres; la cité tyrienne leur en envoya le soir même. Ils mangèrent
avidement. Quand ils furent réconfortés, ils ramassèrent bien vite les
restes de leurs bagages et leurs armes rompues; les femmes se tassèrent
au centre; et, sans souci des blessés pleurant derrière eux, ils
partirent par le bord du rivage, à pas rapides, comme un troupeau de
loups qui s'éloignent.
Ils marchaient sur Hippo-Zaryte, décidés à la prendre, car ils avaient
besoin d'une ville.
Hamilcar, en les apercevant au loin, eut un désespoir, malgré l'orgueil
qu'il sentait à les voir fuir devant lui. Il aurait fallu les attaquer
tout de suite avec des troupes fraîches. Encore une journée pareille,
et la guerre était finie! Si les choses traînaient, ils reviendraient
plus forts; les villes tyriennes se joindraient à eux; sa clémence
envers les vaincus n'avait servi de rien. Il prit la résolution d'être
impitoyable.
Le soir même, il envoya au Grand-Conseil un dromadaire chargé de
bracelets recueillis sur les morts, et, avec des menaces horribles, il
ordonnait qu'on lui expédiât une autre armée.
Tous, depuis longtemps, le croyaient perdu; si bien qu'en apprenant
sa victoire, ils éprouvèrent une stupéfaction qui était presque
de la terreur. Le retour du zaïmph, annoncé vaguement, complétait
la merveille. Ainsi les Dieux et la force de Carthage semblaient
maintenant lui appartenir.
Personne de ses ennemis ne hasarda une plainte ou une récrimination.
Par l'enthousiasme des uns et la pusillanimité des autres, avant le
délai prescrit, une armée de cinq mille hommes fut prête.
Elle gagna promptement Utique pour appuyer le suffète sur ses
derrières, tandis que trois mille des plus considérables montèrent
sur des vaisseaux qui devaient les débarquer à Hippo-Zaryte, d'où ils
repousseraient les Barbares.
Hannon en avait accepté le commandement; mais il confia l'armée à son
lieutenant Magdassan, afin de conduire les troupes de débarquement
lui-même, car il ne pouvait plus endurer les secousses de la litière.
Son mal, en rongeant ses lèvres et ses narines, avait creusé dans sa
face un large trou; à dix pas, on lui voyait le fond de sa gorge, et il
se savait tellement hideux qu'il se mettait, comme une femme, un voile
sur la tête.
Hippo-Zaryte n'écouta point ses sommations, ni celles des Barbares non
plus; mais chaque matin les habitants leur descendaient des vivres dans
des corbeilles, et en criant du haut des tours, ils s'excusaient sur
les exigences de la République et les conjuraient de s'éloigner. Ils
adressaient par signes les mêmes protestations aux Carthaginois qui
stationnaient dans la mer.
Hannon se contentait de bloquer le port sans risquer une attaque.
Cependant, il persuada aux juges d'Hippo-Zaryte de recevoir chez eux
trois cents soldats. Puis il s'en alla vers le cap des Raisins et il
fit un long détour afin de cerner les Barbares, opération inopportune
et même dangereuse. Sa jalousie l'empêchait de secourir le suffète; il
arrêtait ses espions, le gênait dans tous ses plans, compromettait son
entreprise. Hamilcar écrivit au Grand-Conseil de l'en débarrasser, et
Hannon rentra dans Carthage, furieux contre la bassesse des anciens et
la folie de son collègue. Après tant d'espérances, on se retrouvait
dans une situation encore plus déplorable; on tâchait de n'y pas
réfléchir, et même de n'en point parler.
Comme si ce n'était pas assez d'infortunes à la fois, on apprit que
les Mercenaires de la Sardaigne avaient crucifié leur général, saisi
les places fortes et partout égorgé les hommes de race chananéenne. Le
peuple romain menaça la République d'hostilités immédiates, si elle ne
donnait douze cents talents avec l'île de Sardaigne tout entière. Il
avait accepté l'alliance des Barbares, et il leur expédia des bateaux
plats, chargés de farine et de viandes sèches. Les Carthaginois les
poursuivirent, capturèrent cinq cents hommes; mais trois jours après,
une flotte qui venait de la Bysacène, apportant des vivres à Carthage,
sombra dans une tempête. Les Dieux évidemment se déclaraient contre
elle.
Alors les citoyens d'Hippo-Zaryte, prétextant une alarme, firent monter
sur leurs murailles les trois cents hommes d'Hannon; puis, survenant
derrière eux, ils les prirent aux jambes et les jetèrent par-dessus
les remparts, tout à coup. Quelques-uns qui n'étaient pas morts furent
poursuivis et allèrent se noyer dans la mer.
Utique endurait des soldats, car Magdassan avait fait comme Hannon,
et, d'après ses ordres, il entourait la ville, sourd aux prières
d'Hamilcar. Pour ceux-là, on leur donna du vin mêlé de mandragore,
puis on les égorgea dans leur sommeil. En même temps, les Barbares
arrivèrent; Magdassan s'enfuit, les portes s'ouvrirent; dès lors les
deux villes tyriennes montrèrent à leurs nouveaux amis un opiniâtre
dévouement, et à leurs anciens alliés une haine inconcevable.
