des lueurs irisées; il pâlissait, éperdu. Hamilcar inclinait son front;
et ils étaient tous les deux si près du bûcher que le bas de leurs
manteaux, se soulevant, de temps à autre l'effleurait.
Les bras d'airain allaient plus vite. Ils ne s'arrêtaient plus. Chaque
fois que l'on y posait un enfant, les prêtres de Moloch étendaient la
main sur lui, pour le charger des crimes du peuple, en vociférant:
«--Ce ne sont pas des hommes, mais des bœufs!» et la multitude à
l'entour répétait: «--Des bœufs! des bœufs!» Les dévots criaient:
«--Seigneur! mange!» et les prêtres de Proserpine, se conformant par
la terreur au besoin de Carthage, marmottaient la formule éleusiaque:
«--Verse la pluie, enfante!»
Les victimes à peine au bord de l'ouverture disparaissaient comme une
goutte d'eau sur une plaque rougie; et une fumée blanche montait dans
la grande couleur écarlate.
Cependant l'appétit du dieu ne s'apaisait pas. Il en voulait toujours.
Afin de lui en fournir davantage, on les empila sur ses mains avec une
grosse chaîne par-dessus, qui les retenait. Des dévots au commencement
avaient voulu les compter, pour voir si leur nombre correspondait
aux jours de l'année solaire; mais on en mit d'autres; et il était
impossible de les distinguer dans le mouvement vertigineux des
horribles bras. Cela dura longtemps, indéfiniment, jusqu'au soir. Puis
les parois intérieures prirent un éclat plus sombre. Alors on aperçut
des chairs qui brûlaient. Quelques-uns même croyaient reconnaître des
cheveux, des membres, des corps entiers.
Le jour tomba; des nuages s'amoncelèrent au-dessus du Baal. Le bûcher,
sans flammes à présent, faisait une pyramide de charbon jusqu'à ses
genoux; complètement rouge comme un géant tout couvert de sang, il
semblait, avec sa tête qui se renversait, chanceler sous le poids de
son ivresse.
A mesure que les prêtres se hâtaient, la frénésie du peuple augmentait;
le nombre des victimes diminuant, les uns criaient de les épargner,
les autres qu'il en fallait encore. On aurait dit que les murs chargés
de monde s'écroulaient sous les hurlements d'épouvante et de volupté
mystique. Des fidèles arrivèrent dans les allées, traînant leurs
enfants qui s'accrochaient à eux; et ils les battaient pour leur
faire lâcher prise et les remettre aux hommes rouges. Les joueurs
d'instruments quelquefois s'arrêtaient épuisés; alors on entendait
les cris des mères et le grésillement de la graisse qui tombait sur
les charbons. Les buveurs de jusquiame, marchant à quatre pattes,
tournaient autour du colosse et rugissaient comme des tigres; les
Yidonim vaticinaient, les Dévoués chantaient avec leurs lèvres
fendues; on avait rompu les grillages, tous voulaient leur part du
sacrifice;--et les pères dont les enfants étaient morts autrefois
jetaient dans le feu leurs effigies, leurs jouets, leurs ossements
conservés. Quelques-uns qui avaient des couteaux se précipitèrent sur
les autres. On s'entr'égorgea. Avec des vans de bronze, les hiérodoules
prirent au bord de la dalle des cendres tombées; et ils les lançaient
dans l'air, afin que le sacrifice s'éparpillât sur la ville et jusqu'à
la région des étoiles. Ce grand bruit et cette grande lumière avaient
attiré les Barbares au pied des murs; se cramponnant pour mieux voir
sur les débris de l'hélépole, ils regardaient béants d'horreur.
XIV
LE DÉFILÉ DE LA HACHE
Les Carthaginois n'étaient pas rentrés dans leurs maisons que des
nuages s'amoncelèrent; ceux qui levaient la tête vers le colosse
sentirent sur leur front de grosses gouttes, et la pluie tomba.
Elle tomba toute la nuit, abondamment, à flots; le tonnerre grondait;
c'était la voie de Moloch; il avait vaincu Tanit;--et, maintenant
fécondée, elle ouvrait du haut du ciel son vaste sein. Parfois on
l'apercevait dans une éclaircie lumineuse étendue sur des coussins de
nuages; puis les ténèbres se refermaient comme si, trop lasse encore,
elle se voulait rendormir; les Carthaginois--croyant tous que l'eau est
enfantée par la lune--criaient pour faciliter son travail.
La pluie battait les terrasses et débordait par-dessus, formait des
lacs dans les cours, des cascades sur les escaliers, des tourbillons
au coin des rues. Elle se versait en lourdes masses tièdes et en
rayons pressés; des angles de tous les édifices de gros jets écumeux
sautaient; contre les murs il y avait comme des nappes blanchâtres
vaguement suspendues, et les toits des temples, lavés, brillaient
en noir à la lueur des éclairs. Par mille chemins des torrents
descendaient de l'Acropole; des maisons s'écroulaient tout à coup, et
des poutrelles, des plâtras, des meubles passaient dans les ruisseaux,
qui couraient sur les dalles impétueusement.
On avait exposé des amphores, des buires, des toiles; mais les
torches s'éteignaient; on prit des brandons au bûcher du Baal, et
les Carthaginois, pour boire, se tenaient le cou renversé, la bouche
ouverte. D'autres, au bord des flaques bourbeuses, y plongeaient leurs
bras jusqu'à l'aisselle, et se gorgeaient d'eau si abondamment qu'ils
la vomissaient comme des buffles. La fraîcheur peu à peu se répandait;
ils aspiraient l'air humide en faisant jouer leurs membres, et dans le
bonheur de cette ivresse bientôt un immense espoir surgit. Toutes les
misères furent oubliées. La patrie encore une fois renaissait.
Ils éprouvaient comme le besoin de rejeter sur d'autres l'excès de la
fureur qu'ils n'avaient pu employer contre eux-mêmes. Un tel sacrifice
ne devait pas être inutile;--bien qu'ils n'eussent aucun remords, ils
se trouvaient emportés par cette frénésie que donne la complicité des
crimes irréparables.
Les Barbares avaient reçu l'orage dans leurs tentes mal closes; tout
transis encore le lendemain, ils pataugeaient au milieu de la boue, en
cherchant leurs munitions et leurs armes, gâtées, perdues.
Hamilcar, de lui-même, alla trouver Hannon; et, suivant ses pleins
pouvoirs, il lui confia le commandement. Le vieux suffète hésita
quelques minutes entre sa rancune et son appétit de l'autorité. Il
accepta cependant.
Ensuite Hamilcar fit sortir une galère, armée d'une catapulte à chaque
bout. Il la plaça dans le golfe en face du radeau; puis il embarqua sur
les vaisseaux disponibles ses troupes les plus robustes. Il s'enfuyait
donc; et, cinglant vers le nord, il disparut dans la brume.
Mais trois jours après (on allait recommencer l'attaque), des gens de
la côte libyque arrivèrent tumultueusement; Barca était entré chez eux.
