On chercha, et l'on trouva l'un de ces animaux blotti sous le divan.
Épouvanté, anéanti par le choc initial, il était resté dans ce coin
jusqu'au moment où la voix lui revint avec le sentiment de la faim.
C'était l'aimable Diane, assez penaude encore, qui s'allongea hors
de sa retraite, non sans se faire prier. Cependant Michel Ardan
l'encourageait de ses plus gracieuses paroles.
«Viens, Diane, disait-il, viens, ma fille! toi, dont la destinée
marquera dans les annales cynégétiques! toi que les païens eussent
donnée pour compagne au dieu Anubis, et les chrétiens pour amie à saint
Roch! toi, digne d'être forgée en airain par le roi des enfers, comme
ce toutou que Jupiter céda à la belle Europe au prix d'un baiser! toi,
dont la célébrité effacera celle des héros de Montargis et du mont
Saint-Bernard! toi, qui, t'élançant vers les espaces interplanétaires,
seras peut-être l'Ève des chiens sélénites! toi qui justifieras là-haut
cette parole de Toussenel: «Au commencement, Dieu créa l'homme, et, le
voyant si faible, il lui donna le chien! «Viens, Diane! viens ici!»
[Illustration: C'était un disque énorme. (Page 18.)]
Diane, flattée ou non, s'avançait peu à peu et poussait des
gémissements plaintifs.
«Bon! fit Barbicane, je vois bien Ève, mais où est Adam?
--Adam! répondit Michel, Adam ne peut être loin! Il est là, quelque
part! Il faut l'appeler! Satellite! ici, Satellite!»
Mais Satellite ne paraissait pas. Diane continuait de gémir. On
constata cependant qu'elle n'était point blessée, et on lui servit une
appétissante pâtée qui fit taire ses plaintes.
Quant à Satellite, il semblait introuvable. Il fallut chercher
longtemps avant de le découvrir dans un des compartiments supérieurs
du projectile, où un contre-coup, assez inexplicable, l'avait
violemment lancé. La pauvre bête, fort endommagée, était dans un piteux
état.
[Illustration: Le soleil voulait se mettre de la partie. (Page 27.)]
«Diable! dit Michel, voilà notre acclimatation compromise!»
On descendit le malheureux chien avec précaution. Sa tête s'était
fracassée contre la voûte, et il semblait difficile qu'il revînt d'un
tel choc. Néanmoins, il fut confortablement étendu sur un coussin, et
là, il laissa échapper un soupir.
«Nous te soignerons, dit Michel. Nous sommes responsables de ton
existence. J'aimerais mieux perdre un bras qu'une patte de mon pauvre
Satellite!»
Et, ce disant, il offrit quelques gorgées d'eau au blessé, qui les but
avidement.
Ces soins donnés, les voyageurs observèrent attentivement la Terre et
la Lune. La Terre n'était plus figurée que par un disque cendré que
terminait un croissant plus rétréci que la veille; mais son volume
restait encore énorme, si on le comparait à celui de la Lune qui se
rapprochait de plus en plus d'un cercle parfait.
«Parbleu! dit alors Michel Ardan, je suis vraiment fâché que nous ne
soyons pas partis au moment de la Pleine-Terre, c'est-à-dire lorsque
notre globe se trouvait en opposition avec le Soleil.
--Pourquoi? demanda Nicholl.
--Parce que nous aurions aperçu sous un nouveau jour nos continents
et nos mers, ceux-ci resplendissants sous la projection des rayons
solaires, celles-là plus sombres et telles qu'on les reproduit sur
certaines mappemondes! J'aurais voulu voir ces pôles de la Terre sur
lesquels le regard de l'homme ne s'est encore jamais reposé!
--Sans doute, répondit Barbicane, mais si la Terre avait été pleine,
la Lune aurait été nouvelle, c'est-à-dire invisible au milieu de
l'irradiation du Soleil. Or, mieux vaut pour nous voir le but d'arrivée
que le point de départ.
--Vous avez raison, Barbicane, répondit le capitaine Nicholl, et
d'ailleurs quand nous aurons atteint la Lune, nous aurons le temps,
pendant les longues nuits lunaires, de considérer à loisir ce globe où
fourmillent nos semblables!
--Nos semblables! s'écria Michel Ardan. Mais maintenant, ils ne sont
pas plus nos semblables que les Sélénites! Nous habitons un monde
nouveau, peuplé de nous seuls, le projectile! Je suis le semblable
de Barbicane, et Barbicane est le semblable de Nicholl. Au delà de
nous, en dehors de nous, l'humanité finit, et nous sommes les seules
populations de ce microcosme jusqu'au moment où nous deviendrons de
simples Sélénites!
--Dans quatre-vingt-huit heures environ, répliqua le capitaine.
--Ce qui veut dire?... demanda Michel Ardan.
--Qu'il est huit heures et demie, répondit Nicholl.
--Eh bien, repartit Michel, il m'est impossible de trouver même
l'apparence d'une raison pour laquelle nous ne déjeunerions pas illico.»
En effet, les habitants du nouvel astre ne pouvaient y vivre sans
manger, et leur estomac subissait alors les impérieuses lois de la
faim. Michel Ardan, en sa qualité de Français, se déclara cuisinier en
chef, importante fonction qui ne lui suscita pas de concurrents. Le
gaz donna les quelques degrés de chaleur suffisants pour les apprêts
culinaires, et le coffre aux provisions fournit les éléments de ce
premier festin.
Le déjeuner débuta par trois tasses d'un bouillon excellent, dû à la
liquéfaction dans l'eau chaude de ces précieuses tablettes Liebig,
préparées avec les meilleurs morceaux des ruminants des Pampas.