Cet abandon de la cause punique était un conseil, un exemple. Les
espoirs de délivrance se ranimèrent. Des populations, incertaines
encore, n'hésitèrent plus. Tout s'ébranla. Le suffète l'apprit;--et il
n'attendait aucun secours! il était maintenant irrévocablement perdu.
Aussitôt il congédia Narr'Havas, qui devait garder les limites de son
royaume. Quant à lui, il résolut de rentrer à Carthage pour y prendre
des soldats et recommencer la guerre.
Les Barbares établis à Hippo-Zaryte aperçurent son armée comme elle
descendait de la montagne.
Où donc les Carthaginois allaient-ils? La faim sans doute les poussait;
et, affolés par les souffrances, malgré leur faiblesse, ils venaient
livrer bataille. Mais ils tournèrent à droite: ils fuyaient. On pouvait
les atteindre, les écraser tous. Les Barbares s'élancèrent à leur
poursuite.
Les Carthaginois furent arrêtés par le fleuve. Il était large cette
fois, et le vent d'ouest n'avait pas soufflé. Les uns le passèrent à
la nage, les autres sur leurs boucliers. Ils se remirent en marche. La
nuit tomba. On ne les vit plus.
Les Barbares ne s'arrêtèrent pas; ils remontèrent plus loin, pour
trouver une place plus étroite. Les gens de Tunis accoururent; ils
entraînèrent ceux d'Utique. A chaque buisson leur nombre augmentait; et
les Carthaginois, en se couchant par terre, entendaient le battement
de leurs pas dans les ténèbres. De temps à autre, pour les ralentir,
Barca faisait lancer, derrière lui, des volées de flèches; plusieurs
en furent tués. Quand le jour se leva, on était dans les montagnes de
l'Ariane, à cet endroit où le chemin fait un coude.
Mâtho, qui marchait en tête, crut distinguer dans l'horizon quelque
chose de vert, au sommet d'une éminence. Le terrain s'abaissa; et des
obélisques, des dômes, des maisons parurent! c'était Carthage. Il
s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber, tant son cœur battait
vite.
Il songeait à tout ce qui était survenu dans son existence depuis la
dernière fois qu'il avait passé par là. C'était une surprise infinie,
un étourdissement. Puis, une joie l'emporta à l'idée de revoir
Salammbô. Les raisons qu'il avait de l'exécrer lui revinrent à la
mémoire; il les rejeta bien vite. Frémissant et les prunelles tendues,
il contemplait, au delà d'Eschmoûn, la haute terrasse d'un palais,
par-dessus des palmiers; un sourire d'extase illuminait sa figure,
comme s'il fût arrivé jusqu'à lui quelque grande lumière; il ouvrait
les bras, il envoyait des baisers dans la brise et murmurait: «Viens!
viens!» un soupir lui gonfla la poitrine, et deux larmes, longues comme
des perles, tombèrent sur sa barbe.
«--Qui te retient?--s'écria Spendius. Hâte-toi donc! En marche! Le
suffète va nous échapper! Mais tes genoux chancellent et tu me regardes
comme un homme ivre!»
Il trépignait d'impatience; il pressait Mâtho; et avec des clignements
d'yeux, comme à l'approche d'un but longuement visé:
«--Ah! nous y sommes! Nous y voilà! Je les tiens!»
Il avait l'air si convaincu et triomphant que Mâtho, surpris dans sa
torpeur, se sentit entraîné. Ces paroles survenaient au plus fort de
sa détresse, poussaient son désespoir à la vengeance, montraient une
pâture à sa colère. Il bondit sur un des chameaux qui étaient dans
les bagages, lui arracha son licou; avec la longue corde il frappait
à tour de bras les traînards; il courait de droite et de gauche,
alternativement, sur le derrière de l'armée, comme un chien qui pousse
un troupeau.
A sa voix tonnante, les lignes d'hommes se resserrèrent; les boiteux
mêmes précipitèrent leurs pas; au milieu de l'isthme, l'intervalle
diminua. Les premiers des Barbares marchaient dans la poussière des
Carthaginois. Les deux armées se rapprochaient, allaient se toucher.
Mais la porte de Malqua, la porte de Tagaste et la grande porte de
Khamon déployèrent leurs battants. Le carré punique se divisa; trois
colonnes s'y engloutirent, elles tourbillonnaient sous les porches.
Bientôt la masse, trop serrée sur elle-même, n'avança plus; les piques
en l'air se heurtaient, et les flèches des Barbares éclataient contre
les murs.
Sur le seuil de Khamon, on aperçut Hamilcar. Il se retourna, en criant
à ses hommes de s'écarter. Il descendit de son cheval; et du glaive
qu'il tenait, en le piquant à la croupe, il l'envoya sur les Barbares.
C'était un étalon orynge qu'on nourrissait avec des boulettes de
farine, et qui pliait les genoux pour laisser monter son maître.
