Où se trouvaient-ils en ce moment, à huit heures du matin,
pendant cette journée qui s'appelait le 6 décembre sur la Terre?
Très-certainement dans le voisinage de la Lune, et même assez près
pour qu'elle leur parût comme un immense écran noir développé sur le
firmament. Quant à la distance qui les en séparait, il était impossible
de l'évaluer. Le projectile, maintenu par des forces inexplicables,
avait rasé le pôle nord du satellite à moins de cinquante kilomètres.
Mais, depuis deux heures qu'il était entré dans le cône d'ombre,
cette distance, l'avait-il accrue ou diminuée? Tout point de repère
manquait pour estimer et la direction et la vitesse du projectile.
Peut-être s'éloignait-il rapidement du disque, de manière à bientôt
sortir de l'ombre pure. Peut-être, au contraire, s'en rapprochait-il
sensiblement, au point de heurter avant peu quelque pic élevé de
l'hémisphère invisible: ce qui eût terminé le voyage, sans doute au
détriment des voyageurs.
Une discussion s'éleva à ce sujet, et Michel Ardan, toujours riche
d'explications, émit cette opinion que le boulet, retenu par
l'attraction lunaire, finirait par y tomber comme tombe un aérolithe à
la surface du globe terrestre.
«D'abord, mon camarade, lui répondit Barbicane, tous les aérolithes ne
tombent pas sur la Terre; c'est le petit nombre. Donc, de ce que nous
serions passés à l'état d'aérolithe, il ne s'ensuivrait pas que nous
dussions atteindre nécessairement la surface de la Lune.
--Cependant, répondit Michel, si nous en approchons assez près...
--Erreur, répliqua Barbicane. N'as-tu pas vu des étoiles filantes rayer
le ciel par milliers à certaines époques?
--Oui.
--Eh bien, ces étoiles, ou plutôt ces corpuscules, ne brillent qu'à la
condition de s'échauffer en glissant sur les couches atmosphériques.
Or, s'ils traversent l'atmosphère, ils passent à moins de seize lieues
du globe, et cependant ils y tombent rarement. De même pour notre
projectile. Il peut s'approcher très-près de la Lune, et cependant n'y
point tomber.
--Mais alors, demanda Michel, je serais assez curieux de savoir comment
notre véhicule errant se comportera dans l'espace.
--Je ne vois que deux hypothèses, répondit Barbicane après quelques
instants de réflexion.
--Lesquelles?
--Le projectile a le choix entre deux courbes mathématiques, et il
suivra l'une ou l'autre, suivant la vitesse dont il sera animé, et que
je ne saurais évaluer en ce moment.
--Oui, dit Nicholl, il s'en ira suivant une parabole ou suivant une
hyperbole.
--En effet, répondit Barbicane. Avec une certaine vitesse il prendra la
parabole, et l'hyperbole avec une vitesse plus considérable.
--J'aime ces grands mots, s'écria Michel Ardan. On sait tout de suite
ce que cela veut dire. Et qu'est-ce que c'est que votre parabole, s'il
vous plaît?
--Mon ami, répondit le capitaine, la parabole est une courbe du
second ordre qui résulte de la section d'un cône coupé par un plan,
parallèlement à l'un de ses côtés.
--Ah! ah! fit Michel d'un ton satisfait.
--C'est à peu près, reprit Nicholl, la trajectoire que décrit une bombe
lancée par un mortier.
--Parfait. Et l'hyperbole? demanda Michel.
--L'hyperbole, Michel, est une courbe du second ordre, produite par
l'intersection d'une surface conique et d'un plan parallèle à son axe,
et qui constitue deux branches séparées l'une de l'autre et s'étendant
indéfiniment dans les deux sens.
--Est-il possible! s'écria Michel Ardan du ton le plus sérieux,
comme si on lui eût appris un événement grave. Alors retiens bien
ceci, capitaine Nicholl. Ce que j'aime dans ta définition de
l'hyperbole,--j'allais dire de l'hyperblague,--c'est qu'elle est encore
moins claire que le mot que tu prétends définir!»
Nicholl et Barbicane se souciaient peu des plaisanteries de Michel
Ardan. Ils s'étaient lancés dans une discussion scientifique.
Quelle serait la courbe suivie par le projectile, voilà ce qui les
passionnait. L'un tenait pour l'hyperbole, l'autre pour la parabole.
Ils se donnaient des raisons hérissées d'-x-. Leurs arguments étaient
présentés dans un langage qui faisait bondir Michel. La discussion
était vive, et aucun des adversaires ne voulait sacrifier à l'autre sa
courbe de prédilection.
Cette scientifique dispute, se prolongeant, finit par impatienter
Michel, qui dit:
«Ah çà! messieurs du cosinus, cesserez-vous enfin de vous jeter des
paraboles et des hyperboles à la tête? Je veux savoir, moi, la seule
chose intéressante dans cette affaire. Nous suivrons l'une ou l'autre
de vos courbes. Bien. Mais où nous ramèneront-elles?
--Nulle part, répondit Nicholl.
--Comment, nulle part!
--Évidemment, dit Barbicane. Ce sont des courbes non fermées, qui se
prolongent à l'infini!
--Ah! savants! s'écria Michel, je vous porte dans mon cœur! Eh! que
nous importent la parabole ou l'hyperbole, du moment où l'une et
l'autre nous entraînent également à l'infini dans l'espace!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de sourire. Ils venaient de
faire «de l'art pour l'art!» Jamais question plus oiseuse n'avait été
traitée dans un moment plus inopportun. La sinistre vérité, c'était que
le projectile, hyperboliquement ou paraboliquement emporté, ne devait
plus jamais rencontrer ni la Terre ni la Lune.
Or, qu'arriverait-il à ces hardis voyageurs dans un avenir
très-prochain? S'ils ne mouraient pas de faim, s'ils ne mouraient
pas de soif, c'est que, dans quelques jours, lorsque le gaz leur
manquerait, ils seraient morts faute d'air, si le froid ne les avait
pas tués auparavant!
Cependant, si important qu'il fût d'économiser le gaz, l'abaissement
excessif de la température ambiante les obligea d'en consommer une
certaine quantité. Rigoureusement, ils pouvaient se passer de sa
lumière, non de sa chaleur. Fort heureusement, le calorique développé
par l'appareil Reiset et Regnault élevait un peu la température
intérieure du projectile, et, sans grande dépense, on put la maintenir
à un degré supportable.
Cependant, les observations étaient devenues très-difficiles à travers
les hublots. L'humidité intérieure du boulet se condensait sur les
vitres et s'y congelait immédiatement. Il fallait détruire cette
opacité du verre par des frottements réitérés. Toutefois, on put
constater certains phénomènes du plus haut intérêt.
En effet, si ce disque invisible était pourvu d'une atmosphère, ne
devait-on pas voir des étoiles filantes la rayer de leurs trajectoires?
