modifia subitement son projet de départ. «Non, je reste, se dit-il. Un délit commis sur le territoire indien... Je tiens mon homme.» En ce moment, la locomotive lança un vigoureux sifflet, et le train disparut dans la nuit. XI OU PHILEAS FOGG ACHÈTE UNE MONTURE A UN PRIX FABULEUX. Le train était parti à l'heure réglementaire. Il emportait un certain nombre de voyageurs, quelques officiers, des fonctionnaires civils et des négociants en opium et en indigo, que leur commerce appelait dans la partie orientale de la péninsule. Passepartout occupait le même compartiment que son maître. Un troisième voyageur se trouvait placé dans le coin opposé. C'était le brigadier général, sir Francis Cromarty, l'un des partenaires de Mr. Fogg pendant la traversée de Suez à Bombay, qui rejoignait ses troupes cantonnées auprès de Bénarès. Sir Francis Cromarty, grand, blond, âgé de cinquante ans environ, qui s'était fort distingué pendant la dernière révolte des cipayes, eût véritablement mérité la qualification d'indigène. Depuis son jeune âge, il habitait l'Inde et n'avait fait que de rares apparitions dans son pays natal. C'était un homme instruit, qui aurait volontiers donné des renseignements sur les coutumes, l'histoire, l'organisation du pays indou, si Phileas Fogg eût été homme à les demander. Mais ce gentleman ne demandait rien. Il ne voyageait pas, il décrivait une circonférence. C'était un corps grave, parcourant une orbite autour du globe terrestre, suivant les lois de la mécanique rationnelle. En ce moment, il refaisait dans son esprit le calcul des heures dépensées depuis son départ de Londres, et il se fût frotté les mains, s'il eût été dans sa nature de faire un mouvement inutile. Sir Francis Cromarty n'était pas sans avoir reconnu l'originalité de son compagnon de route, bien qu'il ne l'eut étudié que les cartes à la main et entre deux robbres. Il était donc fondé à se demander si un cœur humain battait sous cette froide enveloppe, si Phileas Fogg avait une âme sensible aux beautés de la nature, aux aspirations morales. Pour lui, cela faisait question. De tous les originaux que le brigadier général avait rencontrés, aucun n'était comparable à ce produit des sciences exactes. Phileas Fogg n'avait point caché à sir Francis Cromarty son projet de voyage autour du monde, ni dans quelles conditions il l'opérait. Le brigadier général ne vit dans ce pari qu'une excentricité sans but utile et à laquelle manquerait nécessairement le -transire benefaciendo- qui doit guider tout homme raisonnable. Au train dont marchait le bizarre gentleman, il passerait évidemment sans «rien faire», ni pour lui, ni pour les autres. Une heure après avoir quitté Bombay, le train, franchissant les viaducs, avait traversé l'île Salcette et courait sur le continent. A la station de Callyan, il laissa sur la droite l'embranchement qui, par Kandallah et Pounah, descend vers le sud-est de l'Inde, et il gagna la station de Pauwell. A ce point, il s'engagea dans les montagnes très-ramifiées des Ghâtes-Occidentales, chaînes à base de trapp et de basalte, dont les plus hauts sommets sont couverts de bois épais. De temps à autre, sir Francis Cromarty et Phileas Fogg échangeaient quelques paroles, et, à ce moment, le brigadier général, relevant une conversation qui tombait souvent, dit: «Il y a quelques années, monsieur Fogg, vous auriez éprouvé en cet endroit un retard qui eût probablement compromis votre itinéraire. --Pourquoi cela, sir Francis? --Parce que le chemin de fer s'arrêtait à la base de ces montagnes, qu'il fallait traverser en palanquin ou à dos de poney jusqu'à la station de Kandallah, située sur le versant opposé. --Ce retard n'eût aucunement dérangé l'économie de mon programme, répondit Mr. Fogg. Je ne suis pas sans avoir prévu l'éventualité de certains obstacles. [Illustration: La vapeur se contournait en spirales. (Page 50.)] --Cependant, monsieur Fogg, reprit le brigadier général, vous risquiez d'avoir une fort mauvaise affaire sur les bras avec l'aventure de ce garçon.» Passepartout, les pieds entortillés dans sa couverture de voyage, dormait profondément et ne rêvait guère que l'on parlât de lui. «Le gouvernement anglais est extrêmement sévère et avec raison pour ce genre de délit, reprit sir Francis Cromarty. Il tient par-dessus tout à ce que l'on respecte les coutumes religieuses des Indous, et si votre domestique eût été pris... --Eh bien, s'il eût été pris, sir Francis, répondit Mr. Fogg, il aurait été condamné, il aurait subi sa peine, et puis il serait revenu tranquillement en Europe. Je ne vois pas en quoi cette affaire eût pu retarder son maître!» [Illustration: Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal. (Page 53.)] Et, là-dessus, la conversation retomba. Pendant la nuit, le train franchit les Ghâtes, passa à Nassik, et le lendemain, 21 octobre, il s'élançait à travers un pays relativement plat, formé par le territoire du Khandeish. La campagne, bien cultivée, était semée de bourgades, au-dessus desquelles le minaret de la pagode remplaçait le clocher de l'église européenne. De nombreux petits cours d'eau, la plupart affluents ou sous-affluents du Godavery, irriguaient cette contrée fertile. Passepartout, réveillé, regardait, et ne pouvait croire qu'il traversait le pays des Indous dans un train du «Great peninsular railway». Cela lui paraissait invraisemblable. Et cependant rien de plus réel! La locomotive, dirigée par le bras d'un mécanicien anglais et chauffée de houille anglaise, lançait sa fumée sur les plantations de cotonniers, de caféiers, de muscadiers, de girofliers, de poivriers rouges. La vapeur se contournait en spirales autour des groupes de palmiers, entre lesquels apparaissaient de pittoresques bungalows, quelques viharis, sortes de monastères abandonnés, et des temples merveilleux qu'enrichissait l'inépuisable ornementation de l'architecture indienne. Puis, d'immenses étendues de terrain se dessinaient à perte de vue, des jungles où ne manquaient ni les serpents ni les tigres qu'épouvantaient les hennissements du train, et enfin des forêts, fendues par le tracé de la voie, encore hantées d'éléphants, qui, d'un œil pensif, regardaient passer le convoi échevelé. Pendant cette matinée, au delà de la station de Malligaum, les voyageurs traversèrent ce territoire funeste, qui fut si souvent ensanglanté par les sectateurs de la déesse Kâli. Non loin s'élevaient Ellora et ses pagodes admirables, non loin la célèbre Aurungabad, la capitale du farouche Aureng-Zeb, maintenant simple chef-lieu de l'une des provinces détachées du royaume du Nizam. C'était sur cette contrée que Feringhea, le chef des Thugs, le roi des Étrangleurs, exerçait sa domination. Ces assassins, unis