Il avait partout levé des vivres et il s'étendait dans le pays.
Les Barbares furent indignés comme s'il les trahissait. Ceux qui
s'ennuyaient le plus du siège, les Gaulois surtout, n'hésitèrent pas
à quitter les murs pour tâcher de le rejoindre. Spendius voulait
reconstruire l'hélépole; Mâtho s'était tracé une ligne idéale depuis
sa tente jusqu'à Mégara, il s'était juré de la suivre; et aucun de
leurs hommes ne bougea. Mais les autres, commandés par Autharite, s'en
allèrent, abandonnant la portion occidentale du rempart. L'incurie
était si profonde que l'on ne songea pas à les remplacer.
Narr'Havas les épiait de loin dans les montagnes. Il fit, pendant la
nuit, passer tout son monde sur le côté extérieur de la lagune, par le
bord de la mer, et il entra dans Carthage.
Il s'y présenta comme un sauveur, avec six mille hommes, tous portant
de la farine sous leurs manteaux, et quarante éléphants chargés de
fourrages et de viandes sèches. On s'empressa vite autour d'eux; on
leur donna des noms. L'arrivée d'un pareil secours réjouissait moins
les Carthaginois que le spectacle même de ces forts animaux consacrés
au Baal; c'était un gage de sa tendresse, une preuve qu'il allait
enfin, pour les défendre, se mêler de la guerre.
Narr'Havas reçut les compliments des anciens. Puis il monta vers le
palais de Salammbô.
Il ne l'avait pas revue depuis cette fois où dans la tente d'Hamilcar,
entre les cinq armées, il avait senti sa petite main froide et douce
attachée contre la sienne; après les fiançailles elle était partie pour
Carthage. Son amour, détourné par d'autres ambitions, lui était revenu;
et maintenant il comptait jouir de ses droits, l'épouser, la prendre.
Salammbô ne comprenait pas comment ce jeune homme pourrait jamais
devenir son maître! Bien qu'elle demandât, tous les jours, à Tanit
la mort de Mâtho, son horreur pour le Libyen diminuait. Elle sentait
confusément que la haine dont il l'avait persécutée était une chose
presque religieuse;--et elle aurait voulu voir dans la personne de
Narr'Havas comme un reflet de cette violence, qui la tenait encore
éblouie. Elle souhaitait le connaître davantage, et cependant sa
présence l'eût embarrassée. Elle lui fit répondre qu'elle ne devait pas
le recevoir.
D'ailleurs, Hamilcar avait défendu à ses gens d'admettre chez elle
le roi des Numides; en reculant jusqu'à la fin de la guerre cette
récompense, il espérait entretenir son dévouement;--et Narr'Havas, par
crainte du suffète, se retira.
Mais il se montra hautain envers les Cent. Il changea leurs
dispositions. Il exigea des prérogatives pour ses hommes et les établit
dans des postes importants; aussi les Barbares ouvrirent tous de grands
yeux en apercevant des Numides sur les tours.
La surprise des Carthaginois fut encore plus forte lorsqu'arrivèrent,
sur une vieille trirème punique, quatre cents des leurs, faits
prisonniers pendant la guerre de Sicile. En effet, Hamilcar avait
secrètement renvoyé aux Quirites les équipages des vaisseaux latins
pris avant la défection des villes tyriennes; et Rome, par un échange
de bons procédés, lui rendait maintenant ses captifs. Elle dédaigna
les ouvertures des Mercenaires dans la Sardaigne et ne voulut point
reconnaître comme sujets les habitants d'Utique.
Hiéron, qui gouvernait à Syracuse, fut entraîné par cet exemple. Il lui
fallait, pour conserver ses États, un équilibre entre les deux peuples;
il avait donc intérêt au salut des Chananéens, et il se déclara leur
ami, en leur envoyant douze cents bœufs avec cinquante-trois mille
nebel de pur froment.
Une raison plus profonde faisait secourir Carthage; on sentait bien
que si les Mercenaires triomphaient, depuis le soldat jusqu'au laveur
d'écuelles, tout s'insurgerait, et qu'aucun gouvernement, aucune maison
ne pourrait y résister.
Hamilcar, pendant ce temps-là, battait les campagnes orientales. Il
refoula les Gaulois; et les Barbares se trouvèrent comme assiégés.
Alors il se mit à les harceler. Il arrivait, s'éloignait, et
renouvelant toujours cette manœuvre, peu à peu il les détacha de leurs
campements. Spendius fut obligé de les suivre; Mâtho, à la fin, céda
comme lui.
Il ne dépassa point Tunis. Il s'enferma dans ses murs. Cette
obstination était pleine de sagesse, car bientôt on aperçut Narr'Havas
qui sortait par la porte de Khamon avec ses éléphants et ses soldats;
Hamilcar le rappelait. Mais déjà les autres Barbares erraient dans les
provinces à la poursuite du suffète.
Il avait reçu à Clypea trois mille Gaulois. Il fit venir des chevaux de
la Cyrénaïque, des armures du Brutium, et il recommença la guerre.
Jamais son génie ne fut aussi impétueux et fertile. Pendant cinq lunes
il les traîna derrière lui,--ayant un but où il voulait les conduire.
Les Barbares avaient tenté d'abord de l'envelopper par de petits
détachements; il leur échappait toujours. Ils ne se quittèrent plus.
Leur armée était de quarante mille hommes environ, et plusieurs fois
ils eurent la jouissance de voir les Carthaginois reculer.
Ce qui les tourmentait, c'étaient les cavaliers de Narr'Havas! Souvent,
aux heures les plus lourdes, quand on avançait par les plaines en
sommeillant sous le poids des armes, tout à coup une grosse ligne de
poussière montait à l'horizon; des galops accouraient, et du sein
d'un nuage plein de prunelles flamboyantes, une pluie de dards se
précipitait. Les Numides, couverts de manteaux blancs, poussaient de
grands cris, levaient les bras en serrant des genoux leurs étalons
cabrés, les faisaient tourner brusquement, puis disparaissaient. Ils
avaient à quelque distance, sur des dromadaires, des provisions de
javelots, et ils revenaient plus terribles, hurlaient comme des loups,
s'enfuyaient comme des vautours. Ceux des Barbares placés au bord des
files tombaient un à un;--et l'on continuait ainsi jusqu'au soir, où
l'on tâchait d'entrer dans les montagnes.
Bien qu'elles fussent périlleuses pour les éléphants, Hamilcar s'y
engagea. Il suivit la longue chaîne qui s'étend depuis le promontoire
Hermæum jusqu'au sommet du Zagouan. C'était, croyaient-ils, un moyen de
cacher l'insuffisance de ses troupes. Mais l'incertitude continuelle où
il les maintenait finissait par les exaspérer plus qu'aucune défaite.
Ils ne se décourageaient pas et marchaient derrière lui.