Si le projectile lui-même traversait ces couches fluides, ne
pourrait-on surprendre quelque bruit répercuté par les échos lunaires,
les grondements d'un orage, par exemple, les fracas d'une avalanche,
les détonations d'un volcan en activité? Et si quelque montagne
ignivome se panachait d'éclairs, n'en reconnaîtrait-on pas les
intenses fulgurations? De tels faits, soigneusement constatés, eussent
singulièrement élucidé cette obscure question de la constitution
lunaire. Aussi Barbicane, Nicholl, postés à leur hublot comme des
astronomes, observaient-ils avec une scrupuleuse patience.
Mais jusqu'alors, le disque demeurait muet et sombre. Il ne répondait
pas aux interrogations multiples que lui posaient ces esprits ardents.
Ce qui provoqua cette réflexion de Michel, assez juste en apparence:
«Si jamais nous recommençons ce voyage, nous ferons bien de choisir
l'époque où la Lune est nouvelle.
--En effet, répondit Nicholl, cette circonstance serait plus favorable.
Je conviens que la Lune, noyée dans les rayons solaires, ne serait pas
visible pendant le trajet, mais en revanche, on apercevrait la Terre
qui serait pleine. De plus, si nous étions entraînés autour de la Lune,
comme cela arrive en ce moment, nous aurions au moins l'avantage d'en
voir le disque invisible magnifiquement éclairé!
--Bien dit, Nicholl, répliqua Michel Ardan. Qu'en penses-tu, Barbicane?
--Je pense ceci, répondit le grave président: Si jamais nous
recommençons ce voyage, nous partirons à la même époque et dans les
mêmes conditions. Supposez que nous eussions atteint notre but,
n'eût-il pas mieux valu trouver des continents en pleine lumière au
lieu d'une contrée plongée dans une nuit obscure? Notre première
installation ne se fût-elle pas faite dans des circonstances
meilleures? Oui, évidemment. Quant à ce côté invisible, nous l'eussions
visité pendant nos voyages de reconnaissance sur le globe lunaire.
Donc, cette époque de la Pleine-Lune était heureusement choisie. Mais
il fallait arriver au but, et pour y arriver, ne pas être dévié de sa
route.
--A cela, rien à répondre, dit Michel Ardan. Voilà pourtant une belle
occasion manquée d'observer l'autre côté de la Lune! Qui sait si les
habitants des autres planètes ne sont pas plus avancés que les savants
de la Terre au sujet de leurs satellites.»
On aurait pu facilement, à cette remarque de Michel Ardan, faire la
réponse suivante: Oui, d'autres satellites, par leur plus grande
proximité, ont rendu leur étude plus facile. Les habitants de
Saturne, de Jupiter et d'Uranus, s'ils existent, ont pu établir avec
leurs Lunes des communications plus aisées. Les quatre satellites
de Jupiter gravitent à une distance de cent huit mille deux cent
soixante lieues, cent soixante-douze mille deux cents lieues, deux cent
soixante-quatorze mille sept cents lieues, et quatre cent quatre-vingt
mille cent trente lieues. Mais ces distances sont comptées du centre de
la planète, et, en retranchant la longueur du rayon qui est de dix-sept
à dix-huit mille lieues, on voit que le premier satellite est moins
éloigné de la surface de Jupiter que la Lune ne l'est de la surface de
la Terre. Sur les huit Lunes de Saturne, quatre sont également plus
rapprochées; Diane est à quatre-vingt-quatre mille six cents lieues,
Thétys à soixante-deux mille neuf cent soixante-six lieues; Encelade à
quarante-huit mille cent quatre-vingt-onze lieues, et enfin Mimas à une
distance moyenne de trente-quatre mille cinq cents lieues seulement.
Des huit satellites d'Uranus, le premier, Ariel, n'est qu'à cinquante
et un mille cinq cent vingt lieues de la planète.
[Illustration: Quel spectacle! (Page 124.)]
Donc, à la surface de ces trois astres, une expérience analogue à
celle du président Barbicane eût présenté des difficultés moindres. Si
donc leurs habitants ont tenté l'aventure, ils ont peut-être reconnu
la constitution de la moitié de ce disque, que leur satellite dérobe
éternellement à leurs yeux[2]. Mais s'ils n'ont jamais quitté leur
planète, ils ne sont pas plus avancés que les astronomes de la Terre.
[2] Herschell, en effet, a constaté que, pour les satellites,
le mouvement de rotation sur leur axe est toujours égal au
mouvement de révolution autour de la planète. Par conséquent, ils
lui présentent toujours la même face. Seul, le monde d'Uranus
offre une différence assez marquée: les mouvements de ses Lunes
s'effectuent dans une direction presque perpendiculaire au plan
de l'orbite, et la direction de ses mouvements est rétrograde,
c'est-à-dire que ses satellites se meuvent en sens inverse des
autres astres du monde solaire.
[Illustration: Le soleil... (Page 127.)]
Cependant, le boulet décrivait dans l'ombre cette incalculable
trajectoire qu'aucun point de repère ne permettait de relever. Sa
direction s'était-elle modifiée, soit sous l'influence de l'attraction
lunaire, soit sous l'action d'un astre inconnu? Barbicane ne pouvait
le dire. Mais un changement avait eu lieu dans la position relative du
véhicule, et Barbicane le constata vers quatre heures du matin.
Ce changement consistait en ceci, que le culot du projectile s'était
tourné vers la surface de la Lune et se maintenait suivant une
perpendiculaire passant par son axe. L'attraction, c'est-à-dire la
pesanteur, avait amené cette modification. La partie la plus lourde du
boulet inclinait vers le disque invisible, exactement comme s'il fût
tombé vers lui.
Tombait-il donc? Les voyageurs allaient-ils enfin atteindre ce but tant
désiré? Non. Et l'observation d'un point de repère, assez inexplicable
du reste, vint démontrer à Barbicane que son projectile ne se
rapprochait pas de la Lune, et qu'il se déplaçait en suivant une courbe
à peu près concentrique.
Ce point de repère fut un éclat lumineux que Nicholl signala tout à
coup sur la limite de l'horizon formé par le disque noir. Ce point
ne pouvait être confondu avec une étoile. C'était une incandescence
rougeâtre qui grossissait peu à peu, preuve incontestable que le
projectile se déplaçait vers lui et ne tombait pas normalement à la
surface de l'astre.
«Un volcan! c'est un volcan en activité! s'écria Nicholl, un
épanchement des feux intérieurs de la Lune! Ce monde n'est donc pas
encore tout à fait éteint.
--Oui! une éruption, répondit Barbicane, qui étudiait soigneusement le
phénomène avec sa lunette de nuit. Que serait-ce en effet si ce n'était
un volcan?
