--La partie septentrionale de la Mer des Nuées, répondit Barbicane.
Nous sommes trop éloignés pour en reconnaître la nature. Ces plaines
sont-elles composées de sables arides, ainsi que l'ont prétendu les
premiers astronomes? Ne sont-elles que des forêts immenses, suivant
l'opinion de M. Waren de la Rue, qui accorde à la Lune une atmosphère
très-basse mais très-dense, c'est ce que nous saurons plus tard.
N'affirmons rien avant d'être en droit d'affirmer.»
Cette Mer des Nuées est assez douteusement délimitée sur les cartes.
On suppose que cette vaste plaine est semée de blocs de lave vomis par
les volcans voisins de sa partie droite, Ptolémée, Purbach, Arzachel.
Mais le projectile s'avançait et se rapprochait sensiblement, et
bientôt apparurent les sommets qui ferment cette mer à sa limite
septentrionale. Devant se dressait une montagne rayonnante de toute
beauté, dont la cime semblait perdue dans une éruption de rayons
solaires.
«C'est?... demanda Michel.
--Copernic, répondit Barbicane.
--Voyons Copernic.»
Ce mont situé par 9° de latitude nord et 20° de longitude est, s'élève
à une hauteur de trois mille quatre cent trente huit mètres au-dessus
du niveau de la surface de la Lune. Il est très-visible de la Terre,
et les astronomes peuvent l'étudier parfaitement, surtout pendant la
phase comprise entre le dernier quartier et la Nouvelle-Lune, parce
qu'alors les ombres se projettent longuement de l'est vers l'ouest et
permettent de mesurer ses hauteurs.
Ce Copernic forme le système rayonnant le plus important du disque
après Tycho, situé dans l'hémisphère méridional. Il s'élève isolément,
comme un phare gigantesque sur cette portion de la mer des Nuées qui
confine à la mer des Tempêtes, et il éclaire sous son rayonnement
splendide deux océans à la fois. C'était un spectacle sans égal que
celui de ces longues traînées lumineuses, si éblouissantes dans
la Pleine-Lune, et qui dépassant au nord les chaînes limitrophes,
vont s'éteindre jusque dans la Mer des Pluies. A une heure du matin
terrestre, le projectile, comme un ballon emporté dans l'espace,
dominait cette montagne superbe.
Barbicane put en reconnaître exactement les dispositions principales.
Copernic est compris dans la série des montagnes annulaires de premier
ordre, dans la division des grands cirques. De même que Képler et
Aristarque, qui dominent l'Océan des Tempêtes, il apparaît quelquefois
comme un point brillant à travers la lumière cendrée et fut pris pour
un volcan en activité. Mais ce n'est qu'un volcan éteint, ainsi que
tous ceux de cette face de la Lune. Sa circonvallation présentait un
diamètre de vingt-deux lieues environ. La lunette y découvrait des
traces de stratifications produites par les éruptions successives, et
les environs paraissaient semés de débris volcaniques dont quelques-uns
se montraient encore au dedans du cratère.
«Il existe, dit Barbicane, plusieurs sortes de cirques à la surface
de la Lune, et il est facile de voir que Copernic appartient au genre
rayonnant. Si nous étions plus rapprochés, nous apercevrions les cônes
qui le hérissent à l'intérieur, et qui furent autrefois autant de
bouches ignivomes. Une disposition curieuse et sans exception sur le
disque lunaire, c'est que la surface intérieure de ces cirques est
notablement en contre-bas de la plaine extérieure, contrairement à la
forme que présentent les cratères terrestres. Il s'ensuit donc que la
courbure générale du fond de ces cirques donne une sphère d'un diamètre
inférieur à celui de la Lune.
--Et pourquoi cette disposition spéciale? demanda Nicholl.
--On ne sait, répondit Barbicane.
--Quel splendide rayonnement, répétait Michel. J'imagine difficilement
que l'on puisse voir un plus beau spectacle!
--Que diras-tu donc, répondit Barbicane, si les hasards de notre voyage
nous entraînent vers l'hémisphère méridional?
--Eh bien! je dirai que c'est encore plus beau!» répliqua Michel Ardan.
En ce moment, le projectile dominait le cirque perpendiculairement. La
circonvallation de Copernic formait un cercle presque parfait, et ses
remparts très-escarpés se détachaient nettement. On distinguait même
une double enceinte annulaire. Autour s'étalait une plaine grisâtre,
d'aspect sauvage, sur laquelle les reliefs se détachaient en jaune.
Au fond du cirque, comme enfermés dans un écrin, scintillèrent un
instant deux ou trois cônes éruptifs, semblables à d'énormes gemmes
éblouissantes. Vers le nord, les remparts se rabaissaient par une
dépression qui eût probablement donné accès à l'intérieur du cratère.
En passant au-dessus de la plaine environnante, Barbicane put noter
un grand nombre de montagnes peu importantes, et entre autres une
petite montagne annulaire nommée Gay-Lussac, et dont la largeur
mesure vingt-trois kilomètres. Vers le sud, la plaine se montrait
très-plate, sans une extumescence, sans un ressaut du sol. Vers le
nord, au contraire, jusqu'à l'endroit où elle confinait à l'Océan des
Tempêtes, c'était comme une surface liquide agitée par un ouragan,
dont les pitons et les boursouflures figuraient une succession de
lames subitement figées. Sur tout cet ensemble et en toutes directions
couraient les traînées lumineuses qui convergeaient au sommet de
Copernic. Quelques-uns offraient une largeur de trente kilomètres sur
une longueur inévaluable.
Les voyageurs discutaient l'origine de ces étranges rayons, et pas plus
que les observateurs terrestres, ils ne pouvaient en déterminer la
nature.
«Mais pourquoi, disait Nicholl, ces rayons ne seraient-ils pas tout
simplement des contreforts de montagnes qui réfléchissent plus vivement
la lumière du soleil?
--Non, répondit Barbicane, s'il en était ainsi, dans certaines
conditions de la Lune, ces arêtes projetteraient des ombres. Or, elles
n'en projettent pas.»
En effet, ces rayons n'apparaissent qu'à l'époque où l'astre du jour
se place en opposition avec la Lune, et ils disparaissent dès que ses
rayons deviennent obliques.
«Mais qu'a-t-on imaginé pour expliquer ces traînées de lumières,
demanda Michel, car je ne puis croire que des savants restent jamais à
court d'explications!
--Oui, répondit Barbicane, Herschell a formulé une opinion, mais il
n'osait l'affirmer.
