venir de l'Étrurie, du Brutium, d'où il te plaira, et n'importe à quel
prix! Entasse et garde! Il faut que je possède, à moi seul, tout le blé
de Carthage.»
Quand ils furent à l'extrémité du couloir, Abdalonim, avec une
des clefs qui pendaient à sa ceinture, ouvrit une grande chambre
quadrangulaire, divisée au milieu par des piliers de cèdre. Des
monnaies d'or, d'argent et d'airain, disposées sur des tables
ou enfoncées dans des niches, montaient le long des quatre murs
jusqu'aux lambourdes du toit. D'énormes couffes en peau d'hippopotame
supportaient, dans les coins, des rangs entiers de sacs plus petits;
des tas de billon faisaient des monticules sur les dalles; et, çà
et là, quelque pile trop haute, s'étant écroulée, avait l'air d'une
colonne en ruine. Les grandes pièces de Carthage, représentant Tanit
avec un cheval sous un palmier, se mêlaient à celles des colonies,
marquées d'un taureau, d'une étoile, d'un globe ou d'un croissant.
Puis l'on voyait disposées, par sommes inégales, des pièces de toutes
les valeurs, de toutes les dimensions, de tous les âges,--depuis les
vieilles d'Assyrie, minces comme l'ongle, jusqu'aux vieilles du Latium,
plus épaisses que la main, avec les boutons d'Égine, les tablettes de
la Bactriane, les courtes tringles de l'ancienne Lacédémone; plusieurs
étaient couvertes de rouille, encrassées, verdies par l'eau ou noircies
par le feu, ayant été prises dans des filets, ou, après les sièges,
parmi les décombres des villes. Le suffète eut bien vite supputé si les
sommes présentes correspondaient aux gains et aux dommages qu'on venait
de lui lire; et il s'en allait lorsqu'il aperçut trois jarres d'airain
complètement vides. Abdalonim détourna la tête en signe d'horreur!
Hamilcar résigné ne parla point.
Ils traversèrent d'autres couloirs, d'autres salles, et arrivèrent
enfin devant une porte où, pour la garder mieux, un homme était attaché
par le ventre à une longue chaîne scellée dans le mur, coutume des
Romains nouvellement introduite à Carthage. Sa barbe et ses ongles
avaient démesurément poussé, et il se balançait de droite et de gauche
avec l'oscillation continuelle des bêtes captives. Sitôt qu'il reconnut
Hamilcar, il s'élança vers lui en criant:
«--Grâce, Œil de Baal! pitié! tue-moi! voilà dix ans que je n'ai vu le
soleil! Au nom de ton père, grâce!»
Hamilcar, sans lui répondre, frappa dans ses mains; trois hommes
parurent; et tous les quatre à la fois, en raidissant leurs bras,
ils retirèrent de ses anneaux la barre énorme qui fermait la porte.
Hamilcar prit un flambeau et disparut dans les ténèbres.
C'était, croyait-on, l'endroit des sépultures de la famille; mais on
n'eût trouvé qu'un large puits. Il était creusé seulement pour dérouter
les voleurs et ne cachait rien. Hamilcar passa auprès; puis, en se
baissant, il fit tourner sur ses rouleaux une meule très lourde, et par
cette ouverture il entra dans un appartement bâti en forme de cône.
Des écailles d'airain couvraient les murs; au milieu, sur un piédestal
de granit, s'élevait la statue d'un Kabyre avec le nom d'Alètes,
inventeur des mines dans la Celtibérie. Contre sa base, par terre,
étaient disposés en croix de larges boucliers d'or et des vases
d'argent monstrueux, à goulot fermé, d'une forme extravagante et qui ne
pouvaient servir; car on avait coutume de fondre ainsi des quantités
de métal pour que les dilapidations et même les déplacements fussent
presque impossibles.
Avec son flambeau, il alluma une lampe de mineur fixée au bonnet de
l'idole; des feux verts, jaunes, bleus, violets, couleur de vin,
couleur de sang, tout à coup illuminèrent la salle. Elle était pleine
de pierreries qui se trouvaient dans des calebasses d'or accrochées
comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs natifs
rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes
à coups de fronde, des escarboucles formées par l'urine des lynx,
des glossopètres tombés de la lune, des tyanos, des diamants, des
sandastrum, des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre
espèces de saphir et les douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient,
pareilles à des éclaboussures de lait, à des glaçons bleus, à de la
poussière d'argent, et jetaient leurs lumières en nappes, en rayons,
en étoiles. Les céraunies engendrées par le tonnerre étincelaient près
des calcédoines qui guérissent des poisons. Il y avait des topazes du
mont Zabarca pour prévenir les terreurs, des opales de la Bactriane qui
empêchent les avortements, et des cornes d'Ammon que l'on place sous
les lits afin d'avoir des songes.
Les feux des pierres et les flammes de la lampe se miraient dans les
grands boucliers d'or. Hamilcar debout souriait, les bras croisés;--et
il se délectait moins dans le spectacle que dans la conscience de ses
richesses. Elles étaient inaccessibles, inépuisables, infinies. Ses
aïeux, dormant sous ses pas, envoyaient à son cœur quelque chose de
leur éternité. Il se sentait tout près des génies souterrains. C'était
comme la joie d'un Kabyre; et les grands rayons lumineux frappant son
visage lui semblaient l'extrémité d'un invisible réseau, qui, à travers
des abîmes, l'attachaient au centre du monde.
Une idée le fit tressaillir, et, s'étant placé derrière l'idole, il
marcha droit vers le mur. Puis il examina parmi les tatouages de son
bras une ligne horizontale avec deux autres perpendiculaires, ce qui
exprimait, en chiffres chananéens, le nombre treize. Alors il compta
jusqu'à la treizième des plaques d'airain, releva encore une fois sa
large manche; et la main droite étendue, il lisait à une autre place de
son bras d'autres lignes plus compliquées, tandis qu'il promenait ses
doigts délicatement, à la façon d'un joueur de lyre. Enfin, avec son
pouce, il frappa sept coups; et d'un seul bloc, toute une partie de la
muraille tourna.
Elle dissimulait une sorte de caveau, où étaient enfermées des choses
mystérieuses, qui n'avaient pas de nom, et d'une incalculable valeur.
Hamilcar descendit les trois marches; il prit dans une cuve d'argent
une peau de lama flottant sur un liquide noir, puis il remonta.
Abdalonim se remit alors à marcher devant lui. Il frappait les pavés
avec sa haute canne garnie de sonnettes au pommeau, et, devant chaque
appartement, criait le nom d'Hamilcar, entouré de louanges et de
bénédictions.
Dans la galerie circulaire où aboutissaient tous les couloirs, on
avait accumulé le long des murs des poutrelles d'algummin, des sacs de
lausonia, des gâteaux en terre de Lemnos, et des carapaces de tortue
toutes pleines de perles. Le suffète, en passant, les effleurait avec
sa robe, sans même regarder de gigantesques morceaux d'ambre, matière
presque divine formée par les rayons du soleil.
