rompus, et il était impossible d'en risquer le passage. Le garde-voie n'exagérait donc en aucune façon en affirmant qu'on ne pouvait passer. Et d'ailleurs, avec les habitudes d'insouciance des Américains, on peut dire que, quand ils se mettent à être prudents, il y aurait folie à ne pas l'être. Passepartout, n'osant aller prévenir son maître, écoutait, les dents serrées, immobile comme une statue. «Ah çà! s'écria le colonel Proctor, nous n'allons pas, j'imagine, rester ici à prendre racine dans la neige! --Colonel, répondit le conducteur, on a télégraphié à la station d'Omaha pour demander un train, mais il n'est pas probable qu'il arrive à Medicine-Bow avant six heures. --Six heures! s'écria Passepartout. --Sans doute, répondit le conducteur. D'ailleurs, ce temps nous sera nécessaire pour gagner à pied la station. --A pied! s'écrièrent tous les voyageurs. --Mais à quelle distance est donc cette station? demanda l'un d'eux au conducteur. --A douze milles, de l'autre côté de la rivière. --Douze milles dans la neige!» s'écria Stamp W. Proctor. Le colonel lança une bordée de jurons, s'en prenant à la compagnie, s'en prenant au conducteur, et Passepartout, furieux, n'était pas loin de faire chorus avec lui. Il y avait là un obstacle matériel contre lequel échoueraient, cette fois, toutes les bank-notes de son maître. Au surplus, le désappointement était général parmi les voyageurs, qui, sans compter le retard, se voyaient obligés à faire une quinzaine de milles à travers la plaine couverte de neige. Aussi était-ce un brouhaha, des exclamations, des vociférations, qui auraient certainement attiré l'attention de Phileas Fogg, si ce gentleman n'eût été absorbé par son jeu. Cependant Passepartout se trouvait dans la nécessité de le prévenir, et, la tête basse, il se dirigeait vers le wagon, quand le mécanicien du train,--un vrai Yankee, nommé Forster,--élevant la voix, dit: «Messieurs, il y aurait peut-être moyen de passer. --Sur le pont? répondit un voyageur. --Sur le pont. --Avec notre train? demanda le colonel. --Avec notre train.» Passepartout s'était arrêté, et dévorait les paroles du mécanicien. «Mais le pont menace ruine! reprit le conducteur. --N'importe, répondit Forster. Je crois qu'en lançant le train avec son maximum de vitesse, on aurait quelques chances de passer. --Diable!» fit Passepartout. Mais un certain nombre de voyageurs avaient été immédiatement séduits par la proposition. Elle plaisait particulièrement au colonel Proctor. Ce cerveau brûlé trouvait la chose très-faisable. Il rappela même que des ingénieurs avaient eu l'idée de passer les rivières «sans pont» avec des trains rigides lancés à toute vitesse, etc. Et, en fin de compte, tous les intéressés dans la question se rangèrent à l'avis du mécanicien. «Nous avons cinquante chances pour passer, disait l'un. --Soixante, disait l'autre. --Quatre-vingts!... quatre-vingt-dix sur cent!» Passepartout était ahuri, quoiqu'il fût prêt à tout tenter pour opérer le passage du Medicine-creek, mais la tentative lui semblait un peu trop «américaine». «D'ailleurs, pensa-t-il, il y a une chose bien plus simple à faire, et ces gens-là n'y songent même pas!... Monsieur, dit-il à un des voyageurs, le moyen proposé par le mécanicien me paraît un peu hasardé, mais... --Quatre-vingts chances! répondit le voyageur, qui lui tourna le dos. --Je sais bien, répondit Passepartout en s'adressant à un autre gentleman, mais une simple réflexion... --Pas de réflexion, c'est inutile! répondit l'Américain interpellé en haussant les épaules, puisque le mécanicien assure qu'on passera! --Sans doute, reprit Passepartout, on passera, mais il serait peut-être plus prudent... --Quoi! prudent! s'écria le colonel Proctor, que ce mot, entendu par hasard, fit bondir. A grande vitesse, on vous dit! Comprenez-vous? A grande vitesse! --Je sais... je comprends... répétait Passepartout, auquel personne ne laissait achever sa phrase, mais il serait, sinon plus prudent, puisque le mot vous choque, du moins plus naturel... --Qui? que? quoi? Qu'a-t-il donc celui-là avec son naturel?...» s'écria-t-on de toutes parts. Le pauvre garçon ne savait plus de qui se faire entendre. «Est-ce que vous avez peur? lui demanda le colonel Proctor. --Moi, peur! s'écria Passepartout. Eh bien, soit! Je montrerai à ces gens-là qu'un Français peut être aussi Américain qu'eux! --En voiture! en voiture! criait le conducteur. --Oui! en voiture, répétait Passepartout, en voiture! Et tout de suite! Mais on ne m'empêchera pas de penser qu'il eût été plus naturel de nous faire d'abord passer à pied sur ce pont, nous autres voyageurs, puis le train ensuite!...» Mais personne n'entendit cette sage réflexion, et personne n'eût voulu en reconnaître la justesse. Les voyageurs étaient réintégrés dans leur wagon. Passepartout reprit sa place, sans rien dire de ce qui s'était passé. Les joueurs étaient tout entiers à leur whist. La locomotive siffla vigoureusement. Le mécanicien, renversant la vapeur, ramena son train en arrière pendant près d'un mille,--reculant comme un sauteur qui veut prendre son élan. Puis, à un second coup de sifflet, la marche en avant recommença: elle s'accéléra; bientôt la vitesse devint effroyable; on n'entendait plus qu'un seul hennissement sortant de la locomotive; les pistons battaient vingt coups à la seconde; les essieux des roues fumaient dans les boîtes à graisse. On sentait, pour ainsi dire, que le train tout entier, marchant avec une rapidité de cent milles à l'heure, ne