--Mais alors, dit Michel Ardan, pour entretenir cette combustion, il
faut de l'air. Donc, une atmosphère enveloppe cette partie de la Lune.
--Peut-être, répondit Barbicane, mais non pas nécessairement. Le
volcan, par la décomposition de certaines matières, peut se fournir à
lui-même son oxygène et jeter ainsi des flammes dans le vide. Il me
semble même que cette déflagration a l'intensité et l'éclat des objets
dont la combustion se produit dans l'oxygène pur. Ne nous hâtons donc
pas d'affirmer l'existence d'une atmosphère lunaire.»
La montagne ignivome devait être située environ sur le
quarante-cinquième degré de latitude sud de la partie invisible du
disque. Mais, au grand déplaisir de Barbicane, la courbe que décrivait
le projectile l'entraînait loin du point signalé par l'éruption. Il
ne put donc en déterminer plus exactement la nature. Une demi-heure
après avoir été signalé, ce point lumineux disparaissait derrière le
sombre horizon. Cependant la constatation de ce phénomène était un
fait considérable dans les études sélénographiques. Il prouvait que
toute chaleur n'avait pas encore disparu des entrailles de ce globe, et
là où la chaleur existe, qui peut affirmer que le règne végétal, que
le règne animal lui-même, n'ont pas résisté jusqu'ici aux influences
destructives? L'existence de ce volcan en éruption, indiscutablement
reconnue des savants de la Terre, aurait amené sans doute bien des
théories favorables à cette grave question de l'habitabilité de la Lune.
Barbicane se laissait entraîner par ses réflexions. Il s'oubliait
dans une muette rêverie où s'agitaient les mystérieuses destinées du
monde lunaire. Il cherchait à relier entre eux les faits observés
jusqu'alors, quand un incident nouveau le rappela brusquement à la
réalité.
Cet incident, c'était plus qu'un phénomène cosmique, c'était un danger
menaçant dont les conséquences pouvaient être désastreuses.
Soudain, au milieu de l'éther, dans ces ténèbres profondes, une
masse énorme avait apparu. C'était comme une Lune, mais une Lune
incandescente, et d'un éclat d'autant plus insoutenable qu'il tranchait
nettement sur l'obscurité brutale de l'espace. Cette masse, de forme
circulaire, jetait une lumière telle qu'elle emplissait le projectile.
La figure de Barbicane, de Nicholl, de Michel Ardan, violemment baignée
dans ces nappes blanches, prenait cette apparence spectrale, livide,
blafarde, que les physiciens produisent avec la lumière factice de
l'alcool imprégné de sel.
«Mille diables! s'écria Michel Ardan, mais nous sommes hideux!
Qu'est-ce que cette Lune malencontreuse?
--Un bolide, répondit Barbicane.
--Un bolide enflammé, dans le vide?
--Oui.»
Ce globe de feu était un bolide, en effet. Barbicane ne se trompait
pas. Mais si ces météores cosmiques observés de la Terre ne présentent
généralement qu'une lumière un peu inférieure à celle de la Lune, ici,
dans ce sombre éther, ils resplendissaient. Ces corps errants portent
en eux-mêmes le principe de leur incandescence. L'air ambiant n'est
pas nécessaire à leur déflagration. Et, en effet, si certains de ces
bolides traversent les couches atmosphériques à deux ou trois lieues
de la Terre, d'autres, au contraire, décrivent leur trajectoire à
une distance où l'atmosphère ne saurait s'étendre. Tels ces bolides,
l'un du 27 octobre 1844, apparu à une hauteur de cent vingt-huit
lieues, l'autre du 18 août 1841, disparu à une distance de cent
quatre-vingt-deux lieues. Quelques-uns de ces météores ont de trois
à quatre kilomètres de largeur et possèdent une vitesse qui peut
aller jusqu'à soixante-quinze kilomètres par seconde[3], suivant une
direction inverse du mouvement de la Terre.
[3] La vitesse moyenne du mouvement de la Terre, le long de
l'écliptique, n'est que de 30 kilomètres à la seconde.
Ce globe filant, soudainement apparu dans l'ombre à une distance de
cent lieues au moins, devait, suivant l'estime de Barbicane, mesurer
un diamètre de deux mille mètres. Il s'avançait avec une vitesse de
deux kilomètres à la seconde environ, soit trente lieues par minute.
Il coupait la route du projectile et devait l'atteindre en quelques
minutes. En s'approchant, il grossissait dans une proportion énorme.
Que l'on s'imagine, si l'on peut, la situation des voyageurs. Il est
impossible de la décrire. Malgré leur courage, leur sang-froid, leur
insouciance devant le danger, ils étaient muets, immobiles, les membres
crispés, en proie à un effarement farouche. Leur projectile, dont ils
ne pouvaient dévier la marche, courait droit sur cette masse ignée,
plus intense que la gueule ouverte d'un four à réverbère. Il semblait
se précipiter vers un abîme de feu.
Barbicane avait saisi la main de ses deux compagnons, et tous trois
regardaient à travers leurs paupières à demi fermées cet astéroïde
chauffé à blanc. Si la pensée n'était pas détruite en eux, si leur
cerveau fonctionnait encore au milieu de son épouvante, ils devaient se
croire perdus!
Deux minutes après la brusque apparition du bolide, deux siècles
d'angoisses! le projectile semblait prêt à le heurter, quand le globe
de feu éclata comme une bombe, mais sans faire aucun bruit au milieu
de ce vide où le son, qui n'est qu'une agitation des couches d'air, ne
pouvait se produire.
Nicholl avait poussé un cri. Ses compagnons et lui s'étaient précipités
à la vitre des hublots. Quel spectacle! Quelle plume saurait le rendre,
quelle palette serait assez riche en couleurs pour en reproduire la
magnificence?
C'était comme l'épanouissement d'un cratère, comme l'éparpillement
d'un immense incendie. Des milliers de fragments lumineux allumaient
et rayaient l'espace de leurs feux. Toutes les grosseurs, toutes
les couleurs, toutes s'y mêlaient. C'étaient des irradiations
jaunes jaunâtres, rouges, vertes, grises, une couronne d'artifices
multicolores. Du globe énorme et redoutable, il ne restait plus
rien que ces morceaux emportés dans toutes les directions, devenus
astéroïdes à leur tour, ceux-ci flamboyants comme une épée, ceux-là
entourés d'un nuage blanchâtre, d'autres laissant après eux des
traînées éclatantes de poussière cosmique.
Ces blocs incandescents s'entre-croisaient, s'entre-choquaient,
s'éparpillaient en fragments plus petits, dont quelques-uns heurtèrent
le projectile. Sa vitre de gauche fut même fendue par un choc violent.
Il semblait flotter au milieu d'une grêle d'obus dont le moindre
pouvait l'anéantir en un instant.
