encore la senteur des voyages, comme des soldats mutilés qui revoient
leur maître, elles semblaient lui dire: «C'est nous! c'est nous! et toi
aussi tu es vaincu!»
Nul, hormis le suffète de la mer, ne pouvait entrer dans la
maison-amiral. Tant qu'on n'avait pas la preuve de sa mort, on le
considérait comme existant toujours. Les anciens évitaient par là un
maître de plus, et ils n'avaient pas manqué pour Hamilcar d'obéir à la
coutume.
Le suffète s'avança dans les appartements déserts. A chaque pas il
retrouvait des armures, des meubles, des objets connus qui l'étonnaient
cependant, et même sous le vestibule il y avait encore, dans une
cassolette, la cendre des parfums allumés au départ pour conjurer
Melkarth. Ce n'était pas ainsi qu'il espérait revenir! Tout ce qu'il
avait fait, tout ce qu'il avait vu se déroula dans sa mémoire:
les assauts, les incendies, les légions, les tempêtes, Drepanum,
Syracuse, Lilybée, le mont Etna, le plateau d'Éryx, cinq ans de
batailles,--jusqu'au jour funeste où, déposant les armes, on avait
perdu la Sicile. Puis il revoyait des bois de citronniers, des pasteurs
avec des chèvres sur des montagnes grises; et son cœur bondissait à
l'imagination d'une autre Carthage, établie là-bas. Ses projets, ses
souvenirs, bourdonnaient dans sa tête, encore étourdie par le tangage
du vaisseau; une angoisse l'accablait, et devenu faible tout à coup, il
sentit le besoin de se rapprocher des Dieux.
Alors il monta au dernier étage de sa maison; puis ayant retiré d'une
coquille d'or suspendue à son bras une spatule garnie de clous, il
ouvrit une petite chambre ovale.
De minces rondelles noires, encastrées dans la muraille et
transparentes comme du verre, l'éclairaient doucement. Entre les rangs
de ces disques égaux, des trous étaient creusés, pareils à ceux des
urnes dans les columbarium. Ils contenaient chacun une pierre ronde,
obscure, et qui paraissait très lourde. Les gens d'un esprit supérieur,
seuls, honoraient ces abaddirs, tombés de la lune. Par leur chute, ils
signifiaient les astres, le ciel, le feu; par leur couleur, la nuit
ténébreuse, et par leur densité, la cohésion des choses terrestres. Une
atmosphère étouffante emplissait ce lieu mystique. Du sable marin, que
le vent avait poussé sans doute à travers la porte, blanchissait un peu
les pierres rondes, posées dans les niches. Hamilcar, du bout de son
doigt, les compta les unes après les autres; puis il se cacha le visage
sous un voile de couleur safran, et, tombant à genoux, il s'étendit par
terre, les deux bras allongés.
Le jour extérieur frappait contre les feuilles de lattier noir. Des
arborescences, des monticules, des tourbillons, de vagues animaux se
dessinaient dans leur épaisseur diaphane; et la lumière arrivait,
effrayante et pacifique cependant, comme elle doit être par derrière le
soleil, dans les mornes espaces des créations futures. Il s'efforçait
à bannir de sa pensée toutes les formes, tous les symboles et les
appellations des Dieux, afin de mieux saisir l'esprit immuable que
les apparences dérobaient. Quelque chose des vitalités planétaires le
pénétrait, tandis qu'il sentait pour la mort et pour tous les hasards
un dédain plus savant et plus intime.
Quand il se releva il était plein d'une intrépidité sereine,
invulnérable à la miséricorde, à la crainte,--et comme sa poitrine
étouffait, il alla sur le sommet de la tour qui dominait Carthage.
La ville descendait en se creusant par une courbe longue, avec ses
coupoles, ses temples, ses toits d'or, ses maisons, ses touffes de
palmiers, çà et là, ses boules de verre d'où jaillissaient des feux,
et les remparts faisaient comme la gigantesque bordure de cette corne
d'abondance qui s'épanchait vers lui. Il apercevait en bas les ports,
les places, l'intérieur des cours, le dessin des rues, les hommes tout
petits presque à ras des dalles. Ah! si Hannon n'était pas arrivé trop
tard le matin des îles Ægates! Ses yeux plongèrent dans l'extrême
horizon, et il tendit du côté de Rome ses deux bras frémissants.
La multitude occupait les degrés de l'Acropole. Sur la place de Khamon
on se poussait pour voir le suffète sortir, les terrasses peu à peu se
chargeaient de monde; quelques-uns le reconnurent, on le saluait; il se
retira, afin d'irriter mieux l'impatience du peuple.
Hamilcar trouva en bas, dans la salle, les hommes les plus importants
de son parti: Istatten, Subeldia, Hictamon, Yeoubas, et d'autres. Ils
lui racontèrent tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de la
paix: l'avarice des anciens, le départ des soldats, leur retour, leurs
exigences, la capture de Giscon, le vol du zaïmph, Utique secourue,
puis abandonnée; mais aucun n'osa lui dire les événements qui le
concernaient. Enfin on se sépara, pour se revoir pendant la nuit, à
l'assemblée des anciens, dans le temple de Moloch.
Ils venaient de sortir quand un tumulte s'éleva en dehors, à la porte.
Malgré les serviteurs, quelqu'un voulait entrer; et comme le tapage
redoublait, Hamilcar commanda d'introduire l'inconnu.
On vit paraître une vieille négresse, cassée, ridée, tremblante, l'air
stupide, et enveloppée jusqu'aux talons dans de larges voiles bleus.
Elle s'avança en face du suffète, ils se regardèrent l'un l'autre
quelque temps; tout à coup Hamilcar tressaillit; sur un geste de sa
main, les esclaves s'en allèrent. Alors, lui faisant signe de marcher
avec précaution, il l'entraîna par le bras dans une chambre lointaine.
La négresse se jeta par terre, à ses pieds pour les baiser; il la
releva brutalement.
«--Où l'as-tu laissé, Iddibal?
«--Là-bas, maître»; et en se débarrassant de ses voiles, avec sa manche
elle se frotta la figure; la couleur noire, le tremblement sénile, la
taille courbée, tout disparut.
C'était un robuste vieillard, dont la peau semblait tannée par le
sable, le vent et la mer. Une houppe de cheveux blancs se levait sur
son crâne, comme l'aigrette d'un oiseau; et, d'un coup d'œil ironique,
il montrait par terre le déguisement tombé.
«--Tu as bien fait, Iddibal! C'est bien!» Puis, comme le perçant de son
regard aigu: «Aucun encore ne se doute?...»
Le vieillard lui jura par les Cabires que le mystère était gardé.
Ils ne quittaient pas leur cabane à trois jours d'Hadrumète, rivage
peuplé de tortues, avec des palmiers sur la dune.--«Et selon ton ordre,
ô maître! je lui apprends à lancer des javelots et à conduire des
attelages!