Au bouillon de bœuf succédèrent quelques tranches de beefsteaks
comprimées à la presse hydraulique, aussi tendres, aussi succulents
que s'ils fussent sortis des cuisines du café Anglais. Michel, homme
d'imagination, soutint même qu'ils étaient «saignants.»
Des légumes conservés «et plus frais que nature,» dit aussi l'aimable
Michel, succédèrent au plat de viande, et furent suivis de quelques
tasses de thé avec tartines beurrées à l'américaine. Ce breuvage,
déclaré exquis, était dû à l'infusion de feuilles de premier choix dont
l'empereur de Russie avait mis quelques caisses à la disposition des
voyageurs.
Enfin, pour couronner ce repas, Ardan dénicha une fine bouteille
de Nuits, qui se trouvait «par hasard» dans le compartiment des
provisions. Les trois amis la burent à l'union de la Terre et de son
satellite.
Et comme si ce n'est pas assez de ce vin généreux qu'il avait distillé
sur les coteaux de Bourgogne, le Soleil voulut se mettre de la partie.
Le projectile sortait en ce moment du cône d'ombre projeté par le globe
terrestre, et les rayons de l'astre radieux frappèrent directement le
disque inférieur du boulet, en raison de l'angle que fait l'orbite de
la Lune avec celui de la Terre.
«Le Soleil! s'écria Michel Ardan.
--Sans doute, répondit Barbicane. Je l'attendais.
--Cependant, dit Michel, le cône d'ombre que la Terre laisse dans
l'espace s'étend au delà de la Lune?
--Beaucoup au delà, si on ne tient pas compte de la réfraction
atmosphérique, dit Barbicane. Mais quand la Lune est enveloppée dans
cette ombre, c'est que les centres des trois astres, le Soleil, la
Terre et la Lune, sont en ligne droite. Alors les nœuds coïncident
avec les phases de la Pleine-Lune et il y a éclipse. Si nous étions
partis au moment d'une éclipse de Lune, tout notre trajet se fût
accompli dans l'ombre, ce qui eût été fâcheux.
--Pourquoi?
--Parce que, bien que nous flottions dans le vide, notre projectile,
baigné au milieu des rayons solaires, recueillera leur lumière et leur
chaleur. Donc, économie de gaz, économie précieuse à tous égards.»
En effet, sous ces rayons dont aucune atmosphère n'adoucissait la
température et l'éclat, le projectile se réchauffait et s'éclairait
comme s'il eût subitement passé de l'hiver à l'été. La Lune en haut,
le Soleil en bas, l'inondaient de leurs feux.
«Il fait bon ici, dit Nicholl.
--Je le crois bien! s'écria Michel Ardan. Avec un peu de terre végétale
répandue sur notre planète d'aluminium, nous ferions pousser les petits
pois en vingt-quatre heures. Je n'ai qu'une crainte, c'est que les
parois du boulet n'entrent en fusion!
--Rassure-toi, mon digne ami, répondit Barbicane. Le projectile a
supporté une température bien autrement élevée, pendant qu'il glissait
sur les couches atmosphériques. Je ne serais même pas étonné qu'il se
fût montré aux yeux des spectateurs de la Floride comme un bolide en
feu.
--Mais alors, J.-T. Maston doit nous croire rôtis.
--Ce qui m'étonne, répondit Barbicane, c'est que nous ne l'ayons pas
été. C'était là un danger que nous n'avions pas prévu.
--Je le craignais, moi, répondit simplement Nicholl.
--Et tu ne nous en avais rien dit, sublime capitaine!» s'écria Michel
Ardan en serrant la main de son compagnon.
Cependant Barbicane procédait à son installation dans le projectile
comme s'il n'eût jamais dû le quitter. On se rappelle que ce wagon
aérien offrait à sa base une superficie de cinquante-quatre pieds
carrés. Haut de douze pieds jusqu'au sommet de sa voûte, habilement
aménagé à l'intérieur, peu encombré par les instruments et ustensiles
de voyage qui occupaient chacun une place spéciale, il laissait à
ses trois hôtes une certaine liberté de mouvements. L'épaisse vitre,
engagée dans une partie du culot, pouvait supporter impunément un poids
considérable. Aussi Barbicane et ses compagnons marchaient-ils à sa
surface comme sur un plancher solide; mais le Soleil, qui la frappait
directement de ses rayons, éclairant par en dessous l'intérieur du
projectile, y produisait de singuliers effets de lumière.
On commença par vérifier l'état de la caisse à eau et de la caisse
aux vivres. Ces récipients n'avaient aucunement souffert, grâce aux
dispositions prises pour amortir le choc. Les vivres étaient abondants
et pouvaient nourrir les trois voyageurs pendant une année entière.
Barbicane avait voulu se précautionner pour le cas où le projectile
arriverait sur une portion absolument stérile de la Lune. Quant à l'eau
et à la réserve d'eau-de-vie qui comprenait cinquante gallons, il y en
avait pour deux mois seulement. Mais, à s'en rapporter aux dernières
observations des astronomes, la Lune conservait une atmosphère basse,
dense, épaisse, au moins dans ses vallées profondes, et là, les
ruisseaux, les sources ne pouvaient manquer. Donc, pendant la durée
du trajet et pendant la première année de leur installation sur
le continent lunaire, les aventureux explorateurs ne devaient être
éprouvés ni par la faim ni par la soif.
Restait la question de l'air à l'intérieur du projectile. Là encore,
toute sécurité. L'appareil Reiset et Regnault, destiné à la production
de l'oxygène, était alimenté pour deux mois de chlorate de potasse. Il
consommait nécessairement une certaine quantité de gaz, car il devait
maintenir au-dessus de quatre cents degrés la matière productrice. Mais
là encore, on était en fonds. L'appareil ne demandait, d'ailleurs,
qu'un peu de surveillance. Il fonctionnait automatiquement. A cette
température élevée, le chlorate de potasse, se changeant en chlorure
de potassium, abandonnait tout à l'oxygène qu'il contenait. Or, que
donnaient dix-huit livres de chlorate de potasse? Les sept livres
d'oxygène nécessaire à la consommation quotidienne des hôtes du
projectile.
