Ne sachant où il se trouvait, ni comment découvrir Spendius, tout assailli d'angoisses, effaré, perdu dans les ténèbres, il s'en retourna par le même chemin, plus impétueusement. L'aube blanchissait, quand du haut de la montagne il aperçut la ville, avec les carcasses des machines noircies par les flammes, comme des squelettes de géant qui s'appuyaient aux murs. Tout reposait dans un silence et dans un accablement extraordinaires. Parmi ses soldats, au bord des tentes, des hommes presque nus dormaient sur le dos, ou le front contre leur bras que soutenait leur cuirasse. Quelques-uns décollaient de leurs jambes des bandelettes ensanglantées. Ceux qui allaient mourir roulaient leur tête tout doucement; d'autres, en se traînant, leur apportaient à boire. Le long des chemins étroits les sentinelles marchaient pour se réchauffer, ou se tenaient la figure tournée vers l'horizon, avec leur pique sur l'épaule, dans une attitude farouche. Mâtho trouva Spendius abrité sous un lambeau de toile que supportaient deux bâtons par terre, le genou dans les mains, la tête basse. Ils restèrent longtemps sans parler. Enfin, Mâtho murmura: «--Vaincus!» Spendius reprit d'une voix sombre: «--Oui, vaincus!» Et à toutes les questions il répondait par des gestes désespérés. Des soupirs, des râles arrivaient jusqu'à eux. Mâtho entr'ouvrit la toile. Le spectacle des soldats lui rappela un autre désastre, au même endroit, et en grinçant des dents: «--Misérable! une fois déjà...» Spendius l'interrompit: «--Tu n'y étais pas, non plus! «--C'est une malédiction! s'écria Mâtho. A la fin pourtant, je l'atteindrai! je le vaincrai! je le tuerai! Ah! si j'avais été là!...» L'idée d'avoir manqué la bataille le désespérait plus encore que la défaite. Il arracha son glaive, le jeta par terre. «Comment les Carthaginois vous ont-ils battus?» L'ancien esclave se mit à raconter les manœuvres. Mâtho croyait les voir, et il s'irritait. L'armée d'Utique, au lieu de courir vers le pont, aurait dû prendre Hamilcar par derrière. «--Eh! je le sais!» dit Spendius. «--Il fallait doubler tes profondeurs, ne pas compromettre les vélites contre la phalange, donner des issues aux éléphants. Au dernier moment on pouvait tout regagner; rien ne forçait à fuir.» Spendius répondit: «--Je l'ai vu passer dans son grand manteau rouge, les bras levés, plus haut que la poussière, comme un aigle qui volait au flanc des cohortes; et, à tous les signes de sa tête, elles se resserraient, s'élançaient; la foule nous a entraînés l'un vers l'autre; il me regardait; j'ai senti dans mon cœur comme le froid d'une épée. «--Il aura peut-être choisi le jour?» se disait tout bas Mâtho. Ils s'interrogèrent, tâchant de découvrir ce qui avait amené le suffète précisément dans la circonstance la plus défavorable. Pour atténuer sa faute ou se redonner à lui-même du courage, Spendius avança qu'il restait encore de l'espoir. «--Qu'il n'en reste plus, n'importe!--dit Mâtho;--tout seul, je continuerai la guerre! «--Et moi aussi!» s'écria le Grec en bondissant; il marchait à grands pas; ses prunelles étincelaient et un sourire étrange plissait sa figure de chacal. «--Nous recommencerons, ne me quitte plus! Je ne suis pas fait pour les batailles au grand soleil; l'éclat des épées me trouble la vue; c'est une maladie, j'ai trop longtemps vécu dans l'ergastule. Mais donne-moi des murailles à escalader la nuit, et j'entrerai dans les citadelles, et les cadavres seront froids avant que les coqs aient chanté! Montre-moi quelqu'un, quelque chose, un ennemi, un trésor, une femme»; il répéta: «une femme, fût-elle la fille d'un roi, et j'apporterai vivement ton désir devant tes pieds. Tu me reproches d'avoir perdu la bataille contre Hannon, je l'ai regagnée pourtant. Avoue-le! mon troupeau de porcs nous a plus servis qu'une phalange de Spartiates.» Et, cédant au besoin de se rehausser et de saisir sa revanche, il énuméra tout ce qu'il avait fait pour la cause des Mercenaires. «C'est moi, dans les jardins du suffète, qui ai poussé le Gaulois! Plus tard, à Sicca, je les ai tous enragés avec la peur de la République! Giscon les renvoyait, mais je n'ai pas voulu que les interprètes pussent parler. Ah! comme la langue leur pendait de la bouche! T'en souviens-tu? Je t'ai conduit dans Carthage; j'ai volé le zaïmph. Je t'ai mené chez elle. Je ferai plus encore: tu verras!» Il éclata de rire, comme un fou. Mâtho le considérait les yeux béants. Il éprouvait une sorte de malaise devant cet homme, qui était à la fois si lâche et si terrible. Le Grec reprit d'un ton jovial, en faisant claquer ses doigts: «--Évohé! Après la pluie, le soleil! J'ai travaillé aux carrières et j'ai bu du massique dans un vaisseau qui m'appartenait, sous un tendelet d'or, comme un Ptolémée. Le malheur doit servir à nous rendre plus habiles. A force de travail, on assouplit la fortune. Elle aime les politiques. Elle cédera!» Il revint sur Mâtho, et le prenant au bras: «--Maître, à présent les Carthaginois sont sûrs de leur victoire. Tu as toute une armée qui n'a pas combattu, et tes hommes t'obéissent, à toi! Place-les en avant; les miens, pour se venger, marcheront. Il me reste trois mille Cariens, douze cents frondeurs et des archers, des cohortes entières! On peut même former une phalange, retournons!» Mâtho, abasourdi par le désastre, n'avait jusqu'à présent rien imaginé pour en sortir. Il écoutait la bouche ouverte, et les lames de bronze qui cerclaient ses côtes se soulevaient aux bondissements de son cœur. Il ramassa son épée, en criant: «--Suis-moi, marchons!» Les éclaireurs, quand ils furent revenus, annoncèrent que les morts des Carthaginois étaient enlevés, le pont tout en ruines, et Hamilcar disparu. IX EN CAMPAGNE Il avait pensé que les Mercenaires l'attendraient à Utique ou qu'ils reviendraient contre lui; et, ne trouvant pas ses forces suffisantes pour donner l'attaque ou pour la recevoir, il s'était enfoncé dans le sud, par la rive droite du fleuve, ce qui le mettait immédiatement à couvert d'une entreprise. Il voulait, fermant d'abord les yeux sur leur révolte, détacher toutes les tribus de la cause des Barbares; puis, quand ils seraient bien isolés au milieu des provinces, il tomberait sur eux et les exterminerait. En quatorze jours, il pacifia la région comprise entre Thouccaber et Utique, avec les villes de Tignicabah, Tessourah, Vacca, d'autres encore à l'occident. Zounghar bâtie dans les montagnes, Assouras célèbre par son temple, Djeraado fertile en genévriers, Thapitis et Hagour lui envoyèrent des ambassades. Les gens de la campagne arrivaient les mains pleines de vivres, imploraient sa protection, baisaient ses pieds, ceux des soldats, et se plaignaient des Barbares. Quelques-uns venaient lui offrir, dans des sacs, des têtes de Mercenaires, tués par eux, disaient-ils, mais qu'ils avaient coupées à des cadavres; car beaucoup s'étaient perdus en fuyant, et on les trouvait morts, de place en place, sous les oliviers et dans les vignes. Pour éblouir le peuple, Hamilcar, dès le lendemain de la victoire, avait envoyé à Carthage les deux mille captifs faits sur le champ de bataille. Ils arrivèrent par longues compagnies de cent hommes chacune, les bras attachés sur le dos avec une barre de bronze qui les prenait à la nuque, et les blessés, en saignant, couraient aussi; des cavaliers, derrière eux, les chassaient à coups de fouet. Ce fut un délire de joie! On se répétait qu'il y avait eu six mille Barbares de tués; les autres ne tiendraient pas, la guerre était finie; on s'embrassait dans les rues, et l'on frotta de beurre et de cinnamome