«--Il est fort, n'est-ce pas?
«--Oui, maître, et intrépide aussi! Il n'a peur ni des serpents, ni du
tonnerre, ni des fantômes. Il court pieds nus, comme un pâtre, sur le
bord des précipices.
«--Parle! parle!
«--Il invente des pièges pour les bêtes farouches. L'autre lune,
croirais-tu, il a surpris un aigle; il le traînait, et le sang
de l'oiseau et le sang de l'enfant s'éparpillaient dans l'air en
larges gouttes, telles que des roses emportées. La bête, furieuse,
l'enveloppait du battement de ses ailes; il l'étreignait contre sa
poitrine, et à mesure qu'elle agonisait, ses rires redoublaient,
éclatants et superbes comme des chocs d'épées.»
Hamilcar baissait la tête, ébloui par ces présages de grandeur.
«--Mais, depuis quelque temps, une inquiétude l'agite. Il regarde au
loin les voiles qui passent sur la mer; il est triste, il repousse le
pain, il s'informe des Dieux et il veut connaître Carthage.
«--Non, non! pas encore!» s'écria le suffète.
Le vieil esclave parut savoir le péril qui effrayait Hamilcar, et il
reprit:
«--Comment le retenir? Il me faut déjà lui faire des promesses, et
je ne suis venu à Carthage que pour lui acheter un poignard à manche
d'argent avec des perles tout autour.» Puis il conta qu'ayant aperçu
le suffète sur la terrasse, il s'était donné aux gardiens du port pour
une des femmes de Salammbô, afin de pénétrer jusqu'à lui.
Hamilcar resta longtemps comme perdu dans ses délibérations; enfin il
dit:
«--Demain tu te présenteras à Mégara, au coucher du soleil, derrière
les fabriques de pourpre, en imitant par trois fois le cri d'un chacal.
Si tu ne me vois pas, le premier jour de chaque lune tu reviendras
à Carthage. N'oublie rien! Aime-le! Maintenant, tu peux lui parler
d'Hamilcar.»
L'esclave reprit son costume, et ils sortirent ensemble de la maison et
du port.
Hamilcar continua seul à pied, sans escorte, car les réunions des
anciens étaient, dans les circonstances extraordinaires, toujours
secrètes, et l'on s'y rendait mystérieusement.
D'abord il longea la face orientale de l'Acropole, passa ensuite par le
Marché aux herbes, les galeries de Kinisdo, le Faubourg des parfumeurs.
Les rares lumières s'éteignaient, les rues plus larges se faisaient
silencieuses, puis des ombres glissèrent dans les ténèbres. Elles le
suivaient, d'autres survinrent, et toutes se dirigeaient comme lui du
côté des Mappales.
Le temple de Moloch était bâti au pied d'une gorge escarpée, dans un
endroit sinistre. On n'apercevait d'en bas que de hautes murailles
montant indéfiniment, telles que les parois d'un monstrueux tombeau. La
nuit était sombre, un brouillard grisâtre semblait peser sur la mer.
Elle battait contre la falaise avec un bruit de râles et de sanglots;
et des ombres peu à peu s'évanouissaient, comme si elles eussent passé
à travers les murs.
Mais sitôt qu'on avait franchi la porte, on se trouvait dans une vaste
cour quadrangulaire, que bordaient des arcades. Au milieu se levait une
masse d'architecture à huit pans égaux. Des coupoles la surmontaient
en se tassant autour d'un second étage qui supportait une manière de
rotonde, d'où s'élançait un cône à courbe rentrante, terminé par une
boule au sommet.
Des feux brûlaient dans des cylindres en filigrane, emmanchés à des
perches que portaient des hommes. Ces lueurs vacillaient sous les
bourrasques du vent et rougissaient les peignes d'or fixant à la nuque
leurs cheveux tressés. Ils couraient, s'appelaient pour recevoir les
anciens.
Sur les dalles, de place en place, étaient accroupis, comme des
sphinx, des lions énormes, symboles vivants du Soleil dévorateur. Ils
sommeillaient les paupières entre-closes. Mais, réveillés par les pas
et par les voix, ils se levaient lentement, venaient vers les anciens,
qu'ils reconnaissaient à leur costume, se frottaient contre leurs
cuisses en bombant le dos avec des bâillements sonores; la vapeur de
leur haleine passait sur la lumière des torches. L'agitation redoubla,
des portes se fermèrent, tous les prêtres s'enfuirent, et les anciens
disparurent sous les colonnes qui faisaient autour du temple un
vestibule profond.
Elles étaient disposées de façon à reproduire par leurs rangs
circulaires, compris les uns dans les autres, la période saturnienne
contenant les années, les années les mois, les mois les jours, et se
touchaient à la fin contre la muraille du sanctuaire.
C'était là que les anciens déposaient leurs bâtons en corne de
narval,--car une loi, toujours observée, punissait de mort celui qui
entrait à la séance avec une arme quelconque. Plusieurs portaient au
bas de leur vêtement une déchirure arrêtée par un galon de pourpre,
pour bien montrer qu'en pleurant la mort de leurs proches ils n'avaient
point ménagé leurs habits, et ce témoignage d'affliction empêchait la
fente de s'agrandir. D'autres gardaient leur barbe enfermée dans un
petit sac de peau violette, que deux cordons attachaient aux oreilles.
Tous s'abordèrent en s'embrassant poitrine contre poitrine. Ils
entouraient Hamilcar, ils le félicitaient; on aurait dit des frères qui
revoient leur frère.
Ces hommes étaient généralement trapus, avec des nez recourbés comme
ceux des colosses assyriens. Quelques-uns cependant, par leurs
pommettes plus saillantes, leur taille plus haute et leurs pieds plus
étroits, trahissaient une origine africaine, des ancêtres nomades.
Ceux qui vivaient continuellement au fond de leurs comptoirs avaient
le visage pâle; d'autres gardaient sur eux comme la sévérité du
désert, et d'étranges joyaux scintillaient à tous les doigts de
leurs mains, hâlées par des soleils inconnus. On distinguait les
navigateurs au balancement de leur démarche, tandis que les hommes
d'agriculture sentaient le pressoir, les herbes sèches et la sueur
de mulet. Ces vieux pirates faisaient labourer des campagnes, ces
ramasseurs d'argent équipaient des navires, ces propriétaires de
cultures nourrissaient des esclaves exerçant des métiers. Tous étaient
savants dans les disciplines religieuses, experts en stratagèmes,
impitoyables et riches. Ils avaient l'air fatigués par de longs soucis.
Leurs yeux pleins de flammes regardaient avec défiance; et l'habitude
des voyages et du mensonge, du trafic et du commandement, donnait à
toute leur personne un aspect de ruse et de violence, une sorte de
brutalité discrète et convulsive. D'ailleurs, l'influence du Dieu les
assombrissait.