--N'importe. Quelle est cette opinion?
--Il pensait que ces rayons devaient être des courants de laves
refroidis qui resplendissaient lorsque le soleil les frappait
normalement. Cela peut être, mais rien n'est moins certain. Du reste,
si nous passons plus près de Tycho, nous serons mieux placés pour
reconnaître la cause de ce rayonnement.
--Savez-vous, mes amis, à quoi ressemble cette plaine vue de la hauteur
où nous sommes? dit Michel.
--Non, répondit Nicholl.
--Eh bien, avec tous ces morceaux de laves allongés comme des fuseaux,
elle ressemble à un immense jeu de jonchets jetés pêle-mêle. Il ne
manque qu'un crochet pour les retirer un à un.
--Sois donc sérieux! dit Barbicane.
--Soyons sérieux, répliqua tranquillement Michel, et au lieu de
jonchets, mettons des ossements. Cette plaine ne serait alors qu'un
immense ossuaire sur lequel reposeraient les dépouilles mortelles de
mille générations éteintes. Aimes-tu mieux cette comparaison à grand
effet?
--L'une vaut l'autre, répliqua Barbicane.
--Diable! tu es difficile! répondit Michel.
--Mon digne ami, reprit le positif Barbicane, peu importe de savoir à
quoi cela ressemble, du moment que l'on ne sait pas ce que cela est.
--Bien répondu, s'écria Michel. Cela m'apprendra à raisonner avec des
savants!»
Cependant, le projectile s'avançait avec une vitesse presque uniforme
en prolongeant le disque lunaire. Les voyageurs, on l'imagine aisément,
ne songeaient pas à prendre un instant de repos. Chaque minute
déplaçait le paysage qui fuyait sous leurs yeux. Vers une heure et
demie du matin, ils entrevirent les sommets d'une autre montagne.
Barbicane, consultant sa carte, reconnut Eratosthène.
C'était une montagne annulaire haute de quatre mille cinq cents mètres,
l'un de ces cirques si nombreux sur le satellite. Et, à ce propos,
Barbicane rapporta à ses amis la singulière opinion de Képler sur la
formation de ces cirques. Suivant le célèbre mathématicien, ces cavités
cratériformes avaient dû être creusées par la main des hommes.
«Dans quelle intention? demanda Nicholl.
--Dans une intention bien naturelle! répondit Barbicane. Les Sélénites
auraient entrepris ces immenses travaux et creusé ces énormes trous
pour s'y réfugier et se garantir des rayons solaires qui les frappent
pendant quinze jours consécutifs.
--Pas bêtes, les Sélénites! dit Michel.
--Singulière idée! répondit Nicholl. Mais il est probable que Képler
ne connaissait pas les véritables dimensions de ces cirques, car les
creuser eût été un travail de géants, impraticable pour des Sélénites!
[Illustration: Il ne distinguait. (Page 103.)]
--Pourquoi, si la pesanteur à la surface de la Lune est six fois
moindre que sur la Terre? dit Michel.
--Mais si les Sélénites sont six fois plus petits? répliqua Nicholl.
--Et s'il n'y a pas de Sélénites!» ajouta Barbicane. Ce qui termina la
discussion.
Bientôt Eratosthène disparut sous l'horizon sans que le projectile s'en
fût suffisamment approché pour permettre une observation rigoureuse.
Cette montagne séparait les Apennins des Karpathes.
Dans l'orographie lunaire, on a distingué quelques chaînes de montagnes
qui sont principalement distribuées sur l'hémisphère septentrional.
Quelques-unes, cependant, occupent certaines portions de l'hémisphère
sud.
[Illustration: C'est la faute à la Lune. (Page 107.)]
Voici le tableau de ces diverses chaînes, indiquées du sud au nord,
avec leurs latitudes et leurs hauteurs rapportées aux plus hautes cimes:
Monts Dœrfel 84°-- latitude S. 7603 mètres.
--Leibnitz 65°-- -- 7600
--Rook 20° à 30° -- 1600
--Altaï 17° à 28° -- 4047
--Cordillères 10° à 20° -- 3898
--Pyrénées 8° à 18° -- 3631
--Oural 5° à 13° -- 838
--Alembert 4° à 10° -- 5847
--Hœmus 8° à 21° latitude N. 2021
--Karpathes15° à 19° -- 1939
--Apennins 14° à 27° -- 5501
--Taurus21° à 28° -- 2746
--Riphées 25° à 33° -- 4171
--Hercyniens 17° à 29° -- 1170
--Caucase 32° à 41° -- 5567
--Alpes 42° à 49° -- 3617
De ces diverses chaînes, la plus importante est celle des Apennins,
dont le développement est de cent cinquante lieues, développement
inférieur, cependant, à celui des grands mouvements orographiques de la
Terre. Les Apennins longent le bord oriental de la Mer des Pluies, et
se continuent au nord par les Karpathes dont le profil mesure environ
cent lieues.
Les voyageurs ne purent qu'entrevoir le sommet de ces Apennins qui se
dessinent depuis 10° de longitude ouest à 16° de longitude est; mais
la chaîne des Karpathes s'étendit sous leurs regards du dix-huitième
au trentième degré de longitude orientale, et ils purent en relever la
distribution.
Une hypothèse leur parut très-justifiée. A voir cette chaîne des
Karpathes affectant çà et là des formes circulaires et dominée par
des pitons, ils en conclurent qu'elle formait autrefois des cirques
importants. Ces anneaux montagneux avaient dû être en partie rompus par
le vaste épanchement auquel est due la Mer des Pluies. Ces Karpathes
étaient alors, par leur aspect, ce que seraient les cirques de Purbach,
d'Arzachel et de Ptolémée, si un cataclysme jetait bas leurs remparts
de gauche et les transformait en chaîne continue. Ils présentent une
hauteur moyenne de trois mille deux cents mètres, hauteur comparable
à celle de certains points des Pyrénées, tels que le port de Pinède.
Leurs pentes méridionales s'abaissent brusquement vers l'immense Mer
des Pluies.
Vers deux heures du matin, Barbicane se trouvait à la hauteur du
vingtième parallèle lunaire, non loin de cette petite montagne élevée
de quinze cent cinquante-neuf mètres, qui porte le nom de Pythias.
La distance du projectile à la Lune n'était plus que de douze cents
kilomètres, ramenée à trois lieues au moyen des lunettes.
