répondit Michel Ardan.
--D'ailleurs, ajouta Barbicane, cette opinion est celle d'un savant
anglais, Nasmyth, et elle me semble expliquer suffisamment le
rayonnement de ces montagnes.
--Ce Nasmyth n'est point un sot!» répondit Michel.
Longtemps les voyageurs, qu'un tel spectacle ne pouvait blaser,
admirèrent les splendeurs de Tycho. Leur projectile, imprégné
d'effluves lumineux, dans cette double irradiation du Soleil et de la
Lune, devait apparaître comme un globe incandescent. Ils étaient donc
subitement passés d'un froid considérable à une chaleur intense. La
nature les préparait ainsi à devenir Sélénites.
Devenir Sélénites! Cette idée, ramena encore une fois la question
d'habitabilité de la Lune. Après ce qu'ils avaient vu, les voyageurs
pouvaient-ils la résoudre? Pouvaient-ils conclure pour ou contre?
Michel Ardan provoqua ses deux amis à formuler leur opinion, et leur
demanda carrément s'ils pensaient que l'animalité et l'humanité fussent
représentées dans le monde lunaire.
«Je crois que nous pouvons répondre, dit Barbicane; mais, suivant moi,
la question ne doit pas se présenter sous cette forme. Je demande à la
poser autrement.
--A toi la pose, répondit Michel.
--Voici, reprit Barbicane. Le problème est double et exige une double
solution. La Lune est-elle habitable? La Lune a-t-elle été habitée?
--Bien, répondit Nicholl. Cherchons d'abord si la Lune est habitable.
--A vrai dire, je n'en sais rien, répliqua Michel.
--Et moi, je réponds négativement, reprit Barbicane. Dans l'état
où elle est actuellement, avec cette enveloppe atmosphérique
certainement très-réduite, ses mers pour la plupart desséchées,
ses eaux insuffisantes, sa végétation restreinte, ses brusques
alternatives de chaud et de froid, ses nuits et ses jours de trois cent
cinquante-quatre heures, la Lune ne me paraît pas habitable, et elle ne
me semble pas propice au développement du règne animal, ni suffisante
aux besoins de l'existence, telle que nous la comprenons.
--D'accord, répondit Nicholl. Mais la Lune n'est-elle pas habitable
pour des êtres organisés autrement que nous?
--A cette question, répliqua Barbicane, il est plus difficile de
répondre. J'essayerai cependant, mais je demanderai à Nicholl si le
-mouvement- lui paraît être le résultat nécessaire de la vie, quelle
que soit son organisation?
--Sans nul doute; répondit Nicholl.
--Eh bien, mon digne compagnon, je vous répondrai que nous avons
observé les continents lunaires à une distance de cinq cents mètres
au plus, et que rien ne nous a paru se mouvoir à la surface de la
Lune. La présence d'une humanité quelconque se fût trahie par des
appropriations, par des constructions diverses, par des ruines même.
Or, qu'avons-nous vu? Partout et toujours le travail géologique de
la nature, jamais le travail de l'homme. Si donc des représentants
du règne animal existent sur la Lune, ils seraient donc enfouis dans
ces insondables cavités que le regard ne peut atteindre. Ce que je ne
puis admettre, car ils auraient laissé des traces de leur passage sur
ces plaines que doit recouvrir la couche atmosphérique, si peu élevée
qu'elle soit. Or, ces traces ne sont visibles nulle part. Reste donc la
seule hypothèse d'une race d'être vivants auxquels le mouvement, qui
est la vie, serait étranger!
--Autant dire des créatures vivantes qui ne vivraient pas, répliqua
Michel.
--Précisément, répondit Barbicane, ce qui pour nous n'a aucun sens.
--Alors, nous pouvons formuler notre opinion, dit Michel.
--Oui, répondit Nicholl.
--Eh bien, reprit Michel Ardan, la Commission scientifique, réunie dans
le projectile du Gun-Club, après avoir appuyé son argumentation sur
les faits nouvellement observés, décide à l'unanimité des voix sur la
question de l'habitabilité actuelle de la Lune: Non, la Lune n'est pas
habitable.»
Cette décision fut consignée par le président Barbicane sur son carnet
de notes où figure le procès-verbal de la séance du 6 décembre.
«Maintenant, dit Nicholl, attaquons la seconde question, complément
indispensable de la première. Je demanderai donc à l'honorable
Commission: Si la Lune n'est pas habitable, a-t-elle été habitée?
--Le citoyen Barbicane a la parole, dit Michel Ardan.
--Mes amis, répondit Barbicane, je n'ai pas attendu ce voyage pour me
faire une opinion sur cette habitabilité passée de notre satellite.
J'ajouterai que nos observations personnelles ne peuvent que me
confirmer dans cette opinion. Je crois, j'affirme même que la Lune a
été habitée par une race humaine organisée comme la nôtre, qu'elle
a produit des animaux conformés anatomiquement comme les animaux
terrestres, mais j'ajoute que ces races humaines ou animales ont fait
leur temps, et qu'elles sont à jamais éteintes!
--Alors, demanda Michel, la Lune serait donc un monde plus vieux que la
Terre?
--Non, répondit Barbicane avec conviction, mais un monde qui a vieilli
plus vite, et dont la formation et la déformation ont été plus rapides.
Relativement, les forces organisatrices de la matière ont été beaucoup
plus violentes à l'intérieur de la Lune qu'à l'intérieur du globe
terrestre. L'état actuel de ce disque crevassé, tourmenté, boursouflé,
le prouve surabondamment. La Lune et la Terre n'ont été que des masses
gazeuses à leur origine. Ces gaz sont passés à l'état liquide sous
diverses influences, et la masse solide s'est formée plus tard. Mais
très-certainement, notre sphéroïde était gazeux ou liquide encore, que
la Lune, déjà solidifiée par le refroidissement, devenait habitable.