Ils passèrent d'abord par une salle voûtée, qui avait la forme d'un
œuf. Sept portes, correspondant aux sept planètes, étalaient contre sa
muraille sept carrés de couleur différente. Après une longue chambre,
ils entrèrent dans une autre salle, pareille.
Un candélabre tout couvert de fleurs ciselées brûlait au fond, et
chacune de ses huit branches en or portait dans un calice de diamants
une mèche de byssus. Il était posé sur la dernière des longues marches
qui allaient vers un grand autel, terminé aux angles par des cornes
d'airain. Deux escaliers latéraux conduisaient à son sommet aplati;
on n'en voyait pas les pierres; c'était comme une montagne de cendres
accumulées, et quelque chose d'indistinct fumait dessus, lentement. Au
delà, plus haut que le candélabre, et bien plus haut que l'autel, se
dressait le Moloch, tout en fer, avec sa poitrine d'homme où bâillaient
des ouvertures. Ses ailes ouvertes s'étendaient sur le mur, ses mains
allongées descendaient jusqu'à terre; trois pierres noires, que bordait
un cercle jaune, figuraient trois prunelles à son front, et, comme pour
beugler, il levait dans un effort terrible sa tête de taureau.
Autour de l'appartement étaient rangés des escabeaux d'ébène. Derrière
chacun d'eux, une tige en bronze posant sur trois griffes supportait
un flambeau. Toutes ces lumières se reflétaient dans les losanges de
nacre qui pavaient la salle. Elle était si haute que la couleur rouge
des murailles, en montant vers la voûte, se faisait noire, et les trois
yeux de l'idole apparaissaient tout en haut, comme des étoiles à demi
perdues dans la nuit.
Les anciens s'assirent sur les escabeaux d'ébène, ayant mis par-dessus
leur tête la queue de leur robe.
Ils restaient immobiles, les mains croisées dans leurs larges manches,
et le dallage de nacre semblait un fleuve lumineux qui, ruisselant de
l'autel vers la porte, coulait sous leurs pieds nus.
Les quatre pontifes se tenaient au milieu, dos à dos, sur quatre
sièges d'ivoire formant la croix: le grand prêtre d'Eschmoûn en robe
d'hyacinthe, le grand prêtre de Tanit en robe de lin blanc, le grand
prêtre du Khamon en robe de laine fauve, et le grand prêtre de Moloch
en robe de pourpre.
Hamilcar s'avança vers le candélabre. Il tourna tout autour, en
considérant les mèches qui brûlaient, puis jeta sur elles une poudre
parfumée; des flammes violettes parurent à l'extrémité des branches.
Alors une voix aiguë s'éleva, une autre y répondit--et les cent
anciens, les quatre pontifes, et Hamilcar debout, tous à la fois
entonnèrent un hymne; et répétant toujours les mêmes syllabes et
renforçant les sons, leurs voix montèrent, éclatèrent, devinrent
terribles, puis, d'un seul coup, se turent.
On attendit quelque temps. Enfin Hamilcar tira de sa poitrine une
petite statuette à trois têtes, bleue comme du saphir, et il la posa
devant lui. C'était l'image de la Vérité, le génie même de sa parole.
Puis il la replaça dans son sein, et tous, comme saisis d'une colère
soudaine, crièrent:
«--Ce sont tes bons amis les Barbares! Traître! infâme! Tu reviens pour
nous voir périr, n'est-ce pas? Laissez-le parler!--Non! non!»
Ils se vengeaient de la contrainte où le cérémonial politique les
avait tout à l'heure obligés; bien qu'ils eussent souhaité le retour
d'Hamilcar, ils s'indignaient maintenant de ce qu'il n'avait point
prévenu leurs désastres, ou plutôt ne les avait pas subis comme eux.
Quand le tumulte fut calmé, le pontife de Moloch se leva:
«--Nous te demandons pourquoi tu n'es pas revenu à Carthage?
«--Que vous importe!» répondit dédaigneusement le suffète.
Leurs cris redoublèrent.
«--De quoi m'accusez-vous? J'ai mal conduit la guerre, peut-être?
Vous avez vu l'ordonnance de mes batailles, vous autres qui laissez
commodément à des Barbares...
«--Assez! assez!»
Il reprit, d'une voix basse, pour se faire mieux écouter:
«--Oh! cela est vrai! Je me trompe, lumières des Baals; il en est parmi
vous d'intrépides! Giscon, lève-toi!» Et, parcourant la marche de
l'autel, les paupières à demi fermées, comme pour chercher quelqu'un,
il répéta: «Lève-toi, Giscon! tu peux m'accuser, ils te défendront!
Mais où est-il?» Puis, comme se ravisant: «Ah! dans sa maison, sans
doute? entouré de ses fils, commandant à ses esclaves, heureux, et
comptant sur le mur les colliers d'honneur que la patrie lui a donnés!»
Ils s'agitaient avec des haussements d'épaules, comme flagellés par des
lanières. «--Vous ne savez même pas s'il est vivant ou s'il est mort!»
Et sans se soucier de leurs clameurs, il disait qu'en abandonnant le
suffète, c'était la République qu'on avait abandonnée. De même la
paix romaine, si avantageuse qu'elle leur parût, était plus funeste
que vingt batailles. Quelques-uns applaudirent, les moins riches
du Conseil, suspects d'incliner toujours vers le peuple ou vers la
tyrannie. Leurs adversaires, chefs des Syssites et administrateurs, en
triomphaient par le nombre; les plus considérables s'étaient rangés
près d'Hannon, qui siégeait à l'autre bout de la salle, devant la haute
porte, fermée par une tapisserie d'hyacinthe.
Il avait peint avec du fard les ulcères de sa figure. Mais la poudre
d'or de ses cheveux lui était tombée sur les épaules, où elle faisait
deux plaques brillantes, et ils paraissaient blanchâtres, fins et
crépus comme de la laine. Des linges imbibés d'un parfum gras qui
dégouttelait sur les dalles enveloppaient ses mains, et sa maladie sans
doute avait considérablement augmenté, car ses yeux disparaissaient
sous les plis de ses paupières; pour voir, il lui fallait se renverser
la tête. Ses partisans l'engageaient à parler. Enfin, d'une voix rauque
et hideuse:
«--Moins d'arrogance, Barca! Nous avons tous été vaincus! Chacun
supporte son malheur! résigne-toi!
«--Apprends-nous plutôt,--dit en souriant Hamilcar,--comment tu as
conduit tes galères dans la flotte romaine?
«--J'étais chassé par le vent», répondit Hannon.
«--Tu fais comme le rhinocéros qui piétine dans sa fiente: tu étales ta
sottise! tais-toi!» Et ils commencèrent à s'incriminer sur la bataille
des îles Ægates.
Hannon l'accusait de n'être pas venu à sa rencontre.
«--Mais c'eût été dégarnir Éryx. Il fallait prendre le large; qui
t'empêchait?... Ah! j'oubliais! tous les éléphants ont peur de la mer!»