Enfin, un soir, entre la montagne d'Argent et la montagne de Plomb, au
milieu de grosses roches, à l'entrée d'un défilé, ils surprirent un
corps de vélites; l'armée entière était certainement devant ceux-là,
car on entendait un bruit de pas avec des clairons; aussitôt les
Carthaginois s'enfuirent par la gorge. Elle dévalait dans une plaine
ayant la forme d'un fer de hache et environnée de hautes falaises.
Pour atteindre les vélites, les Barbares s'y élancèrent; tout au fond,
parmi les bœufs qui galopaient, d'autres Carthaginois couraient
tumultueusement. On aperçut un homme en manteau rouge, c'était le
suffète; un redoublement de fureur et de joie les emporta. Plusieurs,
soit paresse ou prudence, étaient restés au seuil du défilé. Mais la
cavalerie, débouchant d'un bois, à coups de piques et de sabres, les
rabattit sur les autres; et bientôt tous les Barbares furent en bas,
dans la plaine.
Puis, cette grande masse d'hommes ayant oscillé quelque temps,
s'arrêta; ils ne découvraient aucune issue.
Ceux qui étaient le plus près du défilé revinrent; le passage avait
entièrement disparu. On héla ceux de l'avant pour les faire continuer;
ils s'écrasaient contre la montagne, et de loin ils invectivèrent leurs
compagnons qui ne savaient pas retrouver la route.
En effet, à peine les Barbares étaient-ils descendus, que des hommes,
tapis derrière les roches, en les soulevant avec des poutres, les
avaient renversées; et comme la pente était rapide, ces blocs énormes,
roulant pêle-mêle, avaient bouché l'étroit orifice complètement.
A l'autre extrémité de la plaine s'étendait un long couloir, çà et là
fendu par des crevasses, et qui conduisait à un ravin montant vers
le plateau supérieur où se tenait l'armée punique. Dans ce couloir,
contre la paroi de la falaise, on avait d'avance disposé des échelles;
et, protégés par les détours des crevasses, les vélites, avant d'être
rejoints, purent les saisir et remonter. Plusieurs même s'engagèrent
jusqu'au bas de la ravine; on les tira avec des câbles, car le terrain
en cet endroit était un sable mouvant et d'une telle inclinaison que,
même sur les genoux, il eût été impossible de le gravir. Les Barbares,
presque immédiatement, y arrivèrent. Mais une herse, haute de quarante
coudées, et faite à la mesure exacte de l'intervalle, s'abaissa devant
eux tout à coup, comme un rempart qui serait tombé du ciel.
Donc les combinaisons du suffète avaient réussi. Aucun des Mercenaires
ne connaissait la montagne, et, marchant à la tête des colonnes, ils
avaient entraîné les autres. Les roches, un peu étroites par la base,
s'étaient facilement abattues; et tandis que tous couraient, son armée,
dans l'horizon, avait crié comme en détresse. Hamilcar, il est vrai,
pouvait perdre ses vélites, la moitié seulement y resta. Il en eût
sacrifié vingt fois davantage pour le succès d'une pareille entreprise.
Jusqu'au matin, les Barbares se poussèrent en files compactes d'un bout
à l'autre de la plaine. Ils tâtaient la montagne avec leurs mains,
cherchant à découvrir un passage.
Enfin le jour se leva; ils aperçurent partout autour d'eux une grande
muraille blanche, taillée à pic. Et pas un moyen de salut, pas un
espoir! Les deux sorties naturelles de cette impasse étaient fermées
par la herse et par l'amoncellement des roches.
Tous se regardèrent sans parler. Ils s'affaissèrent sur eux-mêmes,
en se sentant un froid de glace dans les reins, et aux paupières une
pesanteur accablante.
Ils se relevèrent et bondirent contre les roches. Mais les plus basses,
pressées par le poids des autres, étaient inébranlables. Ils tâchèrent
de s'y cramponner pour atteindre au sommet; la forme ventrue de ces
grosses masses repoussait toute prise. Ils voulurent fendre le terrain
des deux côtés de la gorge; leurs instruments se brisèrent. Avec les
mâts des tentes, ils firent un grand feu; le feu ne pouvait pas brûler
la montagne.
Ils revinrent sur la herse; elle était garnie de longs clous, épais
comme des pieux, aigus comme les dards d'un porc-épic et plus serrés
que les crins d'une brosse. Mais tant de rage les animait qu'ils se
précipitèrent contre elle. Les premiers y entrèrent jusqu'à l'échine,
les seconds refluèrent par-dessus; et tout retomba, en laissant à ces
horribles branches des lambeaux humains et des chevelures ensanglantées.
Quand le découragement se fut un peu calmé, on examina ce qu'il y
avait de vivres. Les Mercenaires, dont les bagages étaient perdus, en
possédaient à peine pour deux jours; et tous les autres s'en trouvaient
dénués,--car ils attendaient un convoi promis par les villages du sud.
Cependant des taureaux vagabondaient, ceux que les Carthaginois avaient
lâchés dans la gorge afin d'attirer les Barbares. Ils les tuèrent à
coups de lances; on les mangea, et les estomacs étant remplis, les
pensées furent moins lugubres.
Le lendemain, ils égorgèrent tous les mulets, une quarantaine environ;
puis on racla leurs peaux, on fit bouillir leurs entrailles, on pila
les ossements, et ils ne désespéraient pas encore; l'armée de Tunis,
prévenue sans doute, allait venir.
Mais le soir du cinquième jour, la faim redoubla; ils rongèrent les
baudriers des glaives et les petites éponges bordant le fond des
casques.
Ces quarante mille hommes étaient tassés dans l'espèce d'hippodrome
que formait autour d'eux la montagne. Quelques-uns restaient devant
la herse ou à la base des roches; les autres couvraient la plaine
confusément. Les forts s'évitaient, et les timides recherchaient les
braves, qui ne pouvaient pourtant les sauver.
On avait, à cause de leur infection, enterré vivement les cadavres des
vélites; la place des fosses ne s'apercevait plus.
Tous les Barbares languissaient, couchés par terre. Entre deux lignes,
çà et là, un vétéran passait; et ils hurlaient des malédictions contre
les Carthaginois, contre Hamilcar--et contre Mâtho, bien qu'il fût
innocent de leur désastre; mais il leur semblait que leurs douleurs
eussent été moindres s'ils les avaient partagées. Puis ils gémissaient;
quelques-uns pleuraient tout bas, comme de petits enfants.
Ils venaient vers les capitaines et ils les suppliaient de leur
accorder quelque chose qui apaisât leurs souffrances. Les autres ne
répondaient rien,--ou, saisis de fureur, ils ramassaient une pierre et
la leur jetaient au visage.
Plusieurs conservaient soigneusement, dans un trou en terre, une
réserve de nourriture, quelques poignées de dattes, un peu de farine;
et on mangeait cela pendant la nuit, en baissant la tête sous son
manteau. Ceux qui avaient des épées les gardaient nues dans leurs
mains; les plus défiants se tenaient debout, adossés contre la montagne.