pesait plus sur les rails. La vitesse mangeait la pesanteur. Et l'on passa! Et ce fut comme un éclair. On ne vit rien du pont. Le convoi sauta, on peut le dire, d'une rive à l'autre, et le mécanicien ne parvint à arrêter sa machine emportée qu'à cinq milles au delà de la station. Mais à peine le train avait-il franchi la rivière, que le pont, définitivement ruiné, s'abîmait avec fracas dans le rapide de Medicine-Bow. XXIX OU IL SERA FAIT LE RÉCIT D'INCIDENTS DIVERS QUI NE SE RENCONTRENT QUE SUR LES RAIL-ROADS DE L'UNION. Le soir même, le train poursuivait sa route sans obstacles, dépassait le fort Sanders, franchissait la passe de Cheyenne et arrivait à la passe d'Evans. En cet endroit, le rail-road atteignait le plus haut point du parcours, soit huit mille quatre-vingt-onze pieds au-dessus du niveau de l'Océan. Les voyageurs n'avaient plus qu'à descendre jusqu'à l'Atlantique sur ces plaines sans limites, nivelées par la nature. [Illustration: Moi, je jouerais carreau... (Page 170.)] Là se trouvait sur le «grand trunk» l'embranchement de Denver-city, la principale ville du Colorado. Ce territoire est riche en mines d'or et d'argent, et plus de cinquante mille habitants y ont déjà fixé leur demeure. A ce moment, treize cent quatre-vingt-deux milles avaient été faits depuis San-Francisco, en trois jours et trois nuits. Quatre nuits et quatre jours, selon toute prévision, devaient suffire pour atteindre New-York. Phileas Fogg se maintenait donc dans les délais réglementaires. [Illustration: Les Sioux avaient envahi les wagons. (Page 174.)] Pendant la nuit, on laissa sur la gauche le camp Walbah. Le Lodge-pole-creek courait parallèlement à la voie, en suivant la frontière rectiligne commune aux États du Wyoming et du Colorado. A onze heures, on entrait dans le Nebraska, on passait près du Sedgwick, et l'on touchait à Julesburgh, placé sur la branche sud de Platte-river. C'est à ce point que se fit l'inauguration de l'Union-Pacific-road, le 23 octobre 1867, et dont l'ingénieur en chef fut le général J.-M. Dodge. Là s'arrêtèrent les deux puissantes locomotives, remorquant les neuf wagons des invités, au nombre desquels figurait le vice-président, M. Thomas C. Durant; là retentirent les acclamations; là, les Sioux et les Pawnies donnèrent le spectacle d'une petite guerre indienne; là, les feux d'artifice éclatèrent; là, enfin, se publia, au moyen d'une imprimerie portative, le premier numéro du journal -Railway-Pioneer-. Ainsi fut célébrée l'inauguration de ce grand chemin de fer, instrument de progrès et de civilisation, jeté à travers le désert et destiné à relier entre elles des villes et des cités qui n'existaient pas encore. Le sifflet de la locomotive, plus puissant que la lyre d'Amphion, allait bientôt les faire surgir du sol américain. A huit heures du matin, le fort Mac-Pherson était laissé en arrière. Trois cent cinquante-sept milles séparent ce point d'Omaha. La voie ferrée suivait, sur sa rive gauche, les capricieuses sinuosités de la branche sud de Platte-river. A neuf heures, on arrivait à l'importante ville de North-Platte, bâtie entre ces deux bras du grand cours d'eau, qui se rejoignent autour d'elle pour ne plus former qu'une seule artère,--affluent considérable dont les eaux se confondent avec celles du Missouri, un peu au-dessus d'Omaha. Le cent-unième méridien était franchi. Mr. Fogg et ses partenaires avaient repris leur jeu. Aucun d'eux ne se plaignait de la longueur de la route,--pas même le mort. Fix avait commencé par gagner quelques guinées, qu'il était en train de reperdre, mais il ne se montrait pas moins passionné que Mr. Fogg. Pendant cette matinée, la chance favorisa singulièrement ce gentleman. Les atouts et les honneurs pleuvaient dans ses mains. A un certain moment, après avoir combiné un coup audacieux, il se préparait à jouer pique, quand, derrière la banquette, une voix se fit entendre, qui disait: «Moi, je jouerais carreau...» Mr. Fogg, Mrs. Aouda, Fix, levèrent la tête. Le colonel Proctor était près d'eux. Stamp W. Proctor et Phileas Fogg se reconnurent aussitôt. «Ah! c'est vous, monsieur l'Anglais, s'écria le colonel, c'est vous qui voulez jouer pique! --Et qui le joue, répondit froidement Phileas Fogg, en abattant un dix de cette couleur. --Eh bien, il me plaît que ce soit carreau,» répliqua le colonel Proctor d'une voix irritée. Et il fit un geste pour saisir la carte jouée, en ajoutant: «Vous n'entendez rien à ce jeu. --Peut-être serai-je plus habile à un autre, dit Phileas Fogg, qui se leva. --Il ne tient qu'à vous d'en essayer, fils de John Bull!» répliqua le grossier personnage. Mrs. Aouda était devenue pâle. Tout son sang lui refluait au cœur. Elle avait saisi le bras de Phileas Fogg, qui la repoussa doucement. Passepartout était prêt à se jeter sur l'Américain, qui regardait son adversaire de l'air le plus insultant. Mais Fix s'était levé, et, allant au colonel Proctor, il lui dit: «Vous oubliez que c'est moi à qui vous avez affaire, monsieur, moi que vous avez, non-seulement injurié, mais frappé! --Monsieur Fix, dit Mr. Fogg, je vous demande pardon, mais ceci me regarde seul. En prétendant que j'avais tort de jouer pique, le colonel m'a fait une nouvelle injure, et il m'en rendra raison. --Quand vous voudrez, et où vous voudrez, répondit l'Américain, et à l'arme qui vous plaira!» Mrs. Aouda essaya vainement de retenir Mr. Fogg. L'inspecteur tenta inutilement de reprendre la querelle à son compte. Passepartout voulait jeter le colonel par la portière, mais