Les gens d'Hamilcar trouvèrent la plaisanterie si bonne qu'ils
poussèrent de grands rires. La voûte en retentissait, comme si l'on eût
frappé des tympanons.
Hannon dénonça l'indignité d'un tel outrage, cette maladie lui étant
survenue par un refroidissement au siège d'Hécatompyle; et des pleurs
coulaient sur sa face comme une pluie d'hiver sur une muraille en
ruine.
Hamilcar reprit:
«--Si vous m'aviez aimé autant que celui-là, il y aurait maintenant une
grande joie dans Carthage! Combien de fois n'ai-je pas crié vers vous!
et toujours vous me refusiez de l'argent!
«--Nous en avions besoin», dirent les chefs des Syssites.
«--Et quand mes affaires étaient désespérées,--nous avons bu l'urine de
mulet et mangé les courroies de nos sandales,--quand j'aurais voulu que
les brins d'herbe fussent des soldats, et faire des bataillons avec la
pourriture de nos morts, vous rappelez chez vous ce qui me restait de
vaisseaux!
«--Nous ne pouvions pas tout risquer», répondit Baal-Baal, possesseur
de mines d'or dans la Gétulie darytienne.
«--Que faisiez-vous cependant, ici, à Carthage, dans vos maisons,
derrière vos murs? Il y a des Gaulois sur l'Éridan qu'il fallait
pousser, des Chananéens à Cyrène qui seraient venus, et tandis que les
Romains envoient à Ptolémée des ambassadeurs...
«--Il nous vante les Romains, à présent!» Quelqu'un lui cria: «Combien
t'ont-ils payé pour les défendre?
«--Demande-le aux plaines du Brutium, aux ruines de Locre, de Métaponte
et d'Héraclée! J'ai brûlé tous leurs arbres, j'ai pillé tous leurs
temples, et jusqu'à la mort des petits-fils de leurs petits-fils...
«--Eh! tu déclames comme un rhéteur!--fit Kapouras, un marchand très
illustre.--Que veux-tu donc?
«--Je dis qu'il faut être plus ingénieux ou plus terrible! Si l'Afrique
entière rejette votre joug, c'est que vous ne savez pas, maîtres
débiles, l'attacher à ses épaules! Agathoclès, Régulus, Cœpio, tous
les hommes hardis n'ont qu'à débarquer pour la prendre; et quand les
Libyens qui sont à l'Orient s'entendront avec les Numides qui sont
à l'Occident, et que les Nomades viendront du sud et les Romains du
nord...--Un cri d'horreur s'éleva.--Oh! vous frapperez vos poitrines,
vous vous roulerez dans la poussière et vous déchirerez vos manteaux!
N'importe! il faudra s'en aller tourner la meule dans Suburre et faire
la vendange sur les collines du Latium.»
Ils se battaient la cuisse droite pour marquer leur scandale, et les
manches de leurs robes se levaient comme de grandes ailes d'oiseaux
effarouchés. Hamilcar, emporté par un esprit, continuait, debout sur la
plus haute marche de l'autel, frémissant, terrible; il levait les bras,
et les rayons du candélabre qui brûlait derrière lui passaient entre
les doigts comme des javelots d'or.
«--Vous perdrez vos navires, vos campagnes, vos chariots, vos lits
suspendus, et vos esclaves qui vous frottent les pieds! Les chacals
se coucheront dans vos palais, la charrue retournera vos tombeaux. Il
n'y aura plus que le cri des aigles et l'amoncellement des ruines. Tu
tomberas, Carthage!»
Les quatre pontifes étendirent leurs mains pour écarter l'anathème.
Tous s'étaient levés. Mais le suffète de la mer, magistrat sacerdotal
sous la protection du Soleil, était inviolable tant que l'assemblée
des riches ne l'avait pas jugé. Une épouvante s'attachait à l'autel.
Ils reculèrent.
Hamilcar ne parlait plus. L'œil fixe et la face aussi pâle que les
perles de sa tiare, il haletait, presque effrayé par lui-même, et
l'esprit perdu dans des visions funèbres. De la hauteur où il était,
tous les flambeaux sur les tiges de bronze lui semblaient une vaste
couronne de feux, posée à ras des dalles; des fumées noires, s'en
échappant, montaient dans les ténèbres de la voûte; le silence pendant
quelques minutes fut tellement profond qu'on entendait au loin le bruit
de la mer.
Puis les anciens se mirent à s'interroger. Leurs intérêts, leur
existence se trouvaient attaqués par les Barbares. Mais on ne pouvait
les vaincre sans le secours du suffète; cette considération, malgré
leur orgueil, leur fit oublier toutes les autres. On prit à part ses
amis. Il y eut des réconciliations intéressées, des sous-entendus et
des promesses. Hamilcar ne voulait plus se mêler d'aucun gouvernement.
Tous le conjurèrent. Ils le suppliaient; et comme le mot de trahison
revenait dans leurs discours, il s'emporta. Le seul traître, c'était le
Grand-Conseil, car l'engagement des soldats expirant avec la guerre,
ils devenaient libres dès que la guerre était finie; il exalta même
leur bravoure et tous les avantages qu'on en pourrait tirer en les
intéressant à la République par des donations, des privilèges.
Alors Magdassan, un ancien gouverneur de provinces, dit en roulant ses
yeux jaunes:
«--Vraiment, Barca, à force de voyager, tu es devenu un Grec ou un
Latin, je ne sais quoi! Que parles-tu de récompenses pour ces hommes?
Périssent dix mille Barbares plutôt qu'un seul d'entre nous!»
Les anciens approuvaient de la tête en murmurant: «-Oui, faut-il tant
se gêner? on en trouve toujours!»
«--Et l'on s'en débarrasse commodément, n'est-ce pas? On les abandonne,
ainsi que vous avez fait en Sardaigne. On avertit l'ennemi du chemin
qu'ils doivent prendre, comme pour ces Gaulois dans la Sicile, ou bien
on les débarque au milieu de la mer. En revenant, j'ai vu le rocher
tout blanc de leurs os!»
«--Quel malheur!» fit impudemment Kapouras.
«--Est-ce qu'ils n'ont pas cent fois tourné à l'ennemi?» exclamaient
les autres.
Hamilcar s'écria:
«--Pourquoi donc, malgré vos lois, les avez-vous rappelés à Carthage?
Et quand ils sont dans votre ville, pauvres et nombreux au milieu de
toutes vos richesses, l'idée ne vous vient pas de les affaiblir par la
moindre division! Ensuite vous les congédiez avec leurs femmes et avec
leurs enfants, tous, sans garder un seul otage! Comptiez-vous qu'ils
s'assassineraient pour vous épargner la douleur de tenir vos serments?