Ils accusaient leurs chefs et les menaçaient. Autharite ne craignait
pas de se montrer. Avec cette obstination de Barbare que rien ne
rebute, vingt fois par jour il s'avançait jusqu'au fond, vers les
roches, espérant chaque fois les trouver peut-être déplacées; et
balançant ses lourdes épaules couvertes de fourrures, il rappelait à
ses compagnons un ours qui sort de sa caverne, au printemps, pour voir
si les neiges sont fondues.
Spendius, entouré de Grecs, se cachait dans une des crevasses; comme il
avait peur, il fit répandre le bruit de sa mort.
Ils étaient maintenant d'une maigreur hideuse; leur peau se plaquait de
marbrures bleuâtres. Le soir du neuvième jour, trois Ibériens moururent.
Leurs compagnons, effrayés, quittèrent la place. On les dépouilla; et
ces corps nus et blancs restèrent sur le sable, au soleil.
Alors des Garamantes se mirent lentement à rôder tout autour.
C'étaient des hommes accoutumés à l'existence des solitudes et qui
ne respectaient aucun dieu. Enfin le plus vieux de la troupe fit un
signe, et se baissant vers les cadavres, avec leurs couteaux ils en
prirent des lanières; puis, accroupis sur les talons, ils mangeaient.
Les autres regardaient de loin; on poussa des cris d'horreur;--beaucoup
cependant, au fond de l'âme, jalousaient leur courage.
Au milieu de la nuit, quelques-uns de ceux-là se rapprochèrent, et,
dissimulant leur désir, ils en demandaient une mince bouchée, seulement
pour essayer, disaient-ils. De plus hardis survinrent; leur nombre
augmenta; ce fut bientôt une foule. Mais presque tous, en sentant cette
chair au bord des lèvres, laissaient leur main retomber; d'autres, au
contraire, la dévoraient avec délices.
Afin d'être entraînés par l'exemple, ils s'excitaient mutuellement.
Tel qui avait d'abord refusé allait voir les Garamantes et ne revenait
plus. Ils faisaient cuire les morceaux sur des charbons à la pointe
d'une épée; on les salait avec de la poussière et l'on se disputait les
meilleurs. Quand il ne resta plus rien des trois cadavres, les yeux se
portèrent sur toute la plaine pour en trouver d'autres.
Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la
dernière rencontre et que personne, jusqu'à présent, n'avait remarqués?
Ils disparurent; c'était une vengeance, d'ailleurs.--Puis, comme il
fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s'était développé,
comme on se mourait, on égorgea les porteurs d'eau, les palefreniers,
tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns
mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n'étaient plus tristes.
Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l'envie se tourna sur
les blessés et les malades. Puisqu'ils ne pouvaient se guérir, autant
les délivrer de leurs tortures; et, sitôt qu'un homme chancelait, tous
s'écriaient qu'il était maintenant perdu et devait servir aux autres.
Pour accélérer leur mort, on employait des ruses; on leur volait le
dernier reste de leur immonde portion; comme par mégarde, on marchait
sur eux; les agonisants, pour faire croire à leur vigueur, tâchaient
d'étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se
réveillaient au contact d'une lame ébréchée qui leur sciait un membre;
et ils tuaient encore, par férocité, sans besoin, pour assouvir leur
fureur.
Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions
à la fin de l'hiver, le quatorzième jour s'abattit sur l'armée.
Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la
corruption se développait effroyablement vite dans la chaude humidité
retenue par les parois de la montagne. La bruine qui tombait sur les
cadavres, en les amollissant, fit bientôt de toute la plaine une
large pourriture. Des vapeurs blanchâtres flottaient au-dessus; elles
piquaient les narines, pénétraient la peau, troublaient les yeux; et
les Barbares croyaient entrevoir les souffles exhalés, les âmes de
leurs compagnons. Un dégoût immense les accabla. Ils n'en voulaient
plus, ils aimaient mieux mourir.
Deux jours après, le temps redevint pur et la faim les reprit. Il leur
semblait parfois qu'on leur arrachait l'estomac avec des tenailles.
Alors, ils se roulaient saisis de convulsions, jetaient dans leur
bouche des poignées de terre, se mordaient les bras et éclataient en
rires frénétiques.
La soif les tourmentait encore plus, car ils n'avaient pas une goutte
d'eau, les outres, depuis le neuvième jour, étant complètement taries.
Pour tromper le besoin, ils s'appliquaient sur la langue les écailles
métalliques des ceinturons, les pommeaux en ivoire, les fers des
glaives. D'anciens conducteurs de caravanes se comprimaient le ventre
avec des cordes. D'autres suçaient un caillou. On buvait de l'urine,
refroidie dans les casques d'airain.
Et ils attendaient toujours l'armée de Tunis! La longueur du temps
qu'elle mettait à venir, d'après leurs conjectures, certifiait son
arrivée prochaine. D'ailleurs Mâtho, qui était un brave, ne les
abandonnerait pas. «Ce sera pour demain!» se disaient-ils; et demain se
passait.
Au commencement, ils avaient fait des prières, des vœux, pratiqué
toutes sortes d'incantations. A présent ils ne sentaient pour leurs
Divinités que de la haine, et, par vengeance, tâchaient de ne plus y
croire.
Les hommes de caractère violent périrent les premiers; les Africains
résistèrent mieux que les Gaulois. Zarxas, entre les Baléares, restait
étendu tout de son long, les cheveux par-dessus le bras, inerte.
Spendius trouva une plante à larges feuilles emplies d'un suc abondant,
et, l'ayant déclarée vénéneuse afin d'en écarter les autres, il s'en
nourrissait.
On était trop faible pour abattre, d'un coup de pierre, les corbeaux
qui volaient. Quelquefois, lorsqu'un gypaëte, posé sur un cadavre,
le déchiquetait depuis longtemps déjà, un homme se mettait à ramper
vers lui avec un javelot entre les dents. Il s'appuyait d'une main,
et, après avoir bien visé, il lançait son arme. La bête aux plumes
blanches, troublée par le bruit, s'interrompait, regardait à l'entour
d'un air tranquille, comme un cormoran sur un écueil, puis elle
replongeait son hideux bec jaune; et l'homme désespéré retombait à plat
ventre dans la poussière. Quelques-uns parvenaient à découvrir des
caméléons, des serpents. Mais ce qui les faisait vivre, c'était l'amour
de la vie. Ils tendaient leur âme sur cette idée exclusivement--et se
rattachaient à l'existence par un effort de volonté qui la prolongeait.
Les plus stoïques se tenaient les uns près des autres, assis en rond,
au milieu de la plaine, çà et là, entre les morts; et, enveloppés dans
leurs manteaux, ils s'abandonnaient silencieusement à leur tristesse.