Mais il ne suffisait pas de renouveler l'oxygène dépensé, il fallait
encore absorber l'acide carbonique produit par l'expiration. Or, depuis
une douzaine d'heures, l'atmosphère du boulet s'était chargée de ce gaz
absolument délétère, produit définitif de la combustion des éléments
du sang par l'oxygène inspiré. Nicholl reconnut cet état de l'air en
voyant Diane haleter péniblement. En effet, l'acide carbonique,--par
un phénomène identique à celui qui se produit dans la fameuse Grotte
du Chien,--se massait vers le fond du projectile, en raison de sa
pesanteur. La pauvre Diane, la tête basse, devait donc souffrir avant
ses maîtres de la présence de ce gaz. Mais le capitaine Nicholl se
hâta de remédier à cet état de choses. Il disposa sur le fond du
projectile plusieurs récipients contenant de la potasse caustique qu'il
agita pendant un certain temps, et cette matière, très-avide d'acide
carbonique, l'absorba complétement et purifia ainsi l'air intérieur.
L'inventaire des instruments fut alors commencé. Les thermomètres et
les baromètres avaient résisté, sauf un thermomètre à minima dont le
verre s'était brisé. Un excellent anéroïde, retiré de la boîte ouatée
qui le contenait, fut accroché à l'une des parois. Naturellement, il
ne subissait et ne marquait que pression de l'air à l'intérieur du
projectile. Mais il indiquait aussi la quantité de vapeur d'eau qu'il
renfermait. En ce moment son aiguille oscillait entre 765 et 760
millimètres. C'était «du beau temps.»
Barbicane avait emporté aussi plusieurs compas qui furent retrouvés
intacts. On comprend que dans ces conditions, leur aiguille était
affolée, c'est-à-dire sans direction constante. En effet, à la distance
où le boulet se trouvait de la Terre, le pôle magnétique ne pouvait
exercer sur l'appareil aucune action sensible. Mais ces boussoles,
transportées sur le disque lunaire, y constateraient peut-être des
phénomènes particuliers. En tous cas, il était intéressant de vérifier
si le satellite de la Terre se soumettait comme elle à l'influence
magnétique.
Un hypsomètre pour mesurer l'altitude des montagnes lunaires, un
sextant destiné à prendre la hauteur du Soleil, un théodolite,
instrument de géodésie qui sert à lever les plans et à réduire les
angles à l'horizon, les lunettes dont l'usage devait être très-apprécié
aux approches de la Lune, tous ces instruments furent visités avec soin
et reconnus bons, malgré la violence de la secousse initiale.
Quant aux ustensiles, aux pics, aux pioches, aux divers outils dont
Nicholl avait fait un choix spécial; quant aux sacs de graines
variées, aux arbustes que Michel Ardan comptait transplanter dans les
terres sélénites, ils étaient à leur place dans les coins supérieurs
du projectile. Là s'évidait une sorte de grenier encombré d'objets
que le prodigue Français y avait empilés. Quels ils étaient, on ne
savait guère, et le joyeux garçon ne s'expliquait pas là-dessus. De
temps en temps, il montait par des crampons rivés aux parois jusqu'à
ce capharnaüm, dont il s'était réservé l'inspection. Il rangeait,
il arrangeait, il plongeait une main rapide dans certaines boîtes
mystérieuses, en chantant de la voix la plus fausse quelque vieux
refrain de France qui égayait la situation.
Barbicane observa avec intérêt que ses fusées et autres artifices
n'avaient pas été endommagés. Ces pièces importantes, puissamment
chargées, devaient servir à ralentir la chute du projectile, lorsque
celui-ci, sollicité par l'attraction lunaire, après avoir dépassé le
point d'attraction neutre, tomberait sur la surface de la Lune. Chute,
d'ailleurs, qui devait être six fois moins rapide qu'elle ne l'eût
été à la surface de la Terre, grâce à la différence de masse des deux
autres.
L'inspection se termina donc à la satisfaction générale. Puis chacun
revint observer l'espace par les fenêtres latérales et à travers la
vitre inférieure.
Même spectacle. Toute l'étendue de la sphère céleste, fourmillant
d'étoiles et de constellations d'une pureté merveilleuse, à rendre fou
un astronome. D'un côté, le Soleil, comme la gueule d'un four embrasé,
disque éblouissant sans auréole, se détachant sur le fond noir du ciel.
De l'autre, la Lune lui rejetant ses feux par réflexion, et comme
immobile au milieu du monde stellaire. Puis, une tache assez forte,
qui semblait trouer le firmament et que bordait encore un demi-liséré
argenté: c'était la Terre. Çà et là, des nébuleuses massées comme de
gros flocons d'une neige sidérale, et du zénith au nadir, un immense
anneau formé d'une impalpable poussière d'astres, cette voie lactée, au
milieu de laquelle le Soleil ne compte que pour une étoile de quatrième
grandeur!
Les observateurs ne pouvaient détacher leurs regards de ce spectacle
si nouveau, dont aucune description ne saurait donner l'idée. Que de
réflexions il leur suggéra! Quelles émotions inconnues il éveilla
dans leur âme! Barbicane voulut commencer le récit de son voyage sous
l'empire de ces impressions, et il nota heure par heure tous les faits
qui signalaient le début de son entreprise. Il écrivait tranquillement
de sa grosse écriture carrée et dans un style un peu commercial.