dans une association insaisissable, étranglaient, en l'honneur de la déesse de la Mort, des victimes de tout âge, sans jamais verser de sang, et il fut un temps où l'on ne pouvait fouiller un endroit quelconque de ce sol sans y trouver un cadavre. Le gouvernement anglais a bien pu empêcher ces meurtres dans une notable proportion, mais l'épouvantable association existe toujours et fonctionne encore. A midi et demi, le train s'arrêta à la station de Burhampour, et Passepartout put s'y procurer à prix d'or une paire de babouches, agrémentées de perles fausses, qu'il chaussa avec un sentiment d'évidente vanité. Les voyageurs déjeunèrent rapidement, et repartirent pour la station d'Assurghur, après avoir un instant côtoyé la rive du Tapty, petit fleuve qui va se jeter dans le golfe de Cambaye, près de Surate. Il est opportun de faire connaître quelles pensées occupaient alors l'esprit de Passepartout. Jusqu'à son arrivée à Bombay, il avait cru et pu croire que les choses en resteraient là. Mais maintenant, depuis qu'il filait à toute vapeur à travers l'Inde, un revirement s'était fait dans son esprit. Son naturel lui revenait au galop. Il retrouvait les idées fantaisistes de sa jeunesse, il prenait au sérieux les projets de son maître, il croyait à la réalité du pari, conséquemment à ce tour du monde et à ce maximum de temps, qu'il ne fallait pas dépasser. Déjà même, il s'inquiétait des retards possibles, des accidents qui pouvaient survenir en route. Il se sentait comme intéressé dans cette gageure, et tremblait à la pensée qu'il avait pu la compromettre la veille par son impardonnable badauderie. Aussi, beaucoup moins flegmatique que Mr. Fogg, il était beaucoup plus inquiet. Il comptait et recomptait les jours écoulés, maudissait les haltes du train, l'accusait de lenteur et blâmait -in petto- Mr. Fogg de n'avoir pas promis une prime au mécanicien. Il ne savait pas, le brave garçon, que ce qui était possible sur un paquebot ne l'était plus sur un chemin de fer, dont la vitesse est réglementée. Vers le soir, on s'engagea dans les défilés des montagnes de Sutpour, qui séparent le territoire du Khandeish de celui du Bundelkund. Le lendemain, 22 octobre, sur une question de sir Francis Cromarty, Passepartout, ayant consulté sa montre, répondit qu'il était trois heures du matin. Et, en effet, cette fameuse montre, toujours réglée sur le méridien de Greenwich, qui se trouvait à près de soixante-dix-sept degrés dans l'ouest, devait retarder et retardait en effet de quatre heures. Sir Francis rectifia donc l'heure donnée par Passepartout, auquel il fit la même observation que celui-ci avait déjà reçue de la part de Fix. Il essaya de lui faire comprendre qu'il devait se régler sur chaque nouveau méridien, et que, puisqu'il marchait constamment vers l'est, c'est-à-dire au-devant du soleil, les jours étaient plus courts d'autant de fois quatre minutes qu'il y avait de degrés parcourus. Ce fut inutile. Que l'entêté garçon eût compris ou non l'observation du brigadier général, il s'obstina à ne pas avancer sa montre, qu'il maintint invariablement à l'heure de Londres. Innocente manie, d'ailleurs, et qui ne pouvait nuire à personne. A huit heures du matin et à quinze milles en avant de la station de Rothal, le train s'arrêta au milieu d'une vaste clairière, bordée de quelques bungalows et de cabanes d'ouvriers. Le conducteur du train passa devant la ligne des wagons en disant: «Les voyageurs descendent ici.» Phileas Fogg regarda sir Francis Cromarty, qui parut ne rien comprendre à cette halte au milieu d'une forêt de tamarins et de khajours. Passepartout, non moins surpris, s'élança sur la voie et revint presque aussitôt, s'écriant: «Monsieur, plus de chemin de fer! --Que voulez-vous dire? demanda sir Francis Cromarty. --Je veux dire que le train ne continue pas!» Le brigadier général descendit aussitôt de wagon. Phileas Fogg le suivit, sans se presser. Tous deux s'adressèrent au conducteur: «Où sommes-nous? demanda sir Francis Cromarty. --Au hameau de Kholby, répondit le conducteur. --Nous nous arrêtons ici? --Sans doute. Le chemin de fer n'est point achevé... --Comment! il n'est point achevé? --Non! il y a encore un tronçon d'une cinquantaine de milles à établir entre ce point et Allahabad, où la voie reprend. --Les journaux ont pourtant annoncé l'ouverture complète du railway! --Que voulez-vous, mon officier, les journaux se sont trompés. --Et vous donnez des billets de Bombay à Calcutta! reprit sir Francis Cromarty, qui commençait à s'échauffer. --Sans doute, répondit le conducteur, mais les voyageurs savent bien qu'ils doivent se faire transporter de Kholby jusqu'à Allahabad.» Sir Francis Cromarty était furieux. Passepartout eût volontiers assommé le conducteur, qui n'en pouvait mais. Il n'osait regarder son maître. «Sir Francis, dit simplement Mr. Fogg, nous allons, si vous le voulez bien, aviser au moyen de gagner Allahabad. --Monsieur Fogg, il s'agit ici d'un retard absolument préjudiciable à vos intérêts? --Non, sir Francis, cela était prévu. --Quoi! vous saviez que la voie... --En aucune façon, mais je savais qu'un obstacle quelconque surgirait tôt ou tard sur ma route. Or, rien n'est compromis. J'ai deux jours d'avance à sacrifier. Il y a un steamer qui part de Calcutta pour Hong-Kong le 25 à midi. Nous ne sommes qu'au 22, et nous arriverons à temps à Calcutta.» Il n'y avait rien à dire à une réponse faite avec une si complète assurance. Il n'était que trop vrai que les travaux du chemin de fer s'arrêtaient à ce point. Les journaux sont comme certaines montres qui ont la manie d'avancer, et ils avaient prématurément annoncé l'achèvement de la ligne. La plupart des voyageurs connaissaient cette interruption de la voie, et, en descendant du train, ils s'étaient emparés des véhicules de toutes sortes que possédait la bourgade, palki-gharis à quatre roues, charrettes traînées par des zébus, sortes de bœufs à bosses, chars de voyage ressemblant à des pagodes ambulantes, palanquins, poneys, etc. Aussi Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, après avoir cherché dans toute la bourgade, revinrent-ils sans avoir rien trouvé. «J'irai à pied,» dit Phileas Fogg. Passepartout, qui rejoignait alors son maître, fit une grimace significative, en considérant ses magnifiques mais insuffisantes babouches. Fort heureusement, il avait été de son côté à la découverte, et en hésitant un peu: «Monsieur, dit-il, je crois que j'ai trouvé un moyen de transport. --Lequel? --Un éléphant! Un éléphant qui appartient à un Indien logé à cent pas d'ici. --Allons voir l'éléphant,» répondit Mr. Fogg. Cinq minutes plus tard, Phileas Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout arrivaient près