--En partie seulement. Nous ne refaisons que l'oxygène, mon brave
Michel,--et à ce propos, veillons bien à ce que l'appareil ne fournisse
pas cet oxygène en quantité immodérée, car cet excès amènerait en
nous des troubles physiologiques très-graves. Mais si nous refaisons
l'oxygène, nous ne refaisons pas l'azote, ce véhicule que les
poumons n'absorbent pas et qui doit demeurer intact. Or, cet azote
s'échapperait rapidement par les hublots ouverts.
--Oh! le temps de jeter ce pauvre Satellite, dit Michel.
--D'accord, mais agissons rapidement.
--Et la seconde raison? demanda Michel.
--La seconde raison, c'est qu'il ne faut pas laisser le froid
extérieur, qui est excessif, pénétrer dans le projectile, sous peine
d'être gelés vivants.
--Cependant, le Soleil...
--Le soleil échauffe notre projectile qui absorbe ses rayons, mais il
n'échauffe pas le vide où nous flottons en ce moment. Où il n'y a pas
d'air, il n'y a pas plus de chaleur que de lumière diffuse, et de même
qu'il fait noir, il fait froid là où les rayons du Soleil n'arrivent
pas directement. Cette température n'est donc autre que la température
produite par le rayonnement stellaire, c'est-à-dire celle que subirait
le globe terrestre si le Soleil s'éteignait un jour.
--Ce qui n'est pas à craindre, répondit Nicholl.
--Qui sait? dit Michel Ardan. D'ailleurs, en admettant que le Soleil ne
s'éteigne pas, ne peut-il arriver que la Terre s'éloigne de lui?
--Bon! fit Barbicane, voilà Michel avec ses idées!
--Eh! reprit Michel, ne sait-on pas que la Terre a traversé la queue
d'une comète en 1861? Or, supposons une comète dont l'attraction soit
supérieure à l'attraction solaire, l'orbite terrestre se courbera vers
l'astre errant, et la Terre, devenue son satellite, sera entraînée à
une distance telle que les rayons du Soleil n'auront plus aucune action
à sa surface.
--Cela peut se produire, en effet, répondit Barbicane, mais les
conséquences d'un pareil déplacement pourraient bien ne pas être aussi
redoutables que tu le supposes.
--Et pourquoi?
--Parce que le froid et le chaud s'équilibreraient encore sur notre
globe. On a calculé que si la Terre eût été entraînée par la comète de
1861, elle n'aurait pas ressenti, à sa plus grande distance du Soleil,
une chaleur seize fois supérieure à celle que nous envoie la Lune,
chaleur qui, concentrée au foyer des plus fortes lentilles, ne produit
aucun effet appréciable.
--Eh bien? fit Michel.
--Attends un peu, répondit Barbicane. On a calculé aussi, qu'à son
périhélie, à sa distance la plus rapprochée du Soleil, la Terre aurait
supporté une chaleur égale à vingt-huit mille fois celle de l'été.
Mais cette chaleur, capable de vitrifier les matières terrestres et
de vaporiser les eaux, eût formé un épais anneau de nuage qui aurait
amoindri cette température excessive. De là, compensation entre les
froids de l'aphélie et les chaleurs du périhélie, et une moyenne
probablement supportable.
--Mais à combien de degrés estime-t-on la température des espaces
planétaires? demanda Nicholl.
--Autrefois, répondit Barbicane, on croyait que cette température était
excessivement basse. En calculant son décroissement thermométrique, on
arrivait à la chiffrer par millions de degrés au-dessous de zéro. C'est
Fourier, un compatriote de Michel, un savant illustre de l'Académie des
Sciences, qui a ramené ces nombres à de plus jutes estimations. Suivant
lui, la température de l'espace ne s'abaisse pas au-dessous de soixante
degrés.
--Peuh! fit Michel.
--C'est à peu près, répondit Barbicane, la température qui fut observée
dans les régions polaires, à l'île Melville ou au fort Reliance, soit
environ cinquante-six degrés centigrades au-dessous de zéro.
--Il reste à prouver, dit Nicholl, que Fourier ne s'est pas abusé
dans ses évaluations. Si je ne me trompe, un autre savant français,
M. Pouillet, estime la température de l'espace à cent soixante degrés
au-dessous de zéro. C'est ce que nous vérifierons.
--Pas en ce moment, répondit Barbicane, car les rayons solaires,
frappant directement notre thermomètre, donneraient, au contraire, une
température très-élevée. Mais lorsque nous serons arrivés sur la Lune,
pendant les nuits de quinze jours que chacune de ses faces éprouve
alternativement, nous aurons le loisir de faire cette expérience, car
notre satellite se meut dans le vide.
--Mais qu'entends-tu par le vide? demanda Michel, est-ce le vide absolu?
--C'est le vide absolument privé d'air.
--Et dans lequel l'air n'est remplacé par rien?
--Si. Par l'éther, répondit Barbicane.
--Ah! Et qu'est-ce que l'éther?
--L'éther, mon ami, c'est une agglomération d'atomes impondérables,
qui, relativement à leurs dimensions, disent les ouvrages de
physique moléculaire, sont aussi éloignés les uns des autres que
les corps célestes le sont dans l'espace. Leur distance, cependant,
est inférieure à un trois millionième de millimètre. Ce sont ces
atomes qui, par leur mouvement vibratoire, produisent la lumière
et la chaleur, en faisant par seconde quatre cent trente trillions
d'ondulations, n'ayant que quatre à six dix-millièmes de millimètre
d'amplitude.
--Milliards de milliards! s'écria Michel Ardan, on les a donc mesurées
et comptées, ces oscillations! Tout cela, ami Barbicane, ce sont des
chiffres de savants qui épouvantent l'oreille et ne disent rien à
l'esprit.
--Il faut pourtant bien chiffrer...