La lumière qui saturait l'éther se développait avec une incomparable
intensité, car ces astéroïdes la dispersaient en tous sens. A un
certain moment, elle fut tellement vive, que Michel, entraînant ver sa
vitre Barbicane et Nicholl, s'écria:
«L'invisible Lune, visible enfin!»
Et tous trois, à travers un effluve lumineux de quelques secondes,
entrevirent ce disque mystérieux que l'œil de l'homme apercevait pour
la première fois.
Que distinguèrent-ils à cette distance qu'ils ne pouvaient évaluer?
Quelques bandes allongées sur le disque, de véritables nuages formés
dans un milieu atmosphérique très-restreint, duquel émergeaient
non-seulement toutes les montagnes, mais aussi les reliefs de médiocre
importance, ces cirques, ces cratères béants capricieusement disposés,
tels qu'ils existent à la surface visible. Puis des espaces immenses,
non plus des plaines arides, mais des mers véritables, des océans
largement distribués, qui réfléchissaient sur leur miroir liquide toute
cette magie éblouissante des feux de l'espace. Enfin, à la surface des
continents, de vastes masses sombres, telles qu'apparaîtraient des
forêts immenses sous la rapide illumination d'un éclair...
Était-ce une illusion, une erreur des yeux, une tromperie de l'optique?
Pouvaient-ils donner une affirmation scientifique à cette observation
si superficiellement obtenue? Oseraient-ils se prononcer sur la
question de son habitabilité, après un si faible aperçu du disque
invisible?
Cependant les fulgurations de l'espace s'affaiblirent peu à peu; son
éclat accidentel s'amoindrit; les astéroïdes s'enfuirent par des
trajectoires diverses et s'éteignirent dans l'éloignement. L'éther
reprit enfin son habituelle ténébrosité; les étoiles, un moment
éclipsées, étincelèrent au firmament, et le disque, à peine entrevu, se
perdit de nouveau dans l'impénétrable nuit.
CHAPITRE XVI
L'HÉMISPHÈRE MÉRIDIONAL
Le projectile venait d'échapper à un danger terrible, danger bien
imprévu. Qui eût imaginé une telle rencontre de bolides? Ces
corps errants pouvaient susciter aux voyageurs de sérieux périls.
C'étaient pour eux autant d'écueils semés sur cette mer éthérée, que,
moins heureux que les navigateurs, ils ne pouvaient fuir. Mais se
plaignaient-ils, ces aventuriers de l'espace? Non, puisque la nature
leur avait donné ce splendide spectacle d'un météore cosmique éclatant
par une expansion formidable, puisque cet incomparable feu d'artifice,
qu'aucun Ruggieri ne saurait imiter, avait éclairé pendant quelques
secondes le nimbe invisible de la Lune. Dans cette rapide éclaircie,
des continents, des mers, des forêts leur étaient apparus. L'atmosphère
apportait donc à cette face inconnue ses molécules vivifiantes?
Questions encore insolubles, éternellement posées devant la curiosité
humaine!
Il était alors trois heures et demie du soir. Le boulet suivait sa
direction curviligne autour de la Lune. Sa trajectoire avait-elle été
encore une fois modifiée par le météore? On pouvait le craindre. Le
projectile devait, cependant, décrire une courbe imperturbablement
déterminée par les lois de la mécanique rationnelle. Barbicane
inclinait à croire que cette courbe serait plutôt une parabole qu'une
hyperbole. Cependant, cette parabole admise, le boulet aurait dû sortir
assez rapidement du cône d'ombre projeté dans l'espace à l'opposé du
Soleil. Ce cône, en effet, est fort étroit, tant le diamètre angulaire
de la Lune est petit, si on le compare au diamètre de l'astre du jour.
Or, jusqu'ici, le projectile flottait dans cette ombre profonde. Quelle
qu'eût été sa vitesse,--et elle n'avait pu être médiocre,--sa période
d'occultation continuait. Cela était un fait évident, mais peut-être
cela n'aurait-il pas dû être dans le cas supposé d'une trajectoire
rigoureusement parabolique. Nouveau problème qui tourmentait le cerveau
de Barbicane, véritablement emprisonné dans un cercle d'inconnues qu'il
ne pouvait dégager.
Aucun des voyageurs ne pensait à prendre un instant de repos. Chacun
guettait quelque fait inattendu qui eût jeté une lueur nouvelle sur
les études uranographiques. Vers cinq heures, Michel Ardan distribua,
sous le nom de dîner, quelques morceaux de pain et de viande froide,
qui furent rapidement absorbés, sans que personne eût abandonné son
hublot, dont la vitre s'encroûtait incessamment sous la condensation
des vapeurs.
Vers cinq heures quarante-cinq minutes du soir, Nicholl, armé de
sa lunette, signala vers le bord méridional de la Lune et dans la
direction suivie par le projectile quelques points éclatants qui se
découpaient sur le sombre écran du ciel. On eût dit une succession de
pitons aigus, se profilant comme une ligne tremblée. Ils s'éclairaient
assez vivement. Tel apparaît le linéament terminal de la Lune,
lorsqu'elle se présente dans l'un de ses octants.
On ne pouvait s'y tromper. Il ne s'agissait plus d'un simple météore,
dont cette arête lumineuse n'avait ni la couleur ni la mobilité. Pas
davantage, d'un volcan en éruption. Aussi Barbicane n'hésita-t-il pas
à se prononcer.
«Le Soleil! s'écria-t-il.
--Quoi! le Soleil! répondirent Nicholl et Michel Ardan.
--Oui, mes amis, c'est l'astre radieux lui-même qui éclaire le sommet
de ces montagnes situées sur le bord méridional de la Lune. Nous
approchons évidemment du pôle sud!
--Après avoir passé par le pôle nord, répondit Michel. Nous avons donc
fait le tour de notre satellite!
--Oui, mon brave Michel.
--Alors, plus d'hyperboles, plus de paraboles, plus de courbes ouvertes
à craindre!
--Non, mais une courbe fermée.
--Qui s'appelle?
--Une ellipse. Au lieu d'aller se perdre dans les espaces
interplanétaires, il est probable que le projectile va décrire un orbe
elliptique autour de la Lune.
--En vérité!
--Et qu'il en deviendra le satellite.
--Lune de Lune! s'écria Michel Ardan.
--Seulement, je te ferai observer, mon digne ami, répliqua Barbicane,
que nous n'en serons pas moins perdus pour cela!
--Oui, mais d'une autre manière, et bien autrement plaisante!» répondit
l'insouciant Français avec son plus aimable sourire.