Le «Mare Imbrium» s'étendait sous les yeux des voyageurs, comme une
immense dépression dont les détails étaient encore peu saisissables.
Près d'eux, sur la gauche, se dressait le mont Lambert, dont l'altitude
est estimée à dix-huit cent treize mètres, et plus loin, sur la limite
de l'Océan des Tempêtes, par 23° de latitude nord et 29° de longitude
est, resplendissait la montagne rayonnante d'Euler. Ce mont, élevé de
dix-huit cent quinze mètres seulement au-dessus de la surface lunaire,
avait été l'objet d'un travail intéressant de l'astronome Schroeter.
Ce savant, cherchant à reconnaître l'origine des montagnes de la
Lune, s'était demandé si le volume du cratère se montrait toujours
sensiblement égal au volume des remparts qui le formaient. Or, ce
rapport existait généralement, et Schroeter en concluait qu'une seule
éruption de matières volcaniques avait suffi à former ces remparts,
car des éruptions successives eussent altéré ce rapport. Seul, le
mont Euler démentait cette loi générale, et il avait nécessité pour
sa formation plusieurs éruptions successives, puisque le volume de sa
cavité était le double de celui de son enceinte.
Toutes ces hypothèses étaient permises à des observateurs terrestres
que leurs instruments servaient d'une manière incomplète. Mais
Barbicane ne voulait plus s'en contenter, et voyant que son projectile
se rapprochait régulièrement du disque lunaire, il ne désespérait
pas, ne pouvant l'atteindre, de surprendre au moins les secrets de sa
formation.
CHAPITRE XIII
PAYSAGES LUNAIRES
A deux heures et demie du matin, le boulet se trouvait par le travers
du trentième parallèle lunaire et à une distance effective de mille
kilomètres réduite à dix par les instruments d'optique. Il semblait
toujours impossible qu'il pût atteindre un point quelconque du disque.
Sa vitesse de translation, relativement médiocre, était inexplicable
pour le président Barbicane. A cette distance de la Lune, elle aurait
dû être considérable pour le maintenir contre la force d'attraction.
Il y avait donc là un phénomène dont la raison échappait encore.
D'ailleurs, le temps manquait pour en chercher la cause. Le relief
lunaire défilait sous les yeux des voyageurs, et ils n'en voulaient pas
perdre un seul détail.
Le disque apparaissait donc dans les lunettes à une distance de deux
lieues et demie. Un aéronaute, transporté à cette distance de la Terre,
que distinguerait-il à sa surface? On ne saurait le dire, puisque les
plus hautes ascensions n'ont pas dépassé huit mille mètres.
Voici, cependant, une exacte description de ce que voyaient, de cette
hauteur, Barbicane et ses compagnons.
Des colorations assez variées apparaissaient par larges plaques sur le
disque. Les sélénographes ne sont pas d'accord sur la nature de ces
colorations. Elles sont diverses et assez vivement tranchées. Julius
Schmidt prétend que si les océans terrestres étaient mis à sec, un
observateur sélénite lunaire ne distinguerait pas sur le globe, entre
les océans et les plaines continentales, des nuances aussi diversement
accusées que celles qui se montrent sur la Lune à un observateur
terrestre. Selon lui, la couleur commune aux vastes plaines connues
sous le nom de «mers,» est le gris sombre mélangé de vert et de brun.
Quelques grands cratères présentent aussi cette coloration.
Barbicane connaissait cette opinion du sélénographe allemand, opinion
partagée par MM. Beer et Moedler. Il constata que l'observation leur
donnait raison contre certains astronomes qui n'admettent que la
coloration grise à la surface de la Lune. En de certains espaces, la
couleur verte était vivement accusée, telle qu'elle ressort, selon
Julius Schmidt, des Mers de la Sérénité et des Humeurs. Barbicane
remarqua également de larges cratères dépourvus de cônes intérieurs,
qui jetaient une couleur bleuâtre analogue aux reflets d'une tôle
d'acier fraîchement polie. Ces colorations appartenaient bien
réellement au disque lunaire, et ne résultaient pas, suivant le dire de
quelques astronomes, soit de l'imperfection de l'objectif des lunettes,
soit de l'interposition de l'atmosphère terrestre. Pour Barbicane,
aucun doute n'existait à cet égard. Il observait à travers le vide et
ne pouvait commettre aucune erreur d'optique. Il considéra le fait
de ces colorations diverses comme acquis à la science. Maintenant
ces nuances de vert étaient-elles dues à une végétation tropicale,
entretenue par une atmosphère dense et basse? Il ne pouvait encore se
prononcer.
Plus loin, il nota une teinte rougeâtre, très-suffisamment accusée.
Pareille nuance avait été observée déjà sur le fond d'une enceinte
isolée, connue sous le nom de cirque de Lichtenberg, qui est située
près des monts Hercyniens sur le bord de la Lune, mais il ne put en
reconnaître la nature.
Il ne fut pas plus heureux à propos d'une autre particularité du
disque, car il ne put en préciser exactement la cause. Voici cette
particularité.
Michel Ardan était en observation près du président, quand il remarqua
de longues lignes blanches, vivement éclairées par les rayons directs
du Soleil. C'était une succession de sillons lumineux très-différents
du rayonnement que Copernic présentait naguère. Ils s'allongeaient
parallèlement les uns aux autres.
Michel, avec son aplomb habituel, ne manqua pas de s'écrier:
«Tiens! des champs cultivés!
--Des champs cultivés? répondit Nicholl, haussant les épaules.
--Labourés tout au moins, répliqua Michel Ardan. Mais quels laboureurs
que ces Sélénites, et quels bœufs gigantesques ils doivent atteler à
leur charrue pour creuser de tels sillons!
--Ce ne sont pas des sillons, dit Barbicane, ce sont des rainures.
--Va pour des rainures, répondit docilement Michel. Seulement
qu'entend-on par des rainures dans le monde scientifique?»
Barbicane apprit aussitôt à son compagnon ce qu'il savait des rainures
lunaires. Il savait que c'étaient des sillons observés sur toutes les
parties non montagneuses du disque; que ces sillons, le plus souvent
isolés, mesurent de quatre à cinquante lieues de longueur; que leur
largeur varie de mille à quinze cents mètres, et que leurs bords sont
rigoureusement parallèles; mais ils n'en savait pas davantage, ni sur
leur formation ni sur leur nature.
Barbicane, armé de sa lunette, observa ces rainures avec une extrême
attention. Il remarqua que leurs bords étaient formés de pentes
extrêmement raides. C'étaient de longs remparts parallèles, et avec
quelque imagination on pouvait admettre l'existence de longues lignes
de fortifications élevées par les ingénieurs sélénites.