--Non. Il vaut mieux comparer. Un trillion ne signifie rien. Un objet
de comparaison dit tout. Exemple: Quand tu m'auras répété que le volume
d'Uranus est soixante-seize fois plus gros que celui de la Terre, le
volume de Saturne neuf cents fois plus gros, le volume de Jupiter
treize cents fois plus gros, le volume du Soleil treize cent mille fois
plus gros, je n'en serai pas beaucoup plus avancé. Aussi je préfère, et
de beaucoup, ces vieilles comparaisons du -Double Liégeois- qui vous
dit tout bêtement: Le Soleil, c'est une citrouille de deux pieds de
diamètre, Jupiter, une orange, Saturne, une pomme d'api, Neptune, une
guigne, Uranus, une grosse cerise, la Terre, un pois, Vénus, un petit
pois, Mars, une grosse tête d'épingle, Mercure un grain de moutarde, et
Junon, Cérès, Vesta et Pallas, de simples grains de sable! On sait au
moins à quoi s'en tenir!»
[Illustration: Satellite fut projeté au dehors. (Page 49.)]
Après cette sortie de Michel Ardan contre les savants et ces trillions
qu'ils alignent sans sourciller, l'on procéda à l'ensevelissement de
Satellite. Il s'agissait simplement de le jeter dans l'espace, de la
même manière que les marins jettent un cadavre à la mer.
Mais, ainsi que l'avait recommandé le président Barbicane, il fallut
opérer vivement, de façon à perdre le moins possible de cet air que
son élasticité aurait rapidement épanché dans le vide. Les boulons
du hublot de droite, dont l'ouverture mesurait environ trente
centimètres, furent dévissés avec soin, tandis que Michel, tout
contrit, se préparait à lancer son chien dans l'espace. La vitre,
manœuvrée par un puissant levier qui permettait de vaincre la pression
de l'air intérieur sur les parois du projectile, tourna rapidement sur
ses charnières, et Satellite fut projeté au dehors. C'est à peine si
quelques molécules d'air s'échappèrent, et l'opération réussit si bien
que, plus tard, Barbicane ne craignit pas de se débarrasser ainsi des
débris inutiles qui encombraient le wagon.
[Illustration: C'était le cadavre. (Page 56.)]
CHAPITRE VI
DEMANDES ET RÉPONSES.
Le 4 décembre, les chronomètres marquaient cinq heures du matin
terrestre, quand les voyageurs se réveillèrent, après cinquante-quatre
heures de voyage. Comme temps, ils n'avaient dépassé que de cinq heures
quarante minutes, la moitié de la durée assignée à leur séjour dans
le projectile; mais comme trajet, ils avaient déjà accompli près des
sept dixièmes de la traversée. Cette particularité était due à la
décroissance régulière de leur vitesse.
Lorsqu'ils observèrent la Terre par la vitre inférieure, elle ne
leur apparut plus que comme une tache sombre, noyée dans les rayons
solaires. Plus de croissant, plus de lumière cendrée. Le lendemain,
à minuit, la Terre devait être nouvelle, au moment précis où la
Lune serait pleine. Au-dessus, l'astre des nuits se rapprochait de
plus en plus de la ligne suivie par le projectile, de manière à se
rencontrer avec lui à l'heure indiquée. Tout autour, la voûte noire
était constellée de points brillants qui semblaient se déplacer avec
lenteur. Mais à la distance considérable où ils se trouvaient, leur
grosseur relative ne paraissait pas s'être modifiée. Le Soleil et les
étoiles apparaissaient exactement tels qu'on les voit de la Terre.
Quant à la Lune, elle avait considérablement grossi; mais les lunettes
des voyageurs, peu puissantes en somme, ne permettaient pas encore
de faire d'utiles observations à sa surface, et d'en reconnaître les
dispositions topographiques ou géologiques.
Aussi, le temps s'écoulait-il en conversations interminables. On
causait de la Lune surtout. Chacun apportait son contingent de
connaissances particulières. Barbicane et Nicholl, toujours sérieux,
Michel Ardan, toujours fantaisiste. Le projectile, sa situation, sa
direction, les incidents qui pouvaient survenir, les précautions que
nécessiterait sa chute sur la Lune, c'était là matière inépuisable à
conjectures.
Précisément, en déjeunant, une demande de Michel, relative au
projectile, provoqua une assez curieuse réponse de Barbicane et digne
d'être rapportée.
Michel, supposant le boulet brusquement arrêté, lorsqu'il était encore
animé de sa formidable vitesse initiale, voulut savoir quelles
auraient été les conséquences de cet arrêt.
«Mais, répondit Barbicane, je ne vois pas comment le projectile aurait
pu être arrêté.
--Supposons-le, répondit Michel.
--Supposition irréalisable, répliqua le pratique Barbicane. A moins que
la force d'impulsion ne lui eût fait défaut. Mais alors, sa vitesse
aurait décru peu à peu, et il ne se fût pas brusquement arrêté.
--Admets qu'il ait heurté un corps dans l'espace.
--Lequel?
--Ce bolide énorme que nous avons rencontré.
--Alors, dit Nicholl, le projectile eût été brisé en mille pièces, et
nous avec.
--Mieux que cela, répondit Barbicane, nous aurions été brûlés vifs.
--Brûlés! s'écria Michel. Pardieu! je regrette que le cas ne se soit
pas présenté «pour voir.»
--Et tu aurais vu, répondit Barbicane. On sait maintenant que la
chaleur n'est qu'une modification du mouvement. Quand on fait chauffer
de l'eau, c'est-à-dire quand on lui ajoute de la chaleur, cela veut
dire que l'on donne du mouvement à ses molécules.
--Tiens! fit Michel, voilà une théorie ingénieuse!
--Et juste, mon digne ami, car elle explique tous les phénomènes du
calorique. La chaleur n'est qu'un mouvement moléculaire, une simple
oscillation des particules d'un corps. Lorsqu'on serre le frein d'un
train, le train s'arrête. Mais que devient le mouvement dont il était
animé? Il se transforme en chaleur, et le frein s'échauffe. Pourquoi
graisse-t-on l'essieu des roues? Pour l'empêcher de s'échauffer,
attendu que cette chaleur, ce serait du mouvement perdu par
transformation. Comprends-tu?