Un nuage de vapeur odorante s'échappa.
«--Pousse la porte!»
Ils entrèrent.
Des hommes nus pétrissaient des pâtes, broyaient des herbes, agitaient
des charbons, versaient de l'huile dans des jarres, ouvraient et
fermaient les petites cellules ovoïdes creusées tout autour de la
muraille, et si nombreuses que l'appartement ressemblait à l'intérieur
d'une ruche. Du myrobalon, du bdellium, du safran et des violettes en
débordaient. Partout étaient éparpillées des gommes, des poudres, des
racines, des fioles de verre, des branches de filipendule, des pétales
de roses; et l'on étouffait dans les senteurs, malgré les tourbillons
du styrax qui grésillait au milieu sur un trépied d'airain.
Le chef des odeurs suaves, pâle et long comme un flambeau de cire,
s'avança vers Hamilcar pour écraser dans ses mains un rouleau de
métopion, tandis que deux autres lui frottaient les talons avec des
feuilles de baccaris. Il les repoussa: c'étaient des Cyrénéens de
mœurs infâmes, mais que l'on considérait à cause de leurs secrets.
Afin de montrer sa vigilance, le chef des odeurs offrit au suffète,
sur une cuiller d'électrum, un peu de malobathre à goûter; puis avec
une alêne il perça trois besoars indiens. Le maître, qui savait les
artifices, prit une corne pleine de baume, et, l'ayant approchée des
charbons, il la pencha sur sa robe: une tache brune y parut, c'était
une fraude. Alors il considéra le chef des odeurs fixement et, sans
rien dire, lui jeta la corne de gazelle en plein visage.
Si indigné qu'il fût des falsifications commises à son préjudice,
en apercevant des paquets de nard qu'on emballait pour les pays
d'outre-mer, il ordonna d'y mêler de l'antimoine, afin de le rendre
plus lourd.
Puis il demanda où se trouvaient trois boîtes de psagas, destinées à
son usage.
Le chef des odeurs avoua qu'il n'en savait rien, des soldats étaient
venus avec des couteaux, en hurlant; il leur avait ouvert les cases.
«--Tu les crains donc plus que moi!» s'écria le suffète; et à travers
la fumée, ses prunelles, comme des torches, étincelaient sur le grand
homme pâle qui commençait à comprendre. «Abdalonim! avant le coucher du
soleil tu le feras passer par les verges: déchire-le!»
Ce dommage, moindre que les autres, l'avait exaspéré; car, malgré ses
efforts pour les bannir de sa pensée, il retrouvait continuellement
les Barbares. Leurs débordements se confondaient avec la honte de sa
fille, et il en voulait à toute la maison de la connaître et de ne
pas la lui dire. Mais quelque chose le poussait à s'enfoncer dans son
malheur; et, pris d'une rage d'inquisition, il visita sous les hangars,
derrière la maison de commerce, les provisions de bitume, de bois,
d'ancres et de cordages, de miel et de cire, le magasin des étoffes,
les réserves de nourritures, le chantier des marbres, le grenier du
silphium.
Il alla de l'autre côté des jardins, inspecter, dans leurs cabanes,
les artisans domestiques dont on vendait les produits. Des tailleurs
brodaient des manteaux, d'autres tressaient des filets, d'autres
peignaient des coussins, découpaient des sandales, des ouvriers
d'Égypte avec un coquillage polissaient des papyrus, la navette des
tisserands claquait, les enclumes des armuriers retentissaient.
Hamilcar leur dit:
«--Battez des glaives! battez toujours! il m'en faudra.» Et il tira de
sa poitrine la peau d'antilope macérée dans les poisons pour qu'on lui
taillât une cuirasse plus solide que celles d'airain, et qui serait
inattaquable au fer et à la flamme.
Dès qu'il abordait les ouvriers, Abdalonim, afin de détourner sa
colère, tâchait de l'irriter contre eux en dénigrant leurs ouvrages par
des murmures.--«Quelle besogne! c'est une honte! Vraiment le maître est
trop bon.» Hamilcar, sans l'écouter, s'éloignait.
Il se ralentit, car de grands arbres calcinés d'un bout à l'autre,
comme on en trouve dans les bois où les pasteurs ont campé, barraient
les chemins; et les palissades étaient rompues, l'eau des rigoles se
perdait, des éclats de verre, des ossements de singes apparaissaient au
milieu des flaques bourbeuses. Quelque bribe d'étoffe çà et là pendait
aux buissons; sous les citronniers les fleurs pourries faisaient un
fumier jaune. En effet, les serviteurs avaient tout abandonné, croyant
que le maître ne reviendrait plus.
A chaque pas il découvrait quelque désastre nouveau, une preuve encore
de cette chose qu'il s'était interdit d'apprendre. Voilà maintenant
qu'il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices;
et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d'une
catapulte, pour les faire voler en éclats! Il se sentait humilié de
les avoir défendus; c'était une duperie, une trahison; et comme il ne
pouvait se venger ni des soldats ni des anciens, ni de Salammbô, ni de
personne, et que sa colère cherchait quelqu'un, il condamna aux mines,
d'un seul coup, tous les esclaves des jardins.
Abdalonim frissonnait chaque fois qu'il le voyait se rapprocher des
parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d'où l'on entendait
sortir une mélopée lugubre.
Au milieu de la poussière les lourdes meules tournaient, c'est-à-dire
deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un
entonnoir, virait sur le second à l'aide de fortes barres. Avec leur
poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d'autres,
attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de
leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des
ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins,
en pendant par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue
queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, et
toutes leurs poitrines haletaient d'accord. Ils avaient sur la bouche
une muselière, pour qu'il leur fût impossible de manger la farine, et
des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher
d'en prendre.
A l'entrée du maître, les barres de bois craquèrent plus fort. Le
grain, en se broyant, grinçait. Plusieurs tombèrent sur les genoux; les
autres, continuant, passaient par-dessus.
Il demanda Giddenem, le gouverneur des esclaves; et ce personnage
parut, étalant sa dignité dans la richesse de son costume; car sa
tunique, fendue sur les côtés, était de pourpre fine, de lourds
anneaux tiraient ses oreilles, et, pour joindre les bandes d'étoffes
qui enveloppaient ses jambes, un lacet d'or, comme un serpent autour
d'un arbre, montait de ses chevilles à ses hanches. Il tenait dans ses
doigts, tout chargés de bagues, un collier en grains de gagates pour
reconnaître les hommes sujets au mal sacré.
Hamilcar lui fit signe de détacher les muselières. Alors tous, avec des
cris de bêtes affamées, se ruèrent sur la farine, qu'ils dévoraient en
s'enfonçant le visage dans les tas.
«--Tu les exténues!» dit le suffète.
Giddenem répondit qu'il fallait cela pour les dompter.