Vous les haïssez, parce qu'ils sont forts! Vous me haïssez encore
plus, moi, leur maître! Oh! je l'ai senti, tout à l'heure, quand vous
me baisiez les mains, et que vous vous reteniez tous pour ne pas les
mordre!»
Si les lions qui dormaient dans la cour fussent entrés en hurlant, la
clameur n'eût pas été plus épouvantable. Mais le pontife d'Eschmoûn se
leva, et les deux genoux l'un contre l'autre, les coudes au corps, tout
droit et les mains à demi ouvertes, il dit:
«--Barca, Carthage a besoin que tu prennes contre les Mercenaires le
commandement général des forces puniques.
«--Je refuse!» répondit Hamilcar.
«--Nous te donnerons pleine autorité», crièrent les chefs des Syssites.
«--Non!
«--Sans aucun contrôle, sans partage, tout l'argent que tu voudras,
tous les captifs, tout le butin, cinquante zerets de terre par cadavre
d'ennemi.
«--Non! non! parce qu'il est impossible de vaincre avec vous!
«--Il en a peur?
«--Parce que vous êtes lâches, avares, ingrats, pusillanimes et fous!
«--Il les ménage!
«--Pour se mettre à leur tête», dit quelqu'un.
«--Et revenir sur nous», dit un autre; et du fond de la salle, Hannon
hurla:
«--Il veut se faire roi!»
Alors ils bondirent, en renversant les sièges et les flambeaux; leur
foule s'élança vers l'autel; ils brandissaient des poignards. Mais,
fouillant sous ses manches, Hamilcar tira deux larges coutelas;--et à
demi courbé, le pied gauche en avant, les yeux flamboyants, les dents
serrées, il les défiait, immobile sous le candélabre d'or.
Ainsi, par précaution, ils avaient apporté des armes; c'était un crime;
ils se regardèrent les uns les autres, effrayés. Comme tous étaient
coupables, chacun bien vite se rassura; et peu à peu, tournant le dos
au suffète, ils redescendirent, enragés d'humiliation; pour la seconde
fois, ils reculaient devant lui. Pendant quelque temps, ils restèrent
debout. Plusieurs qui s'étaient blessé les doigts les portaient à leur
bouche ou les roulaient doucement dans le bas de leur manteau, et ils
allaient s'en aller quand Hamilcar entendit ces paroles:
«--Eh! c'est une délicatesse pour ne pas affliger sa fille!»
Une voix plus haute s'éleva:
«--Sans doute, puisqu'elle prend ses amants parmi les Mercenaires!»
D'abord il chancela, puis ses yeux cherchèrent rapidement Schahabarim.
Seul, le prêtre de Tanit était resté à sa place; et Hamilcar n'aperçut
de loin que son haut bonnet. Tous lui ricanaient à la face. A mesure
qu'augmentait son angoisse, leur joie redoublait, et, au milieu des
huées, ceux qui étaient par derrière criaient:
«--On l'a vu sortir de sa chambre!
«--Un matin du mois de Tammouz!
«--C'est le voleur du zaïmph!
«--Un homme très beau!
«--Plus grand que toi!»
Il arracha sa tiare, insigne de sa dignité,--sa tiare à huit rangs
mystiques dont le milieu portait une coquille d'émeraude,--et à deux
mains, de toutes ses forces, il la lança par terre; les cercles d'or
en se brisant rebondirent, et les perles sonnèrent sur les dalles.
Ils virent alors sur la blancheur de son front une longue cicatrice;
elle s'agitait comme un serpent entre ses sourcils; tous ses membres
tremblaient. Il monta un des escaliers latéraux qui conduisaient sur
l'autel,--et il marchait dessus! C'était se vouer au Dieu, s'offrir
en holocauste. Le mouvement de son manteau agitait les lueurs du
candélabre plus bas que ses sandales, et la poudre fine, soulevée par
ses pas, l'entourait comme un nuage jusqu'au ventre. Il s'arrêta entre
les jambes du colosse d'airain. Il prit dans ses mains deux poignées de
cette poussière dont la vue seule faisait frissonner d'horreur tous les
Carthaginois, et il dit:
«--Par les cent flambeaux de vos intelligences! par les huit feux des
Kabyres! par les étoiles, les météores et les volcans! par tout ce qui
brûle! par la soif du Désert et la salure de l'Océan! par la caverne
d'Hadrumète et l'empire des âmes! par l'extermination! par la cendre
de vos fils, et la cendre des frères de vos aïeux, avec qui maintenant
je confonds la mienne! vous, les cent du Conseil de Carthage, vous
avez menti en accusant ma fille! Et moi, Hamilcar Barca, suffète de la
mer, chef des riches et dominateur du peuple, devant Moloch à tête de
taureau, je jure--On s'attendait à quelque chose d'épouvantable; il
reprit d'une voix plus haute et plus calme--: Que même je ne lui en
parlerai pas!»
Les serviteurs sacrés, portant des peignes d'or, entrèrent,--les uns
avec des éponges de pourpre, les autres avec des branches de palmier.
Ils relevèrent le rideau d'hyacinthe étendu devant la porte; et par
l'ouverture de cet angle, on aperçut au fond des autres salles le grand
ciel rose qui semblait continuer la voûte, en s'appuyant à l'horizon
sur la mer toute bleue. Le soleil, sortant des flots, montait. Il
frappa tout à coup contre la poitrine du colosse d'airain, divisé en
sept compartiments que fermaient des grilles. Sa gueule aux dents
rouges s'ouvrait dans un horrible bâillement; ses naseaux énormes se
dilataient, le grand jour l'animait, lui donnait un air terrible et
impatient, comme s'il avait voulu bondir au dehors pour se mêler avec
l'astre, le Dieu, et parcourir ensemble les immensités.
Les flambeaux répandus par terre brûlaient encore, en s'allongeant çà
et là sur les pavés de nacre comme des taches de sang. Les anciens
chancelaient épuisés; ils aspiraient à pleins poumons la fraîcheur de
l'air; la sueur coulait sur leurs faces livides; à force d'avoir crié,
ils ne s'entendaient plus. Mais leur colère contre le suffète n'était
point calmée; en manière d'adieux ils lui jetaient des menaces, et
Hamilcar leur répondait:
«--A la nuit prochaine, Barca, dans le temple d'Eschmoûn!
«--J'y serai!
«--Nous te ferons condamner par les riches!
«--Et moi par le peuple!
«--Prends garde de finir sur la croix!
«--Et vous, déchirés dans les rues!»
Dès qu'ils furent sur le seuil de la cour, ils reprirent un calme
maintien.
Leurs coureurs et leurs cochers les attendaient à la porte. La plupart
s'en allèrent sur des mules blanches. Le suffète sauta dans son char,
prit les rênes; les deux bêtes, courbant leur encolure et frappant en
cadence les cailloux qui rebondissaient, montèrent au grand galop toute
la voie des Mappales, et le vautour d'argent, à la pointe du timon,
semblait voler tant le char passait vite.
