Toutefois, ce repas terminé, il crut devoir prendre le sieur Fogg à
part, et il lui dit:
«Monsieur...»
Ce «monsieur» lui écorchait les lèvres, et il se retenait pour ne pas
mettre la main au collet de ce «monsieur!»
«Monsieur, vous avez été fort obligeant en m'offrant passage à votre
bord. Mais, bien que mes ressources ne me permettent pas d'agir aussi
largement que vous, j'entends payer ma part...
--Ne parlons pas de cela, monsieur, répondit Mr. Fogg.
--Mais si, je tiens...
--Non, monsieur, répéta Fogg d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
Cela entre dans les frais généraux!»
Fix s'inclina, il étouffait, et, allant s'étendre sur l'avant de la
goëlette, il ne dit plus un mot de la journée.
Cependant on filait rapidement. John Bunsby avait bon espoir. Plusieurs
fois il dit à Mr. Fogg qu'on arriverait en temps voulu à Shangaï. Mr.
Fogg répondit simplement qu'il y comptait. D'ailleurs, tout l'équipage
de la petite goëlette y mettait du zèle. La prime affriolait ces
braves gens. Aussi, pas une écoute qui ne fût consciencieusement
raidie! Pas une voile qui ne fût vigoureusement étarquée! Pas une
embardée que l'on pût reprocher à l'homme de barre! On n'eût pas
manœuvré plus sévèrement dans une régate du Royal-Yacht-Club.
Le soir, le pilote avait relevé au loch un parcours de deux cent vingt
milles depuis Hong-Kong, et Phileas Fogg pouvait espérer qu'en arrivant
à Yokohama, il n'aurait aucun retard à inscrire à son programme. Ainsi
donc, le premier contre-temps sérieux qu'il eût éprouvé depuis son
départ de Londres ne lui causerait probablement aucun préjudice.
Pendant la nuit, vers les premières heures du matin, la -Tankadère-
entrait franchement dans le détroit de Fo-Kien, qui sépare la grande
île Formose de la côte chinoise, et elle coupait le tropique du Cancer.
La mer était très-dure dans ce détroit, plein de remous formés par
les contre-courants. La goëlette fatigua beaucoup. Les lames courtes
brisaient sa marche. Il devint très-difficile de se tenir debout sur le
pont.
Avec le lever du jour, le vent fraîchit encore. Il y avait dans le
ciel l'apparence d'un coup de vent. Du reste, le baromètre annonçait
un changement prochain de l'atmosphère; sa marche diurne était
irrégulière, et le mercure oscillait capricieusement. On voyait aussi
la mer se soulever vers le sud-est en longues houles «qui sentaient la
tempête». La veille, le soleil s'était couché dans une brume rouge, au
milieu des scintillations phosphorescentes de l'Océan.
Le pilote examina longtemps ce mauvais aspect du ciel et murmura
entre ses dents des choses peu intelligibles. A un certain moment, se
trouvant près de son passager:
«On peut tout dire à Votre Honneur? dit-il à voix basse.
--Tout, répondit Phileas Fogg.
--Eh bien, nous allons avoir un coup de vent.
--Viendra-t-il du nord ou du sud? demanda simplement Mr. Fogg.
--Du sud. Voyez. C'est un typhon qui se prépare!
--Va pour le typhon du sud, puisqu'il nous poussera du bon côté,
répondit Mr. Fogg.
--Si vous le prenez comme cela! répliqua le pilote, je n'ai plus rien à
dire.»
Les pressentiments de John Bunsby ne le trompaient pas. A une époque
moins avancée de l'année, le typhon, suivant l'expression d'un célèbre
météorologiste, se fût écoulé comme une cascade lumineuse de flammes
électriques, mais, en équinoxe d'hiver, il était à craindre qu'il ne se
déchaînât avec violence.
Le pilote prit ses précautions par avance. Il fit serrer toutes les
voiles de la goëlette et amener les vergues sur le pont. Les mâts
de flèche furent dépassés. On rentra le bout-dehors. Les panneaux
furent condamnés avec soin. Pas une goutte d'eau ne pouvait, dès lors,
pénétrer dans la coque de l'embarcation. Une seule voile triangulaire,
un tourmentin de forte toile, fut hissé en guise de trinquette, de
manière à maintenir la goëlette vent arrière. Et on attendit.
John Bunsby avait engagé ses passagers à descendre dans la cabine;
mais, dans un étroit espace, à peu près privé d'air, et par les
secousses de la houle, cet emprisonnement n'avait rien d'agréable. Ni
Mr. Fogg, ni Mrs. Aouda, ni Fix lui-même, ne consentirent à quitter le
pont.
Vers huit heures, la bourrasque de pluie et de rafale tomba à bord.
Rien qu'avec son petit morceau de toile, la -Tankadère- fut enlevée
comme une plume par ce vent dont on ne saurait donner une idée exacte,
quand il souffle en tempête. Comparer sa vitesse à la quadruple vitesse
d'une locomotive lancée à toute vapeur, ce serait rester au-dessous de
la vérité.
Pendant toute la journée, l'embarcation courut ainsi vers le nord,
emportée par les lames monstrueuses, en conservant heureusement une
rapidité égale à la leur. Vingt fois elle faillit être coiffée par
une de ces montagnes d'eau qui se dressaient à l'arrière; mais un
adroit coup de barre, donné par le pilote, parait la catastrophe.