un signe de son maître l'arrêta. Phileas Fogg quitta le wagon, et l'Américain le suivit sur la passerelle. «Monsieur, dit Mr. Fogg à son adversaire, je suis fort pressé de retourner en Europe, et un retard quelconque préjudicierait beaucoup à mes intérêts. --Eh bien! qu'est-ce que cela me fait? répondit le colonel Proctor. --Monsieur, reprit très-poliment Mr. Fogg, après notre rencontre à San-Francisco, j'avais formé le projet de venir vous retrouver en Amérique, dès que j'aurais terminé les affaires qui m'appellent sur l'ancien continent. --Vraiment! --Voulez-vous me donner rendez-vous dans six mois? --Pourquoi pas dans six ans? --Je dis six mois, répondit Mr. Fogg, et je serai exact au rendez-vous. --Des défaites, tout cela! s'écria Stamp W. Proctor. Tout de suite ou pas. --Soit, répondit Mr. Fogg. Vous allez à New-York? --Non. --A Chicago? --Non. --A Omaha? --Peu vous importe! Connaissez-vous Plum-Creek? --Non, répondit Mr. Fogg. --C'est la station prochaine. Le train y sera dans une heure. Il y stationnera dix minutes. En dix minutes, on peut échanger quelques coups de revolver. --Soit, répondit Mr. Fogg. Je m'arrêterai à Plum-Creek. --Et je crois même que vous y resterez! ajouta l'Américain avec une insolence sans pareille. --Qui sait, monsieur?» répondit Mr. Fogg, et il rentra dans son wagon, aussi froid que d'habitude. Là, le gentleman commença par rassurer Mrs. Aouda, lui disant que les fanfarons n'étaient jamais à craindre. Puis il pria Fix de lui servir de témoin dans la rencontre qui allait avoir lieu. Fix ne pouvait refuser, et Phileas Fogg reprit tranquillement son jeu interrompu, en jouant pique avec un calme parfait. A onze heures, le sifflet de la locomotive annonça l'approche de la station de Plum-Creek. Mr. Fogg se leva, et, suivi de Fix, il se rendit sur la passerelle. Passepartout l'accompagnait, portant une paire de revolvers. Mrs. Aouda était restée dans le wagon, pâle comme une morte. En ce moment, la porte de l'autre wagon s'ouvrit, et le colonel Proctor apparut également sur la passerelle, suivi de son témoin, un Yankee de sa trempe. Mais à l'instant où les deux adversaires allaient descendre sur la voie, le conducteur accourut et leur cria: «On ne descend pas, messieurs. --Et pourquoi? demanda le colonel. --Nous avons vingt minutes de retard, et le train ne s'arrête pas. --Mais je dois me battre avec monsieur. --Je le regrette, répondit l'employé, mais nous repartons immédiatement. Voici la cloche qui sonne!» La cloche sonnait, en effet, et le train se remit en route. «Je suis vraiment désolé, messieurs, dit alors le conducteur. En toute autre circonstance, j'aurais pu vous obliger. Mais, après tout, puisque vous n'avez pas eu le temps de vous battre ici, qui vous empêche de vous battre en route? --Cela ne conviendra peut-être pas à monsieur! dit le colonel Proctor d'un air goguenard. --Cela me convient parfaitement, répondit Phileas Fogg. --Allons, décidément, nous sommes en Amérique! pensa Passepartout, et le conducteur de train est un gentleman du meilleur monde!» Et ce disant il suivit son maître. Les deux adversaires, leurs témoins, précédés du conducteur, se rendirent, en passant d'un wagon à l'autre, à l'arrière du train. Le dernier wagon n'était occupé que par une dizaine de voyageurs. Le conducteur leur demanda s'ils voulaient bien, pour quelques instants, laisser la place libre à deux gentlemen qui avaient une affaire d'honneur à vider. Comment donc! Mais les voyageurs étaient trop heureux de pouvoir être agréables aux deux gentlemen, et ils se retirèrent sur les passerelles. Ce wagon, long d'une cinquantaine de pieds, se prêtait très-convenablement à la circonstance. Les deux adversaires pouvaient marcher l'un sur l'autre entre les banquettes et s'arquebuser à leur aise. Jamais duel ne fut plus facile à régler. Mr. Fogg et le colonel Proctor, munis chacun de deux revolvers à six coups, entrèrent dans le wagon. Leurs témoins, restés en dehors, les y enfermèrent. Au premier coup de sifflet de la locomotive, ils devaient commencer le feu... Puis, après un laps de deux minutes, on retirerait du wagon ce qui resterait des deux gentlemen. Rien de plus simple en vérité. C'était même si simple, que Fix et Passepartout sentaient leur cœur battre à se briser. On attendait donc le coup de sifflet convenu, quand soudain des cris sauvages retentirent. Des détonations les accompagnèrent, mais elles ne venaient point du wagon réservé aux duellistes. Ces détonations se prolongeaient, au contraire, jusqu'à l'avant et sur toute la ligne du train. Des cris de frayeur se faisaient entendre à l'intérieur du convoi. Le colonel Proctor et Mr. Fogg, revolver au poing, sortirent aussitôt du wagon et se précipitèrent vers l'avant, où retentissaient plus bruyamment les détonations et les cris. Ils avaient compris que le train était attaqué par une bande de Sioux. Ces hardis Indiens n'en étaient pas à leur coup d'essai, et plus d'une fois déjà ils avaient arrêté les convois. Suivant leur habitude, sans attendre l'arrêt du train, s'élançant sur les marchepieds au nombre d'une centaine, ils avaient escaladé les wagons comme fait un clown d'un cheval au galop. Ces Sioux étaient munis de fusils. De là les détonations auxquelles les voyageurs, presque tous armés, ripostaient par des coups de revolver. Tout d'abord, les Indiens s'étaient précipités sur la machine. Le mécanicien et le chauffeur avaient été à demi assommés à coups de casse-tête. Un chef sioux, voulant arrêter le