la figure des Dieux Patæques, pour les remercier. Avec leurs gros yeux, leur gros ventre et leurs deux bras levés jusqu'aux épaules, ils semblaient vivre sous leur peinture plus fraîche et participer à l'allégresse du peuple. Les riches laissaient leurs portes ouvertes; la ville retentissait du ronflement des tambourins; les temples toutes les nuits étaient illuminés, et les servantes de la Déesse descendues dans Malqua établirent au coin des carrefours des tréteaux en sycomore, où elles se prostituaient. On vota des terres pour les vainqueurs, des holocaustes pour Melkarth, trois cents couronnes d'or pour le suffète; ses partisans proposaient de lui décerner des prérogatives et des honneurs nouveaux. Il avait sollicité les anciens de faire des ouvertures à Autharite pour échanger contre tous les Barbares, s'il le fallait, le vieux Giscon avec les autres Carthaginois détenus comme lui. Les Libyens et les Nomades qui composaient l'armée d'Autharite connaissaient à peine ces Mercenaires, hommes de race italiote ou grecque; puisque la République leur offrait tant de Barbares contre si peu de Carthaginois, c'est que les uns étaient de nulle valeur et que les autres en avaient une considérable. Ils craignaient un piège. Autharite refusa. Les anciens décrétèrent l'exécution des captifs, bien que le suffète leur eût écrit de ne pas les mettre à mort. Il comptait incorporer les meilleurs dans ses troupes et exciter par là des défections. Mais la haine emporta toute réserve. Les deux mille Barbares furent attachés dans les Mappales, contre les stèles des tombeaux; et des marchands, des goujats de cuisine, des brodeurs et même des femmes, les veuves des morts avec leurs enfants, tous ceux qui voulaient, vinrent les tuer à coups de flèche. On les visait lentement, pour mieux prolonger leur supplice; on baissait son arme, puis on la relevait tour à tour; et la multitude se poussait en hurlant. Des paralytiques se faisaient amener sur des civières; beaucoup, par précaution, apportaient leur nourriture et restaient là jusqu'au soir; d'autres y passaient la nuit. On avait planté des tentes où l'on buvait. Plusieurs gagnèrent de fortes sommes à louer des arcs. On laissa debout ces cadavres crucifiés qui semblaient sur les tombeaux autant de statues rouges;--et l'exaltation gagnait jusqu'aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et d'ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des plaisirs qu'elle leur donnait, maintenant ils s'intéressaient à sa fortune, se sentaient Puniques; et les anciens trouvèrent habile d'avoir ainsi fondu dans une même vengeance le peuple entier. La sanction des Dieux n'y manqua pas, car de tous les côtés du ciel des corbeaux s'abattirent. Ils volaient en tournant dans l'air avec de grands cris rauques, et faisaient un nuage qui roulait sur soi-même continuellement. On l'apercevait de Clypéa, de Rhadès et du promontoire Hermæum. Parfois il se crevait tout à coup, élargissant au loin ses spirales noires; c'était un aigle qui fondait dans le milieu, puis repartait. Sur les terrasses, sur les dômes, à la pointe des obélisques et au fronton des temples, il y avait, çà et là, de gros oiseaux qui tenaient dans leur bec rougi des lambeaux humains. A cause de l'odeur, les Carthaginois se résignèrent à délier les cadavres. On en brûla quelques-uns; on jeta les autres à la mer, et les vagues, poussées par le vent du nord, en déposèrent sur la plage, au fond du golfe, devant le camp d'Autharite. Ce châtiment avait terrifié les Barbares, sans doute,--car du haut d'Eschmoûn on les vit abattre leurs tentes, réunir leurs troupeaux, hisser leurs bagages sur des ânes, et le soir du même jour l'armée entière s'éloigna. Elle devait, en se portant depuis la montagne des Eaux-Chaudes jusqu'à Hippo-Zaryte alternativement, interdire au suffète l'approche des villes tyriennes avec la possibilité d'un retour sur Carthage. Pendant ce temps-là, les deux autres armées tâcheraient de l'atteindre dans le sud, Spendius par l'orient, Mâtho par l'occident, de manière à se rejoindre toutes les trois pour le surprendre et l'enlacer. Un renfort qu'ils n'espéraient pas leur survint: Narr'Havas reparut, avec trois cents chameaux chargés de bitume, vingt-cinq éléphants et six mille cavaliers. Le suffète, pour affaiblir les Mercenaires, avait jugé prudent de l'occuper au loin dans son royaume. Du fond de Carthage, il s'était entendu avec Masgaba, un brigand gétule qui cherchait à se faire un empire. Fort de l'argent punique, il avait soulevé les États numides en leur promettant la liberté. Narr'Havas, prévenu par le fils de sa nourrice, était tombé dans Cirta, avait empoisonné les vainqueurs avec l'eau des citernes, abattu quelques têtes, tout rétabli; et il arrivait contre le suffète plus furieux que les Barbares. Les chefs des quatre armées s'entendirent sur les dispositions de la guerre. Elle serait longue; il fallait tout prévoir. On convint d'abord de réclamer l'assistance des Romains, et l'on offrit cette mission à Spendius; comme transfuge, il n'osa s'en charger. Douze hommes des colonies grecques s'embarquèrent à Annaba, sur une chaloupe des Numides. Puis, les chefs exigèrent de tous les Barbares le serment d'une obéissance complète. Chaque jour les capitaines inspectaient les vêtements, les chaussures; on défendit même aux sentinelles l'usage du bouclier, car souvent elles l'appuyaient contre leur lance et s'endormaient debout; ceux qui traînaient quelque bagage furent contraints de s'en défaire; tout, à la mode romaine, devait être porté sur le dos. Par précaution contre les éléphants, Mâtho institua un corps de cavaliers cataphractes, où l'homme et le cheval disparaissaient sous une cuirasse en peau d'hippopotame hérissée de clous; et pour protéger la corne des chevaux, on leur fit des bottines en tresses de sparterie. Il fut interdit de piller les bourgs, de tyranniser les habitants de race non punique. Comme la contrée s'épuisait, Mâtho ordonna de distribuer les vivres par tête de soldat, sans s'inquiéter des femmes. D'abord ils les partagèrent avec elles. Faute de nourriture beaucoup s'affaiblissaient. C'était une occasion incessante de querelles, d'invectives, plusieurs attirant les compagnes des autres par l'appât ou même la promesse de leur portion. Mâtho commanda de les chasser toutes, impitoyablement. Elles se réfugièrent dans le camp d'Autharite; les Gauloises et les Libyennes, à force d'outrages, les contraignirent à s'en aller. Elles vinrent sous les murs de Carthage implorer la protection de Cérès et de Proserpine, car il y avait dans Byrsa un temple et des prêtres consacrés à ces déesses, en expiation des horreurs commises autrefois au siège de Syracuse. Les Syssites, alléguant leur droit d'épaves, réclamèrent les plus jeunes, pour les vendre; et des Carthaginois nouveaux prirent en mariage des Lacédémoniennes, qui étaient blondes. Quelques-unes s'obstinèrent à suivre les armées. Elles couraient sur le flanc des syntagmes, à côté des capitaines. Elles appelaient leurs hommes, les tiraient par le manteau, se frappaient la poitrine en les maudissant, et tendaient au bout de leurs bras leurs petits enfants nus qui pleuraient. Ce spectacle amollissait les Barbares; elles étaient un embarras, un péril. Plusieurs fois on les repoussa, elles revenaient; Mâtho les fit charger à coups de lance par les cavaliers de Narr'Havas; et comme des Baléares lui criaient qu'il leur fallait des femmes. «--Moi! je n'en ai pas!» répondit-il. A présent, le génie de Moloch l'envahissait. Malgré les rébellions de sa