Une couleur de sang occupait l'horizon. Elles semblaient descendre
vers les flots, peu à peu; puis elles disparurent comme englouties
et tombant d'elles-mêmes dans la gueule du soleil. Salammbô, qui les
regardait s'éloigner, baissa la tête; Taanach, croyant deviner son
chagrin, lui dit alors doucement:
«--Mais elles reviendront, maîtresse.»
«--Oui! je le sais.»
«--Et tu les reverras.»
«-Peut-être!» fit-elle en soupirant.
Elle n'avait confié à personne sa résolution; pour l'accomplir plus
discrètement, elle envoya Taanach acheter dans le faubourg de Kinisdo
(au lieu de les acheter aux intendants), toutes les choses qu'il
lui fallait: du vermillon, des aromates, une ceinture de lin et des
vêtements neufs. La vieille esclave s'ébahissait de ces préparatifs,
sans oser pourtant lui faire de questions; et le jour arriva, fixé par
Schahabarim, où Salammbô devait partir.
Vers la douzième heure, elle aperçut au fond des sycomores un vieillard
aveugle, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant qui marchait devant
lui, et de l'autre il portait contre sa hanche une espèce de cithare
en bois noir. Les eunuques, les esclaves, les femmes avaient été
scrupuleusement éloignés; aucun ne pouvait savoir le mystère qui se
préparait.
Taanach alluma dans les angles de l'appartement quatre trépieds pleins
de strobus et de cardamome; puis elle déploya de grandes tapisseries
babyloniennes et elle les tendit sur des cordes, tout autour de la
chambre; car Salammbô ne voulait pas être vue, même par les murailles.
Le joueur de kinnor se tenait accroupi derrière la porte, et le jeune
garçon, debout, appliquait contre ses lèvres une flûte de roseau.
Au loin la clameur des rues s'affaiblissait, des ombres violettes
s'allongeaient devant le péristyle des temples, et, de l'autre côté du
golfe, les bases des montagnes, les champs d'oliviers et les vagues
terrains jaunes, ondulant indéfiniment, se confondaient dans une vapeur
bleuâtre; on n'entendait aucun bruit, un accablement indicible pesait
dans l'air.
Salammbô s'accroupit sur la marche d'onyx, au bord du bassin; elle
releva ses larges manches qu'elle attacha derrière ses épaules, et elle
commença ses ablutions, méthodiquement, d'après les rites sacrés.
Ensuite Taanach lui apporta, dans une fiole d'albâtre, quelque chose de
liquide et de coagulé; c'était le sang d'un chien noir, égorgé par des
femmes stériles, une nuit d'hiver, dans les décombres d'un sépulcre.
Elle s'en frotta les oreilles, les talons, le pouce de la main droite,
et même son ongle resta un peu rouge, comme si elle eût écrasé un fruit.
La lune se leva; alors la cithare et la flûte, toutes les deux à la
fois, se mirent à jouer.
Salammbô défit ses pendants d'oreilles, son collier, ses bracelets,
sa longue simarre blanche; elle dénoua le bandeau de ses cheveux, et
pendant quelques minutes elle les secoua sur ses épaules, doucement,
pour se rafraîchir en les éparpillant. La musique au dehors continuait;
c'étaient trois notes, toujours les mêmes, précipitées, furieuses;
les cordes grinçaient; la flûte ronflait; Taanach marquait la cadence
en frappant dans ses mains; Salammbô, avec un balancement de tout son
corps, psalmodiait des prières, et ses vêtements, les uns après les
autres, tombaient autour d'elle.
La lourde tapisserie trembla, et par-dessus la corde qui la supportait,
la tête du python apparut. Il descendit lentement, comme une goutte
d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues,
puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit; et ses
yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô.
L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter.
Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança; le
python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps,
il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont
les deux bouts traînent jusqu'à terre. Salammbô l'enroula autour de
ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux; puis, le prenant à la
mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu'au bord
de ses dents; et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait sous
les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un
brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les
dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau; il serrait
contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait
sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir;
et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement; puis la
musique se taisant, il retomba.
Taanach revint près d'elle; et quand elle eut disposé deux candélabres
dont les lumières brûlaient dans des boules de cristal pleines d'eau,
elle lui teignit de lausonia l'intérieur des mains, passa du vermillon
sur ses joues, de l'antimoine au bord de ses paupières, et allongea ses
sourcils avec un mélange de gomme, de musc, d'ébène et de pattes de
mouches écrasées.
Salammbô, assise dans une chaise à montants d'ivoire, s'abandonnait
aux soins de l'esclave. Ces attouchements, l'odeur des aromates et
les jeûnes qu'elle avait subis, l'énervaient. Elle devint si pâle que
Taanach s'arrêta.
«--Continue!» dit Salammbô, et, se roidissant contre elle-même, elle
se ranima tout à coup. Alors une impatience la saisit; elle pressait
Taanach de se hâter, et la vieille esclave en grommelant:
«--Bien! bien! maîtresse!... Tu n'as d'ailleurs personne qui
t'attende!»
«--Oui,--dit Salammbô, quelqu'un m'attend.»
Taanach se recula de surprise, et afin d'en savoir plus long:
«--Que m'ordonnes-tu, maîtresse? car si tu dois rester partie...»
Salammbô sanglotait; l'esclave s'écria:
«--Tu souffres! qu'as-tu donc? Ne t'en va pas! emmène-moi! Quand tu
étais toute petite et que tu pleurais, je te prenais sur mon cœur et
je te faisais rire avec la pointe de mes mamelles; tu les as taries,
maîtresse!» Elle se donnait des coups sur sa poitrine desséchée.
«Maintenant, je suis vieille! je ne peux rien pour toi! tu ne m'aimes
plus! tu me caches tes douleurs, tu dédaignes la nourrice!» Et de
tendresse et de dépit, des larmes coulaient le long de ses joues, dans
les balafres de son tatouage.
«--Non! dit Salammbô, non, je t'aime! console-toi!»
Taanach, avec un sourire pareil à la grimace d'un vieux singe, reprit
sa besogne. D'après les recommandations de Schahabarim, Salammbô lui
avait ordonné de la rendre magnifique; et elle l'accommodait dans un
goût barbare, plein à la fois de recherche et d'ingénuité.