Les passagers étaient quelquefois couverts en grand par les embruns
qu'ils recevaient philosophiquement. Fix maugréait sans doute, mais
l'intrépide Aouda, les yeux fixés sur son compagnon, dont elle ne
pouvait qu'admirer le sang-froid, se montrait digne de lui et bravait
la tourmente à ses côtés. Quant à Phileas Fogg, il semblait que ce
typhon fît partie de son programme.
Jusqu'alors la -Tankadère- avait toujours fait route au nord; mais
vers le soir, comme on pouvait le craindre, le vent, tournant de trois
quarts, hâla le nord-ouest. La goëlette, prêtant alors le flanc à la
lame, fut effroyablement secouée. La mer la frappait avec une violence
bien faite pour effrayer, quand on ne sait pas avec quelle solidité
toutes les parties d'un bâtiment sont reliées entre elles.
Avec la nuit, la tempête s'accentua encore. En voyant l'obscurité
se faire, et avec l'obscurité s'accroître la tourmente, John Bunsby
ressentit de vives inquiétudes. Il se demanda s'il ne serait pas temps
de relâcher, et il consulta son équipage.
Ses hommes consultés, John Bunsby s'approcha de Mr. Fogg, et lui dit:
«Je crois, Votre Honneur, que nous ferions bien de gagner un des ports
de la côte.
--Je le crois aussi, répondit Phileas Fogg.
--Ah! fit le pilote, mais lequel?
--Je n'en connais qu'un, répondit tranquillement Mr. Fogg.
--Et c'est!...
--Shangaï.»
Cette réponse, le pilote fut d'abord quelques instants sans comprendre
ce qu'elle signifiait, ce qu'elle renfermait d'obstination et de
ténacité. Puis il s'écria:
«Eh bien, oui! Votre Honneur a raison. A Shangaï!»
Et la direction de la -Tankadère- fut imperturbablement maintenue vers
le nord.
Nuit vraiment terrible! Ce fut un miracle si la petite goëlette ne
chavira pas. Deux fois elle fut engagée, et tout aurait été enlevé à
bord, si les saisines eussent manqué. Mrs. Aouda était brisée, mais
elle ne fit pas entendre une plainte. Plus d'une fois Mr. Fogg dut se
précipiter vers elle pour la protéger contre la violence des lames.
Le jour reparut. La tempête se déchaînait encore avec une extrême
fureur. Toutefois, le vent retomba dans le sud-est. C'était une
modification favorable, et la -Tankadère- fit de nouveau route sur
cette mer démontée, dont les lames se heurtaient alors à celles que
provoquait la nouvelle aire du vent. De là un choc de contre-houles qui
eût écrasé une embarcation moins solidement construite.
De temps en temps on apercevait la côte à travers les brumes déchirées,
mais pas un navire en vue. La -Tankadère- était seule à tenir la mer.
A midi, il y eut quelques symptômes d'accalmie, qui, avec l'abaissement
du soleil sur l'horizon, se prononcèrent plus nettement.
Le peu de durée de la tempête tenait à sa violence même. Les passagers,
absolument brisés, purent manger un peu et prendre quelque repos.
La nuit fut relativement paisible. Le pilote fit rétablir ses voiles au
bas ris. La vitesse de l'embarcation fut considérable. Le lendemain,
11, au lever du jour, reconnaissance faite de la côte, John Bunsby put
affirmer qu'on n'était pas à cent milles de Shangaï.
Cent milles, et il ne restait plus que cette journée pour les faire!
C'était le soir même que Mr. Fogg devait arriver à Shangaï, s'il ne
voulait pas manquer le départ du paquebot de Yokohama. Sans cette
tempête, pendant laquelle il perdit plusieurs heures, il n'eût pas été
en ce moment à trente milles du port.
La brise mollissait sensiblement, mais heureusement la mer tombait
avec elle. La goëlette se couvrit de toile. Flèches, voiles d'étais,
contre-foc, tout portait, et la mer écumait sous l'étrave.
A midi, la -Tankadère- n'était pas à plus de quarante-cinq milles de
Shangaï. Il lui restait six heures encore pour gagner ce port avant le
départ du paquebot de Yokohama.
[Illustration: La -Tankadère- fut enlevée comme une plume. (Page 118.)]
Les craintes furent vives à bord. On voulait arriver à tout prix.
Tous--Phileas Fogg excepté sans doute--sentaient leur cœur battre
d'impatience. Il fallait que la petite goëlette se maintînt dans une
moyenne de neuf milles à l'heure, et le vent mollissait toujours!
C'était une brise irrégulière, des bouffées capricieuses venant de
la côte. Elles passaient, et la mer se déridait aussitôt après leur
passage.
Cependant l'embarcation était si légère, ses voiles hautes, d'un fin
tissu, ramassaient si bien les folles brises, que, le courant aidant,
à six heures, John Bunsby ne comptait plus que dix milles jusqu'à la
rivière de Shangaï, car la ville elle-même est située à une distance de
douze milles au moins au-dessus de l'embouchure.
[Illustration: La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville
indigène... (Page 127.)]
A sept heures, on était encore à trois milles de Shangaï. Un formidable
juron s'échappa des lèvres du pilote... La prime de deux cents livres
allait évidemment lui échapper. Il regarda Mr. Fogg. Mr. Fogg était
impassible, et cependant sa fortune entière se jouait à ce moment...
A ce moment aussi, un long fuseau noir, couronné d'un panache de fumée,
apparut au ras de l'eau. C'était le paquebot américain, qui sortait à
l'heure réglementaire.
«Malédiction! s'écria John Bunsby, qui repoussa la barre d'un bras
désespéré.
--Des signaux!» dit simplement Phileas Fogg.