conscience, il exécutait des choses épouvantables, s'imaginant obéir à la voix d'un Dieu. Quand il ne pouvait les ravager, Mâtho jetait des pierres dans les champs pour les rendre stériles. Par des messages réitérés, il pressait Autharite et Spendius de se hâter. Mais les opérations du suffète étaient incompréhensibles. Il campa successivement à Eidous, à Monchar, à Tehent; des éclaireurs crurent l'apercevoir aux environs d'Ischiil, près des frontières de Narr'Havas, et l'on apprit qu'il avait traversé le fleuve au-dessus de Tebourba, comme pour revenir à Carthage. A peine dans un endroit, il se transportait vers un autre. Les routes qu'il prenait restaient toujours inconnues. Sans livrer de bataille, le suffète conservait ses avantages; poursuivi par les Barbares, il semblait les conduire. Ces marches et ces contre-marches fatiguaient encore plus les Carthaginois; et les forces d'Hamilcar, n'étant pas renouvelées, de jour en jour diminuaient. Maintenant, les gens de la campagne lui apportaient des vivres avec plus de lenteur. Il rencontrait partout une hésitation, une haine taciturne; malgré ses supplications près du Grand-Conseil, aucun secours n'arrivait de Carthage. On disait (on croyait peut-être) qu'il n'en avait pas besoin. C'était une ruse, ou des plaintes inutiles; et les partisans d'Hannon, afin de le desservir, exagéraient l'importance de sa victoire. Les troupes qu'il commandait, on en faisait le sacrifice; mais on n'allait pas ainsi continuellement fournir à toutes ses demandes. La guerre était bien assez lourde! elle avait trop coûté; et, par orgueil, les patriciens de sa faction l'appuyaient avec mollesse. Alors, désespérant de la République, Hamilcar leva de force dans les tribus tout ce qui lui fallait pour la guerre: du grain, de l'huile, du bois, des bestiaux et des hommes. Les habitants ne tardèrent pas à s'enfuir. Les bourgs que l'on traversait étaient vides; on fouillait les cabanes sans y rien trouver; bientôt une effroyable solitude enveloppa l'armée punique. Les Carthaginois, furieux, se mirent à saccager les provinces; ils comblaient les citernes, incendiaient les maisons. Les flammèches, emportées par le vent, s'éparpillaient au loin, et sur les montagnes des forêts entières brûlaient; elles bordaient les vallées d'une couronne de feux; pour passer au delà, on était forcé d'attendre. Puis ils reprenaient leur marche, en plein soleil, sur des cendres chaudes. Quelquefois ils voyaient, au bord de la route, luire dans un buisson comme des prunelles de chat-tigre. C'était un Barbare accroupi sur les talons, et qui s'était barbouillé de poussière pour se confondre avec la couleur du feuillage; ou bien quand on longeait une ravine, ceux qui étaient sur les ailes entendaient tout à coup rouler des pierres; et, en levant les yeux, ils apercevaient dans l'écartement de la gorge un homme pieds nus qui bondissait. Cependant Utique et Hippo-Zaryte étaient libres, puisque les Mercenaires ne les assiégeaient plus. Hamilcar leur commanda de venir à son aide. N'osant se compromettre, elles lui répondirent par des mots vagues, des compliments, des excuses. Il remonta dans le nord, brusquement, décidé à s'ouvrir une des villes tyriennes, dût-il en faire le siège. Il lui fallait un point sur la côte, afin de tirer des îles ou de Cyrène des approvisionnements et des soldats, et il convoitait le port d'Utique comme étant le plus près de Carthage. Le suffète partit donc de Zouitin et tourna le lac d'Hippo-Zaryte avec prudence. Bientôt il fut contraint d'allonger ses régiments en colonne pour gravir la montagne qui sépare les deux vallées. Au coucher du soleil, ils descendaient dans son sommet creusé en forme d'entonnoir, quand ils aperçurent devant eux, à ras du sol, des louves de bronze qui semblaient courir sur l'herbe. Tout à coup de grands panaches se levèrent; et au rythme des flûtes un chant formidable éclata. C'était l'armée de Spendius; car des Campaniens et des Grecs, par exécration de Carthage, avaient pris des enseignes de Rome. En même temps, sur la gauche, apparurent de longues piques, des boucliers en peau de léopard, des cuirasses de lin, des épaules nues. C'étaient les Ibériens de Mâtho, les Lusitaniens, les Baléares, les Gétules; on entendit le hennissement des chevaux de Narr'Havas; ils se répandirent autour de la colline; puis arriva la vague cohue que commandait Autharite; les Gaulois, les Libyens, les Nomades; et l'on reconnaissait au milieu d'eux les Mangeurs de choses immondes aux arêtes de poisson qu'ils portaient dans la chevelure. Ainsi les Barbares, combinant exactement leurs marches, s'étaient rejoints. Mais, surpris eux-mêmes, ils restèrent quelques minutes immobiles et se consultant. Le suffète avait tassé ses hommes en une masse orbiculaire, de façon à offrir partout une résistance égale. Les hauts boucliers pointus, fichés dans le gazon les uns près des autres, entouraient l'infanterie. Les Clinabares se tenaient en dehors, et plus loin, de place en place, les éléphants. Les Mercenaires étaient harassés de fatigue; il valait mieux attendre jusqu'au jour; et, certains de leur victoire, les Barbares, pendant toute la nuit, s'occupèrent à manger. Ils avaient allumé de grands feux clairs qui, en les éblouissant, laissaient dans l'ombre l'armée punique au-dessous d'eux. Hamilcar fit creuser autour de son camp, comme les Romains, un fossé large de quinze pas, profond de dix coudées, avec la terre exhausser à l'intérieur un parapet sur lequel on planta des pieux aigus qui s'entrelaçaient; et, au soleil levant, les Mercenaires furent ébahis d'apercevoir tous les Carthaginois ainsi retranchés comme dans une forteresse. Ils reconnaissaient, au milieu des tentes, Hamilcar, qui se promenait en distribuant des ordres. Il avait le corps pris dans une cuirasse brune, tailladée en petites écailles; et suivi de son cheval, de temps en temps il s'arrêtait pour désigner quelque chose de son bras droit étendu. Alors, plus d'un se rappela les matinées pareilles, quand, au fracas des clairons, il passait devant eux lentement, et que ses regards les fortifiaient comme des coupes de vin. Une sorte d'attendrissement les saisit. Ceux, au contraire, qui ne connaissaient pas Hamilcar, dans leur joie de le tenir, déliraient. Si tous attaquaient à la fois, on se nuirait mutuellement dans l'espace trop étroit. Les Numides pouvaient se lancer au travers; mais les Clinabares défendus par des cuirasses les écraseraient; puis comment franchir les palissades? Quant aux éléphants, ils n'étaient pas suffisamment instruits. «--Vous êtes tous des lâches!» s'écria Mâtho. Et, avec les meilleurs, il se précipita contre le retranchement. Une volée de pierres les repoussa, car le suffète avait pris sur le pont leurs catapultes abandonnées. Cet insuccès fit tourner brusquement l'esprit mobile des Barbares. L'excès de leur bravoure disparut; ils voulaient vaincre, mais en se risquant le moins possible. D'après Spendius, il fallait garder soigneusement la position que l'on avait, et affamer l'armée punique. Les Carthaginois se mirent à creuser des puits; et, des montagnes entourant la colline, ils découvrirent de l'eau. Du sommet de leur palissade ils lançaient des flèches, de la terre, du fumier, des cailloux qu'ils arrachaient du sol, pendant que les six catapultes roulaient incessamment sur la longueur de la terrasse. Mais les sources d'elles-mêmes se tariraient; on épuiserait les vivres, on userait les catapultes; les Mercenaires dix fois plus nombreux, finiraient par triompher. Le suffète imagina des négociations afin de gagner