Elle dormait la joue dans une main et l'autre bras déplié. Les anneaux de sa chevelure se répandaient autour d'elle si abondamment qu'elle paraissait couchée sur des plumes noires, et sa large tunique blanche se courbait en molles draperies, jusqu'à ses pieds, suivant les inflexions de sa taille. On apercevait un peu ses yeux sous ses paupières entre-closes. Les courtines, perpendiculairement tendues, l'enveloppaient d'une atmosphère bleuâtre, et le mouvement de sa respiration, en se communiquant aux cordes, semblait la balancer dans l'air. Un long moustique bourdonnait. Mâtho, immobile, tenait au bout de son bras la galère d'argent; la moustiquaire s'enflamma d'un seul coup, disparut, et Salammbô se réveilla. Le feu s'était de soi-même éteint. Elle ne parlait pas. La lampe faisait osciller sur les lambris de grandes moires lumineuses. «--Qu'est-ce donc?» dit-elle. Il répondit: «--C'est le voile de la Déesse! «--Le voile de la Déesse!» s'écria Salammbô; et, appuyée sur les deux poings, elle se penchait en dehors toute frémissante. Il reprit: «--J'ai été le chercher pour toi dans les profondeurs du sanctuaire! Regarde!» Le zaïmph étincelait tout couvert de rayons. «--T'en souviens-tu?--disait Mâtho.--La nuit, tu apparaissais dans mes songes; mais je ne devinais pas l'ordre muet de tes yeux!» Elle avança un pied sur l'escabeau d'ébène. «Si j'avais compris, je serais accouru; j'aurais abandonné l'armée; je ne serais pas sorti de Carthage. Pour t'obéir, je descendrais par la caverne d'Hadrumète dans le royaume des Ombres!... Pardonne! c'étaient comme des montagnes qui pesaient sur mes jours; et pourtant quelque chose m'entraînait! Je tâchais de venir jusqu'à toi! Sans les Dieux, est-ce que jamais j'aurais osé!... Partons! il faut me suivre! ou, si tu ne veux pas, je vais rester. Que m'importe!... Noie mon âme dans le souffle de ton haleine! Que mes lèvres s'écrasent à baiser tes mains! «--Laisse-moi voir!--disait-elle.--Plus près! plus près!» L'aube se levait, et une couleur vineuse emplissait les feuilles de talc dans les murs. Salammbô s'appuyait en défaillant contre les coussins du lit. «--Je t'aime!» criait Mâtho. Elle balbutia:--«Donne-le!» Et ils se rapprochaient. Elle s'avançait toujours, vêtue de sa simarre blanche qui traînait, avec ses grands yeux attachés sur le voile. Mâtho la contemplait, ébloui par les splendeurs de sa tête, et tendant vers elle le zaïmph, il allait l'envelopper dans une étreinte. Elle écartait les bras. Tout à coup elle s'arrêta, et ils restèrent béants à se regarder. Sans comprendre ce qu'il sollicitait, une horreur la saisit. Ses sourcils minces remontèrent, ses lèvres s'ouvraient; elle tremblait. Enfin, elle frappa dans une des patères d'airain qui pendaient au coin du matelas rouge, en criant: «--Au secours! au secours! Arrière, sacrilège! infâme! maudit! A moi, Taanach, Kroûm, Ewa, Micipsa, Schaoûl!» Et la figure de Spendius effarée, apparaissant dans la muraille entre les buires d'argile, jeta ces mots: «--Fuis donc! ils accourent!» Un grand tumulte monta en ébranlant les escaliers, et un flot de monde, des femmes, des valets, des esclaves, s'élancèrent dans la chambre avec des épieux, des casse-tête, des coutelas, des poignards. Ils furent comme paralysés d'indignation en apercevant un homme; les servantes poussaient le hurlement des funérailles, et les eunuques pâlissaient sous leur peau noire. Mâtho se tenait derrière les balustres. Avec le zaïmph qui l'enveloppait, il semblait un dieu sidéral tout environné du firmament. Les esclaves s'allaient jeter sur lui. Elle les arrêta. «--N'y touchez pas! C'est le manteau de la Déesse!» Elle s'était reculée dans un angle; mais elle fit un pas vers lui, et allongeant son bras nu: «--Malédiction sur toi qui as dérobé Tanit! Haine, vengeance, massacre et douleur! Que Gurzil, dieu des batailles, te déchire! que Mastiman, dieu des morts, t'étouffe! et que l'autre,--celui qu'il ne faut pas nommer--te brûle!» Mâtho poussa un cri, comme à la blessure d'une épée. Elle répéta plusieurs fois:--«Va-t'en! va-t'en!» La foule des serviteurs s'écarta, et Mâtho, baissant la tête, passa lentement au milieu d'eux; à la porte il s'arrêta, car la frange du zaïmph s'était accrochée à une des étoiles d'or qui pavaient les dalles. Il le tira brusquement d'un coup d'épaule et descendit les escaliers. Spendius, bondissant de terrasse en terrasse et sautant par-dessus les haies, les rigoles, s'était échappé des jardins. Il arriva au pied du phare. Le mur en cet endroit se trouvait abandonné, tant la falaise était inaccessible. Il s'avança jusqu'au bord, se coucha sur le dos, et, les pieds en avant, se laissa glisser tout le long jusqu'en bas; puis il atteignit à la nage le cap des Tombeaux, fit un grand détour par la lagune salée, et le soir rentra au camp des Barbares. Le soleil s'était levé; et comme un lion qui s'éloigne, Mâtho descendait les chemins, en jetant autour de lui des yeux terribles. Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie du palais, et elle recommençait au loin, du côté de l'Acropole. Les uns disaient qu'on avait pris le trésor de la République dans le temple de Moloch; d'autres parlaient d'un prêtre assassiné. On s'imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville. Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui; on l'aperçut; une clameur s'éleva. Tous avaient compris; ce fut une consternation, puis une immense colère. Du fond des Mappales, des hauteurs de l'Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leurs palais, les vendeurs de leurs boutiques; les femmes abandonnaient leurs enfants; on saisit des épées, des haches, des bâtons; mais l'obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile? Sa vue seule était un crime; il était de la nature des Dieux et son contact faisait mourir. Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard; on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l'épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s'avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d'hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu'au sommet des muraille. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus; et les imprécations de Salammbô retentissaient en se multipliant. Tout à coup, une longue flèche siffla, puis une autre, et des pierres ronflaient; mais les coups, mal dirigés (car on avait peur d'atteindre le zaïmph), passaient au-dessus de sa tête. D'ailleurs se faisant du voile un bouclier, il le tendait à droite, à gauche, devant lui, par derrière; et ils n'imaginaient aucun expédient. Il marchait de plus en plus vite, s'engageant par les rues ouvertes. Elles étaient barrées avec des cordes, des chariots, des pièges; à chaque détour il revenait en arrière. Enfin il entra sur la place de Khamon, où les Baléares avaient péri; Mâtho s'arrêta, pâlissant comme quelqu'un qui va mourir. Il était bien perdu cette fois; la multitude battait des mains. Il courut jusqu'à la grande porte fermée. Elle était très haute, tout en cœur de chêne, avec des clous de fer et doublée d'airain. Mâtho se jeta contre. Le peuple trépignait de joie, voyant l'impuissance de sa fureur; alors il prit sa sandale, cracha dessus et en souffleta les panneaux immobiles. La ville entière hurla. On oubliait le voile maintenant, et ils allaient l'écraser. Mâtho promena sur la foule de grands yeux vagues. Ses tempes battaient à l'étourdir; il se sentit envahi par l'engourdissement des gens ivres. Tout à coup il aperçut la longue chaîne que l'on tirait pour manœuvrer la bascule de la porte. D'un bond il s'y cramponna, en roidissant ses bras, en s'arc-boutant des pieds; et, à la fin, les battants énormes s'entr'ouvrirent. Quand il fut dehors, il retira de son cou le grand zaïmph et l'éleva sur sa tête le plus haut possible. L'étoffe, soutenue par le vent de là mer, resplendissait au soleil avec ses couleurs, ses pierreries et la figure de ses dieux. Mâtho, le portant ainsi, traversa toute la plaine jusqu'aux tentes des soldats; et le peuple, sur les murs, regardait s'en aller la fortune de Carthage. VI HANNON «--J'aurais dû l'enlever!--disait-il le soir à Spendius.--Il fallait la saisir, l'arracher de sa maison! Personne n'eût osé rien contre moi!» Spendius ne l'écoutait pas. Étendu sur le dos, il se reposait avec délices, près d'une grande jarre pleine d'eau miellée, où de temps à autre il se plongeait la tête pour boire plus abondamment. Mâtho reprit: «--Que faire?... Comment rentrer dans Carthage? «--Je ne sais», lui dit Spendius. Cette impassibilité l'exaspérait; il s'écria: «--Eh! la faute vient de toi! Tu m'entraînes, puis tu m'abandonnes, lâche que tu es! Pourquoi donc t'obéirais-je? Te crois-tu mon maître? Ah! prostitueur, esclave, fils d'esclave!» Il grinçait des dents et levait sur Spendius sa large main. Le Grec ne répondit pas. Un lampadaire d'argile brûlait doucement contre le mât de la tente, où le zaïmph rayonnait dans la panoplie suspendue. Tout à coup, Mâtho chaussa ses cothurnes, boucla sa jaquette à lames d'airain, prit son casque. «--Où vas-tu?» demanda Spendius. «--J'y retourne! Laisse-moi! Je la ramènerai! Et s'ils se présentent, je les écrase comme des vipères! Je la ferai mourir, Spendius!» Il répéta: «Oui! je la tuerai! tu verras, je la tuerai!» Spendius, qui tendait l'oreille, arracha brusquement le zaïmph et le jeta dans un coin, en accumulant, par-dessus, des toisons. On entendit un murmure de voix, des torches brillèrent; et Narr'Havas entra, suivi d'une vingtaine d'hommes environ. Ils portaient des manteaux de laine blanche, de longs poignards, des colliers de cuir, des pendants d'oreilles en bois, des chaussures en peau d'hyène; et, restés sur le seuil, ils s'appuyaient contre leurs lances comme des pasteurs qui se reposent. Narr'Havas était le plus beau de tous; des courroies garnies de perles serraient ses bras minces; le cercle d'or attachant autour de sa tête son large vêtement retenait une plume d'autruche qui lui pendait derrière l'épaule; un continuel sourire découvrait ses dents; ses yeux semblaient aiguisés comme des flèches, et il y avait dans toute sa personne quelque chose d'attentif et de léger. Il déclara qu'il venait se joindre aux Mercenaires, car la République menaçait depuis longtemps son royaume. Donc il avait intérêt à secourir les Barbares, et il pouvait aussi leur être utile. «--Je vous fournirai des éléphants (mes forêts en sont pleines), du vin, de l'huile, de l'orge, des dattes, de la poix et du soufre pour les sièges, vingt mille fantassins et dix mille chevaux. Si je m'adresse à toi, Mâtho, c'est que la possession du zaïmph t'a rendu le premier de l'armée.» Il ajouta: «Nous sommes d'anciens amis, d'ailleurs.» Mâtho considérait Spendius, qui écoutait assis sur les peaux de mouton, tout en faisant avec la tête de petits signes d'assentiment. Narr'Havas parlait. Il attestait les Dieux, il maudissait Carthage. Dans ses imprécations, il brisa un javelot. Tous ses hommes à la fois poussèrent un grand hurlement, et Mâtho, emporté par cette colère, s'écria qu'il acceptait l'alliance. On amena un taureau blanc avec une brebis noire, symbole du jour et symbole de la nuit. On les égorgea au bord d'une fosse. Quand elle fut pleine de sang, ils y plongèrent leurs bras. Puis Narr'Havas étala sa main sur la poitrine de Mâtho, Mâtho la sienne sur la poitrine de Narr'Havas. Ils répétèrent ce stigmate sur la toile de leurs tentes. Ensuite ils passèrent la nuit à manger, et on brûla le reste des viandes avec la peau, les ossements, les cornes et les ongles. Une immense acclamation avait salué Mâtho lorsqu'il était revenu portant le voile de la Déesse; ceux mêmes qui n'étaient pas de religion chananéenne sentirent à leur vague enthousiasme qu'un Génie survenait. Quant à chercher à s'emparer du zaïmph, aucun n'y songea; la manière mystérieuse dont il l'avait acquis suffisait, dans l'esprit des Barbares, à en légitimer la possession. Ainsi pensaient les soldats de race africaine. Les autres, dont la haine était moins vieille, ne savaient que résoudre. S'ils avaient eu des navires, ils s'en seraient immédiatement allés. Spendius, Narr'Havas et Mâtho expédièrent des hommes à toutes les tribus du territoire punique. Carthage exténuait ces peuples. Elle en tirait des impôts exorbitants; les fers, la hache ou la croix punissaient les retards et jusqu'aux murmures. Il fallait cultiver ce qui convenait à la République, fournir ce qu'elle demandait; personne n'avait le droit de posséder une arme; quand les villages se révoltaient, on vendait les habitants; les gouverneurs étaient estimés comme des pressoirs, d'après la quantité qu'ils faisaient rendre. Puis, au delà des régions directement soumises à Carthage, s'étendaient les alliés ne payant qu'un médiocre tribut; derrière les alliés vagabondaient les nomades, qu'on pouvait lâcher sur eux. Par ce système, les récoltes étaient toujours abondantes, les haras savamment conduits, les plantations superbes. Le vieux Caton, un maître en fait de labours et d'esclaves, quatre-vingt-douze ans plus tard en fut ébahi, et le cri