La route traversait un champ, planté de longues dalles, aiguës par le
sommet, telles que des pyramides, et qui portaient, entaillées à leur
milieu, une main ouverte comme si le mort couché dessous l'eût tendue
vers le ciel pour réclamer quelque chose. Ensuite, étaient disséminées
des cabanes en terre, en branchages, en claies de joncs, toutes de
forme conique. De petits murs en cailloux, des rigoles d'eau vive, des
cordes de sparterie, des haies de nopals séparaient irrégulièrement
ces habitations, qui se tassaient de plus en plus, en s'élevant vers
les jardins du suffète. Mais Hamilcar tendait ses yeux sur une grande
tour dont les trois étages faisaient trois monstrueux cylindres, le
premier bâti en pierres, le second en briques, et le troisième, tout en
cèdres,--supportant une coupole de cuivre sur vingt-quatre colonnes de
genévrier, d'où retombaient, en manière de guirlande, des chaînettes
d'airain entrelacées. Ce haut édifice dominait les bâtiments qui
s'étendaient à droite, les entrepôts, la maison de commerce, tandis
que le palais des femmes se dressait au fond des cyprès,--alignés comme
deux murailles de bronze.
Quand le char retentissant fut entré par la porte étroite, il s'arrêta
sous un large hangar, où des chevaux, retenus à des entraves,
mangeaient des tas d'herbes coupées.
Tous les serviteurs accoururent. Ils faisaient une multitude, ceux qui
travaillaient dans les campagnes, par terreur des soldats, ayant été
ramenés à Carthage. Les laboureurs, vêtus de peaux de bêtes, traînaient
des chaînes rivées à leurs chevilles; les ouvriers des manufactures de
pourpre avaient les bras rouges comme des bourreaux; les marins, des
bonnets verts; les pêcheurs, des colliers de corail; les chasseurs, un
filet sur l'épaule; et les gens de Mégara, des tuniques blanches ou
noires, des caleçons de cuir, des calottes de paille, de feutre ou de
toile, selon leur service ou leurs industries différentes.
Par derrière se pressait une populace en haillons. Ils vivaient,
ceux-là, sans aucun emploi, loin des appartements, dormaient la nuit
dans les jardins, dévoraient les restes des cuisines,--moisissure
humaine qui végétait à l'ombre du palais. Hamilcar les tolérait, par
prévoyance encore plus que par dédain. Tous, en témoignage de joie,
s'étaient mis une fleur à l'oreille, et beaucoup d'entre eux ne
l'avaient jamais vu.
Mais des hommes, coiffés comme des sphinx et munis de grands bâtons,
s'élancèrent dans la foule, en frappant de droite et de gauche. C'était
pour repousser les esclaves curieux de voir le maître, afin qu'il ne
fût pas assailli sous leur nombre et incommodé par leur odeur.
Alors, tous se jetèrent à plat ventre en criant:
«--Œil de Baal, que ta maison fleurisse!» Et entre ces hommes, ainsi
couchés par terre dans l'avenue des cyprès, l'intendant des intendants,
Abdalonim, coiffé d'une mitre blanche, s'avança vers Hamilcar, un
encensoir à la main.
Salammbô descendait l'escalier des galères. Toutes ses femmes venaient
derrière elle; et, à chacun de ses pas, elles descendaient aussi.
Les têtes des négresses marquaient de gros points noirs la ligne
des bandeaux à plaques d'or qui serraient le front des Romaines.
D'autres avaient dans les cheveux des flèches d'argent, des papillons
d'émeraudes, ou de longues aiguilles étalées en soleil. Sur la
confusion de ces vêtements blancs, jaunes et bleus, les anneaux, les
agrafes, les colliers, les franges, les bracelets resplendissaient; un
murmure d'étoffes légères s'élevait; on entendait le claquement des
sandales avec le bruit sourd des pieds nus posant sur le bois:--et, çà
et là, un grand eunuque, qui les dépassait des épaules, souriait, la
face en l'air. Quand l'acclamation des hommes se fut apaisée, en se
cachant le visage avec leurs manches, elles poussèrent ensemble un cri
bizarre, pareil au hurlement d'une louve; et il était si furieux et si
strident qu'il semblait faire, du haut en bas, vibrer comme une lyre le
grand escalier d'ébène tout couvert de femmes.
Le vent soulevait leurs voiles; les minces tiges des papyrus se
balançaient doucement. On était au mois de Schebar, en plein hiver. Les
grenadiers en fleur se bombaient sur l'azur du ciel, et à travers les
branches, la mer apparaissait, avec une île au loin, à demi perdue dans
la brume.
Hamilcar s'arrêta, en apercevant Salammbô. Elle lui était survenue
après la mort de plusieurs enfants mâles. D'ailleurs, la naissance des
filles passait pour une calamité dans les religions du Soleil. Les
Dieux, plus tard, lui avaient envoyé un fils; mais il gardait quelque
chose de son espoir trahi et comme l'ébranlement de la malédiction,
qu'il avait prononcée contre elle. Salammbô, cependant, continuait à
marcher.
Des perles de couleurs variées descendaient en longues grappes de
ses oreilles sur ses épaules et jusqu'aux coudes. Sa chevelure était
crêpée, de façon à simuler un nuage. Elle portait, autour du cou, de
petites plaques d'or quadrangulaires représentant une femme entre deux
lions cabrés; et son costume reproduisait en entier l'accoutrement de
la Déesse. Sa robe d'hyacinthe, à manches larges, lui serrait la taille
en s'évasant par le bas. Le vermillon de ses lèvres faisait paraître
ses dents plus blanches, et l'antimoine de ses paupières ses yeux plus
longs. Ses sandales, coupées dans un plumage d'oiseau, avaient des
talons très hauts, et elle était pâle extraordinairement, à cause du
froid sans doute.
Enfin elle arriva près d'Hamilcar, et, sans le regarder, sans lever la
tête, elle lui dit:
«--Salut, Œil de Baalim, gloire éternelle! triomphe! loisir!
satisfaction! richesse! Voilà longtemps que mon cœur était triste, et
la maison languissait. Mais le maître qui revient est comme Tammouz
ressuscité; et sous ton regard, ô père, une joie, une existence
nouvelle va partout s'épanouir!»
Et prenant des mains de Taanach un petit vase oblong où fumait un
mélange de farine, de beurre, de cardamome et de vin:--«Bois à pleine
gorge,--dit-elle,--la boisson du retour préparée par ta servante.»
Il répliqua:--«Bénédiction sur toi!» et il saisit machinalement le vase
d'or qu'elle lui tendait.
Cependant il l'examinait avec une attention si âpre que Salammbô
troublée balbutia:
«--On t'a dit, ô maître!...
«--Oui! je sais!» fit Hamilcar à voix basse.
Était-ce un aveu? ou parlait-elle des Barbares? Et il ajouta quelques
mots vagues sur les embarras publics qu'il espérait à lui seul dissiper.
