d'agir franchement avec Passepartout. S'il ne se trouvait pas dans les conditions voulues pour arrêter Fogg à Hong-Kong, et si Fogg se préparait à quitter définitivement cette fois le territoire anglais, lui, Fix, dirait tout à Passepartout. Ou le domestique était le complice de son maître,--et celui-ci savait tout, et dans ce cas l'affaire était définitivement compromise,--ou le domestique n'était pour rien dans le vol, et alors son intérêt serait d'abandonner le voleur. Telle était donc la situation respective de ces deux hommes, et au-dessus d'eux Phileas Fogg planait dans sa majestueuse indifférence. Il accomplissait rationnellement son orbite autour du monde, sans s'inquiéter des astéroïdes qui gravitaient autour de lui. Et cependant, dans le voisinage, il y avait--suivant l'expression des astronomes--un astre troublant qui aurait dû produire certaines perturbations sur le cœur de ce gentleman. Mais non! Le charme de Mrs. Aouda n'agissait point, à la grande surprise de Passepartout, et les perturbations, si elles existaient, eussent été plus difficiles à calculer que celles d'Uranus qui ont amené la découverte de Neptune. Oui! c'était un étonnement de tous les jours pour Passepartout, qui lisait tant de reconnaissance envers son maître dans les yeux de la jeune femme! Décidément Phileas Fogg n'avait de cœur que ce qu'il en fallait pour se conduire héroïquement, mais amoureusement, non! Quant aux préoccupations que les chances de ce voyage pouvaient faire naître en lui, il n'y en avait pas trace. Mais Passepartout, lui, vivait dans des transes continuelles. Un jour, appuyé sur la rambarde de «l'engine-room», il regardait la puissante machine qui s'emportait parfois, quand, dans un violent mouvement de tangage, l'hélice s'affolait hors des flots. La vapeur fusait alors par les soupapes, ce qui provoqua la colère du digne garçon. «Elles ne sont pas assez chargées, ces soupapes! s'écria-t-il. On ne marche pas! Voilà bien ces Anglais! Ah! si c'était un navire américain, on sauterait peut-être, mais on irait plus vite!» XVIII DANS LEQUEL PHILEAS FOGG, PASSEPARTOUT, FIX, CHACUN DE SON CÔTÉ, VA A SES AFFAIRES. Pendant les derniers jours de la traversée, le temps fut assez mauvais. Le vent devint très-fort. Fixé dans la partie du nord-ouest, il contraria la marche du paquebot. Le -Rangoon-, trop instable, roula considérablement, et les passagers furent en droit de garder rancune à ces longues lames affadissantes que le vent soulevait du large. Pendant les journées du 3 et du 4 novembre, ce fut une sorte de tempête. La bourrasque battit la mer avec véhémence. Le -Rangoon- dut mettre à la cape pendant un demi-jour, se maintenant avec dix tours d'hélice seulement, de manière à biaiser avec les lames. Toutes les voiles avaient été serrées, et c'était encore trop de ces agrès qui sifflaient au milieu des rafales. La vitesse du paquebot, on le conçoit, fut notablement diminuée, et l'on put estimer qu'il arriverait à Hong-Kong avec vingt heures de retard sur l'heure réglementaire, et plus même, si la tempête ne cessait pas. Phileas Fogg assistait à ce spectacle d'une mer furieuse, qui semblait lutter directement contre lui, avec son habituelle impassibilité. Son front ne s'assombrit pas un instant, et, cependant, un retard de vingt heures pouvait compromettre son voyage en lui faisant manquer le départ du paquebot de Yokohama. Mais cet homme sans nerfs ne ressentait ni impatience ni ennui. Il semblait vraiment que cette tempête rentrât dans son programme, qu'elle fût prévue. Mrs. Aouda, qui s'entretint avec son compagnon de ce contre-temps, le trouva aussi calme que par le passé. Fix, lui, ne voyait pas ces choses du même œil. Bien au contraire. Cette tempête lui plaisait. Sa satisfaction aurait même été sans bornes, si le -Rangoon- eût été obligé de fuir devant la tourmente. Tous ces retards lui allaient, car ils obligeraient le sieur Fogg à rester quelques jours à Hong-Kong. Enfin, le ciel, avec ses rafales et ses bourrasques, entrait dans son jeu. Il était bien un peu malade, mais qu'importe! Il ne comptait pas ses nausées, et, quand son corps se tordait sous le mal de mer, son esprit s'ébaudissait d'une immense satisfaction. Quant à Passepartout, on devine dans quelle colère peu dissimulée il passa ce temps d'épreuve. Jusqu'alors tout avait si bien marché! La terre et l'eau semblaient être à la dévotion de son maître. Steamers et railways lui obéissaient. Le vent et la vapeur s'unissaient pour favoriser son voyage. L'heure des mécomptes avait-elle donc enfin sonné? Passepartout, comme si les vingt mille livres du pari eussent dû sortir de sa bourse, ne vivait plus. Cette tempête l'exaspérait, cette rafale le mettait en fureur, et il eût volontiers fouetté cette mer désobéissante! Pauvre garçon! Fix lui cacha soigneusement sa satisfaction personnelle, et il fit bien, car si Passepartout eût deviné le secret contentement de Fix, Fix eût passé un mauvais quart d'heure. Passepartout, pendant toute la durée de la bourrasque, demeura sur le pont du -Rangoon-. Il n'aurait pu rester en bas; il grimpait dans la mâture; il étonnait l'équipage et aidait à tout avec une adresse de singe. Cent fois il interrogea le capitaine, les officiers, les matelots, qui ne pouvaient s'empêcher de rire en voyant un garçon si décontenancé. Passepartout voulait absolument savoir combien de temps durerait la tempête. On le renvoyait alors au baromètre, qui ne se décidait pas à remonter. Passepartout secouait le baromètre, mais rien n'y faisait, ni les secousses, ni les injures dont