de mort qu'il répétait dans Rome n'était que l'exclamation d'une jalousie cupide. Durant la dernière guerre, les exactions avaient redoublé, si bien que les villes de la Libye, presque toutes, s'étaient livrées à Régulus. Pour les punir, on avait exigé d'elles mille talents, vingt mille bœufs, trois cents sacs de poudre d'or, des avances de grains considérables, et les chefs des tribus avaient été mis en croix ou jetés aux lions. Tunis surtout exécrait Carthage! Plus vieille que la métropole, elle ne lui pardonnait point sa grandeur; elle se tenait en face de ses murs, accroupie dans la fange, au bord de l'eau, comme une bête venimeuse qui la regardait. Les déportations, les massacres et les épidémies ne l'affaiblissaient pas. Elle avait soutenu Archagate, fils d'Agathoclès. Les mangeurs de choses immondes, tout de suite, y trouvèrent des armes. Les courriers n'étaient pas encore partis, que dans les provinces une joie universelle éclata. Sans rien attendre, on étrangla dans les bains les intendants des maisons et les fonctionnaires de la République; on retira des cavernes les vieilles armes que l'on cachait; avec le fer des charrues on forgea des épées; les enfants sur les portes aiguisaient des javelots, et les femmes donnèrent leurs colliers, leurs bagues, leurs pendants d'oreilles, tout ce qui pouvait servir à la destruction de Carthage. Chacun y voulait contribuer. Les paquets de lances s'amoncelaient dans les bourgs, comme des gerbes de maïs. On expédia des bestiaux et de l'argent. Mâtho paya vite aux Mercenaires l'arrérage de leur solde; et cette idée de Spendius le fit nommer général en chef, schalischim des Barbares. En même temps, les secours d'hommes affluaient. D'abord parurent les gens de race autochtone, puis les esclaves des campagnes. Des caravanes de Nègres furent saisies, on les arma, et des marchands qui venaient à Carthage, dans l'espoir d'un profit plus certain, se mêlèrent aux Barbares. Il arrivait incessamment des bandes nombreuses. Des hauteurs de l'Acropole on voyait l'armée qui grossissait. Sur la plate-forme de l'aqueduc les gardes de la Légion étaient postés en sentinelles; et près d'eux, de distance en distance, s'élevaient des cuves en airain où bouillonnaient des flots d'asphalte. En bas, dans la plaine, la grande foule s'agitait tumultueusement. Ils étaient incertains, éprouvant cet embarras que la rencontre des murailles inspire toujours aux Barbares. Utique et Hippo-Zaryte refusèrent leur alliance. Colonies phéniciennes comme Carthage, elles se gouvernaient elles-mêmes, et, dans les traités que concluait la République, faisaient chaque fois admettre des clauses pour les en distinguer. Cependant elles respectaient cette sœur plus forte, qui les protégeait, et elles ne croyaient point qu'un amas de Barbares fût capable de la vaincre; ils seraient au contraire exterminés. Elles désiraient rester neutres et vivre tranquilles. Mais leur position les rendait indispensables. Utique, au fond d'un golfe, était commode pour amener dans Carthage les secours du dehors. Si Utique seule était prise, Hippo-Zaryte, à six heures plus loin sur la côte, la remplacerait, et la métropole, ainsi ravitaillée, se trouverait inexpugnable. Spendius voulait qu'on entreprît le siège immédiatement. Narr'Havas s'y opposa; il fallait d'abord se porter sur la frontière. C'était l'opinion des vétérans, celle de Mâtho lui-même, et il fut décidé que Spendius irait attaquer Utique, Mâtho Hippo-Zaryte; le troisième corps d'armée, s'appuyant à Tunis, occuperait la plaine de Carthage; Autharite s'en chargea. Quant à Narr'Havas, il devait retourner dans son royaume pour y prendre des éléphants, et avec sa cavalerie battre les routes. Les femmes crièrent bien fort à cette décision; elles convoitaient les bijoux des dames puniques. Les Libyens aussi réclamèrent. On les avait appelés contre Carthage, et voilà qu'on s'en allait! Les soldats presque seuls partirent. Mâtho commandait ses compagnons avec les Ibériens, les Lusitaniens, les hommes de l'Occident et des îles, et tous ceux qui parlaient grec avaient demandé Spendius, à cause de son esprit. La stupéfaction fut grande quand on vit l'armée se mouvoir tout à coup; puis elle s'allongea sous la montagne de l'Ariane, par le chemin d'Utique, du côté de la mer. Un tronçon demeura devant Tunis, le reste disparut, et il reparut sur l'autre bord du golfe, à la lisière des bois, où il s'enfonça. Ils étaient quatre-vingt mille hommes, peut-être. Les deux cités tyriennes ne résisteraient pas; ils reviendraient sur Carthage. Déjà une armée considérable l'entamait, en occupant l'isthme par la base; et bientôt elle périrait affamée, car on ne pouvait vivre sans l'auxiliaire des provinces, les citoyens ne payant pas, comme à Rome, des contributions. Le génie politique manquait à Carthage. Son éternel souci du gain l'empêchait d'avoir cette prudence que donnent les ambitions plus hautes. Galère ancrée sur le sable libyque, elle s'y maintenait à force de travail. Les nations, comme des flots, mugissaient autour d'elle, et la moindre tempête ébranlait cette formidable machine. Le trésor se trouvait épuisé par la guerre romaine et par tout ce qu'on avait gaspillé, perdu, tandis qu'on marchandait les Barbares. Cependant il fallait des soldats, et pas un gouvernement ne se fiait à la République! Ptolémée naguère lui avait refusé deux mille talents. D'ailleurs, le rapt du voile les décourageait. Spendius l'avait bien prévu. Mais ce peuple, qui se sentait haï, étreignait sur son cœur son argent et ses dieux; et son patriotisme était entretenu par la constitution même de son gouvernement. D'abord, le pouvoir dépendait de tous sans qu'aucun fût assez fort pour l'accaparer. Les dettes particulières étaient considérées comme dettes publiques. Les hommes de race chananéenne avaient le monopole du commerce. En multipliant les bénéfices de la piraterie par ceux de l'usure, en exploitant rudement les terres, les esclaves et les pauvres, quelquefois on arrivait à la richesse. Seule, elle ouvrait toutes les magistratures; et bien que la puissance et l'argent se perpétuassent dans les mêmes familles, on tolérait l'oligarchie, parce qu'on avait l'espoir d'y atteindre. Les sociétés de commerçants, où l'on élaborait les lois, choisissaient les inspecteurs des finances, qui, au sortir de leur charge, nommaient les cent membres du Conseil des anciens, dépendant eux-mêmes de la Grande-Assemblée, réunion générale de tous les riches. Quant aux deux suffètes, à ces restes de rois, moindres que des