Pendant ce temps, le calculateur Nicholl revoyait ses formules de
trajectoires et manœuvrait les chiffres avec une dextérité sans
pareille. Michel Ardan causait tantôt avec Barbicane qui ne lui
répondait guère, tantôt avec Nicholl qui ne l'entendait pas, avec
Diane qui ne comprenait rien à ses théories, avec lui-même enfin, se
faisant demandes et réponses, allant, venant, s'occupant de mille
détails, tantôt courbé sur la vitre inférieure, tantôt juché dans les
hauteurs du projectile, et toujours chantonnant. Dans ce microcosme il
représentait l'agitation et la loquacité française, et l'on est prié de
croire qu'elle était dignement représentée.
La journée, ou plutôt,--car l'expression n'est pas juste,--le laps
de douze heures qui forme le jour sur la Terre, se termina par un
souper copieux, finement préparé. Aucun incident de nature à altérer
la confiance des voyageurs ne s'était encore produit. Aussi, pleins
d'espoir, déjà sûrs du succès, ils s'endormirent paisiblement, tandis
que le projectile, sous une vitesse uniformément décroissante,
franchissait les routes du ciel.
CHAPITRE IV
UN PEU D'ALGÈBRE.
La nuit se passa sans incident. A vrai dire, ce mot «nuit» est impropre.
La position du projectile ne changeait pas par rapport au Soleil.
Astronomiquement, il faisait jour sur la partie inférieure du boulet,
nuit sur sa partie supérieure. Lors donc que dans ce récit ces deux
mots sont employés, ils expriment le laps de temps qui s'écoule entre
le lever et le coucher du Soleil sur la Terre.
Le sommeil des voyageurs fut d'autant plus paisible que, malgré son
excessive vitesse, le projectile semblait être absolument immobile.
Aucun mouvement ne trahissait sa marche à travers l'espace. Le
déplacement, quelque rapide qu'il soit, ne peut produire un effet
sensible sur l'organisme, quand il a lieu dans le vide ou lorsque
la masse d'air circule avec le corps entraîné. Quel habitant de la
Terre s'aperçoit de sa vitesse, qui l'emporte cependant à raison de
quatre-vingt-dix mille kilomètres par heure? Le mouvement, dans ces
conditions, ne se «ressent» pas plus que le repos. Aussi tout corps
y est-il indifférent. Un corps est-il en repos, il y demeurera tant
qu'aucune force étrangère ne le déplacera. Est-il en mouvement, il ne
s'arrêtera plus si aucun obstacle ne vient enrayer sa marche. Cette
indifférence au mouvement ou au repos, c'est l'inertie.
[Illustration: Il plongeait une main rapide. (Page 30.)]
Barbicane et ses compagnons pouvaient donc se croire dans une
immobilité absolue, étant enfermés à l'intérieur du projectile. L'effet
eût été le même, d'ailleurs, s'ils se fussent placés à l'extérieur.
Sans la Lune qui grossissait au-dessus d'eux, ils auraient juré qu'ils
flottaient dans une stagnation complète.
[Illustration: Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire
que ma tête en éclate! (Page 39.)]
Ce matin-là, le 3 décembre, les voyageurs furent réveillés par un
bruit joyeux, mais inattendu. Ce fut le chant du coq qui retentit à
l'intérieur du wagon.
Michel Ardan, le premier sur pied, grimpa jusqu'au sommet du
projectile, et fermant une caisse entr'ouverte:
«Veux-tu te taire? dit-il à voix basse. Cet animal-là va faire manquer
ma combinaison!»
Cependant Nicholl et Barbicane s'étaient réveillés.
«Un coq? avait dit Nicholl.
--Eh non! mes amis, répondit vivement Michel, c'est moi qui ai voulu
vous réveiller par cette vocalise champêtre!»
Et ce disant, il poussa un splendide kokoriko qui eût fait honneur au
plus orgueilleux des gallinacées.
Les deux Américains ne purent s'empêcher de rire.
«Un joli talent, dit Nicholl, regardant son compagnon d'un air
soupçonneux.
--Oui, répondit Michel, une plaisanterie de mon pays. C'est
très-gaulois. On fait, comme cela, le coq dans les meilleures sociétés!»
Puis, détournant la conversation:
«Sais-tu, Barbicane, dit-il, à quoi j'ai pensé toute la nuit?
--Non, répondit le président.
--A nos amis de Cambridge. Tu as déjà remarqué que je suis un admirable
ignorant des choses mathématiques. Il m'est donc impossible de deviner
comment les savants de l'Observatoire ont pu calculer quelle vitesse
initiale devrait avoir le projectile en quittant la Columbiad pour
atteindre la Lune.
--Tu veux dire, répliqua Barbicane, pour atteindre ce point neutre où
les attractions terrestres et lunaires se font équilibre, car, à partir
de ce point situé aux neuf dixièmes du parcours environ, le projectile
tombera sur la Lune simplement en vertu de sa pesanteur.
--Soit, répondit Michel, mais, encore une fois, comment ont-ils pu
calculer la vitesse initiale?
--Rien n'était plus aisé, répondit Barbicane.
--Et tu aurais su faire ce calcul? demanda Michel Ardan.
--Parfaitement. Nicholl et moi, nous l'eussions établi, si la note de
l'Observatoire ne nous eût évité cette peine.
--Eh bien, mon vieux Barbicane, répondit Michel, on m'eût plutôt coupé
la tête, en commençant par les pieds, que de me faire résoudre ce
problème-là!
--Parce que tu ne sais pas l'algèbre, répliqua tranquillement Barbicane.
--Ah vous voilà bien, vous autres, mangeurs d'-x-! Vous croyez avoir
tout dit quand vous avez dit: l'algèbre.
--Michel, répliqua Barbicane, crois-tu qu'on puisse forger sans marteau
ou labourer sans charrue?
--Difficilement.
--Eh bien, l'algèbre est un outil, comme la charrue ou le marteau, et
un bon outil pour qui sait l'employer.