«--Ce n'était guère la peine de t'envoyer à Syracuse dans l'école des
esclaves. Fais venir les autres!»
Et les cuisiniers, les sommeliers, les palefreniers, les coureurs,
les porteurs de litières, les hommes des étuves et les femmes avec
leurs enfants, tous se rangèrent dans le jardin sur une seule ligne,
depuis la maison de commerce jusqu'au parc des bêtes fauves. Ils
retenaient leur haleine. Un silence énorme emplissait Mégara. Le
soleil s'allongeait sur la lagune, au bas des catacombes. Les paons
piaulaient. Hamilcar, pas à pas, marchait.
«--Qu'ai-je à faire de ces vieux? dit-il;--vends-les! C'est trop de
Gaulois, ils sont ivrognes! et trop de Crétois, ils sont menteurs!
Achète-moi des Cappadociens, des Asiatiques et des Nègres.»
Il s'étonna du petit nombre des enfants.--«Chaque année, Giddenem, la
maison doit avoir des naissances! Tu laisseras toutes les nuits les
cases ouvertes, pour qu'ils se mêlent en liberté.»
Il se fit montrer ensuite les voleurs, les paresseux, les mutins. Il
distribuait des châtiments, avec des reproches à Giddenem; et Giddenem,
comme un taureau, baissait son front bas, où s'entre-croisaient deux
larges sourcils.
«--Tiens, Œil de Baal, dit-il, en désignant un Libyen robuste,--en
voilà un que l'on a surpris la corde au cou.»
«--Ah! tu veux mourir, fit dédaigneusement le suffète.
Et l'esclave d'un ton intrépide:
«--Oui!»
Alors, sans se soucier de l'exemple ni du dommage pécuniaire, Hamilcar
dit aux valets:
«--Emportez-le!»
Peut-être y avait-il dans sa pensée l'intention d'un sacrifice? C'était
un malheur qu'il s'infligeait afin d'en prévenir de plus terribles.
Giddenem avait caché les mutilés derrière les autres. Hamilcar les
aperçut.
«--Qui t'a coupé le bras, à toi?»
«--Les soldats, Œil de Baal.»
Puis, à un Samnite qui chancelait comme un héron blessé:
«--Et toi, qui t'a fait cela?»
C'était le gouverneur, en lui cassant la jambe avec une barre de fer.
Cette atrocité imbécile indigna le suffète; et, arrachant des mains de
Giddenem son collier de gagates:
«--Malédictions au chien qui blesse le troupeau! Estropier des
esclaves, bonté de Tanit! Ah! tu ruines ton maître! Qu'on l'étouffe
dans le fumier. Et ceux qui manquent? Où sont-ils? Les as-tu assassinés
avec les soldats?»
Sa figure était si terrible que toutes les femmes s'enfuirent. Les
esclaves se reculant faisaient un grand cercle autour d'eux; Giddenem
baisait frénétiquement ses sandales; Hamilcar, debout, restait les bras
levés sur lui.
Mais, l'intelligence lucide comme au plus fort des batailles, il se
rappelait mille choses odieuses, des ignominies dont il s'était
détourné; et, à la lueur de sa colère, comme aux fulgurations d'un
orage, il revoyait d'un seul coup tous ses désastres à la fois. Les
gouverneurs des campagnes avaient fui par terreur des soldats, par
connivence peut-être; tous le trompaient, depuis trop longtemps il se
contenait.
«--Qu'on les amène, cria-t-il, et marquez-les au front avec des fers
rouges, comme des lâches!»
Alors on apporta et l'on répandit au milieu du jardin des entraves,
des carcans, des couteaux, des chaînes pour les condamnés aux mines,
des cippes qui serraient les jambes, des numella qui enfermaient les
épaules, et des scorpions, fouets à triples lanières terminées par des
griffes en airain.
Tous furent placés la face vers le soleil, du côté du Moloch
dévorateur, étendus par terre sur le ventre ou sur le dos, et les
condamnés à la flagellation, debout contre les arbres, avec deux hommes
auprès d'eux, un qui comptait les coups, et un autre qui frappait.
Il frappait à deux bras; les lanières en sifflant faisaient voler
l'écorce des platanes. Le sang s'éparpillait en pluie dans les
feuillages, et des masses rouges se tordaient au pied des arbres
en hurlant. Ceux que l'on ferrait s'arrachaient le visage avec les
ongles. On entendait les vis de bois craquer; des heurts sourds
retentissaient; parfois un cri aigu, tout à coup, traversait l'air. Du
côté des cuisines, entre des vêtements en lambeaux et des chevelures
abattues, des hommes, avec des éventails, avivaient des charbons, et
une odeur de chair qui brûle passait. Les flagellés défaillant, mais
retenus par les liens de leurs bras, roulaient leur tête sur leurs
épaules en fermant les yeux. Les autres, qui regardaient, se mirent
à crier d'épouvante, et les lions, se rappelant peut-être le festin,
s'allongeaient en bâillant contre le bord des fosses.
On vit alors Salammbô sur la plate-forme de sa terrasse. Elle la
parcourait rapidement de droite et de gauche, tout effarée. Hamilcar
l'aperçut. Il lui sembla qu'elle levait les bras de son côté pour
demander grâce; avec un geste d'horreur il s'enfonça dans le parc des
éléphants.
Ces animaux faisaient l'orgueil des grandes maisons puniques. Ils
avaient porté les aïeux, triomphé dans les guerres, et on les vénérait
comme favoris du Soleil.
Ceux de Mégara étaient les plus forts de Carthage. Hamilcar, avant de
partir, avait exigé d'Abdalonim le serment qu'il les surveillerait.
Mais ils étaient morts de leurs mutilations; et trois seulement
restaient, couchés au milieu de la cour, sur la poussière, devant les
débris de leur mangeoire.
Ils le reconnurent et vinrent à lui.
L'un avait les oreilles horriblement fendues, l'autre au genou une
large plaie, et le troisième la trompe coupée.
Cependant ils le regardaient d'un air triste, comme des personnes
raisonnables, et celui qui n'avait plus de trompe, en baissant sa tête
énorme et pliant les jarrets, tâchait de le flatter doucement avec
l'extrémité hideuse de son moignon.
A cette caresse de l'animal, deux larmes lui jaillirent des yeux. Il
bondit sur Abdalonim.
«--Ah! misérable! la croix! la croix!»
Abdalonim, s'évanouissant, tomba par terre à la renverse.
Derrière les fabriques de pourpre, dont les lentes fumées bleues
montaient dans le ciel, un aboiement de chacal retentit; Hamilcar
s'arrêta.
La pensée de son fils, comme l'attouchement d'un dieu, l'avait tout
à coup calmé. C'était un prolongement de sa force, une continuation
indéfinie de sa personne qu'il entrevoyait, et les esclaves ne
comprenaient pas d'où lui était venu cet apaisement.