Sur une première tunique, mince, et de couleur vineuse, elle en passa
une seconde, brodée en plumes d'oiseaux. Des écailles d'or se collaient
à ses hanches et de cette large ceinture descendaient les flots de
ses caleçons bleus, étoilés d'argent. Ensuite Taanach lui emmancha
une grande robe, faite avec la toile du pays des Sères, blanche et
bariolée de lignes vertes. Elle attacha au bord de son épaule un
carré de pourpre, appesanti dans le bas par des grains de sandastrum;
et par-dessus tous ces vêtements, elle posa un manteau noir à queue
traînante; puis elle la contempla, et, fière de son œuvre, ne put
s'empêcher de dire:
«--Tu ne seras pas plus belle le jour de tes noces!
«--Mes noces!» répéta Salammbô; elle rêvait, le coude appuyé sur la
chaise d'ivoire.
Taanach dressa devant elle un miroir de cuivre si large et si haut
qu'elle s'y aperçut tout entière. Alors elle se leva, et, d'un coup de
doigt léger, remonta une boucle de ses cheveux, qui descendait trop bas.
Ils étaient couverts de poudre d'or, crépus sur le front, et par
derrière ils pendaient dans le dos, en longues torsades que terminaient
des perles. Les clartés des candélabres avivaient le fard de ses joues,
l'or de ses vêtements, la blancheur de sa peau; elle avait autour de la
taille, sur les bras, sur les mains et aux doigts des pieds, une telle
abondance de pierreries que le miroir, comme un soleil, lui renvoyait
des rayons;--et Salammbô, debout à côté de Taanach, se penchant pour la
voir, souriait dans cet éblouissement.
Puis elle se promena de long en large, embarrassée du temps qui lui
restait.
Tout à coup, le chant d'un coq retentit. Elle piqua vivement sur ses
cheveux un long voile jaune, se passa une écharpe autour du cou,
enfonça ses pieds dans des bottines de cuir bleu, et elle dit à
Taanach:
«--Va voir sous les myrtes s'il n'y a pas un homme avec deux chevaux.»
Taanach était à peine rentrée qu'elle descendait l'escalier des
galeries.
«--Maîtresse!» cria la nourrice.
Salammbô se retourna, un doigt sur la bouche, en signe de discrétion et
d'immobilité.
Taanach se coula doucement le long des proues jusqu'au bas de la
terrasse; et de loin, à la clarté de la lune, elle distingua, dans
l'avenue des cyprès, une ombre gigantesque marchant à la gauche de
Salammbô obliquement, ce qui était un présage de mort.
Taanach remonta dans la chambre. Elle se jeta par terre, en se
déchirant le visage avec ses ongles; elle s'arrachait les cheveux, et à
pleine poitrine poussait des hurlements aigus.
L'idée lui vint que l'on pouvait les entendre; alors elle se tut.
Elle sanglotait tout bas, la tête dans ses mains, et la figure sur les
dalles.
XI
SOUS LA TENTE
L'homme qui conduisait Salammbô la fit remonter au delà du phare, vers
les catacombes, puis descendre le long faubourg de Molouya, plein de
ruelles escarpées. Le ciel commençait à blanchir. Quelquefois, des
poutres de palmier, sortant des murs, les obligeaient à baisser la
tête. Les deux chevaux, marchant au pas, glissaient; et ils arrivèrent
ainsi à la porte de Teveste.
Ses lourds battants étaient entre-bâillés; ils passèrent; elle se
referma derrière eux.
Ils suivirent pendant quelque temps le pied des remparts, et, à la
hauteur des citernes, ils prirent par la Tænia, étroit ruban de terre
jaune, qui, séparant le golfe du lac, se prolonge jusqu'à Rhadès.
Personne n'apparaissait autour de Carthage, ni sur la mer, ni dans
la campagne. Les flots couleur d'ardoise clapotaient doucement,
et le vent léger, poussant leur écume çà et là, les tachetait de
déchirures blanches. Malgré tous ses voiles, Salammbô frissonnait sous
la fraîcheur du matin; le mouvement, le grand air l'étourdissaient.
Puis le soleil se leva; il la mordait sur le derrière de la tête;
involontairement elle s'assoupissait un peu. Les deux bêtes, côte à
côte, trottaient l'amble, en enfonçant leurs pieds dans le sable muet.
Quand ils eurent dépassé la montagne des Eaux-Chaudes, ils continuèrent
d'un train plus rapide, le sol étant plus ferme.
Les champs, bien qu'on fût à l'époque des semailles et des labours,
d'aussi loin qu'on les apercevait, étaient vides comme le désert. Il y
avait, de place en place, des tas de blé répandus; ailleurs, des orges
roussies s'égrenaient. Sur l'horizon clair, les villages apparaissaient
en noir, avec des formes incohérentes et découpées.
De temps à autre, un pan de muraille à demi calciné se dressait au
bord de la route. Les toits des cabanes s'effondraient, et, dans
l'intérieur, on distinguait des éclats de poteries, des lambeaux
de vêtements, toutes sortes d'ustensiles et de choses brisées,
méconnaissables. Souvent un être couvert de haillons, la face terreuse
et les prunelles flamboyantes, sortait de ces ruines. Mais bien vite
il se mettait à courir ou disparaissait dans un trou. Salammbô et son
guide ne s'arrêtaient pas.
Les plaines abandonnées se succédaient. Sur de grands espaces de terre
toute blonde s'étalait, par traînées inégales, une poudre de charbon
que leurs pas soulevaient derrière eux. Quelquefois ils rencontraient
de petits endroits paisibles, un ruisseau qui coulait parmi de
longues herbes; et, en remontant sur l'autre bord, Salammbô, pour se
rafraîchir les mains, arrachait des feuilles mouillées. Au coin d'un
bois de lauriers-roses, son cheval fit un grand écart devant le cadavre
d'un homme, étendu par terre.
L'esclave, aussitôt, la rétablit sur les coussins. C'était un des
serviteurs du Temple, un homme que Schahabarim employait dans les
missions périlleuses.
Par excès de précaution, maintenant il allait à pied, près d'elle,
entre les chevaux; il les fouettait avec le bout d'un lacet de cuir
enroulé à son bras, ou bien il tirait d'une pannetière suspendue contre
sa poitrine des boulettes de froment, de dattes et de jaunes d'œufs,
enveloppées dans des feuilles de lotus, et il les offrait à Salammbô,
sans parler, tout en courant.