Ceux qui étaient nés dans les villes se rappelaient des rues toutes
retentissantes, des tavernes, des théâtres, des bains, et les boutiques
des barbiers où l'on écoute des histoires. D'autres revoyaient des
campagnes au coucher du soleil, quand les blés jaunes ondulent et que
les grands bœufs remontent les collines avec le soc des charrues sur
le cou. Les voyageurs rêvaient à des citernes, les chasseurs à leurs
forêts, les vétérans à des batailles;--et, dans la somnolence qui les
engourdissait, leurs pensées se heurtaient avec l'emportement et la
netteté des songes. Des hallucinations les envahissaient tout à coup;
ils cherchaient dans la montagne une porte pour s'enfuir et voulaient
passer au travers. D'autres, croyant naviguer par une tempête,
commandaient la manœuvre d'un navire, ou bien ils se reculaient
épouvantés, apercevant, dans les nuages, des bataillons puniques. Il y
en avait qui se figuraient être à un festin, et ils chantaient.
Beaucoup, par une étrange manie, répétaient le même mot ou faisaient
continuellement le même geste. Puis, quand ils venaient à relever la
tête et à se regarder, des sanglots les étouffaient en découvrant
l'horrible ravage de leurs figures. Quelques-uns ne souffraient plus,
et pour employer les heures, ils se racontaient les périls auxquels ils
avaient échappé.
Leur mort à tous était certaine, imminente. Combien de fois
n'avaient-ils pas tenté de s'ouvrir un passage! Quant à implorer les
conditions du vainqueur, par quel moyen? ils ne savaient même pas où se
trouvait Hamilcar.
Le vent soufflait du côté de la ravine. Il faisait couler le sable
par-dessus la herse en cascades, perpétuellement; et les manteaux
et les chevelures des Barbares s'en recouvraient comme si la terre,
montant sur eux, avait voulu les ensevelir. Rien ne bougeait;
l'éternelle montagne, chaque matin, leur semblait encore plus haute.
Quelquefois des bandes d'oiseaux passaient à tire-d'aile, en plein ciel
bleu, dans la liberté de l'air. Ils fermaient les yeux pour ne pas les
voir.
On sentait d'abord un bourdonnement dans les oreilles, les ongles
noircissaient, le froid gagnait la poitrine; on se couchait sur le côté
et l'on s'éteignait dans un cri.
Le dix-neuvième jour, deux mille Asiatiques étaient morts, quinze cents
de l'Archipel, huit mille de la Libye, les plus jeunes des Mercenaires
et des tribus complètes--en tout vingt mille soldats, la moitié de
l'armée.
Autharite, qui n'avait plus que cinquante Gaulois, allait se faire tuer
pour en finir, quand, au sommet de la montagne, en face de lui, il crut
voir un homme.
Cet homme, à cause de l'élévation, ne paraissait pas plus grand qu'un
nain. Cependant Autharite reconnut à son bras gauche un bouclier en
forme de trèfle. Il s'écria: «--Un Carthaginois!» Et, dans la plaine,
devant la herse et sous les roches, immédiatement tous se levèrent.
Le soldat se promenait au bord du précipice; d'en bas les Barbares le
regardaient.
Spendius ramassa une tête de bœuf; puis, avec deux ceintures ayant
composé un diadème, il le planta sur les cornes au bout d'une perche,
en témoignage d'intentions pacifiques. Le Carthaginois disparut. Ils
attendirent.
Enfin le soir, comme une pierre se détachant de la falaise, tout à
coup il tomba d'en haut un baudrier. Fait de cuir rouge et couvert de
broderie avec trois étoiles de diamant, il portait empreinte à son
milieu la marque du Grand-Conseil: un cheval sous un palmier. C'était
la réponse d'Hamilcar, le sauf-conduit qu'il envoyait.
Ils n'avaient rien à craindre; tout changement de fortune amenait la
fin de leurs maux. Une joie démesurée les agita; ils s'embrassaient,
pleuraient. Spendius, Autharite et Zarxas, quatre Italiotes, un Nègre
et deux Spartiates s'offrirent comme parlementaires. On les accepta.
Ils ne savaient cependant par quel moyen s'en aller.
Mais un craquement retentit dans la direction des roches; et la plus
élevée, ayant oscillé sur elle-même, rebondit jusqu'en bas. En effet,
si du côté des Barbares elles étaient inébranlables, car il aurait
fallu leur faire remonter un plan oblique (et, d'ailleurs, elles
se trouvaient tassées par l'étroitesse de la gorge), de l'autre,
au contraire, il suffisait de les heurter fortement pour qu'elles
descendissent. Les Carthaginois les poussèrent, et, au jour levant,
elles s'avançaient dans la plaine comme les gradins d'un immense
escalier en ruines.
Les Barbares ne pouvaient encore les gravir. On leur tendit des
échelles; tous s'y élancèrent. La décharge d'une catapulte les refoula;
les Dix seulement furent emmenés.
Ils marchaient entre les Clinabares et appuyaient leur main sur la
croupe des chevaux pour se soutenir.
Maintenant que leur première joie était passée, ils commençaient à
concevoir des inquiétudes. Les exigences d'Hamilcar seraient cruelles.
Mais Spendius les rassurait.
«--C'est moi qui parlerai!» Et il se vantait de connaître les choses
bonnes à dire pour le salut de l'armée.
Derrière tous les buissons, ils rencontraient des sentinelles en
embuscade. Elles se prosternaient devant le baudrier que Spendius avait
mis sur son épaule.
Quand ils arrivèrent dans le camp punique, la foule s'empressa autour
d'eux, et ils entendaient comme des chuchotements, des rires. La porte
d'une tente s'ouvrit.
Hamilcar était au fond, assis sur un escabeau, près d'une table basse
où brillait un glaive nu. Des capitaines, debout, l'entouraient.
En apercevant ces hommes, il fit un geste en arrière, puis il se pencha
pour les examiner.
Ils avaient les pupilles extraordinairement dilatées, avec un grand
cercle noir autour des yeux, qui se prolongeait jusqu'au bas de leurs
oreilles; leurs nez bleuâtres saillissaient entre leurs joues creuses,
fendillées par des rides profondes; la peau de leur corps, trop large
pour leurs muscles, disparaissait sous une poussière de couleur
ardoise; leurs lèvres se collaient contre leurs dents jaunes; ils
exhalaient une infecte odeur; on aurait dit des tombeaux entr'ouverts,
des sépulcres vivants.
Au milieu de la tente, il y avait sur une natte, où les capitaines
allaient s'asseoir, un plat de courges qui fumait. Les Barbares y
attachaient leurs yeux en grelottant de tous les membres, et des larmes
venaient à leurs paupières. Ils se contenaient cependant.
Hamilcar se détourna pour parler à quelqu'un. Alors ils se ruèrent
dessus, tous, à plat ventre. Leurs visages trempaient dans la graisse,
et le bruit de leur déglutition se mêlait aux sanglots de joie qu'ils
poussaient. Plutôt par étonnement que par pitié, sans doute, on
les laissa finir la gamelle. Quand ils se furent relevés, Hamilcar
commanda, d'un signe, à l'homme qui portait le baudrier de parler.
Spendius avait peur; il balbutiait.