--Je le crois, dit Nicholl.
--Alors, reprit Barbicane, une atmosphère l'entourait. Les eaux,
contenues par cette enveloppe gazeuse, ne pouvaient s'évaporer. Sous
l'influence de l'air, de l'eau, de la lumière, de la chaleur solaire,
de la chaleur centrale, la végétation s'emparait des continents
préparés à la recevoir, et certainement la vie se manifesta vers cette
époque, car la nature ne se dépense pas en inutilités, et un monde si
merveilleusement habitable a dû être nécessairement habité.
--Cependant, répondit Nicholl, bien des phénomènes inhérents aux
mouvements de notre satellite devaient gêner l'expansion des
règnes végétal et animal. Ces jours et ces nuits de trois cent
cinquante-quatre heures, par exemple?
--Aux pôles terrestres, dit Michel, ils durent six mois!
--Argument de peu de valeur, puisque les pôles ne sont pas habités.
--Remarquons, mes amis, reprit Barbicane, que si, dans l'état actuel de
la Lune, ces longues nuits et ces longs jours créent des différences de
température insupportables pour l'organisme, il n'en était pas ainsi à
cette époque des temps historiques. L'atmosphère enveloppait le disque
d'un manteau fluide. Les vapeurs s'y disposaient sous forme de nuages.
Cet écran naturel tempérait l'ardeur des rayons solaires et contenait
le rayonnement nocturne. La lumière comme la chaleur pouvaient se
diffuser dans l'air. De là, un équilibre entre ces influences qui
n'existe plus, maintenant que cette atmosphère a presque entièrement
disparu. D'ailleurs, je vais bien vous étonner....
--Étonne-nous, dit Michel Ardan.
--Mais je crois volontiers qu'à cette époque où la Lune était habitée,
les nuits et les jours ne duraient pas trois cent cinquante-quatre
heures!
--Et pourquoi? demanda vivement Nicholl.
--Parce que, très-probablement alors, le mouvement de rotation de
la Lune sur son axe n'était pas égal à son mouvement de révolution,
égalité qui présente chaque point du disque pendant quinze jours à
l'action des rayons solaires.
--D'accord, répondit Nicholl, mais pourquoi ces deux mouvements
n'auraient-ils pas été égaux, puisqu'ils le sont actuellement?
--Parce que cette égalité n'a été déterminée que par l'attraction
terrestre. Or, qui nous dit que cette attraction ait eu assez de
puissance pour modifier les mouvements de la Lune, à l'époque où la
Terre n'était encore que fluide?
--Au fait, répliqua Nicholl, et qui nous dit que la Lune ait toujours
été satellite de la Terre?
--Et qui nous dit, s'écria Michel Ardan, que la Lune n'ait pas existé
bien avant la Terre?»
Les imaginations s'emportaient dans le champ infini des hypothèses.
Barbicane voulut les refréner.
«Ce sont là, dit-il, de trop hautes spéculations, des problèmes
véritablement insolubles. Ne nous y engageons pas. Admettons seulement
l'insuffisance de l'attraction primordiale, et alors, par l'inégalité
des deux mouvements de rotation et de révolution, les jours et les
nuits ont pu se succéder sur la Lune comme ils se succèdent sur la
Terre. D'ailleurs, même sans ces conditions, la vie était possible.
--Ainsi donc, demanda Michel Ardan, l'humanité aurait disparu de la
Lune?
[Illustration: Autour du projectile. (Page 148.)]
--Oui, répondit Barbicane, après avoir sans doute persisté pendant des
milliers de siècles. Puis peu à peu, l'atmosphère se raréfiant, le
disque sera devenu inhabitable, comme le globe terrestre le deviendra
un jour, par le refroidissement.
--Par le refroidissement?
--Sans doute répondit Barbicane. A mesure que les feux intérieurs se
sont éteints, que la matière incandescente s'est concentrée, l'écorce
lunaire s'est refroidie. Peu à peu les conséquences de ce phénomène
se sont produites: disparition des êtres organisés, disparition de la
végétation. Bientôt l'atmosphère s'est raréfiée, très-probablement
soutirée par l'attraction terrestre; disparition de l'air respirable,
disparition de l'eau par voie d'évaporation. A cette époque la Lune,
devenue inhabitable, n'était plus habitée. C'était un monde mort, tel
qu'il nous apparaît aujourd'hui.
[Illustration: Décidément, ces gens pratiques. (Page 151.)]
--Et tu dis que pareil sort est réservé à la Terre?
--Très-probablement.
--Mais quand?
--Quand le refroidissement de son écorce l'aura rendue inhabitable.
--Et a-t-on calculé le temps que notre malheureux sphéroïde mettrait à
se refroidir?
--Sans doute.
--Et tu connais ces calculs?
--Parfaitement.
--Mais parle donc, savant maussade, s'écria Michel Ardan, car tu me
fais bouillir d'impatience!
--Eh bien, mon brave Michel, répondit tranquillement Barbicane, on
sait quelle diminution de température la Terre subit dans le laps d'un
siècle. Or, d'après certains calculs, cette température moyenne sera
ramenée à zéro après une période de quatre cent mille ans!
--Quatre cent mille ans! s'écria Michel. Ah! je respire! Vraiment,
j'étais effrayé! A t'entendre, je m'imaginais que nous n'avions plus
que cinquante mille années à vivre!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire des inquiétudes de
leur compagnon. Puis Nicholl, qui voulait conclure, posa de nouveau la
seconde question qui venait d'être traitée.
«La Lune a-t-elle été habitée?» demanda-t-il.
La réponse fut affirmative, à l'unanimité.