En se dirigeant vers les fabriques de pourpre, il passa devant
l'ergastule, longue maison de pierre noire, bâtie dans une fosse carrée
avec un petit chemin tout autour et quatre escaliers aux angles.
Pour achever son signal, Iddibal sans doute attendait la nuit. Rien
ne presse encore, songeait Hamilcar; et il descendit dans la prison.
Quelques-uns lui crièrent: «Retourne»; les plus hardis le suivirent.
La porte ouverte battait au vent. Le crépuscule entrait par les
meurtrières étroites, et l'on distinguait dans l'intérieur des chaînes
brisées pendant aux murs.
Voilà tout ce qui restait des captifs de guerre!
Hamilcar pâlit extraordinairement, et ceux qui étaient penchés en
dehors sur la fosse le virent qui s'appuyait d'une main contre le mur
pour ne pas tomber.
Mais le chacal, trois fois de suite, cria. Hamilcar releva la tête;
il ne proféra pas une parole, il ne fit pas un geste. Puis, quand le
soleil fut complètement couché, il disparut derrière la haie de nopals;
et le soir, à l'assemblée des riches, dans le temple d'Eschmoûn, il dit
en entrant:
«--Lumières des Baalim, j'accepte le commandement des forces puniques
contre l'armée des Barbares!»
VIII
LA BATAILLE DU MACAR
Dès le lendemain, il tira des Syssites deux cent vingt-trois mille
kikar d'or, il décréta un impôt de quatorze shekels sur les riches.
Les femmes mêmes contribuèrent; on payait pour les enfants, et,--chose
monstrueuse dans les habitudes carthaginoises,--il força les collègues
des prêtres à fournir de l'argent.
Il réclama tous les chevaux, tous les mulets, toutes les armes.
Quelques-uns voulurent dissimuler leurs richesses, on vendit leurs
biens; et, pour intimider l'avarice des autres, il donna soixante
armures et quinze cents gommor de farine, autant à lui seul que la
Compagnie de l'ivoire.
Il envoya dans la Ligurie acheter des soldats, trois mille montagnards
habitués à combattre des ours; d'avance on leur paya six lunes, à
quatre mines par jour.
Cependant il fallait une armée. Mais il n'accepta pas, comme Hannon,
tous les citoyens. Il repoussa d'abord les gens d'occupations
sédentaires, puis ceux qui avaient le ventre trop gros ou l'aspect
pusillanime; et il admit des hommes déshonorés, la crapule de Malqua,
des fils de Barbares, des affranchis. Pour récompense, il promit à des
Carthaginois nouveaux le droit de cité complet.
Son premier soin fut de réformer la Légion. Ces beaux jeunes hommes,
qui se considéraient comme la majesté militaire de la République, se
gouvernaient eux-mêmes. Il cassa leurs officiers; il les traitait
rudement, les faisait courir, sauter, monter tout d'une haleine la
pente de Byrsa, lancer des javelots, lutter corps à corps, coucher
la nuit sur les places. Leurs familles venaient les voir et les
plaignaient.
Il commanda des glaives plus courts, des brodequins plus forts. Il fixa
le nombre des valets et réduisit les bagages; et comme on gardait dans
le temple de Moloch trois cents pilums romains, malgré les réclamations
du pontife il les prit.
Avec ceux qui étaient revenus d'Utique et d'autres que les particuliers
possédaient, il organisa une phalange de soixante-douze éléphants et
les rendit formidables. Il arma leurs conducteurs d'un maillet et
d'un ciseau, afin de pouvoir dans la mêlée leur fendre le crâne s'ils
s'emportaient.
Il ne permit point que leurs généraux fussent nommés par le
Grand-Conseil. Les anciens tâchaient de lui objecter les lois, il
passait au travers; on n'osait plus murmurer, tout pliait sous la
violence de son génie.
A lui seul il se chargeait de la guerre, du gouvernement et des
finances; et, afin de prévenir les accusations, il demanda comme
examinateur de ses comptes le suffète Hannon.
Il faisait travailler aux remparts, et, pour avoir des pierres, démolir
les vieilles murailles intérieures, à présent inutiles. Mais la
différence des fortunes, remplaçant la hiérarchie des races, continuait
à maintenir séparés les fils des vaincus et ceux des conquérants; aussi
les patriciens virent d'un œil irrité la destruction de ces ruines,
tandis que la plèbe, sans trop savoir pourquoi, s'en réjouissait.
Les troupes en armes, du matin au soir, défilaient dans les rues; à
chaque moment on entendait sonner les trompettes; sur des chariots
passaient des boucliers, des tentes, des piques; les cours étaient
pleines de femmes qui déchiraient de la toile; l'ardeur de l'un à
l'autre se communiquait; l'âme d'Hamilcar emplissait la République.
Il avait divisé ses soldats par nombres pairs, en ayant soin de placer
dans la longueur des files, alternativement, un homme fort et un homme
faible, pour que le moins vigoureux ou le plus lâche fût conduit à la
fois et poussé par deux autres. Mais avec ses trois mille Ligures et
les meilleurs de Carthage, il ne put former qu'une phalange simple de
quatre mille quatre-vingt-seize hoplites, défendus par des casques de
bronze, et qui maniaient des sarisses de frêne, longues de quatorze
coudées.
Deux mille jeunes hommes portaient des frondes, un poignard et des
sandales. Il les renforça de huit cents autres armés d'un bouclier rond
et d'un glaive à la romaine.
La grosse cavalerie se composait des dix-neuf cents gardes qui
restaient de la Légion, couverts par des lames de bronze vermeil, comme
les Clinabares assyriens. Il avait de plus quatre cents archers à
cheval, de ceux qu'on appelait des Tarentins, avec des bonnets en peau
de belette, une hache à double tranchant et une tunique de cuir. Enfin
douze cents Nègres du quartier des caravanes, mêlés aux Clinabares,
devaient courir auprès des étalons en s'appuyant d'une main sur la
crinière. Tout était prêt, et cependant Hamilcar ne partait pas.
Souvent la nuit il sortait de Carthage, seul, et il s'enfonçait
plus loin que la lagune, vers les embouchures du Macar. Voulait-il
se joindre aux Mercenaires? Les Ligures campant sur les Mappales
entouraient sa maison.
Les appréhensions des riches parurent justifiées quand on vit, un jour,
trois cents Barbares s'approcher des murs. Le suffète leur ouvrit les
portes; c'étaient des transfuges; ils accouraient vers leur maître,
attirés par la crainte ou par la fidélité.
Le retour d'Hamilcar n'avait point surpris les Mercenaires; cet homme,
dans leurs idées, ne pouvait pas mourir. Il revenait pour accomplir ses
promesses: espérance qui n'avait rien d'absurde, tant l'abîme était
profond entre la patrie et l'armée. D'ailleurs, ils ne se croyaient
point coupables; on avait oublié le festin.