Pourquoi donc le renvoyait-il! Était-ce un sacrifice?
Le grand cheval galopait au milieu des lances, renversait les hommes,
et, s'embarrassant les pieds dans ses entraves, tombait, puis se
relevait avec des bonds furieux; et pendant qu'ils tâchaient de
l'arrêter ou regardaient tout surpris, les Carthaginois s'étaient
rejoints; ils entrèrent; la porte énorme se referma derrière eux, en
retentissant.
Elle ne céda pas. Les Barbares vinrent s'écraser contre elle;--et
durant quelques minutes, sur toute la longueur de l'armée, il y eut une
oscillation de plus en plus molle et qui enfin s'arrêta.
Les Carthaginois avaient mis des soldats sur l'aqueduc; ils
commençaient à lancer des pierres, des balles, des poutres. Spendius
représenta qu'il ne fallait point s'obstiner. Ils allèrent s'établir
plus loin, tous bien résolus à faire le siège de Carthage.
Cependant la rumeur de la guerre avait dépassé les confins de l'empire
punique; et, des colonnes d'Hercule jusqu'au delà de Cyrène, les
pasteurs en rêvaient en gardant leurs troupeaux; et les caravanes en
causaient la nuit, à la lueur des étoiles. Cette grande Carthage,
dominatrice des mers, splendide comme le soleil et effrayante comme
un dieu, il se trouvait des hommes qui osaient l'attaquer! On avait
plusieurs fois affirmé sa chute; et tous y avaient cru, car tous la
souhaitaient: les populations soumises, les villages tributaires, les
provinces alliées, les hordes indépendantes, ceux qui l'exécraient pour
sa tyrannie, ou qui jalousaient sa puissance, ou qui convoitaient sa
richesse. Les plus braves s'étaient joints bien vite aux Mercenaires.
La défaite du Macar avait arrêté tous les autres. Ils avaient repris
confiance, s'étaient avancés, rapprochés; et maintenant les hommes des
régions orientales se tenaient dans les dunes de Clypea, de l'autre
côté du golfe. Dès qu'ils aperçurent les Barbares, ils se montrèrent.
Ce n'étaient pas les Libyens des environs de Carthage; depuis longtemps
ils composaient la troisième armée; mais les nomades du plateau de
Barca, les bandits du cap Phiscus et du promontoire de Derné, ceux
du Phazzana et de la Marmarique. Ils avaient traversé le désert en
buvant aux puits saumâtres maçonnés avec des ossements de chameau;
les Zuaèces, couverts de plumes d'autruche, étaient venus sur des
quadriges; les Garamantes, masqués d'un voile noir, assis en arrière
sur leurs cavales peintes; d'autres sur des ânes, sur des onagres, sur
des zèbres, sur des buffles; et quelques-uns traînaient, avec leurs
familles et leurs idoles, le toit de leur cabane en forme de chaloupe.
Il y avait des Ammoniens aux membres ridés par l'eau chaude des
fontaines; des Atarantes, qui maudissent le soleil; des Troglodytes,
qui enterrent en riant leurs morts sous des branches d'arbre; et les
hideux Auséens, qui mangent des sauterelles; les Achyrmachides, qui
mangent des poux, et les Gysantes, peints de vermillon, qui mangent des
singes.
Tous s'étaient rangés sur le bord de la mer en une grande ligne droite.
Ils s'avancèrent ensuite comme des tourbillons de sable soulevés par
le vent. Au milieu de l'isthme leur foule s'arrêta, les Mercenaires
établis devant eux, près des murailles, ne voulant point bouger.
Puis, du côté de l'Ariane, apparurent les hommes de l'Occident, le
peuple des Numides. En effet, Narr'Havas ne gouvernait que les
Massyliens; d'ailleurs, une coutume leur permettant après les revers
d'abandonner leur roi, ils s'étaient rassemblés sur le Zaïne, puis
l'avaient franchi au premier mouvement d'Hamilcar. On vit d'abord
accourir tous les chasseurs du Malethut-Baal et du Garaphos, habillés
de peaux de lion, et qui conduisaient avec la hampe de leurs piques de
petits chevaux maigres à longue crinière; puis marchaient les Gétules
dans des cuirasses en peau de serpent; puis les Pharusiens, portant
de hautes couronnes faites de cire et de résine; et les Caunes, les
Marcares, les Tillabares, chacun tenant deux javelots et un bouclier
rond, en cuir d'hippopotame. Ils s'arrêtèrent au bas des catacombes,
dans les premières flaques de la lagune.
Mais quand les Libyens se furent déplacés, on aperçut à l'endroit
qu'ils occupaient, et comme un nuage à ras du sol, la multitude des
nègres. Il en était venu du Harousch blanc, du Harousch noir, du désert
d'Augyles et même de la grande contrée d'Agazymba, qui est à quatre
mois au sud des Garamantes, et de plus loin encore! Malgré leurs joyaux
de bois rouge, la crasse de leur peau noire les faisait ressembler à
des mûres longtemps roulées dans la poussière. Ils avaient des caleçons
en fils d'écorce, des tuniques d'herbes desséchées, des mufles de bêtes
fauves sur la tête;--et, hurlant comme des loups, ils secouaient des
tringles garnies d'anneaux et brandissaient des queues de vache au bout
d'un bâton, en manière d'étendards.