De ces diverses rainures les unes étaient absolument droites et
comme tirées au cordeau. D'autres présentaient une légère courbure
tout en maintenant le parallélisme de leurs bords. Celles-ci
s'entre-croisaient; celles-là coupaient des cratères. Ici, elles
sillonnaient des cavités ordinaires, telles que Posidonius ou Petavius;
là, elles zébraient les mers, telles que la Mer de la Sérénité.
Ces accidents naturels durent nécessairement exercer l'imagination
des astronomes terrestres. Les premières observations ne les avaient
pas découvertes, ces rainures. Ni Hévélius, ni Cassini, ni La Hire,
ni Herschell, ne paraissent les avoir connues. C'est Schroeter qui,
en 1789, les signala pour la première fois à l'attention des savants.
D'autres suivirent qui les étudièrent, tels que Pastorff, Gruithuysen,
Beer et Moedler. Aujourd'hui leur nombre s'élève à soixante-dix. Mais
si on les a comptées, on n'a pas encore déterminé leur nature. Ce ne
sont pas des fortifications à coup sûr, pas plus que d'anciens lits de
rivières desséchées, car d'une part, les eaux si légères à la surface
de la Lune, n'auraient pu se creuser de tels déversoirs, et de l'autre,
ces sillons traversent souvent des cratères placés à une grande
élévation.
Il faut pourtant avouer que Michel Ardan eut une idée, et que, sans le
savoir, il se rencontra dans cette circonstance avec Julius Schmidt.
«Pourquoi, dit-il, ces inexplicables apparences ne seraient-elles pas
tout simplement des phénomènes de végétation?
--Comment l'entends-tu? demanda vivement Barbicane.
--Ne t'emporte pas, mon digne président, répondit Michel. Ne
pourrait-il se faire que ces lignes sombres qui forment l'épaulement,
fussent des rangées d'arbres disposées régulièrement?
--Tu tiens donc bien à ta végétation? dit Barbicane.
--Je tiens, riposta Michel Ardan, à expliquer ce que, vous autres
savants vous n'expliquez pas! Au moins, mon hypothèse aurait l'avantage
d'indiquer pourquoi ces rainures disparaissent ou semblent disparaître
à des époques régulières.
--Et par quelle raison?
--Par la raison que ces arbres deviennent invisibles lorsqu'ils perdent
leurs feuilles, et visibles quand ils les reprennent.
--Ton explication est ingénieuse, mon cher compagnon, répondit
Barbicane, mais elle est inadmissible.
--Pourquoi?
--Parce qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de saison à la surface de
la Lune, et que, par conséquent, les phénomènes de végétation dont tu
parles ne peuvent s'y produire.»
En effet, le peu d'obliquité de l'axe lunaire y maintient le Soleil
à une hauteur presque constante sous chaque latitude. Au-dessus des
régions équatoriales, l'astre radieux occupe presque invariablement
le zénith et ne dépasse guère la limite de l'horizon dans les régions
polaires. Donc, suivant chaque région, il règne un hiver, un printemps,
un été ou un automne perpétuels, ainsi que dans la planète Jupiter,
dont l'axe est également peu incliné sur son orbite.
A quelle origine rapporter ces rainures? Question difficile à résoudre.
Elles sont certainement postérieures à la formation des cratères et
des cirques, car plusieurs s'y sont introduites en brisant leurs
remparts circulaires. Il se peut donc que, contemporaines des dernières
époques géologiques, elles ne soient dues qu'à l'expansion des forces
naturelles.
Cependant, le projectile avait atteint la hauteur du quarantième degré
de latitude lunaire, à une distance qui ne devait pas excéder huit
cents kilomètres. Les objets apparaissaient dans le champ des lunettes,
comme s'ils eussent été placés à deux lieues seulement. A ce point,
sous leurs pieds, se dressait l'Hélicon, haut de cinq cent cinq mètres,
et sur la gauche s'arrondissaient ces hauteurs médiocres qui enferment
une petite portion de la Mer des Pluies sous le nom de Golfe des Iris.
L'atmosphère terrestre devrait être cent soixante-dix fois plus
transparente qu'elle ne l'est, pour permettre aux astronomes de faire
des observations complètes à la surface de la Lune. Mais dans ce vide
où flottait le projectile, aucun fluide ne s'interposait entre l'œil
de l'observateur et l'objet observé. De plus, Barbicane se trouvait
ramené à une distance que n'avaient jamais donnée les plus puissants
télescopes, ni celui de John Ross, ni celui des Montagnes-Rocheuses.
Il était donc dans des conditions extrêmement favorables pour résoudre
cette grande question de l'habitabilité de la Lune. Cependant, cette
solution lui échappait encore. Il ne distinguait que le lit désert
des immenses plaines et, vers le nord, d'arides montagnes. Pas un
ouvrage ne trahissait la main de l'homme. Pas une ruine n'attestait son
passage. Pas une agglomération d'animaux n'indiquait que la vie s'y
développât même à un degré inférieur. Nulle part le mouvement, nulle
part une apparence de végétation. Des trois règnes qui se partagent le
sphéroïde terrestre, un seul était représenté sur le globe lunaire: le
règne minéral.
«Ah çà! dit Michel Ardan d'un air un peu décontenancé, il n'y a donc
personne?
--Non, répondit Nicholl, jusqu'ici. Pas un homme, pas un animal, pas un
arbre. Après tout, si l'atmosphère s'est réfugiée au fond des cavités,
à l'intérieur des cirques, ou même sur la face opposée de la Lune, nous
ne pouvons rien préjuger.
--D'ailleurs, ajouta Barbicane, même pour la vue la plus perçante, un
homme n'est pas visible à une distance supérieure à sept kilomètres.
Donc s'il y a des Sélénites, ils peuvent voir notre projectile, mais
nous ne pouvons les voir.»
Vers quatre heures du matin, à la hauteur du cinquantième parallèle,
la distance était réduite à six cents kilomètres. Sur la gauche se
développait une ligne de montagnes capricieusement contournées,
dessinées en pleine lumière. Vers la droite, au contraire, se creusait
un trou noir comme un vaste puits, insondable et sombre, foré dans le
sol lunaire.
Ce trou, c'était le Lac Noir, c'était Platon, cirque profond que l'on
peut convenablement étudier de la Terre, entre le dernier quartier et
la Nouvelle-Lune, lorsque les ombres se projettent de l'ouest vers
l'est.