Mais pendant cette discussion, féconde en théories un peu hasardées,
bien qu'elle résumât les idées générales acquises à la science sur ce
point, le projectile avait couru rapidement vers l'Équateur lunaire,
tout en s'éloignant régulièrement du disque. Il avait dépassé le
cirque de Willem, et le quarantième parallèle à une distance de huit
cents kilomètres. Puis, laissant à droite Pitatus sur le trentième
degré, il prolongeait le sud de cette Mer des Nuées, dont il avait
déjà approché le nord. Divers cirques apparurent confusément dans
l'éclatante blancheur de la Pleine-Lune: Bouillaud, Purbach, de forme
presque carrée avec un cratère central, puis Arzachel, dont la montagne
intérieure brille d'un éclat indéfinissable.
Enfin, le projectile s'éloignant toujours, les linéaments
s'effacèrent aux yeux des voyageurs, les montagnes se confondirent
dans l'éloignement, et de tout cet ensemble merveilleux, bizarre,
étrange, du satellite de la Terre, il ne leur resta bientôt plus que
l'impérissable souvenir.
CHAPITRE XIX
LUTTE CONTRE L'IMPOSSIBLE
Pendant un temps assez long, Barbicane et ses compagnons, muets et
pensifs, regardèrent ce monde, qu'ils n'avaient vu que de loin, comme
Moïse la terre de Chanaan, et dont ils s'éloignaient sans retour. La
position du projectile, relativement à la Lune, s'était modifiée, et,
maintenant, son culot était tourné vers la Terre.
Ce changement, constaté par Barbicane, ne laissa pas de le surprendre.
Si le boulet devait graviter autour du satellite suivant un orbe
elliptique, pourquoi ne lui présentait-il pas sa partie la plus lourde,
comme fait la Lune vis-à-vis de la Terre? Il y avait là un point obscur.
En observant la marche du projectile, on pouvait reconnaître qu'il
suivait, en s'écartant de la Lune, une courbe analogue à celle qu'il
avait tracée en s'en rapprochant. Il décrivait donc une ellipse
très-allongée, qui s'étendrait probablement jusqu'au point d'égale
attraction, là où se neutralisent les influences de la Terre et de son
satellite.
Telle fut la conclusion que Barbicane tira justement des faits
observés, conviction que ses deux amis partagèrent avec lui.
Aussitôt les questions de pleuvoir.
«Et rendus à ce point mort, que deviendrons-nous? demanda Michel Ardan.
--C'est l'inconnu! répondit Barbicane.
--Mais on peut faire des hypothèses, je suppose?
--Deux, répondit Barbicane. Ou la vitesse du projectile sera
insuffisante, et alors il restera éternellement immobile sur cette
ligne de double attraction...
--J'aime mieux l'autre hypothèse, quelle qu'elle soit, répliqua Michel.
--Ou sa vitesse sera suffisante, reprit Barbicane, et il reprendra sa
route elliptique pour graviter éternellement autour de l'astre des
nuits.
--Révolution peu consolante, dit Michel. Passer à l'état d'humbles
serviteurs d'une Lune que nous sommes habitués à considérer comme une
servante! Et voilà l'avenir qui nous attend.»
Ni Barbicane, ni Nicholl ne répondirent.
«Vous vous taisez? reprit l'impatient Michel.
--Il n'y a rien à répondre, dit Nicholl.
--N'y a-t-il donc rien à tenter?
--Non, répondit Barbicane. Prétendrais-tu lutter contre l'impossible?
--Pourquoi pas? Un Français et deux Américains reculeraient-ils devant
un pareil mot?
--Mais que veux-tu faire?
--Maîtriser ce mouvement qui nous emporte!
--Le maîtriser?
--Oui, reprit Michel en s'animant, l'enrayer ou le modifier, l'employer
enfin à l'accomplissement de nos projets.
--Et comment?
--C'est vous que cela regarde! Si des artilleurs ne sont maîtres
de leurs boulets, ce ne sont plus des artilleurs. Si le projectile
commande au canonnier, il faut fourrer à sa place le canonnier dans
le canon! De beaux savants ma foi! Les voilà qui ne savent plus que
devenir, après m'avoir induit...
--Induit! s'écrièrent Barbicane et Nicholl. Induit! Qu'entends-tu par
là?
--Pas de récriminations! dit Michel. Je ne me plains pas! La promenade
me plaît! Le boulet me va! Mais faisons tout ce qu'il est humainement
possible de faire pour retomber quelque part, si ce n'est sur la Lune.
--Nous ne demandons pas autre chose, mon brave Michel, répondit
Barbicane, mais les moyens nous manquent.
--Nous ne pouvons pas modifier le mouvement du projectile?
--Non.
--Ni diminuer sa vitesse?
--Non.
--Pas même en l'allégeant comme on allège un navire trop chargé!
--Que veux-tu jeter! répondit Nicholl. Nous n'avons pas de lest à bord.
Et d'ailleurs, il me semble que le projectile allégé marcherait plus
vite.
--Moins vite, dit Michel.
--Plus vite, répliqua Nicholl.
--Ni plus ni moins vite, répondit Barbicane pour mettre ses deux amis
d'accord, car nous flottons dans le vide, où il ne faut plus tenir
compte de la pesanteur spécifique.
--Eh bien, s'écria Michel Ardan d'un ton déterminé, il n'y a plus
qu'une chose à faire.
--Laquelle? demanda Nicholl.
--Déjeuner!» répondit imperturbablement l'audacieux Français, qui
apportait toujours cette solution dans les plus difficiles conjonctures.
En effet, si cette opération ne devait avoir aucune influence sur la
direction du projectile, on pouvait la tenter sans inconvénient, et
même avec succès au point de vue de l'estomac. Décidément, ce Michel
n'avait que de bonnes idées.
On déjeuna donc à deux heures du matin; mais l'heure importait peu.
Michel servit son menu habituel, couronné par une aimable bouteille
tirée de sa cave secrète. Si les idées ne leur montaient pas au
cerveau, il fallait désespérer du chambertin de 1863.