Les espions qu'ils surprirent les détrompèrent. Ce fut un triomphe pour
les acharnés; les tièdes même devinrent furieux. Puis les deux sièges
les accablaient d'ennui; rien n'avançait; mieux valait une bataille!
Aussi beaucoup d'hommes se débandaient, couraient la campagne. A la
nouvelle des armements ils revinrent; Mâtho en bondit de joie: «Enfin!
enfin!» s'écria-t-il.
Le ressentiment qu'il gardait à Salammbô se tourna contre Hamilcar.
Sa haine, maintenant, apercevait une proie déterminée; et comme la
vengeance devenait plus facile à concevoir, il croyait presque la tenir
et déjà s'y délectait. En même temps il était pris d'une tendresse
plus haute, dévoré par un désir plus âcre. Tour à tour il se voyait au
milieu des soldats, brandissant sur une pique la tête de suffète, puis
dans la chambre au lit de pourpre, serrant la vierge entre ses bras,
couvrant sa figure de baisers, passant ses mains sur ses grands cheveux
noirs; et cette imagination, qu'il savait irréalisable, le suppliciait.
Il se jura, puisque ses compagnons l'avaient nommé schalischim, de
conduire la guerre; la certitude qu'il n'en reviendrait pas le poussait
à la rendre impitoyable.
Il arriva chez Spendius et lui dit:
«--Tu vas prendre tes hommes! J'amènerai les miens! Avertis Autharite!
Nous sommes perdus si Hamilcar nous attaque! M'entends-tu? Lève-toi!»
Spendius demeura stupéfait devant cet air d'autorité. Mâtho,
d'habitude, se laissait conduire, et les emportements qu'il avait eus
étaient vite retombés. Mais à présent il semblait tout à la fois plus
calme et plus terrible; une volonté superbe fulgurait dans ses yeux,
pareille à la flamme d'un sacrifice.
Le Grec n'écouta pas ses raisons. Il habitait une des tentes
carthaginoises à bordures de perles, buvait des boissons fraîches dans
des coupes d'argent, jouait au cottabe, laissait croître sa chevelure,
et conduisait le siège avec lenteur. Du reste il avait pratiqué des
intelligences dans la ville et ne voulait point partir, sûr qu'avant
peu de jours elle s'ouvrirait.
Narr'Havas, qui vagabondait entre les trois armées, se trouvait alors
près de lui. Il appuya son opinion, et même il blâma le Libyen de
vouloir, par un excès de courage, abandonner leur entreprise.
«--Va-t'en, si tu as peur!--s'écria Mâtho;--tu nous avais promis de
la poix, du soufre, des éléphants, des fantassins, des chevaux! où
sont-ils?»
Narr'Havas lui rappela qu'il avait exterminé les dernières cohortes
d'Hannon;--quant aux éléphants, on les chassait dans les bois, il
armait les fantassins, les chevaux étaient en marche; et le Numide, en
caressant la plume d'autruche qui lui retombait sur l'épaule, roulait
ses yeux comme une femme et souriait d'une manière irritante. Mâtho,
devant lui, ne trouvait rien à répondre.
Un homme que l'on ne connaissait pas entra, mouillé de sueur, effaré,
les pieds saignants, la ceinture dénouée; sa respiration secouait ses
flancs maigres à les faire éclater, et tout en parlant un dialecte
inintelligible, il ouvrait de grands yeux, comme s'il eût raconté
quelque bataille. Le roi bondit dehors et appela ses cavaliers.
Ils se rangèrent dans la plaine, en formant un cercle devant lui.
Narr'Havas, à cheval, baissait la tête et se mordait les lèvres. Enfin
il sépara ses hommes en deux moitiés, dit à la première de l'attendre;
puis, d'un geste impérieux enlevant les autres au galop, il disparut
dans l'horizon, du côté des montagnes.
«--Maître, murmura Spendius,--je n'aime pas ces hasards
extraordinaires, le suffète qui revient, Narr'Havas qui s'en va...»
«--Eh? qu'importe!» fit dédaigneusement Mâtho.
C'était une raison de plus pour prévenir Hamilcar en rejoignant
Autharite. Mais si l'on abandonnait le siège des villes, leurs
habitants sortiraient, les attaqueraient par derrière, et l'on aurait
en face les Carthaginois. Après beaucoup de paroles, les mesures
suivantes furent résolues et immédiatement exécutées.
Spendius avec quinze mille hommes se porta jusqu'au pont bâti sur le
Macar, à trois milles d'Utique; on en fortifia les angles par quatre
tours énormes garnies de catapultes. Avec des troncs d'arbres, des pans
de roches, des entre-lacs d'épines et des murs de pierres, on boucha
dans les montagnes tous les sentiers, toutes les gorges; sur leurs
sommets on entassa des herbes qu'on allumerait pour servir de signaux,
et des pasteurs habiles à voir de loin, de place en place, y furent
postés.
Sans doute Hamilcar ne prendrait pas comme Hannon par la montagne des
Eaux-Chaudes. Il devait penser qu'Autharite, maître de l'intérieur, lui
fermerait la route. Puis, un échec au début de la campagne le perdrait,
tandis que la victoire serait à recommencer bientôt, les Mercenaires
étant plus loin. Il pouvait encore débarquer au cap des Raisins, et
de là marcher sur une des villes. Mais il se trouvait alors entre les
deux armées, imprudence dont il n'était pas capable avec des forces peu
nombreuses. Donc, il devait longer la base de l'Ariana, puis tourner
à gauche pour éviter les embouchures du Macar et venir droit au pont.
C'est là que Mâtho l'attendait.
La nuit, à la lueur des torches, il surveillait les pionniers. Il
courait à Hippo-Zaryte, aux ouvrages des montagnes, revenait, ne se
reposait pas. Spendius enviait sa force; mais pour la conduite des
espions, le choix des sentinelles, l'art des machines et tous les
moyens défensifs, Mâtho écoutait docilement son compagnon; et ils ne
parlaient plus de Salammbô,--l'un n'y songeant pas, l'autre empêché par
une pudeur.
Souvent il s'en allait du côté de Carthage pour tâcher d'apercevoir les
troupes d'Hamilcar. Il dardait ses yeux sur l'horizon; il se couchait à
plat ventre, et dans le bourdonnement de ses artères croyait entendre
une armée.
Il dit à Spendius que si, avant trois jours, Hamilcar n'arrivait pas,
il irait avec tous ses hommes à sa rencontre lui offrir la bataille.
Deux jours encore se passèrent. Spendius le retenait; le matin du
sixième, il partit.
Les Carthaginois n'étaient pas moins que les Barbares impatients de la
guerre. Dans les tentes et dans les maisons, c'était le même désir, la
même angoisse; tous se demandaient ce qui retardait Hamilcar.
De temps à autre, il montait sur la coupole du temple d'Eschmoûn, près
de l'annonciateur des lunes, et il regardait le vent.