--Sérieusement?
--Très-sérieusement.
--Et tu pourrais manier cet outil-là devant moi?
--Si cela t'intéresse.
--Et me montrer comment on a calculé la vitesse initiale de notre wagon?
--Oui, mon digne ami. En tenant compte de tous les éléments du
problème, de la distance du centre de la Terre au centre de la Lune,
du rayon de la Terre, de la masse de la Terre, de la masse de la Lune,
je puis établir exactement quelle a dû être la vitesse initiale du
projectile, et cela par une simple formule.
--Voyons la formule.
--Tu la verras. Seulement, je ne te donnerai pas la courbe tracée
réellement par le boulet entre la Lune et la Terre, en tenant compte de
leur mouvement de translation autour du Soleil. Non. Je considérerai
ces deux astres comme immobiles, ce qui nous suffit.
--Et pourquoi?
--Parce que ce serait chercher la solution de ce problème qu'on appelle
«le problème des trois corps,» et que le calcul intégral n'est pas
encore assez avancé pour le résoudre.
--Tiens, fit Michel Ardan de son ton narquois, les mathématiques n'ont
donc pas dit leur dernier mot?
--Certainement non, répondit Barbicane.
--Bon! Peut-être les Sélénites ont-ils poussé plus loin que vous le
calcul intégral! Et à propos, qu'est-ce que ce calcul intégral?
--C'est un calcul qui est l'inverse du calcul différentiel, répondit
sérieusement Barbicane.
--Bien obligé.
--Autrement dit, c'est un calcul par lequel on cherche les quantités
finies dont ont connaît la différentielle.
--Au moins, voilà qui est clair, répondit Michel d'un air on ne peut
plus satisfait.
--Et maintenant, reprit Barbicane, un bout de papier, un bout de
crayon, et avant une demi-heure je veux avoir trouvé la formule
demandée.»
Barbicane, cela dit, s'absorba dans son travail, tandis que Nicholl
observait l'espace, laissant à son compagnon le soin du déjeuner.
Une demi-heure ne s'était pas écoulée que Barbicane, relevant la tête,
montrait à Michel Ardan une page couverte de signes algébriques, au
milieu desquels se détachait cette formule générale:
1/2(v^2 - v-{o}^2) = gr{r/x - 1 + m'/m(r/(d - x) - r/(d - r))}
«Et cela signifie?..., demanda Michel.
--Cela signifie, répondit Nicholl, que: un demi de -v- deux moins -v-
zéro carré, égale -gr- multiplié par -r- sur -x- moins un, plus -m-
prime sur -m- multiplié par -r- sur -d- moins -x-, moins -r- sur -d-
moins -r-...
---X- sur -y- monté sur -z- et chevauchant sur -p-, s'écria Michel
Ardan en éclatant de rire. Et tu comprends cela, capitaine?
--Rien n'est plus clair.
--Comment donc! dit Michel. Mais cela saute aux yeux, et je n'en
demande pas davantage.
--Rieur sempiternel! répliqua Barbicane. Tu as voulu de l'algèbre, et
tu en auras jusqu'au menton!
--J'aime mieux qu'on me pende!
--En effet, répondit Nicholl, qui examinait la formule en connaisseur,
ceci me paraît bien trouvé, Barbicane. C'est l'intégrale de l'équation
des forces vives, et je ne doute pas qu'elle ne nous donne le résultat
cherché.
--Mais je voudrais comprendre! s'écria Michel. Je donnerais dix ans de
la vie de Nicholl pour comprendre!
--Écoute alors, reprit Barbicane. Un demi de -v- deux moins -v- zéro
carré, c'est la formule qui nous donne la demi-variation de la force
vive.
--Bon, et Nicholl sait ce que cela signifie?
--Sans doute, Michel, répondit le capitaine. Tous ces signes, qui te
paraissent cabalistiques, forment cependant le langage le plus clair,
le plus net, le plus logique pour qui sait le lire.
--Et tu prétends, Nicholl, demanda Michel, qu'au moyen de ces
hiéroglyphes, plus incompréhensibles que des ibis égyptiens, tu pourras
trouver quelle vitesse initiale il convenait d'imprimer au projectile?
--Incontestablement, répondit Nicholl, et même par cette formule, je
pourrai toujours te dire quelle est sa vitesse à un point quelconque de
son parcours.
--Ta parole?
--Ma parole.
--Alors, tu es aussi malin que notre président?
--Non, Michel. Le difficile, c'est ce qu'a fait Barbicane. C'est
d'établir une équation qui tienne compte de toutes les conditions
du problème. Le reste n'est plus qu'une question d'arithmétique, et
n'exige que la connaissance des quatre règles.
--C'est déjà beau! répondit Michel Ardan, qui, de sa vie, n'avait pu
faire une addition juste et qui définissait ainsi cette règle: «Petit
casse-tête chinois qui permet d'obtenir des totaux indéfiniment variés.»
Cependant Barbicane affirmait que Nicholl, en y songeant, aurait
certainement trouvé cette formule.
«Je n'en sais rien, disait Nicholl, car, plus je l'étudie, plus je la
trouve merveilleusement établie.
--Maintenant, écoute, dit Barbicane à son ignorant camarade, et tu vas
voir que toutes ces lettres ont une signification.
--J'écoute, dit Michel d'un air résigné.
---d-, fit Barbicane, c'est la distance du centre de la Terre au centre
de la Lune, car ce sont les centres qu'il faut prendre pour calculer
les attractions.
--Cela je le comprends.
---r- est le rayon de la Terre.
---r-, rayon. Admis.
---m- est la masse de la Terre; -m- prime la masse de la Lune. En
effet, il faut tenir compte de la masse des deux corps attirants,
puisque l'attraction est proportionnelle aux masses.