d'une hutte qui attenait à un enclos fermé de hautes palissades. Dans la hutte, il y avait un Indien, et dans l'enclos, un éléphant. Sur leur demande, l'Indien introduisit Mr. Fogg et ses deux compagnons dans l'enclos. Là, ils se trouvèrent en présence d'un animal, à demi domestiqué, que son propriétaire élevait, non pour en faire une bête de somme, mais une bête de combat. Dans ce but, il avait commencé à modifier le caractère naturellement doux de l'animal, de façon à le conduire graduellement à ce paroxysme de rage appelé «mutsh» dans la langue indoue, et cela, en le nourrissant pendant trois mois de sucre et de beurre. Ce traitement peut paraître impropre à donner un tel résultat, mais il n'en est pas moins employé avec succès par les éleveurs. Très-heureusement pour Mr. Fogg, l'éléphant en question venait à peine d'être mis à ce régime, et le «mutsh» ne s'était point encore déclaré. Kiouni--c'était le nom de la bête--pouvait, comme tous ses congénères, fournir pendant longtemps une marche rapide, et, à défaut d'autre monture, Phileas Fogg résolut de l'employer. Mais les éléphants sont chers dans l'Inde, où ils commencent à devenir rares. Les mâles, qui seuls conviennent aux luttes des cirques, sont extrêmement recherchés. Ces animaux ne se reproduisent que rarement, quand ils sont réduits à l'état de domesticité, de telle sorte qu'on ne peut s'en procurer que par la chasse. Aussi sont-ils l'objet de soins extrêmes, et lorsque Mr. Fogg demanda à l'Indien s'il voulait lui louer son éléphant, l'Indien refusa net. Fogg insista et offrit de la bête un prix excessif, dix livres (250 fr.) l'heure. Refus. Vingt livres? Refus encore. Quarante livres? Refus toujours. Passepartout bondissait à chaque surenchère. Mais l'Indien ne se laissait pas tenter. La somme était belle, cependant. En admettant que l'éléphant employât quinze heures à se rendre à Allahabad, c'était six cents livres (15,000 fr.) qu'il rapporterait à son propriétaire. Phileas Fogg, sans s'animer en aucune façon, proposa alors à l'Indien de lui acheter sa bête et lui en offrit tout d'abord mille livres (25,000 fr.). L'Indien ne voulait pas vendre! Peut-être le drôle flairait-il une magnifique affaire. Sir Francis Cromarty prit Mr. Fogg à part et l'engagea à réfléchir avant d'aller plus loin. Phileas Fogg répondit à son compagnon qu'il n'avait pas l'habitude d'agir sans réflexion, qu'il s'agissait en fin de compte d'un pari de vingt mille livres, que cet éléphant lui était nécessaire, et que, dût-il le payer vingt fois sa valeur, il aurait cet éléphant. Mr. Fogg revint trouver l'Indien, dont les petits yeux, allumés par la convoitise, laissaient bien voir que pour lui ce n'était qu'une question de prix. Phileas Fogg offrit successivement douze cents livres, puis quinze cents, puis dix-huit cents, enfin deux mille (50,000 fr.). Passepartout, si rouge d'ordinaire, était pâle d'émotion. A deux mille livres, l'Indien se rendit. «Par mes babouches, s'écria Passepartout, voilà qui met à un beau prix la viande d'éléphant!» L'affaire conclue, il ne s'agissait plus que de trouver un guide. Ce fut plus facile. Un jeune Parsi, à la figure intelligente, offrit ses services. Mr. Fogg accepta et lui promit une forte rémunération, qui ne pouvait que doubler son intelligence. L'éléphant fut amené et équipé sans retard. Le Parsi connaissait parfaitement le métier de «mahout» ou cornac. Il couvrit d'une sorte de housse le dos de l'éléphant et disposa, de chaque côté sur ses flancs, deux espèces de cacolets assez peu confortables. Phileas Fogg paya l'Indien en bank-notes qui furent extraites du fameux sac. Il semblait vraiment qu'on les tirât des entrailles de Passepartout. Puis Mr. Fogg offrit à sir Francis Cromarty de le transporter à la station d'Allahabad. Le brigadier général accepta. Un voyageur de plus n'était pas pour fatiguer le gigantesque animal. Des vivres furent achetés à Kholby. Sir Francis Cromarty prit place dans l'un des cacolets, Phileas Fogg dans l'autre. Passepartout se mit à califourchon sur la housse entre son maître et le brigadier général. Le Parsi se jucha sur le cou de l'éléphant, et à neuf heures l'animal, quittant la bourgade, s'enfonçait par le plus court dans l'épaisse forêt de lataniers. XII OU PHILEAS FOGG ET SES COMPAGNONS S'AVENTURENT A TRAVERS LES FORÊTS DE L'INDE, ET CE QUI S'ENSUIT. Le guide, afin d'abréger la distance à parcourir, laissa sur la droite le tracé de la voie dont les travaux étaient en cours d'exécution. Ce tracé, très-contrarié par les capricieuses ramifications des monts Vindhias, ne suivait pas le plus court chemin, que Phileas Fogg avait intérêt à prendre. Le Parsi, très-familiarisé avec les routes et sentiers du pays, prétendait gagner une vingtaine de milles en coupant à travers la forêt, et on s'en rapporta à lui. Phileas Fogg et sir Francis Cromarty, enfouis jusqu'au cou dans leurs cacolets, étaient fort secoués par le trot raide de l'éléphant, auquel son mahout imprimait une allure rapide. Mais ils enduraient la situation avec le flegme le plus britannique, causant peu d'ailleurs, et se voyant à peine l'un l'autre. Quant à Passepartout, posté sur le dos de la bête et directement soumis aux coups et aux contre-coups, il se gardait bien, sur une recommandation de son maître, de tenir sa langue entre ses dents, car elle eût été coupée net. Le brave garçon, tantôt lancé sur le cou de l'éléphant, tantôt rejeté sur la croupe, faisait de la voltige, comme un clown sur un tremplin. Mais il plaisantait, il riait au milieu de ses sauts de carpe, et, de temps en temps, il tirait de son sac un morceau de sucre, que l'intelligent Kiouni prenait du bout de sa trompe, sans interrompre un instant son trot régulier. Après deux heures de marche, le guide arrêta l'éléphant et lui donna une heure de repos. L'animal dévora des branchages et des arbrisseaux, après s'être d'abord désaltéré à une mare voisine. Sir Francis Cromarty ne se plaignit pas de cette halte. Il était brisé. Mr. Fogg paraissait être aussi dispos que s'il fût sorti de son lit. «Mais il est donc de fer! dit le brigadier général en le regardant avec admiration. --De fer forgé,» répondit Passepartout, qui s'occupa de préparer un déjeuner sommaire. A midi, le guide donna le signal du départ. Le pays prit bientôt un aspect très-sauvage. Aux grandes forêts succédèrent des taillis de tamarins et de palmiers-nains, puis de vastes plaines arides, hérissées de maigres arbrisseaux et semées de gros blocs de syénites. Toute cette partie du haut Bundelkund, peu fréquentée des voyageurs, est habitée par une population fanatique, endurcie dans les pratiques les plus terribles de la religion indoue. La domination des Anglais n'a pu s'établir