Hamilcar, en l'écoutant, faisait tourner autour de son doigt une
grosse bague d'or, celle qui avait empreint sur le baudrier le sceau
de Carthage. Il la laissa tomber par terre; Spendius tout de suite la
ramassa; devant son maître, ses habitudes d'esclave le reprenaient. Les
autres frémirent, indignés de cette bassesse.
Mais le Grec haussa la voix, et rapportant les crimes d'Hannon qu'il
savait être l'ennemi de Barca, tâchant de l'apitoyer avec le détail de
leurs misères et les souvenirs de leur dévouement, il parla pendant
longtemps, d'une façon rapide, insidieuse, violente même; à la fin, il
s'oubliait, entraîné par la chaleur de son esprit.
Hamilcar répliqua qu'il acceptait leurs excuses. Donc la paix allait se
conclure, et maintenant elle serait définitive! Mais il exigeait qu'on
lui livrât dix des Mercenaires, à son choix, sans armes et sans tunique.
Ils ne s'attendaient pas à cette clémence; Spendius s'écria:
«--Oh! vingt, si tu veux, maître!
«--Non! dix me suffisent», répondit doucement Hamilcar.
On les fit sortir de la tente afin qu'ils pussent délibérer. Dès qu'ils
furent seuls, Autharite réclama pour les compagnons sacrifiés, et
Zarxas dit à Spendius:
«--Pourquoi ne l'as-tu pas tué? son glaive était là près de toi!
«--Lui!» fit Spendius; et il répéta plusieurs fois: «Lui! lui!» comme
si la chose eût été impossible et Hamilcar quelqu'un d'immortel.
Tant de lassitude les accablait qu'ils s'étendirent par terre, sur le
dos, ne sachant à quoi se résoudre.
Spendius les engageait à céder. Ils y consentirent et ils rentrèrent.
Alors le suffète mit sa main dans les mains des dix Barbares tour à
tour, en serrant leurs pouces; puis il la frotta sur son vêtement, car
leur peau visqueuse causait au toucher une impression rude et molle, un
fourmillement gras qui horripilait. Ensuite il leur dit:
«--Vous êtes bien, tous, les chefs des Barbares et vous avez juré pour
eux?
«--Oui!» répondirent-ils.
«--Sans contrainte, du fond de l'âme, avec l'intention d'accomplir vos
promesses?»
Ils assurèrent qu'ils s'en retournaient vers les autres pour les
exécuter.
«--Eh bien! dit le suffète, d'après la convention passée entre moi,
Barca et les ambassadeurs des Mercenaires, c'est vous que je choisis,
et je vous garde!»
Spendius tomba évanoui sur la natte. Les Barbares, comme l'abandonnant,
se resserrèrent les uns près des autres; et il n'y eut pas un mot, pas
une plainte.
Leurs compagnons, qui les attendaient, ne les voyant pas revenir, se
crurent trahis. Sans doute, les parlementaires s'étaient donnés au
suffète?
Ils attendirent encore deux jours; puis le matin du troisième leur
résolution fut prise. Avec des cordes, des pics et des flèches
disposées comme des échelons entre des lambeaux de toile, ils
parvinrent à escalader les roches; et laissant derrière eux les plus
faibles, trois mille environ, ils se mirent en marche pour rejoindre
l'armée de Tunis.
Au haut de la gorge s'étalait une prairie clairsemée d'arbustes; les
Barbares en dévorèrent les bourgeons. Ensuite ils trouvèrent un champ
de fèves; et tout disparut comme si un nuage de sauterelles eût passé
par là. Trois heures après ils arrivèrent sur un second plateau, que
bordait une ceinture de collines vertes.
Entre les ondulations de ces monticules, des gerbes couleur d'argent
brillaient, espacées les unes des autres; les Barbares, éblouis par
le soleil, apercevaient confusément, en dessous, de grosses masses
noires. Elles se levèrent. C'étaient des lances dans des tours, sur des
éléphants effroyablement armés.
Outre l'épieu de leur poitrail, les poinçons de leurs défenses,
les plaques d'airain qui couvraient leurs flancs et les poignards
tenus à leurs genouillères,--ils avaient au bout de leurs trompes un
bracelet de cuir où était passé le manche d'un large coutelas; partis
tous à la fois du fond de la plaine, ils s'avançaient de chaque côté
parallèlement.
Une terreur sans nom glaça les Barbares. Ils ne tentèrent même pas de
s'enfuir. Déjà ils se trouvaient enveloppés.
Les éléphants entrèrent dans cette masse d'hommes et les éperons
de leur poitrail la divisaient, les lances de leurs défenses la
retournaient comme des socs de charrues; ils coupaient, taillaient,
hachaient avec les faux de leurs trompes; les tours, pleines de
phalariques, semblaient des volcans en marche; on ne distinguait qu'un
large amas où les chairs humaines faisaient des taches blanches, les
morceaux d'airain des plaques grises, le sang des fusées rouges;
les horribles animaux, passant au milieu de tout cela, creusaient
des sillons noirs. Le plus furieux était conduit par un Numide
couronné d'un diadème de plumes. Il lançait des javelots avec une
vitesse effrayante, tout en jetant par intervalles un long sifflement
aigu;--les grosses bêtes, dociles comme des chiens, pendant le carnage
tournaient un œil de son côté.
Leur cercle peu à peu se rétrécissait; les Barbares, affaiblis, ne
résistaient pas; bientôt les éléphants furent au centre de la plaine.
L'espace leur manquait; ils se tassaient à demi cabrés, les ivoires
s'entre-choquaient. Tout à coup Narr'Havas les apaisa, et, tournant la
croupe, ils s'en revinrent au trot vers les collines.
Cependant deux syntagmes s'étaient réfugiés à droite dans un pli du
terrain, avaient jeté leurs armes; et tous à genoux vers les tentes
puniques, ils levaient leurs bras pour implorer grâce.
On leur attacha les jambes et les mains; puis, quand ils furent étendus
par terre les uns près des autres, on ramena les éléphants.
Les poitrines craquaient comme des coffres que l'on brise; chacun de
leurs pas en écrasait deux; leurs gros pieds enfonçaient dans les
corps avec un mouvement des hanches qui les faisait paraître boiter.
Ils continuaient et allèrent jusqu'au bout.
Le niveau de la plaine redevint immobile. La nuit tomba. Hamilcar se
délectait devant le spectacle de sa vengeance; soudain il tressaillit.
Il voyait, et tous voyaient à six cents pas de là, sur la gauche, au
sommet d'un mamelon, des Barbares encore! En effet, quatre cents des
plus solides, des Mercenaires Étrusques, Libyens et Spartiates, dès le
commencement avaient gagné les hauteurs, et jusque-là s'y étaient tenus
incertains. Après ce massacre de leurs compagnons, ils résolurent de
traverser les Carthaginois; déjà ils descendaient en colonnes serrées,
d'une façon merveilleuse et formidable.
Un héraut leur fut immédiatement expédié. Le suffète avait besoin
de soldats; il les recevait sans condition, tant il admirait leur
bravoure. Ils pouvaient même, ajouta l'homme de Carthage, se rapprocher
quelque peu, dans un endroit qu'il leur désigna, et où ils trouveraient
des vivres.