Le président Barbicane avait raison. En décrivant cet orbe elliptique,
le projectile allait sans doute graviter éternellement autour de la
Lune, comme un sous-satellite. C'était un nouvel astre ajouté au monde
solaire, un microcosme peuplé de trois habitants--que le défaut d'air
tuerait avant peu. Barbicane ne pouvait donc se réjouir de cette
situation définitive, imposée au boulet par la double influence des
forces centripète et centrifuge. Ses compagnons et lui allaient revoir
la face éclairée du disque lunaire. Peut-être même leur existence se
prolongerait-elle assez pour qu'ils aperçussent une dernière fois la
Pleine-Terre superbement éclairée par les rayons du Soleil! Peut-être
pourraient-ils jeter un dernier adieu à ce globe qu'ils ne devaient
plus revoir! Puis, leur projectile ne serait plus qu'une masse
éteinte, morte, semblable à ces inertes astéroïdes qui circulent dans
l'éther. Une seule consolation pour eux, c'était de quitter enfin ces
insondables ténèbres, c'était de revenir à la lumière, c'était de
rentrer dans les zones baignées par l'irradiation solaire!
Cependant les montagnes, reconnues par Barbicane, se dégageaient de
plus en plus de la masse sombre. C'étaient les monts Dœrfel et
Leibnitz qui hérissent au sud la région circompolaire de la Lune.
[Illustration: Il distinguait tout cela. (Page 133.)]
Toutes les montagnes de l'hémisphère visible ont été mesurées avec
une parfaite exactitude. On s'étonnera peut-être de cette perfection,
et cependant, ces méthodes hypsométriques sont rigoureuses. On peut
même affirmer que l'altitude des montagnes de la Lune n'est pas moins
exactement déterminée que celle des montagnes de la Terre.
La méthode le plus généralement employée est celle qui mesure l'ombre
portée par les montagnes, en tenant compte de la hauteur du Soleil au
moment de l'observation. Cette mesure s'obtient facilement au moyen
d'une lunette pourvue d'un réticule à deux fils parallèles, étant admis
que le diamètre réel du disque lunaire est exactement connu. Cette
méthode permet également de calculer la profondeur des cratères et
des cavités de la Lune. Galilée en fit usage, et depuis, MM. Beer et
Moedler l'ont employée avec le plus grand succès.
[Illustration: Lumière et chaleur, toute la vie est là. (Page 131.)]
Une autre méthode, dite des rayons tangents, peut être aussi
appliquée à la mesure des reliefs lunaires. On l'applique au moment
où les montagnes forment des points lumineux détachés de la ligne de
séparation d'ombre et de lumière, qui brillent sur la partie obscure
du disque. Ces points lumineux sont produits par les rayons solaires
supérieurs à ceux qui déterminent la limite de la phase. Donc, la
mesure de l'intervalle obscur que laissent entre eux le point lumineux
et la partie lumineuse de la phase la plus rapprochée donnent
exactement la hauteur de ce point. Mais, on le comprend, ce procédé
ne peut être appliqué qu'aux montagnes qui avoisinent la ligne de
séparation d'ombre et de lumière.
Une troisième méthode consisterait à mesurer le profil des montagnes
lunaires qui se dessinent sur le fond, au moyen du micromètre; mais
elle n'est applicable qu'aux hauteurs rapprochées du bord de l'astre.
Dans tous les cas, on remarquera que cette mesure des ombres, des
intervalles ou des profils, ne peut être exécutée que lorsque
les rayons solaires frappent obliquement la Lune par rapport à
l'observateur. Quand ils la frappent directement, en un mot,
lorsqu'elle est pleine, toute ombre est impérieusement chassée de son
disque, et l'observation n'est plus possible.
Galilée, le premier, après avoir reconnu l'existence des montagnes
lunaires, employa la méthode des ombres portées pour calculer leurs
hauteurs. Il leur attribua, ainsi qu'il a été dit déjà, une moyenne
de quatre mille cinq cents toises. Hevelius rabaissa singulièrement
ces chiffres, que Riccioli doubla au contraire. Ces mesures étaient
exagérées de part et d'autre. Herschell, armé d'instruments
perfectionnés, se rapprocha davantage de la vérité hypsométrique. Mais
il faut la chercher, finalement, dans les rapports des observateurs
modernes.
MM. Beer et Moedler, les plus parfaits sélénographes du monde entier,
ont mesuré mille quatre-vingt-quinze montagnes lunaires. De leurs
calculs il résulte que six de ces montagnes s'élèvent au-dessus de cinq
mille huit cents mètres, et vingt-deux au-dessus de quatre mille huit
cents. Le plus haut sommet de la Lune mesure sept mille six cent trois
mètres; il est donc inférieur à ceux de la Terre, dont quelques-uns
le dépassent de cinq à six cents toises. Mais une remarque doit être
faite. Si on les compare aux volumes respectifs des deux astres, les
montagnes lunaires sont relativement plus élevées que les montagnes
terrestres. Les premières forment la quatre cent soixante-dixième
partie du diamètre de la Lune, et les secondes, seulement la quatorze
cent quarantième partie du diamètre de la Terre. Pour qu'une montagne
terrestre atteignît les proportions relatives d'une montagne lunaire,
il faudrait que son altitude perpendiculaire mesurât six lieues et
demie. Or, la plus élevée n'a pas neuf kilomètres.
Ainsi donc, pour procéder par comparaison, la chaîne de l'Himalaya
compte trois pics supérieurs aux pics lunaires: le mont Everest, haut
de huit mille huit cent trente-sept mètres, le Kunchinjuga, haut de
huit mille cinq cent quatre-vingt-huit mètres, et le Dwalagiri, haut de
huit mille cent quatre-vingt-sept mètres. Les monts Dœrfel et Leibnitz
de la Lune ont une altitude égale à celle du Jewahir de la même chaîne,
soit sept mille six cent trois mètres. Newton, Casatus, Curtius,
Short, Tycho, Clavius, Blancanus, Endymion, les sommets principaux du
Caucase et des Apennins, sont supérieurs au Mont-Blanc, qui mesure
quatre mille huit cent dix mètres. Sont égaux: au Mont-Blanc, Moret,
Théophyle, Catharnia; au Mont-Rose, soit quatre mille six cent
trente-six mètres, Piccolomini, Werner, Harpalus; au mont Cervin, haut
de quatre mille cinq cent vingt-deux mètres, Macrobe, Eratosthène,
Albateque, Delambre; au Pic de Ténériffe, élevé de trois mille sept
cent dix mètres, Bacon, Cysatus, Philolaus et les pics des Alpes; au
Mont-Perdu des Pyrénées, soit trois mille trois cent cinquante et un
mètres, Roemer et Boguslawski; à l'Etna, haut de trois mille deux cent
trente-sept mètres, Hercule, Atlas, Furnerius.
Tels sont les points de comparaison qui permettent d'apprécier la
hauteur des montagnes lunaires. Or, précisément, la trajectoire
suivie par le projectile l'entraînait vers cette région montagneuse
de l'hémisphère sud, là où s'élèvent les plus beaux échantillons de
l'orographie lunaire.