Ce repas terminé, les observations recommencèrent.
Autour du projectile se maintenaient à une distance invariable les
objets qui avaient été jetés au dehors. Évidemment, le boulet, dans son
mouvement de translation autour de la Lune, n'avait traversé aucune
atmosphère, car le poids spécifique de ces divers objets eût modifié
leur marche relative.
Du côté du sphéroïde terrestre, rien à voir. La Terre ne comptait qu'un
jour, ayant été nouvelle la veille à minuit, et deux jours devaient
s'écouler encore avant que son croissant, dégagé des rayons solaires,
vint servir d'horloge aux Sélénites, puisque dans son mouvement de
rotation, chacun de ses points repasse toujours vingt-quatre heures
après au même méridien de la Lune.
Du côté de la Lune, le spectacle était différent. L'astre brillait
dans toute sa splendeur, au milieu d'innombrables constellations dont
ses rayons ne pouvaient troubler la pureté. Sur le disque, les plaines
reprenaient déjà cette teinte sombre qui se voit de la Terre. Le reste
du nimbe demeurait étincelant, et au milieu de cet étincellement
général, Tycho se détachait encore comme un Soleil.
Barbicane ne pouvait en aucune façon apprécier la vitesse du
projectile, mais le raisonnement lui démontrait que cette vitesse
devait uniformément diminuer, conformément aux lois de la mécanique
rationnelle.
En effet, étant admis que le boulet allait décrire une orbite autour
de la Lune, cette orbite serait nécessairement elliptique. La science
prouve qu'il doit en être ainsi. Aucun mobile circulant autour d'un
corps attirant ne faillit à cette loi. Toutes les orbites décrites dans
l'espace sont elliptiques, celles des satellites autour des planètes,
celles des planètes autour du Soleil, celle du Soleil autour de l'astre
inconnu qui lui sert de pivot central. Pourquoi le projectile du
Gun-Club échapperait-il à cette disposition naturelle?
Or, dans les orbes elliptiques, le corps attirant occupe toujours un
des foyers de l'ellipse. Le satellite se trouve donc à un moment plus
rapproché et à un autre moment plus éloigné de l'astre autour duquel
il gravite. Lorsque la Terre est plus voisine du Soleil, elle est
dans son périhélie, et dans son aphélie, à son point le plus éloigné.
S'agit-il de la Lune, elle est plus près de la Terre dans son périgée,
et plus loin dans son apogée. Pour employer des expressions analogues
dont s'enrichira la langue des astronomes, si le projectile demeure
à l'état de satellite de la Lune, on devra dire qu'il se trouve dans
son «aposélène» à son point le plus éloigné, et à son point le plus
rapproché, dans son «périsélène.»
Dans ce dernier cas, le projectile devait atteindre son maximum de
vitesse; dans le premier cas, son minimum. Or, il marchait évidemment
vers son point aposélénitique, et Barbicane avait raison de penser
que sa vitesse décroîtrait jusqu'à ce point, pour reprendre peu à
peu, à mesure qu'il se rapprocherait de la Lune. Cette vitesse même
serait absolument nulle, si ce point se confondait avec celui d'égale
attraction.
Barbicane étudiait les conséquences de ces diverses situations, et il
cherchait quel parti on en pourrait tirer, quand il fut brusquement
interrompu par un cri de Michel Ardan.
«Pardieu! s'écria Michel, il faut avouer que nous ne sommes que de
francs imbéciles!
--Je ne dis pas non, répondit Barbicane, mais pourquoi?
--Parce que nous avons un moyen bien simple de retarder cette vitesse
qui nous éloigne de la Lune, et que nous ne remployons pas!
--Et quel est ce moyen?
--C'est d'utiliser la force de recul renfermée dans nos fusées.
--Au fait! dit Nicholl.
--Nous n'avons pas encore utilisé cette force, répondit Barbicane,
c'est vrai, mais nous l'utiliserons.
--Quand? demanda Michel.
--Quand le moment en sera venu. Remarquez, mes amis, que dans la
position occupée par le projectile, position encore oblique par rapport
au disque lunaire, nos fusées, en modifiant sa direction, pourraient
l'écarter au lieu de le rapprocher de la Lune. Or, c'est bien la Lune
que vous tenez à atteindre?
--Essentiellement, répondit Michel.
--Attendez alors. Par une influence inexplicable, le projectile
tend à ramener son culot vers la Terre. Il est probable qu'au point
d'égale attraction, son chapeau conique se dirigera rigoureusement
vers la Lune. A ce moment, on peut espérer que sa vitesse sera nulle.
Ce sera l'instant d'agir, et sous l'effort de nos fusées, peut-être
pourrons-nous provoquer une chute directe à la surface du disque
lunaire.
--Bravo! fit Michel.
--Ce que nous n'avons pas fait, ce que nous ne pouvions faire à notre
premier passage au point mort, parce que le projectile était encore
animé d'une vitesse trop considérable.
--Bien raisonné, dit Nicholl.
--Attendons patiemment, reprit Barbicane. Mettons toutes les chances de
notre côté, et après avoir tant désespéré, je me reprends à croire que
nous atteindrons notre but!»
Cette conclusion provoqua les hip et les hurrahs de Michel Ardan. Et
pas un de ces fous audacieux ne se souvenait de cette question qu'ils
avaient eux-mêmes résolue négativement: Non! la Lune n'est pas habitée.
Non! la Lune n'est probablement pas habitable! Et cependant, ils
allaient tout tenter pour l'atteindre!
Une seule question restait à résoudre: A quel moment précis le
projectile aurait-il atteint ce point d'égale attraction où les
voyageurs joueraient leur va-tout?