«--O père! exclama Salammbô, tu n'effaceras pas ce qui est irréparable!»
Il se recula, et Salammbô s'étonnait de son ébahissement; car elle ne
songeait point à Carthage, mais au sacrilège dont elle se trouvait
complice. Cet homme, qui faisait trembler les légions et qu'elle
connaissait à peine, l'effrayait comme un dieu; il avait deviné, il
savait tout, quelque chose de terrible allait venir. Elle s'écria:
«Grâce!»
Hamilcar baissa la tête lentement.
Bien qu'elle voulût s'accuser, elle n'osait ouvrir les lèvres;
cependant elle étouffait du besoin de se plaindre et d'être consolée.
Hamilcar combattait l'envie de rompre son serment. Il le tenait par
orgueil, ou par crainte d'en finir avec son incertitude; et il la
regardait en face, de toutes ses forces, pour saisir ce qu'elle cachait
au fond de son cœur.
Peu à peu, en haletant, Salammbô s'enfonçait la tête dans les épaules,
écrasée par ce regard trop lourd. Il était sûr maintenant qu'elle
avait failli dans l'étreinte d'un Barbare; il frémissait, il leva
ses deux poings. Elle poussa un cri et tomba entre ses femmes, qui
s'empressèrent autour d'elle.
Hamilcar tourna les talons. Tous les intendants le suivirent.
On ouvrit la porte des entrepôts,--et il entra dans une vaste salle
ronde où aboutissaient, comme les rayons d'une roue à son moyeu,
de longs couloirs qui conduisaient vers d'autres salles. Un disque
de pierre s'élevait au centre avec des balustres pour soutenir des
coussins accumulés sur des tapis.
Le suffète se promena d'abord à grands pas rapides; il respirait
bruyamment, il frappait la terre du talon, il se passait la main sur
le front comme un homme harcelé par les mouches. Mais il secoua la
tête, et en apercevant l'accumulation de ses richesses, il se calma; sa
pensée, qu'attiraient les perspectives des couloirs, se répandait dans
les autres salles pleines de trésors plus rares. Des plaques de bronze,
des lingots d'argent et des barres de fer alternaient avec les saumons
d'étain apportés des cassitérides par la mer ténébreuse; les gommes
du pays des noirs débordaient de leurs sacs en écorce de palmier; et
la poudre d'or, tassée dans des outres, fuyait insensiblement par
les coutures trop vieilles. De minces filaments, tirés des plantes
marines, pendaient entre les lins d'Égypte, de Grèce, de Taprobane et
de Judée; des madrépores, tels que de larges buissons, se hérissaient
au pied des murs; et une odeur indéfinissable flottait, exhalaison des
parfums, des cuirs, des épices et des plumes d'autruche liées en gros
bouquets tout au haut de la voûte. Devant chaque couloir, des dents
d'éléphants posées debout, en se réunissant par les pointes, formaient
arc au-dessus de la porte.
Enfin, il monta sur le disque de pierre. Tous les intendants se
tenaient les bras croisés, la tête basse, tandis qu'Abdalonim levait
d'un air orgueilleux sa mitre pointue.
Hamilcar interrogea le chef des navires. C'était un vieux pilote aux
paupières éraillées par le vent, et des flocons blancs descendaient
jusqu'à ses hanches, comme si l'écume des tempêtes lui était restée sur
la barbe.
Il répondit qu'il avait envoyé une flotte par Gadès et Thymiamata,
pour tacher d'atteindre Eziongaber, en doublant la Corne du sud et le
promontoire des Aromates.
D'autres avaient continué dans l'Ouest, durant quatre lunes, sans
rencontrer de rivages; mais la proue des navires s'embarrassait
dans les herbes, l'horizon retentissait continuellement du bruit
des cataractes, des brouillards couleur de sang obscurcissaient le
soleil, une brise toute chargée de parfums endormait les équipages;
et à présent ils ne pouvaient rien dire, tant leur mémoire était
troublée. Cependant on avait remonté les fleuves des Scythes, pénétré
en Colchide, chez les Jugriens, chez les Estiens, ravi dans l'Archipel
quinze cents vierges et coulé bas tous les vaisseaux étrangers
naviguant au delà du cap Œstrymon, pour que le secret des routes ne
fût pas connu. Le roi Ptolémée retenait l'encens de Schesbar; Syracuse,
Elathia, la Corse et les îles n'avaient rien fourni, et le vieux pilote
baissa la voix pour annoncer qu'une trirème était prise à Rusicada par
les Numides,--«car ils sont avec eux, maître».
Hamilcar fronça les sourcils; puis il fit signe de parler au chef des
voyages, enveloppé d'une robe brune sans ceinture, et la tête prise
dans une longue écharpe d'étoffe blanche qui, passant au bord de sa
bouche, lui retombait par derrière sur l'épaule.
Les caravanes étaient parties régulièrement à l'équinoxe d'hiver.
Mais, de quinze cents hommes se dirigeant sur l'extrême Éthiopie avec
d'excellents chameaux, des outres neuves et des provisions de toiles
peintes, un seul avait reparu à Carthage,--les autres étant morts de
fatigue ou devenus fous par la terreur du Désert;--et il disait avoir
vu, bien au delà du Harousch-Noir, après les Atarantes et le pays des
grands singes, d'immenses royaumes où les moindres ustensiles sont
tous en or, un fleuve couleur de lait, large comme une mer, des forêts
d'arbres bleus, des collines d'aromates, des monstres à figure humaine
végétant sur les rochers et dont les prunelles, pour vous regarder,
s'épanouissent comme des fleurs; puis, derrière des lacs tout couverts
de dragons, des montagnes de cristal qui supportent le soleil. D'autres
étaient revenus de l'Inde avec des paons, du poivre et des tissus
nouveaux. Quant à ceux qui vont acheter des calcédoines par le chemin
des Syrtes et le temple d'Ammon, sans doute ils avaient péri dans les
sables. Les caravanes de la Gétulie et de Phazzana avaient fourni leurs
provenances habituelles; mais il n'osait à présent, lui, le chef des
voyages, en équiper aucune.
Hamilcar comprit; les Mercenaires occupaient la campagne. Avec un
sourd gémissement, il s'appuya sur l'autre coude; et le chef des
métairies avait si peur de parler, qu'il tremblait horriblement malgré
ses épaules trapues et ses grosses prunelles rouges. Sa face camarde,
comme celle d'un dogue, était surmontée d'un réseau en fils d'écorces;
il portait un ceinturon en peau de léopard avec tous les poils et où
reluisaient deux formidables coutelas.
Dès qu'Hamilcar se détourna, il se mit, en criant, à invoquer les
Baals. Ce n'était pas sa faute! il n'y pouvait rien! Il avait observé
les températures, les terrains, les étoiles, fait les plantations au
solstice d'hiver, les élagages au décours de la lune, inspecté les
esclaves, ménagé leurs habits.