du temps; et, un matin, les Barbares trouvèrent dans leurs lignes une peau de mouton couverte d'écritures. Il se justifiait de sa victoire; les anciens l'avaient forcé à la guerre. Pour leur montrer qu'il gardait sa parole, il leur offrait le pillage d'Utique ou celui d'Hippo-Zaryte, à leur choix; Hamilcar, en terminant, déclarait ne pas les craindre, parce qu'il avait gagné des traîtres et que, grâce à ceux-là, il viendrait à bout, facilement, de tous les autres. Les Barbares furent troublés; cette proposition d'un butin immédiat les faisait rêver; ils appréhendaient une trahison, ne soupçonnant point un piège dans la forfanterie du suffète, et ils commencèrent à se regarder les uns les autres avec méfiance. On observait les paroles, les démarches; des terreurs les réveillaient la nuit. Plusieurs abandonnaient leurs compagnons; suivant sa fantaisie on choisissait son armée; les Gaulois avec Autharite allèrent se joindre aux hommes de la Cisalpine dont ils comprenaient la langue. Les quatre chefs se réunissaient tous les soirs dans la tente de Mâtho; et, accroupis autour d'un bouclier, ils avançaient et reculaient attentivement les petites figurines de bois, inventées par Pyrrhus pour reproduire les manœuvres. Spendius démontrait les ressources d'Hamilcar; il suppliait de ne point compromettre l'occasion et jurait par tous les Dieux. Mâtho, irrité, marchait en gesticulant. La guerre contre Carthage était sa chose personnelle; il s'indignait que les autres s'en mêlassent sans vouloir lui obéir. Autharite, devinant ses paroles à sa figure, applaudissait. Narr'Havas levait le menton en signe de dédain; pas une mesure qu'il ne jugeât funeste; et il ne souriait plus; des soupirs lui échappaient comme s'il eût refoulé la douleur d'un rêve impossible, le désespoir d'une entreprise manquée. Pendant que les Barbares, incertains, délibéraient, le suffète augmentait ses défenses; il fit creuser en deçà des palissades un second fossé, élever une seconde muraille, construire aux angles des tours de bois; ses esclaves allaient jusqu'au milieu des avant-postes enfoncer les chausse-trapes dans la terre. Mais les éléphants, dont les rations étaient diminuées, se débattaient dans leurs entraves. Pour ménager les herbes, il ordonna aux Clinabares de tuer les moins robustes des étalons. Quelques-uns s'y refusèrent; il les fit décapiter. On mangea les chevaux, Le souvenir de cette viande fraîche, les jours suivants, fut une grande tristesse. Du fond de L'amphithéâtre où ils se trouvaient resserrés, ils voyaient tout autour d'eux, sur les hauteurs, les quatre camps des Barbares pleins d'agitation. Des femmes circulaient avec des outres sur la tête, des chèvres en bêlant erraient sous les faisceaux des piques; on relevait les sentinelles, on mangeait autour des trépieds. Les tribus leur fournissaient des vivres abondamment, et ils ne se doutaient pas eux-mêmes combien leur inaction effrayait l'armée punique. Dès le second jour, les Carthaginois avaient remarqué dans le camp des Nomades une troupe de trois cents hommes à l'écart des autres. C'étaient les riches, retenus prisonniers depuis le commencement de la guerre. Des Libyens les rangèrent tous au bord du fossé, et, postés derrière eux, ils envoyaient des javelots en se faisant un rempart de leurs corps. A peine pouvait-on reconnaître ces misérables, tant leur visage disparaissait sous la vermine et les ordures. Leurs cheveux arrachés par endroits laissaient à nu les ulcères de leur tête; et ils étaient si maigres et hideux qu'ils ressemblaient à des momies dans des linceuls troués. Quelques-uns sanglotaient d'un air stupide; les autres criaient à leurs amis de tirer sur les Barbares. Il y en avait un, tout immobile, le front baissé, qui ne parlait pas; sa grande barbe blanche tombait jusqu'à ses mains couvertes de chaînes; et les Carthaginois, en sentant au fond de leur cœur comme l'écroulement de la République, reconnaissaient Giscon. Bien que la place fût dangereuse, ils se poussaient pour le voir. On l'avait coiffé d'une tiare grotesque, en cuir d'hippopotame, incrustée de cailloux. C'était une imagination d'Autharite; mais cela déplaisait à Mâtho. Hamilcar exaspéré fit ouvrir les palissades, résolu à se faire jour n'importe comment; et d'un train furieux les Carthaginois montèrent jusqu'à mi-côte, pendant trois cents pas. Un tel flot de Barbares descendit qu'ils furent refoulés sur leurs lignes. Un des gardes de la Légion, resté en dehors, trébuchait parmi les pierres. Zarxas accourut, et, le terrassant, lui enfonça un poignard dans la gorge; il l'en retira, se jeta sur la blessure;--et, la bouche collée contre elle, avec des grondements de joie et des soubresauts qui le secouaient jusqu'aux talons, il pompait le sang à pleine poitrine; puis, tranquillement, il s'assit sur le cadavre, releva son visage en se renversant le cou pour mieux humer l'air, comme fait une biche qui vient de boire à un torrent; et, d'une voix aiguë, il entonna une chanson des Baléares, une vague mélodie pleine de modulations prolongées, s'interrompant, alternant, comme des échos qui se répondent dans les montagnes; il appelait ses frères morts et les conviait à un festin;--puis il laissa retomber ses mains entre ses jambes, baissa lentement la tête, et pleura. Cette chose atroce fit horreur aux Barbares, aux Grecs surtout. Les Carthaginois, à partir de ce moment, ne tentèrent aucune sortie;--et ils ne songeaient pas à se rendre, certains de périr dans les supplices. Cependant les vivres, malgré les soins d'Hamilcar, diminuaient effroyablement. Pour chaque homme, il ne restait plus que dix k'hommer de blé, trois hin de millet et douze betza de fruits secs. Plus de viande, plus d'huile, plus de salaisons, pas un grain d'orge pour les chevaux; on les voyait, baissant leur encolure amaigrie, chercher dans la poussière des brins de paille piétinés. Souvent les sentinelles en vedette sur la terrasse apercevaient, au clair de la lune, un chien des Barbares qui venait rôder sous le retranchement, dans les tas d'immondices; on l'assommait avec une pierre, et, s'aidant des courroies du bouclier, on descendait le long des palissades, puis, sans rien dire, on le mangeait. Parfois d'horribles aboiements s'élevaient, et l'homme ne remontait plus. Dans la quatrième dilochie de la douzième syntagme, trois phalangites, en se disputant un rat, se tuèrent à coups de couteau. Tous regrettaient leurs familles, leurs maisons; les pauvres, leurs cabanes en forme de ruche, avec des coquilles au seuil des portes, un filet suspendu, et les patriciens, leurs grandes salles emplies de ténèbres bleuâtres, quand, à l'heure la plus molle du jour, ils se reposaient, écoutant le bruit vague des rues mêlé au frémissement des feuilles qui s'agitaient dans leurs jardins;--et, pour mieux descendre dans cette pensée, afin d'en jouir davantage, ils entre-fermaient les paupières; la secousse d'une blessure les réveillait. A chaque minute, c'était un engagement, une alerte nouvelle; les tours brûlaient, les Mangeurs de choses immondes sautaient aux palissades; avec des haches, on leur abattait les mains; d'autres accouraient; une pluie de fer tombait sur les tentes. On éleva des galeries en claies de jonc pour se garantir des projectiles. Les Carthaginois s'y enfermèrent; ils n'en bougeaient plus. Tous les jours, le soleil qui tournait sur la colline, abandonnant, dès les premières heures, le fond de la gorge, les laissait dans l'ombre. En face et par derrière, les pentes grises du terrain remontaient, couvertes de cailloux tachetés d'un rare