il accablait l'irresponsable instrument. Enfin la tourmente s'apaisa. L'état de la mer se modifia dans la journée du 4 novembre. Le vent sauta de deux quarts dans le sud et redevint favorable. Passepartout se rasséréna avec le temps. Les huniers et les basses voiles purent être établis, et le -Rangoon- reprit sa route avec une merveilleuse vitesse. Mais on ne pouvait regagner tout le temps perdu. Il fallait bien en prendre son parti, et la terre ne fut signalée que le 6, à cinq heures du matin. L'itinéraire de Phileas Fogg portait l'arrivée du paquebot au 5. Or, il n'arrivait que le 6. C'était donc vingt-quatre heures de retard, et le départ pour Yokohama serait nécessairement manqué. [Illustration: Il étonnait l'équipage et aidait à tout... (Page 95.)] A six heures, le pilote monta à bord du -Rangoon- et prit place sur la passerelle, afin de diriger le navire à travers les passes jusqu'au port de Hong-Kong. Passepartout mourait du désir d'interroger cet homme, de lui demander si le paquebot de Yokohama avait quitté Hong-Kong. Mais il n'osait pas, aimant mieux conserver un peu d'espoir jusqu'au dernier instant. Il avait confié ses inquiétudes à Fix, qui--le fin renard--essayait de le consoler, en lui disant que Mr. Fogg en serait quitte pour prendre le prochain paquebot. Ce qui mettait Passepartout dans une colère bleue. [Illustration: Passepartout remarqua un certain nombre d'indigènes... (Page 100.)] Mais si Passepartout ne se hasarda pas à interroger le pilote, Mr. Fogg, après avoir consulté son -Bradshaw-, demanda de son air tranquille audit pilote s'il savait quand il partirait un bateau de Hong-Kong pour Yokohama. «Demain, à la marée du matin, répondit le pilote. --Ah!» fit Mr. Fogg, sans manifester aucun étonnement. Passepartout, qui était présent, eût volontiers embrassé le pilote, auquel Fix aurait voulu tordre le cou. «Quel est le nom de ce steamer? demanda Mr. Fogg. --Le -Carnatic-, répondit le pilote. --N'était-ce pas hier qu'il devait partir? --Oui, monsieur, mais on a dû réparer une de ses chaudières, et son départ a été remis à demain. --Je vous remercie,» répondit Mr. Fogg, qui de son pas automatique redescendit dans le salon du -Rangoon-. Quant à Passepartout, il saisit la main du pilote et l'étreignit vigoureusement en disant: «Vous, pilote, vous êtes un brave homme!» Le pilote ne sut jamais, sans doute, pourquoi ses réponses lui valurent cette amicale expansion. A un coup de sifflet, il remonta sur la passerelle et dirigea le paquebot au milieu de cette flottille de jonques, de tankas, de bateaux-pêcheurs, de navires de toutes sortes, qui encombraient les pertuis de Hong-Kong. A une heure, le -Rangoon- était à quai, et les passagers débarquaient. En cette circonstance, le hasard avait singulièrement servi Phileas Fogg, il faut en convenir. Sans cette nécessité de réparer ses chaudières, le -Carnatic- fût parti à la date du 5 novembre, et les voyageurs pour le Japon auraient dû attendre pendant huit jours le départ du paquebot suivant. Mr. Fogg, il est vrai, était en retard de vingt-quatre heures, mais ce retard ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses pour le reste du voyage. En effet, le steamer qui fait de Yokohama à San-Francisco la traversée du Pacifique était en correspondance directe avec le paquebot de Hong-Kong, et il ne pouvait partir avant que celui-ci fût arrivé. Évidemment il y aurait vingt-quatre heures de retard à Yokohama, mais, pendant les vingt-deux jours que dure la traversée du Pacifique, il serait facile de les regagner. Phileas Fogg se trouvait donc, à vingt-quatre heures près, dans les conditions de son programme, trente-cinq jours après avoir quitté Londres. Le -Carnatic- ne devant partir que le lendemain matin à cinq heures, Mr. Fogg avait devant lui seize heures pour s'occuper de ses affaires, c'est-à-dire de celles qui concernaient Mrs. Aouda. Au débarqué du bateau, il offrit son bras à la jeune femme et la conduisit vers un palanquin. Il demanda aux porteurs de lui indiquer un hôtel, et ceux-ci lui désignèrent l'-Hôtel du Club-. Le palanquin se mit en route, suivi de Passepartout, et vingt minutes après il arrivait à destination. Un appartement fut retenu pour la jeune femme, et Phileas Fogg veilla à ce qu'elle ne manquât de rien. Puis il dit à Mrs. Aouda qu'il allait immédiatement se mettre à la recherche de ce parent aux soins duquel il devait la laisser à Hong-Kong. En même temps il donnait à Passepartout l'ordre de demeurer à l'hôtel jusqu'à son retour, afin que la jeune femme n'y restât pas seule. Le gentleman se fit conduire à la Bourse. Là, on connaîtrait immanquablement un personnage tel que l'honorable Jejeeh, qui comptait parmi les plus riches commerçants de la ville. Le courtier auquel s'adressa Mr. Fogg connaissait en effet le négociant parsi. Mais, depuis deux ans, celui-ci n'habitait plus la Chine. Sa fortune faite, il s'était établi en Europe,--en Hollande, croyait-on,--ce qui s'expliquait par suite de nombreuses relations qu'il avait eues avec ce pays pendant son existence commerciale. Phileas Fogg revint à l'-Hôtel du Club-. Aussitôt il fit demander à Mrs. Aouda la permission de se présenter devant elle, et, sans autre préambule, il lui apprit que l'honorable Jejeeh ne résidait plus à Hong-Kong, et qu'il habitait vraisemblablement la Hollande. A cela, Mrs. Aouda ne répondit rien d'abord. Elle passa sa main sur son front, et resta quelques instants à réfléchir. Puis, de sa douce voix: «Que dois-je faire, monsieur Fogg? dit-elle. --C'est très-simple, répondit le gentleman. Revenir en Europe. --Mais je ne puis abuser... --Vous n'abusez pas, et votre présence ne gêne en rien mon programme.