Cette coloration noire se rencontre rarement à la surface du satellite.
On ne l'a encore reconnue que dans les profondeurs du cirque
d'Endymion, à l'est de la Mer du Froid, dans l'hémisphère nord, et au
fond du cirque de Grimaldi, sur l'Équateur, vers le bord oriental de
l'astre.
Platon est une montagne annulaire, située par 51° de latitude nord
et 9° de longitude est. Son cirque est long de quatre-vingt-douze
kilomètres et large de soixante et un. Barbicane regretta de ne point
passer perpendiculairement au-dessus de sa vaste ouverture. Il y
avait là un abîme à sonder, peut-être quelque mystérieux phénomène à
surprendre. Mais la marche du projectile ne pouvait être modifiée. Il
fallait rigoureusement la subir. On ne dirige point les ballons, encore
moins les boulets, quand on est enfermé entre leurs parois.
Vers cinq heures du matin, la limite septentrionale de la Mer des
Pluies était enfin dépassée. Les monts La Condamine et Fontanelle
restaient, l'un sur la gauche, l'autre sur la droite. Cette partie du
disque, à partir du soixantième degré, devenait absolument montagneuse.
Les lunettes la rapprochaient à une lieue, distance inférieure à celle
qui sépare le sommet du Mont-Blanc du niveau de la mer. Toute cette
région était hérissée de pics et de cirques. Vers le soixante-dixième
degré dominait Philolaüs, à une hauteur de trois mille sept cents
mètres, ouvrant un cratère elliptique long de seize lieues, large de
quatre.
[Illustration: Rien ne pouvait égaler la splendeur... (Page 111.)]
Alors, le disque, vu de cette distance, offrait un aspect extrêmement
bizarre. Les paysages se présentaient au regard dans des conditions
très-différentes de ceux de la Terre, mais très-inférieures aussi.
La Lune n'ayant pas d'atmosphère, cette absence d'enveloppe gazeuse a
des conséquences déjà démontrées. Point de crépuscule à sa surface, la
nuit suivant le jour et le jour suivant la nuit, avec la brusquerie
d'une lampe qui s'éteint ou s'allume au milieu d'une obscurité
profonde. Pas de transition du froid au chaud, la température tombant
en un instant du degré de l'eau bouillante au degré des froids de
l'espace.
[Illustration: La vapeur de notre respiration. (Page 114.)]
Une autre conséquence de cette absence d'air est celle-ci: C'est que
les ténèbres absolues règnent là où ne parviennent pas les rayons du
Soleil. Ce qui s'appelle lumière diffuse sur la Terre, cette matière
lumineuse que l'air tient en suspension, qui crée les crépuscules
et les aubes, qui produit les ombres, les pénombres et toute cette
magie du clair-obscur, n'existe pas sur la Lune. De là une brutalité
de contrastes qui n'admet que deux couleurs, le noir et le blanc.
Qu'un Sélénite abrite ses yeux contre les rayons solaires, le ciel lui
apparaît absolument noir, et les étoiles brillent à ses regards comme
dans les nuits les plus sombres.
Que l'on juge de l'impression produite par cet étrange aspect sur
Barbicane et sur ses deux amis. Leurs yeux étaient déroutés. Ils ne
saisissaient plus la distance respective des divers plans. Un paysage
lunaire que n'adoucit point le phénomène du clair-obscur, n'aurait pu
être rendu par un paysagiste de la Terre. Des taches d'encre sur une
page blanche, c'était tout.
Cet aspect ne se modifia pas, même quand le projectile, à la hauteur du
quatre-vingtième degré, ne fut séparé de la Lune que par une distance
de cent kilomètres. Pas même quand, à cinq heures du matin, il passa à
moins de cinquante kilomètres de la montagne de Gioja, distance que les
lunettes réduisaient à un demi-quart de lieue. Il semblait que la Lune
pût être touchée avec la main. Il paraissait impossible que le boulet
ne la heurtât pas avant peu, ne fût-ce qu'à son pôle nord, dont l'arête
éclatante se dessinait violemment sur le fond noir du ciel. Michel
Ardan voulait ouvrir un des hublots et se précipiter vers la surface
lunaire. Une chute de douze lieues! Il n'y regardait pas. Tentative
inutile d'ailleurs, car si le projectile ne devait pas atteindre un
point quelconque du satellite, Michel, emporté dans son mouvement, ne
l'eût pas atteint plus que lui.
En ce moment, à six heures, le pôle lunaire apparaissait. Le disque
n'offrait plus aux regards des voyageurs qu'une moitié violemment
éclairée, tandis que l'autre disparaissait dans les ténèbres. Soudain,
le projectile dépassa la ligne de démarcation entre la lumière intense
et l'ombre absolue, et fut subitement plongé dans une nuit profonde.
CHAPITRE XIV
LA NUIT DE TROIS CENT CINQUANTE-QUATRE HEURES ET DEMIE
Au moment où se produisit si brusquement ce phénomène, le projectile
rasait le pôle nord de la Lune à moins de cinquante kilomètres.
Quelques secondes lui avaient donc suffi pour se plonger dans les
ténèbres absolues de l'espace. La transition s'était si rapidement
opérée, sans nuances, sans dégradation de lumière, sans atténuation
des ondulations lumineuses, que l'astre semblait s'être éteint sous
l'influence d'un souffle puissant.
«Fondue, disparue, la Lune!» s'était écrié Michel Ardan tout ébahi.
En effet, ni un reflet, ni une ombre. Rien n'apparaissait plus de ce
disque naguère éblouissant. L'obscurité était complète et rendue plus
profonde encore par le rayonnement des étoiles. C'était «ce noir» dont
s'imprègnent les nuits lunaires qui durent trois cent cinquante quatre
heures et demie pour chaque point du disque, longue nuit qui résulte de
l'égalité des mouvements de translation et de rotation de la Lune, l'un
sur elle-même, l'autre autour de la Terre. Le projectile, immergé dans
le cône d'ombre du satellite, ne subissait pas plus l'action des rayons
solaires qu'aucun des points de sa partie invisible.
A l'intérieur, l'obscurité était donc complète. On ne se voyait plus.
De là, nécessité de dissiper ces ténèbres. Quelque désireux que fût
Barbicane de ménager le gaz dont la réserve était si restreinte, il dut
lui demander une clarté factice, un éclat dispendieux que le Soleil lui
refusait alors.