lichen; et, sur leurs têtes, le ciel, continuellement pur, s'étalait, plus lisse et froid à l'œil qu'une coupole de métal. Hamilcar était si indigné contre Carthage qu'il sentait l'envie de se jeter dans les Barbares pour les conduire sur elle. Puis voilà que les porteurs, les vivandiers, les esclaves commençaient à murmurer, et ni le peuple, ni le Grand-Conseil, personne n'envoyait même une espérance! La situation était intolérable, par l'idée surtout qu'elle deviendrait pire. A la nouvelle du désastre, Carthage avait comme bondi de colère et de haine: on aurait moins exécré le suffète, si, dès le commencement, il se fût laissé vaincre. Mais pour acheter d'autres Mercenaires, le temps manquait, l'argent manquait. Quant à lever des soldats dans la ville, comment les équiper? Hamilcar avait pris toutes les armes! et qui donc les commanderait? Les meilleurs capitaines se trouvaient là-bas avec lui! Des hommes expédiés par le suffète arrivaient dans les rues, poussaient des cris. Le Grand-Conseil s'en émut, et il s'arrangea pour les faire disparaître. C'était une prudence inutile; tous accusaient Barca de s'être conduit avec mollesse. Il aurait dû, après sa victoire, anéantir les Mercenaires. Pourquoi avait-il ravagé les tribus? On s'était cependant imposé d'assez lourds sacrifices! et les patriciens déploraient leur contribution de quatorze shekels, les Syssites leurs deux cent vingt-trois mille kikar d'or; ceux qui n'avaient rien donné se lamentaient comme les autres. La populace était jalouse des Carthaginois nouveaux auxquels il avait promis le droit de cité complet; et les Ligures, qui s'étaient si intrépidement battus, on les confondait avec les Barbares, on les maudissait comme eux; leur race devenait un crime, une complicité. Les marchands sur le seuil de leurs boutiques, les manœuvres qui passaient une règle de plomb à la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans de bataille sur la poussière; il n'était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d'Hamilcar. C'était, disaient les prêtres, le châtiment de sa longue impiété. Il n'avait point offert d'holocaustes; il n'avait pas purifié ses troupes; il avait même refusé de prendre avec lui des augures;--et le scandale du sacrilège renforçait la violence des haines contenues, la rage des espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la Sicile, tout le fardeau de son orgueil qu'on avait si longtemps porté! Les collèges des pontifes ne lui pardonnaient pas d'avoir saisi leur trésor, et ils exigèrent du Grand-Conseil l'engagement de le crucifier, si jamais il revenait. Les chaleurs du mois d'éloul, excessives cette année-là, étaient une autre calamité. Des bords du lac, il s'élevait des odeurs nauséabondes; elles passaient dans l'air avec les fumées des aromates tourbillonnant au coin des rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des flots de peuple occupaient les escaliers des temples; les murailles étaient couvertes de voiles noirs; des cierges brûlaient au front des Dieux Patæques, et le sang des chameaux égorgés en sacrifice, coulant le long des rampes, formait, sur les marches, des cascades rouges. Un délire funèbre agitait Carthage. Du fond des ruelles les plus étroites, des bouges les plus noirs, des figures pâles sortaient, des hommes à profil de vipère et qui grinçaient des dents. Les hurlements aigus des femmes emplissaient les maisons, et, s'échappant par les grillages, faisaient se retourner sur les places ceux qui causaient debout. On croyait quelquefois que les Barbares arrivaient: on les avait aperçus derrière la montagne des Eaux-Chaudes; ils étaient campés à Tunis; les voix se multipliaient, grossissaient, se confondaient en une seule clameur. Puis, un silence universel s'établissait; les uns restaient grimpés sur le fronton des édifices, avec leur main ouverte au bord des yeux, tandis que les autres, à plat ventre au pied des remparts, tendaient l'oreille. La terreur passée, les colères recommençaient. Mais la conviction de leur impuissance les replongeait bientôt dans la même tristesse. Elle redoublait chaque soir, quand tous, montés sur les terrasses, poussaient, en s'inclinant par neuf fois, un grand cri, pour saluer le Soleil. Il s'abaissait derrière la lagune, lentement; puis tout à coup il disparaissait dans les montagnes, du côté des Barbares. On attendait la fête trois fois sainte où, du haut d'un bûcher, un aigle s'envolait vers le ciel, symbole de la résurrection de l'année, message du peuple à son Baal suprême, et qu'il considérait comme une sorte d'union, une manière de se rattacher à la force du Soleil. D'ailleurs, empli de haine maintenant, il se tournait naïvement vers Moloch homicide, et tous abandonnaient Tanit. La Rabbet, n'ayant plus son voile, était comme dépouillée d'une partie de sa vertu. Elle refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage; c'était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l'outrager, lui jetaient des pierres. Mais en l'invectivant, beaucoup la plaignaient; on la chérissait encore, et plus profondément peut-être. Tous les malheurs venaient donc de la perte du zaïmph. Salammbô y avait indirectement participé, on la comprenait dans la même rancune; elle devait être punie. La vague idée d'une immolation bientôt circula dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait sans doute leur offrir quelque chose d'une incalculable valeur, un être beau, jeune, vierge, d'antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les jours des hommes que l'on ne connaissait pas envahissaient les jardins de Mégara; les esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n'osaient leur résister. Cependant ils ne dépassaient point l'escalier des galères. Ils restaient en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse; ils attendaient Salammbô;--et durant des heures ils criaient contre elle, comme des chiens qui hurlent après la lune. X LE SERPENT Ces clameurs de la populace n'épouvantaient pas la fille d'Hamilcar. Elle était troublée par des inquiétudes plus hautes: son grand serpent, le Python noir, languissait; et le serpent était pour les Carthaginois un fétiche à la fois national et particulier. On le croyait fils du limon de la terre, puisqu'il émerge de ses profondeurs et n'a pas besoin de pieds pour la parcourir; sa démarche rappelait les ondulations des fleuves, sa température les antiques ténèbres visqueuses pleines de fécondités, et l'orbe qu'il décrit en se mordant la queue l'ensemble des planètes, l'intelligence d'Eschmoûn. Celui de Salammbô avait refusé plusieurs fois les quatre moineaux vivants qu'on lui présentait à la pleine lune et à chaque lune nouvelle. Sa belle peau, couverte comme le firmament de taches d'or sur un fond tout noir, était jaune maintenant, flasque, ridée et trop large pour son corps; une moisissure cotonneuse s'étendait autour de sa tête; et dans l'angle de ses paupières, on apercevait de petits points rouges qui paraissaient remuer. De temps à autre, Salammbô s'approchait de sa corbeille en fils d'argent; elle écartait la courtine de pourpre, les feuilles de lotus, le duvet d'oiseau; il était continuellement enroulé sur lui-même, plus immobile qu'une liane flétrie; à force de le regarder, elle finissait par sentir dans son cœur comme une spirale, comme un autre serpent qui peu à peu lui montait à la gorge et l'étranglait. Elle était désespérée d'avoir vu le zaïmph; cependant elle en éprouvait une sorte de joie, un orgueil intime. Un mystère se dérobait dans la splendeur de ses plis; c'était le nuage enveloppant