Un petit canon de bronze s'allongeait à l'avant de la -Tankadère-. Il
servait à faire des signaux par les temps de brume.
Le canon fut chargé jusqu'à la gueule, mais au moment où le pilote
allait appliquer un charbon ardent sur la lumière:
«Le pavillon en berne,» dit Mr. Fogg.
Le pavillon fut amené à mi-mât. C'était un signal de détresse, et l'on
pouvait espérer que le paquebot américain, l'apercevant, modifierait un
instant sa route pour rallier l'embarcation.
«Feu!» dit Mr. Fogg.
Et la détonation du petit canon de bronze éclata dans l'air.
XXII
OU PASSEPARTOUT VOIT BIEN QUE, MÊME AUX ANTIPODES, IL EST PRUDENT
D'AVOIR QUELQUE ARGENT DANS SA POCHE.
Le -Carnatic-, ayant quitté Hong-Kong, le 7 novembre, à six heures et
demie du soir, se dirigeait à toute vapeur vers les terres du Japon.
Il emportait un plein chargement de marchandises et de passagers. Deux
cabines de l'arrière restaient inoccupées. C'étaient celles qui avaient
été retenues pour le compte de Mr. Phileas Fogg.
Le lendemain matin, les hommes de l'avant pouvaient voir, non sans
quelque surprise, un passager, l'œil à demi hébété, la démarche
branlante, la tête ébouriffée, qui sortait du capot des secondes et
venait en titubant s'asseoir sur une drome.
Ce passager, c'était Passepartout en personne. Voici ce qui était
arrivé.
Quelques instants après que Fix eut quitté la tabagie, deux garçons
avaient enlevé Passepartout profondément endormi, et l'avaient
couché sur le lit réservé aux fumeurs. Mais trois heures plus tard,
Passepartout, poursuivi jusque dans ses cauchemars par une idée fixe,
se réveillait et luttait contre l'action stupéfiante du narcotique.
La pensée du devoir non accompli secouait sa torpeur. Il quittait ce
lit d'ivrognes, et trébuchant, s'appuyant aux murailles, tombant et
se relevant, mais toujours et irrésistiblement poussé par une sorte
d'instinct, il sortait de la tabagie, criant comme dans un rêve: le
-Carnatic-! le -Carnatic-!
Le paquebot était là fumant, prêt à partir. Passepartout n'avait que
quelques pas à faire. Il s'élança sur le pont volant, il franchit la
coupée et tomba inanimé à l'avant, au moment où le -Carnatic- larguait
ses amarres.
Quelques matelots, en gens habitués à ces sortes de scènes,
descendirent le pauvre garçon dans une cabine des secondes, et
Passepartout ne se réveilla que le lendemain matin, à cent cinquante
milles des terres de la Chine.
Voilà donc pourquoi, ce matin-là, Passepartout se trouvait sur le pont
du -Carnatic-, et venait humer à pleines gorgées les fraîches brises de
la mer. Cet air pur le dégrisa. Il commença à rassembler ses idées et
n'y parvint pas sans peine. Mais, enfin, il se rappela les scènes de la
veille, les confidences de Fix, la tabagie, etc.
«Il est évident, se dit-il, que j'ai été abominablement grisé! Que va
dire Mr. Fogg? En tout cas, je n'ai pas manqué le bateau, et c'est le
principal.»
Puis, songeant à Fix:
«Pour celui-là, se dit-il, j'espère bien que nous en sommes
débarrassés, et qu'il n'a pas osé, après ce qu'il m'a proposé, nous
suivre sur le -Carnatic-. Un inspecteur de police, un détective
aux trousses de mon maître, accusé de ce vol commis à la Banque
d'Angleterre! Allons donc! Mr. Fogg est un voleur comme je suis un
assassin!»
Passepartout devait-il raconter ces choses à son maître? Convenait-il
de lui apprendre le rôle joué par Fix dans cette affaire? Ne ferait-il
pas mieux d'attendre son arrivée à Londres, pour lui dire qu'un agent
de la police métropolitaine l'avait filé autour du monde, et pour en
rire avec lui? Oui, sans doute. En tout cas, question à examiner. Le
plus pressé, c'était de rejoindre Mr. Fogg et de lui faire agréer ses
excuses pour cette inqualifiable conduite.
Passepartout se leva donc. La mer était houleuse, et le paquebot
roulait fortement. Le digne garçon, aux jambes peu solides encore,
gagna tant bien que mal l'arrière du navire.
Sur le pont, il ne vit personne qui ressemblât ni à son maître, ni à
Mrs. Aouda.
«Bon, fit-il, Mrs. Aouda est encore couchée à cette heure. Quant à
Mr. Fogg, il aura trouvé quelque joueur de whist, et suivant son
habitude...»
Ce disant, Passepartout descendit au salon. Mr. Fogg n'y était pas.
Passepartout n'avait qu'une chose à faire: c'était de demander au
purser quelle cabine occupait Mr. Fogg. Le purser lui répondit qu'il
ne connaissait aucun passager de ce nom.
«Pardonnez-moi, dit Passepartout en insistant. Il s'agit d'un
gentleman, grand, froid, peu communicatif, accompagné d'une jeune
dame...
--Nous n'avons pas de jeune dame à bord, répondit le purser. Au
surplus, voici la liste des passagers. Vous pouvez la consulter.»
Passepartout consulta la liste.... Le nom de son maître n'y figurait
pas.
Il eut comme un éblouissement. Puis une idée lui traversa le cerveau.
«Ah çà! je suis bien sur le -Carnatic-? s'écria-t-il.