--Passepartout? --Monsieur, répondit Passepartout. --Allez au -Carnatic-, et retenez trois cabines.» Passepartout, enchanté de continuer son voyage dans la compagnie de la jeune femme, qui était fort gracieuse pour lui, quitta aussitôt l'-Hôtel du Club-. XIX OU PASSEPARTOUT PREND UN TROP VIF INTÉRÊT A SON MAÎTRE, ET CE QUI S'ENSUIT. Hong-Kong n'est qu'un îlot, dont le traité de Nanking, après la guerre de 1812, assura la possession à l'Angleterre. En quelques années, le génie colonisateur de la Grande-Bretagne y avait fondé une ville importante et créé un port, le port Victoria. Cette île est située à l'embouchure de la rivière de Canton, et soixante milles seulement la séparent de la cité portugaise de Macao, bâtie sur l'autre rive. Hong-Kong devait nécessairement vaincre Macao dans une lutte commerciale, et maintenant la plus grande partie du transit chinois s'opère par la ville anglaise. Des docks, des hôpitaux, des wharfs, des entrepôts, une cathédrale gothique, un «government-house», des rues macadamisées, tout ferait croire qu'une des cités commerçantes des comtés de Kent ou de Surrey, traversant le sphéroïde terrestre, est venue ressortir en ce point de la Chine, presque à ses antipodes. Passepartout, les mains dans les poches, se rendit donc vers le port Victoria, regardant les palanquins, les brouettes à voile, encore en faveur dans le Céleste Empire, et toute cette foule de Chinois, de Japonais et d'Européens, qui se pressait dans les rues. A peu de choses près, c'était encore Bombay, Calcutta ou Singapore, que le digne garçon retrouvait sur son parcours. Il y a ainsi comme une traînée de villes anglaises tout autour du monde. Passepartout arriva au port Victoria. Là, à l'embouchure de la rivière de Canton, c'était un fourmillement de navires de toutes nations, des anglais, des français, des américains, des hollandais, bâtiments de guerre et de commerce, des embarcations japonaises ou chinoises, des jonques, des sempas, des tankas, et même des bateaux-fleurs qui formaient autant de parterres flottants sur les eaux. En se promenant, Passepartout remarqua un certain nombre d'indigènes vêtus de jaune, tous très-avancés en âge. Étant entré chez un barbier chinois pour se faire raser «à la chinoise», il apprit par le Figaro de l'endroit, qui parlait un assez bon anglais, que ces vieillards avaient tous quatre-vingts ans au moins, et qu'à cet âge ils avaient le privilége de porter la couleur jaune, qui est la couleur impériale. Passepartout trouva cela fort drôle, sans trop savoir pourquoi. Sa barbe faite, il se rendit au quai d'embarquement du -Carnatic-, et là il aperçut Fix qui se promenait de long en large, ce dont il ne fut point étonné. Mais l'inspecteur de police laissait voir sur son visage les marques d'un vif désappointement. «Bon! se dit Passepartout, cela va mal pour les gentlemen du Reform-Club!» Et il accosta Fix avec son joyeux sourire, sans vouloir remarquer l'air vexé de son compagnon. Or, l'agent avait de bonnes raisons pour pester contre l'infernale chance qui le poursuivait. Pas de mandat! Il était évident que le mandat courait après lui, et ne pourrait l'atteindre que s'il séjournait quelques jours en cette ville. Or, Hong-Kong étant la dernière terre anglaise du parcours, le sieur Fogg allait lui échapper définitivement, s'il ne parvenait pas à l'y retenir. «Eh bien, monsieur Fix, êtes-vous décidé à venir avec nous jusqu'en Amérique? demanda Passepartout. --Oui, répondit Fix les dents serrées. --Allons donc! s'écria Passepartout en faisant entendre un retentissant éclat de rire! Je savais bien que vous ne pourriez pas vous séparer de nous. Venez retenir votre place, venez!» Et tous deux entrèrent au bureau des transports maritimes et arrêtèrent des cabines pour quatre personnes. Mais l'employé leur fit observer que les réparations du -Carnatic- étant terminées, le paquebot partirait le soir même à huit heures, et non le lendemain matin, comme il avait été annoncé. «Très-bien! répondit Passepartout, cela arrangera mon maître. Je vais le prévenir.» A ce moment, Fix prit un parti extrême. Il résolut de tout dire à Passepartout. C'était le seul moyen peut-être qu'il eût de retenir Phileas Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong. En quittant le bureau, Fix offrit à son compagnon de se rafraîchir dans une taverne. Passepartout avait le temps. Il accepta l'invitation de Fix. Une taverne s'ouvrait sur le quai. Elle avait un aspect engageant. Tous deux y entrèrent. C'était une vaste salle bien décorée, au fond de laquelle s'étendait un lit de camp, garni de coussins. Sur ce lit étaient rangés un certain nombre de dormeurs. Une trentaine de consommateurs occupaient dans la grande salle de petites tables en jonc tressé. Quelques-uns vidaient des pintes de bière anglaise, ale ou porter, d'autres, des brocs de liqueurs alcooliques, gin ou brandy. En outre, la plupart fumaient de longues pipes de terre rouge, bourrées de petites boulettes d'opium mélangé d'essence de rose. Puis, de temps en temps, quelque fumeur énervé glissait sous la table, et les garçons de l'établissement, le prenant par les pieds et par la tête, le portaient sur le lit de camp près d'un confrère. Une vingtaine de ces ivrognes étaient ainsi rangés côte à côte, dans le dernier degré d'abrutissement. Fix et Passepartout comprirent qu'ils étaient entrés dans une tabagie hantée de ces misérables, hébétés, amaigris, idiots, auxquels