«Le diable soit de l'astre radieux! s'écria Michel Ardan, qui va nous
induire en dépense de gaz au lieu de nous prodiguer gratuitement ses
rayons.
--N'accusons pas le Soleil, reprit Nicholl. Ce n'est pas sa faute, mais
bien la faute à la Lune qui est venue se placer comme un écran entre
nous et lui.
--C'est le Soleil! reprenait Michel.
--C'est la Lune!» ripostait Nicholl.
Une dispute oiseuse à laquelle Barbicane mit fin en disant:
«Mes amis, ce n'est ni la faute au Soleil, ni la faute à la Lune.
C'est la faute au projectile qui, au lieu de suivre rigoureusement sa
trajectoire, s'en est maladroitement écarté. Et, pour être plus juste,
c'est la faute à ce malencontreux bolide qui a si déplorablement dévié
notre direction première.
--Bon! répondit Michel Ardan, puisque l'affaire est arrangée,
déjeunons. Après une nuit entière d'observations, il convient de se
refaire un peu.»
Cette proposition ne trouva pas de contradicteurs. Michel en quelques
minutes, eut préparé le repas. Mais on mangea pour manger, on but
sans porter de toasts, sans pousser de hurrahs. Les hardis voyageurs
entraînés dans ces sombres espaces, sans leur cortége habituel de
rayons, sentaient une vague inquiétude leur monter au cœur. L'ombre
«farouche,» si chère à la plume de Victor Hugo, les étreignait de
toutes parts.
Cependant ils causèrent de cette interminable nuit de trois cent
cinquante-quatre heures, soit près de quinze jours, que les lois
physiques ont imposée aux habitants de la Lune. Barbicane donna à ses
amis quelques explications sur les causes et les conséquences de ce
curieux phénomène.
«Curieux à coup sûr, dit-il, car si chaque hémisphère de la Lune est
privé de la lumière solaire pendant quinze jours, celui au-dessus
duquel nous flottons en ce moment ne jouit même pas, pendant sa longue
nuit, de la vue de la Terre splendidement éclairée. En un mot, il n'y
a de Lune,--en appliquant cette qualification à notre sphéroïde,--que
pour un côté du disque. Or, s'il en était ainsi pour la Terre, si
par exemple l'Europe ne voyait jamais la Lune et qu'elle fût visible
seulement à ses antipodes, vous figurez vous quel serait l'étonnement
d'un Européen qui arriverait en Australie?
--On ferait le voyage rien que pour aller voir la Lune! répondit Michel.
--Eh bien, reprit Barbicane, cet étonnement est réservé au Sélénite qui
habite la face de la Lune opposée à la Terre, face à jamais invisible à
nos compatriotes du globe terrestre.
--Et que nous aurions vue, ajouta Nicholl, si nous étions arrivés ici à
l'époque où la Lune est nouvelle, c'est-à-dire quinze jours plus tard.
--J'ajouterai, en revanche, reprit Barbicane, que l'habitant de la face
visible est singulièrement favorisé de la nature au détriment de ses
frères de la face invisible. Ce dernier, comme vous le voyez, a des
nuits profondes de trois cent cinquante-quatre heures, sans qu'aucun
rayon en rompe l'obscurité. L'autre, au contraire, lorsque le Soleil
qui l'a éclairé pendant quinze jours se couche sous l'horizon, voit se
lever à l'horizon opposé un astre splendide. C'est la Terre, treize
fois grosse comme cette Lune réduite que nous connaissons; la Terre
qui se développe sur un diamètre de deux degrés, et qui lui verse
une lumière treize fois plus intense que ne tempère aucune couche
atmosphérique; la Terre dont la disparition n'arrive qu'au moment où le
Soleil reparaît à son tour!
--Belle phrase! dit Michel Ardan, un peu académique peut-être.
--Il suit de là, reprit Barbicane, sans sourciller que cette face
visible du disque doit être fort agréable à habiter, puisqu'elle
regarde toujours, soit le Soleil quand la Lune est pleine, soit la
Terre quand la Lune est nouvelle.
--Mais, dit Nicholl, cet avantage doit être bien compensé par
l'insoutenable chaleur que cette lumière entraîne avec elle.
--L'inconvénient, sous ce rapport, est le même pour les deux faces, car
la lumière reflétée par la Terre est évidemment dépourvue de chaleur.
Cependant cette face invisible est encore plus éprouvée par la chaleur
que la face visible. Je dis cela pour vous, Nicholl, parce que Michel
ne comprendra probablement pas.
--Merci, fit Michel.
--En effet, reprit Barbicane, lorsque cette face invisible reçoit à la
fois la lumière et la chaleur solaire, c'est que la Lune est nouvelle,
c'est-à-dire qu'elle est en conjonction, qu'elle est située entre le
Soleil et la Terre. Elle se trouve donc,--par rapport à la situation
qu'elle occupe en opposition, lorsqu'elle est pleine,--plus rapprochée
du Soleil du double de sa distance à la Terre. Or, cette distance peut
être estimée à la deux-centième partie de celle qui sépare le Soleil de
la Terre, soit en chiffres ronds, deux cent mille lieues. Donc cette
face invisible est plus près du Soleil de deux cent mille lieues,
lorsqu'elle reçoit ses rayons.
--Très-juste, répondit Nicholl.
--Au contraire..., reprit Barbicane.
--Un instant, dit Michel en interrompant son grave compagnon.
--Que veux-tu?
--Je demande à continuer l'explication.
--Pourquoi cela?
--Pour prouver que j'ai compris.
--Va, fit Barbicane en souriant.
--Au contraire, dit Michel, en imitant le ton et les gestes du
président Barbicane, au contraire, quand la face visible de la Lune
est éclairée par le Soleil, c'est que la Lune est pleine, c'est-à-dire
située à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre. La distance qui
la sépare de l'astre radieux est donc accrue en chiffres ronds de
deux cent mille lieues, et la chaleur qu'elle reçoit doit être un peu
moindre.
--Bien dit! s'écria Barbicane. Sais-tu Michel, que pour un artiste, tu
es intelligent.
--Oui, répondit négligemment Michel, nous sommes tous comme cela sur le
boulevard des Italiens!»
Barbicane serra gravement la main de son aimable compagnon, et continua
d'énumérer les quelques avantages réservés aux habitants de la face
visible.