--Oui, répondit le purser.
--En route pour Yokohama?
--Parfaitement.»
Passepartout avait eu un instant cette crainte de s'être trompé de
navire! Mais s'il était sur le -Carnatic-, il était certain que son
maître ne s'y trouvait pas.
Passepartout se laissa tomber sur un fauteuil. C'était un coup de
foudre. Et, soudain, la lumière se fit en lui. Il se rappela que
l'heure du départ du -Carnatic- avait été avancée, qu'il devait
prévenir son maître, et qu'il ne l'avait pas fait! C'était donc sa
faute si Mr. Fogg et Mrs. Aouda avaient manqué ce départ!
Sa faute, oui, mais plus encore celle du traître qui, pour le séparer
de son maître, pour retenir celui-ci à Hong-Kong, l'avait enivré! Car
il comprit enfin la manœuvre de l'inspecteur de police. Et maintenant,
Mr. Fogg, à coup sûr ruiné, son pari perdu, arrêté, emprisonné
peut-être!... Passepartout, à cette pensée, s'arracha les cheveux. Ah!
si jamais Fix lui tombait sous la main, quel règlement de comptes!
Enfin, après le premier moment d'accablement, Passepartout reprit son
sang-froid et étudia la situation. Elle était peu enviable. Le Français
se trouvait en route pour le Japon. Certain d'y arriver, comment en
reviendrait-il? Il avait la poche vide. Pas un shilling, pas un penny!
Toutefois, son passage et sa nourriture à bord étaient payés d'avance.
Il avait donc cinq ou six jours devant lui pour prendre un parti. S'il
mangea et but pendant cette traversée, cela ne saurait se décrire. Il
mangea pour son maître, pour Mrs. Aouda et pour lui-même. Il mangea
comme si le Japon, où il allait aborder, eût été un pays désert,
dépourvu de toute substance comestible.
Le 13, à la marée du matin, le -Carnatic- entrait dans le port de
Yokohama.
Ce point est une relâche importante du Pacifique, où font escale tous
les steamers employés au service de la poste et des voyageurs entre
l'Amérique du Nord, la Chine, le Japon et les îles de la Malaisie.
Yokohama est située dans la baie même de Yeddo, à peu de distance de
cette immense ville, seconde capitale de l'empire japonais, autrefois
résidence du taïkoun, du temps que cet empereur civil existait,
et rivale de Meako, la grande cité qu'habite le mikado, empereur
ecclésiastique, descendant des dieux.
Le -Carnatic- vint se ranger au quai de Yokohama, près des jetées
du port et des magasins de la douane, au milieu de nombreux navires
appartenant à toutes les nations.
Passepartout mit le pied, sans aucun enthousiasme, sur cette terre si
curieuse des Fils du Soleil. Il n'avait rien de mieux à faire que de
prendre le hasard pour guide, et d'aller à l'aventure par les rues de
la ville.
Passepartout se trouva d'abord dans une cité absolument européenne,
avec des maisons à basses façades, ornées de vérandahs sous lesquelles
se développaient d'élégants péristyles, et qui couvrait de ses rues,
de ses places, de ses docks, de ses entrepôts, tout l'espace compris
depuis le promontoire du Traité jusqu'à la rivière. Là, comme à
Hong-Kong, comme à Calcutta, fourmillait un pêle-mêle de gens de toutes
races, Américains, Anglais, Chinois, Hollandais, marchands prêts à tout
vendre et à tout acheter, au milieu desquels le Français se trouvait
aussi étranger que s'il eût été jeté au pays des Hottentots.
Passepartout avait bien une ressource: c'était de se recommander près
des agents consulaires français ou anglais établis à Yokohama; mais il
lui répugnait de raconter son histoire, si intimement mêlée à celle de
son maître, et avant d'en venir là, il voulait avoir épuisé toutes les
autres chances.
Donc, après avoir parcouru la partie européenne de la ville, sans que
le hasard l'eût en rien servi, il entra dans la partie japonaise,
décidé, s'il le fallait, à pousser jusqu'à Yeddo.
Cette portion indigène de Yokohama est appelée Benten, du nom d'une
déesse de la mer, adorée sur les îles voisines. Là se voyaient
d'admirables allées de sapins et de cèdres, des portes sacrées d'une
architecture étrange, des ponts enfouis au milieu des bambous et des
roseaux, des temples abrités sous le couvert immense et mélancolique
des cèdres séculaires, des bonzeries au fond desquelles végétaient les
prêtres du bouddhisme et les sectateurs de la religion de Confucius,
des rues interminables où l'on eût pu recueillir une moisson d'enfants
au teint rose et aux joues rouges, petits bonshommes qu'on eût dit
découpés dans quelque paravent indigène, et qui se jouaient au milieu
de caniches à jambes courtes et de chats jaunâtres, sans queue,
très-paresseux et très-caressants.