--Si je comprends! répondit Michel, admirablement. Ainsi, par exemple,
quand j'ai couru longtemps, que je suis en nage, que je sue à grosses
gouttes, pourquoi suis-je forcé de m'arrêter! Tout simplement, parce
que mon mouvement s'est transformé en chaleur!»
Barbicane ne put s'empêcher de sourire à cette repartie de Michel.
Puis, reprenant sa théorie:
«Ainsi donc, dit-il, dans le cas d'un choc, il en eût été de notre
projectile comme de la balle qui tombe brûlante après avoir frappé la
plaque de métal. C'est son mouvement qui s'est changé en chaleur. En
conséquence, j'affirme que si notre boulet avait heurté le bolide, sa
vitesse, brusquement anéantie, eût déterminé une chaleur capable de le
volatiliser instantanément.
--Alors, demanda Nicholl, qu'arriverait-il donc si la Terre s'arrêtait
subitement dans son mouvement de translation?
--Sa température serait portée à un tel point, répondit Barbicane,
qu'elle serait immédiatement réduite en vapeurs.
--Bon, fit Michel, voilà un moyen de finir le monde qui simplifierait
bien les choses.
--Et si la Terre tombait sur le Soleil? dit Nicholl.
--D'après les calculs, répondit Barbicane, cette chute développerait
une chaleur égale à la chaleur produite par seize cents globes de
charbon égaux en volume au globe terrestre.
--Bon surcroît de température pour le Soleil, répliqua Michel Ardan, et
dont les habitants d'Uranus ou de Neptune ne se plaindraient sans doute
pas, car ils doivent mourir de froid sur leur planète.
--Ainsi donc, mes amis, reprit Barbicane, tout mouvement brusquement
arrêté produit de la chaleur. Et cette théorie a permis d'admettre que
la chaleur du disque solaire est alimentée par une grêle de bolides qui
tombe incessamment à sa surface. On a même calculé...
--Défions-nous, murmura Michel, voilà les chiffres qui s'avancent.
--On a même calculé, reprit imperturbablement Barbicane, que le choc de
chaque bolide sur le Soleil doit produire une chaleur égale à celle de
quatre mille masses de houille d'un volume égal.
--Et quelle est la chaleur solaire? demanda Michel.
--Elle est égale à celle que produirait la combustion d'une couche
de charbon qui entourerait le Soleil sur une épaisseur de vingt-sept
kilomètres.
--Et cette chaleur?...
--Elle serait capable de faire bouillir par heure deux milliards neuf
cent millions de myriamètres cube d'eau.
--Et elle ne nous rôtit pas? s'écria Michel.
--Non, répondit Barbicane, parce que l'atmosphère terrestre absorbe
les quatre dixièmes de la chaleur solaire. D'ailleurs, la quantité
de chaleur interceptée par la Terre n'est qu'un deux milliardième du
rayonnement total.
--Je vois bien que tout est pour le mieux, répliqua Michel, et que
cette atmosphère est une utile invention, car non-seulement elle nous
permet de respirer, mais encore elle nous empêche de cuire.
--Oui, dit Nicholl, et, malheureusement, il n'en sera pas de même dans
la Lune.
--Bah! fit Michel, toujours confiant. S'il y a des habitants, ils
respirent. S'il n'y en a plus, ils auront bien laissé assez d'oxygène
pour trois personnes, ne fût-ce que dans le fond des ravins où sa
pesanteur l'aura accumulé! Eh bien! nous ne grimperons pas sur les
montagnes! Voilà tout.»
Et Michel, se levant, alla considérer le disque lunaire qui brillait
d'un insoutenable éclat.
«Sapristi! dit-il, qu'il doit faire chaud là-dessus!
--Sans compter, répondit Nicholl, que le jour y dure trois cent
soixante heures!
--Par compensation, dit Barbicane, les nuits y ont la même durée, et
comme la chaleur est restituée par rayonnement, leur température ne
doit être que celle des espaces planétaires.
--Un joli pays! dit Michel. N'importe! Je voudrais déjà y être! Hein!
mes chers camarades, sera-ce assez curieux d'avoir la Terre pour Lune,
de la voir se lever à l'horizon, d'y reconnaître la configuration de
ses continents, de se dire: là est l'Amérique, là est l'Europe; puis de
la suivre lorsqu'elle va se perdre dans les rayons du Soleil! A propos,
Barbicane, y a-t-il des éclipses pour les Sélénites?
--Oui, des éclipses de Soleil, répondit Barbicane, lorsque les centres
des trois astres se trouvent sur la même ligne, la Terre étant au
milieu. Mais ce sont seulement des éclipses annulaires, pendant
lesquelles la Terre, projetée comme un écran sur le disque solaire, en
laisse apercevoir la plus grande partie.
--Et pourquoi, demanda Nicholl, n'y a-t-il point d'éclipse totale?
Est-ce que le cône d'ombre projeté par la Terre ne s'étend pas au delà
de la Lune?
--Oui, si l'on ne tient pas compte de la réfraction produite par
l'atmosphère terrestre. Non, si l'on tient compte de cette réfraction.
Ainsi, soit -delta- prime la parallaxe horizontale, et -p- prime le
demi-diamètre apparent...
--Ouf! fit Michel, un demi de -v- zéro carré...! Parle donc pour tout
le monde, homme algébrique!
--Eh bien, en langue vulgaire, répondit Barbicane, la distance moyenne
de la Lune à la Terre étant de soixante rayons terrestres, la longueur
du cône d'ombre, par suite de la réfraction, se réduit à moins de
quarante-deux rayons. Il en résulte donc que lors des éclipses, la Lune
se trouve au delà du cône d'ombre pure, et que le Soleil lui envoie
non-seulement les rayons de ses bords, mais aussi les rayons de son
centre.
--Alors, dit Michel d'un ton goguenard, pourquoi y a-t-il éclipse,
puisqu'il ne doit pas y en avoir?
--Uniquement, parce que ces rayons solaires sont affaiblis par cette
réfraction, et que l'atmosphère qu'ils traversent en éteint le plus
grand nombre!
--Cette raison me satisfait, répondit Michel. D'ailleurs, nous verrons
bien quand nous y serons.