Au milieu du jour, trois Barbares, vêtus de peaux de bêtes, les
croisèrent sur le sentier. Peu à peu, il en parut d'autres, vagabondant
par troupes de dix, douze, vingt-cinq hommes; plusieurs poussaient
des chèvres ou quelque vache qui boitait. Leurs lourds bâtons étaient
hérissés de pointes en airain; des coutelas luisaient sur leurs
vêtements d'une saleté farouche, et ils ouvraient les yeux avec un air
de menace et d'ébahissement. Tout en passant, quelques-uns envoyaient
une bénédiction banale; d'autres, des plaisanteries obscènes; l'homme
de Schahabarim répondait à chacun dans son propre idiome. Il leur
disait que c'était un jeune garçon malade, allant pour se guérir vers
un temple lointain.
Cependant le jour tombait. Des aboiements retentirent; ils s'en
rapprochèrent.
Aux clartés du crépuscule, ils aperçurent un enclos de pierres sèches,
enfermant une vague construction. Un chien courait sur le mur.
L'esclave lui jeta des cailloux; et ils entrèrent dans une haute salle
voûtée.
Au milieu, une femme accroupie se chauffait à un feu de broussailles
dont la fumée s'envolait par les trous du plafond. Ses cheveux blancs,
qui lui tombaient jusqu'aux genoux, la cachaient à demi; et sans
vouloir répondre, d'un air idiot, elle marmottait des paroles de
vengeance contre les Barbares et contre les Carthaginois.
Le coureur furetait de droite et de gauche. Puis il revint près d'elle,
en réclamant à manger. La vieille branlait la tête, et, les yeux fixés
sur les charbons, murmurait:
«--J'étais la main. Les dix doigts sont coupés. La bouche ne mange
plus.»
L'esclave lui montra une poignée de pièces d'or. Elle se rua dessus,
mais bientôt elle reprit son immobilité.
Il lui posa sous la gorge un poignard qu'il avait dans sa ceinture.
Alors, en tremblant, elle alla soulever une large pierre et rapporta
une amphore de vin, avec des poissons d'Hippo-Zaryte confits dans du
miel.
Salammbô se détourna de cette nourriture immonde; et elle s'endormit
sur les caparaçons des chevaux étendus dans un coin de la salle.
Avant le jour, il la réveilla.
Le chien hurlait. L'esclave s'en approcha tout doucement; et, d'un
seul coup de poignard, lui abattit la tête. Puis, il frotta de sang les
naseaux des chevaux pour les ranimer. La vieille lui lança par derrière
une malédiction. Salammbô l'aperçut, et elle pressa l'amulette qu'elle
portait sur son cœur.
Ils se remirent en marche.
De temps à autre, elle demandait si l'on ne serait pas bientôt arrivé.
La route ondulait sur de petites collines. On n'entendait que le
grincement des cigales. Le soleil chauffait l'herbe jaunie; la terre
était toute fendillée par des crevasses, qui faisaient, en la divisant,
comme des dalles monstrueuses. Quelquefois une vipère passait, des
aigles volaient; l'esclave courait toujours; Salammbô rêvait sous ses
voiles, et malgré la chaleur ne les écartait pas, dans la crainte de
salir ses beaux vêtements.
A des distances régulières, des tours s'élevaient, bâties par les
Carthaginois, afin de surveiller les tribus. Ils entraient dedans pour
se mettre à l'ombre, puis repartaient.
La veille, par prudence, ils avaient fait un grand détour. Mais, à
présent, on ne rencontrait personne; la région étant stérile, les
Barbares n'y avaient point passé.
La dévastation peu à peu recommença. Parfois, au milieu d'un champ, une
mosaïque s'étalait, seul débris d'un château disparu; et les oliviers,
qui n'avaient pas de feuilles, semblaient au loin de larges buissons
d'épines. Ils traversèrent un bourg dont les maisons étaient brûlées à
ras du sol. On voyait le long des murailles des squelettes humains.
Il y en avait aussi de dromadaires et de mulets. Des charognes à demi
rongées barraient les rues.
La nuit descendait. Le ciel était bas et couvert de nuages.
Ils remontèrent encore pendant deux heures dans la direction de
l'occident, et, tout à coup, devant eux, ils aperçurent quantité de
petites flammes.
Elles brillaient au fond d'un amphithéâtre. Çà et là des plaques d'or
miroitaient, en se déplaçant. C'étaient les cuirasses des Clinabares,
le camp punique; puis ils distinguèrent aux alentours d'autres lueurs
plus nombreuses, car les armées des Mercenaires, confondues maintenant,
s'étendaient sur un grand espace.
Salammbô fit un mouvement pour s'avancer. Mais l'homme de Schahabarim
l'entraîna plus loin, et ils longèrent la terrasse qui fermait le camp
des Barbares. Une brèche s'y ouvrait, l'esclave disparut.
Au sommet du retranchement, une sentinelle se promenait avec un arc à
la main et une pique sur l'épaule.
Salammbô se rapprochait toujours; le Barbare s'agenouilla, et une
longue flèche vint percer le bas de son manteau. Puis, comme elle
restait immobile, en criant il lui demanda ce qu'elle voulait.
«--Parler à Mâtho,--répondit-elle. Je suis un transfuge de Carthage.»
Il poussa un sifflement, qui se répéta de loin en loin.
Salammbô attendit; son cheval, effrayé, tournoyait en reniflant.
Quand Mâtho arriva, la lune se levait derrière elle. Mais elle avait
sur le visage un voile jaune à fleurs noires et tant de draperies
autour du corps qu'il était impossible d'en rien deviner. Du haut de la
terrasse, il considérait cette forme vague se dressant comme un fantôme
dans les pénombres du soir.
Enfin, elle lui dit:
«--Mène-moi dans ta tente! Je le veux!»
Un souvenir qu'il ne pouvait préciser lui traversa la mémoire. Il
sentait battre son cœur. Cet air de commandement l'intimidait.
«--Suis-moi!» dit-il.
La barrière s'abaissa; aussitôt elle fut dans le camp des Barbares.
Un grand tumulte et une grande foule l'emplissaient. Des feux clairs
brûlaient sous des marmites suspendues; leurs reflets empourprés,
illuminant certaines places, en laissaient d'autres dans les ténèbres,
complètement. On criait, on appelait; des chevaux attachés à des
entraves formaient de longues lignes droites au milieu des tentes;
elles étaient rondes, carrées de cuir ou de toile; il y avait des
huttes en roseaux et des trous dans le sable comme en font les chiens.
Les soldats charriaient des fascines, s'accoudaient par terre, ou,
s'enroulant dans une natte, se disposaient à dormir; et le cheval de
Salammbô, pour passer par-dessus, quelquefois allongeait une jambe et
sautait.