Un jour, c'était le troisième du mois de tibby, on le vit descendre
de l'Acropole à pas précipités. Dans les Mappales une grande clameur
s'éleva. Bientôt les rues s'agitèrent, et partout les soldats
commençaient à s'armer au milieu des femmes en pleurs qui se jetaient
contre leur poitrine; puis ils couraient vite sur la place de Khamon
prendre leurs rangs. On ne pouvait les suivre ni même leur parler, ni
s'approcher des remparts; pendant quelques minutes, la ville entière
fut silencieuse comme un grand tombeau. Les soldats songeaient, appuyés
sur leurs lances; et les autres, dans les maisons, soupiraient.
Au coucher du soleil, l'armée sortit par la porte occidentale; mais, au
lieu de prendre le chemin de Tunis ou de gagner les montagnes dans la
direction d'Utique, on continua par le bord de la mer; et bientôt ils
atteignirent la lagune, où des places rondes, toutes blanches de sel,
miroitaient comme de gigantesques plats d'argent, oubliés sur le rivage.
Puis les flaques d'eau se multiplièrent. Le sol, peu à peu, devenait
plus mou; les pieds s'enfonçaient; Hamilcar ne se retourna pas. Il
allait toujours en tête; et son cheval, couvert de macules jaunes comme
un dragon, en jetant de l'écume autour de lui, avançait dans la fange à
grands coups de reins. La nuit tomba, une nuit sans lune. Quelques-uns
crièrent qu'on allait périr; il arracha leurs armes, qui furent données
aux valets. La boue était de plus en plus profonde. Il fallut monter
sur les bêtes de somme; d'autres se cramponnaient à la queue des
chevaux; les robustes tiraient les faibles, et le corps des Ligures
poussait l'infanterie avec la pointe des piques. L'obscurité redoubla.
On avait perdu la route. Tous s'arrêtèrent.
Les esclaves du suffète partirent en avant, pour chercher les balises
plantées par son ordre de distance en distance. Ils criaient dans les
ténèbres, et de loin l'armée les suivait.
On sentit la résistance du sol. Une courbe blanchâtre se dessina
vaguement, et ils se trouvèrent sur le bord du Macar. Malgré le froid,
on n'alluma pas de feux.
Au milieu de la nuit, des rafales de vent s'élevèrent. Hamilcar
fit réveiller les soldats, mais pas une trompette ne sonna; leurs
capitaines les frappaient doucement sur l'épaule.
Un homme d'une haute taille descendit dans l'eau. Elle ne venait pas à
la ceinture; on pouvait passer.
Le suffète ordonna que trente-deux des éléphants se placeraient
dans le fleuve cent pas plus loin, tandis que les autres, plus bas,
arrêteraient les lignes d'hommes emportées par le courant; et tous,
en tenant leurs armes au-dessus de leur tête, traversèrent le Macar
comme entre deux murailles. Il avait remarqué que le vent d'ouest, en
poussant les sables, obstruait le fleuve et formait dans sa longueur
une chaussée naturelle.
Maintenant il était sur la rive gauche, en face d'Utique, et dans une
vaste plaine,--avantage pour ses éléphants, qui faisaient la force de
son armée.
Ce tour de génie enthousiasma les soldats. Ils voulaient tout de suite
courir aux Barbares; le suffète les fit se reposer pendant deux heures.
Dès que le soleil parut, on s'ébranla dans la plaine sur trois lignes:
les éléphants d'abord, l'infanterie légère avec la cavalerie derrière
elle, la phalange marchait ensuite.
Les Barbares campés à Utique et les quinze mille autour du pont furent
surpris de voir au loin la terre onduler. Le vent, qui soufflait
très fort, chassait des tourbillons de sable; ils se levaient comme
arrachés du sol, montaient par grands lambeaux de couleur blonde, puis
se déchiraient et recommençaient toujours, en cachant aux Mercenaires
l'armée punique. A cause des cornes dressées au bord des casques, les
uns croyaient apercevoir un troupeau de bœufs; d'autres, trompés
par l'agitation des manteaux, prétendaient distinguer des ailes, et
ceux qui avaient beaucoup voyagé, haussant les épaules, expliquaient
tout par les illusions du mirage. Cependant quelque chose d'énorme
continuait à s'avancer. De petites vapeurs, subtiles comme des
haleines, couraient sur la surface du désert; une lumière âpre, et
qui semblait vibrer, reculait la profondeur du ciel, et, pénétrant
les objets, rendait la distance incalculable. L'immense plaine se
développait de tous les côtés à perte de vue; et les ondulations du
terrain, presque insensibles, se prolongeaient jusqu'à l'extrême
horizon, fermé par une grande ligne bleue qu'on savait être la mer. Les
deux armées, sorties des tentes, regardaient; les gens d'Utique, pour
mieux voir, se tassaient sur les remparts.
Ils distinguèrent plusieurs barres transversales, hérissées de points
égaux. Elles devinrent plus épaisses, grandirent; des monticules noirs
se balançaient; tout à coup des buissons carrés parurent; c'étaient des
éléphants et des lances; un seul cri s'éleva: «--Les Carthaginois!»
Sans signal, sans commandement, les soldats d'Utique et ceux du pont
coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar.
A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant: «Hamilcar!
Hamilcar!» et Mâtho n'était pas là! Que faire? Nul moyen de fuir! La
surprise de l'événement, sa terreur du suffète et surtout l'urgence
d'une résolution immédiate le bouleversaient; il se voyait traversé de
mille glaives, décapité, mort. Cependant on l'appelait; trente mille
hommes allaient le suivre; une fureur contre lui-même le saisit; pour
cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla
ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après
sa troupe, qui se hâtait vers celle d'Utique.
Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le suffète
n'eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se
ralentissait. Les éléphants s'arrêtèrent; ils balançaient leurs lourdes
têtes chargées de plumes d'autruche, tout en se frappant les épaules
avec leur trompe.
Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des
vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers
qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches, des étendards
agités. L'armée carthaginoise, grosse de onze mille trois cent
quatre-vingt-seize hommes, semblait à peine les contenir, car elle
formait un carré long, étroit des flancs et resserré sur soi-même.
En les voyant si faibles, les Barbares furent pris d'une joie
désordonnée; on n'apercevait pas Hamilcar. Il était resté là-bas,
peut-être? Qu'importait, d'ailleurs! Le dédain qu'ils avaient de ces
marchands renforçait leur courage; avant que Spendius eût commandé la
manœuvre, tous l'avaient comprise et déjà l'exécutaient.
Ils se développèrent sur une grande ligne droite qui débordait les
ailes de l'armée punique, afin de l'envelopper complètement. Mais,
quand on fut à trois cents pas d'intervalle, les éléphants, au lieu
d'avancer, se retournèrent; puis voilà que les Clinabares, faisant
volte-face, les suivirent; et la surprise des Mercenaires redoubla, en
apercevant tous les hommes de trait qui couraient pour les rejoindre.