train, mais ne sachant pas manœuvrer la manette du régulateur, avait largement ouvert l'introduction de la vapeur au lieu de la fermer, et la locomotive, emportée, courait avec une vitesse effroyable. En même temps, les Sioux avaient envahi les wagons, ils couraient comme des singes en fureur sur les impériales, ils enfonçaient les portières et luttaient corps à corps avec les voyageurs. Hors du wagon de bagages, forcé et pillé, les colis étaient précipités sur la voie. Cris et coups de feu ne discontinuaient pas. Cependant les voyageurs se défendaient avec courage. Certains wagons, barricadés, soutenaient un siége, comme de véritables forts ambulants, emportés avec une rapidité de cent milles à l'heure. Dès le début de l'attaque, Mrs. Aouda s'était courageusement comportée. Le revolver à la main, elle se défendait héroïquement, tirant à travers les vitres brisées, lorsque quelque sauvage se présentait à elle. Une vingtaine de Sioux, frappés à mort, étaient tombés sur la voie, et les roues des wagons écrasaient comme des vers ceux d'entre eux qui glissaient sur les rails du haut des passerelles. Plusieurs voyageurs, grièvement atteints par les balles ou les casse-tête, gisaient sur les banquettes. Cependant il fallait en finir. Cette lutte durait déjà depuis dix minutes, et ne pouvait que se terminer à l'avantage des Sioux, si le train ne s'arrêtait pas. En effet, la station du fort Kearney n'était pas à deux milles de distance. Là se trouvait un poste américain, mais ce poste passé, entre le fort Kearney et la station suivante les Sioux seraient les maîtres du train. Le conducteur se battait aux côtés de Mr. Fogg, quand une balle le renversa. En tombant, cet homme s'écria: «Nous sommes perdus, si le train ne s'arrête pas avant cinq minutes! --Il s'arrêtera! dit Phileas Fogg, qui voulut s'élancer hors du wagon. --Restez, monsieur, lui cria Passepartout. Cela me regarde!» Phileas Fogg n'eut pas le temps d'arrêter ce courageux garçon, qui, ouvrant une portière sans être vu des Indiens, parvint à se glisser sous le wagon. Et alors, tandis que la lutte continuait, pendant que les balles se croisaient au-dessus de sa tête, retrouvant son agilité, sa souplesse de clown, se faufilant sous les wagons, s'accrochant aux chaînes, s'aidant du levier des freins et des longerons des châssis, rampant d'une voiture à l'autre avec une adresse merveilleuse, il gagna ainsi l'avant du train. Il n'avait pas été vu, il n'avait pu l'être. Là, suspendu d'une main entre le wagon des bagages et le tender, de l'autre il décrocha les chaînes de sûreté; mais par suite de la traction opérée, il n'aurait jamais pu parvenir à dévisser la barre d'attelage, si une secousse que la machine éprouva n'eut fait sauter cette barre, et le train, détaché, resta peu à peu en arrière, tandis que la locomotive s'enfuyait avec une nouvelle vitesse. Emporté par la force acquise, le train roula encore pendant quelques minutes, mais les freins furent manœuvrés à l'intérieur des wagons, et le convoi s'arrêta enfin, à moins de cent pas de la station de Kearney. Là, les soldats du fort, attirés par les coups de feu, accoururent en hâte. Les Sioux ne les avaient pas attendus, et, avant l'arrêt complet du train, toute la bande avait décampé. Mais quand les voyageurs se comptèrent sur le quai de la station, ils reconnurent que plusieurs manquaient à l'appel, et entre autres le courageux Français dont le dévouement venait de les sauver. XXX DANS LEQUEL PHILEAS FOGG FAIT TOUT SIMPLEMENT SON DEVOIR. Trois voyageurs, Passepartout compris, avaient disparu. Avaient-ils été tués dans la lutte? Étaient-ils prisonniers des Sioux? On ne pouvait encore le savoir. Les blessés étaient assez nombreux, mais on reconnut qu'aucun n'était atteint mortellement. Un des plus grièvement frappé, c'était le colonel Proctor, qui s'était bravement battu, et qu'une balle à l'aine avait renversé. Il fut transporté à la gare avec d'autres voyageurs, dont l'état réclamait des soins immédiats. Mrs. Aouda était sauve. Phileas Fogg, qui ne s'était pas épargné, n'avait pas une égratignure. Fix était blessé au bras, blessure sans importance. Mais Passepartout manquait, et des larmes coulaient des yeux de la jeune femme. Cependant tous les voyageurs avaient quitté le train. Les roues des wagons étaient tachées de sang. Aux moyeux et aux rayons pendaient d'informes lambeaux de chair. On voyait à perte de vue sur la plaine blanche de longues traînées rouges. Les derniers Indiens disparaissaient alors dans le sud, du côté de Republican-river. Mr. Fogg, les bras croisés, restait immobile. Il avait une grave décision à prendre. Mrs. Aouda, près de lui, le regardait sans prononcer une parole... Il comprit ce regard. Si son serviteur était prisonnier, ne devait-il pas tout risquer pour l'arracher aux Indiens?... [Illustration: Suspendu d'une main entre le wagon des bagages... (Page 174.)] «Je le retrouverai mort ou vivant, dit-il simplement à Mrs. Aouda. --Ah! monsieur... monsieur Fogg! s'écria la jeune femme, en saisissant les mains de son compagnon qu'elle couvrit de larmes. --Vivant! ajouta Mr. Fogg, si nous ne perdons pas une minute!» Par cette résolution, Phileas Fogg se sacrifiait tout entier. Il venait de prononcer sa ruine. Un seul jour de retard lui faisait manquer le paquebot à New-York. Son pari était irrévocablement perdu. Mais devant cette pensée: «C'est mon devoir!» il n'avait pas hésité. [Illustration: Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve... (Page 179.)] Le