Entre autres, il cita l'observation des éclipses de Soleil, qui n'a
lieu que pour ce côté du disque lunaire, puisque, pour qu'elles se
produisent, il est nécessaire que la Lune soit en opposition. Ces
éclipses, provoquées par l'interposition de la Terre entre la Lune et
le Soleil, peuvent durer deux heures pendant lesquelles, en raison
des rayons réfractés par son atmosphère, le globe terrestre ne doit
apparaître que comme un point noir sur le Soleil.
«Ainsi, dit Nicholl, voilà un hémisphère, cet hémisphère invisible, qui
est fort mal partagé, fort disgracié de la nature!
--Oui, répondit Barbicane, mais pas tout entier. En effet, par un
certain mouvement de libration, par un certain balancement sur son
centre, la Lune présente à la Terre un peu plus que la moitié de
son disque. Elle est comme un pendule dont le centre de gravité est
reporté vers le globe terrestre et qui oscille régulièrement. D'où
vient cette oscillation? De ce que son mouvement de rotation sur son
axe est animé d'une vitesse uniforme, tandis que son mouvement de
translation, suivant un orbe elliptique autour de la Terre, ne l'est
pas. Au périgée, la vitesse de translation l'emporte, et la Lune montre
une certaine portion de son bord occidental. A l'apogée, la vitesse
de rotation l'emporte au contraire, et un morceau du bord oriental
apparaît. C'est un fuseau de huit degrés environ qui apparaît tantôt à
l'occident, tantôt à l'orient. Il en résulte que, sur mille parties, la
Lune en laisse apercevoir cinq cent soixante-neuf.
--N'importe, répondit Michel, si nous devenons jamais Sélénites, nous
habiterons la face visible. J'aime la lumière, moi!
--A moins, toutefois, répliqua Nicholl, que l'atmosphère ne se soit
condensée sur l'autre côté, comme le prétendent certains astronomes.
--Ça, c'est une considération,» répondit simplement Michel.
Cependant le déjeuner terminé, les observateurs avaient repris leur
poste. Ils essayaient de voir à travers les sombres hublots, en
éteignant toute clarté dans le projectile. Mais pas un atome lumineux
ne traversait cette obscurité.
Un fait inexplicable préoccupait Barbicane. Comment, étant passé
à une distance si rapprochée de la Lune,--cinquante kilomètres
environ,--comment le projectile n'y était-il pas tombé? Si sa
vitesse eût été énorme, on aurait compris que la chute ne se fût
pas produite. Mais avec une vitesse relativement médiocre, cette
résistance à l'attraction lunaire ne s'expliquait plus. Le projectile
était-il soumis à une influence étrangère? Un corps quelconque le
maintenait-il donc dans l'éther? Il était évident, désormais, qu'il
n'atteindrait aucun point de la Lune. Où allait-il? S'éloignait-il, se
rapprochait-il du disque? Était-il emporté dans cette nuit profonde à
travers l'infini? Comment le savoir, comment le calculer au milieu de
ces ténèbres? Toutes ces questions inquiétaient Barbicane, mais il ne
pouvait les résoudre.
En effet, l'astre invisible était là, peut-être, à quelques lieues
seulement, à quelques milles, mais ni ses compagnons ni lui ne
l'apercevaient plus. Si quelque bruit se produisait à sa surface, ils
ne pouvaient l'entendre. L'air, ce véhicule du son, manquait pour leur
transmettre les gémissements de cette Lune, que les légendes arabes
désignent comme «un homme déjà moitié granit et palpitant encore!»
Il y avait là de quoi agacer de plus patients observateurs, on en
conviendra. C'était précisément cet hémisphère inconnu qui se dérobait
à leurs yeux! Cette face qui, quinze jours plus tôt ou quinze jours
plus tard, avait été ou serait splendidement éclairée par les rayons
solaires, se perdait alors dans l'absolue obscurité. Dans quinze jours,
où serait le projectile? Où les hasards des attractions l'auraient-ils
entraîné? Qui pouvait le dire?
On admet généralement, d'après les observations sélénographiques,
que l'hémisphère invisible de la Lune est, par sa constitution,
absolument semblable à son hémisphère visible. On en découvre, en
effet, la septième partie environ, dans ces mouvements de libration
dont Barbicane avait parlé. Or, sur ces fuseaux entrevus, ce n'étaient
que plaines et montagnes, cirques et cratères, analogues à ceux déjà
relevés sur les cartes. On pouvait donc préjuger la même nature, un
même monde, aride et mort. Et cependant, si l'atmosphère s'est réfugiée
sur cette face? Si, avec l'air, l'eau a donné la vie à ces continents
régénérés? Si la végétation y persiste encore! Si les animaux
peuplent ces continents et ces mers? Si l'homme, dans ces conditions
d'habitabilité, y vit toujours? Que de questions il eût été intéressant
de résoudre! Que de solutions on eût tirées de la contemplation de cet
hémisphère! Quel ravissement de jeter un regard sur ce monde que l'œil
humain n'a jamais entrevu!
On conçoit donc le déplaisir éprouvé par les voyageurs, au milieu de
cette nuit noire. Toute observation du disque lunaire était interdite.
Seules, les constellations sollicitaient leur regard, et il faut
convenir que jamais astronomes, ni les Faye, ni les Chacornac, ni les
Secchi, ne s'étaient trouvés dans des conditions aussi favorables pour
les observer.
En effet, rien ne pouvait égaler la splendeur de ce monde sidéral
baigné dans le limpide éther. Ces diamants incrustés dans la
voûte céleste jetaient des feux superbes. Le regard embrassait le
firmament depuis la Croix du Sud jusqu'à l'Étoile du Nord, ces deux
constellations qui, dans douze mille ans, par suite de la précession
des équinoxes, céderont leur rôle d'étoiles polaires, l'une à Canopus,
de l'hémisphère austral, l'autre à Wega, de l'hémisphère boréal.
L'imagination se perdait dans cet infini sublime, au milieu duquel
gravitait le projectile, comme un nouvel astre créé de la main des
hommes. Par un effet naturel, ces constellations brillaient d'un éclat
doux; elles ne scintillaient pas, car l'atmosphère manquait, qui,
par l'interposition de ses couches inégalement denses et diversement
humides, produit la scintillation. Ces étoiles, c'étaient de doux yeux
qui regardaient dans cette nuit profonde, au milieu du silence absolu
de l'espace.