Pour calculer ce moment à quelques secondes près, Barbicane n'avait
qu'à se reporter à ses notes de voyage et à relever les différentes
hauteurs prises sur les parallèles lunaires. Ainsi, le temps employé à
parcourir la distance située entre le point mort et le pôle sud devait
être égal à la distance qui séparait le pôle nord du point mort. Les
heures représentant les temps parcourus étaient soigneusement notées,
et le calcul devenait facile.
Barbicane trouva que ce point serait atteint par le projectile à une
heure du matin dans la nuit du 7 au 8 décembre. Or, il était en ce
moment trois heures du matin, de la nuit du 6 au 7 décembre. Donc, si
rien ne troublait sa marche, le projectile atteindrait le point voulu
dans vingt-deux heures.
Les fusées avaient été primitivement disposées pour ralentir la chute
du boulet sur la Lune, et maintenant les audacieux allaient les
employer à provoquer un effet absolument contraire. Quoi qu'il en soit,
elles étaient prêtes, et il n'y avait plus qu'à attendre le moment d'y
mettre le feu.
«Puisqu'il n'y a rien à faire, dit Nicholl, je fais une proposition.
--Laquelle? demanda Barbicane.
--Je propose de dormir.
--Par exemple! s'écria Michel Ardan.
--Voilà quarante heures que nous n'avons fermé les yeux, dit Nicholl.
Quelques heures de sommeil nous rendront toutes nos forces.
--Jamais, répliqua Michel.
--Bon, reprit Nicholl, que chacun agisse à sa guise! Moi je dors!»
Et s'étendant sur un divan, Nicholl ne tarda pas à ronfler comme un
boulet de quarante-huit.
«Ce Nicholl est plein de sens, dit bientôt Barbicane. Je vais l'imiter.»
Quelques instants après, il soutenait de sa basse continue le baryton
du capitaine.
«Décidément, dit Michel Ardan, quand il se vit seul, ces gens pratiques
ont quelquefois des idées opportunes.»
Et, ses longues jambes allongées, ses grands bras repliés sous sa tête,
Michel s'endormit à son tour.
Mais ce sommeil ne pouvait être ni durable, ni paisible. Trop de
préoccupations roulaient dans l'esprit de ces trois hommes, et quelques
heures après, vers sept heures du matin, tous trois étaient sur pied au
même instant.
Le projectile s'éloignait toujours de la Lune, inclinant de plus en
plus vers elle sa partie conique. Phénomène inexplicable jusqu'ici,
mais qui servait heureusement les desseins de Barbicane.
[Illustration: Une heure. (Page 154.)]
Encore dix-sept heures, et le moment d'agir serait venu.
Cette journée parut longue. Quelque audacieux qu'ils fussent, les
voyageurs se sentaient vivement impressionnés à l'approche de cet
instant qui devait tout décider, ou leur chute vers la Lune, ou leur
éternel enchaînement dans un orbe immutable. Ils comptèrent donc les
heures, trop lentes à leur gré, Barbicane et Nicholl obstinément
plongés dans leurs calculs, Michel allant et venant entre ces parois
étroites, et contemplant d'un œil avide cette Lune impassible.
Parfois, des souvenirs de la Terre traversaient rapidement leur esprit.
Ils revoyaient leurs amis du Gun-Club, et le plus cher de tous, J.-T.
Maston. En ce moment, l'honorable secrétaire devait occuper son poste
dans les Montagnes-Rocheuses. S'il apercevait le projectile sur le
miroir de son gigantesque télescope, que penserait-il? Après l'avoir vu
disparaître derrière le pôle sud de la Lune, il le voyait réapparaître
par le pôle nord! C'était donc le satellite d'un satellite! J.-T.
Maston avait-il lancé dans le monde cette nouvelle inattendue? Était-ce
donc là le dénoûment de cette grande entreprise?...
[Illustration: «Il me semble que je les vois.» (Page 158.)]
Cependant, la journée se passa sans incident. Le minuit terrestre
arriva. Le 8 décembre allait commencer. Une heure encore, et le point
d'égale attraction serait atteint. Quelle vitesse animait alors le
projectile? On ne savait l'estimer. Mais aucune erreur ne pouvait
entacher les calculs de Barbicane. A une heure du matin, cette vitesse
devait être et serait nulle.
Un autre phénomène devait, d'ailleurs, marquer le point d'arrêt du
projectile sur la ligne neutre. En cet endroit les deux attractions
terrestres et lunaires seraient annulées. Les objets ne «pèseraient»
plus. Ce fait singulier, qui avait si curieusement surpris Barbicane
et ses compagnons à l'aller, devait se reproduire au retour dans des
conditions identiques. C'est à ce moment précis qu'il faudrait agir.
Déjà le chapeau conique du projectile était sensiblement tourné vers
le disque lunaire. Le boulet se présentait de manière à utiliser tout
le recul produit par la poussée des appareils fusants. Les chances se
prononçaient donc pour les voyageurs. Si la vitesse du projectile était
absolument annulée sur ce point mort, un mouvement déterminé vers la
Lune suffirait, si léger qu'il fût, pour déterminer sa chute.
«Une heure moins cinq minutes, dit Nicholl.
--Tout est prêt, répondit Michel Ardan en dirigeant une mèche préparée
vers la flamme du gaz.
--Attends,» dit Barbicane, tenant son chronomètre à la main.
En ce moment, la pesanteur ne produisait plus aucun effet. Les
voyageurs sentaient en eux-mêmes cette complète disparition. Ils
étaient bien près du point neutre, s'ils n'y touchaient pas!....
«Une heure!» dit Barbicane.
Michel Ardan approcha la mèche enflammée d'un artifice qui mettait
les fusées en communication instantanée. Aucune détonation ne se fit
entendre à l'intérieur où l'air manquait. Mais, par les hublots,
Barbicane aperçut un fusement prolongé dont la déflagration s'éteignit
aussitôt.
Le projectile éprouva une certaine secousse qui fut très-sensiblement
ressentie à l'intérieur.