la mercantile Angleterre vend annuellement pour deux cent soixante millions de francs de cette funeste drogue qui s'appelle l'opium! Tristes millions que ceux-là, prélevés sur un des plus funestes vices de la nature humaine. Le gouvernement chinois a bien essayé de remédier à un tel abus par des lois sévères, mais en vain. De la classe riche, à laquelle l'usage de l'opium était d'abord formellement réservé, cet usage descendit jusqu'aux classes inférieures, et les ravages ne purent plus être arrêtés. On fume l'opium partout et toujours dans l'empire du Milieu. Hommes et femmes s'adonnent à cette passion déplorable, et lorsqu'ils sont accoutumés à cette inhalation, ils ne peuvent plus s'en passer, à moins d'éprouver d'horribles contractions de l'estomac. Un grand fumeur peut fumer jusqu'à huit pipes par jour, mais il meurt en cinq ans. Or, c'était dans une des nombreuses tabagies de ce genre, qui pullulent, même à Hong-Kong, que Fix et Passepartout étaient entrés avec l'intention de se rafraîchir. Passepartout n'avait pas d'argent, mais il accepta volontiers la «politesse» de son compagnon, quitte à la lui rendre en temps et lieu. On demanda deux bouteilles de porto, auxquelles le Français fit largement honneur, tandis que Fix, plus réservé, observait son compagnon avec une extrême attention. On causa de choses et d'autres, et surtout de cette excellente idée qu'avait eue Fix de prendre passage sur le -Carnatic-. Et à propos de ce steamer, dont le départ se trouvait avancé de quelques heures, Passepartout, les bouteilles étant vides, se leva, afin d'aller prévenir son maître. Fix le retint. «Un instant, dit-il. --Que voulez-vous, monsieur Fix? --J'ai à vous parler de choses sérieuses. --De choses sérieuses! s'écria Passepartout en vidant quelques gouttes de vin restées au fond de son verre. Eh bien, nous en parlerons demain. Je n'ai pas le temps aujourd'hui. --Restez, répondit Fix. Il s'agit de votre maître!» Passepartout, à ce mot, regarda attentivement son interlocuteur. L'expression du visage de Fix lui parut singulière. Il se rassit. «Qu'est-ce donc que vous avez à me dire?» demanda-t-il. Fix appuya sa main sur le bras de son compagnon, et, baissant la voix: «Vous avez deviné qui j'étais? lui demanda-t-il. --Parbleu! dit Passepartout en souriant. --Alors je vais tout vous avouer... --Maintenant que je sais tout, mon compère! Ah! voilà qui n'est pas fort! Enfin, allez toujours. Mais auparavant, laissez-moi vous dire que ces gentlemen se sont mis en frais bien inutilement! --Inutilement! dit Fix. Vous en parlez à votre aise! On voit bien que vous ne connaissez pas l'importance de la somme! --Mais si, je la connais, répondit Passepartout. Vingt mille livres! --Cinquante-cinq mille! reprit Fix, en serrant la main du Français. --Quoi! s'écria Passepartout, monsieur Fogg aurait osé!... Cinquante-cinq mille livres!... Eh bien! raison de plus pour ne pas perdre un instant, ajouta-t-il en se levant de nouveau. --Cinquante-cinq mille livres! reprit Fix, qui força Passepartout à se rasseoir, après avoir fait apporter un flacon de brandy,--et si je réussis, je gagne une prime de deux mille livres. En voulez-vous cinq cents (12,500 fr.) à la condition de m'aider? --Vous aider? s'écria Passepartout, dont les yeux étaient démesurément ouverts. --Oui, m'aider à retenir le sieur Fogg pendant quelques jours à Hong-Kong! --Hein! fit Passepartout, que dites-vous là? Comment, non content de faire suivre mon maître, de suspecter sa loyauté, ces gentlemen veulent encore lui susciter des obstacles! J'en suis honteux pour eux! --Ah çà! que voulez-vous dire? demanda Fix. --Je veux dire que c'est de la pure indélicatesse. Autant dépouiller Mr. Fogg, et lui prendre l'argent dans la poche! --Eh! c'est bien à cela que nous comptons arriver! --Mais c'est un guet-apens! s'écria Passepartout,--qui s'animait alors sous l'influence du brandy que lui servait Fix, et qu'il buvait sans s'en apercevoir,--un guet-apens véritable? Des gentlemen! des collègues!» Fix commençait à ne plus comprendre. «Des collègues! s'écria Passepartout, des membres du Reform-Club! Sachez, monsieur Fix, que mon maître est un honnête homme, et que, quand il a fait un pari, c'est loyalement qu'il prétend le gagner. --Mais qui croyez-vous donc que je sois? demanda Fix, en fixant son regard sur Passepartout. --Parbleu! un agent des membres du Reform-Club, qui a mission de contrôler l'itinéraire de mon maître, ce qui est singulièrement humiliant! Aussi, bien que, depuis quelque temps déjà, j'aie deviné votre qualité, je me suis bien gardé de la révéler à Mr. Fogg! --Il ne sait rien?... demanda vivement Fix. --Rien,» répondit Passepartout en vidant encore une fois son verre. L'inspecteur de police passa sa main sur son front. Il hésitait avant de reprendre la parole. Que devait-il faire? L'erreur de Passepartout semblait sincère, mais elle rendait son projet plus difficile. Il était évident que ce garçon parlait avec une absolue bonne foi, et qu'il n'était point le complice de son maître,--ce que Fix aurait pu craindre. [Illustration: Écoutez, dit Fix d'une voix brève. (Page 104.)] «Eh bien, se dit-il, puisqu'il n'est pas son complice, il m'aidera.» Le détective avait une seconde fois pris son parti. D'ailleurs, il n'avait plus le temps d'attendre. A tout prix, il fallait arrêter Fogg à Hong-Kong. «Écoutez, dit Fix d'une voix brève, écoutez-moi bien. Je ne suis pas ce que vous croyez, c'est-à-dire un agent des membres du Reform-Club.... --Bah! dit Passepartout en le regardant d'un air goguenard. --Je suis un