Puis derrière les Numides, les Maurusiens et les Gétules, se pressaient
les hommes jaunâtres répandus au delà de Taggir dans les forêts de
cèdres. Des carquois en poils de chat leur battaient sur les épaules;
et ils menaient en laisse des chiens énormes, aussi hauts que des ânes,
et qui n'aboyaient pas.
Enfin, comme si l'Afrique ne s'était point suffisamment vidée, et que
pour recueillir plus de fureurs il eût fallu prendre jusqu'au bas des
races, on voyait, derrière tous les autres, des hommes à profil de
bête et ricanant d'un rire idiot;--misérables ravagés par de hideuses
maladies, pygmées difformes, mulâtres d'un sexe ambigu, albinos dont
les yeux rouges clignotaient au soleil; tout en bégayant des sons
inintelligibles, ils mettaient un doigt dans leur bouche pour faire
voir qu'ils avaient faim.
La confusion des armes n'était pas moindre que celle des vêtements
et des peuples. Pas une invention de mort qui n'y fût, depuis les
poignards de bois, les haches de pierre et les tridents d'ivoire,
jusqu'à de longs sabres, dentelés comme des scies, minces, et faits
d'une lame de cuivre qui pliait. Ils maniaient des coutelas, se
bifurquant en plusieurs branches pareilles à des ramures d'antilopes,
des serpes attachées au bout d'une corde, des triangles de fer, des
massues, des poinçons. Les Éthiopiens du Bambotus cachaient dans leurs
cheveux de petits dards empoisonnés. Plusieurs avaient apporté des
cailloux dans des sacs. D'autres, les mains vides, faisaient claquer
leurs dents.
Une houle continuelle agitait cette multitude. Des dromadaires, tout
barbouillés de goudron comme des navires, renversaient les femmes qui
portaient leurs enfants sur la hanche. Les provisions dans les couffes
se répandaient; on écrasait en marchant des morceaux de sel, des
paquets de gomme, des dattes pourries, des noix de gourou;--et parfois,
sur des seins couverts de vermine, pendait à un mince cordon quelque
diamant qu'avaient cherché les satrapes, une pierre presque fabuleuse
et suffisante pour acheter un empire. Ils ne savaient même pas, la
plupart, ce qu'ils désiraient. Une fascination, une curiosité les
poussait; des Nomades qui n'avaient jamais vu de ville étaient effrayés
par l'ombre des murailles.
L'isthme disparaissait maintenant sous les hommes; cette longue
surface, où les tentes faisaient comme des cabanes dans une inondation,
s'étalait jusqu'aux premières lignes des autres Barbares, toutes
ruisselantes de fer et symétriquement établies sur les deux flancs de
l'aqueduc.
Les Carthaginois se trouvaient encore dans l'effroi de leur arrivée,
quand ils aperçurent, venant droit vers eux, comme des monstres et
comme des édifices,--avec leurs mâts, leurs bras, leurs cordages, leurs
articulations, leurs chapiteaux et leurs carapaces,--les machines de
siège, qu'envoyaient les villes tyriennes: soixante carrobalistes,
quatre-vingts onagres, trente scorpions, cinquante tollénones, douze
béliers et trois gigantesques catapultes qui lançaient des morceaux de
roche du poids de quinze talents. Des masses d'hommes les poussaient,
cramponnés à leur base; à chaque pas un frémissement les secouait;
elles arrivèrent ainsi jusqu'en face des murs.
Il fallait plusieurs jours encore pour finir les préparatifs du siège.
Les Mercenaires, instruits par leurs défaites, ne voulaient point
se risquer dans des engagements inutiles;--et, de part et d'autre,
on n'avait aucune hâte, sachant bien qu'une action terrible allait
s'ouvrir et qu'il en résulterait une victoire ou une extermination
complète.
Carthage pouvait longtemps résister; ses larges murailles offraient
une série d'angles rentrants et sortants, disposition avantageuse pour
repousser les assauts.
Du côté des catacombes, une portion s'était écroulée,--et par les nuits
obscures, entre les blocs disjoints, on apercevait des lumières dans
les bouges de Malqua. Ils dominaient en de certains endroits la hauteur
des remparts. C'était là que vivaient, avec leurs nouveaux époux, les
femmes des Mercenaires chassées par Mâtho. En les revoyant, leur cœur
n'y tint plus. Elles agitèrent de loin leurs écharpes; puis elles
venaient, dans les ténèbres, causer avec les soldats par la fente du
mur, et le Grand-Conseil apprit un matin que toutes s'étaient enfuies.
Les unes avaient passé entre les pierres; d'autres, plus intrépides,
étaient descendues avec des cordes.
Enfin, Spendius résolut d'accomplir son projet.