Les trois amis regardaient, écoutaient sans parler, respirant à peine.
On aurait entendu battre leur cœur au milieu de ce silence absolu.
«Tombons-nous? demanda enfin Michel Ardan.
--Non, répondit Nicholl, puisque le culot du projectile ne se retourne
pas vers le disque lunaire!»
En ce moment, Barbicane, quittant la vitre des hublots, se retourna
vers ses deux compagnons. Il était affreusement pâle, le front plissé,
les lèvres contractées.
«Nous tombons! dit-il.
--Ah! s'écria Michel Ardan, vers la Lune?
--Vers la Terre!» répondit Barbicane.
--Diable!» s'écria Michel Ardan, et il ajouta philosophiquement: «Bon!
en entrant dans ce boulet, nous nous doutions bien qu'il ne serait pas
facile d'en sortir!»
En effet, cette chute épouvantable commençait. La vitesse conservée
par le projectile l'avait porté au delà du point mort. L'explosion
des fusées n'avait pu l'enrayer. Cette vitesse qui à l'aller, avait
entraîné le projectile en dehors de la ligne neutre, l'entraînait
encore au retour. La physique voulait que, dans son orbe elliptique,
-il repassât par tous les points par lesquels il avait déjà passé-.
C'était une chute terrible, d'une hauteur de soixante-dix-huit mille
lieues, et qu'aucun ressort ne pourrait amoindrir. D'après les lois de
la balistique, le projectile devait frapper la Terre avec une vitesse
égale à celle qui l'animait au sortir de la Columbiad, une vitesse de
«seize mille mètres dans la dernière seconde!»
Et, pour donner un chiffre de comparaison, on a calculé qu'un objet
lancé du haut des tours de Notre-Dame, dont l'altitude n'est que de
deux cents pieds, arrive au pavé avec une vitesse de cent vingt lieues
à l'heure. Ici, le projectile devait frapper la Terre avec une vitesse
de -cinquante-sept mille six cents lieues à l'heure-.
«Nous sommes perdus, dit froidement Nicholl.
--Eh bien, si nous mourons, répondit Barbicane avec une sorte
d'enthousiasme religieux, le résultat de notre voyage sera
magnifiquement élargi! C'est son secret lui-même que Dieu nous dira!
Dans l'autre vie, l'âme n'aura besoin, pour savoir, ni de machines ni
d'engins! Elle s'identifiera avec l'éternelle sagesse!
--Au fait, répliqua Michel Ardan, l'autre monde tout entier peut bien
nous consoler de cet astre infime qui s'appelle la Lune!»
Barbicane croisa ses bras sur sa poitrine par un mouvement de sublime
résignation.
«A la volonté du ciel!» dit-il.
CHAPITRE XX
LES SONDAGES DE LA -SUSQUEHANNA-
«Eh bien, lieutenant, et ce sondage?
--Je crois, monsieur, que l'opération touche à sa fin, répondit le
lieutenant Bronsfield. Mais qui se serait attendu à trouver une telle
profondeur si près de terre, à une centaine de lieues seulement de la
côte américaine?
--En effet, Bronsfield, c'est une forte dépression, dit le capitaine
Blomsberry. Il existe en cet endroit une vallée sous-marine creusée par
le courant de Humboldt qui prolonge les côtes de l'Amérique jusqu'au
détroit de Magellan.
--Ces grandes profondeurs, reprit le lieutenant, sont peu favorables à
la pose des câbles télégraphiques. Mieux vaut un plateau uni, tel que
celui qui supporte le câble américain entre Valentia et Terre-Neuve.
--J'en conviens, Bronsfield. Et, avec votre permission, lieutenant, où
en sommes-nous maintenant?
--Monsieur, répondit Bronsfield, nous avons en ce moment, vingt et
un mille cinq cents pieds de ligne dehors, et le boulet qui entraîne
la sonde n'a pas encore touché le fond, car la sonde serait remontée
d'elle-même.
--Un ingénieux appareil que cet appareil Brook, dit le capitaine
Blomsberry. Il permet d'obtenir des sondages d'une grande exactitude.
--Touche!» cria en ce moment un des timoniers de l'avant qui
surveillait l'opération.
Le capitaine et le lieutenant se rendirent sur le gaillard.
«Quelle profondeur avons-nous? demanda le capitaine.
--Vingt et un mille sept cent soixante-deux pieds, répondit le
lieutenant en inscrivant ce nombre sur son carnet.
--Bien, Bronsfield, dit le capitaine, je vais porter ce résultat sur
ma carte. Maintenant, faites haler la sonde à bord. C'est un travail
de plusieurs heures. Pendant cet instant, l'ingénieur allumera ses
fourneaux, et nous serons prêts à partir dès que vous aurez terminé. Il
est dix heures du soir, et, avec votre permission, lieutenant, je vais
aller me coucher.
--Faites donc, monsieur, faites donc!» répondit obligeamment le
lieutenant Bronsfield.
Le capitaine de la -Susquehanna-, un brave homme s'il en fut, le
très-humble serviteur de ses officiers, regagna sa cabine, prit un grog
au brandy qui valut d'interminables témoignages de satisfaction à son
maître d'hôtel, se coucha non sans avoir complimenté son domestique sur
sa manière de faire les lits, et s'endormit d'un paisible sommeil.
Il était alors dix heures du soir. La onzième journée du mois de
décembre allait s'achever dans une nuit magnifique.
La -Susquehanna-, corvette de cinq cents chevaux, de la marine
nationale des États-Unis, s'occupait d'opérer des sondages dans
le Pacifique, à cent lieues environ de la côte américaine, par le
travers de cette presqu'île allongée qui se dessine sur la côte du
Nouveau-Mexique.
Le vent avait peu à peu molli. Pas une agitation ne troublait les
couches de l'air. La flamme de la corvette, immobile, inerte, pendait
sur le mât de perroquet.