Hamilcar s'irritait de cette loquacité. Il claqua de la langue, et
l'homme au coutelas d'une voix rapide:
«--Ah! maître! ils ont tout pillé! tout saccagé! tout détruit! Trois
mille pieds d'arbres sont coupés à Maschala, et à Ubada les greniers
défoncés, les citernes comblées! A Tedès, ils ont emporté quinze cents
gomors de farine; à Marazzana, tué les pasteurs, mangé les troupeaux,
brûlé ta maison, ta belle maison à poutres de cèdre, où tu venais
l'été! Les esclaves de Tuburbo, qui sciaient de l'orge, se sont enfuis
vers les montagnes; et les ânes, les bardeaux, les mulets, les bœufs
de Taormine, et les chevaux orynges, plus un seul! tous emmenés! C'est
une malédiction! je n'y survivrai pas!» Il reprenait en pleurant:
«Ah! si tu savais comme les celliers étaient pleins et les charrues
reluisantes! Ah! les beaux béliers! ah! les beaux taureaux!...»
La colère d'Hamilcar l'étouffait. Elle éclata:
«--Tais-toi! Suis-je donc un pauvre? Pas de mensonges! dites vrai! Je
veux savoir tout ce que j'ai perdu, jusqu'au dernier sicle, jusqu'au
dernier cab! Abdalonim, apporte-moi les comptes des vaisseaux, ceux
des caravanes, ceux des métairies, ceux de la maison! Et si votre
conscience est trouble, malheur sur vos têtes!--Sortez!»
Les intendants, marchant à reculons et les poings jusqu'à terre,
sortirent.
Abdalonim alla prendre au milieu d'un casier, dans la muraille, des
cordes à nœuds, des bandes de toile ou de papyrus, des omoplates de
mouton chargées d'écritures fines. Il les déposa aux pieds d'Hamilcar,
lui mit entre les mains un cadre de bois garni de trois fils intérieurs
où étaient passées des boules d'or, d'argent et de corne, et il
commença:
«--Cent quatre-vingt-douze maisons dans les Mappales, louées aux
Carthaginois nouveaux à raison d'un béka par lune.
«--Non! c'est trop! ménage les pauvres! et tu écriras les noms de ceux
qui te paraîtront les plus hardis, en tâchant de savoir s'ils sont
attachés à la République! Après?»
Abdalonim hésitait, surpris de cette générosité.
Hamilcar lui arracha des mains les bandes de toile.
«--Qu'est-ce donc? trois palais autour de Khamon à douze kesitah par
mois! Mets-en vingt! Je ne veux pas que les riches me dévorent.»
L'intendant des intendants, après un long salut, reprit:
«--Prêté à Tigillas, jusqu'à la fin de la saison, deux kikar au denier
trois, intérêt maritime; à Bar-Malkarth, quinze cents sicles sur le
gage de trente esclaves. Mais douze sont morts dans les marais salins.
«--C'est qu'ils n'étaient pas robustes, dit en riant le suffète.
N'importe! s'il a besoin d'argent, satisfais-le! Il faut toujours
prêter, et à des intérêts divers, selon la richesse des personnes.»
Alors le serviteur s'empressa de lire tout ce qu'avaient rapporté
les mines de fer d'Annaba, les pêcheries de corail, les fabriques de
pourpre, la ferme de l'impôt sur les Grecs domiciliés, l'exportation
de l'argent en Arabie où il valait dix fois l'or, les prises
des vaisseaux, déduction faite du dixième pour le temple de la
Déesse.--«Chaque fois j'ai déclaré un quart de moins, maître!»
Hamilcar comptait avec les billes; elles sonnaient sous ses doigts.
«--Assez! Qu'as-tu payé?
«--A Stratoniclès de Corinthe et à trois marchands d'Alexandrie,
sur les lettres que voilà (elles sont rentrées), dix mille drachmes
athéniennes et douze talents d'or syriens. La nourriture des équipages
s'élevant à vingt mines par mois pour une trirème...
«--Je le sais! combien de perdues?
«--En voici le compte sur ces lames de plomb, dit l'intendant. Quant
aux navires nolisés en commun, comme il a fallu souvent jeter les
cargaisons à la mer, on a réparti les pertes inégales par têtes
d'associés. Pour des cordages empruntés aux arsenaux et qu'il a été
impossible de leur rendre, les Syssites ont exigé huit cents késitah,
avant l'expédition d'Utique.
«--Encore eux!» fit Hamilcar en baissant la tête; et il resta quelque
temps comme écrasé par le poids de toutes les haines qu'il sentait sur
lui: «--Mais je ne vois pas les dépenses de Mégara?»
Abdalonim en pâlissant alla prendre, dans un autre casier, des
planchettes de sycomore, enfilées par paquets à des cordes de cuir.
Hamilcar l'écoutait, curieux des détails domestiques, et s'apaisant à
la monotonie de cette voix qui énumérait des chiffres; Abdalonim se
ralentissait. Tout à coup, il laissa tomber par terre les feuilles
de bois et il se jeta lui-même à plat ventre, les bras étendus, dans
la position des condamnés. Hamilcar, sans s'émouvoir, ramassa les
tablettes; et ses lèvres s'écartèrent et ses yeux s'agrandirent,
lorsqu'il aperçut, à la dépense d'un seul jour, une exorbitante
consommation de viandes, de poissons, d'oiseaux, de vins et d'aromates,
avec des vases brisés, des esclaves morts, des tapis perdus.
Abdalonim, toujours prosterné, lui apprit le festin des Barbares. Il
n'avait pu se soustraire à l'ordre des anciens.--Salammbô, d'ailleurs,
voulait que l'on prodiguât de l'argent pour mieux recevoir les soldats.
Au nom de sa fille, Hamilcar se leva d'un bond. Puis, en serrant les
lèvres, il s'accroupit sur les coussins; il en déchirait les franges
avec ses ongles, haletant, les prunelles fixes.
«--Lève-toi!» dit-il; et il descendit.
Abdalonim le suivait; ses genoux tremblaient. Mais, saisissant une
barre de fer, il se mit comme un furieux à desceller les dalles. Un
disque de bois sauta, et bientôt parurent sur la longueur du couloir
plusieurs de ces larges couvercles qui bouchaient les fosses où l'on
conservait le grain.
«--Tu le vois, Œil de Baal,--dit le serviteur en tremblant,--ils n'ont
pas encore tout pris! et elles sont profondes, chacune, de cinquante
coudées et combles jusqu'au bord! Pendant ton voyage, j'en ai fait
creuser dans les arsenaux, dans les jardins, partout! Ta maison est
pleine de blé, comme ton cœur de sagesse!»
Un sourire passa sur le visage d'Hamilcar:
«--C'est bien, Abdalonim!» Puis se penchant à son oreille: «Tu en feras
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