consuls, ils étaient pris le même jour dans deux familles distinctes. On les divisait par toutes sortes de haines, pour qu'ils s'affaiblissent réciproquement. Ils ne pouvaient délibérer sur la guerre; et, quand ils étaient vaincus, le Grand-Conseil les crucifiait. Donc la force de Carthage émanait des Syssites, c'est-à-dire d'une grande cour au centre de Malqua, à l'endroit, disait-on, où avait abordé la première barque des matelots phéniciens, la mer depuis lors s'étant beaucoup retirée. C'était un assemblage de petites chambres d'une architecture archaïque, en troncs de palmiers, avec des encoignures de pierre, et séparées les unes des autres pour recevoir isolément les différentes compagnies. Les riches se tassaient là tout le jour, pour débattre leurs intérêts et ceux du gouvernement, depuis la recherche du poivre jusqu'à l'extermination de Rome. Trois fois par lune ils faisaient monter leurs lits sur la haute terrasse bordant le mur de la cour; et d'en bas on les apercevait attablés dans les airs, sans cothurnes et sans manteaux, avec les diamants de leurs doigts qui se promenaient sur les viandes et leurs grandes boucles d'oreilles qui se penchaient entre les buires,--tous forts et gras, à moitié nus, heureux, riant et mangeant en plein azur, comme de gros requins qui s'ébattent dans la mer. Mais à présent ils ne pouvaient dissimuler leurs inquiétudes, ils étaient trop pâles; la foule qui les attendait aux portes les escortait jusqu'à leurs palais pour en tirer quelque nouvelle. Comme par les temps de peste, toutes les maisons étaient fermées; les rues s'emplissaient, se vidaient soudain; on montait à l'Acropole, on courait vers le port; chaque nuit le Grand-Conseil délibérait. Enfin le peuple fut convoqué sur la place de Khamon, et l'on décida de s'en remettre à Hannon, le vainqueur d'Hécatompyle. C'était un homme dévot, rusé, impitoyable aux gens d'Afrique, un vrai Carthaginois. Ses revenus égalaient ceux des Barca. Personne n'avait une telle expérience dans les choses de l'administration. Il décréta l'enrôlement de tous les citoyens valides, il plaça des catapultes sur les tours, il exigea des provisions d'armes exorbitantes, il ordonna même la construction de quatorze galères dont on n'avait pas besoin; et il voulut que tout fût enregistré, soigneusement écrit. Il se faisait transporter à l'arsenal, au phare, dans le trésor des temples; on apercevait toujours sa grande litière qui, en se balançant de gradin en gradin, montait les escaliers de l'Acropole. Dans son palais, la nuit, comme il ne pouvait dormir, pour se préparer à la bataille, il hurlait, d'une voix terrible, des manœuvres de guerre. Tout le monde, par excès de terreur, devenait brave. Les riches, dès le chant des coqs, s'alignaient le long des Mappales; et, retroussant leurs robes, ils s'exerçaient à manier la pique. Mais, faute d'instructeur, on se disputait; ils s'asseyaient essoufflés sur les tombes, puis recommençaient. Plusieurs même s'imposèrent un régime. Les uns, s'imaginant qu'il fallait beaucoup manger pour acquérir des forces, se gorgeaient, et d'autres, incommodés par leur corpulence, s'exténuaient de jeûnes pour se faire maigrir. Utique avait déjà réclamé plusieurs fois les secours de Carthage. Mais Hannon ne voulait point partir tant que le dernier écrou manquait aux machines de guerre. Il perdit encore trois lunes à équiper les cent douze éléphants qui logeaient dans les remparts; c'étaient les vainqueurs de Régulus; le peuple les chérissait; on ne pouvait trop bien agir envers ces vieux amis. Hannon fit refondre les plaques d'airain dont on garnissait leur poitrail, dorer leurs défenses, élargir leurs tours, et tailler dans la pourpre la plus belle des caparaçons bordés de franges très lourdes. Enfin, comme on appelait leurs conducteurs des Indiens (d'après les premiers, sans doute, venus des Indes), il ordonna que tous fussent costumés à la mode indienne, c'est-à-dire avec bourrelet blanc autour des tempes et un petit caleçon de byssus qui formait, par ses plis transversaux, comme les deux valves d'une coquille appliquée sur les hanches. L'armée d'Autharite restait toujours devant Tunis. Elle se cachait derrière un mur fait avec la boue du lac et défendu au sommet par des broussailles épineuses. Des nègres y avaient planté çà et là, sur de grands bâtons, d'effroyables figures, masques humains composés avec des plumes d'oiseaux, des têtes de chacals ou de serpents, qui bâillaient vers l'ennemi pour l'épouvanter;--et, par ce moyen, s'estimant invincibles, les Barbares dansaient, luttaient, jonglaient, convaincus que Carthage ne tarderait pas à périr; un autre qu'Hannon eût écrasé facilement cette multitude qu'embarrassaient des bestiaux et des femmes; d'ailleurs, ils ne comprenaient aucune manœuvre, et Autharite découragé n'en exigeait plus rien. Ils s'écartaient, quand il passait en roulant ses gros yeux bleus. Puis, arrivé au bord du lac, il retirait son sayon en poil de phoque, dénouait la corde qui attachait ses longs cheveux rouges et les trempait dans l'eau. Il regrettait de n'avoir pas déserté chez les Romains avec les deux mille Gaulois du temple d'Eryx. Souvent, au milieu du jour, le soleil perdait ses rayons tout à coup. Alors, le golfe et la pleine mer semblaient immobiles comme du plomb fondu. Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. Il songeait à la senteur des pâturages par les matins d'automne, à des flocons de neige, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard; et, fermant ses paupières, il croyait apercevoir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois. D'autres que lui regrettaient la patrie, bien qu'elle ne fût pas aussi lointaine. Les Carthaginois captifs pouvaient distinguer au delà du golfe, sur les pentes de Byrsa, les velarium de leurs maisons, étendus dans les cours. Mais des sentinelles marchaient autour d'eux perpétuellement. On les avait tous attachés à une chaîne commune. Chacun portait un carcan de fer, et la foule ne se fatiguait pas de venir les regarder. Les femmes montraient aux petits enfants leurs belles robes en lambeaux qui pendaient sur leurs membres amaigris. Toutes les fois qu'Autharite considérait Giscon, une fureur le prenait au souvenir de son injure; il l'eût tué sans le serment qu'il avait fait à Narr'Havas. Alors il rentrait dans sa tente, buvait un mélange d'orge et de cumin jusqu'à s'évanouir d'ivresse, puis se réveillait au grand soleil, dévoré par une soif horrible. Mâtho, cependant, assiégeait Hippo-Zaryte. Mais la ville était protégée