CHAPITRE XVII
TYCHO
A six heures du soir, le projectile passait au pôle sud, à moins de
soixante kilomètres. Distance égale à celle dont il s'était approché du
pôle nord. La courbe elliptique se dessinait donc rigoureusement.
En ce moment, les voyageurs rentraient dans ce bienfaisant effluve
des rayons solaires. Ils revoyaient ces étoiles qui se mouvaient avec
lenteur de l'orient à l'occident. L'astre radieux fut salué d'un triple
hurrah. Avec sa lumière, il envoyait sa chaleur qui transpira bientôt
à travers les parois de métal. Les vitres reprirent leur transparence
accoutumée. Leur couche de glace se fondit comme par enchantement.
Aussitôt, par mesure d'économie, le gaz fut éteint. Seul, l'appareil à
air dut en consommer sa quantité habituelle.
«Ah! fit Nicholl, c'est bon, ces rayons de chaleur! Avec quelle
impatience, après une nuit si longue, les Sélénites doivent-ils
attendre la réapparition de l'astre du jour!
--Oui, répondit Michel Ardan, humant pour ainsi dire cet éther
éclatant, lumière et chaleur, toute la vie est là!»
En ce moment, le culot du projectile tendait à s'écarter légèrement
de la surface lunaire, de manière à suivre un orbe elliptique assez
allongé. De ce point, si la Terre eût été pleine, Barbicane et ses
compagnons auraient pu la revoir. Mais, noyée dans l'irradiation du
Soleil, elle demeurait absolument invisible. Un autre spectacle devait
attirer leurs regards, celui que présentait cette région australe
de la Lune, ramenée par les lunettes à un demi-quart de lieue. Ils
ne quittaient plus les hublots et notaient tous les détails de ce
continent bizarre.
Les monts Dœrfel et Leibnitz forment deux groupes séparés qui se
développent à peu près au pôle sud. Le premier groupe s'étend depuis
le pôle jusqu'au quatre-vingt-quatrième parallèle, sur la partie
orientale de l'astre; le second, dessiné sur le bord oriental, va du
soixante-cinquième degré de latitude au pôle.
Sur leur arête capricieusement contournée apparaissaient des nappes
éblouissantes, telles que les a signalées le père Secchi. Avec plus de
certitude que l'illustre astronome romain, Barbicane put reconnaître
leur nature.
«Ce sont des neiges! s'écria-t-il.
--Des neiges? répéta Nicholl.
--Oui, Nicholl, des neiges dont la surface est glacée profondément.
Voyez comme elle réfléchit les rayons lumineux. Des laves refroidies ne
donneraient pas une réflexion aussi intense. Il y a donc de l'eau, il
y a donc de l'air sur la Lune. Si peu que l'on voudra, mais le fait ne
peut plus être contesté!»
Non, il ne pouvait l'être! Et si jamais Barbicane revoit la Terre,
ses notes témoigneront de ce fait considérable dans les observations
sélénographiques.
Ces monts Dœrfel et Leibnitz s'élevaient au milieu de plaines d'une
étendue médiocre que bornait une succession indéfinie de cirques
et de remparts annulaires. Ces deux chaînes sont les seules qui se
rencontrent dans la région des cirques. Peu accidentées relativement,
elles projettent çà et là quelques pics aigus dont la plus haute cime
mesure sept mille six cent trois mètres.
Mais le projectile dominait tout cet ensemble et le relief
disparaissait dans cet intense éblouissement du disque. Aux yeux des
voyageurs reparaissait cet aspect archaïque des paysages lunaires,
crus de tons, sans dégradation de couleurs, sans nuances d'ombres,
brutalement blancs et noirs, puisque la lumière diffuse leur manque.
Cependant la vue de ce monde désolé ne laissait pas de les captiver par
son étrangeté même. Ils se promenaient au-dessus de cette chaotique
région, comme s'ils eussent été entraînés au souffle d'un ouragan,
voyant les sommets défiler sous leurs pieds, fouillant les cavités du
regard, dévalant les rainures, gravissant les remparts, sondant ces
trous mystérieux, nivelant toutes ces cassures. Mais nulle trace de
végétation, nulle apparence de cités; rien que des stratifications, des
coulées de laves, des épanchements polis comme des miroirs immenses
qui reflétaient les rayons solaires avec un insoutenable éclat. Rien
d'un monde vivant, tout d'un monde mort, où les avalanches, roulant du
sommet des montagnes, s'abîmaient sans bruit au fond des abîmes. Elles
avaient le mouvement, mais le fracas leur manquait encore.
Barbicane constata par des observations réitérées que les reliefs
des bords du disque, bien qu'ils eussent été soumis à des forces
différentes de celles de la région centrale, présentaient une
conformation uniforme. Même agrégation circulaire, mêmes ressauts du
sol. Cependant on pouvait penser que leurs dispositions ne devaient
pas être analogues. Au centre, en effet, la croûte encore malléable
de la Lune a été soumise à la double attraction de la Lune et de la
Terre, agissant en sens inverse suivant un rayon prolongé de l'une à
l'autre. Au contraire, sur les bords du disque, l'attraction lunaire a
été pour ainsi dire perpendiculaire à l'attraction terrestre. Il semble
que les reliefs du sol produits dans ces deux conditions auraient dû
prendre une forme différente. Or, cela n'était pas. Donc, la Lune avait
trouvé en elle seule le principe de sa formation et de sa constitution.
Elle ne devait rien aux forces étrangères. Ce qui justifiait cette
remarquable proposition d'Arago: «Aucune action extérieure à la Lune
n'a contribué à la production de son relief.»
Quoi qu'il en soit et dans son état actuel, ce monde, c'était l'image
de la mort, sans qu'il fût possible de dire que la vie l'eût jamais
animé.
Michel Ardan crut pourtant reconnaître une agglomération de ruines
qu'il signala à l'attention de Barbicane. C'était à peu près sur le
quatre-vingtième parallèle et par trente degrés de longitude. Cet
amoncellement de pierres, assez régulièrement disposées, figuraient
une vaste forteresse, dominant une de ces longues rainures qui jadis
servaient de lit aux fleuves des temps anté-historiques. Non loin
s'élevait, à une hauteur de cinq mille six cent quarante-six mètres, la
montagne annulaire de Short, égale au Caucase asiatique. Michel Ardan,
avec son ardeur accoutumée, soutenait «l'évidence» de sa forteresse.
Au-dessous, il apercevait les remparts démantelés d'une ville; ici,
la voussure encore intacte d'un portique; là, deux ou trois colonnes
couchées sous leur soubassement; plus loin, une succession de cintres
qui avaient dû supporter les conduits d'un aqueduc; ailleurs, les
piliers effondrés d'un gigantesque pont, engagé dans l'épaisseur de
la rainure. Il distinguait tout cela, mais avec tant d'imagination
dans le regard, à travers une si fantaisiste lunette, qu'il faut se
défier de son observation. Et cependant, qui pourrait affirmer, qui
oserait dire que l'aimable garçon n'a pas réellement vu ce que ses deux
compagnons ne voulaient pas voir?