Elle se rappelait les avoir déjà vus; mais leurs barbes étaient plus
longues, leurs figures encore plus noires, leurs voix plus rauques.
Mâtho, en marchant devant elle, les écartait par un geste de son
bras qui soulevait son manteau rouge. Quelques-uns baisaient ses
mains; d'autres, en pliant l'échine, l'abordaient pour lui demander
des ordres; car il était maintenant le véritable, le seul chef des
Barbares; Spendius, Autharite et Narr'Havas s'étaient découragés, et il
avait montré tant d'audace et d'obstination que tous lui obéissaient.
Salammbô, en le suivant, traversa le camp entier. Sa tente était au
bout, à trois cents pas du retranchement d'Hamilcar.
Elle remarqua sur la droite une large fosse, et il lui sembla que des
visages posaient contre le bord, au niveau du sol, comme eussent fait
des têtes coupées. Cependant leurs yeux remuaient, et de ces bouches
entr'ouvertes il s'échappait des gémissements en langage punique.
Deux nègres, portant des fanaux de résine, se tenaient aux deux côtés
de la porte. Mâtho écarta la toile brusquement. Elle le suivit.
C'était une tente profonde, avec un mât dressé au milieu. Un grand
lampadaire en forme de lotus l'éclairait, tout plein d'une huile jaune
où flottaient des poignées d'étoupes, et on distinguait dans l'ombre
des choses militaires qui reluisaient. Un glaive nu s'appuyait contre
un escabeau, près d'un bouclier; des fouets en cuir d'hippopotame,
des cymbales, des grelots, des colliers s'étalaient pêle-mêle sur des
cordages en sparterie; les miettes d'un pain noir salissaient une
couverture de feutre; dans un coin, sur une pierre ronde, de la monnaie
de cuivre était négligemment amoncelée, et, par les déchirures de la
toile, le vent apportait la poussière du dehors avec la senteur des
éléphants, que l'on entendait manger, tout en secouant leurs chaînes.
«--Qui es-tu?» dit Mâtho.
Sans répondre, elle regardait autour d'elle, lentement; puis ses yeux
s'arrêtèrent au fond, où, sur un lit en branches de palmier, retombait
quelque chose de bleuâtre et de scintillant.
Elle s'avança vivement. Un cri lui échappa. Mâtho, derrière elle,
frappait du pied.
«--Qui t'amène? pourquoi viens-tu?»
Elle répondit, en montrant le zaïmph:
«--Pour le prendre!» et de l'autre main elle arracha les voiles de sa
tête. Il se recula, les coudes en arrière, béant, presque terrifié.
Elle se sentait comme appuyée sur la force des Dieux; et, le regardant
face à face, elle lui demanda le zaïmph; elle le réclamait en paroles
abondantes et superbes.
Mâtho n'entendait pas; il la contemplait, et les vêtements, pour lui,
se confondaient avec le corps. La moire des étoffes était, comme la
splendeur de sa peau, quelque chose de spécial et n'appartenant qu'à
elle. Ses yeux, ses diamants étincelaient; le poli de ses ongles
continuait la finesse des pierres qui chargeaient ses doigts; les deux
agrafes de sa tunique, soulevant un peu ses seins, les rapprochaient
l'un de l'autre, et il se perdait par la pensée dans leur étroit
intervalle, où descendait un fil tenant une plaque d'émeraudes,
que l'on apercevait plus bas sous la gaze violette. Elle avait pour
pendants d'oreilles deux petites balances de saphir supportant une
perle creuse, pleine d'un parfum liquide. Par les trous de la perle, de
moment en moment, une gouttelette qui tombait mouillait son épaule nue.
Mâtho la regardait tomber.
Une curiosité indomptable l'entraîna; et, comme un enfant qui porte la
main sur un fruit inconnu, tout en tremblant, du bout de son doigt, il
la toucha légèrement sur le haut de sa poitrine; la chair un peu froide
céda avec une résistance élastique.
Ce contact, à peine sensible pourtant, ébranla Mâtho jusqu'au fond de
lui-même. Un soulèvement de tout son être le précipitait vers elle. Il
aurait voulu l'envelopper, l'absorber, la boire. Sa poitrine haletait,
il claquait des dents.
En la prenant par les deux poignets il l'attira doucement; et il
s'assit alors sur une cuirasse, près du lit de palmier que couvrait une
peau de lion. Elle était debout. Il la regardait de bas en haut, en la
tenant ainsi entre ses jambes, et il répétait:
«--Comme tu es belle! comme tu es belle!»
Ses yeux continuellement fixés sur les siens la faisaient souffrir;
ce malaise, cette répugnance augmentaient d'une façon si aiguë que
Salammbô se retenait pour ne pas crier. La pensée de Schahabarim lui
revint; elle se résigna.
Mâtho gardait toujours ses petites mains dans les siennes; et, de temps
à autre, malgré l'ordre du prêtre, en tournant le visage, elle tâchait
de l'écarter avec des secousses de ses bras. Il ouvrait les narines
pour mieux humer le parfum s'exhalant de sa personne. C'était une
émanation indéfinissable, fraîche, et cependant qui étourdissait comme
la fumée d'une cassolette. Elle sentait le miel, le poivre, l'encens,
les roses et une autre odeur encore.
Mais comment se trouvait-elle près de lui, dans sa tente, à sa
discrétion? Quelqu'un, sans doute, l'avait poussée? Elle n'était pas
venue pour le zaïmph? Ses bras retombèrent, et il baissa la tête,
accablé par une rêverie soudaine.
Salammbô, afin de l'attendrir, lui dit d'une voix plaintive:
«--Que t'ai-je donc fait pour que tu veuilles ma mort?
«--Ta mort!»
Elle reprit:
«--Je t'ai aperçu un soir, à la lueur de mes jardins qui brûlaient,
entre des coupes fumantes et mes esclaves égorgés, et ta colère était
si forte que tu as bondi vers moi et qu'il a fallu m'enfuir! Puis une
terreur est entrée dans Carthage. On criait la dévastation des villes,
l'incendie des campagnes, le massacre des soldats; c'est toi qui les
avais perdus, c'est toi qui les avais assassinés! Je te hais! Ton nom
seul me ronge comme un remords! Tu es plus exécré que la peste et que
la guerre romaine! Les provinces tressaillent de ta fureur, les sillons
sont pleins de cadavres! J'ai suivi la trace de tes feux, comme si je
marchais derrière Moloch!»