capitaine commandant le fort Kearney était là. Ses soldats--une centaine d'hommes environ--s'étaient mis sur la défensive pour le cas où les Sioux auraient dirigé une attaque directe contre la gare. «Monsieur, dit Mr. Fogg au capitaine, trois voyageurs ont disparu. --Morts? demanda le capitaine. --Morts ou prisonniers, répondit Phileas Fogg. Là est une incertitude qu'il faut faire cesser. Votre intention est-elle de poursuivre les Sioux? --Cela est grave, monsieur, dit le capitaine. Ces Indiens peuvent fuir jusqu'au delà de l'Arkansas! Je ne saurais abandonner le fort qui m'est confié. --Monsieur, reprit Phileas Fogg, il s'agit de la vie de trois hommes. --Sans doute... mais puis-je risquer la vie de cinquante pour en sauver trois? --Je ne sais si vous le pouvez, monsieur, mais vous le devez. --Monsieur, répondit le capitaine, personne ici n'a m'apprendre quel est mon devoir. --Soit, dit froidement Phileas Fogg. J'irai seul! --Vous, monsieur! s'écria Fix, qui s'était approché, aller seul à la poursuite des Indiens! --Voulez-vous donc que je laisse périr ce malheureux, à qui tout ce qui est vivant ici doit la vie? J'irai. --Eh bien, non, vous n'irez pas seul! s'écria le capitaine, ému malgré lui. Non! Vous êtes un brave cœur!.... Trente hommes de bonne volonté!» ajouta-t-il en se tournant vers ses soldats. Toute la compagnie s'avança en masse. Le capitaine n'eut qu'à choisir parmi ces braves gens. Trente soldats furent désignés, et un vieux sergent se mit à leur tête. «Merci, capitaine! dit Mr. Fogg. --Vous me permettrez de vous accompagner? demanda Fix au gentleman. --Vous ferez comme il vous plaira, monsieur, lui répondit Phileas Fogg. Mais si vous voulez me rendre service, vous resterez près de Mrs. Aouda. Au cas où il m'arriverait malheur...» Une pâleur subite envahit la figure de l'inspecteur de police. Se séparer de l'homme qu'il avait suivi pas à pas et avec tant de persistance! Le laisser s'aventurer ainsi dans ce désert! Fix regarda attentivement le gentleman, et, quoi qu'il en eût, malgré ses préventions, en dépit du combat qui se livrait en lui, il baissa les yeux devant ce regard calme et franc. «Je resterai,» dit-il. Quelques instants après, Mr. Fogg avait serré la main de la jeune femme; puis, après lui avoir remis son précieux sac de voyage, il partait avec le sergent et sa petite troupe. Mais avant de partir, il avait dit aux soldats: «Mes amis, il y a mille livres pour vous si nous sauvons les prisonniers!» Il était alors midi et quelques minutes. Mrs. Aouda s'était retirée dans une chambre de la gare, et là, seule, elle attendait, songeant à Phileas Fogg, à cette générosité simple et grande, à ce tranquille courage. Mr. Fogg avait sacrifié sa fortune, et maintenant il jouait sa vie, tout cela sans hésitation, par devoir, sans phrases. Phileas Fogg était un héros à ses yeux. L'inspecteur Fix, lui, ne pensait pas ainsi, et il ne pouvait contenir son agitation. Il se promenait fébrilement sur le quai de la gare. Un moment subjugué, il redevenait lui-même. Fogg parti, il comprenait la sottise qu'il avait faite de le laisser partir. Quoi! cet homme qu'il venait de suivre autour du monde, il avait consenti à s'en séparer! Sa nature reprenait le dessus, il s'incriminait, il s'accusait, il se traitait comme s'il eût été le directeur de la police métropolitaine, admonestant un agent pris en flagrant délit de naïveté. «J'ai été inepte! pensait-il. L'autre lui aura appris qui j'étais! Il est parti, il ne reviendra pas! Où le reprendre maintenant? Mais comment ai-je pu me laisser fasciner ainsi, moi, Fix, moi, qui ai en poche son ordre d'arrestation! Décidément je ne suis qu'une bête!» Ainsi raisonnait l'inspecteur de police, tandis que les heures s'écoulaient si lentement à son gré. Il ne savait que faire. Quelquefois, il avait envie de tout dire à Mrs. Aouda. Mais il comprenait comment il serait reçu par la jeune femme. Quel parti prendre? Il était tenté de s'en aller à travers les longues plaines blanches, à la poursuite de ce Fogg! Il ne lui semblait pas impossible de le retrouver. Les pas du détachement étaient encore imprimés sur la neige!... Mais bientôt, sous une couche nouvelle, toute empreinte s'effaça. Alors le découragement prit Fix. Il éprouva comme une insurmontable envie d'abandonner la partie. Or, précisément, cette occasion de quitter la station de Kearney et de poursuivre ce voyage, si fécond en déconvenues, lui fut offerte. En effet, vers deux heures après midi, pendant que la neige tombait à gros flocons, on entendit de longs sifflets qui venaient de l'est. Une énorme ombre, précédée d'une lueur fauve, s'avançait lentement, considérablement grandie par les brumes, qui lui donnaient un aspect fantastique. Cependant on n'attendait encore aucun train venant de l'est. Les secours réclamés par le télégraphe ne pouvaient arriver sitôt, et le train d'Omaha à San-Francisco ne devait passer que le lendemain.