régulièrement sur un territoire soumis à l'influence des rajahs, qu'il eût été difficile d'atteindre dans leurs inaccessibles retraites des Vindhias. [Illustration: Il riait au milieu de ses sauts de carpe. (Page 55.)] Plusieurs fois, on aperçut des bandes d'Indiens farouches, qui faisaient un geste de colère en voyant passer le rapide quadrupède. D'ailleurs, le Parsi les évitait autant que possible, les tenant pour des gens de mauvaise rencontre. On vit peu d'animaux pendant cette journée, à peine quelques singes, qui fuyaient avec mille contorsions et grimaces dont s'amusait fort Passepartout. [Illustration: Cette femme était jeune... (Page 60.)] Une pensée au milieu de bien d'autres inquiétait ce garçon. Qu'est-ce que Mr. Fogg ferait de l'éléphant, quand il serait arrivé à la station d'Allahabad? L'emmènerait-il? Impossible! Le prix du transport ajouté au prix d'acquisition en ferait un animal ruineux. Le vendrait-on, le rendrait-on à la liberté? Cette estimable bête méritait bien qu'on eût des égards pour elle. Si, par hasard, Mr. Fogg lui en faisait cadeau, à lui, Passepartout, il en serait très-embarrassé. Cela ne laissait pas de le préoccuper. A huit heures du soir, la principale chaîne des Vindhias avait été franchie, et les voyageurs firent halte au pied du versant septentrional, dans un bungalow en ruines. La distance parcourue pendant cette journée était d'environ vingt-cinq milles, et il en restait autant à faire pour atteindre la station d'Allahabad. La nuit était froide. A l'intérieur du bungalow, le Parsi alluma un feu de branches sèches, dont la chaleur fut très-appréciée. Le souper se composa des provisions achetées à Kholby. Les voyageurs mangèrent en gens harassés et moulus. La conversation, qui commença par quelques phrases entrecoupées, se termina bientôt par des ronflements sonores. Le guide veilla près de Kiouni, qui s'endormit debout, appuyé au tronc d'un gros arbre. Nul incident ne signala cette nuit. Quelques rugissements de guépards et de panthères troublèrent parfois le silence, mêlés à des ricanements aigus de singes. Mais les carnassiers s'en tinrent à des cris et ne firent aucune démonstration hostile contre les hôtes du bungalow. Sir Francis Cromarty dormit lourdement comme un brave militaire rompu de fatigues. Passepartout, dans un sommeil agité, recommença en rêve les culbutes de la veille. Quant à Mr. Fogg, il reposa aussi paisiblement que s'il eût été dans sa tranquille maison de Saville-row. A six heures du matin, on se remit en marche. Le guide espérait arriver à la station d'Allahabad le soir même. De cette façon, Mr. Fogg ne perdrait qu'une partie des quarante-huit heures économisées depuis le commencement du voyage. On descendit les dernières rampes des Vindhias. Kiouni avait repris son allure rapide. Vers midi, le guide tourna la bourgade de Kallenger, située sur le Cani, un des sous-affluents du Gange. Il évitait toujours les lieux habités, se sentant plus en sûreté dans ces campagnes désertes, qui marquent les premières dépressions du bassin du grand fleuve. La station d'Allahabad n'était pas à douze milles dans le nord-est. On fit halte sous un bouquet de bananiers, dont les fruits, aussi sains que le pain, «aussi succulents que la crème,» disent les voyageurs, furent extrêmement appréciés. A deux heures, le guide entra sous le couvert d'une épaisse forêt, qu'il devait traverser sur un espace de plusieurs milles. Il préférait voyager ainsi à l'abri des bois. En tout cas, il n'avait fait jusqu'alors aucune rencontre fâcheuse, et le voyage semblait devoir s'accomplir sans accident, quand l'éléphant, donnant quelques signes d'inquiétude, s'arrêta soudain. Il était quatre heures alors. «Qu'y a-t-il? demanda sir Francis Cromarty, qui releva la tête au-dessus de son cacolet. --Je ne sais, mon officier,» répondit le Parsi, en prêtant l'oreille à un murmure confus qui passait sous l'épaisse ramure. Quelques instants après, ce murmure devint plus définissable. On eût dit un concert, encore fort éloigné, de voix humaines et d'instruments de cuivre. Passepartout était tout yeux, tout oreilles. Mr. Fogg attendait patiemment, sans prononcer une parole. Le Parsi sauta à terre, attacha l'éléphant à un arbre et s'enfonça au plus épais du taillis. Quelques minutes plus tard, il revint, disant: «Une procession de brahmanes qui se dirige de ce côté. S'il est possible, évitons d'être vus.» Le guide détacha l'éléphant et le conduisit dans un fourré, en recommandant aux voyageurs de ne point mettre pied à terre. Lui-même se tint prêt à enfourcher rapidement sa monture, si la fuite devenait nécessaire. Mais il pensa que la troupe des fidèles passerait sans l'apercevoir, car l'épaisseur du feuillage le dissimulait entièrement. Le bruit discordant des voix et des instruments se rapprochait. Des chants monotones se mêlaient au son des tambours et des cymbales. Bientôt la tête de la procession apparut sous les arbres, à une cinquantaine de pas du poste occupé par Mr. Fogg et ses compagnons. Ils distinguaient aisément à travers les branches le curieux personnel de cette cérémonie religieuse. En première ligne s'avançaient des prêtres, coiffés de mitres et vêtus de longues robes chamarrées. Ils étaient entourés d'hommes, de femmes, d'enfants, qui faisaient entendre une sorte de psalmodie funèbre, interrompue à intervalles égaux par des coups de tam-tams et de cymbales. Derrière eux, sur un char aux larges roues dont les rayons et la jante figuraient un entrelacement de serpents, apparut une statue hideuse, traînée par deux couples de zébus richement caparaçonnés. Cette statue avait quatre bras, le corps colorié d'un rouge sombre, les yeux hagards, les cheveux emmêlés, la langue pendante, les lèvres teintes de henné et de bétel. A son cou s'enroulait un collier de têtes de mort, à ses flancs une ceinture de mains coupées. Elle se tenait debout sur un géant terrassé auquel le chef manquait. Sir Francis Cromarty reconnut cette statue. «La déesse Kâli, murmura-t-il, la déesse de l'amour et de la mort. --De la mort, j'y consens, mais de l'amour, jamais! dit Passepartout. La vilaine bonne femme!» Le Parsi lui fit signe de se taire. Autour de la statue s'agitait, se démenait, se convulsionnait un groupe de vieux fakirs, zébrés de bandes d'ocre, couverts d'incisions cruciales qui laissaient échapper leur sang goutte à goutte, énergumènes stupides qui, dans les grandes cérémonies indoues, se précipitent encore sous les roues du char de Jaggernaut. Derrière eux, quelques brahmanes, dans toute la somptuosité de leur costume oriental, traînaient une femme qui se soutenait à peine. Cette femme était jeune, blanche comme une Européenne. Sa tête, son cou, ses épaules, ses