par un lac communiquant avec la mer. Elle avait trois enceintes, et sur les hauteurs qui la dominaient se développait un mur fortifié de tours. Jamais il n'avait commandé de pareilles entreprises. Puis la pensée de Salammbô l'obsédait, et il rêvait, dans les plaisirs de sa beauté, comme les délices d'une vengeance qui le transportait d'orgueil. C'était un besoin de la revoir âcre, furieux, permanent. Il songea même à s'offrir comme parlementaire, espérant qu'une fois dans Carthage, il parviendrait jusqu'à elle. Souvent il faisait sonner l'assaut, et, sans rien attendre, s'élançait sur ce môle qu'on tâchait d'établir dans la mer. Il arrachait les pierres avec ses mains, bouleversait, frappait, enfonçait partout son épée. Les Barbares se précipitaient pêle-mêle; les échelles rompaient avec un grand fracas, et des masses d'hommes s'écroulaient dans l'eau qui rejaillissait en flots rouges contre les murs; le tumulte s'affaiblissait, et les soldats s'éloignaient pour recommencer. Mâtho allait s'asseoir en dehors des tentes; il essuyait avec son bras sa figure éclaboussée de sang,--et, tourné vers Carthage, il regardait l'horizon. En face de lui, dans les oliviers, les palmiers, les myrtes et les platanes, s'étalaient deux larges étangs qui rejoignaient un autre lac dont on n'apercevait pas les contours. Derrière une montagne surgissaient d'autres montagnes et, au milieu du lac immense, se dressait une île toute noire et de forme pyramidale. Sur la gauche, à l'extrémité du golfe, des tas de sables semblaient de grandes vagues blondes arrêtées, tandis que la mer, plate comme un dallage de lapis-lazuli, montait insensiblement jusqu'au bord du ciel. La verdure de la campagne disparaissait par endroits sous de longues plaques jaunes; des caroubes brillaient comme des boutons de corail; des pampres retombaient des sycomores; on entendait le murmure de l'eau; des alouettes huppées sautaient, et les derniers feux du soleil doraient la carapace des tortues sortant des joncs pour aspirer la brise. Mâtho poussait de grands soupirs. Il se couchait à plat ventre; il enfonçait ses ongles dans la terre et il pleurait; il se sentait misérable, chétif, abandonné. Jamais il ne la posséderait. Il ne pouvait même s'emparer d'une ville. La nuit, seul, dans sa tente, il contemplait le zaïmph. A quoi cette chose des Dieux lui servait-elle? et des doutes survenaient dans la pensée du Barbare. Puis, il lui semblait au contraire que le vêtement de la Déesse dépendait de Salammbô, et qu'une partie de son âme y flottait plus subtile qu'une haleine; et il le palpait, le humait, s'y plongeait le visage, le baisait en sanglotant. Il s'en recouvrait les épaules pour se faire illusion et se croire auprès d'elle. Quelquefois il s'échappait tout à coup, enjambait les soldats qui dormaient roulés dans leurs manteaux, s'élançait sur un cheval, et, deux heures après, se trouvait à Utique dans la tente de Spendius. D'abord, il parlait du siège; mais il n'était venu que pour soulager sa douleur en causant de Salammbô; Spendius l'exhortait à la sagesse. «--Repousse de ton âme ces misères qui la dégradent! Tu obéissais autrefois? à présent tu commandes une armée, et si Carthage n'est pas conquise, du moins on nous accordera des provinces; nous deviendrons des rois!» Mais, comment la possession du zaïmph ne leur donnait-elle pas la victoire? D'après Spendius, il fallait attendre. Mâtho s'imagina que le voile concernait exclusivement les hommes de race chananéenne, et, dans sa subtilité de Barbare, il se disait: «Donc le zaïmph ne fera rien pour moi; mais, puisqu'ils l'ont perdu, il ne fera rien pour eux.» Ensuite, un scrupule le troubla. Il avait peur, en adorant Aptouknos, le dieu des Libyens, d'offenser Moloch; et il demanda timidement à Spendius auquel des deux il serait bon de sacrifier un homme. «--Sacrifie toujours!» dit Spendius, en riant. Mâtho, qui ne comprenait point cette indifférence, soupçonna le Grec d'avoir un génie dont il ne voulait pas parler. Tous les cultes, comme toutes les races, se rencontraient dans ces armées de Barbares, et l'on considérait les dieux des autres, car ils effrayaient aussi. Plusieurs mêlaient à leur religion natale des pratiques étrangères. On avait beau ne pas adorer les étoiles, telle constellation étant funeste ou secourable, on lui faisait des sacrifices; une amulette inconnue, trouvée par hasard dans un péril, devenait une divinité; ou bien c'était un nom, rien qu'un nom, et que l'on répétait sans même chercher à comprendre ce qu'il pouvait dire. Mais, à force d'avoir pillé des temples, vu quantité de nations et d'égorgements, beaucoup finissaient par ne plus croire qu'au destin et à la mort; et chaque soir ils s'endormaient dans la placidité des bêtes féroces. Spendius aurait craché sur les images de Jupiter Olympien; cependant il redoutait de parler haut dans les ténèbres, et il ne manquait pas, tous les jours, de se chausser d'abord du pied droit. Il élevait, en face d'Utique, une longue terrasse quadrangulaire. Mais, à mesure qu'elle montait, le rempart grandissait aussi; ce qui était abattu par les uns, presque immédiatement se trouvait relevé par les autres. Spendius ménageait ses hommes, rêvait des plans; il tâchait de se rappeler les stratagèmes qu'il avait entendu raconter dans ses voyages. Pourquoi Narr'Havas ne revenait-il pas? On était plein d'inquiétudes. Hannon avait terminé ses apprêts. Par une nuit sans lune, il fit, sur des radeaux, traverser à ses éléphants et à ses soldats le golfe de Carthage. Puis ils tournèrent la montagne des Eaux-Chaudes pour éviter Autharite,--et continuèrent avec tant de lenteur qu'au lieu de surprendre les Barbares un matin, comme avait calculé le suffète, on n'arriva qu'en plein soleil, dans la troisième journée. Utique avait, du côté de l'Orient, une plaine qui s'étendait jusqu'à la grande lagune de Carthage; derrière elle débouchait à angle droit une vallée comprise entre deux basses montagnes s'interrompant tout à coup; les Barbares s'étaient campés plus loin sur la gauche, de manière à bloquer le port; et ils dormaient dans leurs tentes (ce jour-là les deux partis, trop las pour combattre, se reposaient), lorsque, au tournant des collines, l'armée carthaginoise parut. Des goujats munis de frondes étaient espacés sur les ailes. Les gardes de la Légion, sous leurs armures en écailles d'or, formaient la première ligne, avec leurs gros chevaux sans crinière, sans poils, sans oreilles, et qui avaient au milieu du front une corne d'argent pour les faire ressembler