--On fut bientôt fixé. Cette locomotive, qui marchait à petite vapeur, en jetant de grands coups de sifflet, c'était celle qui, après avoir été détachée du train, avait continué sa route avec une si effrayante vitesse, emportant le chauffeur et le mécanicien inanimés. Elle avait couru sur les rails pendant plusieurs milles; puis, le feu avait baissé, faute de combustible; la vapeur s'était détendue, et une heure après, ralentissant peu à peu sa marche, la machine s'arrêtait enfin à vingt milles au delà de la station de Kearney. Ni le mécanicien, ni le chauffeur n'avaient succombé, et, après un évanouissement assez prolongé, ils étaient revenus à eux. La machine était alors arrêtée. Quand il se vit dans le désert, la locomotive seule, n'ayant plus de wagons à sa suite, le mécanicien comprit ce qui s'était passé. Comment la locomotive avait été détachée du train, il ne put le deviner, mais il n'était pas douteux, pour lui, que le train, resté en arrière, se trouvât en détresse. Le mécanicien n'hésita pas sur ce qu'il devait faire. Continuer la route dans la direction d'Omaha était prudent; retourner vers le train, que les Indiens pillaient peut-être encore, était dangereux... N'importe! Des pelletées de charbon et de bois furent engouffrées dans le foyer de sa chaudière, le feu se ranima, la pression monta de nouveau, et, vers deux heures après midi, la machine revenait en arrière vers la station de Kearney. C'était elle qui sifflait dans la brume. Ce fut une grande satisfaction pour les voyageurs, quand ils virent la locomotive se mettre en tête du train. Ils allaient pouvoir continuer ce voyage si malheureusement interrompu. A l'arrivée de la machine, Mrs. Aouda avait quitté la gare, et s'adressant au conducteur: «Vous allez partir? lui demanda-t-elle. --A l'instant, madame. --Mais ces prisonniers... nos malheureux compagnons... --Je ne puis interrompre le service, répondit le conducteur. Nous avons déjà trois heures de retard. --Et quand passera l'autre train venant de San-Francisco? --Demain soir, madame. --Demain soir! mais il sera trop tard. Il faut attendre... --C'est impossible, répondit le conducteur. Si vous voulez partir, montez en voiture. --Je ne partirai pas,» répondit la jeune femme. Fix avait entendu cette conversation. Quelques instants auparavant, quand tout moyen de locomotion lui manquait, il était décidé à quitter Kearney, et maintenant que le train était là, prêt à s'élancer, qu'il n'avait plus qu'à reprendre sa place dans le wagon, une irrésistible force le rattachait au sol. Ce quai de la gare lui brûlait les pieds, et il ne pouvait s'en arracher. Le combat recommençait en lui. La colère de l'insuccès l'étouffait. Il voulait lutter jusqu'au bout. Cependant les voyageurs et quelques blessés--entre autres le colonel Proctor, dont l'état était grave--avaient pris place dans les wagons. On entendait les bourdonnements de la chaudière surchauffée, et la vapeur s'échappait par les soupapes. Le mécanicien siffla, le train se mit en marche, et disparut bientôt, mêlant sa fumée blanche au tourbillon des neiges. L'inspecteur Fix était resté. Quelques heures s'écoulèrent. Le temps était fort mauvais, le froid très-vif. Fix, assis sur un banc dans la gare, restait immobile. On eût pu croire qu'il dormait. Mrs. Aouda, malgré la rafale, quittait à chaque instant la chambre qui avait été mise à sa disposition. Elle venait à l'extrémité du quai, cherchant à voir à travers la tempête de neige, voulant percer cette brume qui réduisait l'horizon autour d'elle, écoutant si quelque bruit se ferait entendre. Mais rien. Elle rentrait alors, toute transie, pour revenir quelques moments plus tard, et toujours inutilement. Le soir se fit. Le petit détachement n'était pas de retour. Où était-il en ce moment? Avait-il pu rejoindre les Indiens? Y avait-il eu lutte, ou ces soldats, perdus dans la brume, erraient-ils au hasard? Le capitaine du fort Kearney était très-inquiet, bien qu'il ne voulût rien laisser paraître de son inquiétude. La nuit vint, la neige tomba moins abondamment, mais l'intensité du froid s'accrut. Le regard le plus intrépide n'eût pas considéré sans épouvante cette obscure immensité. Un absolu silence régnait sur la plaine. Ni le vol d'un oiseau, ni la passée d'un fauve, n'en troublait le calme infini. Pendant toute cette nuit, Mrs. Aouda, l'esprit plein de pressentiments sinistres, le cœur rempli d'angoisses, erra sur la lisière de la prairie. Son imagination l'emportait au loin et lui montrait mille dangers. Ce qu'elle souffrit pendant ces longues heures ne saurait s'exprimer. Fix était toujours immobile à la même place, mais, lui non plus, il ne dormait pas. A un certain moment, un homme s'était approché, lui avait parlé même, mais l'agent l'avait renvoyé, après avoir répondu à ses paroles par un signe négatif. La nuit s'écoula ainsi. A l'aube, le disque à demi éteint du soleil se leva sur un horizon embrumé. Cependant la portée du regard pouvait s'étendre à une distance de deux milles. C'était vers le sud que Phileas Fogg et le détachement s'étaient dirigés... Le sud était absolument désert. Il était alors sept heures du matin. Le capitaine, extrêmement soucieux, ne savait quel parti prendre. Devait-il envoyer un second détachement au secours du premier? Devait-il sacrifier de nouveaux hommes avec si peu de chances de sauver ceux qui étaient sacrifiés tout d'abord? Mais son hésitation ne dura pas, et d'un geste, appelant un de ses lieutenants, il lui donnait l'ordre de pousser une reconnaissance dans le sud,--quand des coups de feu éclatèrent. Était-ce un signal? Les soldats se jetèrent hors du fort, et à un demi-mille ils aperçurent une petite troupe qui revenait en bon ordre. Mr. Fogg marchait en tête, et près de lui Passepartout et les deux autres voyageurs, arrachés aux mains des Sioux. Il y avait eu combat à dix milles au sud de Kearney. Peu d'instants avant l'arrivée du détachement, Passepartout et ses deux compagnons luttaient déjà contre leurs gardiens, et le Français en avait assommé trois à coups de poing, quand son maître