oreilles, ses bras, ses mains, ses orteils, étaient surchargés de bijoux, colliers, bracelets, boucles et bagues. Une tunique lamée d'or, recouverte d'une mousseline légère, dessinait les contours de sa taille. Derrière cette jeune femme,--contraste violent pour les yeux,--des gardes, armés de sabres nus passés à leur ceinture et de longs pistolets damasquinés, portaient un cadavre sur un palanquin. C'était le corps d'un vieillard, revêtu de ses opulents habits de rajah, ayant, comme en sa vie, le turban brodé de perles, la robe tissue de soie et d'or, la ceinture de cachemire diamanté, et ses magnifiques armes de prince indien. Puis des musiciens et une arrière-garde de fanatiques, dont les cris couvraient parfois l'assourdissant fracas des instruments, fermaient le cortége. Sir Francis Cromarty regardait toute cette pompe d'un air singulièrement attristé, et se tournant vers le guide: «Un sutty!» dit-il. Le Parsi fit un signe affirmatif et mit un doigt sur ses lèvres. La longue procession se déroula lentement sous les arbres, et bientôt ses derniers rangs disparurent dans la profondeur de la forêt. Peu à peu, les chants s'éteignirent. Il y eut encore quelques éclats de cris lointains, et enfin à tout ce tumulte succéda un profond silence. Phileas Fogg avait entendu ce mot, prononcé par sir Francis Cromarty, et aussitôt que la procession eut disparu: «Qu'est-ce qu'un sutty? demanda-t-il. --Un sutty, monsieur Fogg, répondit le brigadier général, c'est un sacrifice humain, mais un sacrifice volontaire. Cette femme que vous venez de voir sera brûlée demain aux premières heures du jour. --Ah! les gueux! s'écria Passepartout, qui ne put retenir ce cri d'indignation. --Et ce cadavre? demanda Mr. Fogg. --C'est celui du prince, son mari, répondit le guide, un rajah indépendant du Bundelkund. --Comment, reprit Phileas Fogg, sans que sa voix trahît la moindre émotion, ces barbares coutumes subsistent encore dans l'Inde, et les Anglais n'ont pu les détruire? --Dans la plus grande partie de l'Inde, répondit sir Francis Cromarty, ces sacrifices ne s'accomplissent plus, mais nous n'avons aucune influence sur ces contrées sauvages, et principalement sur ce territoire du Bundelkund. Tout le revers septentrional des Vindhias est le théâtre de meurtres et de pillages incessants. --La malheureuse! murmurait Passepartout, brûlée vive! --Oui, reprit le brigadier général, brûlée, et si elle ne l'était pas, vous ne sauriez croire à quelle misérable condition elle se verrait réduite par ses proches. On lui raserait les cheveux, on la nourrirait à peine de quelques poignées de riz, on la repousserait, elle serait considérée comme une créature immonde et mourrait dans quelque coin comme un chien galeux. Aussi la perspective de cette affreuse existence pousse-t-elle souvent ces malheureuses au supplice, bien plus que l'amour ou le fanatisme religieux. Quelquefois, cependant, le sacrifice est réellement volontaire, et il faut l'intervention énergique du gouvernement pour l'empêcher. Ainsi, il y a quelques années, je résidais à Bombay, quand une jeune veuve vint demander au gouverneur l'autorisation de se brûler avec le corps de son mari. Comme vous le pensez bien, le gouverneur refusa. Alors la veuve quitta la ville, se réfugia chez un rajah indépendant, et là elle consomma son sacrifice.» Pendant le récit du brigadier général, le guide secouait la tête, et, quand le récit fut achevé: «Le sacrifice qui aura lieu demain au lever du jour n'est pas volontaire, dit-il. --Comment le savez-vous? --C'est une histoire que tout le monde connaît dans le Bundelkund, répondit le guide. --Cependant cette infortunée ne paraissait faire aucune résistance, fit observer sir Francis Cromarty. --Cela tient à ce qu'on l'a enivrée de la fumée du chanvre et de l'opium. --Mais où la conduit-on? --A la pagode de Pillaji, à deux milles d'ici. Là, elle passera la nuit en attendant l'heure du sacrifice. --Et ce sacrifice aura lieu?... --Demain, dès la première apparition du jour.» Après cette réponse, le guide fit sortir l'éléphant de l'épais fourré et se hissa sur le cou de l'animal. Mais au moment où il allait l'exciter par un sifflement particulier, Mr. Fogg l'arrêta, et, s'adressant à sir Francis Cromarty: «Si nous sauvions cette femme? dit-il. --Sauver cette femme, monsieur Fogg!... s'écria le brigadier général. --J'ai encore douze heures d'avance. Je puis les consacrer à cela. --Tiens! Mais vous êtes un homme de cœur! dit sir Francis Cromarty. --Quelquefois, répondit simplement Phileas Fogg. Quand j'ai le temps.» XIII DANS LEQUEL PASSEPARTOUT PROUVE UNE FOIS DE PLUS QUE LA FORTUNE SOURIT AUX AUDACIEUX. Le dessein était hardi, hérissé de difficultés, impraticable peut-être. Mr. Fogg allait risquer sa vie, ou tout au moins sa liberté, et par conséquent la réussite de ses projets, mais il n'hésita pas. Il trouva, d'ailleurs, dans sir Francis Cromarty un auxiliaire décidé. Quant à Passepartout, il était prêt, on pouvait disposer de lui. L'idée de son maître l'exaltait. Il sentait un cœur, une âme sous cette enveloppe de glace. Il se prenait à aimer Phileas Fogg. Restait le guide. Quel parti prendrait-il dans l'affaire? Ne serait-il pas porté pour les Indous? A défaut de son concours, il fallait au moins s'assurer sa neutralité. Sir Francis Cromarty lui posa franchement la question. «Mon officier, répondit le guide, je suis Parsi, et cette femme est Parsie. Disposez de moi. --Bien, guide, répondit Mr. Fogg. --Toutefois, sachez-le bien, reprit le Parsi, non-seulement nous risquons notre vie, mais des supplices horribles, si nous sommes pris. Ainsi, voyez. --C'est vu, répondit Mr. Fogg. Je pense que nous devrons attendre la nuit pour agir? --Je le pense aussi,» répondit le guide. Ce brave Indou donna alors quelques détails sur la victime. C'était une Indienne d'une beauté célèbre, de race parsie, fille de riches négociants de Bombay. Elle avait reçu dans cette ville une éducation absolument anglaise, et à ses manières, à son instruction, on l'eût crue Européenne. Elle se nommait Aouda. Orpheline, elle fut mariée malgré elle à ce vieux rajah du Bundelkund. Trois mois après, elle devint veuve. Sachant le sort qui l'attendait, elle s'échappa, fut reprise aussitôt, et les parents du rajah, qui avaient intérêt à sa mort, la vouèrent à ce supplice auquel il ne semblait pas qu'elle pût échapper. Ce récit ne pouvait qu'enraciner Mr. Fogg et ses compagnons dans leur généreuse résolution. Il fut décidé que le guide dirigerait l'éléphant vers la pagode de Pillaji, dont il se rapprocherait autant que possible. Une demi-heure après, halte fut faite sous un taillis, à cinq cents pas de la pagode, que l'on ne pouvait apercevoir; mais les hurlements