Dans les rues, ce n'était que fourmillement, va-et-vient incessant:
bonzes passant processionnellement en frappant leurs tambourins
monotones, yakounines, officiers de douane ou de police, à chapeaux
pointus incrustés de laque et portant deux sabres à leur ceinture,
soldats vêtus de cotonnades bleues à raies blanches et armés du fusil
à percussion, hommes d'armes du mikado, ensachés dans leur pourpoint
de soie, avec haubert et cotte de mailles, et nombre d'autres
militaires de toutes conditions,--car, au Japon, la profession de
soldat est autant estimée qu'elle est dédaignée en Chine. Puis, des
frères quêteurs, des pèlerins en longues robes, de simples civils,
chevelure lisse et d'un noir d'ébène, tête grosse, buste long, jambes
grêles, taille peu élevée, teint coloré depuis les sombres nuances
du cuivre jusqu'au blanc mat, mais jamais jaune comme celui des
Chinois, dont les Japonais diffèrent essentiellement. Enfin, entre les
voitures, les palanquins, les chevaux, les porteurs, les brouettes
à voile, les «norimons» à parois de laque, les «cangos» moelleux,
véritables litières en bambous, on voyait circuler, à petits pas de
leur petit pied, chaussé de souliers de toile, de sandales de paille
ou de socques en bois ouvragé, quelques femmes peu jolies, les yeux
bridés, la poitrine déprimée, les dents noircies au goût du jour, mais
portant avec élégance le vêtement national, le «kirimon», sorte de
robe de chambre croisée d'une écharpe de soie, dont la large ceinture
s'épanouissait derrière en un nœud extravagant,--que les modernes
Parisiennes semblent avoir emprunté aux Japonaises.
Passepartout se promena pendant quelques heures au milieu de cette
foule bigarrée, regardant aussi les curieuses et opulentes boutiques,
les bazars où s'entasse tout le clinquant de l'orfévrerie japonaise,
les «restaurations» ornées de banderoles et de bannières, dans
lesquelles il lui était interdit d'entrer, et ces maisons de thé où
se boit à pleine tasse l'eau chaude odorante, avec le «saki», liqueur
tirée du riz en fermentation, et ces confortables tabagies où l'on fume
un tabac très-fin, et non l'opium, dont l'usage est à peu près inconnu
au Japon.
Puis Passepartout se trouva dans les champs, au milieu des immenses
rizières. Là s'épanouissaient, avec des fleurs qui jetaient leurs
dernières couleurs et leurs derniers parfums, des camélias éclatants,
portés non plus sur des arbrisseaux, mais sur des arbres, et, dans les
enclos de bambous, des cerisiers, des pruniers, des pommiers, que les
indigènes cultivent plutôt pour leurs fleurs que pour leurs fruits, et
que des mannequins grimaçants, des tourniquets criards défendent contre
le bec des moineaux, des pigeons, des corbeaux et autres volatiles
voraces. Pas de cèdre majestueux qui n'abritât quelque grand aigle;
pas de saule pleureur qui ne recouvrît de son feuillage quelque héron,
mélancoliquement perché sur une patte; enfin, partout des corneilles,
des canards, des éperviers, des oies sauvages, et grand nombre de ces
grues que les Japonais traitent de «Seigneuries», et qui symbolisent
pour eux la longévité et le bonheur.
En errant ainsi, Passepartout aperçut quelques violettes entre les
herbes:
«Bon! dit-il, voilà mon souper.»
Mais les ayant senties, il ne leur trouva aucun parfum.
«Pas de chance!» pensa-t-il.
Certes, l'honnête garçon avait, par prévision, aussi copieusement
déjeuné qu'il avait pu avant de quitter le -Carnatic-; mais après une
journée de promenade, il se sentit l'estomac très-creux. Il avait
bien remarqué que moutons, chèvres ou porcs, manquaient absolument
aux étalages des bouchers indigènes, et, comme il savait que c'est
un sacrilége de tuer les bœufs, uniquement réservés aux besoins de
l'agriculture, il en avait conclu que la viande était rare au Japon. Il
ne se trompait pas; mais à défaut de viande de boucherie, son estomac
se fût fort accommodé des quartiers de sanglier ou de daim, des perdrix
ou des cailles, de la volaille ou du poisson, dont les Japonais se
nourrissent presque exclusivement avec le produit des rizières. Mais il
dut faire contre fortune bon cœur, et remit au lendemain le soin de
pourvoir à sa nourriture.
La nuit vint. Passepartout rentra dans la ville indigène, et il erra
dans les rues au milieu des lanternes multicolores, regardant les
groupes de baladins exécuter leurs prestigieux exercices, et les
astrologues en plein vent qui amassaient la foule autour de leur
lunette. Puis il revit la rade, émaillée des feux de pêcheurs, qui
attiraient le poisson à la lueur de résines enflammées.
Enfin les rues se dépeuplèrent. A la foule succédèrent les rondes
des yakounines. Ces officiers, dans leurs magnifiques costumes et au
milieu de leur suite, ressemblaient à des ambassadeurs, et Passepartout
répétait plaisamment, chaque fois qu'il rencontrait quelque patrouille
éblouissante:
«Allons, bon! encore une ambassade japonaise qui part pour l'Europe!»
XXIII
DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT.
Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'il fallait
manger à tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien
cette ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim.
C'était alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la
voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.
[Illustration: Passepartout sortait affublé d'une vieille robe
japonaise. (Page 130.)]
Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut
de les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de
musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du
tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents
d'un virtuose européen.
Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les
dilettanti, inopinément réveillés, n'auraient peut-être pas payé le
chanteur en monnaie à l'effigie du mikado.
[Illustration: Le monument s'écroula comme un château de cartes. (Page
134.)]
Passepartout se décida donc à attendre quelques heures; mais, tout en
cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour
un artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements
contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange
devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement
appliquer à satisfaire son appétit.
Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de
longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène,
auquel il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, et
bientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et
coiffé d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous l'action du temps.
Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa poche.
«Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval!»
Le premier soin de Passepartout, ainsi «japonaisé», fut d'entrer dans
une «tea-house» de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille
et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner
serait encore un problème à résoudre.
«Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit
de ne pas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cette
défroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au
moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont
je ne garderai qu'un lamentable souvenir!»
Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour
l'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou de
domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la
nourriture. Une fois à San-Francisco, il verrait à se tirer d'affaire.
L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du
Pacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau-Monde.
Passepartout, n'étant point homme à laisser languir une idée, se
dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait des
docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en
avait eu l'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi
aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot
américain, et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte?
Quelles recommandations faire valoir? Quelles références indiquer?
Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense
affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama.
Cette affiche était ainsi libellée en anglais:
TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE
DE
L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR
DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique
DES
LONGS-NEZ-LONGS-NEZ
Sous l'invocation directe du dieu Tingou.
GRANDE ATTRACTION!
«Les États-Unis d'Amérique! s'écria Passepartout, voilà justement mon
affaire!...»
Il suivit l'homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la
ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrêtait devant une
vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et
dont les parois extérieures représentaient, sans perspective, mais en
couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.
C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum
américain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,
acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait
ses dernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour
les États de l'Union.
Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda
Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.
«Que voulez-vous? dit-il à Passepartout, qu'il prit d'abord pour un
indigène.
--Avez-vous besoin d'un domestique? demanda Passepartout.
--Un domestique, s'écria le Barnum en caressant l'épaisse barbiche
grise qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants,
fidèles, qui ne m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien,
à condition que je les nourrisse..... Et les voilà, ajouta-t-il en
montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des
cordes de contre-basse.
--Ainsi, je ne puis vous être bon à rien?
--A rien.
--Diable! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.
--Ah çà, dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un
singe! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte?
--On s'habille comme on peut!
--Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous?
--Oui, un Parisien de Paris.
--Alors, vous devez savoir faire des grimaces?
--Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer
cette demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces,
c'est vrai, mais pas mieux que les Américains!
--Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux
vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on
exhibe des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs français!
--Ah!
--Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?
--Surtout quand je sors de table.
--Et vous savez chanter?
--Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans
quelques concerts de rue.
--Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur
la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du
pied droit?
--Parbleu! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers
exercices de son jeune âge.
--C'est que, voyez-vous, tout est là!» répondit l'honorable Batulcar.
L'engagement fut conclu -hic et nunc-.
Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour
tout faire dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais
avant huit jours il serait en route pour San-Francisco.
La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar,
devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables instruments
d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte.
On comprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais il
devait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand exercice de
la «grappe humaine» exécuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce «great
attraction» de la représentation devait clore la série des exercices.
Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.
Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants,
se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges qui
faisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur,
et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes,
tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.
Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions
d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les
premiers équilibristes du monde. L'un, armé de son éventail et de
petits morceaux de papier, exécutait l'exercice si gracieux des
papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa
pipe, traçait rapidement dans l'air une série de mots bleuâtres, qui
formaient un compliment à l'adresse de l'assemblée. Celui-ci jonglait
avec des bougies allumées, qu'il éteignit successivement quand elles
passèrent devant ses lèvres, et qu'il ralluma l'une à l'autre sans
interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là
reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables
combinaisons; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s'animer
d'une vie propre dans leur interminable giration; elles couraient
sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de
fer, véritables cheveux tendus d'un côté de la scène à l'autre; elles
faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient
des échelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins,
produisant des effets harmoniques d'un étrange caractère en combinant
leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles
tournaient dans l'air; ils les lançaient comme des volants, avec des
raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient
dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient
encore,--jusqu'au moment où un ressort détendu les faisait s'épanouir
en gerbes d'artifice!
Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et
gymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de
la boule, des tonneaux, etc., furent exécutés avec une précision
remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était
l'exhibition de ces «Longs-Nez», étonnants équilibristes que l'Europe
ne connaît pas encore.
Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous
l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des héros du moyen
âge, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais ce
qui les distinguait plus spécialement, c'était ce long nez dont leur
face était agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez
n'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix
pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là
verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon solide,
que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de ces
sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades
vinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres,
sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et exécutant les tours les
plus invraisemblables.
Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide
humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer
le «Char de Jaggernaut». Mais au lieu de former cette pyramide en
prenant leurs épaules pour point d'appui, les artistes de l'honorable
Batulcar ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui
formaient la base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait
d'être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le
remplacer.
Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand--triste souvenir
de sa jeunesse--il eut endossé son costume du moyen âge, orné d'ailes
multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eût été appliqué sur la
face! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit son
parti.
Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses
collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous
s'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section
d'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième
s'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se
touchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt
jusqu'aux frises du théâtre.
Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de
l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide
s'ébranla, l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer,
et le monument s'écroula comme un château de cartes...
C'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste,
franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la
galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant:
«Ah! mon maître! mon maître!
--Vous?
--Moi!
--Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garçon!...»
Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaient
précipités par les couloirs au dehors de la case. Mais, là, ils
trouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des
dommages-intérêts pour «la casse». Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui
jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment
où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le
paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la
face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son
visage!
XXIV
PENDANT LEQUEL S'ACCOMPLIT LA TRAVERSÉE DE L'OCÉAN PACIFIQUE.
Ce qui était arrivé en vue de Shangaï, on le comprend. Les signaux
faits par la -Tankadère- avaient été aperçus du paquebot de Yokohama.
Le capitaine, voyant un pavillon en berne, s'était dirigé vers la
petite goëlette. Quelques instants après, Phileas Fogg, soldant son
passage au prix convenu, mettait dans la poche du patron John Bunsby
cinq cent cinquante livres (14,750 francs). Puis l'honorable gentleman,
Mrs. Aouda et Fix étaient montés à bord du steamer, qui avait aussitôt
fait route pour Nagasaki et Yokohama.