inspecteur de police, chargé d'une mission par l'administration métropolitaine... [Illustration: Votre Honneur cherche un bateau? (Page 109.)] --Vous... inspecteur de police!... --Oui, et je le prouve, reprit Fix. Voici ma commission.» Et l'agent, tirant un papier de son portefeuille, montra à son compagnon une commission signée du directeur de la police centrale. Passepartout, abasourdi, regardait Fix, sans pouvoir articuler une parole. «Le pari du sieur Fogg, reprit Fix, n'est qu'un prétexte dont vous êtes dupes, vous et ses collègues du Reform-Club, car il avait intérêt à s'assurer votre inconsciente complicité. --Mais pourquoi?... s'écria Passepartout. --Écoutez. Le 28 septembre dernier, un vol de cinquante-cinq mille livres a été commis à la Banque d'Angleterre par un individu dont le signalement a pu être relevé. Or, voici ce signalement, et c'est trait pour trait celui du sieur Fogg. --Allons donc! s'écria Passepartout en frappant la table de son robuste poing. Mon maître est le plus honnête homme du monde! --Qu'en savez-vous? répondit Fix. Vous ne le connaissez même pas! Vous êtes entré à son service le jour de son départ, et il est parti précipitamment sous un prétexte insensé, sans malles, emportant une grosse somme en bank-notes! Et vous osez soutenir que c'est un honnête homme! --Oui! oui! répétait machinalement le pauvre garçon. --Voulez-vous donc être arrêté comme son complice?» Passepartout avait pris sa tête à deux mains. Il n'était plus reconnaissable. Il n'osait regarder l'inspecteur de police. Phileas Fogg un voleur, lui, le sauveur d'Aouda, l'homme généreux et brave! Et pourtant que de présomptions relevées contre lui! Passepartout essayait de repousser les soupçons qui se glissaient dans son esprit. Il ne voulait pas croire à la culpabilité de son maître. «Enfin, que voulez-vous de moi? dit-il à l'agent de police, en se contenant par un suprême effort. --Voici, répondit Fix. J'ai filé le sieur Fogg jusqu'ici, mais je n'ai pas encore reçu le mandat d'arrestation, que j'ai demandé à Londres. Il faut donc que vous m'aidiez à retenir à Hong-Kong... --Moi! que je... --Et je partage avec vous la prime de deux mille livres promise par la Banque d'Angleterre! --Jamais!» répondit Passepartout, qui voulut se lever et retomba, sentant sa raison et ses forces lui échapper à la fois. «Monsieur Fix, dit-il en balbutiant, quand bien même tout ce que vous m'avez dit serait vrai... quand mon maître serait le voleur que vous cherchez... ce que je nie... j'ai été... je suis à son service... je l'ai vu bon et généreux... Le trahir... jamais... non, pour tout l'or du monde... Je suis d'un village où l'on ne mange pas de ce pain-là!... --Vous refusez? --Je refuse. --Mettons que je n'ai rien dit, répondit Fix, et buvons. --Oui, buvons!» Passepartout se sentait de plus en plus envahir par l'ivresse. Fix, comprenant qu'il fallait à tout prix le séparer de son maître, voulut l'achever. Sur la table se trouvaient quelques pipes chargées d'opium. Fix en glissa une dans la main de Passepartout, qui la prit, la porta à ses lèvres, l'alluma, respira quelques bouffées, et retomba, la tête alourdie sous l'influence du narcotique. «Enfin, dit Fix en voyant Passepartout anéanti, le sieur Fogg ne sera pas prévenu à temps du départ du -Carnatic-, et s'il part, du moins partira-t-il sans ce maudit Français!» Puis il sortit, après avoir payé la dépense. XX DANS LEQUEL FIX ENTRE DIRECTEMENT EN RELATION AVEC PHILEAS FOGG. Pendant cette scène qui allait peut-être compromettre si gravement son avenir, Mr. Fogg, accompagnant Mrs. Aouda, se promenait dans les rues de la ville anglaise. Depuis que Mrs. Aouda avait accepté son offre de la conduire jusqu'en Europe, il avait dû songer à tous les détails que comporte un aussi long voyage. Qu'un Anglais comme lui fît le tour du monde un sac à la main, passe encore; mais une femme ne pouvait entreprendre une pareille traversée dans ces conditions. De là, nécessité d'acheter les vêtements et objets nécessaires au voyage. Mr. Fogg s'acquitta de sa tâche avec le calme qui le caractérisait, et à toutes les excuses ou objections de la jeune veuve, confuse de tant de complaisance: «C'est dans l'intérêt de mon voyage, c'est dans mon programme,» répondait-il invariablement. Les acquisitions faites, Mr. Fogg et la jeune femme rentrèrent à l'hôtel et dînèrent à la table d'hôte, qui était somptueusement servie. Puis Mrs. Aouda, un peu fatiguée, remonta dans son appartement, après avoir «à l'anglaise» serré la main de son imperturbable sauveur. L'honorable gentleman, lui, s'absorba pendant toute la soirée dans la lecture du -Times- et de l'-Illustrated-London-News-. S'il avait été homme à s'étonner de quelque chose, c'eût été de ne point voir apparaître son domestique à l'heure du coucher. Mais, sachant que le paquebot de Yokohama ne devait pas quitter Hong-Kong avant le lendemain matin, il ne s'en préoccupa pas autrement. Le lendemain, Passepartout ne vint point au coup de sonnette de Mr. Fogg. Ce que pensa l'honorable gentleman en apprenant que son domestique n'était pas rentré à l'hôtel, nul n'aurait pu le dire. Mr. Fogg se contenta de prendre son sac, fit prévenir Mrs. Aouda, et envoya chercher un palanquin. Il était alors huit heures, et la pleine mer, dont le -Carnatic- devait profiter pour sortir des passes, était indiquée pour neuf heures et demie. Lorsque le palanquin fut arrivé à la porte de l'hôtel, Mr. Fogg et Mrs. Aouda montèrent dans ce confortable véhicule, et les bagages suivirent derrière sur une brouette. Une demi-heure