des fanatiques se laissaient entendre distinctement. Les moyens de parvenir jusqu'à la victime furent alors discutés. Le guide connaissait cette pagode de Pillaji, dans laquelle il affirmait que la jeune femme était emprisonnée. Pourrait-on y pénétrer par une des portes, quand toute la bande serait plongée dans le sommeil de l'ivresse, ou faudrait-il pratiquer un trou dans une muraille? C'est ce qui ne pourrait être décidé qu'au moment et au lieu même. Mais ce qui ne fit aucun doute, c'est que l'enlèvement devait s'opérer cette nuit même, et non quand, le jour venu, la victime serait conduite au supplice. A cet instant, aucune intervention humaine n'eût pu la sauver. Mr. Fogg et ses compagnons attendirent la nuit. Dès que l'ombre se fit, vers six heures du soir, ils résolurent d'opérer une reconnaissance autour de la pagode. Les derniers cris des fakirs s'éteignaient alors. Suivant leur habitude, ces Indiens devaient être plongés dans l'épaisse ivresse du «hang»,--opium liquide, mélangé d'une infusion de chanvre,--et il serait peut-être possible de se glisser entre eux jusqu'au temple. Le Parsi, guidant Mr. Fogg, sir Francis Cromarty et Passepartout, s'avança sans bruit à travers la forêt. Après dix minutes de reptation sous les ramures, ils arrivèrent au bord d'une petite rivière, et là, à la lueur de torches de fer à la pointe desquelles brûlaient des résines, ils aperçurent un monceau de bois empilé. C'était le bûcher, fait de précieux sandal, et déjà imprégné d'une huile parfumée. A sa partie supérieure reposait le corps embaumé du rajah, qui devait être brûlé en même temps que sa veuve. A cent pas de ce bûcher s'élevait la pagode, dont les minarets perçaient dans l'ombre la cime des arbres. [Illustration: Les gardes des rajahs, éclairés par des torches... (Page 65.)] «Venez!» dit le guide à voix basse. Et, redoublant de précaution, suivi de ses compagnons, il se glissa silencieusement à travers les grandes herbes. [Illustration: Un cri de terreur s'éleva. (Page 68.)] Le silence n'était plus interrompu que par le murmure du vent dans les branches. Bientôt le guide s'arrêta à l'extrémité d'une clairière. Quelques résines éclairaient la place. Le sol était jonché de groupes de dormeurs, appesantis par l'ivresse. On eût dit un champ de bataille couvert de morts. Hommes, femmes, enfants, tout était confondu. Quelques ivrognes râlaient encore çà et là. A l'arrière-plan, entre la masse des arbres, le temple de Pillaji se dressait confusément. Mais au grand désappointement du guide, les gardes des rajahs, éclairés par des torches fuligineuses, veillaient aux portes et se promenaient, le sabre nu. On pouvait supposer qu'à l'intérieur les prêtres veillaient aussi. Le Parsi ne s'avança pas plus loin. Il avait reconnu l'impossibilité de forcer l'entrée du temple, et il ramena ses compagnons en arrière. Phileas Fogg et sir Francis Cromarty avaient compris comme lui qu'ils ne pouvaient rien tenter de ce côté. Ils s'arrêtèrent et s'entretinrent à voix basse. «Attendons, dit le brigadier général, il n'est que huit heures encore, et il est possible que ces gardes succombent aussi au sommeil. --Cela est possible, en effet,» répondit le Parsi. Phileas Fogg et ses compagnons s'étendirent donc au pied d'un arbre et attendirent. Le temps leur parut long! Le guide les quittait parfois et allait observer la lisière du bois. Les gardes du rajah veillaient toujours à la lueur des torches, et une vague lumière filtrait à travers les fenêtres de la pagode. On attendit ainsi jusqu'à minuit. La situation ne changea pas. Même surveillance au dehors. Il était évident qu'on ne pouvait compter sur l'assoupissement des gardes. L'ivresse du «hang» leur avait été probablement épargnée. Il fallait donc agir autrement et pénétrer par une ouverture pratiquée aux murailles de la pagode. Restait la question de savoir si les prêtres veillaient auprès de leur victime avec autant de soin que les soldats à la porte du temple. Après une dernière conversation, le guide se dit prêt à partir. Mr. Fogg, sir Francis et Passepartout le suivirent. Ils firent un détour assez long, afin d'atteindre la pagode par son chevet. Vers minuit et demi, ils arrivèrent au pied des murs sans avoir rencontré personne. Aucune surveillance n'avait été établie de ce côté, mais il est vrai de dire que fenêtres et portes manquaient absolument. La nuit était sombre. La lune, alors dans son dernier quartier, quittait à peine l'horizon, encombré de gros nuages. La hauteur des arbres accroissait encore l'obscurité. Mais il ne suffisait pas d'avoir atteint le pied des murailles, il fallait encore y pratiquer une ouverture. Pour cette opération, Phileas Fogg et ses compagnons n'avaient absolument que leurs couteaux de poche. Très-heureusement, les parois du temple se composaient d'un mélange de briques et de bois qui ne pouvait être difficile à percer. La première brique une fois enlevée, les autres viendraient facilement. On se mit à la besogne, en faisant le moins de bruit possible. Le Parsi, d'un côté, Passepartout, de l'autre, travaillaient à desceller les briques, de manière à obtenir une ouverture large de deux pieds. Le travail avançait, quand un cri se fit entendre à l'intérieur du temple, et presque aussitôt d'autres cris lui répondirent du dehors. Passepartout et le guide interrompirent leur travail. Les avait-on surpris? L'éveil était-il donné? La plus vulgaire prudence leur commandait de s'éloigner,--ce qu'ils firent en même temps que Phileas Fogg et sir Francis Cromarty. Ils se blottirent de nouveau sous le couvert du bois, attendant que l'alerte, si c'en était une, se fût dissipée, et prêts, dans ce cas, à reprendre leur opération. Mais--contre-temps funeste--des gardes se montrèrent au chevet de la pagode, et s'y installèrent de manière à empêcher toute approche. Il serait difficile de décrire le désappointement de ces quatre hommes, arrêtés dans leur œuvre. Maintenant qu'ils ne pouvaient plus parvenir jusqu'à la victime, comment la sauveraient-ils? Sir Francis Cromarty se rongeait les poings. Passepartout était hors de lui, et le guide avait quelque peine à le contenir. L'impassible Fogg attendait sans manifester ses sentiments. «N'avons-nous plus qu'à partir? demanda le brigadier général à voix basse. --Nous n'avons plus qu'à partir, répondit le guide. --Attendez, dit Fogg. Il suffit que je sois demain à Allahabad avant midi. --Mais qu'espérez-vous? répondit sir Francis Cromarty. Dans quelques heures le jour va paraître, et... --La chance qui nous échappe peut se représenter au moment suprême.» Le brigadier général aurait voulu pouvoir lire dans les yeux de Phileas Fogg. Sur quoi comptait donc ce froid Anglais? Voulait-il, au