--Maintenant, dis-moi, Barbicane, crois-tu que la Lune soit une
ancienne comète?
--En voilà, une idée!
--Oui, répliqua Michel avec une aimable fatuité, j'ai quelques idées de
ce genre.
--Mais elle n'est pas de Michel, cette idée, répondit Nicholl.
--Bon! je ne suis donc qu'un plagiaire!
--Sans doute, répondit Nicholl. D'après le témoignage des anciens, les
Arcadiens prétendent que leurs ancêtres ont habité la Terre avant que
la Lune fût devenue son satellite. Partant de ce fait, certains savants
ont vu dans la Lune une comète, que son orbite amena un jour assez près
de la Terre pour qu'elle fût retenue par l'attraction terrestre.
--Et qu'y a-t-il de vrai dans cette hypothèse? demanda Michel.
--Rien, répondit Barbicane, et la preuve, c'est que la Lune n'a pas
conservé trace de cette enveloppe gazeuse qui accompagne toujours les
comètes.
--Mais, reprit Nicholl, la Lune, avant de devenir le satellite de la
Terre, n'aurait-elle pu, dans son périhélie, passer assez près du
Soleil pour y laisser par évaporation toutes ces substances gazeuses?
--Cela se peut, ami Nicholl, mais cela n'est pas probable.
--Pourquoi?
--Parce que... Ma foi, je n'en sais rien.
--Ah! quelles centaines de volumes, s'écria Michel, on pourrait faire
avec tout ce qu'on ne sait pas!
--Ah çà! quelle heure est-il? demanda Barbicane.
--Trois heures, répondit Nicholl.
--Comme le temps passe, dit Michel, dans la conversation de savants
tels que nous! Décidément, je sens que je m'instruis trop! Je sens que
je deviens un puits!»
Ce disant, Michel se hissa jusqu'à la voûte du projectile, «pour mieux
observer la Lune,» prétendait-il. Pendant ce temps, ses compagnons
considéraient l'espace à travers la vitre inférieure. Rien de nouveau à
signaler.
Lorsque Michel Ardan fut redescendu, il s'approcha du hublot latéral,
et, soudain, il laissa échapper une exclamation de surprise.
«Qu'est-ce donc?» demanda Barbicane.
Le président s'approcha de la vitre, et aperçut une sorte de sac aplati
qui flottait extérieurement à quelques mètres du projectile. Cet objet
semblait immobile comme le boulet, et par conséquent, il était animé du
même mouvement ascensionnel que lui.
«Qu'est-ce que cette machine-là? répétait Michel Ardan. Est-ce un des
corpuscules de l'espace, que notre projectile retient dans son rayon
d'attraction, et qui va l'accompagner jusqu'à la Lune?
--Ce qui m'étonne, répondit Nicholl, c'est que la pesanteur spécifique
de ce corps, qui est très-certainement inférieure à celle du boulet,
lui permette de se maintenir aussi rigoureusement à son niveau!
--Nicholl, répondit Barbicane après un moment de réflexion, je ne
sais pas quel est cet objet, mais je sais parfaitement pourquoi il se
maintient par le travers du projectile.
--Et pourquoi?
--Parce que nous flottons dans le vide, mon cher capitaine, et que
dans le vide, les corps tombent ou se meuvent,--ce qui est la même
chose,--avec une vitesse égale, quelle que soit leur pesanteur ou
leur forme. C'est l'air qui, par sa résistance, crée des différences
de poids. Quand vous faites pneumatiquement le vide dans un tube, les
objets que vous y projetez, grains de poussière ou grains de plomb, y
tombent avec la même rapidité. Ici, dans l'espace, même cause et même
effet.
--Très-juste, dit Nicholl, et tout ce que nous lancerons au dehors du
projectile ne cessera de l'accompagner dans son voyage jusqu'à la Lune.
--Ah! bêtes que nous sommes! s'écria Michel.
--Pourquoi cette qualification? demanda Barbicane.
--Parce que nous aurions dû remplir le projectile d'objets utiles,
livres, instruments, outils, etc. Nous aurions tout jeté, et «tout»
nous aurait suivi à la traîne! Mais j'y pense. Pourquoi ne nous
promenons-nous pas au dehors comme ce bolide? Pourquoi ne nous
lançons-nous pas dans l'espace par le hublot? Quelle jouissance ce
serait de se sentir ainsi suspendu dans l'éther, plus favorisé que
l'oiseau qui doit toujours battre de l'aile pour se soutenir!
--D'accord, dit Barbicane, mais comment respirer?
--Maudit air qui manque si mal à propos!
--Mais, s'il ne manquait pas, Michel, ta densité étant inférieure à
celle du projectile, tu resterais bien vite en arrière.
--Alors, c'est un cercle vicieux.
--Tout ce qu'il y a de plus vicieux.
--Et il faut rester emprisonné dans son wagon?
--Il le faut.
[Illustration: «J'aurais pris des attitudes de chimère.» (Page 60.)]
--Ah! s'écria Michel d'une voix formidable.
--Qu'as-tu? demanda Nicholl.
--Je sais, je devine ce que c'est que ce prétendu bolide! Ce n'est
point un astéroïde qui nous accompagne! Ce n'est point un morceau de
planète.
--Qu'est-ce donc? demanda Barbicane.
--C'est notre infortuné chien! C'est le mari de Diane!»
En effet, cet objet déformé, méconnaissable, réduit à rien, c'était
le cadavre de Satellite, aplati comme une cornemuse dégonflée, et qui
montait, montait toujours!
[Illustration: Alors commença une ronde. (Page 65.)]
CHAPITRE VII
UN MOMENT D'IVRESSE
Ainsi donc, un phénomène curieux, mais logique, bizarre, mais
explicable, se produisait dans ces singulières conditions. Tout objet
lancé au dehors du projectile devait suivre la même trajectoire et ne
s'arrêter qu'avec lui. Il y eut là un texte de conversation que la
soirée ne put épuiser. L'émotion des trois voyageurs s'accroissait,
d'ailleurs, à mesure que s'approchait le terme de leur voyage. Ils
s'attendaient à l'imprévu, à des phénomènes nouveaux, et rien ne
les eût étonnés dans la disposition d'esprit où ils se trouvaient.