Les moments étaient trop précieux pour les sacrifier à une discussion
oiseuse. La cité sélénite, prétendue ou non, avait déjà disparu dans
l'éloignement. La distance du projectile au disque lunaire tendait
à s'accroître, et les détails du sol commençaient à se perdre dans
un mélange confus. Seuls les reliefs, les cirques, les cratères, les
plaines, résistaient et découpaient nettement leurs lignes terminales.
En ce moment se dessinait vers la gauche l'un des plus beaux cirques
de l'orographie lunaire, l'une des curiosités de ce continent. C'était
Newton que Barbicane reconnut sans peine, en se reportant à la -Mappa
Selenographica-.
Newton est exactement situé par 77° de latitude sud et 16° de
longitude est. Il forme un cratère annulaire, dont les remparts,
élevés de sept mille deux cent soixante-quatre mètres, semblaient être
infranchissables.
Barbicane fit observer à ses compagnons que la hauteur de cette
montagne au-dessus de la plaine environnante était loin d'égaler la
profondeur de son cratère. Cet énorme trou échappait à toute mesure,
et formait un sombre abîme dont les rayons solaires ne peuvent
jamais atteindre le fond. Là, suivant la remarque de Humboldt, règne
l'obscurité absolue que la lumière du soleil et de la Terre ne peuvent
rompre. Les mythologistes en eussent fait, avec raison, la bouche de
leur enfer.
«Newton, dit Barbicane, est le type le plus parfait de ces montagnes
annulaires dont la Terre ne possède aucun échantillon. Elles prouvent
que la formation de la Lune, par voie de refroidissement, est due
à des causes violentes, car, pendant que, sous la poussée des feux
intérieurs, les reliefs se projetaient à des hauteurs considérables, le
fond se retirait et s'abaissait beaucoup au-dessous du niveau lunaire.
--Je ne dis pas non,» répondit Michel Ardan.
Quelques minutes après avoir dépassé Newton, le projectile dominait
directement la montagne annulaire de Moret. Il longea d'assez loin
les sommets de Blancanus, et, vers sept heures et demie du soir, il
atteignait le cirque de Clavius.
Ce cirque, l'un des plus remarquables du disque, est situé par 58° de
latitude sud, et 15° de longitude est. Sa hauteur est estimée à sept
mille quatre-vingt-onze mètres. Les voyageurs, distants de quatre
cents kilomètres, réduits à quatre par les lunettes, purent admirer
l'ensemble de ce vaste cratère.
«Les volcans terrestres, dit Barbicane, ne sont que des taupinières,
comparés aux volcans de la Lune. En mesurant les anciens cratères
formés par les premières éruptions du Vésuve et de l'Etna, on leur
trouve à peine six mille mètres de largeur. En France, le cirque
du Cantal compte dix kilomètres; à Ceyland, le cirque de l'île,
soixante-dix kilomètres, et il est considéré comme le plus vaste du
globe. Que sont ces diamètres auprès de celui de Clavius que nous
dominons en ce moment?
--Quelle est donc sa largeur? demanda Nicholl.
--Elle est de deux cent vingt-sept kilomètres, répondit Barbicane.
Ce cirque, il est vrai, est le plus important de la Lune; mais bien
d'autres mesurent deux cents, cent cinquante, cent kilomètres!
--Ah! mes amis, s'écria Michel, vous figurez-vous ce que devait être
ce paisible astre de la nuit, quand ces cratères, s'emplissant de
tonnerres, vomissaient tous à la fois des torrents de laves, des
grêles de pierres, des nuages de fumée et des nappes de flammes! Quel
spectacle prodigieux alors, et maintenant quelle déchéance! Cette Lune
n'est plus que la maigre carcasse d'un feu d'artifice dont les pétards,
les fusées, les serpenteaux, les soleils, après un éclat superbe, n'ont
laissé que de tristes déchiquetures de carton. Qui pourrait dire la
cause, la raison, la justification de ces cataclysmes?»
Barbicane n'écoutait pas Michel Ardan. Il contemplait ces remparts de
Clavius formés de larges montagnes sur plusieurs lieues d'épaisseur. Au
fond de l'immense cavité se creusait une centaine de petits cratères
éteints qui trouaient le sol comme une écumoire, et que dominait un pic
de cinq mille mètres.
Autour, la plaine avait un aspect désolé. Rien d'aride comme ces
reliefs, rien de triste comme ces ruines de montagnes, et, si l'on peut
s'exprimer ainsi, comme ces morceaux de pics et de monts qui jonchaient
le sol! Le satellite semblait avoir éclaté en cet endroit.
Le projectile s'avançait toujours, et ce chaos ne se modifiait pas.
Les cirques, les cratères, les montagnes éboulées, se succédaient
incessamment. Plus de plaines, plus de mers. Une Suisse, une Norwége
interminables. Enfin, au centre de cette région crevassée, à son point
culminant, la plus splendide montagne du disque lunaire, l'éblouissant
Tycho, auquel la postérité conservera toujours le nom de l'illustre
astronome du Danemark.
En observant la pleine Lune, dans un ciel sans nuages, il n'est
personne qui n'ait remarqué ce point brillant de l'hémisphère sud.
Michel Ardan, pour le qualifier, employa toutes les métaphores que put
lui fournir son imagination. Pour lui, ce Tycho, c'était un ardent
foyer de lumière, un centre d'irradiation, un cratère vomissant des
rayons! C'était le moyeu d'une roue étincelante, une astérie qui
enserrait le disque de ses tentacules d'argent, un œil immense rempli
de flammes, un nimbe taillé pour la tête de Pluton! C'était comme une
étoile lancée par la main du Créateur, qui se serait écrasée contre la
face lunaire!
[Illustration: Vous figurez-vous. (Page 135.)]
Tycho forme une telle concentration lumineuse, que les habitants de la
Terre peuvent l'apercevoir sans lunette, quoiqu'ils en soient à une
distance de cent mille lieues. Que l'on imagine alors quelle devait
être son intensité aux yeux d'observateurs placés à cent cinquante
lieues seulement! A travers ce pur éther, son étincellement était
tellement insoutenable, que Barbicane et ses amis durent noircir
l'oculaire de leurs lorgnettes à la fumée du gaz, afin de pouvoir en
supporter l'éclat. Puis, muets, émettant à peine quelques interjections
admiratives, ils regardèrent, ils contemplèrent. Tous leurs sentiments,
toutes leurs impressions se concentrèrent dans leur regard, comme la
vie, qui, sous une émotion violente, se concentre tout entière au cœur.