Mâtho se leva d'un bond; un orgueil colossal lui gonflait le cœur; il
se trouvait haussé à la taille d'un Dieu.
Les narines battantes, les dents serrées, elle continuait:
«--Comme si ce n'était pas assez de ton sacrilège, tu es venu chez moi,
dans mon sommeil, tout couvert du zaïmph! Tes paroles, je ne les ai pas
comprises; mais je voyais bien que tu voulais m'entraîner vers quelque
chose d'épouvantable, au fond d'un abîme.»
Mâtho, en se tordant les bras, s'écria:
«--Non! non! c'était pour te le donner! pour te le rendre! Il me
semblait que la Déesse avait laissé son vêtement pour toi, et qu'il
t'appartenait! Dans son temple ou dans ta maison, qu'importe! N'es-tu
pas toute-puissante, immaculée, radieuse et belle comme Tanit!» Et
avec un regard plein d'une adoration infinie:
«--A moins, peut-être, que tu ne sois Tanit?
«--Moi, Tanit!» se disait Salammbô.
Ils ne parlaient plus. Le tonnerre au loin roulait. Des moutons
bêlaient, effrayés par l'orage.
«--Oh! approche! reprit-il, approche! ne crains rien!
«Autrefois, je n'étais qu'un soldat confondu dans la plèbe des
Mercenaires, et même si doux que je portais pour les autres du bois
sur mon dos. Est-ce que je m'inquiète de Carthage! La foule de ses
hommes s'agite comme perdue dans la poussière de tes sandales et tous
ses trésors avec les provinces, les flottes et les îles, ne me font
pas envie comme la fraîcheur de tes lèvres et le tour de tes épaules.
Mais je voulais abattre ses murailles afin de parvenir jusqu'à toi,
pour te posséder! D'ailleurs, en attendant, je me vengeais! A présent,
j'écrase les hommes comme des coquilles, et je me jette sur les
phalanges, j'écarte les sarisses avec mes mains, j'arrête les étalons
par les naseaux, une catapulte ne me tuerait pas! Oh! si tu savais, au
milieu de la guerre, comme je pense à toi! Quelquefois, le souvenir
d'un geste, d'un pli de ton vêtement, tout à coup me saisit et m'enlace
comme un filet! j'aperçois tes yeux dans les flammes des phalariques et
sur la dorure des boucliers! j'entends ta voix dans le retentissement
des cymbales. Je me détourne, tu n'es pas là! et alors je me replonge
dans la bataille!»
Il levait ses bras où des veines s'entre-croisaient comme des lierres
sur des branches d'arbres. De la sueur coulait sur sa poitrine, entre
ses muscles carrés; et son haleine secouait ses flancs, avec sa
ceinture de bronze toute garnie de lanières qui pendaient jusqu'à ses
genoux, plus fermes que du marbre. Salammbô, accoutumé aux eunuques, se
laissait ébahir par la force de cet homme. C'était le châtiment de la
Déesse, ou l'influence de Moloch circulant autour d'elle, dans les cinq
armées. Une lassitude l'accablait; elle écoutait avec stupeur le cri
intermittent des sentinelles qui se répondaient.
Les flammes de la lampe vacillaient sous des rafales d'air chaud. Il
venait, par moments, de larges éclairs; puis l'obscurité redoublait;
elle ne voyait plus que les prunelles de Mâtho, comme deux charbons
dans la nuit. Cependant, elle sentait bien qu'une fatalité l'entourait,
qu'elle touchait à un moment suprême, irrévocable; dans un effort, elle
remonta vers le zaïmph et leva les mains pour le saisir.
«--Que fais-tu?» s'écria Mâtho.
Elle répondit avec placidité:
«--Je m'en retourne à Carthage.»
Il s'avança en croisant les bras, et d'un air si terrible qu'elle fut
immédiatement comme clouée sur ses talons.
«--T'en retourner à Carthage!» Il balbutiait et répétait, en grinçant
des dents:
«--T'en retourner à Carthage! Ah! tu venais pour prendre le zaïmph,
pour me vaincre, puis disparaître! Non, non! tu m'appartiens! et
personne à présent ne t'arrachera d'ici! Oh! je n'ai pas oublié
l'insolence de tes grands yeux tranquilles et comme tu m'écrasais avec
la hauteur de ta beauté! A mon tour, maintenant! Tu es ma captive, mon
esclave, ma servante! Appelle si tu veux ton père et son armée, les
anciens, les riches, et ton exécrable peuple, tout entier! Je suis
le maître de trois cent mille soldats! j'irai en chercher dans la
Lusitanie, dans les Gaules et au fond du désert et je renverserai ta
ville, je brûlerai tous ses temples; les trirèmes flotteront sur des
vagues de sang! Je ne veux pas qu'il en reste une maison, une pierre
ni un palmier! Et si les hommes me manquent, j'attirerai les ours des
montagnes et je pousserai les lions! N'essaye pas de t'enfuir, je te
tue!»
Blême et les poings crispés, il frémissait comme une harpe dont les
cordes vont éclater. Tout à coup des sanglots l'étouffèrent, et en
s'affaissant sur les jarrets:
«--Ah! pardonne-moi! Je suis un infâme, et plus vil que les scorpions,
que la fange et la poussière! Tout à l'heure, pendant que tu parlais,
ton haleine a passé sur ma face, et je me délectais comme un moribond
qui boit à plat ventre au bord d'un ruisseau. Écrase-moi, pourvu que je
sente tes pieds! maudis-moi, pourvu que j'entende ta voix! Ne t'en va
pas! pitié! je t'aime! je t'aime!»
Il était à genoux par terre, devant elle; et il lui entourait la taille
de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes; les disques
d'or suspendus à ses oreilles luisaient sur son cou bronzé; de grosses
larmes roulaient dans ses yeux pareils à des globes d'argent; il
soupirait d'une façon caressante et murmurait de vagues paroles, plus
légères qu'une brise et suaves comme un baiser.
Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute
conscience d'elle-même. Quelque chose à la fois d'intime et de
supérieur, un ordre des Dieux la forçait à s'y abandonner; des nuages
la soulevaient; en défaillant, elle se renversa sur le lit dans les
poils du lion. Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d'or éclata,
et les deux bouts, en s'envolant, frappèrent la toile comme deux
vipères rebondissantes. Le zaïmph tomba, l'enveloppait; elle aperçut la
figure de Mâtho se courbant sur sa poitrine.