à des rhinocéros. Entre leurs escadrons, des jeunes gens, coiffés d'un petit casque, balançaient dans chaque main un javelot de frêne; les longues piques de la lourde infanterie s'avançaient par derrière. Tous ces marchands avaient accumulé sur leurs corps le plus d'armes possible: on en voyait qui portaient à la fois une lance, une hache, une massue, deux glaives; d'autres, comme des porcs-épics, étaient hérissés de dards, et leurs bras s'écartaient de leurs cuirasses en lames de corne ou en plaques de fer. Enfin apparurent les échafaudages des hautes machines: carrobalistes, onagres, catapultes et scorpions, oscillant sur des chariots tirés par des mulets et des quadriges de bœufs;--et à mesure que l'armée se développait, les capitaines, en haletant, couraient de droite et de gauche pour communiquer des ordres, faire joindre les files et maintenir les intervalles. Ceux des anciens qui commandaient étaient venus avec des casaques de pourpre dont les franges magnifiques s'embarrassaient dans les courroies de leurs cothurnes. Leurs visages, tout barbouillés de vermillon, reluisaient sous des casques énormes surmontés de dieux; et, comme ils avaient des boucliers à bordure d'ivoire couverte de pierreries, on aurait dit des soleils qui passaient sur des murs d'airain. Les Carthaginois manœuvraient si lourdement que les soldats, par dérision, les engagèrent à s'asseoir. Ils criaient qu'ils allaient tout à l'heure vider leurs gros ventres, épousseter la dorure de leur peau et leur faire boire du fer. Au haut du mât planté devant la tente de Spendius, un lambeau de toile verte apparut: c'était le signal. L'armée carthaginoise y répondit par un grand tapage de trompettes, de cymbales, de flûtes en os d'âne et de tympanons. Déjà les Barbares avaient sauté en dehors des palissades. On était à portée de javelot, face à face. Un frondeur baléare s'avança d'un pas, posa dans sa lanière une de ses balles d'argile, tourna son bras; un bouclier d'ivoire éclata, et les deux armées se mêlèrent. Avec la pointe des lances, les Grecs, en piquant les chevaux aux naseaux, les firent se renverser sur leurs maîtres. Les esclaves qui devaient lancer des pierres les avaient prises trop grosses; elles retombaient près d'eux. Les fantassins puniques, en frappant de taille avec leurs longues épées, se découvraient le flanc droit. Les Barbares enfoncèrent leurs lignes; ils les égorgeaient à plein glaive; ils trébuchaient sur les moribonds et les cadavres, tout aveuglés par le sang qui leur jaillissait au visage. Ce tas de piques, de casques, de cuirasses, d'épées et de membres confondus tournait sur soi-même, s'élargissant et se serrant avec des contractions élastiques. Les cohortes carthaginoises se trouèrent de plus en plus, leurs machines ne pouvaient sortir des sables; enfin, la litière de suffète (sa grande litière à pendeloques de cristal), que l'on apercevait, depuis le commencement, balancée dans les soldats comme une barque sur les flots, tout à coup sombra. Il était mort sans doute? Les Barbares se trouvèrent seuls. La poussière autour d'eux tombait et ils commençaient à chanter, lorsque Hannon lui-même parut au haut d'un éléphant. Il était nu-tête, sous un parasol de byssus, que portait un nègre derrière lui. Son collier à plaques bleues battait sur les fleurs de sa tunique noire; des cercles de diamants comprimaient ses bras, et, la bouche ouverte, il brandissait une pique démesurée, épanouie par le bout comme un lotus et plus brillante qu'un miroir. Aussitôt la terre s'ébranla,--et les Barbares virent accourir, sur une seule ligne, tous les éléphants de Carthage avec leurs défenses dorées, les oreilles peintes en bleu, revêtus de bronze, et secouant par-dessus leurs caparaçons d'écarlate des tours de cuir, où dans chacune trois archers tenaient un grand arc ouvert. A peine si les soldats avaient leurs armes; ils s'étaient rangés au hasard. Une terreur les glaça; ils restèrent indécis. Déjà, du haut des tours on leur jetait des javelots, des flèches, des phalariques, des masses de plomb; quelques-uns, pour y monter, se cramponnaient aux franges des caparaçons. Avec des coutelas on leur abattait les mains, et ils tombaient à la renverse sur les glaives tendus. Les piques trop faibles se rompaient, les éléphants passaient dans les phalanges comme des sangliers dans des touffes d'herbes; ils arrachèrent les pieux du camp avec leurs trompes, le traversèrent d'un bout à l'autre en renversant les tentes sous leurs poitrails; tous les Barbares avaient fui. Ils se cachaient dans les collines qui bordent la vallée par où les Carthaginois étaient venus. Hannon, vainqueur, se présenta devant les portes d'Utique. Il fit sonner de la trompette. Les trois juges de la ville parurent, au sommet d'une tour, dans la baie des créneaux. Les gens d'Utique ne voulaient point recevoir chez eux des hôtes aussi bien armés. Hannon s'emporta. Enfin, ils consentirent à l'admettre avec une faible escorte. Les rues se trouvèrent trop étroites pour les éléphants. Il fallut les laisser dehors. Dès que le suffète fut dans la ville, les principaux le vinrent saluer. Il se fit conduire aux étuves et appela ses cuisiniers. Trois heures après, il était encore enfoncé dans l'huile de cinnamome dont on avait rempli la vasque; et, tout en se baignant, il mangeait, sur une peau de bœuf étendue, des langues de phénicoptères avec des graines de pavot assaisonnées au miel. Près de lui, son médecin grec, immobile dans une longue robe jaune, faisait de temps à autre réchauffer l'étuve, et deux jeunes garçons, penchés sur les marches du bassin, lui frottaient les jambes. Mais les soins de son corps n'arrêtaient pas son amour de la chose publique, car il dictait une lettre pour le Grand-Conseil, et, comme on venait de faire des prisonniers, il se demandait quel châtiment terrible inventer. «--Arrête!--dit-il à un esclave qui écrivait debout, dans le creux de sa main.--Qu'on m'en amène! Je veux les voir.» Et du fond de la salle emplie d'une vapeur blanchâtre où les torches jetaient des taches rouges, on poussa trois Barbares: un Samnite, un Spartiate et un Cappadocien. «--Continue!» dit Hannon. «--Réjouissez-vous, lumière des Baals! votre suffète a exterminé les chiens voraces! Bénédictions sur la République! Ordonnez des prières!» Il aperçut les captifs; et alors éclatant de rire:--Ah! ah! mes braves de Sicca! Vous ne criez plus si fort aujourd'hui! C'est moi! Me reconnaissez-vous? Où sont donc vos épées? Quels hommes terribles, vraiment!» Et il feignait de se vouloir cacher, comme s'il en avait eu peur.