plus tard, les voyageurs descendaient sur le quai d'embarquement, et là Mr. Fogg apprenait que le -Carnatic- était parti depuis la veille. Mr. Fogg, qui comptait trouver, à la fois, et le paquebot et son domestique, en était réduit à se passer de l'un et de l'autre. Mais aucune marque de désappointement ne parut sur son visage, et comme Mrs. Aouda le regardait avec inquiétude, il se contenta de répondre: «C'est un incident, madame, rien de plus.» En ce moment, un personnage qui l'observait avec attention s'approcha de lui. C'était l'inspecteur Fix, qui le salua et lui dit: «N'êtes-vous pas comme moi, monsieur, un des passagers du -Rangoon-, arrivé hier? --Oui, monsieur, répondit froidement Mr. Fogg, mais je n'ai pas l'honneur... --Pardonnez-moi, mais je croyais trouver ici votre domestique. --Savez-vous où il est, monsieur? demanda vivement la jeune femme. --Quoi! répondit Fix, feignant la surprise, n'est-il pas avec vous? --Non, répondit Mrs. Aouda. Depuis hier, il n'a pas reparu. Se serait-il embarqué sans nous à bord du -Carnatic-? --Sans vous, madame?... répondit l'agent. Mais, excusez ma question, vous comptiez donc partir sur ce paquebot? --Oui, monsieur. --Moi aussi, madame, et vous me voyez très-désappointé. Le -Carnatic-, ayant terminé ses réparations, a quitté Hong-Kong douze heures plus tôt sans prévenir personne, et maintenant il faudra attendre huit jours le prochain départ!» En prononçant ces mots: «huit jours», Fix sentait son cœur bondir de joie. Huit jours! Fogg retenu huit jours à Hong-Kong! On aurait le temps de recevoir le mandat d'arrêt. Enfin, la chance se déclarait pour le représentant de la loi. Que l'on juge donc du coup d'assommoir qu'il reçut, quand il entendit Phileas Fogg dire de sa voix calme: «Mais il y a d'autres navires que le -Carnatic-, il me semble, dans le port de Hong-Kong.» Et Mr. Fogg, offrant son bras à Mrs. Aouda, se dirigea vers les docks à la recherche d'un navire en partance. Fix, abasourdi, suivait. On eût dit qu'un fil le rattachait à cet homme. Toutefois, la chance sembla véritablement abandonner celui qu'elle avait si bien servi jusqu'alors. Phileas Fogg, pendant trois heures, parcourut le port en tous sens, décidé, s'il le fallait, à fréter un bâtiment pour le transporter à Yokohama; mais il ne vit que des navires en chargement ou en déchargement, et qui, par conséquent, ne pouvaient appareiller. Fix se reprit à espérer. Cependant Mr. Fogg ne se déconcertait pas, et il allait continuer ses recherches, dût-il pousser jusqu'à Macao, quand il fut accosté par un marin sur l'avant-port. «Votre Honneur cherche un bateau? lui dit le marin en se découvrant. --Vous avez un bateau prêt à partir? demanda Mr. Fogg. --Oui, Votre Honneur, un bateau-pilote, n° 43, le meilleur de la flottille. --Il marche bien? --Entre huit et neuf milles, au plus près. Voulez-vous le voir? --Oui. --Votre Honneur sera satisfait. Il s'agit d'une promenade en mer? --Non. D'un voyage. --Un voyage? --Vous chargez-vous de me conduire à Yokohama?» Le marin, à ces mots, demeura les bras ballants, les yeux écarquillés. «Votre Honneur veut rire? dit-il. --Non! j'ai manqué le départ du -Carnatic-, et il faut que je sois le 14, au plus tard, à Yokohama, pour prendre le paquebot de San-Francisco. --Je le regrette, répondit le pilote, mais c'est impossible. --Je vous offre cent livres (2,500 fr.) par jour, et une prime de deux cents livres si j'arrive à temps. --C'est sérieux? demanda le pilote. --Très-sérieux,» répondit Mr. Fogg. Le pilote s'était retiré à l'écart. Il regardait la mer, évidemment combattu entre le désir de gagner une somme énorme et la crainte de s'aventurer si loin. Fix était dans des transes mortelles. Pendant ce temps, Mr. Fogg s'était retourné vers Mrs. Aouda. «Vous n'aurez pas peur, madame? lui demanda-t-il. --Avec vous, non, monsieur Fogg,» répondit la jeune femme. Le pilote s'était de nouveau avancé vers le gentleman, et tournait son chapeau entre ses mains. «Eh bien, pilote? dit Mr. Fogg. --Eh bien, Votre Honneur, répondit le pilote, je ne puis risquer ni mes hommes, ni moi, ni vous-même, dans une si longue traversée sur un bateau de vingt tonneaux à peine, et à cette époque de l'année. D'ailleurs, nous n'arriverions pas à temps, car il y a seize cent cinquante milles de Hong-Kong à Yokohama. --Seize cents seulement, dit Mr. Fogg. --C'est la même chose.» Fix respira un bon coup d'air. «Mais, ajouta le pilote, il y aurait peut-être moyen de s'arranger autrement.» Fix ne respira plus. «Comment? demanda Phileas Fogg. --En allant à Nagasaki, à l'extrémité sud du Japon, onze cents milles, ou seulement à Shangaï, à huit cents milles de Hong-Kong. Dans cette dernière traversée, on ne s'éloignerait pas de la côte chinoise, ce qui serait un grand avantage, d'autant plus que les courants y portent au nord. --Pilote, répondit Phileas Fogg, c'est à Yokohama que je dois prendre la malle américaine, et non à Shangaï ou à Nagasaki. --Pourquoi pas? répondit le pilote. Le paquebot de San-Francisco ne part pas de Yokohama. Il fait escale à Yokohama et à Nagasaki, mais son port de départ est Shangaï. --Vous êtes certain de ce que vous dites? --Certain. --Et quand le paquebot quitte-t-il Shangaï? --Le 11, à sept heures du soir. Nous avons donc quatre jours devant nous. Quatre jours, c'est quatre-vingt-seize heures, et avec une moyenne de huit milles à l'heure, si nous sommes bien servis, si le vent tient au sud-est, si la mer est calme, nous pouvons enlever les huit cents milles qui nous séparent de Shangaï. --Et vous pourriez