rompus, et il était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie
n'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer.
Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Américains, on peut
dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne
pas l'être.
Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents
serrées, immobile comme une statue.
«Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine,
rester ici à prendre racine dans la neige!
--Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station
d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive
à Medicine-Bow avant six heures.
--Six heures! s'écria Passepartout.
--Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera
nécessaire pour gagner à pied la station.
--A pied! s'écrièrent tous les voyageurs.
--Mais à quelle distance est donc cette station? demanda l'un d'eux au
conducteur.
--A douze milles, de l'autre côté de la rivière.
--Douze milles dans la neige!» s'écria Stamp W. Proctor.
Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie,
s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin
de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre
lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître.
Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui,
sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine
de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce
un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient
certainement attiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût
été absorbé par son jeu.
Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir,
et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien
du train,--un vrai Yankee, nommé Forster,--élevant la voix, dit:
«Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer.
--Sur le pont? répondit un voyageur.
--Sur le pont.
--Avec notre train? demanda le colonel.
--Avec notre train.»
Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien.
«Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur.
--N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec son
maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer.
--Diable!» fit Passepartout.
Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits
par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor.
Ce cerveau brûlé trouvait la chose très-faisable. Il rappela même que
des ingénieurs avaient eu l'idée de passer les rivières «sans pont»
avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de
compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à l'avis du
mécanicien.
«Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un.
--Soixante, disait l'autre.
--Quatre-vingts!... quatre-vingt-dix sur cent!»
Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérer
le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu
trop «américaine».
«D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire,
et ces gens-là n'y songent même pas!... Monsieur, dit-il à un des
voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me paraît un peu hasardé,
mais...
--Quatre-vingts chances! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos.
--Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autre
gentleman, mais une simple réflexion...
--Pas de réflexion, c'est inutile! répondit l'Américain interpellé en
haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera!
--Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être
plus prudent...
--Quoi! prudent! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par
hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? A
grande vitesse!
--Je sais... je comprends... répétait Passepartout, auquel personne ne
laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque
le mot vous choque, du moins plus naturel...
--Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel?...»
s'écria-t-on de toutes parts.
Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre.
«Est-ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor.
--Moi, peur! s'écria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à ces
gens-là qu'un Français peut être aussi Américain qu'eux!
--En voiture! en voiture! criait le conducteur.
--Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voiture! Et tout de suite!
Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus naturel de nous
faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le
train ensuite!...»
Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût voulu
en reconnaître la justesse.
Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit
sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient
tout entiers à leur whist.
La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la
vapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille,--reculant
comme un sauteur qui veut prendre son élan.
Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença:
elle s'accéléra; bientôt la vitesse devint effroyable; on n'entendait
plus qu'un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons
battaient vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans
les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout
entier, marchant avec une rapidité de cent milles à l'heure, ne pesait
plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur.
Et l'on passa! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le
convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le mécanicien
ne parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au delà de la
station.
Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont,
définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de
Medicine-Bow.
XXIX
OU IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE
SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION.
Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait
le fort Sanders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la
passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut
point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus
du niveau de l'Océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre
jusqu'à l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la
nature.
[Illustration: Moi, je jouerais carreau... (Page 170.)]
Là se trouvait sur le «grand trunk» l'embranchement de Denver-city, la
principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or et
d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur
demeure.
A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits
depuis San-Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits
et quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour
atteindre New-York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais
réglementaires.
[Illustration: Les Sioux avaient envahi les wagons. (Page 174.)]
Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le
Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la
frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A
onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick,
et l'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river.
C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union-Pacific-road,
le 23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J.-M.
Dodge. Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les
neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président,
M. Thomas C. Durant; là retentirent les acclamations; là, les Sioux et
les Pawnies donnèrent le spectacle d'une petite guerre indienne; là,
les feux d'artifice éclatèrent; là, enfin, se publia, au moyen d'une
imprimerie portative, le premier numéro du journal -Railway-Pioneer-.
Ainsi fut célébrée l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument
de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à
relier entre elles des villes et des cités qui n'existaient pas encore.
Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion,
allait bientôt les faire surgir du sol américain.
A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière.
Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie
ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la
branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à l'importante
ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d'eau,
qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule
artère,--affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles
du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha.
Le cent-unième méridien était franchi.
Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne
se plaignait de la longueur de la route,--pas même le mort. Fix avait
commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de reperdre,
mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette
matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts
et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, après
avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand,
derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait:
«Moi, je jouerais carreau...»
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, levèrent la tête. Le colonel Proctor était
près d'eux.
Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt.
«Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous qui
voulez jouer pique!
--Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix
de cette couleur.
--Eh bien, il me plaît que ce soit carreau,» répliqua le colonel
Proctor d'une voix irritée.
Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant:
«Vous n'entendez rien à ce jeu.
--Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se
leva.
--Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull!» répliqua le
grossier personnage.
Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au cœur.
Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement.
Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son
adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et,
allant au colonel Proctor, il lui dit:
«Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que
vous avez, non-seulement injurié, mais frappé!
--Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me
regarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le colonel
m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison.
--Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et à
l'arme qui vous plaira!»
Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta
inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout
voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître
l'arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur la
passerelle.
«Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de
retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à
mes intérêts.
--Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? répondit le colonel Proctor.
--Monsieur, reprit très-poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à
San-Francisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en
Amérique, dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur
l'ancien continent.
--Vraiment!
--Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois?
--Pourquoi pas dans six ans?
--Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous.
--Des défaites, tout cela! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou
pas.
--Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New-York?
--Non.
--A Chicago?
--Non.
--A Omaha?
--Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek?
--Non, répondit Mr. Fogg.
--C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y
stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques
coups de revolver.
--Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek.
--Et je crois même que vous y resterez! ajouta l'Américain avec une
insolence sans pareille.
--Qui sait, monsieur?» répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon,
aussi froid que d'habitude.
Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les
fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir
de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait
refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en
jouant pique avec un calme parfait.
A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la
station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit
sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une paire de
revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte.
En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel Proctor
apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de
sa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires allaient descendre
sur la voie, le conducteur accourut et leur cria:
«On ne descend pas, messieurs.
--Et pourquoi? demanda le colonel.
--Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas.
--Mais je dois me battre avec monsieur.
--Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons
immédiatement. Voici la cloche qui sonne!»
La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route.
«Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute
autre circonstance, j'aurais pu vous obliger. Mais, après tout, puisque
vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de
vous battre en route?
--Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur! dit le colonel Proctor
d'un air goguenard.
--Cela me convient parfaitement, répondit Phileas Fogg.
--Allons, décidément, nous sommes en Amérique! pensa Passepartout, et
le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!»
Et ce disant il suivit son maître.
Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se
rendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Le
dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le
conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants,
laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire
d'honneur à vider.
Comment donc! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être
agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles.
Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait
très-convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient
marcher l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur
aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel
Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le
wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier
coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu...
Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui
resterait des deux gentlemen.
Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et
Passepartout sentaient leur cœur battre à se briser.
On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris
sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles
ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se
prolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne
du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du
convoi.
Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt
du wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus
bruyamment les détonations et les cris.
Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux.
Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une
fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans
attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre
d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown
d'un cheval au galop.
Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les
voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver.
Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la machine. Le
mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de
casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant
pas manœuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert
l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive,
emportée, courait avec une vitesse effroyable.
En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme
des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières
et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de
bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris
et coups de feu ne discontinuaient pas.
Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons,
barricadés, soutenaient un siége, comme de véritables forts ambulants,
emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure.
Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement comportée.
Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers
les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une
vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et
les roues des wagons écrasaient comme des vers ceux d'entre eux qui
glissaient sur les rails du haut des passerelles.
Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les
casse-tête, gisaient sur les banquettes.
Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix
minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le
train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était
pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain, mais
ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux
seraient les maîtres du train.
Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le
renversa. En tombant, cet homme s'écria:
«Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes!
--Il s'arrêtera! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du wagon.
--Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde!»
Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui,
ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser
sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que
les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité,
sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux
chaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis,
rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il gagna
ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu l'être.
Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender,
de l'autre il décrocha les chaînes de sûreté; mais par suite de la
traction opérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre
d'attelage, si une secousse que la machine éprouva n'eut fait sauter
cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis
que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse.
Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques
minutes, mais les freins furent manœuvrés à l'intérieur des wagons, et
le convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney.
Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en
hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt complet
du train, toute la bande avait décampé.
Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils
reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le
courageux Français dont le dévouement venait de les sauver.
XXX
DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR.
Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été
tués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait
encore le savoir.
Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'était
atteint mortellement. Un des plus grièvement frappé, c'était le colonel
Proctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine avait
renversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs, dont
l'état réclamait des soins immédiats.
Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné,
n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans
importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des
yeux de la jeune femme.
Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des
wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient
d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la
plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens
disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river.
Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave
décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans
prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur
était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux
Indiens?...
[Illustration: Suspendu d'une main entre le wagon des bagages... (Page
174.)]
«Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda.
--Ah! monsieur... monsieur Fogg! s'écria la jeune femme, en saisissant
les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes.
--Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!»
Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait
de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le
paquebot à New-York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant
cette pensée: «C'est mon devoir!» il n'avait pas hésité.
[Illustration: Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve... (Page
179.)]
Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats--une
centaine d'hommes environ--s'étaient mis sur la défensive pour le cas
où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare.
«Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu.
--Morts? demanda le capitaine.
--Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude
qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les
Sioux?
--Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir
jusqu'au delà de l'Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m'est
confié.
--Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes.
--Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver
trois?
--Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez.
--Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a m'apprendre quel
est mon devoir.
--Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul!
--Vous, monsieur! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à la
poursuite des Indiens!
--Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui
est vivant ici doit la vie? J'irai.
--Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'écria le capitaine, ému
malgré lui. Non! Vous êtes un brave cœur!.... Trente hommes de bonne
volonté!» ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats.
Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir
parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux
sergent se mit à leur tête.
«Merci, capitaine! dit Mr. Fogg.
--Vous me permettrez de vous accompagner? demanda Fix au gentleman.
--Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg.
Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs.
Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur...»
Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police.
Se séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant
de persistance! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert! Fix
regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré ses
préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les
yeux devant ce regard calme et franc.
«Je resterai,» dit-il.
Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune
femme; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il
partait avec le sergent et sa petite troupe.
Mais avant de partir, il avait dit aux soldats:
«Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les
prisonniers!»
Il était alors midi et quelques minutes.
Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule,
elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et
grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune,
et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir,
sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux.
L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir
son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un
moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait la
sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il
venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en séparer!
Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il se
traitait comme s'il eût été le directeur de la police métropolitaine,
admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté.
«J'ai été inepte! pensait-il. L'autre lui aura appris qui j'étais!
Il est parti, il ne reviendra pas! Où le reprendre maintenant? Mais
comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en
poche son ordre d'arrestation! Décidément je ne suis qu'une bête!»
Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures
s'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire.
Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il
comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti
prendre? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plaines
blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible
de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur
la neige!... Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte
s'effaça.
Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable
envie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de
quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en
déconvenues, lui fut offerte.
En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait
à gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est.
Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement,
considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect
fantastique.
Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les
secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le
train d'Omaha à San-Francisco ne devait passer que le lendemain.--On
fut bientôt fixé.
Cette locomotive, qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands
coups de sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du
train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse,
emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru
sur les rails pendant plusieurs milles; puis, le feu avait baissé,
faute de combustible; la vapeur s'était détendue, et une heure après,
ralentissant peu à peu sa marche, la machine s'arrêtait enfin à vingt
milles au delà de la station de Kearney.
Ni le mécanicien, ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un
évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux.
La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la
locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien
comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été détachée
du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux, pour lui,
que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse.
Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la
route dans la direction d'Omaha était prudent; retourner vers le
train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux...
N'importe! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées
dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta
de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en
arrière vers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la
brume.
Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la
locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer
ce voyage si malheureusement interrompu.
A l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et
s'adressant au conducteur:
«Vous allez partir? lui demanda-t-elle.
--A l'instant, madame.
--Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons...
--Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons
déjà trois heures de retard.
--Et quand passera l'autre train venant de San-Francisco?
--Demain soir, madame.
--Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre...
--C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir,
montez en voiture.
--Je ne partirai pas,» répondit la jeune femme.
Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants auparavant,
quand tout moyen de locomotion lui manquait, il était décidé à quitter
Kearney, et maintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il
n'avait plus qu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible
force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds,
et il ne pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La
colère de l'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout.
Cependant les voyageurs et quelques blessés--entre autres le colonel
Proctor, dont l'état était grave--avaient pris place dans les wagons.
On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la
vapeur s'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train
se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au
tourbillon des neiges.
L'inspecteur Fix était resté.
Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid
très-vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On
eût pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à
chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle
venait à l'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête
de neige, voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour
d'elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle
rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard,
et toujours inutilement.
Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-il
en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte,
ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le
capitaine du fort Kearney était très-inquiet, bien qu'il ne voulût rien
laisser paraître de son inquiétude.
La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du
froid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sans
épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la
plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve, n'en troublait
le calme infini.
Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentiments
sinistres, le cœur rempli d'angoisses, erra sur la lisière de la
prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait mille
dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait
s'exprimer.
Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne
dormait pas. A un certain moment, un homme s'était approché, lui avait
parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après avoir répondu à ses
paroles par un signe négatif.
La nuit s'écoula ainsi. A l'aube, le disque à demi éteint du soleil
se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait
s'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que
Phileas Fogg et le détachement s'étaient dirigés... Le sud était
absolument désert. Il était alors sept heures du matin.
Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre.
Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier?
Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver
ceux qui étaient sacrifiés tout d'abord? Mais son hésitation ne dura
pas, et d'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait
l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud,--quand des coups
de feu éclatèrent. Était-ce un signal? Les soldats se jetèrent hors du
fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait
en bon ordre.
Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux
autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux.
Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants
avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons
luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait
assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se
précipitèrent à leur secours.
Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de
joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait
promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison:
«Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître!»
Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été
difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui.
Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la
serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole!
Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la
gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait
que l'on pourrait encore regagner le temps perdu.
«Le train, le train! s'écria-t-il.
--Parti, répondit Fix.
--Et le train suivant, quand passera-t-il? demanda Phileas Fogg.
--Ce soir seulement.
--Ah!» répondit simplement l'impassible gentleman.
XXXI
DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS-SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS DE
PHILEAS FOGG.
Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la
cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément
ruiné son maître!
En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant
bien en face:
«Très-sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé?
--Très-sérieusement, répondit Phileas Fogg.
--J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New-York le
11, avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool?
--Un intérêt majeur.
--Et si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaque
d'Indiens, vous seriez arrivé à New-York le 11, dès le matin?
--Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot.
--Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze,
l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter
de le faire.
--A pied? demanda Mr. Fogg.
--Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'a
proposé ce moyen de transport.»
C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la
nuit, et dont Fix avait refusé l'offre.
Phileas Fogg ne répondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montré l'homme
en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui.
Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient
dans une hutte construite au bas du fort Kearney.
Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis,
établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l'avant comme les
semelles d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient
prendre place. Au tiers du châssis, sur l'avant, se dressait un mât
très-élevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mât,
solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer
qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l'arrière, une
sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil.
C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur
la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces
véhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station à
l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voilés,--plus voilés
même que ne peut l'être un cotre de course, exposé à chavirer,--et,
vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité
égale, sinon supérieure, à celle des express.
En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron
de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de
l'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait
fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Là,
les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à
Chicago et à New-York. Il n'était pas impossible que le retard fût
regagné. Il n'y avait donc pas à hésiter à tenter l'aventure.
[Illustration: Le Français en avait assommé trois à coups de poing...
(Page 182.)]
Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une
traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus
insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de
Passepartout à la station de Kearney. L'honnête garçon se chargerait de
ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans des
conditions plus acceptables.
Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit
très-heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il
n'eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l'accompagner.
[Illustration: Les voyageurs, pressés les uns contre les autres...
(Page 186.)]
Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police, ce serait
difficile à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour
de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort,
qui, son tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument
en sûreté en Angleterre? Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas
Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il n'en était pas moins décidé
à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son
pouvoir le retour en Angleterre.
A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs--on
serait tenté de dire les passagers--y prenaient place et se serraient
étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles
étaient hissées, et, sous l'impulsion du vent, le véhicule filait sur
la neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l'heure.
La distance qui sépare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne,--à
vol d'abeille, comme disent les Américains,--de deux cents milles au
plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait être
franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi le
traîneau devait avoir atteint Omaha.
Quelle traversée! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne
pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la
parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plaine
qu'une embarcation à la surface des eaux,--avec la houle en moins.
Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau
fût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d'une immense envergure.
Mudge, au gouvernail, se maintenait dans la ligne droite, et, d'un coup
de godille, il rectifiait les embardées que l'appareil tendait à faire.
Toute la toile portait. Le foc avait été porqué et n'était plus abrité
par la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue au
vent, ajouta sa puissance d'impulsion à celle des autres voiles. On ne
pouvait l'estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse du
traîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l'heure.
«Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons!»
Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg,
fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime.
La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate
comme une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui
desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au
nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska,
Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours
la rive droite de Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route,
prenait la corde de l'arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait
craindre d'être arrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu'elle
fait en avant de Fremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin
était donc entièrement débarrassé d'obstacles, et Phileas Fogg n'avait
donc que deux circonstances à redouter: une avarie à l'appareil, un
changement ou une tombée du vent.
Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber
le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins
métalliques, semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient comme
si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s'enlevait au
milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute particulière.
«Ces cordes donnent la quinte et l'octave,» dit Mr. Fogg.
Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette traversée.
Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les
couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des
atteintes du froid.
Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il
se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond
d'imperturbable confiance qu'il possédait, il s'était repris à espérer.
Au lieu d'arriver le matin à New-York, on y arriverait le soir, mais
il y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ du
paquebot de Liverpool.
Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de
son allié Fix. Il n'oubliait pas que c'était l'inspecteur lui-même qui
avait procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen
qu'il y eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel
pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée.
En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était le
sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher aux
mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie...
Non! son serviteur ne l'oublierait pas!
Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si
diverses, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passait
quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river,
on ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau
disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine était absolument
déserte. Comprise entre l'Union-Pacific-road et l'embranchement qui
doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île
inhabitée. Pas un village, pas une station, pas même un fort. De temps
en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant,
dont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes
d'oiseaux sauvages s'enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques
loups de prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés
par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors
Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les
plus rapprochés. Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les
voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les
plus grands risques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas
à prendre de l'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en
arrière.
A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacé
de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt
milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha.
Et, en effet, il n'était pas une heure, que ce guide habile,
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