Le capitaine Jonathan Blomsberry,--cousin-germain du colonel
Blomsberry, l'un des plus ardents du Gun-Club, qui avait épousé une
Horschbidden, tante du capitaine et fille d'un honorable négociant
du Kentucky,--le capitaine Blomsberry n'aurait pu souhaiter un temps
meilleur pour mener à bonne fin ses délicates opérations de sondage.
Sa corvette n'avait même rien ressenti de cette vaste tempête qui,
balayant les nuages amoncelés sur les Montagnes-Rocheuses, devait
permettre d'observer la marche du fameux projectile. Tout allait à son
gré, et il n'oubliait point d'en remercier le ciel avec la ferveur d'un
presbytérien.
La série de sondages exécutés par la -Susquehanna- avait pour but de
reconnaître les fonds les plus favorables à l'établissement d'un câble
sous-marin qui devait relier les îles Hawaï à la côte américaine.
C'était un vaste projet dû à l'initiative d'une compagnie puissante.
Son directeur, l'intelligent Cyrus Field, prétendait même couvrir
toutes les îles de l'Océanie d'un vaste réseau électrique, entreprise
immense et digne du génie américain.
C'était à la corvette la -Susquehanna- qu'avaient été confiées les
premières opérations de sondage. Pendant cette nuit du 11 au 12
décembre, elle se trouvait exactement par 27° 7' de latitude nord, et
41° 37' de longitude à l'ouest du méridien de Washington[4].
[4] Exactement 119° 55' de longitude à l'ouest du méridien de
Paris.
La Lune, alors dans son dernier quartier, commençait à se montrer
au-dessus de l'horizon.
Après le départ du capitaine Blomsberry, le lieutenant Bronsfield et
quelques officiers s'étaient réunis sur la dunette. A l'apparition de
la Lune, leurs pensées se portèrent vers cet astre que les yeux de tout
un hémisphère contemplaient alors. Les meilleures lunettes marines
n'auraient pu découvrir le projectile errant autour de son demi-globe,
et cependant toutes se braquèrent vers son disque étincelant que des
millions de regards lorgnaient au même moment.
«Ils sont partis depuis dix jours, dit alors le lieutenant Bronsfield.
Que sont-ils devenus?
--Ils sont arrivés, mon lieutenant, s'écria un jeune midshipman, et
ils font ce que fait tout voyageur arrivé dans un pays nouveau, ils se
promènent!
--J'en suis certain, puisque vous me le dites, mon jeune ami, répondit
en souriant le lieutenant Bronsfield.
--Cependant, reprit un autre officier, on ne peut mettre leur arrivée
en doute. Le projectile a dû atteindre la Lune au moment où elle était
pleine, le 5 à minuit. Nous voici au 11 décembre, ce qui fait six
jours. Or, en six fois vingt-quatre heures, sans obscurité, on a le
temps de s'installer confortablement. Il me semble que je les vois,
nos braves compatriotes, campés au fond d'une vallée, sur le bord d'un
ruisseau sélénite, près du projectile à demi enfoncé par sa chute au
milieu des débris volcaniques, le capitaine Nicholl commençant ses
opérations de nivellement, le président Barbicane mettant au net ses
notes de voyage, Michel Ardan embaumant les solitudes lunaires du
parfum de ses londrès...
--Oui, cela doit être ainsi, c'est ainsi! s'écria le jeune midshipman,
enthousiasmé par la description idéale de son supérieur.
--Je veux le croire, répondit le lieutenant Bronsfield, qui ne
s'emportait guère. Malheureusement, les nouvelles directes du monde
lunaire nous manqueront toujours.
--Pardon, mon lieutenant, dit le midshipman, mais le président
Barbicane ne peut-il écrire?»
Un éclat de rire accueillit cette réponse.
«Non pas des lettres, reprit vivement le jeune homme. L'administration
des postes n'a rien à voir ici.
--Serait-ce donc l'administration des lignes télégraphiques? demanda
ironiquement un des officiers.
--Pas davantage, répondit le midshipman qui ne se démontait pas. Mais
il est très-facile d'établir une communication graphique avec la Terre.
--Et comment?
--Au moyen du télescope de Long's-Peak. Vous savez qu'il ramène la Lune
à deux lieues seulement des Montagnes-Rocheuses, et qu'il permet de
voir, à sa surface, les objets ayant neuf pieds de diamètre. Eh bien!
que nos industrieux amis construisent un alphabet gigantesque! qu'ils
écrivent des mots longs de cent toises et des phrases longues d'une
lieue, et ils pourront ainsi nous envoyer de leurs nouvelles!»
On applaudit bruyamment le jeune midshipman qui ne laissait pas d'avoir
une certaine imagination. Le lieutenant Bronsfield convint lui-même que
l'idée était exécutable. Il ajouta que par l'envoi de rayons lumineux
groupés en faisceaux au moyen de miroirs paraboliques, on pouvait aussi
établir des communications directes; en effet, ces rayons seraient
aussi visibles à la surface de Vénus ou de Mars, que la planète Neptune
l'est de la Terre. Il finit en disant que des points brillants déjà
observés sur les planètes rapprochées, pourraient bien être des signaux
faits à la Terre. Mais il fit observer que si, par ce moyen, on pouvait
avoir des nouvelles du monde lunaire, on ne pouvait en envoyer du
monde terrestre, à moins que les Sélénites n'eussent à leur disposition
des instruments propres à faire des observations lointaines.
«Évidemment, répondit un des officiers; mais ce que sont devenus les
voyageurs, ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont vu, voilà surtout ce qui
doit nous intéresser. D'ailleurs, si l'expérience a réussi, ce dont je
ne doute pas, on la recommencera. La Columbiad est toujours encastrée
dans le sol de la Floride. Ce n'est donc plus qu'une question de boulet
et de poudre, et toutes les fois que la Lune passera au zénith, on
pourra lui envoyer une cargaison de visiteurs.