Les Carthaginois avaient donc peur, ils fuyaient! Une huée formidable
éclata dans les troupes des Barbares, et, du haut de son dromadaire,
Spendius s'écriait: «--Ah! je le savais bien! En avant! en avant!»
Alors les javelots, les dards, les balles des frondes jaillirent à la
fois. Les éléphants, la croupe piquée par les flèches, se mirent à
galoper plus vite; une grosse poussière les enveloppait, et, comme des
ombres dans un nuage, ils s'évanouirent.
On entendait au fond un grand bruit de pas, dominé par le son aigu des
trompettes qui soufflaient avec furie. Cet espace, que les Barbares
avaient devant eux, plein de tourbillons et de tumulte, attirait comme
un gouffre; quelques-uns s'y lancèrent. Des cohortes d'infanterie
apparurent; elles se refermaient; et, en même temps, tous les autres
voyaient accourir les fantassins avec des cavaliers au galop.
Hamilcar avait ordonné à la phalange de rompre ses sections, aux
éléphants, aux troupes légères et à la cavalerie de passer par ces
intervalles pour se porter vivement sur les ailes, et calculé si bien
la distance des Barbares, que, au moment où ils arrivaient contre lui,
l'armée carthaginoise tout entière faisait une grande ligne droite.
Au milieu, se hérissait la phalange, formée par des syntagmes ou
carrés pleins, ayant seize hommes de chaque côté. Tous les chefs de
toutes les files apparaissaient entre de longs fers aigus qui les
débordaient inégalement, car les six premiers rangs croisaient leurs
sarisses en les tenant par le milieu, et les dix rangs inférieurs les
appuyaient sur l'épaule de leurs compagnons se succédant devant eux.
Les figures disparaissaient à moitié sous la visière des casques; des
cnémides en bronze couvraient les jambes droites; les larges boucliers
cylindriques descendaient jusqu'aux genoux; et cette horrible masse
quadrangulaire remuait d'une seule pièce, semblait vivre comme une
bête et fonctionner comme une machine. Deux cohortes d'éléphants la
bordaient régulièrement; tout en frissonnant, ils faisaient tomber les
éclats des flèches attachés à leur peau noire. Les Indiens accroupis
sur leur grarot, parmi les touffes de plumes blanches, les retenaient
avec la cuillère du harpon, tandis que, dans les tours, des hommes,
cachés jusqu'aux épaules, promenaient, au bord de grands arcs tendus,
des quenouilles en fer garnies d'étoupes allumées. A la droite et à la
gauche des éléphants, voltigeaient les frondeurs, une fronde autour
des reins, une seconde sur la tête, une troisième à la main droite.
Les Clinabares, chacun flanqué d'un nègre, tendaient leurs lances
entre les oreilles de leurs chevaux, couverts d'or comme eux. Ensuite,
s'espaçaient les soldats armés à la légère avec des boucliers en peau
de lynx, d'où dépassaient les pointes des javelots qu'ils tenaient dans
leur main gauche; et les Tarentins, conduisant deux chevaux accouplés,
relevaient aux deux bouts cette muraille de soldats.
L'armée des Barbares, au contraire, n'avait pu maintenir son
alignement. Sur sa longueur exorbitante, il s'était fait des
ondulations, des vides; ils haletaient, essoufflés d'avoir couru.
La phalange s'ébranla lourdement en poussant toutes ses sarisses; sous
ce poids énorme la ligne des Mercenaires, trop mince, plia par le
milieu.
Les ailes carthaginoises se développèrent pour les saisir; les
éléphants les suivaient. Avec ses lances obliquement tendues, la
phalange coupa les Barbares; deux tronçons énormes s'agitèrent;
les ailes, à coups de fronde et de flèche, les rabattaient sur les
phalangites. Pour s'en débarrasser, la cavalerie manquait, sauf deux
cents Numides qui se portèrent contre l'escadron droit des Clinabares.
Les autres se trouvaient enfermés, ne pouvaient sortir de ces lignes.
Le péril était imminent et une résolution urgente.
Spendius ordonna d'attaquer la phalange simultanément par les deux
flancs, afin de passer tout au travers. Mais les rangs les plus étroits
glissèrent sous les plus longs, revinrent à leur place; et elle se
retourna contre les Barbares, aussi terrible de ses côtés qu'elle
l'était de front, tout à l'heure.
Ils frappaient sur la hampe des sarisses; la cavalerie, par derrière,
gênait leur attaque; et la phalange, appuyée aux éléphants, se
resserrait et s'allongeait, se présentait en carré, en cône, en rhombe,
en trapèze, en pyramide. Un double mouvement intérieur se faisait
continuellement de sa tête à sa queue; car ceux qui étaient au bas des
files accouraient vers les premiers rangs, et ceux-là, par lassitude ou
à cause des blessés, se repliaient plus bas. Les Barbares se trouvèrent
foulés sur la phalange. Il lui était impossible de s'avancer; on
aurait dit un océan où bondissaient des aigrettes rouges avec des
écailles d'airain, tandis que les clairs boucliers se roulaient comme
une écume d'argent. Quelquefois, d'un bout à l'autre, de larges
courants descendaient, puis ils remontaient, et au milieu une lourde
masse se tenait immobile. Les lances s'inclinaient et se relevaient,
alternativement. Ailleurs c'était une agitation de glaives nus si
précipitée que les pointes seules apparaissaient, et des turmes de
cavalerie élargissaient des cercles, qui se refermaient derrière elles
en tourbillonnant.
Par-dessus la voix des capitaines, la sonnerie des clairons et le
grincement des lyres, les boules de plomb et les amandes d'argile,
passant dans l'air, sifflaient, faisaient sauter les glaives des
mains, la cervelle des crânes. Les blessés, s'abritant d'un bras sous
leur bouclier, tendaient leur épée en appuyant le pommeau contre le
sol, et d'autres, dans des mares de sang, se retournaient pour mordre
les talons. La multitude était si compacte, la poussière si épaisse,
le tumulte si fort, qu'il était impossible de rien distinguer; les
lâches qui offrirent de se rendre ne furent même pas entendus. Quand
les mains étaient vides, on s'étreignait corps à corps; les poitrines
craquaient contre les cuirasses, et les cadavres pendaient la tête en
arrière, entre deux bras crispés. Il y eut une compagnie de soixante
Ombriens qui, fermes sur leurs jarrets, la pique devant les yeux,
inébranlables et grinçant des dents, forcèrent à reculer deux syntagmes
à la fois. Des pasteurs épirotes coururent à l'escadron gauche des
Clinabares, saisirent les chevaux à la crinière en faisant tournoyer
leurs bâtons; les bêtes, renversant leurs hommes, s'enfuirent par la
plaine. Les frondeurs puniques, écartés çà et là, restaient béants. La
phalange commençait à osciller, les capitaines couraient éperdus, les
serre-files poussaient les soldats, et les Barbares s'étaient reformés;
ils revenaient; la victoire était pour eux.