moment du supplice, se précipiter vers la jeune femme et l'arracher ouvertement à ses bourreaux? C'eût été une folie, et comment admettre que cet homme fût fou à ce point? Néanmoins, sir Francis Cromarty consentit à attendre jusqu'au dénoûment de cette terrible scène. Toutefois, le guide ne laissa pas ses compagnons à l'endroit où ils s'étaient réfugiés, et il les ramena vers la partie antérieure de la clairière. Là, abrités par un bouquet d'arbres, ils pouvaient observer les groupes endormis. Cependant Passepartout, juché sur les premières branches d'un arbre, ruminait une idée qui avait d'abord traversé son esprit comme un éclair, et qui finit par s'incruster dans son cerveau. Il avait commencé par se dire: «Quelle folie!» et maintenant il répétait: «Pourquoi pas, après tout? C'est une chance, peut-être la seule, et avec de tels abrutis!...» En tout cas, Passepartout ne formula pas autrement sa pensée, mais il ne tarda pas à se glisser avec la souplesse d'un serpent sur les basses branches de l'arbre dont l'extrémité se courbait vers le sol. Les heures s'écoulaient, et bientôt quelques nuances moins sombres annoncèrent l'approche du jour. Cependant l'obscurité était profonde encore. C'était le moment. Il se fit comme une résurrection dans cette foule assoupie. Les groupes s'animèrent. Des coups de tam-tams retentirent. Chants et cris éclatèrent de nouveau. L'heure était venue à laquelle l'infortunée allait mourir. En effet, les portes de la pagode s'ouvrirent. Une lumière plus vive s'échappa de l'intérieur. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty purent apercevoir la victime, vivement éclairée, que deux prêtres traînaient au dehors. Il leur sembla même que, secouant l'engourdissement de l'ivresse par un suprême instinct de conservation, la malheureuse tentait d'échapper à ses bourreaux. Le cœur de sir Francis Cromarty bondit, et par un mouvement convulsif, saisissant la main de Phileas Fogg, il sentit que cette main tenait un couteau ouvert. En ce moment, la foule s'ébranla. La jeune femme était retombée dans cette torpeur provoquée par les fumées du chanvre. Elle passa à travers les fakirs, qui l'escortaient de leurs vociférations religieuses. Phileas Fogg et ses compagnons, se mêlant aux derniers rangs de la foule, la suivirent. Deux minutes après, ils arrivaient sur le bord de la rivière et s'arrêtaient à moins de cinquante pas du bûcher, sur lequel était couché le corps du rajah. Dans la demi-obscurité, ils virent la victime absolument inerte, étendue auprès du cadavre de son époux. Puis une torche fut approchée, et le bois, imprégné d'huile, s'enflamma aussitôt. A ce moment, sir Francis Cromarty et le guide retinrent Phileas Fogg, qui, dans un moment de folie généreuse, s'élançait vers le bûcher... Mais Phileas Fogg les avait déjà repoussés, quand la scène changea soudain. Un cri de terreur s'éleva. Toute cette foule se précipita à terre, épouvantée. Le vieux rajah n'était donc pas mort, qu'on le vit se redresser tout à coup, comme un fantôme, soulever la jeune femme dans ses bras, descendre du bûcher au milieu des tourbillons de vapeurs qui lui donnaient une apparence spectrale? Les fakirs, les gardes, les prêtres, pris d'une terreur subite, étaient là, face à terre, n'osant lever les yeux et regarder un tel prodige! La victime inanimée passa entre les bras vigoureux qui la portaient, et sans qu'elle parût leur peser. Mr. Fogg et sir Francis Cromarty étaient demeurés debout. Le Parsi avait courbé la tête, et Passepartout, sans doute, n'était pas moins stupéfié!... Ce ressuscité arriva ainsi près de l'endroit où se tenaient Mr. Fogg et sir Francis Cromarty, et là, d'une voix brève: «Filons!...» dit-il. C'était Passepartout lui-même qui s'était glissé vers le bûcher au milieu de la fumée épaisse! C'était Passepartout qui, profitant de l'obscurité profonde encore, avait arraché la jeune femme à la mort! C'était Passepartout qui, jouant son rôle avec un audacieux bonheur, passait au milieu de l'épouvante générale! Un instant après, tous quatre disparaissaient dans le bois, et l'éléphant les emportait d'un trot rapide. Mais des cris, des clameurs et même une balle, perçant le chapeau de Phileas Fogg, leur apprirent que la ruse était découverte. En effet, sur le bûcher enflammé se détachait alors le corps du vieux rajah. Les prêtres, revenus de leur frayeur, avaient compris qu'un enlèvement venait de s'accomplir. Aussitôt ils s'étaient précipités dans la forêt. Les gardes les avaient suivis. Une décharge avait eu lieu, mais les ravisseurs fuyaient rapidement, et, en quelques instants, ils se trouvaient hors de la portée des balles et des flèches. XIV DANS LEQUEL PHILEAS FOGG DESCEND TOUTE L'ADMIRABLE VALLÉE DU GANGE SANS MÊME SONGER A LA VOIR. Le hardi enlèvement avait réussi. Une heure après, Passepartout riait encore de son succès. Sir Francis Cromarty avait serré la main de l'intrépide garçon. Son maître lui avait dit: «Bien,» ce qui, dans la bouche de ce gentleman, équivalait à une haute approbation. A quoi Passepartout avait répondu que tout l'honneur de l'affaire appartenait à son maître. Pour lui, il n'avait eu qu'une idée «drôle», et il riait en songeant que, pendant quelques instants, lui, Passepartout, ancien gymnaste, ex-sergent de pompiers, avait été le veuf d'une charmante femme, un vieux rajah embaumé! Quant à la jeune Indienne, elle n'avait pas eu conscience de ce qui . 1 2 « , , - . . . . 3 . » 4 5 , , 6 . 7 8 9 10 11 12 13 . 14 15 16 ' . 17 , , 18 , 19 . 20 21 . 22 . 23 24 ' , , ' 25 . , 26 . 27 28 , , , , 29 ' , 30 ' . , 31 ' ' 32 . ' , 33 , ' , ' 34 , . 35 . , . 36 ' , 37 , . , 38 39 , , ' 40 . 41 42 ' ' 43 , ' ' 44 . 45 , 46 , . 47 , . 48 , ' 49 . 50 51 ' 52 , ' . 53 ' 54 - 55 - . 56 , « 57 » , , . 58 59 , , 60 , ' . 61 , ' , 62 , - ' , 63 . , ' 64 - - , 65 , . 66 67 , 68 , , , , 69 , : 70 71 « , , 72 . 73 74 - - , ? 75 76 - - ' , 77 ' ' 78 , . 79 80 - - ' ' , 81 . . ' 82 . 83 84 [ : . ( . ) ] 85 86 - - , , , 87 ' ' 88 . » 89 90 , , 91 ' . 92 93 « 94 , . - 95 ' , 96 . . . 97 98 - - , ' , , . , 99 , , 100 . 101 ! » 102 103 [ : , ' . ( 104 . ) ] 105 106 , - , . , 107 , , , , 108 ' , 109 . , , , 110 - 111 ' . ' , 112 - , 113 . 114 115 , , , ' 116 « 117 » . . 118 ! , ' 119 , 120 , , , , 121 . 122 , 123 , , , 124 ' ' 125 ' . , ' 126 , 127 ' , 128 , , 129 ' , , ' , 130 . 131 132 , , 133 , 134 . ' 135 , , 136 - , - ' 137 . ' 138 , , , 139 . , , 140 , ' , 141 , , ' 142 143 . 144 , ' 145 . 146 147 , ' , 148 ' ' , 149 , ' 150 ' . 151 152 , 153 ' , , 154 , . 155 156 157 ' . ' , 158 . , 159 ' ' , 160 ' . . 161 , 162 , , 163 , ' 164 . , ' , 165 . 166 , ' 167 . , 168 . , 169 . , 170 , ' - - . 171 ' . , 172 , ' 173 , . 174 175 , ' , 176 . 