Longtemps les voyageurs, muets, observèrent ainsi le firmament
constellé, sur lequel le vaste écran de la Lune faisait un énorme
trou noir. Mais une sensation pénible les arracha enfin à leur
contemplation. Ce fut un froid très-vif, qui ne tarda pas à recouvrir
intérieurement la vitre des hublots d'une épaisse couche de glace. En
effet, le soleil n'échauffait plus de ses rayons directs le projectile
qui perdait peu à peu la chaleur emmagasinée entre ses parois. Cette
chaleur, par rayonnement, s'était rapidement évaporée dans l'espace, et
un abaissement considérable de température s'était produit. L'humidité
intérieure se changeait donc en glace au contact des vitres, et
empêchait toute observation.
[Illustration: Une discussion s'éleva. (Page 116.)]
Nicholl, consultant le thermomètre, vit qu'il était tombé à dix-sept
degrés centigrades au-dessous de zéro. Donc, malgré toutes les raisons
de s'en montrer économe, Barbicane, après avoir demandé au gaz sa
lumière, dut aussi lui demander sa chaleur. La température basse du
boulet n'était plus supportable. Ses hôtes eussent été gelés vivants.
[Illustration: Barbicane avait saisi. (Page 124.)]
«Nous ne nous plaindrons pas, fit observer Michel Ardan, de la
monotonie de notre voyage! Quelle diversité, au moins dans la
température! Tantôt nous sommes aveuglés de lumière et saturés de
chaleur, comme les Indiens des Pampas! tantôt nous sommes plongés dans
de profondes ténèbres, au milieu d'un froid boréal, comme les Esquimaux
du pôle! Non vraiment! nous n'avons pas le droit de nous plaindre, et
la nature fait bien les choses en notre honneur.
--Mais, demanda Nicholl, quelle est la température extérieure?
--Précisément celle des espaces planétaires, répondit Barbicane.
--Alors, reprit Michel Ardan, ne serait-ce pas l'occasion de faire
cette expérience que nous n'avons pu tenter, quand nous étions noyés
dans les rayons solaires?
--C'est le moment ou jamais, répondit Barbicane, car nous sommes
utilement placés pour vérifier la température de l'espace, et voir si
les calculs de Fourier ou de Pouillet sont exacts.
--En tout cas, il fait froid, répondit Michel! Voyez l'humidité
intérieure se condenser sur la vitre des hublots. Pour peu que
l'abaissement continue, la vapeur de notre respiration va retomber en
neige autour de nous!
--Préparons un thermomètre,» dit Barbicane.
On le pense bien, un thermomètre ordinaire n'eût donné aucun résultat
dans les circonstances où cet instrument allait être exposé. Le mercure
se fût gelé dans la cuvette, puisque sa liquidité ne se maintient pas
à quarante-deux degrés au-dessous de zéro. Mais Barbicane s'était muni
d'un thermomètre à déversement, du système Walferdin, qui donne des
minima de température excessivement bas.
Avant de commencer l'expérience, cet instrument fut comparé à un
thermomètre ordinaire, et Barbicane se disposa à l'employer.
«Comment nous y prendrons-nous? demanda Nicholl.
--Rien n'est plus facile, répondit Michel Ardan, qui n'était jamais
embarrassé. On ouvre rapidement le hublot; on lance l'instrument; il
suit le projectile avec une docilité exemplaire; un quart d'heure
après, on le retire...
--Avec la main? demanda Barbicane.
--Avec la main, répondit Michel.
--Eh bien, mon ami, ne t'y expose pas, répondit Barbicane, car la main
que tu retirerais ne serait plus qu'un moignon gelé et déformé par ces
froids épouvantables.
--Vraiment!
--Tu éprouverais la sensation d'une brûlure terrible, telle que serait
celle d'un fer chauffé à blanc; car, que la chaleur sorte brutalement
de notre chair, ou qu'elle y entre, c'est identiquement la même chose.
D'ailleurs, je ne suis pas certain que les objets jetés par nous au
dehors du projectile nous fassent encore cortége.
--Pourquoi? dit Nicholl.
--C'est que, si nous traversons une atmosphère, quelque peu dense
qu'elle soit, ces objets seront retardés. Or, l'obscurité nous empêche
de vérifier s'ils flottent encore autour de nous. Donc, pour ne pas
s'exposer à perdre notre thermomètre, nous l'attacherons et nous le
ramènerons plus facilement à l'intérieur.»
Les conseils de Barbicane furent suivis. Par le hublot rapidement
ouvert, Nicholl lança l'instrument que retenait une corde très-courte,
afin qu'il pût être rapidement retiré. Le hublot n'avait été
entr'ouvert qu'une seconde, et cependant cette seconde avait suffi pour
laisser un froid violent pénétrer à l'intérieur du projectile.
«Mille diables! s'écria Michel Ardan, il fait un froid à geler des ours
blancs!»
Barbicane attendit qu'une demi-heure se fût écoulée, temps plus que
suffisant pour permettre à l'instrument de descendre au niveau de la
température de l'espace. Puis, après ce temps, le thermomètre fut
rapidement retiré.
Barbicane calcula la quantité d'esprit-de-vin déversée dans la petite
ampoule soudée à la partie inférieure de l'instrument, et dit:
«Cent quarante degrés centigrades au-dessous de zéro!»
M. Pouillet avait raison contre Fourier. Telle était la redoutable
température de l'espace sidéral! Telle est, peut-être, celle des
continents lunaires, quand l'astre des nuits a perdu par rayonnement
toute cette chaleur que lui ont versée quinze jours de soleil!
CHAPITRE XV
HYPERBOLE OU PARABOLE.
On s'étonnera peut-être de voir Barbicane et ses compagnons si peu
soucieux de l'avenir que leur réservait cette prison de métal emportée
dans les infinis de l'éther. Au lieu de se demander où ils allaient
ainsi, ils passaient leur temps à faire des expériences, comme s'ils
eussent été tranquillement installés dans leur cabinet de travail.
On pourrait répondre que des hommes si fortement trempés étaient
au-dessus de pareils soucis, qu'ils ne s'inquiétaient pas de si peu, et
qu'ils avaient autre chose à faire que de se préoccuper de leur sort
futur.
La vérité est qu'ils n'étaient pas maîtres de leur projectile, qu'ils
ne pouvaient ni enrayer sa marche ni modifier sa direction. Un marin
change à son gré le cap de son navire; un aéronaute peut imprimer à
son ballon des mouvements verticaux. Eux, au contraire, ils n'avaient
aucune action sur leur véhicule. Toute manœuvre leur était interdite.
De là cette disposition à laisser faire, à «laisser courir,» suivant
l'expression maritime.
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