[Illustration: Une colique lunaire. (Page 140.)]
Tycho appartient au système des montagnes rayonnantes, comme Aristarque
et Copernic. Mais de toutes la plus complète, la plus accentuée, elle
témoigne irrécusablement de cette effroyable action volcanique à
laquelle est due la formation de la Lune.
Tycho est situé par 43° de latitude méridionale, et par 12° de
longitude est. Son centre est occupé par un cratère large de
quatre-vingt-sept kilomètres. Il affecte une forme un peu elliptique,
et se renferme dans une enceinte de remparts annulaires, qui, à l'est
et à l'ouest, dominent la plaine extérieure d'une hauteur de cinq mille
mètres. C'est une agrégation de Monts-Blancs, disposés autour d'un
centre commun, et couronnés d'une chevelure rayonnante.
Ce qu'est cette montagne incomparable, l'ensemble des reliefs qui
convergent vers elle, les extumescences intérieures de son cratère,
jamais la photographie elle-même n'a pu les rendre. En effet, c'est en
Pleine-Lune que Tycho se montre dans toute sa splendeur. Or, les ombres
manquent alors, les raccourcis de la perspective ont disparu, et les
épreuves viennent blanches. Circonstance fâcheuse, car cette étrange
région eût été curieuse à reproduire avec l'exactitude photographique.
Ce n'est qu'une agglomération de trous, de cratères, de cirques,
un croisement vertigineux de crêtes; puis, à perte de vue, tout un
réseau volcanique jeté sur ce sol pustuleux. On comprend alors que ces
bouillonnements de l'éruption centrale aient gardé leur forme première.
Cristallisés par le refroidissement, ils ont stéréotypé cet aspect que
présenta jadis la Lune sous l'influence des forces plutoniennes.
La distance qui séparait les voyageurs des cimes annulaires de Tycho
n'était pas tellement considérable qu'ils ne pussent en relever les
principaux détails. Sur le remblai même qui forme la circonvallation de
Tycho, les montagnes, s'accrochant sur les flancs des talus intérieurs
et extérieurs, s'étageaient comme de gigantesques terrasses. Elles
paraissaient plus élevées de trois à quatre cents pieds à l'ouest qu'à
l'est. Aucun système de castramétation terrestre n'était comparable à
cette fortification naturelle. Une ville, bâtie au fond de la cavité
circulaire, eût été absolument inaccessible.
Inaccessible et merveilleusement étendue sur ce sol accidenté de
ressauts pittoresques! La nature, en effet, n'avait pas laissé plat
et vide le fond de ce cratère. Il possédait son orographie spéciale,
un système montagneux qui en faisait comme un monde à part. Les
voyageurs distinguèrent nettement des cônes, des collines centrales,
de remarquables mouvements de terrain, naturellement disposés pour
recevoir les chefs-d'œuvre de l'architecture sélénite. Là se dessinait
la place d'un temple, ici l'emplacement d'un forum, en cet endroit, les
soubassements d'un palais, en cet autre, le plateau d'une citadelle.
Le tout dominé par une montagne centrale de quinze cents pieds. Vaste
circuit, où la Rome antique eût tenu dix fois tout entière!
«Ah! s'écria Michel Ardan, enthousiasmé à cette vue, quelle ville
grandiose on construirait dans cet anneau de montagnes! Cité
tranquille, refuge paisible, placé en dehors de toutes les misères
humaines! Comme ils vivraient là, calmes et isolés, tous ces
misanthropes, tous ces haïsseurs de l'humanité, tous ceux qui ont le
dégoût de va vie sociale!
--Tous! Ce serait trop petit pour eux!» répondit simplement Barbicane.
CHAPITRE XVIII
QUESTIONS GRAVES
Cependant, le projectile avait dépassé l'enceinte de Tycho. Barbicane
et ses deux amis observèrent alors avec la plus scrupuleuse attention
ces raies brillantes que la célèbre montagne disperse si curieusement à
tous les horizons.
Qu'était cette rayonnante auréole? Quel phénomène géologique avait
dessiné cette chevelure ardente? Cette question préoccupait à bon droit
Barbicane.
Sous ses yeux, en effet, s'allongeaient dans toutes les directions des
sillons lumineux à bords relevés et à milieu concave, les uns larges
de vingt kilomètres, les autres larges de cinquante. Ces éclatantes
traînées couraient en de certains endroits jusqu'à trois cents lieues
de Tycho, et semblaient couvrir, surtout vers l'est, le nord-est et le
nord, la moitié de l'hémisphère méridional. L'un de ses jets s'étendait
jusqu'au cirque de Néandre, situé sur le quarantième méridien. Un
autre allait, en s'arrondissant, sillonner la Mer du Nectar, et se
briser contre la chaîne des Pyrénées, après un parcours de quatre cents
lieues. D'autres, vers l'ouest, couvraient d'un réseau lumineux la Mer
des Nuées et la Mer des Humeurs.
Quelle était l'origine de ces rayons étincelants qui apparaissaient sur
les plaines comme sur les reliefs, à quelque hauteur qu'ils fussent?
Tous partaient d'un centre commun, le cratère de Tycho. Ils émanaient
de lui. Herschell attribue leur brillant aspect à d'anciens courants
de lave figés par le froid, opinion qui n'a pas été adoptée. D'autres
astronomes ont vu dans ces inexplicables raies des sortes de moraines,
des rangées de blocs erratiques, qui auraient été projetés à l'époque
de la formation de Tycho.
«Et pourquoi pas? demanda Nicholl à Barbicane, qui relatait ces
diverses opinions en les repoussant.
--Parce que la régularité de ces lignes lumineuses, et la violence
nécessaire pour porter à de telles distances les matières volcaniques,
sont inexplicables.
--Eh parbleu! répondit Michel Ardan, il me paraît facile d'expliquer
l'origine de ces rayons.
--Vraiment? fit Barbicane.
--Vraiment, reprit Michel. Il suffit de dire que c'est un vaste
étoilement, semblable à celui que produit le choc d'une balle ou d'une
pierre sur un carreau de vitre!
--Bon! répliqua Barbicane en souriant. Et quelle main eût été assez
puissante pour lancer la pierre qui a fait un pareil choc?
--La main n'est pas nécessaire, répondit Michel, qui ne se démontait
pas, et, quant à la pierre, admettons que ce soit une comète.
--Ah! les comètes! s'écria Barbicane, en abuse-t-on! Mon brave Michel,
ton explication n'est pas mauvaise, mais ta comète est inutile. Le choc
qui a produit cette cassure peut être venu de l'intérieur de l'astre.
Une contraction violente de la croûte lunaire, sous le retrait du
refroidissement, a pu suffire à imprimer ce gigantesque étoilement.
--Va pour une contraction, quelque chose comme une colique lunaire,
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