les Dieux, le secret de l'existence universelle, et, Salammbô, en se faisant horreur à elle-même, regrettait de ne l'avoir pas soulevé. Presque toujours elle était accroupie au fond de son appartement, tenant dans ses mains sa jambe gauche repliée, la bouche entr'ouverte, le menton baissé, l'œil fixe. Elle se rappelait avec épouvante la figure de son père; elle voulait s'en aller dans les montagnes de la Phénicie, en pèlerinage au temple d'Aphaka, où Tanit est descendue sous la forme d'une étoile; toutes sortes d'imaginations l'attiraient, l'effrayaient; d'ailleurs, une solitude chaque jour plus large l'environnait. Elle ne savait même pas ce que devenait Hamilcar. Lasse de ses pensées, elle se levait, et, en traînant ses petites sandales dont la semelle à chaque pas claquait sur ses talons, elle se promenait au hasard dans la grande chambre silencieuse. Les améthystes et les topazes du plafond faisaient çà et là trembler des taches lumineuses, et Salammbô, tout en marchant, tournait un peu la tête pour les voir. Elle allait prendre par le goulot les amphores suspendues; elle se rafraîchissait la poitrine sous les larges éventails, ou bien elle s'amusait à brûler du cinnamome dans des perles creuses. Au coucher du soleil, Taanach retirait les losanges de feutre noir bouchant les ouvertures de la muraille; alors ses colombes, frottées de musc comme les colombes de Tanit, tout à coup entraient, et leurs pattes roses glissaient sur les dalles de verre parmi les grains d'orge qu'elle leur jetait à pleines poignées, comme un semeur dans un champ. Soudain elle éclatait en sanglots, et elle restait étendue sur le grand lit fait de courroies de bœuf, sans remuer, en répétant un mot, toujours le même, les yeux ouverts, pâle comme une morte, insensible, froide;--cependant elle entendait le cri des singes dans les touffes des palmiers, avec le grincement continu de la grande roue qui, à travers les étages, amenait un flot d'eau pure dans la vasque de porphyre. Quelquefois, durant plusieurs jours, elle refusait de manger. Elle voyait en rêve des astres troubles, qui passaient sous ses pieds. Elle appelait Schahabarim, et, quand il était venu, n'avait plus rien à lui dire. Elle ne pouvait vivre sans le soulagement de sa présence. Mais elle se révoltait intérieurement contre cette domination; elle sentait pour le prêtre tout à la fois de la terreur, de la jalousie, de la haine et une espèce d'amour,--en reconnaissance de la singulière volupté qu'elle trouvait près de lui. Il avait reconnu l'influence de la Rabbet, habile à distinguer quels étaient les Dieux qui envoyaient les maladies; et, pour guérir Salammbô, il faisait arroser son appartement avec des lotions de verveine et d'adiante; elle mangeait tous les matins des mandragores; elle dormait la tête sur un sachet d'aromates mixtionnés par les pontifes; il avait même employé le baaras, racine couleur de feu qui refoule dans le septentrion les génies funestes; enfin, se tournant vers l'étoile polaire, il murmura par trois fois le nom mystérieux de Tanit; mais, Salammbô souffrant toujours, ses angoisses s'approfondirent. Personne, à Carthage, n'était savant comme lui. Dans sa jeunesse, il avait étudié au collège des Mogbeds, à Borsippa, près Babylone; puis visité Samothrace, Pessinunte, Éphèse, la Thessalie, la Judée, les temples des Nabathéens qui sont perdus dans les sables, et, des cataractes jusqu'à la mer, parcouru à pied les bords du Nil. La face couverte d'un voile, et en secouant des flambeaux, il avait jeté un coq noir sur un feu de sandaraque, devant le poitrail du Sphinx, le Père de la terreur. Il était descendu dans les cavernes de Proserpine; il avait vu tourner les cinq cents colonnes du labyrinthe de Lemnos et resplendir le candélabre de Tarente, portant sur sa tige autant de lampadaires qu'il y a de jours dans l'année; la nuit, parfois, il recevait des Grecs pour les interroger. La constitution du monde ne l'inquiétait pas moins que la nature des Dieux; avec les armilles placés dans le portique d'Alexandrie, il avait observé les équinoxes, et accompagné jusqu'à Cyrène les bématistes d'Évergète, qui mesurent le ciel en calculant le nombre de leurs pas;--si bien que maintenant grandissait dans sa pensée une religion particulière, sans formule distincte et, à cause de cela même, toute pleine de vertiges et d'ardeurs. Il ne croyait plus la terre faite comme une pomme de pin; il la croyait ronde, et tombant éternellement dans l'immensité, avec une vitesse si prodigieuse qu'on ne s'aperçoit pas de sa chute. De la position du soleil au-dessus de la lune, il concluait à la prédominance du Baal, dont l'astre lui-même n'est que le reflet et la figure; d'ailleurs, tout ce qu'il voyait des choses terrestres le forçait à reconnaître pour suprême le principe mâle exterminateur. Puis, il accusait secrètement la Rabbet de l'infortune de sa vie. N'était-ce pas pour elle qu'autrefois le grand pontife, s'avançant dans le tumulte des cymbales, lui avait pris sa virilité future? Et il suivait d'un œil mélancolique les hommes qui se perdaient avec les prêtresses au fond des térébinthes. Ses jours se passaient à inspecter les encensoirs, les vases d'or, les pinces, les râteaux pour les cendres de l'autel, et toutes les robes des statues jusqu'à l'aiguille de bronze servant à friser les cheveux d'une vieille Tanit, dans le troisième édicule, près de la vigne d'émeraude. Aux mêmes heures, il soulevait les grandes tapisseries des mêmes portes qui retombaient; il restait les bras ouverts dans la même attitude; il priait prosterné sur les mêmes dalles, tandis qu'autour de lui un peuple de prêtres circulait pieds nus par les couloirs pleins d'un crépuscule éternel. Mais sur l'aridité de sa vie, Salammbô faisait comme une fleur dans la fente d'un sépulcre. Cependant il était dur pour elle et ne lui épargnait point les pénitences ni les paroles amères. Sa condition établissait entre eux comme l'égalité d'un sexe commun, et il en voulait moins à la jeune fille de ne pouvoir la posséder que de la trouver si belle et surtout si pure. Souvent il voyait bien qu'elle se fatiguait à suivre sa pensée. Alors il s'en retournait plus triste; il se sentait plus abandonné, plus seul, plus vide. Des mots étranges quelquefois lui échappaient, et qui passaient devant Salammbô comme de larges éclairs illuminant des abîmes. C'était la nuit, sur la terrasse, quand, seuls tous les deux, ils regardaient les étoiles, et que Carthage s'étalait en bas, sous leurs pieds, avec le golfe et la pleine mer vaguement perdus dans la couleur des ténèbres. Il lui exposait la théorie des âmes qui descendent sur la terre, en suivant la même route que le soleil par les signes du Zodiaque. De son bras étendu, il montrait dans le Bélier la porte de la génération humaine, dans le Capricorne, celle du retour vers les Dieux; et Salammbô s'efforçait de les apercevoir, car elle prenait ces conceptions pour des réalités; elle acceptait comme vrais en eux-mêmes de purs symboles et jusqu'à des manières de langage, distinction qui n'était pas, non plus, toujours bien nette pour le prêtre. «--Les âmes des morts,--disait-il,--résolvent dans la lune comme les cadavres dans la terre. Leurs larmes composent son humidité; c'est un séjour obscur, plein de fanges, de débris et de tempêtes.» Elle demanda ce qu'elle y deviendrait. «--D'abord, tu languiras, légère comme une vapeur qui se balance sur les flots; et, après des épreuves et des angoisses plus longues, tu t'en iras dans le foyer du soleil, à la source même de l'Intelligence!» Cependant