«--Moloch, tu me brûles!» et les baisers du soldat, plus dévorateurs
que des flammes, la parcouraient; elle était comme enlevée dans un
ouragan, prise dans la force du soleil.
Il baisa tous les doigts de ses mains, ses bras, ses pieds, et d'un
bout à l'autre les longues tresses de ses cheveux.
«--Emporte-le,--disait-il,--est-ce que j'y tiens! emmène-moi avec lui!
j'abandonne l'armée! je renonce à tout! Au delà de Gadès, à vingt jours
de la mer, on rencontre une île couverte de poudre d'or, de verdure et
d'oiseaux. Sur les montagnes, de grandes fleurs pleines de parfums qui
fument, se balancent comme d'éternels encensoirs; dans les citronniers
plus hauts que des cèdres, des serpents couleur de lait font avec les
diamants de leur gueule tomber les fruits sur le gazon; l'air est si
doux qu'il empêche de mourir. Oh! je la trouverai, tu verras. Nous
vivrons dans les grottes de cristal, taillées au bas des collines.
Personne encore ne l'habite, ou je deviendrai le roi du pays.»
Il balaya la poussière de ses cothurnes; il voulut qu'elle mît entre
ses lèvres le quartier d'une grenade; il accumula derrière sa tête des
vêtements pour lui faire un coussin. Il cherchait les moyens de la
servir, de s'humilier, et même il étala sur ses jambes le zaïmph, comme
un simple tapis.
«--As-tu toujours,--disait-il,--ces petites cornes de gazelle où
sont suspendus tes colliers? Tu me les donneras! je les aime!» Car
il parlait comme si la guerre était finie, des rires de joie lui
échappaient; les Mercenaires, Hamilcar, tous les obstacles avaient
maintenant disparu. La lune glissait entre deux nuages. Ils la voyaient
par une ouverture de la tente.--«Ah! que j'ai passé de nuits à la
contempler! elle me semblait un voile qui cachait ta figure; tu me
regardais à travers; ton souvenir se mêlait à ses rayonnements; je
ne vous distinguais plus!» Et la tête entre ses seins, il pleurait
abondamment.
«--C'est donc là, songeait-elle, cet homme formidable qui fait trembler
Carthage?»
Il s'endormit. Alors, en se dégageant de son bras, elle posa un pied
par terre, et elle s'aperçut que sa chaînette était brisée...
On accoutumait les vierges dans les grandes familles à respecter ces
entraves comme une chose presque religieuse; Salammbô, en rougissant,
roula autour de ses jambes les deux tronçons de la chaîne d'or.
Carthage, Mégara, sa maison, sa chambre et les campagnes qu'elle avait
traversées tourbillonnaient dans sa mémoire en images tumultueuses, et
nettes cependant. Mais un abîme survenu les reculait loin d'elle, à une
distance infinie.
L'orage s'en allait; de rares gouttes d'eau, en claquant une à une,
faisaient osciller le toit de la tente.
Mâtho, tel qu'un homme ivre, dormait étendu sur le flanc, avec un bras
qui dépassait le bord de la couche. Son bandeau de perles était un peu
remonté et découvrait son front. Un sourire écartait ses dents. Elles
brillaient entre sa barbe noire, et dans ses paupières à demi closes il
y avait une gaieté silencieuse et presque outrageante.
Salammbô le regardait immobile, la tête basse, les mains croisées.
Au chevet du lit, un poignard s'étalait sur une branche de cyprès; la
vue de cette lame luisante l'enflamma d'une envie sanguinaire. Des voix
lamentables se traînaient au loin, dans l'ombre, et, comme un chœur
de Génies, la sollicitaient. Elle se rapprocha; elle saisit le fer par
le manche. Au frôlement de sa robe, Mâtho entr'ouvrit les yeux, en
avançant la bouche sur sa main, et le poignard tomba.
Des cris s'élevèrent; une lueur effrayante fulgurait derrière la toile.
Mâtho la souleva; ils aperçurent de grandes flammes qui enveloppaient
le camp des Libyens.
Leurs cabanes de roseaux brûlaient; les tiges, en se tordant,
éclataient dans la fumée et s'envolaient comme des flèches; sur
l'horizon tout rouge, des ombres noires couraient éperdues. On
entendait les hurlements de ceux qui étaient dans les cabanes; les
éléphants, les bœufs et les chevaux bondissaient au milieu de la foule
en l'écrasant, avec les munitions et les bagages que l'on tirait de
l'incendie. Des trompettes sonnèrent. On l'appelait: «Mâtho! Mâtho!»
Des gens à la porte voulaient entrer.
«--Viens donc! c'est Hamilcar qui brûle le camp d'Autharite!»
Il fit un bond. Elle se trouva toute seule.
Alors elle examina le zaïmph; et quand elle l'eut bien contemplé, elle
fut surprise de ne pas avoir ce bonheur qu'elle s'imaginait autrefois.
Elle restait mélancolique dans son rêve accompli.
Le bas de la tente se releva, et une forme monstrueuse apparut.
Salammbô ne distingua d'abord que les deux yeux, avec une longue barbe
blanche qui pendait jusqu'à terre; car le reste du corps, embarrassé
dans les guenilles d'un vêtement fauve, traînait contre le sol; à
chaque mouvement pour avancer, les deux mains entraient dans la barbe,
puis retombaient. En rampant ainsi, elle arriva jusqu'à ses pieds, et
Salammbô reconnut le vieux Giscon.
Les Mercenaires, pour empêcher les anciens captifs de s'enfuir, à coups
de barre d'airain leur avaient cassé les jambes; et ils pourrissaient
tous pêle-mêle, dans une fosse, au milieu des immondices. Les plus
robustes, quand ils entendaient le bruit des gamelles, se haussaient
en criant; c'est ainsi que Giscon avait aperçu Salammbô. Il avait
deviné une Carthaginoise, aux petites boules de sandastrum qui
battaient contre ses cothurnes; et, dans le pressentiment d'un mystère
considérable, en se faisant aider par ses compagnons, il était parvenu
à sortir de la fosse; puis, avec les coudes et les mains, il s'était
traîné vingt pas plus loin, jusqu'à la tente de Mâtho. Deux voix y
parlaient. Il avait écouté du dehors et tout entendu.
«--C'est toi!» dit-elle enfin, presque épouvantée.
En se haussant sur les poignets, il répliqua:
«--Oui, c'est moi! On me croit mort, n'est-ce pas?»
Elle baissa la tête. Il reprit.
«--Ah! pourquoi les Baals ne m'ont-ils pas accordé cette miséricorde!»