--Il est évident, répondit le lieutenant Bronsfield, que J.-T. Maston
ira l'un de ces jours rejoindre ses amis.
--S'il veut de moi, s'écria le midshipman, je suis prêt à l'accompagner.
--Oh! les amateurs ne manqueront pas, répliqua Bronsfield, et, si on
les laisse faire, la moitié des habitants de la Terre aura bientôt
émigré dans la Lune!»
Cette conversation entre les officiers de la -Susquehanna- se soutint
jusqu'à une heure du matin environ. On ne saurait dire quels systèmes
étourdissants, quelles théories renversantes furent émis par ces
esprits audacieux. Depuis la tentative de Barbicane, il semblait que
rien ne fût impossible aux Américains. Ils projetaient déjà d'expédier,
non plus une commission de savants, mais toute une colonie vers les
rivages sélénites, et toute une armée avec infanterie, artillerie et
cavalerie, pour conquérir le monde lunaire.
A une heure du matin, le halage de la sonde n'était pas encore achevé.
Dix mille pieds restaient dehors, ce qui nécessitait encore un travail
de plusieurs heures. Suivant les ordres du commandant, les feux avaient
été allumés, et la pression montait déjà. La -Susquehanna- aurait pu
partir à l'instant même.
En ce moment,--il était une heure dix-sept minutes du matin,--le
lieutenant Bronsfield se disposait à quitter le quart et à regagner sa
cabine, quand son attention fut attirée par un sifflement lointain et
tout à fait inattendu.
Ses camarades et lui crurent tout d'abord que ce sifflement était
produit par une fuite de vapeur; mais, relevant la tête, ils purent
constater que ce bruit se produisait vers les couches les plus reculées
de l'air.
Ils n'avaient pas eu le temps de s'interroger, que ce sifflement
prenait une intensité effrayante, et soudain, à leurs yeux éblouis,
apparut un bolide énorme, enflammé par la rapidité de sa course, par
son frottement sur les couches atmosphériques.
[Illustration: Quelques pieds plus près. (Page 160.)]
Cette masse ignée grandit à leurs regards, s'abattit avec le bruit
du tonnerre sur le beaupré de la corvette qu'elle brisa au ras de
l'étrave, et s'abîma dans les flots avec une assourdissante rumeur!
Quelques pieds plus près, et la -Susquehanna- sombrait corps et biens.
A cet instant, le capitaine Blomsberry se montra à demi vêtu, et
s'élançant sur le gaillard d'avant vers lequel s'étaient précipités ses
officiers:
«Avec votre permission, Messieurs, qu'est-il arrivé?» demanda-t-il.
Et le midshipman, se faisant pour ainsi dire l'écho de tous, s'écria:
«Commandant, ce sont «eux» qui reviennent!»
[Illustration: L'infortuné avait disparu. (Page 166.)]
CHAPITRE XXI
J.-T. MASTON RAPPELÉ
L'émotion fut grande à bord de la -Susquehanna-. Officiers et matelots
oubliaient ce danger terrible qu'ils venaient de courir, cette
possibilité d'être écrasés et coulés par le fond. Ils ne songeaient
qu'à la catastrophe qui terminait ce voyage. Ainsi donc, la plus
audacieuse entreprise des temps anciens et modernes coûtait la vie aux
hardis aventuriers qui l'avaient tentée.
«Ce sont «eux» qui reviennent,» avait dit le jeune midshipman, et
tous l'avaient compris. Nul ne mettait en doute que ce bolide ne fût
le projectile du Gun-Club. Quant aux voyageurs qu'il renfermait, les
opinions étaient partagées sur leur sort.
«Ils sont morts! disait l'un.
--Ils vivent, répondait l'autre, La couche d'eau est profonde, et leur
chute a été amortie.
--Mais l'air leur a manqué, reprenait celui-ci, et ils ont dû mourir
asphyxiés!
--Brûlés! répliquait celui-là. Le projectile n'était plus qu'une masse
incandescente en traversant l'atmosphère.
--Qu'importe! répondait-on unanimement. Vivants ou morts, il faut les
tirer de là!»
Cependant le capitaine Blomsberry avait réuni ses officiers, et
avec leur permission, il tenait conseil. Il s'agissait de prendre
immédiatement un parti. Le plus pressé était de repêcher le projectile.
Opération difficile, non impossible, pourtant. Mais la corvette
manquait des engins nécessaires, qui devaient être à la fois puissants
et précis. On résolut donc de la conduire au port le plus voisin et de
donner avis au Gun-Club de la chute du boulet.
Cette détermination fut prise à l'unanimité. Le choix du port dut
être discuté. La côte voisine ne présentait aucun attérage sur le
vingt-septième degré de latitude. Plus haut, au-dessus de la presqu'île
de Monterey, se trouvait l'importante ville qui lui a donné son nom.
Mais, assise sur les confins d'un véritable désert, elle ne se reliait
point à l'intérieur par un réseau télégraphique, et l'électricité seule
pouvait répandre assez rapidement cette importante nouvelle.
A quelques degrés au-dessus s'ouvrait la baie de San-Francisco. Par la
capitale du pays de l'or, les communications seraient faciles avec le
centre de l'Union. En moins de deux jours, la -Susquehanna-, forçant sa
vapeur, pouvait être arrivée au port de San-Francisco. Elle dut donc
partir sans retard.
Les feux étaient poussés. On pouvait appareiller immédiatement. Deux
mille brasses de sonde restaient encore par le fond. Le capitaine
Blomsberry, ne voulant pas perdre un temps précieux à les haler,
résolut de couper sa ligne.
«Nous fixerons le bout sur une bouée, dit-il, et cette bouée nous
indiquera le point précis où le projectile est tombé.
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