--C'est entendu.
---g- représente la gravité, la vitesse acquise au bout d'une seconde
par un corps qui tombe à la surface de la Terre. Est-ce clair?
--De l'eau de roche! répondit Michel.
--Maintenant, je représente par -x- la distance variable qui sépare
le projectile du centre de la Terre, et par -v- la vitesse qu'a ce
projectile à cette distance.
--Bon.
--Enfin, l'expression -v- zéro qui figure dans l'équation est la
vitesse que possède le boulet au sortir de l'atmosphère.
--En effet, dit Nicholl, c'est à ce point qu'il faut calculer cette
vitesse, puisque nous savons déjà que la vitesse au départ vaut
exactement les trois demis de la vitesse au sortir de l'atmosphère.
--Comprends plus! fit Michel.
--C'est pourtant bien simple, dit Barbicane.
--Pas si simple que moi, répliqua Michel.
--Cela veut dire que lorsque notre projectile est arrivé à la limite
de l'atmosphère terrestre, il avait déjà perdu un tiers de sa vitesse
initiale.
--Tant que cela?
--Oui, mon ami, rien que par son frottement sur les couches
atmosphériques. Tu comprends bien que plus il marchait rapidement, plus
il trouvait de résistance de la part de l'air.
--Ça, je l'admets, répondit Michel, et je le comprends, bien que tes
-v- zéro deux et tes -v- zéro carré se secouent dans ma tête comme des
clous dans un sac!
--Premier effet de l'algèbre, reprit Barbicane. Et maintenant, pour
t'achever, nous allons établir la donnée numérique de ces diverses
expressions, c'est-à-dire chiffrer leur valeur.
--Achevez-moi! répondit Michel.
--De ces expressions, dit Barbicane, les unes sont connues, les autres
sont à calculer.
--Je me charge de ces dernières, dit Nicholl.
--Voyons -r-, reprit Barbicane, -r-, c'est le rayon de la Terre qui,
sous la latitude de la Floride, notre point de départ, égale six
millions trois cent soixante-dix mille mètres. -d-, c'est-à-dire la
distance du centre de la Terre au centre de la Lune, vaut cinquante-six
rayons terrestres, soit...»
Nicholl chiffra rapidement.
«Soit, dit-il, trois cent cinquante-six millions sept cent vingt mille
mètres, au moment où la Lune est à son périgée, c'est-à-dire à sa
distance le plus rapprochée de la Terre.
--Bien, fit Barbicane. Maintenant -m- prime sur -m-, c'est-à-dire
le rapport de la masse de la Lune à celle de la Terre, égale un
quatre-vingt-unième.
--Parfait, dit Michel.
---g- la gravité, est à la Floride de neuf mètres quatre-vingt-un.
D'où, résulte que -gr- égale...
--Soixante-deux millions quatre cent vingt-six mille mètres carrés,
répondit Nicholl.
--Et maintenant? demanda Michel Ardan.
--Maintenant que les expressions son chiffrées, répondit Barbicane,
je vais chercher la vitesse -v- zéro, c'est-à-dire la vitesse que
doit avoir le projectile en quittant l'atmosphère pour atteindre le
point d'attraction égale avec une vitesse nulle. Puisque, à ce moment,
la vitesse sera nulle, je pose qu'elle égalera zéro, et que -x-, la
distance où se trouve ce point neutre, sera représentée par les neuf
dixièmes de -d-, c'est-à-dire de la distance qui sépare les deux
centres.
--J'ai une vague idée que cela doit être ainsi, dit Michel.
--J'aurai donc alors: -x- égale neuf dixièmes de -d-, et -v- égale
zéro, et ma formule deviendra...»
Barbicane écrivit rapidement sur le papier:
v-{o}^2 = 2gr{1 - 10r/9d - 1/81(10r/d - r/(d - r))}
Nicholl lut d'un œil avide.
«C'est cela! c'est cela! s'écria-t-il.
--Est-ce clair? demanda Barbicane.
--C'est écrit en lettres de feu! répondit Nicholl.
--Les braves gens! murmurait Michel.
--As-tu compris, enfin? lui demanda Barbicane.
--Si j'ai compris! s'écria Michel Ardan, mais c'est-à-dire que ma tête
en éclate!
--Ainsi, reprit Barbicane, -v- zéro deux égale deux -g r- multiplié par
un, moins dix -r- sur 9 -d-, moins un quatre-vingt-unième multiplié par
dix -r- sur -d- moins -r- sur -d- moins -r-.
--Et maintenant, dit Nicholl, pour obtenir la vitesse du boulet au
sortir de l'atmosphère, il n'y a plus qu'à calculer.»
Le capitaine, en praticien rompu à toutes les difficultés, se mit à
chiffrer avec une rapidité effrayante. Divisions et multiplications
s'allongeaient sous ses doigts. Les chiffres grêlaient sa page blanche.
Barbicane le suivait du regard, pendant que Michel Ardan comprimait à
deux mains une migraine naissante.
«Eh bien, demanda Barbicane, après plusieurs minutes de silence.
--Eh bien, tout calcul fait, répondit Nicholl, -v- zéro, c'est-à-dire
la vitesse du projectile au sortir de l'atmosphère, pour atteindre le
point d'égale attraction, a dû être de...
--De?... fit Barbicane.
--De onze mille cinquante et un mètres dans la première seconde.
--Hein! fit Barbicane, bondissant, vous dites!
--Onze mille cinquante et un mètres.
--Malédiction! s'écria le président en faisant un geste de désespoir.
--Qu'as-tu? demanda Michel Ardan, très-surpris.
--Ce que j'ai! Mais si à ce moment la vitesse était déjà diminuée d'un
tiers par le frottement, la vitesse initiale aurait dû être...
--De seize mille cinq cent soixante-seize mètres! répondit Nicholl.