Mais un cri--un cri épouvantable--éclata, un rugissement de douleur et
de colère: c'étaient les soixante-douze éléphants qui se précipitaient
sur une double ligne, Hamilcar ayant attendu que les Mercenaires
fussent tassés en une seule place pour les lâcher contre eux; les
Indiens les avaient si vigoureusement piqués que du sang coulait sur
leurs oreilles. Leurs trompes, barbouillées de minium, se tenaient
droites en l'air, pareilles à des serpents rouges; leurs poitrines
étaient garnies d'un épieu, leurs dos d'une cuirasse, leurs défenses
allongées par des lames de fer courbes comme des sabres,--et pour les
rendre plus féroces, on les avait enivrés avec un mélange de poivre,
de vin pur et d'encens. Ils secouaient leurs colliers de grelots,
criaient; et les éléphantarques baissaient la tête sous le jet des
phalariques, qui commençaient à voler du haut des tours.
Afin de mieux leur résister, les Barbares se ruèrent en foule compacte;
les éléphants se jetèrent au milieu, impétueusement. Les éperons de
leur poitrail, comme des proues de navires, fendaient les cohortes;
elles refluaient à gros bouillons. Avec leurs trompes, ils étouffaient
les hommes, ou bien les arrachant du sol, par-dessus leur tête ils
les livraient aux soldats dans les tours; avec leurs défenses ils les
éventraient, les lançaient en l'air, et de longues entrailles pendaient
à leurs crocs d'ivoire comme des paquets de cordages à des mâts. Les
Barbares tâchaient de leur crever les yeux, de leur couper les jarrets,
ou, se glissant sous leur ventre, y enfonçaient un glaive jusqu'à la
garde et périssaient écrasés; les plus intrépides se cramponnaient à
leurs courroies; sous les flammes, sous les balles, sous les flèches,
ils continuaient à scier les cuirs, et la tour d'osier s'écroulait
comme une tour de pierres. Quatorze de ceux qui se trouvaient à
l'extrémité droite, irrités de leurs blessures, se retournèrent sur
le second rang; les Indiens saisirent leur maillet et leur ciseau, et
l'appliquant au joint de la tête, à tour de bras ils frappèrent un
grand coup.
Les bêtes énormes s'affaissèrent, tombèrent les unes par-dessus les
autres. Ce fut comme une montagne;--et sur ce tas de cadavres et
d'armures, un éléphant monstrueux qu'on appelait -Fureur de Baal-, pris
par la jambe entre des chaînes, resta jusqu'au soir à hurler, avec une
flèche dans l'œil.
Les autres, comme des conquérants qui se délectent dans leur
extermination, renversaient, écrasaient, piétinaient, s'acharnaient
aux cadavres, aux débris. Pour repousser les manipules serrées en
couronnes autour d'eux, ils pivotaient sur leurs pieds de derrière,
dans un mouvement de rotation continuelle, en avançant toujours. Les
Carthaginois sentirent redoubler leur vigueur et la bataille recommença.
Les Barbares faiblissaient; des hoplites grecs jetèrent leurs armes.
On aperçut Spendius penché sur son dromadaire et qui l'éperonnait aux
épaules avec deux javelots. Tous alors se précipitèrent par les ailes
et coururent vers Utique.
Les Clinabares, dont les chevaux n'en pouvaient plus, n'essayèrent
pas de les atteindre. Les Ligures, exténués de soif, criaient pour
se porter sur le fleuve. Mais les Carthaginois, placés au milieu des
syntagmes, et qui avaient moins souffert, trépignaient de désir devant
leur vengeance qui fuyait; déjà ils s'élançaient à la poursuite des
Mercenaires; Hamilcar parut.
Il retenait avec des rênes d'argent son cheval tigré tout couvert de
sueur. Les bandelettes attachées aux cornes de son casque claquaient au
vent derrière lui, et il avait mis sous sa cuisse gauche son bouclier
ovale. D'un mouvement de sa pique à trois pointes, il arrêta l'armée.
Les Tarentins sautèrent vite de leur cheval sur le second, et partirent
à droite et à gauche vers le fleuve et vers la ville.
La phalange extermina commodément tout ce qui restait de Barbares.
Quand arrivaient les épées, ils tendaient la gorge en fermant les
paupières. D'autres se défendirent à outrance; on les assomma de
loin, sous des cailloux, comme des chiens enragés. Hamilcar avait
recommandé de faire des captifs; mais les Carthaginois lui obéissaient
avec rancune, tant ils sentaient de plaisir à enfoncer leurs glaives
dans les corps des Barbares. Comme ils avaient trop chaud, ils se
mirent à travailler nu-bras, à la manière des faucheurs; et lorsqu'ils
s'interrompaient pour reprendre haleine, ils suivaient des yeux, dans
la campagne, un cavalier galopant après un soldat qui courait; il
parvenait à le saisir par les cheveux, le tenait ainsi quelque temps,
puis l'abattait d'un coup de hache.
La nuit tomba. Les Carthaginois, les Barbares avaient disparu. Les
éléphants, qui s'étaient enfuis, vagabondaient à l'horizon avec leurs
tours incendiées. Elles brûlaient dans les ténèbres, çà et là, comme
des phares à demi perdus dans la brume;--et l'on n'apercevait d'autre
mouvement sur la plaine que l'ondulation du fleuve, exhaussé par les
cadavres et qui les charriait à la mer.
Deux heures après, Mâtho arriva. Il entrevit, à la clarté des étoiles,
de longs tas inégaux, couchés par terre.
C'étaient des files de Barbares. Il se baissa; tous étaient morts. Il
appela; personne ne répondit.
Le matin même, il avait quitté Hippo-Zaryte avec ses soldats pour
marcher sur Carthage. A Utique, l'armée de Spendius venait de partir,
et les habitants commençaient à incendier les machines. Tous s'étaient
battus avec acharnement. Mais le tumulte qui se faisait vers le pont
redoublant d'une façon incompréhensible, Mâtho s'était jeté, par
le plus court chemin, à travers la montagne; et comme les Barbares
s'enfuyaient par la plaine, il n'avait rencontré personne.
En face de lui, de petites masses pyramidales se dressaient dans
l'ombre, et en deçà du fleuve, plus près, il y avait à ras du sol
des lumières immobiles. En effet, les Carthaginois s'étaient repliés
derrière le pont, et, pour tromper les Barbares, le suffète avait
établi des postes nombreux sur l'autre rive.
Mâtho, s'avançant toujours, crut distinguer des enseignes puniques, car
des têtes de cheval qui ne bougeaient pas apparaissaient dans l'air,
fixées au sommet des hampes en faisceau que l'on ne pouvait voir; et il
entendit plus loin une grande rumeur, un bruit de chansons et de coupes
heurtées.
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