Les Barbares y coururent et passèrent la nuit à manger. Alors les
Carthaginois éclatèrent en rumeurs contre la partialité du suffète pour
les Mercenaires.
Céda-t-il à ces expansions d'une haine irrassasiable, ou bien était-ce
un raffinement de perfidie? Le lendemain il vint lui-même sans épée,
tête nue, dans une escorte de Clinabares, et il leur déclara qu'ayant
trop de monde à nourrir, son intention n'était pas de les conserver.
Cependant, comme il lui fallait des hommes et qu'il ne savait par quel
moyen choisir les bons, ils allaient se combattre à outrance; puis il
admettrait les vainqueurs dans sa garde particulière. Cette mort-là
en valait bien une autre;--et alors, écartant ses soldats (car les
étendards puniques cachaient aux Mercenaires l'horizon), il leur montra
les cent quatre-vingt-douze éléphants de Narr'Havas formant une seule
ligne droite et dont les trompes brandissaient de larges fers, pareils
à des bras de géant qui auraient tenu des haches sur leurs têtes.
Les Barbares s'entre-regardèrent silencieusement. Ce n'était pas la
mort qui les faisait pâlir, mais l'horrible contrainte où ils se
trouvaient réduits.
La communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des
amitiés profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie;
vivant sans famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de
tendresse, et l'on s'endormait, côte à côte, sous le même manteau à
la clarté des étoiles. Dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes
sortes de pays, de meurtres et d'aventures, il s'était formé d'étranges
amours,--unions obscènes aussi sérieuses que des mariages, où le plus
fort défendait le plus jeune au milieu des batailles, l'aidait à
franchir les précipices, épongeait sur son front la sueur des fièvres,
volait pour lui de la nourriture; et l'autre, enfant ramassé au bord
d'une route, puis devenu Mercenaire, payait ce dévoûment par mille
soins délicats et des complaisances d'épouse.
Ils échangèrent leurs colliers et leurs pendants d'oreilles, cadeaux
qu'ils s'étaient faits autrefois, après un grand péril, dans des
heures d'ivresse. Tous demandaient à mourir, et aucun ne voulait
frapper. On en voyait un jeune, çà et là, qui disait à un autre dont
la barbe était grise: «--Non! non, tu es le plus robuste! Tu nous
vengeras, tue-moi!» et l'homme répondait: «--J'ai moins d'années à
vivre, frappe au cœur, et n'y pense plus!» Les frères se contemplaient
les deux mains serrées, et l'amant faisait à son amant des adieux
éternels, debout, en pleurant sur son épaule.
Ils retirèrent leurs cuirasses, pour que la pointe des glaives
s'enfonçât plus vite. Alors parurent les marques des grands coups
qu'ils avaient reçus pour Carthage; on aurait dit des inscriptions sur
des colonnes.
Ils se mirent sur quatre rangs égaux à la façon des gladiateurs, et ils
commencèrent par des engagements timides. Quelques-uns s'étaient bandé
les yeux, et leurs glaives ramaient dans l'air, doucement, comme des
bâtons d'aveugle. Les Carthaginois poussèrent des huées en leur criant
qu'ils étaient des lâches. Les Barbares s'animèrent, et bientôt le
combat fut général, précipité, terrible.
Parfois deux hommes s'arrêtaient tout sanglants, tombaient dans les
bras l'un de l'autre et mouraient en se donnant des baisers. Aucun ne
reculait. Ils se ruaient contre les lames tendues. Leur délire était si
furieux que les Carthaginois, de loin, avaient peur.
Enfin, ils s'arrêtèrent. Leurs poitrines faisaient un grand bruit
rauque, et l'on apercevait leurs prunelles entre leurs longs cheveux
qui pendaient comme s'ils fussent sortis d'un bain de pourpre.
Plusieurs tournaient sur eux-mêmes, rapidement, tels que des panthères
blessées au front. D'autres se tenaient immobiles en considérant un
cadavre à leurs pieds; puis, tout à coup, ils s'arrachaient le visage
avec les ongles, prenaient leur glaive à deux mains et se l'enfonçaient
dans le ventre.
Il en restait soixante encore. Ils demandèrent à boire. On leur cria de
jeter leurs glaives; et quand ils les eurent jetés, on leur apporta de
l'eau.
Pendant qu'ils buvaient, la figure enfoncée dans les vases, soixante
Carthaginois, sautant sur eux, les tuèrent avec des stylets, dans le
dos.
Hamilcar avait fait cela pour complaire aux instincts de son armée, et,
par cette trahison, l'attacher à sa personne.
Donc la guerre était finie; du moins il le croyait; Mâtho ne
résisterait pas; dans son impatience, le suffète ordonna tout de suite
le départ.
Ses éclaireurs vinrent lui dire que l'on avait distingué un convoi qui
s'en allait vers la montagne de Plomb. Hamilcar ne s'en soucia. Une
fois les Mercenaires anéantis, les Nomades ne l'embarrasseraient plus.
L'important était de prendre Tunis. A grandes journées il marcha dessus.
Il avait envoyé Narr'Havas à Carthage porter la nouvelle de la
victoire; et le roi des Numides, fier de ses succès, se présenta chez
Salammbô.
Elle le reçut dans ses jardins, sous un large sycomore, entre des
oreillers de cuir jaune, avec Taanach auprès d'elle. Son visage était
couvert d'une écharpe blanche qui, lui passant sur la bouche et sur
le front, ne laissait voir que les yeux; mais ses lèvres brillaient
dans la transparence du tissu comme les pierreries de ses doigts,--car
Salammbô tenait ses deux mains enveloppées, et tout le temps qu'ils
parlèrent, elle ne fit pas un geste.
Narr'Havas lui annonça la défaite des Barbares. Elle le remercia, par
une bénédiction, des services qu'il avait rendus à son père. Alors, il
se mit à raconter toute la campagne.
Les colombes, sur les palmiers autour d'eux, roucoulaient doucement, et
d'autres oiseaux voletaient parmi les herbes: des galéoles à collier,
des cailles de Tartessus et des pintades puniques. Le jardin, depuis
longtemps inculte, avait multiplié ses verdures; des coloquintes
montaient dans le branchage des canéficiers, des asclépias parsemaient
les champs de roses, toutes sortes de végétations formaient des
entrelacements, des berceaux; et des rayons de soleil, qui descendaient
obliquement, marquaient çà et là, comme dans les bois, l'ombre d'une
feuille sur la terre. Les bêtes domestiques, redevenues sauvages,
s'enfuyaient au moindre bruit. Parfois, on apercevait une gazelle
traînant à ses petits sabots noirs des plumes de paon dispersées. Les
clameurs de la ville, au loin, se perdaient dans le murmure des flots.
Le ciel était tout bleu; pas une voile n'apparaissait sur la mer.
Narr'Havas ne parlait plus; Salammbô, sans lui répondre, le regardait.