il ne parlait pas de la Rabbet. Salammbô s'imaginait que c'était par pudeur pour sa déesse vaincue, et l'appelant d'un nom commun qui désignait la lune, elle se répandait en bénédictions sur l'astre fertile et doux. A la fin, il s'écria: «--Non! non! elle tire de l'autre toute sa fécondité! Ne la vois-tu pas vagabondant autour de lui comme une femme amoureuse qui court après un homme dans un champ?» Et sans cesse il exaltait la vertu de la lumière. Loin d'abattre ses désirs mystiques, au contraire il les sollicitait, et même il semblait prendre de la joie à la désoler par les révélations d'une doctrine impitoyable. Salammbô, malgré les douleurs de son amour, se jetait dessus avec emportement. Mais plus Schahabarim se sentait douter de Tanit, plus il voulait y croire. Au fond de son âme, un remords l'arrêtait. Il lui aurait fallu quelque preuve, une manifestation des Dieux, et dans l'espoir de l'obtenir, il imagina une entreprise qui pouvait à la fois sauver sa patrie et sa croyance. Dès lors il se mit, devant Salammbô, à déplorer le sacrilège et les malheurs qui en résultaient jusque dans les régions du ciel. Puis tout à coup, il lui annonça le péril du suffète, assailli par trois armées que commandait Mâtho; car Mâtho, pour les Carthaginois, était, à cause du voile, comme le roi des Barbares; il ajouta que le salut de la République et de son père dépendait d'elle seule. «--De moi!--s'écria-t-elle, comment puis-je?...» Mais le prêtre, avec un sourire de dédain: «--Jamais tu ne consentiras!» Elle le suppliait. Enfin Schahabarim lui dit: «--Il faut que tu ailles chez les Barbares reprendre le zaïmph!» Elle s'affaissa sur l'escabeau d'ébène, et restait les bras allongés sur ses genoux, avec un frisson de tous ses membres comme une victime au pied de l'autel quand elle attend le coup de massue. Ses tempes bourdonnaient, elle voyait tourner des cercles de feu, et, dans sa stupeur, ne comprenait plus qu'une chose, c'est que certainement elle allait bientôt mourir. Mais si la Rabbet triomphait, si le zaïmph était rendu et Carthage délivrée, qu'importe la vie d'une femme! pensait Schahabarim. D'ailleurs, elle obtiendrait peut-être le voile et ne périrait pas? Il fut trois jours sans revenir; le soir du quatrième, elle l'envoya chercher. Pour mieux enflammer son cœur, il lui apportait toutes les invectives que l'on hurlait contre Hamilcar en plein Conseil, disait qu'elle avait failli, qu'elle devait réparer son crime, et que la Rabbet ordonnait ce sacrifice. Souvent une large clameur traversant les Mappales arrivait dans Mégara. Schahabarim et Salammbô sortaient vivement; et, du haut de l'escalier des galères, ils regardaient. C'étaient des gens sur la place de Khamon qui criaient pour avoir des armes. Les anciens ne voulaient pas leur en fournir, estimant cet effort inutile; d'autres, partis sans général, avaient été massacrés. Enfin on leur permit de s'en aller, et, par une sorte d'hommage à Moloch ou un vague besoin de destruction, ils arrachèrent dans les bois des temples de grands cyprès, et, les ayant allumés aux flambeaux des Kabyres, ils les portaient dans les rues en chantant. Ces flammes monstrueuses s'avançaient, balancées doucement; elles envoyaient des feux sur des boules de verre à la crête des temples, sur les ornements des colosses, sur les éperons des navires, dépassaient les terrasses et faisaient comme des soleils qui se roulaient par la ville. Elles descendirent l'Acropole. La porte de Malqua s'ouvrit. «--Es-tu prête?--s'écria Schahabarim, ou leur as-tu recommandé de dire à ton père que tu l'abandonnais?» Elle se cacha le visage dans ses voiles, et les grandes lueurs s'éloignèrent, en s'abaissant peu à peu, au bord des flots. Une épouvante indéterminée la retenait; elle avait peur de Moloch, peur de Mâtho. Cet homme à taille de géant, et qui était maître du zaïmph, dominait la Rabbet autant que le Baal et lui apparaissait entouré des mêmes fulgurations; puis l'âme des Dieux, quelquefois, visitait le corps des hommes. Schahabarim, en parlant de celui-là, ne disait-il pas qu'elle devait vaincre Moloch? Ils étaient mêlés l'un à l'autre; elle les confondait; tous les deux la poursuivaient. Elle voulut connaître l'avenir et elle s'approcha du serpent, car on tirait des augures d'après l'attitude des serpents. La corbeille était vide; Salammbô fut troublée. Elle le trouva enroulé par la queue à un des balustres d'argent, près du lit suspendu, et il s'y frottait pour se dégager de sa vieille peau jaunâtre, tandis que son corps tout luisant et clair s'allongeait comme un glaive à moitié sorti du fourreau. Les jours suivants, à mesure qu'elle se laissait convaincre, qu'elle était plus disposée à secourir Tanit, le python se guérissait, grossissait; il semblait revivre. La certitude que Schahabarim exprimait la volonté des Dieux s'établit alors dans sa conscience. Un matin elle se réveilla déterminée, et elle demanda ce qu'il fallait faire pour que Mâtho rendît le voile. «--Le réclamer»,--dit Schahabarim. «--Mais s'il refuse?» Le prêtre la considéra fixement, et avec un sourire qu'elle n'avait jamais vu: «--Oui, comment faire?» répéta Salammbô. Il roulait entre ses doigts l'extrémité des bandelettes qui tombaient de sa tiare sur ses épaules, les yeux baissés, immobile. Enfin, voyant qu'elle ne comprenait pas: «--Tu seras seule avec lui.» «--Après?»--dit-elle. «--Seule dans sa tente.» «--Et alors?» Schahabarim se mordit ses lèvres. Il cherchait quelque phrase, un détour. «--Si tu dois mourir, ce sera plus tard, dit-il, plus tard! ne crains rien! et quoi qu'il entreprenne, n'appelle pas! ne t'effraye pas! Tu seras humble, entends-tu, et soumise à son désir qui est l'ordre du ciel!» «--Mais le voile!» «--Les Dieux y aviseront», répondit Schahabarim. Elle ajouta. «--Si tu m'accompagnais, ô père?» «--Non?» Il la fit se mettre à genoux, et, gardant la main gauche levée et la droite étendue, il jura pour elle de rapporter dans Carthage le manteau de Tanit. Avec des imprécations terribles, elle se dévouait aux Dieux, et chaque fois que Schahabarim prononçait un mot, en défaillant, elle le répétait. Il lui indiqua toutes les purifications, les jeûnes qu'elle devait faire et comment parvenir jusqu'à Mâtho. D'ailleurs, un homme connaissant les routes l'accompagnerait. Elle se sentit comme délivrée. Elle ne songeait plus qu'au bonheur de revoir le zaïmph, et maintenant elle bénissait Schahabarim de ses exhortations. C'était l'époque où les colombes de Carthage émigraient en Sicile, dans la montagne d'Érix, autour du temple de Vénus. Avant leur départ, durant plusieurs jours, elles se cherchaient, s'appelaient pour se réunir; elles s'envolèrent un soir; le vent les poussait, et cette grosse nuée blanche glissait dans le ciel, au-dessus de la mer, très haut. , , 1 ' , , , ' 2 , . ' , 3 , 4 , 5 ' . 6 7 . 8 , , 9 , . 10 - . 11 ; ' , 12 , . 13 , 14 ' , ' , 15 . 16 17 18 , , . 19 20 . 21 22 , : « - - ! » 23 24 ' : « - - , ! » 25 26 . 27 28 , ' . ' 29 . , 30 , : 31 32 « - - ! . . . » 33 34 ' : 35 36 « - - ' , ! 37 38 « - - ' ! ' . , 39 ' ! ! ! ! ' ! . . . » 40 ' ' 41 . , . « 42 - ? » 43 44 ' . 45 , ' . ' ' , 46 , . 47 48 « - - ! ! » . 49 50 « - - , 51 , . 52 ; . » 53 54 : 55 56 « - - ' , , 57 , ; 58 , , , ' ; 59 ' ' ; ; ' 60 ' . 61 62 « - - - ? » . 63 64 ' , 65 . 66 - , ' 67 ' . 68 69 « - - ' ' , ' ! - - ; - - , 70 ! 71 72 « - - ! » ' ; 73 ; 74 . 75 76 « - - , ! 77 ; ' ; ' 78 , ' ' . - 79 , ' , 80 ! 81 - ' , , , , » ; 82 : « , - ' , ' 83 . ' 84 , ' . - ! 85 ' . » 86 , , 87 ' . « ' 88 , , ! 89 , , ! 90 , ' 91 . ! ! ' 92 - ? ' ; ' . 