partir?... --Dans une heure. Le temps d'acheter des vivres et d'appareiller. --Affaire convenue.... Vous êtes le patron du bateau? --Oui, John Bunsby, patron de la -Tankadère-. --Voulez-vous des arrhes? --Si cela ne désoblige pas Votre Honneur. --Voici deux cents livres à-compte.... Monsieur, ajouta Phileas Fogg en se retournant vers Fix, si vous voulez profiter... --Monsieur, répondit résolûment Fix, j'allais vous demander cette faveur. --Bien. Dans une demi-heure nous serons à bord. --Mais ce pauvre garçon... dit Mrs. Aouda, que la disparition de Passepartout préoccupait extrêmement. --Je vais faire pour lui tout ce que je puis faire,» répondit Phileas Fogg. Et, tandis que Fix, nerveux, fiévreux, rageant, se rendait au bateau-pilote, tous deux se dirigèrent vers les bureaux de la police de Hong-Kong. Là, Phileas Fogg donna le signalement de Passepartout, et laissa une somme suffisante pour le rapatrier. Même formalité fut remplie chez l'agent consulaire français, et le palanquin, après avoir touché à l'hôtel, où les bagages furent pris, ramena les voyageurs à l'avant-port. Trois heures sonnaient. Le bateau-pilote n° 43, son équipage à bord, ses vivres embarqués, était prêt à appareiller. C'était une charmante petite goëlette de vingt tonneaux que la -Tankadère-, bien pincée de l'avant, très-dégagée dans ses façons, très-allongée dans ses lignes d'eau. On eût dit un yacht de course. Ses cuivres brillants, ses ferrures galvanisées, son pont blanc comme de l'ivoire, indiquaient que le patron John Bunsby s'entendait à la tenir en bon état. Ses deux mâts s'inclinaient un peu sur l'arrière. Elle portait brigantine, misaine, trinquette, focs, flèches, et pouvait gréer une fortune pour le vent arrière. Elle devait merveilleusement marcher, et, de fait, elle avait déjà gagné plusieurs prix dans les «matches» de bateaux-pilotes. L'équipage de la -Tankadère- se composait du patron John Bunsby et de quatre hommes. C'étaient de ces hardis marins qui, par tous les temps, s'aventurent à la recherche des navires, et connaissent admirablement ces mers. John Bunsby, un homme de quarante-cinq ans environ, vigoureux, noir de hâle, le regard vif, la figure énergique, bien d'aplomb, bien à son affaire, eût inspiré confiance aux plus craintifs. Phileas Fogg et Mrs. Aouda passèrent à bord. Fix s'y trouvait déjà. Par le capot d'arrière de la goëlette, on descendait dans une chambre carrée, dont les parois s'évidaient en forme de cadres, au-dessus d'un divan circulaire. Au milieu, une table éclairée par une lampe de roulis. C'était petit, mais propre. [Illustration: Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir. (Page 112.)] «Je regrette de n'avoir pas mieux à vous offrir,» dit Mr. Fogg à Fix, qui s'inclina sans répondre. L'inspecteur de police éprouvait comme une sorte d'humiliation à profiter ainsi des obligeances du sieur Fogg. «A coup sûr, pensait-il, c'est un coquin fort poli, mais c'est un coquin!» A trois heures dix minutes, les voiles furent hissées. Le pavillon d'Angleterre battait à la corne de la goëlette. Les passagers étaient assis sur le pont. Mr. Fogg et Mrs. Aouda jetèrent un dernier regard sur le quai, afin de voir si Passepartout n'apparaîtrait pas. [Illustration: La jeune femme, assise à l'arrière, se sentait émue. (Page 114.)] Fix n'était pas sans appréhension, car le hasard aurait pu conduire en cet endroit même le malheureux garçon qu'il avait si indignement traité, et alors une explication eût éclaté, dont le détective ne se fût pas tiré à son avantage. Mais le Français ne se montra pas, et, sans doute, l'abrutissant narcotique le tenait encore sous son influence. Enfin, le patron John Bunsby passa au large, et la -Tankadère-, prenant le vent sous sa brigantine, sa misaine et ses focs, s'élança en bondissant sur les flots. XXI OU LE PATRON DE LA «TANKADÈRE» RISQUE FORT DE PERDRE UNE PRIME DE DEUX CENTS LIVRES. C'était une aventureuse expédition que cette navigation de huit cents milles, sur une embarcation de vingt tonneaux, et surtout à cette époque de l'année. Elles sont généralement mauvaises, ces mers de la Chine, exposées à des coups de vent terribles, principalement pendant les équinoxes, et on était encore aux premiers jours de novembre. C'eût été, bien évidemment, l'avantage du pilote de conduire ses passagers jusqu'à Yokohama, puisqu'il était payé tant par jour. Mais son imprudence aurait été grande de tenter une telle traversée dans ces conditions, et c'était déjà faire acte d'audace, sinon de témérité, que de remonter jusqu'à Shangaï. Mais John Bunsby avait confiance en sa -Tankadère-, qui s'élevait à la lame comme une mauve, et peut-être n'avait-il pas tort. Pendant les dernières heures de cette journée, la -Tankadère- navigua dans les passes capricieuses de Hong-Kong, et sous toutes les allures, au plus près ou vent arrière, elle se comporta admirablement. «Je n'ai pas besoin, pilote, dit Phileas Fogg au moment où la goëlette donnait en pleine mer, de vous recommander toute la diligence possible. --Que Votre Honneur s'en rapporte à moi, répondit John Bunsby. En fait de voiles, nous portons tout ce que le vent permet de porter. Nos flèches n'y ajouteraient rien, et ne serviraient qu'à assommer l'embarcation en nuisant à sa marche. --C'est votre métier, et non le mien, pilote, et je me fie à vous.» Phileas Fogg, le corps droit, les jambes écartées, d'aplomb comme un marin, regardait sans broncher la mer houleuse. La jeune femme, assise à l'arrière, se sentait émue en contemplant cet Océan, assombri déjà par le crépuscule, qu'elle bravait