Arrivé le matin même, 14 novembre, à l'heure réglementaire, Phileas
Fogg, laissant Fix aller à ses affaires, s'était rendu à bord du
-Carnatic-, et là il apprenait, à la grande joie de Mrs. Aouda,--et
peut-être à la sienne, mais du moins il n'en laissa rien paraître,--que
le Français Passepartout était effectivement arrivé la veille à
Yokohama.
Phileas Fogg, qui devait repartir le soir même pour San-Francisco, se
mit immédiatement à la recherche de son domestique. Il s'adressa, mais
en vain, aux agents consulaires français et anglais, et, après avoir
inutilement parcouru les rues de Yokohama, il désespérait de retrouver
Passepartout, quand le hasard, ou peut-être une sorte de pressentiment,
le fit entrer dans la case de l'honorable Batulcar. Il n'eût certes
point reconnu son serviteur sous cet excentrique accoutrement de
héraut; mais celui-ci, dans sa position renversée, aperçut son maître à
la galerie. Il ne put retenir un mouvement de son nez. De là rupture de
l'équilibre, et ce qui s'ensuivit.
Voilà ce que Passepartout apprit de la bouche même de Mrs. Aouda, qui
lui raconta alors comment s'était faite cette traversée de Hong-Kong à
Yokohama, en compagnie d'un sieur Fix, sur la goëlette la -Tankadère-.
Au nom de Fix, Passepartout ne sourcilla pas. Il pensait que le moment
n'était pas venu de dire à son maître ce qui s'était passé entre
l'inspecteur de police et lui. Aussi, dans l'histoire que Passepartout
fit de ses aventures, il s'accusa et s'excusa seulement d'avoir
été surpris par l'ivresse de l'opium dans une tabagie de Yokohama.
[Illustration: Suivis de Passepartout, les ailes au dos... (Page 134.)]
Mr. Fogg écouta froidement ce récit, sans répondre; puis il ouvrit à
son domestique un crédit suffisant pour que celui-ci pût se procurer à
bord des habits plus convenables. Et, en effet, une heure ne s'était
pas écoulée, que l'honnête garçon, ayant coupé son nez et rogné ses
ailes, n'avait plus rien en lui qui rappelât le sectateur du dieu
Tingou.
Le paquebot faisant la traversée de Yokohama à San-Francisco
appartenait à la Compagnie du «Pacific Mail steam», et se nommait le
-General-Grant-. C'était un vaste steamer à roues, jaugeant deux mille
cinq cents tonnes, bien aménagé et doué d'une grande vitesse. Un énorme
balancier s'élevait et s'abaissait successivement au-dessus du pont; à
l'une de ses extrémités s'articulait la tige d'un piston, et à l'autre
celle d'une bielle, qui, transformant le mouvement rectiligne en
mouvement circulaire, s'appliquait directement à l'arbre des roues. Le
-General-Grant- était gréé en trois-mâts goëlette, et il possédait une
grande surface de voilure, qui aidait puissamment la vapeur. A filer
ses douze milles à l'heure, le paquebot ne devait pas employer plus de
vingt et un jours pour traverser le Pacifique. Phileas Fogg était donc
autorisé à croire que, rendu le 2 décembre à San-Francisco, il serait
le 11 à New-York et le 20 à Londres,--gagnant ainsi de quelques heures
cette date fatale du 21 décembre.
[Illustration: Il faillit passer au travers. (Page 141.)]
Les passagers étaient assez nombreux à bord du steamer, des Anglais,
beaucoup d'Américains, une véritable émigration de coolies pour
l'Amérique, et un certain nombre d'officiers de l'armée des Indes, qui
utilisaient leur congé en faisant le tour du monde.
Pendant cette traversée, il ne se produisit aucun incident nautique. Le
paquebot, soutenu sur ses larges roues, appuyé par sa forte voilure,
roulait peu. L'océan Pacifique justifiait assez son nom. Mr. Fogg était
aussi calme, aussi peu communicatif que d'ordinaire. Sa jeune compagne
se sentait de plus en plus attachée à cet homme par d'autres liens
que ceux de la reconnaissance. Cette silencieuse nature, si généreuse
en somme, l'impressionnait plus qu'elle ne le croyait, et c'était
presque à son insu qu'elle se laissait aller à des sentiments dont
l'énigmatique Fogg ne semblait aucunement subir l'influence.
En outre, Mrs. Aouda s'intéressait prodigieusement aux projets
du gentleman. Elle s'inquiétait des contrariétés qui pouvaient
compromettre le succès du voyage. Souvent elle causait avec
Passepartout, qui n'était point sans lire entre les lignes dans le
cœur de Mrs. Aouda. Ce brave garçon avait, maintenant, à l'égard
de son maître, la foi du charbonnier; il ne tarissait pas en éloges
sur l'honnêteté, la générosité, le dévouement de Phileas Fogg; puis
il rassurait Mrs. Aouda sur l'issue du voyage, répétant que le plus
difficile était fait, que l'on était sorti de ces pays fantastiques de
la Chine et du Japon, que l'on retournait aux contrées civilisées, et
enfin qu'un train de San-Francisco à New-York et un transatlantique de
New-York à Londres suffiraient, sans doute, pour achever cet impossible
tour du monde dans les délais convenus.
Neuf jours après avoir quitté Yokohama, Phileas Fogg avait exactement
parcouru la moitié du globe terrestre.