et les soldats se précipitèrent à leur secours. Tous, les sauveurs et les sauvés, furent accueillis par des cris de joie, et Phileas Fogg distribua aux soldats la prime qu'il leur avait promise, tandis que Passepartout se répétait, non sans quelque raison: «Décidément, il faut avouer que je coûte cher à mon maître!» Fix, sans prononcer une parole, regardait Mr. Fogg, et il eût été difficile d'analyser les impressions qui se combattaient alors en lui. Quant à Mrs. Aouda, elle avait pris la main du gentleman, et elle la serrait dans les siennes, sans pouvoir prononcer une parole! Cependant Passepartout, dès son arrivée, avait cherché le train dans la gare. Il croyait le trouver là, prêt à filer sur Omaha, et il espérait que l'on pourrait encore regagner le temps perdu. «Le train, le train! s'écria-t-il. --Parti, répondit Fix. --Et le train suivant, quand passera-t-il? demanda Phileas Fogg. --Ce soir seulement. --Ah!» répondit simplement l'impassible gentleman. XXXI DANS LEQUEL L'INSPECTEUR FIX PREND TRÈS-SÉRIEUSEMENT LES INTÉRÊTS DE PHILEAS FOGG. Phileas Fogg se trouvait en retard de vingt heures. Passepartout, la cause involontaire de ce retard, était désespéré. Il avait décidément ruiné son maître! En ce moment, l'inspecteur s'approcha de Mr. Fogg, et, le regardant bien en face: «Très-sérieusement, monsieur, lui demanda-t-il, vous êtes pressé? --Très-sérieusement, répondit Phileas Fogg. --J'insiste, reprit Fix. Vous avez bien intérêt à être à New-York le 11, avant neuf heures du soir, heure du départ du paquebot de Liverpool? --Un intérêt majeur. --Et si votre voyage n'eût pas été interrompu par cette attaque d'Indiens, vous seriez arrivé à New-York le 11, dès le matin? --Oui, avec douze heures d'avance sur le paquebot. --Bien. Vous avez donc vingt heures de retard. Entre vingt et douze, l'écart est de huit. C'est huit heures à regagner. Voulez-vous tenter de le faire. --A pied? demanda Mr. Fogg. --Non, en traîneau, répondit Fix, en traîneau à voiles. Un homme m'a proposé ce moyen de transport.» C'était l'homme qui avait parlé à l'inspecteur de police pendant la nuit, et dont Fix avait refusé l'offre. Phileas Fogg ne répondit pas à Fix; mais Fix lui ayant montré l'homme en question qui se promenait devant la gare, le gentleman alla à lui. Un instant après, Phileas Fogg et cet Américain, nommé Mudge, entraient dans une hutte construite au bas du fort Kearney. Là, Mr. Fogg examina un assez singulier véhicule, sorte de châssis, établi sur deux longues poutres, un peu relevées à l'avant comme les semelles d'un traîneau, et sur lequel cinq ou six personnes pouvaient prendre place. Au tiers du châssis, sur l'avant, se dressait un mât très-élevé, sur lequel s'enverguait une immense brigantine. Ce mât, solidement retenu par des haubans métalliques, tendait un étai de fer qui servait à guinder un foc de grande dimension. A l'arrière, une sorte de gouvernail-godille permettait de diriger l'appareil. C'était, on le voit, un traîneau gréé en sloop. Pendant l'hiver, sur la plaine glacée, lorsque les trains sont arrêtés par les neiges, ces véhicules font des traversées extrêmement rapides d'une station à l'autre. Ils sont, d'ailleurs, prodigieusement voilés,--plus voilés même que ne peut l'être un cotre de course, exposé à chavirer,--et, vent arrière, ils glissent à la surface des prairies avec une rapidité égale, sinon supérieure, à celle des express. En quelques instants, un marché fut conclu entre Mr. Fogg et le patron de cette embarcation de terre. Le vent était bon. Il soufflait de l'ouest en grande brise. La neige était durcie, et Mudge se faisait fort de conduire Mr. Fogg en quelques heures à la station d'Omaha. Là, les trains sont fréquents et les voies nombreuses, qui conduisent à Chicago et à New-York. Il n'était pas impossible que le retard fût regagné. Il n'y avait donc pas à hésiter à tenter l'aventure. [Illustration: Le Français en avait assommé trois à coups de poing... (Page 182.)] Mr. Fogg, ne voulant pas exposer Mrs. Aouda aux tortures d'une traversée en plein air, par ce froid que la vitesse rendrait plus insupportable encore, lui proposa de rester sous la garde de Passepartout à la station de Kearney. L'honnête garçon se chargerait de ramener la jeune femme en Europe par une route meilleure et dans des conditions plus acceptables. Mrs. Aouda refusa de se séparer de Mr. Fogg, et Passepartout se sentit très-heureux de cette détermination. En effet, pour rien au monde il n'eût voulu quitter son maître, puisque Fix devait l'accompagner. [Illustration: Les voyageurs, pressés les uns contre les autres... (Page 186.)] Quant à ce que pensait alors l'inspecteur de police, ce serait difficile à dire. Sa conviction avait-elle été ébranlée par le retour de Phileas Fogg, ou bien le tenait-il pour un coquin extrêmement fort, qui, son tour du monde accompli, devait croire qu'il serait absolument en sûreté en Angleterre? Peut-être l'opinion de Fix touchant Phileas Fogg était-elle en effet modifiée. Mais il n'en était pas moins décidé à faire son devoir et, plus impatient que tous, à presser de tout son pouvoir le retour en Angleterre. A huit heures, le traîneau était prêt à partir. Les voyageurs--on serait tenté de dire les passagers--y prenaient place et se serraient étroitement dans leurs couvertures de voyage. Les deux immenses voiles étaient hissées, et, sous l'impulsion du vent, le véhicule filait sur la neige durcie avec une rapidité de quarante milles à l'heure. La distance qui sépare le fort