Et se rapprochant de si près, qu'il la frôlait: «Ils m'auraient épargné
la peine de te maudire!»
Salammbô se rejeta vivement en arrière, tant elle avait peur de cet
être immonde, qui était hideux comme une larve et terrible comme un
fantôme
«--J'ai cent ans bientôt,--dit-il. J'ai vu Agathoclès; j'ai vu Régulus
et les aigles des Romains passer sur les moissons des champs puniques!
J'ai vu toutes les épouvantes des batailles et la mer encombrée par les
débris de nos flottes! Des Barbares que je commandais m'ont enchaîné
aux quatre membres, comme un esclave homicide. Mes compagnons, l'un
après l'autre, sont à mourir autour de moi; l'odeur de leurs cadavres
me réveille la nuit; j'écarte les oiseaux qui viennent becqueter leurs
yeux; et pourtant, pas un seul jour; je n'ai désespéré de Carthage!
Quand même j'aurais vu contre elle toutes les armées de la terre, et
les flammes du siège dépasser la hauteur des temples, j'aurais cru
encore à son éternité! Mais, à présent, tout est fini! tout est perdu!
Les Dieux l'exècrent! Malédiction sur toi, qui as précipité sa ruine
par ton ignominie!»
Elle ouvrit ses lèvres.
«--Ah! j'étais là! s'écria-t-il. Je t'ai entendue râler d'amour comme
une prostituée; puis il te racontait son désir, et tu te laissais
baiser les mains! Mais, si la fureur de ton impudicité te poussait, tu
devais faire au moins comme les bêtes fauves qui se cachent dans leurs
accouplements, et ne pas étaler ta honte jusque sous les yeux de ton
père!
«--Comment?» dit-elle.
«--Ah! tu ne savais pas que les deux retranchements sont à soixante
coudées l'un de l'autre, et que ton Mâtho, par excès d'orgueil, s'est
établi tout en face d'Hamilcar. Il est là, ton père, derrière toi; et
si je pouvais gravir le sentier qui mène sur la plate-forme, je lui
crierais: Viens donc voir ta fille dans les bras du Barbare! Elle a
mis pour lui plaire le vêtement de la Déesse; et, en abandonnant son
corps, elle livre, avec la gloire de ton nom, la majesté des Dieux, la
vengeance de la patrie, le salut même de Carthage!» Le mouvement de
sa bouche édentée remuait sa barbe tout du long; ses yeux, tendus sur
elle, la dévoraient; et il répétait en haletant dans la poussière:
«--Ah! sacrilège! Maudite sois-tu! maudite! maudite!»
Salammbô avait écarté la toile, elle la tenait soulevée au bout de son
bras, et, sans lui répondre, elle regardait du côté d'Hamilcar.
«--C'est par ici, n'est-ce pas?» dit-elle.
«--Que t'importe! Détourne-toi! Va-t'en! Écrase plutôt ta face contre
la terre! C'est un lieu saint, que ta vue souillerait!»
Elle jeta le zaïmph autour de sa taille, ramassa vivement ses
voiles, son manteau, son écharpe.--«J'y cours!» s'écria-t-elle; et,
s'échappant, Salammbô disparut.
D'abord, elle marcha dans les ténèbres sans rencontrer personne,
car tous se portaient vers l'incendie; et la clameur redoublait, de
grandes flammes empourpraient le ciel par derrière; une longue terrasse
l'arrêta.
Elle tourna sur elle-même, de droite et de gauche au hasard, cherchant
une échelle, une corde, une pierre, quelque chose pour l'aider. Elle
avait peur de Giscon, et il lui semblait que des cris et des pas la
poursuivaient. Le jour commençait à blanchir. Elle aperçut un sentier
dans l'épaisseur du retranchement. Elle prit avec ses dents le bas de
sa robe qui la gênait, et, en trois bonds, se trouva sur la plate-forme.
Un cri sonore éclata sous elle, dans l'ombre, le même qu'elle avait
entendu au bas de l'escalier des galères; en se penchant, elle reconnut
l'homme de Schahabarim avec ses chevaux accouplés.
Il avait erré toute la nuit entre les deux retranchements; puis,
inquiété par l'incendie, il était revenu en arrière, tâchant
d'apercevoir ce qui se passait dans le camp de Mâtho; et, comme il
savait que cette place était la plus voisine de sa tente, pour obéir au
prêtre, il n'en avait pas bougé.
Il monta debout sur un des chevaux. Salammbô se laissa glisser jusqu'à
lui; et ils s'enfuirent au grand galop en faisant le tour du camp
punique, pour trouver une porte quelque part.
Mâtho était rentré dans sa tente. La lampe fumeuse éclairait à peine,
et, il crut que Salammbô dormait; alors, il palpa délicatement la peau
du lion, sur le lit de palmier. Il appela, elle ne répondit pas; il
arracha vivement un lambeau de la toile pour faire venir du jour; le
zaïmph avait disparu.
La terre tremblait sous des pas multipliés. De grands cris, des
hennissements, des chocs d'armures s'élevaient dans l'air, et les
fanfares des clairons sonnaient la charge. C'était comme un ouragan
tourbillonnant autour de lui. Une fureur désordonnée le fit bondir sur
ses armes, il se lança dehors.
Les longues files des Barbares descendaient, en courant, la montagne;
les carrés puniques s'avançaient contre eux avec une oscillation lourde
et régulière. Le brouillard, déchiré par les rayons du soleil, formait
de petits nuages qui se balançaient; peu à peu, en s'élevant, ils
découvraient les étendards, les casques et la pointe des piques. Sous
les évolutions rapides, des portions de terrain encore dans l'ombre
semblaient se déplacer d'un seul morceau; ailleurs, on aurait dit des
torrents qui s'entre-croisaient, et, entre eux, des masses épineuses
restaient immobiles. Mâtho distinguait les capitaines, les soldats,
les hérauts et jusqu'aux valets par derrière, qui étaient montés sur
des ânes. Au lieu de garder sa position pour couvrir les fantassins,
Narr'Havas tourna brusquement à droite, comme s'il voulait se faire
écraser par Hamilcar.
Ses cavaliers dépassèrent les éléphants qui se ralentissaient; et tous
les chevaux, allongeant leur tête sans bride, galopaient d'un train
si furieux que leur ventre paraissait frôler la terre. Tout à coup,
Narr'Havas marcha résolument vers une sentinelle. Il jeta son épée, sa
lance, ses javelots, et disparut au milieu des Carthaginois.