La guerre, en le retenant au loin, l'en avait jusqu'alors empêché; et
depuis qu'on était revenu devant Carthage, il lui semblait que les
habitants soupçonnaient son entreprise. Bientôt ils diminuèrent les
sentinelles de l'aqueduc. On n'avait pas trop de monde pour la défense
de l'enceinte.
L'ancien esclave s'exerça pendant plusieurs jours à tirer des flèches
contre les phénicoptères du lac. Puis un soir que la lune brillait, il
pria Mâtho d'allumer au milieu de la nuit un grand feu de paille, en
même temps que tous ses hommes pousseraient des cris; et prenant avec
lui Zarxas, il s'en alla par le bord du golfe, dans la direction de
Tunis.
A la hauteur des dernières arches, ils revinrent droit vers l'aqueduc;
la place était découverte; ils s'avancèrent en rampant jusqu'à la base
des piliers.
Les sentinelles de la plate-forme se promenaient tranquillement.
De hautes flammes parurent; des clairons retentirent; les soldats en
vedette, croyant à un assaut, se précipitèrent du côté de Carthage.
Un homme était resté. Il apparaissait en noir sur le fond du ciel. La
lune donnait derrière lui, et son ombre démesurée faisait au loin sur
la plaine comme un obélisque qui marchait.
Zarxas saisit sa fronde; par prudence ou par férocité, Spendius
l'arrêta.--«Non, le ronflement de la balle ferait du bruit! A moi!»
Alors il banda son arc de toutes ses forces, en l'appuyant par le bas
contre l'orteil de son pied gauche; il visa, et la flèche partit.
L'homme ne tomba point. Il disparut.
«--S'il était blessé, nous l'entendrions!» dit Spendius; et il monta
vivement d'étage en étage, comme il avait fait la première fois, en
s'aidant d'une corde et d'un harpon. Quand il fut en haut, près du
cadavre, il la laissa retomber. Le Baléare y attacha un pic avec un
maillet et s'en retourna.
Les trompettes ne sonnaient plus. Tout maintenant était tranquille.
Spendius avait soulevé une des dalles, était entré dans l'eau, et
l'avait refermée sur lui.
En calculant la distance d'après le nombre de ses pas, il arriva juste
à l'endroit où il avait remarqué une fissure oblique; et pendant trois
heures, jusqu'au matin, il travailla d'une façon continue, furieuse,
respirant à peine par les interstices des dalles supérieures, assailli
d'angoisses et vingt fois croyant mourir. Enfin, on entendit un
craquement; une pierre énorme, en ricochant sur les arcs inférieurs,
roula jusqu'en bas,--et, tout à coup, une cataracte, un fleuve entier
tomba du ciel dans la plaine. L'aqueduc, coupé par le milieu, se
déversait. C'était la mort pour Carthage, la victoire pour les Barbares.
En un instant, les Carthaginois réveillés apparurent sur les murailles,
sur les maisons, sur les temples. Les Barbares se poussaient, criaient.
Ils dansaient en délire autour de la grande chute d'eau, et, dans
l'extravagance de leur joie, venaient s'y mouiller la tête.
On aperçut au sommet de l'aqueduc un homme avec une tunique brune,
déchirée. Il se tenait penché tout au bord les deux mains sur les
hanches; et il regarda en bas, sous lui, comme étonné de son œuvre.
Puis, il se redressa. Il parcourut l'horizon d'un air superbe qui
semblait dire: «Tout cela maintenant est à moi!» Les applaudissements
des Barbares éclatèrent; les Carthaginois, comprenant enfin leur
désastre, hurlaient de désespoir. Alors il se mit à courir sur la
plate-forme d'un bout à l'autre,--et comme un conducteur de char
triomphant aux jeux Olympiques, Spendius, éperdu d'orgueil, levait les
bras.
XIII
MOLOCH
Les Barbares n'avaient pas besoin d'une circonvallation du côté de
l'Afrique; elle leur appartenait. Pour rendre plus facile l'approche
des murailles, on abattit le retranchement qui bordait le fossé.
Ensuite, Mâtho divisa l'armée par grands demi-cercles, de façon à
envelopper mieux Carthage. Les hoplites des Mercenaires furent placés
au premier rang, derrière eux les frondeurs et les cavaliers; tout
au fond, les bagages, les chariots, les chevaux; en deçà de cette
multitude, à trois cents pas des tours, se hérissaient les machines.
Sous la variété infinie de leurs appellations (qui changèrent plusieurs
fois dans le cours des siècles), elles pouvaient se réduire à deux
systèmes: les unes agissant comme des frondes, les autres comme des
arcs.
Les premières, les catapultes, se composaient d'un châssis carré,
avec deux montants verticaux et une barre horizontale. A sa partie
antérieure un cylindre, muni de câbles, retenait un gros timon portant
une cuillère pour recevoir les projectiles; la base en était prise dans
un écheveau de fils tordu; quand on lâchait les cordes, il se relevait
et venait frapper contre la barre, ce qui, l'arrêtant par une secousse,
multipliait sa vigueur.