Leur imagination surexcitée devançait ce projectile, dont la vitesse
diminuait notablement sans qu'ils en eussent le sentiment. Mais la Lune
grandissait à leurs yeux, et ils croyaient déjà qu'il leur suffisait
d'étendre la main pour la saisir.
Le lendemain, 5 novembre, dès cinq heures du matin, tous trois étaient
sur pied. Ce jour-là devait être le dernier de leur voyage, si les
calculs étaient exacts. Le soir même, à minuit, dans dix-huit heures,
au moment précis de la Pleine-Lune, ils atteindraient son disque
resplendissant. Le prochain minuit verrait s'achever ce voyage, le plus
extraordinaire des temps anciens et modernes. Aussi dès le matin, à
travers les hublots argentés par ses rayons, ils saluèrent l'astre des
nuits d'un confiant et joyeux hurrah.
La Lune s'avançait majestueusement sur le firmament étoilé. Encore
quelques degrés, et elle atteindrait le point précis de l'espace où
devait s'opérer sa rencontre avec le projectile. D'après ses propres
observations, Barbicane calcula qu'il l'accosterait par son hémisphère
nord, là où s'étendent d'immenses plaines, où les montagnes sont rares.
Circonstance favorable, si l'atmosphère lunaire, comme on le pensait,
était emmagasinée dans les fonds seulement.
«D'ailleurs, fit observer Michel Ardan, une plaine est plutôt un lieu
de débarquement qu'une montagne. Un Sélénite que l'on déposerait
en Europe sur le sommet du Mont-Blanc, ou en Asie sur le pic de
l'Himalaya, ne serait pas précisément arrivé!
--De plus, ajouta le capitaine Nicholl, sur un terrain plat, le
projectile demeurera immobile dès qu'il l'aura touché. Sur une pente,
au contraire, il roulerait comme une avalanche, et n'étant point
écureuils, nous n'en sortirions pas sains et saufs. Donc, tout est pour
le mieux.»
En effet, le succès de l'audacieuse tentative ne paraissait plus
douteux. Cependant, une réflexion préoccupait Barbicane; mais, ne
voulant pas inquiéter ses deux compagnons, il garda le silence à ce
sujet.
En effet, la direction du projectile vers l'hémisphère nord de la
Lune prouvait que sa trajectoire avait été légèrement modifiée. Le
tir, mathématiquement calculé, devait porter le boulet au centre même
du disque lunaire. S'il n'y arrivait pas, c'est qu'il y avait eu
déviation. Qui l'avait produite? Barbicane ne pouvait l'imaginer, ni
déterminer l'importance de cette déviation, car les points de repère
manquaient. Il espérait pourtant qu'elle n'aurait d'autre résultat que
de le ramener vers le bord supérieur de la Lune, région plus propice à
l'attérage.
Barbicane se contenta donc, sans communiquer ses inquiétudes à ses
amis, d'observer fréquemment la Lune cherchant à voir si la direction
du projectile ne se modifierait pas. Car la situation eût été terrible
si le boulet manquant son but et entraîné au-delà du disque, se fût
élancé dans les espaces interplanétaires.
En ce moment, la Lune, au lieu d'apparaître plate comme un disque,
laissait déjà sentir sa convexité. Si le Soleil l'eût obliquement
frappée de ses rayons, l'ombre portée aurait fait valoir les hautes
montagnes qui se seraient nettement détachées. Le regard aurait pu
s'enfoncer dans l'abîme béant des cratères, et suivre les capricieuses
rainures qui zèbrent l'immensité des plaines. Mais tout relief se
nivelait encore dans un resplendissement intense. On distinguait à
peine ces larges taches qui donnent à la Lune l'apparence d'une figure
humaine.
«Figure, soit, disait Michel Ardan, mais, j'en suis fâché pour
l'aimable sœur d'Apollon, figure grêlée!»
Cependant, les voyageurs, si rapprochés de leur but, ne cessaient
plus d'observer ce monde nouveau. Leur imagination les promenait à
travers ces contrées inconnues. Ils gravissaient les pics élevés. Ils
descendaient au fond des larges cirques. Çà et là, ils croyaient voir
de vastes mers à peine contenues sous une atmosphère raréfiée, et des
cours d'eau qui versaient le tribut des montagnes. Penchés sur l'abîme,
ils espéraient surprendre les bruits de cet astre, éternellement muet
dans les solitudes du vide.
Cette dernière journée leur laissa des souvenirs palpitants. Ils en
notèrent les moindres détails. Une vague inquiétude les prenait à
mesure qu'ils s'approchaient du terme. Cette inquiétude eût encore
redoublé s'ils avaient senti combien leur vitesse était médiocre. Elle
leur eût paru bien insuffisante pour les conduire jusqu'au but. C'est
qu'alors le projectile ne «pesait» presque plus. Son poids décroissait
incessamment et devait entièrement s'annihiler sur cette ligne où les
attractions lunaires et terrestres se neutralisant, provoqueraient de
si surprenants effets.
Cependant, en dépit de ses préoccupations, Michel Ardan n'oublia pas de
préparer le repas du matin avec sa ponctualité habituelle. On mangea
de grand appétit. Rien d'excellent comme ce bouillon liquéfié à la
chaleur du gaz. Rien de meilleur que ces viandes conservées. Quelques
verres de bon vin de France couronnèrent ce repas. Et à ce propos,
Michel Ardan fit remarquer que les vignobles lunaires, chauffés par cet
ardent soleil, devaient distiller les vins les plus généreux,--s'ils
existaient toutefois. En tout cas, le prévoyant Français n'avait eu
garde d'oublier dans son paquet quelques précieux ceps du Médoc et de
la Côte-d'Or, sur lesquels il comptait particulièrement.