En effet, le -General-Grant-, le 23 novembre, passait au cent
quatre-vingtième méridien, celui sur lequel se trouvent, dans
l'hémisphère austral, les antipodes de Londres. Sur quatre-vingts
jours mis à sa disposition, Mr. Fogg, il est vrai, en avait employé
cinquante-deux, et il ne lui en restait plus que vingt-huit à dépenser.
Mais il faut remarquer que si le gentleman se trouvait à moitié route
seulement «par la différence des méridiens,» il avait en réalité
accompli plus des deux tiers du parcours total. Quels détours forcés,
en effet, de Londres à Aden, d'Aden à Bombay, de Calcutta à Singapore,
de Singapore à Yokohama! A suivre circulairement le cinquantième
parallèle, qui est celui de Londres, la distance n'eût été que de douze
mille milles environ, tandis que Phileas Fogg était forcé, par les
caprices des moyens de locomotion, d'en parcourir vingt-six mille dont
il avait fait environ dix-sept mille cinq cents, à cette date du 23
novembre. Mais maintenant la route était droite, et Fix n'était plus là
pour y accumuler les obstacles!
Il arriva aussi que, ce 23 novembre, Passepartout éprouva une grande
joie. On se rappelle que l'entêté s'était obstiné à garder l'heure de
Londres à sa fameuse montre de famille, tenant pour fausses toutes les
heures des pays qu'il traversait. Or, ce jour-là, bien qu'il ne l'eût
jamais ni avancée ni retardée, sa montre se trouva d'accord avec les
chronomètres du bord.
Si Passepartout triompha, cela se comprend de reste. Il aurait bien
voulu savoir ce que Fix aurait pu dire, s'il eût été présent.
«Ce coquin qui me racontait un tas d'histoires sur les méridiens, sur
le soleil, sur la lune! répétait Passepartout. Hein! ces gens-là! Si on
les écoutait, on ferait de la belle horlogerie! J'étais bien sûr qu'un
jour ou l'autre, le soleil se déciderait à se régler sur ma montre!...»
Passepartout ignorait ceci: c'est que si le cadran de sa montre eût
été divisé en vingt-quatre heures comme les horloges italiennes,
il n'aurait eu aucun motif de triompher, car les aiguilles de son
instrument, quand il était neuf heures du matin à bord, auraient
indiqué neuf heures du soir, c'est-à-dire la vingt et unième heure
depuis minuit,--différence précisément égale à celle qui existe entre
Londres et le cent quatre-vingtième méridien.
Mais si Fix avait été capable d'expliquer cet effet purement physique,
Passepartout, sans doute, eût été incapable, sinon de le comprendre, du
moins de l'admettre. Et en tout cas, si, par impossible, l'inspecteur
de police se fût inopinément montré à bord en ce moment, il est
probable que Passepartout, à bon droit rancunier, eût traité avec lui
un sujet tout différent et d'une toute autre manière.
Or, où était Fix en ce moment?...
Fix était précisément à bord du -General-Grant-.
En effet, en arrivant à Yokohama, l'agent, abandonnant Mr. Fogg qu'il
comptait retrouver dans la journée, s'était immédiatement rendu chez
le consul anglais. Là, il avait enfin trouvé le mandat, qui, courant
après lui depuis Bombay, avait déjà quarante jours de date,--mandat qui
lui avait été expédié de Hong-Kong par ce même -Carnatic- à bord duquel
on le croyait. Qu'on juge du désappointement du détective! Le mandat
devenait inutile! Le sieur Fogg avait quitté les possessions anglaises!
Un acte d'extradition était maintenant nécessaire pour l'arrêter!
«Soit! se dit Fix, après le premier moment de colère, mon mandat n'est
plus bon ici, il le sera en Angleterre. Ce coquin a tout l'air de
revenir dans sa patrie, croyant avoir dépisté la police. Bien. Je le
suivrai jusque-là. Quant à l'argent, Dieu veuille qu'il en reste! Mais
en voyages, en primes, en procès, en amendes, en éléphant, en frais de
toute sorte, mon homme a déjà laissé plus de cinq mille livres sur sa
route. Après tout, la Banque est riche!»
Son parti pris, il s'embarqua aussitôt sur le -General-Grant-. Il
était à bord, quand Mr. Fogg et Mrs. Aouda y arrivèrent. A son extrême
surprise, il reconnut Passepartout sous son costume de héraut. Il
se cacha aussitôt dans sa cabine, afin d'éviter une explication qui
pouvait tout compromettre,--et, grâce au nombre des passagers, il
comptait bien n'être point aperçu de son ennemi, lorsque ce jour-là
précisément il se trouva face à face avec lui sur l'avant du navire.
Passepartout sauta à la gorge de Fix, sans autre explication, et, au
grand plaisir de certains Américains qui parièrent immédiatement pour
lui, il administra au malheureux inspecteur une volée superbe, qui
démontra la haute supériorité de la boxe française sur la boxe anglaise.
Quand Passepartout eut fini, il se trouva plus calme et comme soulagé.
Fix se releva, en assez mauvais état, et, regardant son adversaire, il
lui dit froidement:
«Est-ce fini?
--Oui, pour l'instant.
--Alors venez me parler.
--Que je...
--Dans l'intérêt de votre maître.»
Passepartout, comme subjugué par ce sang-froid, suivit l'inspecteur de
police, et tous deux s'assirent à l'avant du steamer.
«Vous m'avez rossé, dit Fix. Bien. A présent, écoutez-moi. Jusqu'ici
j'ai été l'adversaire de monsieur Fogg, mais maintenant je suis dans
son jeu.
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