Les secondes offraient un mécanisme plus compliqué: sur une petite
colonne, une traverse était fixée par son milieu où aboutissait à angle
droit une espèce de canal; aux extrémités de la traverse s'élevaient
deux chapiteaux qui contenaient un entortillage de crins; deux
poutrelles s'y trouvaient prises pour maintenir les bouts d'une corde
que l'on amenait jusqu'au bas du canal, sur une tablette de bronze. Par
un ressort, cette plaque de métal se détachait, et, glissant sur des
rainures, poussait les flèches.
Les catapultes s'appelaient également des onagres, comme les ânes
sauvages qui lancent des cailloux avec leurs pieds, et les balistes
des scorpions, à cause d'un crochet dressé sur la tablette, et qui,
s'abaissant d'un coup de poing, faisait partir le ressort.
Leur construction exigeait de savants calculs; leurs bois devaient
être choisis dans les essences les plus dures, leurs engrenages tous
d'airain; elles se bandaient avec des leviers, des moufles, des
cabestans ou des tympans; de forts pivots variaient la direction
de leur tir, des cylindres les faisaient s'avancer, et les plus
considérables, que l'on apportait pièce à pièce, étaient remontées en
face de l'ennemi.
Spendius disposa les trois grandes catapultes vers les trois angles
principaux; devant chaque porte il plaça un bélier, devant chaque tour
une baliste, et des carrobalistes circuleraient par derrière. Mais il
fallait les garantir contre les feux des assiégés, et combler d'abord
le fossé qui les séparait des murailles.
On avança des galeries en claies de joncs verts, et des cintres en
chêne, pareils à d'énormes boucliers glissant sur trois roues; de
petites cabanes couvertes de peaux fraîches et rembourrées de varech
abritaient les travailleurs; les catapultes et les balistes furent
défendues par des rideaux de cordages que l'on avait trempés dans du
vinaigre pour les rendre incombustibles. Les femmes et les enfants
allaient prendre des cailloux sur la grève, ramassaient de la terre
avec leurs mains et l'apportaient aux soldats.
Les Carthaginois se préparaient aussi.
Hamilcar les avait bien vite rassurés en déclarant qu'il restait de
l'eau dans les citernes pour cent vingt-trois jours. Cette affirmation,
sa présence au milieu d'eux, et celle du zaïmph surtout, leur donnèrent
bon espoir. Carthage se releva de son accablement; ceux qui n'étaient
pas d'origine chananéenne furent emportés dans la passion des autres.
On arma les esclaves, on vida les arsenaux; les citoyens eurent
chacun leur poste et leur emploi. Douze cents hommes survivaient des
transfuges, le suffète les fit tous capitaines; et les charpentiers,
les armuriers, les forgerons et les orfèvres furent préposés aux
machines. Les Carthaginois en avaient gardé quelques-unes, malgré les
conditions de la paix romaine. On les répara. Ils s'entendaient à ces
ouvrages.
Les deux côtés septentrional et oriental, défendus par la mer et par
le golfe, restaient inaccessibles. Sur la muraille faisant face aux
Barbares, on monta des troncs d'arbre, des meules de moulin, des
vases pleins de soufre, des cuves pleines d'huile, et l'on bâtit des
fourneaux. On entassa des pierres sur la plate-forme des tours, et les
maisons qui touchaient immédiatement au rempart furent bourrées avec du
sable pour l'affermir et augmenter son épaisseur.
Devant ces dispositions les Barbares s'irritèrent. Ils voulurent
combattre tout de suite. Les poids qu'ils mirent dans les catapultes
étaient d'une pesanteur si exorbitante que les timons se rompirent;
l'attaque fut retardée.
Enfin le treizième jour du mois de schabar,--au soleil levant,--on
entendit contre la porte de Khamon un grand coup.
Soixante-quinze soldats tiraient des cordes, disposées à la base
d'une poutre gigantesque, horizontalement suspendue par des chaînes
descendant d'une potence; une tête de bélier, toute en airain, la
terminait. On l'avait emmaillotée de peaux de bœuf; des bracelets en
fer la cerclaient de place en place; elle était trois fois grosse comme
le corps d'un homme, longue de cent vingt coudées, et, sous la foule
des bras nus la poussant et la ramenant, elle avançait et reculait avec
une oscillation régulière.
Les autres béliers devant les autres portes commencèrent à se mouvoir.
Dans les roues creuses des tympans, on aperçut des hommes qui montaient
d'échelon en échelon. Les poulies, les chapiteaux grincèrent, les
rideaux de cordages s'abattirent, et des volées de pierres et des
volées de flèches s'élancèrent à la fois; tous les frondeurs éparpillés
couraient. Quelques-uns s'approchaient du rempart, en cachant sous
leurs boucliers des pots de résine; puis, ils les lançaient à tour de
bras. Cette grêle de balles, de dards et de feux passait par-dessus
les premiers rangs et faisait une courbe qui retombait derrière les
murs. Mais, à leur sommet, de longues grues à mâter les vaisseaux se
dressèrent; et il en descendit de ces pinces énormes qui se terminaient
par deux demi-cercles dentelés à l'intérieur. Elles mordirent les
béliers. Les soldats, se cramponnant à la poutre, tiraient en arrière;
les Carthaginois halaient pour la faire monter; et l'engagement se
prolongea jusqu'au soir.