--«Vous demandiez des chevaux, des femmes, des terres, des magistratures, sans doute, et des sacerdoces! Pourquoi pas? Eh bien, je vous en fournirai, des terres, et dont jamais vous ne sortirez! On vous mariera à des potences toutes neuves! Votre solde? on vous la fondra dans la bouche en lingots de plomb! et je vous mettrai à de bonnes places, très hautes, au milieu des nuages, pour être rapprochés des aigles!» Les trois Barbares, chevelus et couverts de guenilles, le regardaient, sans comprendre ce qu'il disait. Blessés aux genoux, on les avait saisis en leur jetant des cordes, et les grosses chaînes de leurs mains traînaient, par le bout, sur les dalles. Hannon s'indigna de leur impassibilité. «--A genoux! à genoux! chacals! poussière! vermine! excréments! Et ils ne répondent pas! Assez! Taisez-vous! Qu'on les écorche vifs! Non! tout à l'heure!» Il soufflait comme un hippopotame, en roulant ses yeux. L'huile parfumée débordait sous la masse de son corps, et, se collant contre les écailles de sa peau, à la lueur des torches, la faisait paraître rose. Il reprit: «--Nous avons, pendant quatre jours, grandement souffert du soleil. Au passage du Macar, des mulets se sont perdus. Malgré leur position, le courage extraordinaire... Ah! Demonades! comme je souffre! Qu'on réchauffe les briques, et qu'elles soient rouges!» On entendit un bruit de râteaux et de fourneaux. L'encens fuma plus fort dans les larges cassolettes; et les masseurs tout nus, qui suaient comme des éponges, lui écrasèrent sur les articulations une pâte composée avec du froment, du soufre, du vin noir, du lait de chienne, de la myrrhe, du galbanum et du styrax. Une soif incessante le dévorait; l'homme vêtu de jaune ne céda pas à cette envie, et lui tendant une coupe d'or où fumait un bouillon de vipère: «--Bois!--dit-il,--pour que la force des serpents, nés du soleil, pénètre dans la moelle de tes os, et prends courage, ô reflet des Dieux! Tu sais, d'ailleurs, qu'un prêtre d'Eschmoûn observe autour du Chien les étoiles cruelles d'où dérive ta maladie. Elles pâlissent comme les macules de ta peau, et tu n'en dois pas mourir. «--Oh! oui, n'est-ce pas?--répéta le suffète,--je n'en dois pas mourir!» Et de ses lèvres violacées s'échappait une haleine plus nauséabonde que l'exhalaison d'un cadavre. Deux charbons semblaient brûler à la place de ses yeux, qui n'avaient plus de sourcils; un amas de peau rugueuse lui pendait sur le front; ses deux oreilles, en s'écartant de sa tête, commençaient à grandir; et les rides profondes qui formaient des demi-cercles autour de ses narines lui donnaient un aspect étrange et effrayant, l'air d'une bête farouche. Sa voix dénaturée ressemblait à un rugissement; il dit: «--Tu as peut-être raison, Demonades? En effet, voilà bien des ulcères qui se sont fermés. Je me sens robuste. Tiens! regarde comme je mange!» Et moins par gourmandise que par ostentation, et pour se prouver à lui-même qu'il se portait bien, il entamait les farces de fromage et d'origan, les poissons désossés, les courges, les huîtres, avec des œufs, des raiforts, des truffes et des brochettes de petits oiseaux. Tout en regardant les prisonniers, il se délectait dans l'imagination de leur supplice. Cependant il se rappelait Sicca, et la rage de toutes ses douleurs s'exhalait en injures contre ces trois hommes. «--Ah! traîtres! ah! misérables! infâmes! maudits! Et vous m'outragiez, moi! moi! le suffète! Leurs services, le prix de leur sang, comme ils disent! Ah! oui! leur sang! leur sang!» Puis, se parlant à lui-même: «Tous périront! on n'en vendra pas un seul! il vaudrait mieux les conduire à Carthage! On me verrait... mais je n'ai pas, sans doute, emporté assez de chaînes? Écris: Envoyez-moi.... Combien sont-ils? qu'on aille le demander à Muthumbal! Va! pas de pitié! et qu'on m'apporte dans des corbeilles toutes leurs mains coupées!» Mais des cris bizarres, à la fois rauques et aigus, arrivaient dans la salle, par-dessus la voix d'Hannon et le retentissement des plats que l'on posait autour de lui. Ils redoublèrent et tout à coup le barrissement furieux des éléphants éclata, comme si la bataille recommençait. Un grand tumulte entourait la ville. Les Carthaginois n'avaient point cherché à poursuivre les Barbares. Ils s'étaient établis au pied des murs, avec leurs bagages, leurs valets, tout leur train de satrapes; et ils se réjouissaient sous leurs belles tentes à bordures de perles, tandis que le camp des Mercenaires ne faisait plus dans la plaine qu'un amas de ruines. Spendius avait repris son courage. Il expédia Zarxas vers Mâtho, parcourut les bois, rallia ses hommes (les pertes n'étaient pas considérables),--et enragés d'avoir été vaincus sans combattre, ils reformaient leurs lignes, quand on découvrit une cuve de pétrole, abandonnée sans doute par les Carthaginois. Alors Spendius fit enlever des porcs dans les métairies, les barbouilla de bitume, y mit le feu et les poussa vers Utique. Les éléphants, effrayés par ces flammes, s'enfuirent. Le terrain montait, on leur jetait des javelots, ils revinrent en arrière;--et à grands coups d'ivoire et sous leurs pieds, ils éventraient les Carthaginois, les étouffaient, les aplatissaient. Derrière eux les Barbares descendaient la colline; le camp punique, sans retranchements, dès la première charge fut saccagé, et les Carthaginois se trouvèrent écrasés contre les portes, car on ne voulut pas les ouvrir dans la peur des Mercenaires. Le jour se levait; du côté de l'Occident arrivèrent les fantassins de Mâtho. En même temps des cavaliers parurent; c'était Narr'Havas avec ses Numides. Sautant par-dessus les ravins et les buissons, ils forçaient les fuyards comme des lévriers qui chassent des lièvres. Ce changement de fortune interrompit le suffète. Il cria pour qu'on vînt l'aider à sortir de l'étuve. Les trois captifs étaient toujours devant lui. Un nègre (le même qui, dans la bataille, portait son parasol) se pencha vers son oreille. «--Eh bien?