--Et l'Observatoire de Cambridge, qui a déclaré que onze mille mètres
suffisaient au départ, et notre boulet qui n'est parti qu'avec cette
vitesse!
--Eh bien? demanda Nicholl.
--Eh bien! elle sera insuffisante!
--Bon.
--Nous n'atteindrons pas le point neutre!
--Sacrebleu!
--Nous n'irons même pas à moitié chemin!
--Nom d'un boulet! s'écria Michel Ardan, sautant comme si le projectile
fût sur le point de heurter la sphéroïde terrestre.
--Et nous retomberons sur la Terre!»
[Illustration: Je donnerais vingt pistoles. (Page 41.)]
CHAPITRE V
LES FROIDS DE L'ESPACE.
Cette révélation fut un coup de foudre. Qui se serait attendu à
pareille erreur de calcul? Barbicane ne voulait pas y croire. Nicholl
revit ses chiffres. Ils étaient exacts. Quant à la formule qui les
avait déterminés, on ne pouvait soupçonner sa justesse, et vérification
faite, il fut constant qu'une vitesse initiale de seize mille cinq
cent soixante-seize mètres dans la première seconde était nécessaire
pour atteindre le point neutre.
[Illustration: Une respectable pâtée. (Page 44.)]
Les trois amis se regardèrent silencieusement. De déjeuner, plus
question. Barbicane, les dents serrées, les sourcils contractés, les
poings fermés convulsivement, observait à travers le hublot. Nicholl
s'était croisé les bras examinant ses calculs. Michel Ardan murmurait:
«Voilà bien ces savants! Ils n'en font jamais d'autres! Je donnerais
vingt pistoles pour tomber sur l'Observatoire de Cambridge et l'écraser
avec tous les tripoteurs de chiffres qu'il renferme!»
Tout d'un coup, le capitaine fit une réflexion qui alla droit à
Barbicane.
«Ah ça! dit-il, il est sept heures du matin. Nous sommes donc partis
depuis trente-deux heures. Plus de la moitié de notre trajet est
parcourue, et nous ne tombons pas, que je sache!»
Barbicane ne répondit pas. Mais, après un coup d'œil rapide jeté au
capitaine, il prit un compas qui lui servait à mesurer la distance
angulaire du globe terrestre. Puis, à travers la vitre inférieure,
il fit une observation très-exacte, vu l'immobilité apparente du
projectile. Se relevant alors, essuyant son front où perlaient
des gouttes de sueur, il disposa quelques chiffres sur le papier.
Nicholl comprenait que le président voulait déduire de la mesure du
diamètre terrestre la distance du boulet à la Terre. Il le regardait
anxieusement.
«Non! s'écria Barbicane après quelques instants, non, nous ne tombons
pas! Nous sommes déjà à plus de cinquante mille lieues de la Terre!
Nous avons dépassé ce point où le projectile aurait dû s'arrêter, si
sa vitesse n'eût été que de onze mille mètres au départ! Nous montons
toujours!
--C'est évident, répondit Nicholl, et il faut en conclure que notre
vitesse initiale, sous la poussée des quatre cent mille livres de
fulmi-coton, a dépassé les onze mille mètres réclamés. Je m'explique
alors que nous ayons rencontré, après treize minutes seulement, le
deuxième satellite qui gravite à plus de deux mille lieues de la Terre.
--Et cette explication est d'autant plus probable, ajouta Barbicane,
qu'en rejetant l'eau renfermée entre ses cloisons brisantes, le
projectile s'est trouvé subitement allégé d'un poids considérable.
--Juste! fit Nicholl.
--Ah! mon brave Nicholl, s'écria Barbicane, nous sommes sauvés!
--Eh bien, répondit tranquillement Michel Ardan, puisque nous sommes
sauvés, déjeunons.»
En effet, Nicholl ne se trompait pas. La vitesse initiale avait été,
très-heureusement, supérieure à la vitesse indiquée par l'Observatoire
de Cambridge, mais l'Observatoire de Cambridge ne s'en était pas moins
trompé.
Les voyageurs, remis de cette fausse alerte, se mirent à table et
déjeunèrent joyeusement. Si l'on mangea beaucoup, on parla plus encore.
La confiance était plus grande après qu'avant «l'incident de l'algèbre.»
«Pourquoi ne réussirions-nous pas? répétait Michel Ardan. Pourquoi
n'arriverions-nous pas? Nous sommes lancés. Pas d'obstacles devant
nous. Pas de pierres sur notre chemin. La route est libre, plus libre
que celle du navire qui se débat contre la mer, plus libre que celle
du ballon qui lutte contre le vent! Or, si un navire arrive où il
veut, si un ballon monte où il lui plaît, pourquoi notre projectile
n'atteindrait-il pas le but qu'il a visé?
--Il l'atteindra, dit Barbicane.
--Ne fût-ce que pour honorer le peuple américain, ajouta Michel Ardan,
le seul peuple qui fût capable de mener à bien une telle entreprise, le
seul qui pût produire un président Barbicane! Ah! j'y pense, maintenant
que nous n'avons plus d'inquiétude, qu'allons-nous devenir? Nous allons
nous ennuyer royalement!»
Barbicane et Nicholl firent un geste de dénégation.
«Mais j'ai prévu le cas, mes amis, reprit Michel Ardan. Vous n'avez
qu'à parler. J'ai à votre disposition, échecs, dames, cartes, dominos!
Il ne me manque qu'un billard!
--Quoi! demanda Barbicane, tu as emporté de pareils bibelots?
--Sans doute, répondit Michel, et non-seulement pour nous distraire,
mais aussi dans l'intention louable d'en doter les estaminets sélénites.