Kearney d'Omaha est, en droite ligne,--à vol d'abeille, comme disent les Américains,--de deux cents milles au plus. Si le vent tenait, en cinq heures cette distance pouvait être franchie. Si aucun incident ne se produisait, à une heure après midi le traîneau devait avoir atteint Omaha. Quelle traversée! Les voyageurs, pressés les uns contre les autres, ne pouvaient se parler. Le froid, accru par la vitesse, leur eût coupé la parole. Le traîneau glissait aussi légèrement à la surface de la plaine qu'une embarcation à la surface des eaux,--avec la houle en moins. Quand la brise arrivait en rasant la terre, il semblait que le traîneau fût enlevé du sol par ses voiles, vastes ailes d'une immense envergure. Mudge, au gouvernail, se maintenait dans la ligne droite, et, d'un coup de godille, il rectifiait les embardées que l'appareil tendait à faire. Toute la toile portait. Le foc avait été porqué et n'était plus abrité par la brigantine. Un mât de hune fut guindé, et une flèche, tendue au vent, ajouta sa puissance d'impulsion à celle des autres voiles. On ne pouvait l'estimer, mathématiquement, mais certainement la vitesse du traîneau ne devait pas être moindre de quarante milles à l'heure. «Si rien ne casse, dit Mudge, nous arriverons!» Et Mudge avait intérêt à arriver dans le délai convenu, car Mr. Fogg, fidèle à son système, l'avait alléché par une forte prime. La prairie, que le traîneau coupait en ligne droite, était plate comme une mer. On eût dit un immense étang glacé. Le rail-road qui desservait cette partie du territoire remontait, du sud-ouest au nord-ouest, par Grand-Island, Columbus, ville importante du Nebraska, Schuyler, Fremont, puis Omaha. Il suivait pendant tout son parcours la rive droite de Platte-river. Le traîneau, abrégeant cette route, prenait la corde de l'arc décrit par le chemin de fer. Mudge ne pouvait craindre d'être arrêté par la Platte-river, à ce petit coude qu'elle fait en avant de Fremont, puisque ses eaux étaient glacées. Le chemin était donc entièrement débarrassé d'obstacles, et Phileas Fogg n'avait donc que deux circonstances à redouter: une avarie à l'appareil, un changement ou une tombée du vent. Mais la brise ne mollissait pas. Au contraire. Elle soufflait à courber le mât, que les haubans de fer maintenaient solidement. Ces filins métalliques, semblables aux cordes d'un instrument, résonnaient comme si un archet eût provoqué leurs vibrations. Le traîneau s'enlevait au milieu d'une harmonie plaintive, d'une intensité toute particulière. «Ces cordes donnent la quinte et l'octave,» dit Mr. Fogg. Et ce furent les seules paroles qu'il prononça pendant cette traversée. Mrs. Aouda, soigneusement empaquetée dans les fourrures et les couvertures de voyage, était, autant que possible, préservée des atteintes du froid. Quant à Passepartout, la face rouge comme le disque solaire quand il se couche dans les brumes, il humait cet air piquant. Avec le fond d'imperturbable confiance qu'il possédait, il s'était repris à espérer. Au lieu d'arriver le matin à New-York, on y arriverait le soir, mais il y avait encore quelques chances pour que ce fût avant le départ du paquebot de Liverpool. Passepartout avait même éprouvé une forte envie de serrer la main de son allié Fix. Il n'oubliait pas que c'était l'inspecteur lui-même qui avait procuré le traîneau à voiles, et, par conséquent, le seul moyen qu'il y eût de gagner Omaha en temps utile. Mais, par on ne sait quel pressentiment, il se tint dans sa réserve accoutumée. En tout cas, une chose que Passepartout n'oublierait jamais, c'était le sacrifice que Mr. Fogg avait fait, sans hésiter, pour l'arracher aux mains des Sioux. A cela, Mr. Fogg avait risqué sa fortune et sa vie... Non! son serviteur ne l'oublierait pas! Pendant que chacun des voyageurs se laissait aller à des réflexions si diverses, le traîneau volait sur l'immense tapis de neige. S'il passait quelques creeks, affluents ou sous-affluents de la Little-Blue-river, on ne s'en apercevait pas. Les champs et les cours d'eau disparaissaient sous une blancheur uniforme. La plaine était absolument déserte. Comprise entre l'Union-Pacific-road et l'embranchement qui doit réunir Kearney à Saint-Joseph, elle formait comme une grande île inhabitée. Pas un village, pas une station, pas même un fort. De temps en temps, on voyait passer comme un éclair quelque arbre grimaçant, dont le blanc squelette se tordait sous la brise. Parfois, des bandes d'oiseaux sauvages s'enlevaient du même vol. Parfois aussi, quelques loups de prairies, en troupes nombreuses, maigres, affamés, poussés par un besoin féroce, luttaient de vitesse avec le traîneau. Alors Passepartout, le revolver à la main, se tenait prêt à faire feu sur les plus rapprochés. Si quelque accident eût alors arrêté le traîneau, les voyageurs, attaqués par ces féroces carnassiers, auraient couru les plus grands risques. Mais le traîneau tenait bon, il ne tardait pas à prendre de l'avance, et bientôt toute la bande hurlante restait en arrière. A midi, Mudge reconnut à quelques indices qu'il passait le cours glacé de la Platte-river. Il ne dit rien, mais il était déjà sûr que, vingt milles plus loin, il aurait atteint la station d'Omaha. Et, en effet, il n'était pas une heure, que ce guide habile, , ' . - 1 ' ' . 2 ' , ' , 3 , , 4 ' . 5 6 , ' , , 7 , . 8 9 « ! ' , ' , ' , 10 ! 11 12 - - , , 13 ' , ' ' 14 - . 15 16 - - ! ' . 17 18 - - , . ' , 19 . 20 21 - - ! ' . 22 23 - - ? 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