Quand les Mercenaires, le lendemain, reprirent leur besogne, le haut
des murailles se trouvait entièrement tapissé par des balles de coton,
des toiles, des coussins; les créneaux étaient bouchés avec des nattes;
et, sur le rempart, entre les grues, on distinguait un alignement
de fourches et de tranchoirs emmanchés à des bâtons. Une résistance
furieuse commença.
Des troncs d'arbres, tenus par des câbles, tombaient et remontaient
alternativement en battant les béliers; des crampons, lancés par des
balistes, arrachaient le toit des cabanes; et, de la plate-forme des
tours, des ruisseaux de silex et de galets se déversaient.
Les béliers rompirent la porte de Khamon et la porte de Tagaste. Mais
les Carthaginois avaient entassé à l'intérieur une telle abondance de
matériaux que leurs battants ne s'ouvrirent pas. Ils restèrent debout.
Alors on poussa contre les murailles des tarières, qui, s'appliquant
aux joints des blocs, les descelleraient. Les machines furent mieux
gouvernées, leurs servants répartis par escouades; du matin au soir
elles fonctionnaient, sans s'interrompre, avec la monotone précision
d'un métier de tisserand.
Spendius ne se fatiguait pas de les conduire. C'était lui-même qui
bandait les écheveaux des balistes. Pour qu'il y eût, dans leurs
tensions jumelles, une parité complète, on serrait leurs cordes en
frappant tour à tour de droite et de gauche, jusqu'au moment où les
deux côtés rendaient un son égal. Spendius montait sur leur membrure.
Avec le bout de son pied, il les battait tout doucement,--et il tendait
l'oreille, comme un musicien qui accorde une lyre. Puis, quand le timon
de la catapulte se relevait, quand la colonne de la baliste tremblait à
la secousse du ressort, que les pierres s'élançaient en rayons et que
les dards couraient en ruisseau, il se penchait le corps tout entier et
jetait ses bras dans l'air, comme pour les suivre.
Les soldats, admirant son adresse, exécutaient ses ordres. Dans la
gaieté de leur travail, ils débitaient des plaisanteries sur les noms
des machines. Ainsi les tenailles à prendre les béliers s'appelant
des -loups-, et les galeries couvertes des -treilles-, on était des
agneaux, on allait faire la vendange; et, en armant leurs pièces,
ils disaient aux onagres: «--Allons, rue bien!» et aux scorpions:
«--Traverse-les jusqu'au cœur!» Ces facéties, toujours les mêmes,
soutenaient leur courage.
Cependant les machines ne démolissaient point le rempart. Il était
formé par deux murailles et tout rempli de terre; elles abattaient
leurs parties supérieures. Les assiégés, chaque fois, les relevaient.
Mâtho ordonna de construire des tours en bois qui devaient être aussi
hautes que les tours en pierre. On jeta, dans le fossé, du gazon, des
pieux, des galets et des chariots avec leurs roues, afin de l'emplir
plus vite; avant qu'il fût comblé, l'immense foule des Barbares ondula
sur la plaine d'un seul mouvement,--et vint battre le pied des murs,
comme une mer débordée.
On avança les échelles de cordes, les échelles droites et les
sambuques, c'est-à-dire deux mâts d'où s'abaissaient, par des palans,
une série de bambous que terminait un pont mobile. Elles formaient de
nombreuses lignes droites appuyées contre le mur; et les Mercenaires, à
la file les uns des autres, montaient en tenant leurs armes à la main.
Pas un Carthaginois ne se montrait; déjà ils touchaient aux deux tiers
du rempart. Les créneaux s'ouvrirent, en vomissant, comme des gueules
de dragon, des feux et de la fumée; le sable s'éparpillait, entrait
par le joint des armures; le pétrole s'attachait aux vêtements; le
plomb liquide sautillait sur les casques, faisait des trous dans les
chairs; une pluie d'étincelles s'éclaboussait contre les visages,--et
des orbites sans yeux semblaient pleurer des larmes, grosses comme des
amandes. Des hommes, tout jaunes d'huile, brûlaient par la chevelure.
Ils se mettaient à courir, enflammaient les autres. On les étouffait
en leur jetant, de loin, sur la face, des manteaux trempés de sang.
Quelques-uns qui n'avaient pas de blessure restaient immobiles, plus
raides que des pieux, la bouche ouverte et les deux bras écartés.
L'assaut, pendant plusieurs jours de suite, recommença,--les
Mercenaires espérant triompher par un excès de force et d'audace.