Le roi des Numides arriva dans la tente d'Hamilcar; et il dit, en lui
montrant ses hommes qui se tenaient au loin arrêtés:
«--Barca! je te les amène, Ils sont à toi.»
Alors il se prosterna en signe d'esclavage, et, comme preuve de sa
fidélité, rappela toute sa conduite depuis le commencement de la guerre.
D'abord il avait empêché le siège de Carthage et le massacre des
captifs; puis, il n'avait point profité de la victoire contre Hannon
après la défaite d'Utique; quant aux villes tyriennes, c'est qu'elles
se trouvaient sur les frontières de son royaume. Enfin, il n'avait pas
participé à la bataille du Macar; et il s'était absenté tout exprès
pour fuir l'obligation de combattre le suffète.
Narr'Havas, en effet, avait voulu s'agrandir par des empiétements sur
les provinces puniques, et, selon les chances de la victoire, tour à
tour secouru et délaissé les Mercenaires. Mais voyant que le plus fort
serait définitivement Hamilcar, il s'était tourné vers lui; peut-être
y avait-il dans sa défection une rancune contre Mâtho, soit à cause du
commandement, ou de son ancien amour.
Le suffète l'écouta sans l'interrompre. L'homme qui se présentait
ainsi dans une armée où on lui devait des vengeances n'était pas
un auxiliaire à dédaigner; Hamilcar devina tout de suite l'utilité
d'une telle alliance pour ses grands projets. Avec les Numides, il
se débarrasserait des Libyens. Puis il entraînerait l'Occident à la
conquête de l'Ibérie; et, sans lui demander pourquoi il n'était pas
venu plus tôt, ni relever aucun de ses mensonges, il baisa Narr'Havas,
en heurtant trois fois sa poitrine contre la sienne.
C'était pour en finir, et par désespoir, qu'il avait incendié le camp
des Libyens. Cette armée lui arrivait comme un secours des Dieux; et
dissimulant sa joie, il répondit:
«--Que les Baals te favorisent! J'ignore ce que fera pour toi la
République, mais Hamilcar n'a pas d'ingratitude.»
Le tumulte redoublait; des capitaines entraient. Il s'armait tout en
parlant:
«--Allons, retourne! Avec tes cavaliers, tu rabattras leur infanterie
entre tes éléphants et les miens! Courage! extermine!»
Et Narr'Havas se précipitait, quand Salammbô parut.
Elle sauta vite à bas de son cheval, ouvrit son large manteau, et, en
écartant les bras, elle déploya le zaïmph.
La tente de cuir, relevée dans les coins, laissait voir le tour
entier de la montagne couverte de soldats, et comme elle se trouvait
au centre, de tous les côtés on apercevait Salammbô. Une clameur
immense éclata, un long cri de triomphe et d'espoir. Ceux qui étaient
en marche s'arrêtèrent; les moribonds, s'appuyant sur le coude, se
retournaient pour la bénir. Les Barbares savaient maintenant qu'elle
avait repris le zaïmph; de loin ils la voyaient, ils croyaient la voir;
et d'autres cris, mais de rage et de vengeance, retentissaient, malgré
les applaudissements des Carthaginois; les cinq armées, s'étageant sur
la montagne, trépignaient et hurlaient ainsi autour de Salammbô.
Hamilcar, sans pouvoir parler, la remerciait par des signes de tête.
Ses yeux se portaient alternativement sur le zaïmph et sur elle; sa
chaînette était rompue. Alors il frissonna, saisi par un soupçon
terrible. Mais, reprenant vite son impassibilité, il considéra
Narr'Havas obliquement, sans tourner la figure.
Le roi des Numides se tenait à l'écart dans une attitude discrète;
il portait au front un peu de la poussière qu'il avait touchée en se
prosternant. Enfin le suffète s'avança vers lui, et, avec un air plein
de gravité:
«--En récompense des services que tu m'as rendus, Narr'Havas, je te
donne ma fille.» Il ajouta:--«Sois mon fils et défends ton père!»
Narr'Havas eut un grand geste de surprise, puis se jeta sur ses mains,
qu'il couvrit de baisers.
Salammbô, calme comme une statue, semblait ne pas comprendre. Elle
rougissait un peu, tout en baissant les paupières; ses longs cils
recourbés faisaient des ombres sur ses joues.
Hamilcar voulut immédiatement les unir par des fiançailles
indissolubles. On mit entre les mains de Salammbô une lance qu'elle
offrit à Narr'Havas; on attacha leurs pouces l'un contre l'autre avec
une lanière de bœuf, puis on leur versa du blé sur la tête;--et les
grains, qui tombaient autour d'eux, sonnèrent comme de la grêle en
rebondissant.
XII
L'AQUEDUC
Douze heures après, il ne restait plus des Mercenaires qu'un tas de
blessés, de morts et d'agonisants.
Hamilcar, sorti brusquement du fond de la gorge, était redescendu sur
la pente occidentale qui regarde Hippo-Zaryte; et, l'espace étant
plus large en cet endroit, il avait eu soin d'y attirer les Barbares.
Narr'Havas les avait enveloppés avec ses chevaux; le suffète, pendant
ce temps-là, les refoulait, les écrasait; ils étaient vaincus d'avance
par la perte du zaïmph; ceux mêmes qui ne s'en souciaient avaient senti
une angoisse et comme un affaiblissement. Hamilcar, ne mettant pas son
orgueil à garder pour lui le champ de bataille, s'était retiré un peu
plus loin, à gauche, sur des hauteurs d'où il les dominait.
On reconnaissait la forme des camps à leurs palissades inclinées. Un
long amas de cendres noires fumait sur l'emplacement des Libyens; le
sol bouleversé avait des ondulations comme la mer; et les tentes,
avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi
perdus dans des écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons,
des morceaux de bois, de fer et d'airain, du blé, de la paille et des
vêtements s'éparpillaient au milieu des cadavres; çà et là quelque
phalarique prête à s'éteindre brûlait contre un monceau de bagages; la
terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers; des
charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules; on
apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles
et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui
roulaient comme des boules; des chevelures pendaient aux épines; dans
des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient
couchés avec leurs tours; on marchait sur des choses gluantes et il y
avait des flaques de boue, bien que la pluie n'eût pas tombé.
Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout
entière.
Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis
par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.
Au bout d'une longue prairie, le lac d'Hippo-Zaryte resplendissait
sous le soleil couchant. A droite, de blanches maisons dépassaient
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