L'appareil Reiset et Regnault fonctionnait toujours avec une extrême
précision. L'air se maintenait dans un état de pureté parfaite. Nulle
molécule d'acide carbonique ne résistait à la potasse, et quant à
l'oxygène, disait le capitaine Nicholl, «il était certainement de
première qualité.» Le peu de vapeur d'eau renfermé dans le projectile
se mêlait à cet air dont il tempérait la sécheresse, et bien des
appartements de Paris, de Londres ou de New-York, bien des salles de
théâtre ne se trouvent certainement pas dans des conditions aussi
hygiéniques.
Mais, pour fonctionner régulièrement, il fallait que cet appareil
fût tenu en parfait état. Aussi, chaque matin, Michel visitait les
régulateurs d'écoulement, essayait les robinets, et réglait au
pyromètre la chaleur du gaz. Tout marchait bien jusqu'alors, et les
voyageurs, imitant le digne J.-T. Maston, commençaient à prendre un
embonpoint qui les eût rendus méconnaissables, si leur emprisonnement
se fût prolongé pendant quelques mois. Ils se comportaient, en un mot,
comme se comportent des poulets en cage: ils engraissaient.
En regardant à travers les hublots, Barbicane vit le spectre du chien
et les divers objets lancés hors du projectile qui l'accompagnaient
obstinément. Diane hurlait mélancoliquement en apercevant les restes de
Satellite. Ces épaves semblaient aussi immobiles que si elles eussent
reposé sur un terrain solide.
«Savez-vous, mes amis, disait Michel Ardan, que si l'un de nous eût
succombé au contre-coup du départ, nous aurions été fort gênés pour
l'enterrer, que dis-je, pour l'«éthérer,» puisque ici l'éther remplace
la Terre! Voyez-vous ce cadavre accusateur qui nous aurait suivi dans
l'espace comme un remords!
--C'eût été triste, dit Nicholl.
--Ah! reprit Michel, ce que je regrette, c'est de ne pouvoir faire
une promenade à l'extérieur. Quelle volupté de flotter au milieu de
ce radieux éther, de se baigner, de se rouler dans ces purs rayons de
soleil! Si Barbicane avait seulement pensé à se munir d'un appareil de
scaphandre et d'une pompe à air, je me serais aventuré au dehors, et
j'aurais pris des attitudes de chimère et d'hippogryphe sur le sommet
du projectile.
--Eh bien, mon vieux Michel, répondit Barbicane, tu n'aurais pas fait
longtemps l'hippogryphe, car, malgré ton habit de scaphandre, gonflé
sous l'expansion de l'air contenu en toi, tu aurais éclaté comme un
obus, ou plutôt comme un ballon qui s'élève trop haut dans l'air. Donc
ne regrette rien, et n'oublie pas ceci: Tant que nous flotterons dans
le vide, il faut t'interdire toute promenade sentimentale hors du
projectile!»
Michel Ardan se laissa convaincre dans une certaine mesure. Il convint
que la chose était difficile, mais non pas «impossible,» mot qu'il ne
prononçait jamais.
La conversation, de ce sujet, passa à un autre, et ne languit pas un
instant. Il semblait aux trois amis que dans ces conditions les idées
leur poussaient au cerveau comme les feuilles poussent aux premières
chaleurs du printemps. Ils se sentaient touffus.
Au milieu des demandes et des réponses qui se croisèrent pendant cette
matinée, Nicholl posa une certaine question qui ne trouva pas de
solution immédiate.
«Ah çà! dit-il, c'est très-bien d'aller dans la Lune, mais comment en
reviendrons-nous?»
Ses deux interlocuteurs se regardèrent d'un air surpris. On eût dit que
cette éventualité se formulait pour la première fois devant eux.
«Qu'entendez-vous par là, Nicholl? demanda gravement Barbicane.
--Demander à revenir d'un pays, ajouta Michel, quand on n'y est pas
encore arrivé, me paraît inopportun.
--Je ne dis pas cela pour reculer, répliqua Nicholl, mais je réitère ma
question, et je demande: Comment reviendrons-nous?
--Je n'en sais rien, répondit Barbicane.
--Et moi, dit Michel, si j'avais su comment en revenir, je n'y serais
point allé.
--Voilà répondre, s'écria Nicholl.
--J'approuve les paroles de Michel, dit Barbicane, et j'ajoute que
la question n'a aucun intérêt actuel. Plus tard, quand nous jugerons
convenable de revenir, nous aviserons. Si la Columbiad n'est plus là,
le projectile y sera toujours.
--Belle avance! Une balle sans fusil!
--Le fusil, répondit Barbicane, on peut le fabriquer. La poudre, on
peut la faire! Ni les métaux, ni le salpêtre, ni le charbon ne doivent
manquer aux entrailles de la Lune. D'ailleurs, pour revenir, il ne faut
vaincre que l'attraction lunaire, et il suffit d'aller à huit mille
lieues pour retomber sur le globe terrestre en vertu des seules lois de
la pesanteur.
--Assez, dit Michel en s'animant. Qu'il ne soit plus question de
retour! Nous en avons déjà trop parlé. Quant à communiquer avec nos
anciens collègues de la Terre, cela ne sera pas difficile.
--Et comment?
--Au moyen de bolides lancés par les volcans lunaires.
--Bien trouvé, Michel, répondit Barbicane d'un ton convaincu. Laplace
a calculé qu'une force cinq fois supérieure à celle de nos canons
suffirait à envoyer un bolide de la Lune à la Terre. Or, il n'est pas
de volcan qui n'ait une puissance de propulsion supérieure.
--Hurrah! cria Michel. Voilà des facteurs commodes que ces bolides, et
qui ne coûteront rien! Et comme nous rirons de l'administration des
postes! Mais, j'y pense...
--Que penses-tu?
--Une idée superbe! Pourquoi n'avons-nous pas accroché un fil à notre
boulet? Nous aurions échangé des télégrammes avec la Terre!
--Mille diables! riposta Nicholl. Et le poids d'un fil long de
quatre-vingt-six mille lieues ne le comptes-tu pour rien?
--Pour rien! On aurait triplé la charge de la Columbiad! On l'aurait
quadruplée, quintuplée! s'écria Michel, dont le verbe prenait des
intonations de plus en plus violentes.