sur une frêle embarcation. Au-dessus de sa tête se déployaient les voiles blanches, qui l'emportaient dans l'espace comme de grandes ailes. La goëlette, soulevée par le vent, semblait voler dans l'air. La nuit vint. La lune entrait dans son premier quartier, et son insuffisante lumière devait s'éteindre bientôt dans les brumes de l'horizon. Des nuages chassaient de l'est et envahissaient déjà une partie du ciel. Le pilote avait disposé ses feux de position,--précaution indispensable à prendre dans ces mers très-fréquentées aux approches des atterrages. Les rencontres de navires n'y étaient pas rares, et, avec la vitesse dont elle était animée, la goëlette se fût brisée au moindre choc. Fix rêvait à l'avant de l'embarcation. Il se tenait à l'écart, sachant Fogg d'un naturel peu causeur. D'ailleurs, il lui répugnait de parler à cet homme, dont il acceptait les services. Il songeait aussi à l'avenir. Cela lui paraissait certain que le sieur Fogg ne s'arrêterait pas à Yokohama, qu'il prendrait immédiatement le paquebot de San-Francisco afin d'atteindre l'Amérique, dont la vaste étendue lui assurerait l'impunité avec la sécurité. Le plan de Phileas Fogg lui semblait on ne peut plus simple. Au lieu de s'embarquer en Angleterre pour les États-Unis, comme un coquin vulgaire, ce Fogg avait fait le grand tour et traversé les trois quarts du globe, afin de gagner plus sûrement le continent américain, où il mangerait tranquillement le million de la Banque, après avoir dépisté la police. Mais une fois sur la terre de l'Union, que ferait Fix? Abandonnerait-il cet homme? Non, cent fois non! et jusqu'à ce qu'il eût obtenu un acte d'extradition, il ne le quitterait pas d'une semelle. C'était son devoir, et il l'accomplirait jusqu'au bout. En tout cas, une circonstance heureuse s'était produite: Passepartout n'était plus auprès de son maître, et surtout, après les confidences de Fix, il était important que le maître et le serviteur ne se revissent jamais. Phileas Fogg, lui, n'était pas non plus sans songer à son domestique, si singulièrement disparu. Toutes réflexions faites, il ne lui sembla pas impossible que, par suite d'un malentendu, le pauvre garçon ne se fût embarqué sur le -Carnatic-, au dernier moment. C'était aussi l'opinion de Mrs. Aouda, qui regrettait profondément cet honnête serviteur, auquel elle devait tant. Il pouvait donc se faire qu'on le retrouvât à Yokohama, et, si le -Carnatic- l'y avait transporté, il serait aisé de le savoir. Vers dix heures, la brise vint à fraîchir. Peut-être eût-il été prudent de prendre un ris, mais le pilote, après avoir soigneusement observé l'état du ciel, laissa la voilure telle qu'elle était établie. D'ailleurs, la -Tankadère- portait admirablement la toile, ayant un grand tirant d'eau, et tout était paré à amener rapidement, en cas de grain. A minuit, Phileas Fogg et Mrs. Aouda descendirent dans la cabine. Fix les y avait précédés, et s'était étendu sur l'un des cadres. Quant au pilote et à ses hommes, ils demeurèrent toute la nuit sur le pont. Le lendemain, 8 novembre, au lever du soleil, la goëlette avait fait plus de cent milles. Le loch, souvent jeté, indiquait que la moyenne de sa vitesse était entre huit et neuf milles. La -Tankadère- avait du largue dans ses voiles qui portaient toutes, et elle obtenait, sous cette allure, son maximum de rapidité. Si le vent tenait dans ces conditions, les chances étaient pour elle. La -Tankadère-, pendant toute cette journée, ne s'éloigna pas sensiblement de la côte, dont les courants lui étaient favorables. Elle l'avait à cinq milles au plus par sa hanche de bâbord, et cette côte, irrégulièrement profilée, apparaissait parfois à travers quelques éclaircies. Le vent venant de terre, la mer était moins forte par là même: circonstance heureuse pour la goëlette, car les embarcations d'un petit tonnage souffrent surtout de la houle qui rompt leur vitesse, qui «les tue», pour employer l'expression maritime. Vers midi, la brise mollit un peu et hâla le sud-est. Le pilote fit établir les flèches; mais au bout de deux heures, il fallut les amener, car le vent fraîchissait à nouveau. Mr. Fogg et la jeune femme, fort heureusement réfractaires au mal de mer, mangèrent avec appétit les conserves et le biscuit du bord. Fix fut invité à partager leur repas et dut accepter, sachant bien qu'il est aussi nécessaire de lester les estomacs que les bateaux, mais cela le vexait! Voyager aux frais de cet homme, se nourrir de ses propres vivres, il trouvait à cela quelque chose de peu loyal. Il mangea cependant,--sur le pouce, il est vrai,--mais enfin il mangea. ' . ' 1 - , 2 , 3 , , . 4 , - - - , 5 ' , - - ' 6 , ' 7 . 8 9 , 10 - ' . 11 , 12 ' . 13 14 , , - - ' 15 - - 16 . ! 17 . ' , , 18 , , 19 ' . 20 21 ! ' , 22 23 ! ' ' 24 , , ! 25 26 , ' . , , 27 . , 28 « ' - » , ' 29 , , , ' 30 ' . , 31 . 32 33 « , ! ' - - . 34 ! ! ! ' , 35 - , ! » 36 37 38 39 40 41 42 , , , , 43 . 44 45 46 , . 47 - . - , 48 . - - , , 49 , 50 . 51 52 , 53 . . - - 54 - , 55 ' , . 56 , ' 57 . 58 59 , , , 60 ' ' - 61 ' , , 62 . 63 64 ' , 65 , . 66 ' , , , 67 68 . 69 . 70 , ' . . , ' 71 - , 72 . 73 74 , , . . 75 . 76 , - - . 77 , 78 - . , , 79 , . , 80 ' ! , , 81 , ' ' 82 . 83 84 , 85 ' . ' ! 86 ' . 87 . ' 88 . ' - 89 ? , 90 , . ' , 91 , 92 ! ! 93 , , 94 , 95 ' . 96 97 , , 98 - - . ' ; 99 ; ' 100 . , , 101 , ' 102 . 103 . , 104 . , 105 ' , , 106 ' . 107 108 ' . ' 109 . 110 . 111 112 . 113 , - - 114 . 115 116 . 117 , , 118 . ' ' 119 . , ' . ' - 120 , . 121 122 [ : ' . . . 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