--Mon ami, dit Barbicane, si la Lune est habitée, ses habitants ont
apparu quelques milliers d'années avant ceux de la Terre, car on ne
peut douter que cet astre ne soit plus vieux que le nôtre. Si donc les
Sélénites existent depuis des centaines de mille ans, si leur cerveau
est organisé comme le cerveau humain, ils ont inventé tout ce que nous
avons inventé déjà, et même ce que nous inventerons dans la suite des
siècles. Ils n'auront rien à apprendre de nous et nous aurons tout à
apprendre d'eux.
--Quoi! répondit Michel, tu penses qu'ils ont eu des artistes comme
Phidias, Michel-Ange ou Raphaël?
--Oui.
--Des poëtes comme Homère, Virgile, Milton, Lamartine, Hugo?
--J'en suis sûr.
--Des philosophes comme Platon, Aristote, Descartes, Kant?
--Je n'en doute pas.
--Des savants comme Archimède, Euclide, Pascal, Newton?
--Je le jurerais.
--Des comiques comme Arnal et des photographes comme... comme Nadar?
--J'en suis sûr.
--Alors, ami Barbicane, s'ils sont aussi forts que nous, et même plus
forts, ces Sélénites, pourquoi n'ont-ils pas tenté de communiquer avec
la Terre? Pourquoi n'ont-ils pas lancé un projectile lunaire jusqu'aux
régions terrestres?
--Qui te dit qu'ils ne l'ont fait? répondit sérieusement Barbicane.
--En effet, ajouta Nicholl, cela leur était plus facile qu'à nous, et
pour deux raisons: la première parce que l'attraction est six fois
moindre à la surface de la Lune qu'à la surface de la Terre, ce qui
permet à un projectile de s'enlever plus aisément; la seconde, parce
qu'il suffisait d'envoyer ce projectile à huit mille lieues seulement
au lieu de quatre-vingt mille, ce qui ne demande qu'une force de
projection dix fois moins forte.
--Alors, reprit Michel, je répète: Pourquoi ne l'ont-ils pas fait?
--Et moi répliqua Barbicane, je répète: Qui te dit qu'ils ne l'ont pas
fait?
--Quand?
--Il y a des milliers d'années, avant l'apparition de l'homme sur la
Terre.
--Et le boulet? Où est le boulet? Je demande à voir le boulet!
--Mon ami, répondit Barbicane, la mer couvre les cinq sixièmes
de notre globe. De là, cinq bonnes raisons pour supposer que le
projectile lunaire, s'il a été lancé, est maintenant immergé au fond
de l'Atlantique ou du Pacifique. A moins qu'il ne se soit enfoui dans
quelque crevasse, à l'époque où l'écorce terrestre n'était pas encore
suffisamment formée.
--Mon vieux Barbicane, répondit Michel, tu as réponse à tout et je
m'incline devant ta sagesse. Toutefois il est une hypothèse qui me
sourirait mieux que les autres; c'est que les Sélénites, étant plus
vieux que nous, sont plus sages et n'ont point inventé la poudre!»
En ce moment, Diane se mêla à la conversation par un aboiement sonore.
Elle réclamait son déjeuner.
«Ah! fit Michel Ardan, à discuter ainsi, nous oublions Diane et
Satellite!»
Aussitôt, une respectable pâtée fut offerte à la chienne qui la dévora
de grand appétit.
«Vois-tu, Barbicane, disait Michel, nous aurions dû faire de ce
projectile une seconde arche de Noé et emporter dans la Lune un couple
de tous les animaux domestiques!
--Sans doute, répondit Barbicane, mais la place eût manqué.
--Bon! dit Michel, en se serrant un peu!
--Le fait est, répondit Nicholl, que bœuf, vache, taureau, cheval,
tous ces ruminants nous seraient fort utiles sur le continent lunaire.
Par malheur, ce wagon ne pouvait devenir ni une écurie ni une étable.
--Mais au moins, dit Michel Ardan, aurions-nous pu emmener un âne,
rien qu'un petit âne, cette courageuse et patiente bête qu'aimait à
monter le vieux Silène! Je les aime, ces pauvres ânes! Ce sont bien les
animaux les moins favorisés de la création. Non-seulement on les frappe
pendant leur vie, mais on les frappe aussi après leur mort!
--Comment l'entends-tu? demanda Barbicane.
--Dame! fit Michel, puisqu'on en fait des peaux de tambour!»
Barbicane et Nicholl ne purent s'empêcher de rire à cette réflexion
saugrenue. Mais un cri de leur joyeux compagnon les arrêta. Celui-ci
s'était courbé vers la niche de Satellite et se relevait en disant:
«Bon! Satellite n'est plus malade.
--Ah! fit Nicholl.
--Non, reprit Michel, il est mort. Voilà, ajouta-t-il d'un ton piteux,
voilà qui sera embarrassant. Je crains bien, ma pauvre Diane, que tu ne
fasses pas souche dans les régions lunaires!»
En effet, l'infortuné Satellite n'avait pu survivre à sa blessure. Il
était mort et bien mort. Michel Ardan, très-décontenancé, regardait ses
amis.
«Il se présente une question, dit Barbicane. Nous ne pouvons garder
avec nous le cadavre de ce chien pendant quarante-huit heures encore.
--Non, sans doute, répondit Nicholl, mais nos hublots sont fixés par
des charnières. Ils peuvent se rabattre. Nous ouvrirons l'un des deux
et nous jetterons ce corps dans l'espace.»
Le président réfléchit pendant quelques instants, et dit:
«Oui, il faudra procéder ainsi, mais en prenant les plus minutieuses
précautions.
--Pourquoi? demanda Michel.
--Pour deux raisons que tu vas comprendre, répondit Barbicane. La
première est relative à l'air renfermé dans le projectile, et dont il
ne faut perdre que le moins possible.
--Mais puisque nous le refaisons, cet air!
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