--Il n'y a qu'une petite objection à faire à ton projet, répondit
Barbicane: c'est que pendant le mouvement de rotation du globe, notre
fil se serait enroulé autour de lui comme une chaîne sur un cabestan,
et qu'il nous aurait inévitablement ramenés à terre.
--Par les trente-neuf étoiles de l'Union! dit Michel, je n'ai donc que
des idées impraticables aujourd'hui! des idées dignes de J.-T. Maston!
Mais, j'y songe, si nous ne revenons pas sur la Terre, J.-T. Maston est
capable de venir nous retrouver!
--Oui! il viendra, répliqua Barbicane, c'est un digne et courageux
camarade. D'ailleurs, quoi de plus aisé? La Columbiad n'est-elle pas
toujours creusée dans le sol floridien! Le coton et l'acide azotique
manquent-ils pour fabriquer du pyroxyle? La Lune ne repassera-t-elle
pas au zénith de la Floride? Dans dix-huit ans n'occupera-t-elle pas
exactement la place qu'elle occupe aujourd'hui?
--Oui, répéta Michel, oui, Maston viendra, et avec lui nos amis
Elphiston, Blomsberry, tous les membres du Gun-Club, et ils seront bien
reçus! Et plus tard, on établira des trains de projectiles entre la
Terre et la Lune! Hurrah pour J.-T. Maston!»
Il est probable que, si l'honorable J.-T. Maston n'entendit pas les
hurrahs poussés en son honneur, du moins les oreilles lui tintèrent.
Que faisait-il alors? Sans doute, posté dans les Montagnes-Rocheuses, à
la station de Long's-Peak, il cherchait à découvrir l'invisible boulet
gravitant dans l'espace. S'il pensait à ses chers compagnons, il faut
convenir que ceux-ci n'étaient pas en reste avec lui, et que, sous
l'influence d'une exaltation singulière, ils lui consacraient leurs
meilleures pensées.
Mais d'où venait cette animation qui grandissait visiblement chez les
hôtes du projectile? Leur sobriété ne pouvait être mise en doute. Cet
étrange éréthisme du cerveau, fallait-il l'attribuer aux circonstances
exceptionnelles où ils se trouvaient, à cette proximité de l'astre
des nuits dont quelques heures les séparaient seulement, à quelque
influence secrète de la Lune qui agissait sur le système nerveux? Leur
figure rougissait comme si elle eût été exposée à la réverbération
d'un four; leur respiration s'activait, et leurs poumons jouaient
comme un soufflet de forge; leurs yeux brillaient d'une flamme
extraordinaire; leur voix détonait avec des accents formidables;
leurs paroles s'échappaient comme un bouchon de champagne chassé par
l'acide carbonique; leurs gestes devenaient inquiétants, tant il
fallait d'espace pour les développer. Et, détail remarquable, ils ne
s'apercevaient aucunement de cette excessive tension de leur esprit.
«Maintenant, dit Nicholl d'un ton bref, maintenant que je ne sais pas
si nous reviendrons de la Lune, je veux savoir ce que nous y allons
faire.
--Ce que nous y allons faire? répondit Barbicane, frappant du pied
comme s'il eût été dans une salle d'armes, je n'en sais rien!
--Tu n'en sais rien! s'écria Michel avec un hurlement qui provoqua dans
le projectile un retentissement sonore.
--Non, je ne m'en doute même pas! riposta Barbicane, se mettant à
l'unisson de son interlocuteur.
--Eh bien! je le sais, moi, répondit Michel.
--Parle donc, alors, cria Nicholl, qui ne pouvait plus contenir les
grondements de sa voix.
--Je parlerai si cela me convient, s'écria Michel en saisissant
violemment le bras de son compagnon.
--Il faut que cela te convienne, dit Barbicane, l'œil en feu, la main
menaçante. C'est toi qui nous a entraînés dans ce voyage formidable, et
nous voulons savoir pourquoi!
--Oui! fit le capitaine, maintenant que je ne sais pas où je vais, je
veux savoir pourquoi j'y vais!
--Pourquoi? s'écria Michel, bondissant à la hauteur d'un mètre,
pourquoi? Pour prendre possession de la Lune au nom des États-Unis!
Pour ajouter un quarantième État à l'Union! Pour coloniser les régions
lunaires, pour les cultiver, pour les peupler, pour y transporter tous
les prodiges de l'art, de la science et de l'industrie! Pour civiliser
les Sélénites, à moins qu'ils ne soient plus civilisés que nous, et les
constituer en république, s'ils n'y sont déjà!
--Et s'il n'y a pas de Sélénites! riposta Nicholl, qui sous l'empire de
cette inexplicable ivresse devenait très-contrariant.
--Qui dit qu'il n'y a pas de Sélénites? s'écria Michel d'un ton
menaçant.
--Moi! hurla Nicholl.
--Capitaine, dit Michel, ne répète pas cette insolence, ou je te
l'enfonce dans la gorge à travers les dents!»
[Illustration: «L'oxygène!» s'écria-t-il. (Page 66.)]
Les deux adversaires allaient se précipiter l'un sur l'autre, et
cette incohérente discussion menaçait de dégénérer en bataille, quand
Barbicane intervint par un bond formidable.
«Arrêtez, malheureux, dit-il en mettant ses deux compagnons dos à dos,
s'il n'y a pas de Sélénites, on s'en passera!
--Oui, s'exclama Michel, qui n'y tenait pas autrement, on s'en passera.
Nous n'avons que faire des Sélénites! A bas les Sélénites!
--A nous l'empire de la Lune, dit Nicholl.
--A nous trois, constituons la république!
--Je serai le congrès, cria Michel.
--Et moi le sénat, riposta Nicholl.
[Illustration: «Ah! si Raphaël nous avait vus.» (Page 70.)]
--Et Barbicane le président, hurla Michel.
--Pas de président nommé par la nation! répondit Barbicane.
--Eh bien! un président nommé par le congrès, s'écria Michel, et comme
je suis le congrès, je te nomme à l'unanimité!
--Hurrah! hurrah! hurrah pour le président Barbicane! cria Nicholl.