177 178 , , , 179 , , ' 180 . , , , 181 , 182 - - ' , 183 . 184 185 ' , 186 - 187 . ' 188 , , ' 189 ' , ' - - - , 190 ' ' . 191 . ' ' 192 , ' , ' 193 ' . , 194 ' , . 195 196 197 , ' ' , 198 ' . 199 : 200 201 « . » 202 203 , 204 ' . 205 206 , , ' 207 , ' : 208 209 « , ! 210 211 - - - ? . 212 213 - - ! » 214 215 . 216 , . ' : 217 218 « - ? . 219 220 - - , . 221 222 - - ? 223 224 - - . ' . . . 225 226 - - ! ' ? 227 228 - - ! ' 229 , . 230 231 - - ' ! 232 233 - - - , , . 234 235 - - ! 236 , ' . 237 238 - - , , 239 ' ' . » 240 241 . 242 , ' . ' . 243 244 « , . , , 245 , . 246 247 - - , ' ' 248 ? 249 250 - - , , . 251 252 - - ! . . . 253 254 - - , ' 255 . , ' . ' 256 ' . 257 - . ' , 258 . » 259 260 ' 261 . 262 263 ' ' 264 . 265 ' , ' 266 . 267 , , , ' 268 , - 269 , , , 270 , , 271 , . . , 272 , - . 273 274 « ' , » . 275 276 , , 277 , 278 . , , 279 : 280 281 « , - , ' . 282 283 - - ? 284 285 - - ! 286 ' . 287 288 - - ' , » . . 289 290 , , 291 ' 292 . , , 293 ' , . , ' . 294 ' . 295 296 , ' , , 297 , , 298 . , 299 ' , 300 « » , , 301 . 302 , ' 303 . - . 304 , ' ' , 305 « » ' . 306 307 - - ' - - , , 308 , , ' 309 , ' . 310 311 ' , 312 . , , 313 . , 314 ' , ' 315 ' . - ' 316 , . ' ' 317 , ' . 318 319 , ( 320 . ) ' . . ? . ? 321 . . ' 322 . 323 324 , . ' 325 , ' ( , 326 . ) ' . 327 328 , ' , ' 329 ' 330 ( , . ) . 331 332 ' ! - - 333 . 334 335 . ' 336 ' . ' 337 ' ' ' , ' ' 338 ' , 339 , , - , 340 . 341 342 . ' , , 343 , ' ' 344 . 345 , , - , 346 ( , . ) . , ' , ' . 347 348 , ' . 349 350 « , ' , 351 ' ! » 352 353 ' , ' . 354 . , , 355 . . , 356 . 357 358 ' . 359 « » . ' 360 ' , , 361 . 362 363 ' - 364 . ' 365 . . 366 ' . . 367 ' . 368 369 . 370 ' , ' . 371 . 372 ' , ' , 373 , ' ' 374 . 375 376 377 378 379 380 381 ' 382 ' , ' . 383 384 385 , ' , 386 ' . 387 , - 388 , , 389 . , - 390 , 391 , ' . 392 393 , ' 394 , ' , 395 . 396 , ' , 397 ' ' . 398 399 , 400 - , , 401 , , 402 . , 403 ' , , , 404 . , 405 , , , 406 , ' 407 , . 408 409 , ' 410 . ' , 411 ' ' . 412 . . . 413 ' . 414 415 « ! 416 . 417 418 - - , » , ' 419 . 420 421 , . 422 - . 423 - , , 424 . 425 , , 426 , 427 . ' 428 ' ' 429 , ' ' 430 . 431 432 [ : . ( . ) ] 433 434 , ' , 435 . 436 ' , , 437 . ' 438 , , 439 ' . 440 441 [ : . . . ( . ) ] 442 443 ' . ' - 444 . ' , 445 ' ? ' - ? ! 446 ' . - , 447 - ? ' 448 . , , . , 449 , , - . 450 . 451 452 , 453 , 454 , . 455 456 ' - 457 , 458 ' . 459 460 . ' , 461 , - . 462 . 463 . , 464 , . 465 , ' , 466 ' . 467 468 . 469 , 470 . ' 471 . 472 473 . , , 474 . . , 475 ' - . 476 477 , . 478 ' . , . 479 ' - 480 . 481 482 . 483 . , , 484 , - . 485 , 486 , 487 . ' ' 488 - . , , 489 , « , » 490 , . 491 492 , ' , 493 ' . 494 ' . , ' 495 ' , 496 ' , ' , 497 ' , ' . 498 499 . 500 501 « ' - - ? , 502 - . 503 504 - - , , » , ' 505 ' . 506 507 , . 508 , , ' 509 . 510 511 , . . 512 , . 513 514 , ' ' 515 . , , : 516 517 « . ' 518 , ' . » 519 520 ' , 521 . - 522 , 523 . 524 ' , ' . 525 526 . 527 . 528 , 529 . . 530 531 . 532 533 ' , 534 . ' , 535 , ' , 536 , - 537 . , 538 , 539 , . 540 , ' , 541 , , , 542 . ' 543 , . 544 . 545 546 . 547 548 « , - - , ' . 549 550 - - , ' , ' , ! . 551 ! » 552 553 . 554 555 ' , , 556 , ' , ' 557 , 558 , , 559 . 560 561 , , 562 , . 563 564 , . , 565 , , , , , , 566 , , , . 567 ' , ' , 568 . 569 570 , - - , - - 571 , 572 , . 573 574 ' ' , 575 , , , , 576 ' , , 577 . 578 579 - , 580 ' , 581 . 582 583 ' 584 , : 585 586 « ! » - . 587 588 . 589 , 590 . 591 592 , ' . 593 , . 594 595 , , 596 : 597 598 « ' - ' ? - - . 599 600 - - , , , ' 601 , . 602 . 603 604 - - ! ! ' , 605 ' . 606 607 - - ? . . 608 609 - - ' , , , 610 . 611 612 - - , , 613 , ' , 614 ' ? 615 616 - - ' , 617 , ' , ' 618 , 619 . 620 . 621 622 - - ! , ! 623 624 - - , , , ' , 625 626 . , 627 , , 628 629 . 630 - - , 631 ' . , , 632 , ' 633 ' . , , 634 , 635 ' . 636 , . , 637 , . » 638 639 , , , 640 : 641 642 « ' 643 , - . 644 645 - - - ? 646 647 - - ' , 648 . 649 650 - - , 651 . 652 653 - - ' ' 654 ' . 655 656 - - - ? 657 658 - - , ' . , 659 ' . 660 661 - - ? . . . 662 663 - - , . » 664 665 , ' ' 666 ' . 667 ' , . ' , , 668 ' : 669 670 « ? - . 671 672 - - , ! . . . ' . 673 674 - - ' ' . . 675 676 - - ! ! . 677 678 - - , . ' . » 679 680 681 682 683 684 685 686 . 687 688 689 , , - . 690 . , , 691 , ' . , 692 ' , . 693 694 , , . ' 695 ' . , 696 . . 697 698 . - ' ? - 699 ? , 700 ' . 701 702 . 703 704 « , , , 705 . . 706 707 - - , , . . 708 709 - - , - , , - 710 , , . 711 , . 712 713 - - ' , . . 714 ? 715 716 - - , » . 717 718 . ' 719 ' , , 720 . 721 , , , ' 722 . . 723 724 , . 725 , . ' , 726 ' , , , 727 , 728 ' . 729 730 ' . 731 . ' 732 , . 733 734 - , , 735 , ' ; 736 . 737 738 ' . 739 , 740 . - 741 , 742 ' , - ? ' 743 ' . 744 , ' ' ' 745 , , , 746 . , ' . 747 748 . . ' , 749 , ' 750 . ' 751 . , 752 ' « » , - - , ' 753 , - - - 754 ' . 755 756 , . , , 757 ' . 758 , ' , , 759 760 , . ' , 761 , ' . 762 , 763 . ' 764 , ' . 765 766 [ : , . . . ( 767 . ) ] 768 769 « ! » . 770 771 , , , 772 . 773 774 [ : ' . ( . ) ] 775 776 ' 777 . 778 779 ' ' ' . 780 . 781 , ' . 782 . , , , . 783 . 784 785 ' - , , 786 . , 787 , , 788 , . ' 789 ' . 790 791 ' . ' 792 ' , . 793 794 ' 795 . 796 797 ' ' . 798 799 « , , ' , 800 . 801 802 - - , , » . 803 804 ' ' 805 . 806 807 ! 808 . 809 , 810 . 811 812 ' . . 813 . ' 814 ' . ' « » 815 . 816 . 817 818 . 819 820 , . . 821 , . 822 , ' . 823 824 , 825 . ' , 826 . 827 828 . , , 829 ' , . 830 ' . 831 832 ' , 833 . , 834 ' 835 . - , ' 836 . 837 , . 838 839 , . 840 , ' , , ' , 841 , . 842 843 , ' 844 , ' . 845 846 . - 847 ? ' - ? 848 ' , - - ' 849 . 850 , ' , ' , 851 , , , . 852 853 - - - - - 854 , ' . 855 856 , 857 . ' 858 ' , - ? 859 . , 860 . ' 861 . 862 863 « ' - ' ? 864 . 865 866 - - ' ' , . 867 868 - - , . 869 . 870 871 - - ' - ? . 872 , . . . 873 874 - - . » 875 876 877 . 878 879 ? - , 880 , ' 881 ? 882 883 ' , 884 ? , ' 885 . , 886 ' ' , 887 . , 888 ' , . 889 890 , ' , 891 ' 892 , ' . 893 894 : « ! » 895 : « , ? ' , - 896 , ! . . . » 897 898 , , 899 ' 900 ' ' . 901 902 ' , 903 ' . ' 904 . 905 906 ' . 907 . ' . - . 908 . ' 909 ' . 910 911 , ' . 912 ' ' . . 913 , , 914 . , ' 915 ' , 916 ' . 917 , , 918 , . 919 920 , ' . 921 . 922 , ' . 923 924 , 925 , . 926 927 , 928 ' , 929 . - , 930 , . 931 932 , , ' , ' 933 . 934 935 , , 936 , , ' . . . 937 938 , 939 . ' . 940 , . 941 942 ' , ' 943 , , , 944 945 ? 946 947 , , , ' , 948 , , ' ! 949 950 , 951 ' . . 952 . , , 953 , ' ! . . . 954 955 ' . 956 , , ' : 957 958 « ! . . . » - . 959 960 ' - ' 961 ! ' , 962 ' , ! 963 ' , , 964 ' ! 965 966 , , 967 ' ' . , 968 , , 969 . 970 971 , 972 . , , ' 973 ' . 974 975 ' . 976 . , 977 , , , 978 . 979 980 981 982 983 984 985 ' 986 . 987 988 989 . , 990 . 991 ' . : « , » , 992 , . 993 ' ' 994 . , ' ' « » , 995 , , , , 996 , - , ' 997 , ! 998 999 , ' 1000