Quelquefois un homme sur les épaules d'un autre enfonçait une fiche
entre les pierres, puis s'en servait comme d'un échelon pour atteindre
au delà, en plaçait une seconde, une troisième; et, protégés par le
bord des créneaux dépassant la muraille, peu à peu, ils s'élevaient
ainsi; mais, toujours à une certaine hauteur, ils retombaient. Le grand
fossé trop plein débordait; sous les pas des vivants, les blessés
pêle-mêle s'entassaient avec les cadavres et les moribonds. Au milieu
des entrailles ouvertes, des cervelles épandues et des flaques de sang,
les troncs calcinés faisaient des taches noires; et des bras et des
jambes à moitié sortis d'un monceau se tenaient tout debout, comme des
échalas dans un vignoble incendié.
Les échelles se trouvant insuffisantes, on employa les
tollénones,--instruments composés d'une longue poutre établie
transversalement sur une autre, et portant à son extrémité une
corbeille quadrangulaire où trente fantassins pouvaient se tenir avec
leurs armes.
Mâtho voulut monter dans la première qui fut prête. Spendius l'arrêta.
Des hommes se courbèrent sur un moulinet; la grande poutre se leva,
devint horizontale, se dressa presque verticalement, et, trop chargée
par le bout, elle pliait comme un immense roseau. Les soldats, cachés
jusqu'au menton, se tassaient; on n'apercevait que les plumes des
casques. Enfin, quand elle fut à cinquante coudées dans l'air, elle
tourna de droite et de gauche plusieurs fois, puis s'abaissa; et, comme
un bras de géant qui tiendrait sur sa main une cohorte de pygmées, elle
déposa au bord du mur la corbeille pleine d'hommes. Ils sautèrent dans
la foule, et jamais ils ne revinrent.
Tous les autres tollénones furent bien vite disposés; il en aurait
fallu cent fois davantage pour prendre la ville. On les utilisa
d'une façon meurtrière: des archers éthiopiens se plaçaient dans les
corbeilles; puis, les câbles étant assujettis, ils restaient suspendus
et tiraient des flèches empoisonnées. Les cinquante tollénones,
dominant les créneaux, entouraient ainsi Carthage comme de monstrueux
vautours;--et les Nègres riaient de voir les gardes sur le rempart
mourir dans des convulsions atroces.
Hamilcar y envoya des hoplites; il leur faisait boire chaque matin le
jus de certaines herbes qui les gardait du poison.
Un soir, par un temps obscur, il embarqua les meilleurs de ses soldats
sur des gabares, des planches, et, tournant à la droite du port, il
vint débarquer à la Tænia. Ils s'avancèrent jusqu'aux premières lignes
des Barbares, et, les prenant par le flanc, en firent un grand carnage.
Des hommes suspendus à des cordes descendaient la nuit du haut des murs
avec des torches à la main, brûlaient les ouvrages des Mercenaires et
remontaient.
Mâtho était acharné; chaque obstacle renforçait sa colère; il en
arrivait à des choses terribles et extravagantes. Il convoqua Salammbô,
mentalement, à un rendez-vous; puis il l'attendit. Elle ne vint pas:
cela lui parut une trahison nouvelle; désormais, il l'exécra. S'il
avait vu son cadavre, il s'en serait peut-être allé. Il doubla les
avant-postes, il planta des fourches au bas du rempart, il enfouit
des chausse-trapes dans la terre; et il commanda aux Libyens de lui
apporter toute une forêt pour y mettre le feu, et brûler Carthage,
comme une tanière de renards.
Spendius s'obstinait au siège. Il cherchait à inventer des machines
épouvantables.
Les autres Barbares, campés au loin sur l'isthme, s'ébahissaient de ces
lenteurs; ils murmuraient; on les lâcha.
Alors ils se précipitèrent avec leurs coutelas et leurs javelots,
dont ils battaient les portes. La nudité de leurs corps facilitant
les blessures, les Carthaginois les massacraient abondamment; et les
Mercenaires s'en réjouirent, sans doute par jalousie du pillage. Il
en résulta des querelles, des combats entre eux. La campagne étant
ravagée, bientôt on s'arracha les vivres. Ils se décourageaient. Des
hordes nombreuses s'en allèrent. La foule était si grande qu'il n'y
parut pas.
Les meilleurs tentèrent de creuser des mines; le terrain mal soutenu
s'éboula. Ils les recommencèrent en d'autres places; Hamilcar devinait
toujours leur direction en appliquant son oreille contre un bouclier de
bronze. Il perça des contre-mines sous le chemin que devaient parcourir
les tours de bois; quand on voulut les pousser, elles s'enfoncèrent
dans des trous.
Enfin, tous reconnurent que la ville était imprenable, tant que l'on
n'aurait pas élevé jusqu'à la hauteur des murailles une longue terrasse
qui permettrait de combattre sur le même niveau; on en paverait le
sommet pour faire rouler dessus les machines. Alors il serait bien
impossible à Carthage de résister.
Elle commençait à souffrir de la soif. L'eau, qui valait au début du
siège deux késitah le bât, se vendait maintenant un shekel d'argent;
les provisions de viande et de blé s'épuisaient aussi; on avait peur
de la faim; quelques-uns même parlaient des bouches inutiles, ce qui
effrayait tout le monde.
Depuis la place du Khamon jusqu'au temple de Melkarth des cadavres
encombraient les rues; et, comme on était à la fin de l'été, de
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