--répondit le suffète lentement. Ah! tue-les!» ajouta-t-il d'un ton brusque L'Éthiopien tira de sa ceinture un long poignard, et les trois têtes tombèrent. Une d'elles, en rebondissant parmi les épluchures du festin, alla sauter dans la vasque, et elle y flotta quelque temps, la bouche ouverte, les yeux fixes. Les lueurs du matin entraient par les fentes du mur; les trois corps, couchés sur leur poitrine, ruisselaient à gros bouillons comme trois fontaines et une nappe de sang coulait sur les mosaïques, sablées de poudre bleue. Le suffète trempa sa main dans cette fange toute chaude, et il s'en frotta les genoux; c'était un remède. Le soir venu, il s'échappa de la ville avec son escorte, puis s'engagea dans la montagne pour rejoindre son armée. Il parvint à en retrouver les débris. Quatre jours après, il était à Gorza, sur le haut d'un défilé, quand les troupes de Spendius se présentèrent en bas. Vingt bonnes lances, en attaquant le front de leur colonne, les eussent facilement arrêtées; les Carthaginois les regardèrent passer, tout stupéfaits. Hannon reconnut à l'arrière-garde le roi des Numides; Narr'Havas s'inclina pour le saluer en faisant un signe qu'il ne comprit pas. On s'en revint à Carthage avec toutes sortes de terreurs. On marchait la nuit seulement; le jour, on se cachait dans les bois d'oliviers. A chaque étape quelques-uns mouraient; ils se crurent perdus plusieurs fois. Enfin ils atteignirent le cap Hermæum, où des vaisseaux vinrent les prendre. Hannon était si fatigué, si désespéré,--la perte des éléphants surtout l'accablait,--qu'il demanda, pour en finir, du poison à Demonades. D'ailleurs, il se sentait déjà tout étendu sur sa croix. Carthage n'eut pas la force de s'indigner contre lui. On avait perdu quatre cent mille neuf cent soixante-douze sicles d'argent, quinze mille six cent vingt-trois shekels d'or, dix-huit éléphants, quatorze membres du Grand-Conseil, trois cents riches, huit mille citoyens, du blé pour trois lunes, un bagage considérable et toutes les machines de guerre! La défection de Narr'Havas était certaine, les deux sièges recommençaient. L'armée d'Autharite s'étendait maintenant de Tunis à Rhadès. Du haut de l'Acropole, on apercevait dans la campagne de longues fumées montant jusqu'au ciel; c'étaient les châteaux des riches qui brûlaient. Un homme, seul, aurait pu sauver la République. On se repentait de l'avoir méconnu, et le parti de la paix lui-même vota des holocaustes pour le retour d'Hamilcar. La vue du zaïmph avait bouleversé Salammbô. Elle croyait, la nuit, entendre les pas de la Déesse, et elle se réveillait épouvantée en jetant des cris. Elle envoyait tous les jours porter de la nourriture dans les temples. Taanach se fatiguait à exécuter ses ordres, et Schahabarim ne la quittait plus. VII HAMILCAR BARCA L'annonciateur des lunes, qui veillait toutes les nuits au haut du temple d'Eschmoûn, pour signaler avec sa trompette les agitations de l'astre, aperçut un matin, du côté de l'Occident, quelque chose de semblable à un oiseau frôlant de ses longues ailes la surface de la mer. C'était un navire à trois rangs de rames; il y avait à la proue un cheval sculpté. Le soleil se levait; l'annonciateur des lunes mit sa main devant les yeux; puis, saisissant à plein bras son clairon, il poussa sur Carthage un grand cri d'airain. De toutes les maisons des gens sortirent; on ne voulait pas en croire les paroles, on se disputait, le môle était couvert de peuple. Enfin on reconnut la trirème d'Hamilcar. Elle s'avançait d'une façon orgueilleuse et farouche, l'antenne toute droite, la voile bombée dans la longueur du mât, en fendant l'écume autour d'elle; ses gigantesques avirons battaient l'eau en cadence; de temps à autre l'extrémité de sa quille, faite comme un soc de charrue, apparaissait; et sous l'éperon qui terminait sa proue, le cheval à tête d'ivoire, en dressant ses deux pieds, semblait courir sur les plaines de la mer. Autour du promontoire, comme le vent avait cessé, la voile tomba, et l'on aperçut auprès du pilote un homme debout, tête nue; c'était lui, le suffète Hamilcar! Il portait autour des flancs des lames de fer qui reluisaient; un manteau rouge s'attachant à ses épaules laissait voir ses bras; deux perles très longues pendaient à ses oreilles, et il baissait sur sa poitrine sa barbe noire, touffue. Cependant la galère ballottée au milieu des rochers côtoyait le môle, et la foule la suivait sur les dalles en criant: «--Salut! bénédiction! Œil de Khamon! ah! délivre-nous! C'est la faute des riches! ils veulent te faire mourir! Prends garde à toi, Barca!» Il ne répondait pas, comme si la clameur des océans et des batailles l'eût complètement assourdi. Mais quand il fut sous l'escalier qui descendait de l'Acropole, Hamilcar releva la tête, et, les bras croisés, il regarda le temple d'Eschmoûn. Sa vue monta plus haut encore, dans le grand ciel pur; d'une voix âpre, il cria un ordre à ses matelots; la trirème bondit; elle érafla l'idole établie à l'angle du môle pour arrêter les tempêtes; et dans le port marchand plein d'immondices, d'éclats de bois et d'écorces de fruits, elle refoulait, éventrait les autres navires amarrés à des pieux et finissant par des mâchoires de crocodile. Le peuple accourait, quelques-uns se jetèrent à la nage. Déjà elle se trouvait au fond, devant la porte hérissée de clous. La porte se leva, et la trirème disparut sous la voûte profonde. Le port militaire était complètement séparé de la ville; quand des ambassadeurs arrivaient, il leur fallait passer entre deux murailles, dans un couloir qui débouchait à gauche, devant le temple de Khamon. Cette grande place d'eau, ronde comme une coupe, avait une bordure de quais où étaient bâties des loges abritant les navires. En avant de chacune d'elles montaient deux colonnes, portant à leur chapiteau des cornes d'Ammon, ce qui formait une continuité de portiques tout autour du bassin. Au milieu, dans une île, s'élevait une maison pour le suffète de la mer. L'eau était si limpide que l'on apercevait le fond, pavé de cailloux blancs. Le bruit des rues n'arrivait pas jusque-là, et Hamilcar, en passant, reconnaissait les trirèmes qu'il avait autrefois commandées. Il n'en restait plus qu'une vingtaine peut-être, à l'abri, par terre, penchées sur le flanc ou droites sur la quille, avec des poupes très hautes et des proues bombées, couvertes de dorures et de symboles mystiques. Les chimères avaient perdu leurs ailes, les Dieux Patæques leurs bras, les taureaux leurs cornes d'argent; et toutes à moitié dépeintes, inertes, pourries, mais pleines d'histoire et exhalant 1 ' . 2 ' 3 ' , 4 , ' , 5 . 6 - . , , 7 ' ' , 8 , , 9 ' . . 10 11 , , ' ; 12 ' ' , , 13 . 14 15 ' - . . 16 . 17 18 « - - ' - ? » - . 19 20 : 21 22 « - - ' ! 23 24 « - - ! » ' ; , 25 , . : 26 27 « - - ' ! 28 ! » . 29 30 « - - ' - ? - - . - - , 31 ; ' ! » 32 ' ' . « ' , ; 33 ' ' ; . 34 ' , ' 35 ! . . . ! ' 36 ; ' ! 37 ' ! , - ' ! . . . 38 ! ! , , . 39 ' ! . . . ! 40 ' ! 41 42 « - - - ! - - - . - - ! ! » 43 44 ' , 45 . 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