93 ' . : ! » 94 , . 95 96 . 97 , . 98 99 ' , : 100 101 « - - ! , ! ' 102 ' ' , 103 ' , . 104 . , . 105 . ! » 106 107 , : 108 109 « - - , . 110 ' , ' , ! 111 - ; , , . 112 , , 113 ! , ! » 114 115 , , ' ' 116 . , 117 . 118 , : 119 120 « - - - , ! » 121 122 , , 123 , , 124 . 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 ' ' 135 ; , 136 ' , ' 137 , , 138 ' . 139 140 , ' , 141 ; , 142 , 143 . 144 145 , 146 , , , , ' 147 ' . , 148 , , 149 . 150 , , 151 , , . 152 - , , 153 , , - , ' 154 ; ' , 155 , , . 156 157 , , , 158 159 . , 160 161 , , , ; , 162 , . 163 164 ! ' 165 ; , 166 ; ' , ' 167 , . 168 , ' , 169 170 ' . ; 171 ; 172 , 173 , 174 . , 175 , ' ; 176 177 . 178 179 180 , ' , 181 . 182 ' ' 183 , ; 184 , ' 185 186 . . . 187 188 ' , 189 . 190 . 191 . 192 193 , 194 ; , , 195 , , 196 , . 197 , ; 198 , ; 199 . ; 200 , , 201 ' ; ' . 202 ' . . 203 204 205 ; - - ' ' 206 , ' 207 . ' 208 , ' , 209 ; ' 210 . 211 212 ' , 213 ' . ' 214 , - 215 . ' , 216 . , 217 ; ' , 218 . , , 219 , , , 220 . 221 222 ' , 223 . - ; , 224 , , , 225 , ' . 226 227 , , - - 228 ' , , 229 , ' 230 ' . 231 232 233 , - ' 234 - , ' 235 ' . 236 237 - , ' 238 , ' , ' , 239 ' . 240 ' ' : ' , 241 , - 242 . 243 244 , , 245 ' . , ' 246 , 247 . ' , 248 . ' , 249 , , 250 ' , , ; 251 . 252 253 ' 254 . ; . 255 256 ' ' , ' 257 ; , ' ' . 258 ' , 259 . , 260 ' . 261 , ; 262 ' , ' 263 ' ; 264 ' ; , , 265 . , 266 , ' 267 ' 268 ; , 269 . 270 271 , 272 . ' , 273 , ' . 274 ' . 275 ' . ' , 276 ' , ' 277 . 278 , . ' ; 279 , ' , 280 ' . 281 282 283 , 284 , 285 . , ' , 286 , ; 287 , . 288 289 - ' . 290 , . 291 , , 292 , 293 . ; 294 , . , ; 295 ' ; 296 ' . 297 298 « - - ! ' ! » - . 299 300 , ' . 301 , , ' 302 ' . , 303 . 304 305 , 306 . . 307 , , ; 308 ' ' , 309 ' , ' ' - 310 , . , 311 . ' 312 . , 313 ; , . 314 315 - 316 ; ' , ' , 317 . , 318 . 319 , ; 320 - , ' . 321 322 ( - ) ' ' . ' 323 , ; ' , 324 , ' . 325 ' , ; ' 326 . 327 ! ; , , 328 ' . 329 330 , , 331 : , ' , 332 , . 333 ' . ' ; 334 ; 335 ' . 336 337 , , ; 338 , . , 339 , ' , 340 ; ' 341 ; , ' . 342 , , . 343 344 , , 345 - . ' 346 , ' 347 ; , 348 ; , 349 , ' 350 . 351 352 - , 353 . 354 . ' , 355 , , . 356 357 , , ' 358 , - . 359 , 360 , ' 361 . 362 363 ' - 364 . ' 365 . 366 , ' , 367 , , 368 ' . 369 370 ; 371 . ' ' ; 372 , , 373 . , , 374 , , , 375 . ' , , 376 , ; 377 ' ; ; 378 ; , , 379 ; ' ' 380 ' . 381 382 , , ' 383 . , - , 384 . 385 386 , 387 . , 388 , ' . 389 , , , 390 . ; 391 ' ; , , 392 , , ' . 393 394 , , 395 ' ' - ' . 396 , , 397 , , 398 ' 399 ' ; , , 400 ' 401 . 402 403 , , , 404 . 405 , ; , 406 ' 407 . 408 409 , ' , , 410 , , 411 . ' 412 . , , , 413 , . 414 415 , ' 416 . ; 417 ; 418 ? , ' 419 . 420 421 « - - ! » ' . 422 423 , , . 424 , 425 . 426 427 ' . 428 ' ; , 429 . ' , 430 ' , ' . 431 ; , 432 , ' . 433 434 , , 435 , ' , 436 . 437 438 ' - ; , 439 ; , 440 . 441 442 ; , 443 , 444 ' . ; 445 ' . ' , 446 ' ' - , 447 ; , , , 448 ' , - , 449 , , . 450 451 ; ' 452 ; , 453 , 454 . , 455 ; . 456 ; 457 ; 458 . 459 460 ; 461 , ' , 462 , 463 . 464 ' ; ' 465 . , , . 466 ; ' 467 ' . , 468 , . ' 469 ; ' ; 470 ; ' 471 ' , ' . 472 473 , , , 474 ; 475 , , 476 ; ' - 477 - . , 478 , . 479 , 480 . - ' ; 481 . , , 482 , . 483 484 ' , 485 ' , , 486 ' . 487 , ; 488 , . 489 , 490 - ' . 491 492 , 493 ' . 494 ' , 495 . , , 496 , 497 . - , 498 . 499 ; 500 ' 501 . - ' ; 502 . , 503 , , ; 504 ' ; , 505 ' , 506 . , 507 . ' ' , 508 ' , . ' 509 ' ; . 510 511 , 512 ' ; ' 513 ' - , . 514 ' . 515 , , . 516 , , , ; 517 ' , ; - - , 518 , 519 ' , ; 520 , , ' , 521 ' , 522 ; , ' , 523 , 524 , ' , , 525 ; 526 ; - - , 527 , . 528 , . 529 530 , , 531 ; - - , 532 . 533 534 , ' , 535 . , ' 536 , . 537 , ' , , ' 538 ; , , 539 . 540 , , 541 , 542 ' ; ' , , ' 543 , , , 544 , . ' ' , 545 ' . 546 , , , 547 . 548 549 , ; , 550 , , 551 , , 552 , , ' , 553 , 554 ' ; - - , 555 , ' , - 556 ; ' . , 557 ' , ; , 558 ; , 559 ; ' ; 560 . 561 . ' ; ' 562 . 563 564 , , , 565 , , ' . 566 , , 567 ' ; , , 568 , , ' , ' 569 ' . 570 ' ' 571 . , , 572 , , - , 573 ' ! , 574 ' ' . 575 576 577 , 578 : , , , 579 . 580 581 ' , , ' 582 . , ? 583 ! ? 584 - ! 585 , . 586 - ' , ' . 587 588 ' ; ' 589 . , , 590 . - ? ' 591 ' ! 592 , 593 - ' ; ' 594 . 595 596 ; , ' , 597 , ; 598 , . 599 , 600 , , 601 , 602 . 603 ; ' 604 ' . 605 606 ' , , . 607 ' ' ; ' ; 608 ; - - 609 , 610 . , 611 ' ! 612 ' , 613 - ' , 614 . 615 616 ' , - , 617 . , ' ; 618 ' 619 . . 620 ; 621 ; 622 , , 623 , , , . 624 . , 625 , , 626 . 627 , , ' , 628 . 629 : 630 - ; ; 631 , , 632 . , ' ; 633 , 634 , , , 635 ' . , . 636 637 . 638 639 , , , 640 , ' , , 641 . ' , ; 642 , . 643 644 , ' , 645 ' , ' , 646 , ' 647 ' , . 648 ' , , 649 , . , ' 650 , ' . 651 , ; 652 ' , . - , ' , 653 . ' , ; 654 , - . 655 656 . 657 , ; 658 . ' 659 . , 660 ' , , , 661 , ' , , . 662 ' 663 ; , - , ' 664 . ' . 665 , ; 666 ; - - , 667 . 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 ' ' . 678 679 : 680 , , ; 681 . 682 , ' 683 ' ; 684 , 685 , ' ' 686 ' , ' ' . 687 688 689 ' 690 . , ' 691 , , , 692 ; ' ; 693 ' , 694 . , ' 695 ' ; , 696 , ' ; 697 - , ' ; 698 , 699 , 700 ' . 701 702 ' ; 703 , . 704 ; ' , 705 ' , , , 706 - , ' . 707 708 , 709 , ' , 710 , ' . 711 ; ' 712 , ' , 713 ' ; ' ' , 714 ' ; ' , 715 ' . . 716 717 , , , 718 , 719 . 720 721 , , , 722 . 723 ; 724 , ' 725 . , 726 ; , 727 , , 728 729 ' ' , 730 . , 731 , , 732 , , , , 733 , ; - - 734 , 735 , , ' 736 . 737 738 , , . 739 , . 740 , , , ' 741 . 742 743 . 744 ; 745 , , 746 ' , - - ' 747 . 748 749 ' , 750 ; , 751 , 752 ' ; ; 753 ' 754 ; , 755 ; , 756 ' , 757 ; , , 758 ' . 759 760 , , ' . , 761 , , ; 762 , , , , , 763 , , 764 ' , . 765 ' , , 766 , , 767 . ; 768 769 , 770 ' ' ; , , 771 . 772 ' ; 773 ' , , 774 ' ' , 775 ; - - 776 , 777 , , 778 ' . ; 779 , ' , 780 ' ' . 781 782 - , 783 , ' - ' 784 ; ' , ' 785 . 786 , ' . 787 ' - ' , ' 788 , ? 789 ' 790 . 791 792 , ' , 793 , ' , 794 ' ' 795 ' , , 796 ' . , 797 ; 798 ; , ' 799 800 ' . 801 802 ' , 803 ' . 804 . 805 ' ' , 806 807 . ' 808 . ' ; 809 , , . 810 811 , 812 . ' 813 , , , , 814 , ' , , 815 . 816 817 , 818 . 819 , 820 , , 821 ; ' , 822 ; - 823 ' , 824 ' , , . 825 826 « - - , - - - , - - 827 . ; ' 828 , , . » 829 830 ' . 831 832 « - - ' , , 833 ; , , 834 ' , ' ! » 835 836 . ' 837 ' , ' ' 838 , 839 ' . , ' : 840 841 « - - ! ! ' ! - 842 843 ? » . 844 845 ' , , 846 847 ' . , , 848 . 849 850 , 851 . , ' . 852 , , ' 853 ' , 854 . 855 856 , , 857 . 858 , , 859 ; , , , 860 , ; 861 ' . 862 863 « - - ! - - ' - - , - ? . . . » 864 865 , : 866 867 « - - ! » 868 869 . : 870 871 « - - ! » 872 873 ' ' ' , 874 , 875 ' . 876 , , , 877 , ' , ' 878 . 879 880 , 881 , ' ' ! . 882 ' , - ? 883 884 ; , ' 885 . 886 887 , 888 ' , ' 889 , ' , 890 . 891 892 . 893 ; , ' 894 , . 895 896 ' 897 . , 898 ; ' , , . 899 ' , , ' 900 , 901 , , 902 , . 903 ' , ; 904 , 905 , , 906 . 907 ' . ' . 908 909 « - - - ? - - ' , - 910 ' ? » 911 , ' , ' , 912 . 913 914 ; , 915 . , , 916 917 ; ' , , 918 . , - , - 919 ' ? ' ' ; 920 ; . 921 922 ' ' , 923 ' ' . 924 ; . 925 926 ' , 927 , ' 928 , ' 929 . 930 931 , ' , ' 932 , , 933 ; . 934 935 ' 936 . , 937 ' . 938 939 « - - » , - - . 940 941 « - - ' ? » 942 943 , ' ' 944 : 945 946 « - - , ? » . 947 948 ' 949 , , . , 950 ' : 951 952 « - - . » 953 954 « - - ? » - - - . 955 956 « - - . » 957 958 « - - ? » 959 960 . , 961 . 962 963 « - - , , - , ! 964 ! ' , ' ! ' ! 965 , - , ' 966 ! » 967 968 « - - ! » 969 970 « - - » , . 971 972 . 973 974 « - - ' , ? » 975 976 « - - ? » 977 978 , , 979 , 980 . , , 981 , , 982 . 983 984 , ' 985 ' . ' , 986 ' . 987 988 . ' 989 , 990 . 991 992 993 ' ' , 994 ' , . , 995 , , ' 996 ; ' ; , 997 , - , 998 . 999 1000