Il avait une robe de lin, où des fleurs étaient peintes, avec des
franges d'or par le bas; deux flèches d'argent retenaient ses cheveux
tressés au bord de ses oreilles; et il s'appuyait de la main droite
contre le bois d'une pique, orné par des cercles d'électrum et des
touffes de poil.
En le considérant, une foule de pensées vagues l'absorbait. Ce jeune
homme à voix douce et à taille féminine captivait ses yeux par la grâce
de sa personne et lui semblait être comme une sœur aînée que les Baals
envoyaient pour la protéger. Le souvenir de Mâtho la saisit; elle ne
résista pas au désir de savoir ce qu'il devenait.
Narr'Havas répondit que les Carthaginois s'avançaient vers Tunis,
afin de le prendre. A mesure qu'il exposait leurs chances de réussite
et la faiblesse de Mâtho, elle paraissait se réjouir dans un espoir
extraordinaire. Ses lèvres tremblaient, sa poitrine haletait. Quand il
promit enfin de le tuer lui-même, elle s'écria: «--Oui! tue-le! Il le
faut!»
Le Numide répliqua qu'il souhaitait ardemment cette mort, puisque, la
guerre terminée, il serait son époux.
Salammbô tressaillit, et elle baissa la tête.
Mais Narr'Havas, poursuivant, compara ses désirs à des fleurs qui
languissent après la pluie, à des voyageurs perdus qui attendent le
jour. Il lui dit encore qu'elle était plus belle que la lune, meilleure
que le vent du matin et que le visage de l'hôte. Il ferait venir pour
elle, du pays des Noirs, des choses comme il n'y en avait pas à
Carthage, et les appartements de leur maison seraient sablés avec de la
poudre d'or.
Le soir tombait, des senteurs de baume s'exhalaient. Pendant longtemps
ils se regardèrent en silence;--et les yeux de Salammbô, au fond de ses
longues draperies, avaient l'air de deux étoiles dans l'ouverture d'un
nuage. Avant que le soleil se fût couché, il se retira.
Les anciens se sentirent soulagés d'une grande inquiétude quand il
partit de Carthage. Le peuple l'avait reçu avec des acclamations encore
plus enthousiastes que la première fois. Si Hamilcar et le roi des
Numides triomphaient seuls des Mercenaires, il serait impossible de
leur résister. Donc ils résolurent, pour affaiblir Barca, de faire
participer à la délivrance de la République celui qu'ils aimaient, le
vieil Hannon.
Il se porta immédiatement vers les provinces occidentales, afin de se
venger dans les lieux mêmes qui avaient vu sa honte. Les habitants et
les Barbares étaient morts, cachés ou enfuis. Sa colère se déchargea
sur la campagne. Il brûla les ruines des ruines, il ne laissa pas un
seul arbre, pas un brin d'herbe; les enfants et les infirmes que l'on
rencontrait, on les suppliciait; il donnait à ses soldats les femmes à
violer avant leur égorgement, les plus belles étaient jetées dans sa
litière,--car son atroce maladie l'enflammait de désirs impétueux; il
les assouvissait avec toute la fureur d'un homme désespéré.
Souvent, à la crête des collines, des tentes noires s'abattaient comme
renversées par le vent, et de larges disques à bordures brillantes,
que l'on reconnaissait pour des roues de chariot, en tournant avec un
son plaintif, peu à peu s'enfonçaient dans les vallées. Les tribus,
qui avaient abandonné le siège de Carthage, erraient ainsi par les
provinces, attendant une occasion, quelque victoire des Mercenaires
pour revenir. Mais, soit terreur ou famine, elles reprirent toutes le
chemin de leurs contrées et disparurent.
Hamilcar ne fut point jaloux des succès d'Hannon. Cependant il avait
hâte d'en finir; il lui ordonna de se rabattre sur Tunis; et Hannon, au
jour fixé, se trouva sous les murs de la ville.
Elle avait pour se défendre sa population d'autochtones, douze mille
Mercenaires, puis tous les Mangeurs de choses immondes, car ils
étaient comme Mâtho rivés à l'horizon de Carthage; et la plèbe et le
Schalischim contemplaient de loin ses hautes murailles, en rêvant
par derrière des jouissances infinies. Dans cet accord de haines, la
résistance fut lestement organisée. On prit des outres pour faire des
casques, on coupa tous les palmiers dans les jardins pour avoir des
lances, on creusa des citernes; et quant aux vivres, ils pêchaient
au bord du lac de gros poissons blancs, nourris de cadavres et
d'immondices. Leurs remparts, maintenus en ruines par la jalousie de
Carthage, étaient si faibles, que l'on pouvait, d'un coup d'épaule,
les abattre. Mâtho en boucha les trous avec les pierres des maisons.
C'était la dernière lutte; il n'espérait rien; cependant il se disait
que la fortune était changeante.
Les Carthaginois, en approchant, remarquèrent, sur les remparts, un
homme qui dépassait les créneaux de toute la ceinture. Les flèches
volant autour de lui n'avaient pas l'air de plus l'effrayer qu'un
essaim d'hirondelles. Aucune, par extraordinaire, ne le toucha.
Hamilcar établit son camp sur le côté méridional; Narr'Havas, à sa
droite, occupait la plaine de Rhadès; Hannon le bord du lac; et les
trois généraux devaient garder leur position respective pour attaquer
l'enceinte tous en même temps.
Hamilcar voulut d'abord montrer aux Mercenaires qu'il les châtierait
comme des esclaves. Il fit crucifier les dix ambassadeurs, les uns
après les autres, sur un monticule, en face de la ville.
A ce spectacle, les assiégés abandonnèrent le rempart.
Mâtho s'était dit que s'il pouvait passer entre les murs et les tentes
de Narr'Havas assez rapidement pour que les Numides n'eussent pas
le temps de sortir, il tomberait sur les derrières de l'infanterie
carthaginoise, qui se trouverait prise entre sa division et ceux de
l'intérieur. Il s'élança dehors avec les vétérans.
Narr'Havas l'aperçut; il franchit la plage du lac et vint avertir
Hannon d'expédier des hommes au secours d'Hamilcar. Croyait-il Barca
trop faible pour résister aux Mercenaires? Était-ce une perfidie ou une
sottise? Nul jamais ne put le savoir.
Hannon, par désir d'humilier son rival, ne balança pas. Il cria
de sonner les trompettes, et toute son armée se précipita sur les
Barbares. Ils se retournèrent et coururent droit aux Carthaginois; ils
les renversaient, les écrasaient, sous leurs pieds, et, les refoulant
ainsi, ils arrivèrent jusqu'à la tente d'Hannon, qui était alors au
milieu de trente Carthaginois, les plus illustres des anciens.
Il parut stupéfait de leur audace; il appelait ses capitaines. Tous
avançaient leurs poings sous sa gorge en vociférant des injures. La
foule se poussait, et ceux qui avaient la main sur lui le retenaient
à grand'peine. Cependant il tâchait de leur dire à l'oreille: «--Je
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