--Hip! hip! hip!» vociféra Michel Ardan.
Puis, le président et le sénat entonnèrent d'une voix terrible le
populaire -Yankee Doodle-, tandis que le congrès faisait retentir les
mâles accents de la -Marseillaise-.
Alors commença une ronde échevelée avec gestes insensés, trépignements
de fous, culbutes de clowns désossés. Diane, se mêlant à cette danse,
hurlant à son tour, sauta jusqu'à la voûte du projectile. On entendit
d'inexplicables battements d'ailes, des cris de coq d'une sonorité
bizarre. Cinq ou six poules volèrent, en se frappant aux parois comme
des chauves-souris folles...
Puis, les trois compagnons de voyage, dont les poumons se
désorganisaient sous une incompréhensible influence, plus qu'ivres,
brûlés par l'air qui incendiait leur appareil respiratoire, tombèrent
sans mouvement sur le fond du projectile.
CHAPITRE VIII
A SOIXANTE-DIX-HUIT MILLE CENT QUATORZE LIEUES
Que s'était-il passé? D'où provenait la cause de cette ivresse
singulière dont les conséquences pouvaient être désastreuses? Une
simple étourderie de Michel, à laquelle très-heureusement, Nicholl put
remédier à temps.
Après une véritable pamoison qui dura quelques minutes, le capitaine,
revenant le premier à la vie, reprit ses facultés intellectuelles.
Bien qu'il eût déjeuné deux heures auparavant, il ressentait une
faim terrible qui le tiraillait comme s'il n'avait pas mangé depuis
plusieurs jours. Tout en lui, estomac et cerveau, était surexcité au
plus haut point.
Il se releva donc et réclama de Michel une collation supplémentaire.
Michel, anéanti, ne répondit pas. Nicholl voulut alors préparer
quelques tasses de thé destinées à faciliter l'absorption d'une
douzaine de sandwiches. Il s'occupa d'abord de se procurer du feu, et
frotta vivement une allumette.
Quelle fut sa surprise en voyant briller le soufre d'un éclat
extraordinaire et presque insoutenable à la vue. Du bec de gaz qu'il
alluma jaillit une flamme comparable aux jets de la lumière électrique.
Une révélation se fit dans l'esprit de Nicholl. Cette intensité de
lumière, les troubles physiologiques survenus en lui, la surexcitation
de toutes ses facultés morales et passionnelles, il comprit tout.
«L'oxygène!» s'écria-t-il.
Et se penchant sur l'appareil à air, il vit que le robinet laissait
échapper à pleins flots ce gaz incolore, sans saveur, sans odeur,
éminemment vital, mais qui, à l'état pur, produit les désordres les
plus graves dans l'organisme. Par étourderie, Michel avait ouvert en
grand le robinet de l'appareil!
Nicholl se hâta de suspendre cet écoulement d'oxygène, dont
l'atmosphère était saturée, et qui eût entraîné la mort des voyageurs,
non par asphyxie, mais par combustion.
Une heure après, l'air moins chargé rendait aux poumons leur jeu
normal. Peu à peu, les trois amis revenaient de leur ivresse; mais il
leur fallut cuver leur oxygène, comme un ivrogne cuve son vin.
Quand Michel apprit quelle était sa part de responsabilité dans cet
incident, il ne s'en montra pas autrement déconcerté. Cette ébriété
inattendue rompait la monotonie du voyage. Bien des sottises avaient
été dites sous son influence, mais aussi vite oubliées que dites.
«Puis, ajouta le joyeux Français, je ne suis pas fâché d'avoir goûté un
peu de ce gaz capiteux. Savez-vous, mes amis, qu'il y aurait un curieux
établissement à fonder, avec cabinets d'oxygène, où les gens dont
l'organisme est affaibli pourraient, pendant quelques heures, vivre
d'une vie plus active! Supposez des réunions où l'air serait saturé de
ce fluide héroïque, des théâtres où l'administration l'entretiendrait à
haute dose, quelle passion dans l'âme des acteurs et des spectateurs,
quel feu, quel enthousiasme! Et si, au lieu d'une simple assemblée, on
pouvait en saturer tout un peuple, quelle activité dans ses fonctions,
quel supplément de vie il recevrait! D'une nation épuisée on referait
peut-être une nation grande et forte, et je connais plus d'un État de
notre vieille Europe qui devrait se remettre au régime de l'oxygène,
dans l'intérêt de sa santé!»
Michel parlait et s'animait, à faire croire que le robinet était encore
trop ouvert. Mais, d'une phrase, Barbicane enraya son enthousiasme.
«Tout cela est bien, ami Michel, lui dit-il, mais nous apprendras-tu
d'où viennent ces poules qui se sont mêlées à notre concert?
--Ces poules?
--Oui.»
En effet, une demi-douzaine de poules et un superbe coq se promenaient
çà et là, voletant et caquetant.
«Ah! les maladroites! s'écria Michel. C'est l'oxygène qui les a mises
en révolution!
--Mais que veux-tu faire de ces poules? demanda Barbicane.
--Les acclimater dans la Lune, parbleu!
--Alors pourquoi les avoir cachées?
--Une farce, mon digne président, une simple farce qui avorte
piteusement! Je voulais les lâcher sur le continent lunaire, sans
vous en rien dire! Hein! quel eût été votre ébahissement à voir ces
volatiles terrestres picorer les champs de la Lune!
--Ah! gamin! gamin éternel! répondit Barbicane, tu n'as pas besoin
d'oxygène pour te monter la tête! Tu es toujours ce que nous étions
sous l'influence de ce gaz! Tu es toujours fou!
--Eh! qui dit qu'alors nous n'étions pas sages!» répliqua Michel Ardan.
Après cette réflexion philosophique, les trois amis réparèrent le
désordre du projectile. Poules et coq furent réintégrés dans leur cage.
Mais, en procédant à cette opération, Barbicane et ses deux compagnons
eurent le sentiment très-marqué d'un nouveau phénomène.
Depuis le moment où ils avaient quitté la Terre, leur propre poids,
celui du boulet et des objets qu'il renfermait, avaient subi une
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