--Grave!» répondit Fry.
On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles serrées,
et chacun, se replaçant dans la position verticale, observa l'horizon.
La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée de
steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les
vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques. La température de
l'eau eût paru chaude, même à des gens qui n'auraient pas été vêtus
d'une double enveloppe de caoutchouc!
Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de
cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En effet, la
distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait être estimée;
mais, que rien ne décelât la proximité du littoral, ni bâtiment de
commerce, ni barque de pêche, voilà qui devenait de plus en plus
inexplicable.
Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se désespérer
avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient
encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps
menaçât de devenir mauvais!
[Illustration: «Vous faites du feu avec de l'eau? (Page 173.)]
«A la pagaie!» dit Kin-Fo.
Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre,
les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
On n'allait pas vite. Cette manœuvre de la pagaie fatiguait promptement
des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrêter
et attendre Soun, qui restait en arrière et recommençait ses jérémiades.
Son maître l'interpellait, le malmenait, le menaçait; mais Soun, ne
craignant rien pour son restant de queue, protégée par l'épaisse capote
de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait,
d'ailleurs, à le maintenir à courte distance.
[Illustration: «Hourra!» répondit Fry. (Page 180.)]
Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent. C'étaient des
goëlands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On
ne pouvait donc déduire de leur présence que la côte fût proche.
Néanmoins, ce fut considéré comme un indice favorable.
Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de sargasses,
dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y embarrassaient comme
des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les
couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine.
Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces qui
auraient pu être mieux utilisées.
A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau, bien
fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de se lever,
mais alors elle soufflait du sud. Circonstance très inquiétante. En
effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du largue,
comme une embarcation que sa quille soutient contre la dérive. Si donc
ils déployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés
dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans
l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez fort
clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la
situation infiniment plus pénible.
La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à prendre du
repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce
dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit allait revenir dans
quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel parti prendre?
Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité encore
qu'inquiet de cet acharnement de la malechance, ne prononçait pas une
parole. Soun geignait sans discontinuer, et éternuait déjà comme un
mortel que le terrible coryza menace.
Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux
compagnons, mais ils ne savaient que répondre!
Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.
Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur main
vers le sud, s'écriaient:
«Voile!»
En effet, à trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui
forçait de toile. Or, à continuer dans la direction qu'elle suivait vent
arrière, elle devait probablement passer à peu de distance de l'endroit
où Kin-Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.
Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de
l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.
Les scaphandres manœuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces leur
revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire, dans leurs
mains, ils ne le laisseraient point échapper.
La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites
voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à parcourir étant
relativement courte.
On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui
fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence
indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée, car les
pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-Fo,
bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de course.
Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la tête, tant il
craignait de rester en arrière!
Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à peu
près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand
jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près pour se
faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pêcheurs, à la
vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne
prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là une éventualité assez grave.
Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul instant. Aussi les
bras se déployaient, les pagaies frappaient rapidement la crête des
petites lames, la distance diminuait à vue d'œil, lorsque Soun,
toujours en avant, poussa un terrible cri d'épouvante.
«Un requin! un requin!»
Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux
appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier à ces
mers, le requin-tigre, bien digne de son nom, car la nature lui a donné
la double férocité du squale et du fauve.
«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.
C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition, armes
insuffisantes peut-être!
Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait
rapidement en arrière.
Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait sur eux. Un instant,
son énorme corps apparut dans la transparence des eaux, rayé et tacheté
de vert. Il mesurait seize à dix-huit pieds de long. Un monstre!
Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se retournant à
demi pour le happer.
Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale allait
l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une poussée
vigoureuse, il s'écarta vivement.
Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la
défense.
Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de
large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.
Kin-Fo voulut recommencer la manœuvre qui lui avait déjà réussi; mais
sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa net.
Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes, et la mer se teignit
de rouge.
Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et, si dure
que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames étaient
parvenus à l'entamer.
La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit
horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement.
Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta à
dix pieds de là.
«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il eût
reçu le coup lui-même.
--Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.
Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la
violence du coup de queue.
Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable fureur. Il
se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui enfoncer dans
l'orbite de l'œil le bout brisé de sa pagaie, et il essayait, au risque
d'être coupé en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig
cherchaient à l'atteindre au cœur.
Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre, après
s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un dernier flot
de sang.
«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix, en
agitant leurs couteaux.
--Merci! dit simplement Kin-Fo.
--Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig! Une bouchée de deux cent mille
dollars à ce poisson!
--Jamais!» ajouta Fry.
Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très rapproché de
la barque, qui n'était pas à trois encablures. Le poltron avait fui à
force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.
Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient imaginer
que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une créature humaine.
Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils auraient fait d'un
dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le prétendu animal fut à portée,
une longue corde, munie d'un fort émerillon, se déroula du bord.
L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vêtement, et,
en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la nuque.
Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double
enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les jambes
en l'air.
Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution d'interpeller
les pêcheurs en bon chinois.
Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils
allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...
Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils étaient, ses
compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des Chinois comme eux!
Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.
Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête
au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de queue et
l'enleva...
La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre
diable fit un nouveau plongeon.
Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non sans
peine, à le hisser dans la barque.
A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il venait
d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère:
«Elle était donc fausse?
--Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos
habitudes, je serais jamais entré à votre service!»
Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.
Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues
s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.
Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses compagnons, et,
dépouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient
l'apparence de créatures humaines.
CHAPITRE XXI
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME
SATISFACTION.
«Maintenant, au Taï-ping!»
Tels furent les premiers mots que prononça Kin-Fo, le lendemain matin,
30 juin, après une nuit de repos, bien due aux héros de ces singulières
aventures.
Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen. La lutte
allait s'engager définitivement.
Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait
surprendre le Taï-ping, car il payerait sa lettre du prix que Lao-Shen
lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un
coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il eût été à
même de traiter avec le farouche mandataire de Wang.
«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés du
regard.
L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier
costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer, tout
était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de Fou-Ning.
Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique. Ils avaient donc
été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où, grâce à l'argent
conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils
s'étaient procuré des vêtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses
compagnons eussent été moins entourés en se rendant à l'auberge, ils
auraient peut-être remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait
pas d'une semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils
l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de
l'auberge. Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée,
lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.
Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent pas
même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir
ses services en qualité de guide, au moment où ils sortaient de
l'auberge.
C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs,
paraissait fort honnête.
Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-Fry,
et ils interrogèrent cet homme.
«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de guide, et
où prétendez-vous nous guider?»
Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus
naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.
«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la
Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à
Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.
--Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti,
je voudrais savoir si la province est sûre.
--Très sûre, répondit le guide.
--Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen?
demanda Kin-Fo.
--Lao-Shen, le Taï-ping?
--Oui.
--En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de lui en
deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire
impérial. C'est au delà que sa bande parcourt les provinces mongoles.
--Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.
--Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro, à
quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
--Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
--Une cinquantaine de lis environ[17].
[17] Une dizaine de lieues.
--Eh bien, j'accepte vos services.
--Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...
--Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»
Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.
Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer la
frontière.
[Illustration: La queue lui resta dans la main. (Page 181.)]
Puis:
«Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au delà, non! C'est
risquer sa vie.
--Estimez le prix de la vôtre! Je vous la payerai.
--Soit,» répondit le guide.
Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta:
«Vous êtes libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
--Où vous irez... dit Craig.
--Nous irons,» dit Fry.
[Illustration: Le guide précédait Kin-Fo. (Page 186.)]
Le client de la -Centenaire- n'avait pas encore cessé de valoir pour eux
deux cent mille dollars!
Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entièrement
rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire, au delà de cette
barrière que les Chinois ont élevée contre les incursions des hordes
mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves éventualités.
Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda point à
Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en était.
Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient
absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de
mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux
qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en
vont par caravanes sur la route de Péking à Kiatcha, poussant leurs
innombrables troupeaux de moutons à large queue. Ils établissent ainsi
des communications entre la Russie asiatique et le Céleste Empire.
Toutefois, ils ne se hasardent à travers ces longues steppes qu'en
troupes nombreuses et bien armées. «Ce sont des gens farouches et fiers,
dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de
mépris.»
Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent achetés.
On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit
sous la direction du guide.
Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put
s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi. Malgré ce retard, le guide
se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille.
Là, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait
dans son imprudente résolution, on passerait la frontière.
Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de sable
jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des routes, qui
s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait encore là le
productif territoire du Céleste Empire.
Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais constant. Le
guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés entre les deux bosses
de leur monture. Soun approuvait fort cette façon de voyager, et, dans
ces conditions, il serait allé au bout du monde.
Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A travers
les couches atmosphériques très échauffées par la réverbération du sol,
se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines
liquides, grandes comme une mer, apparaissaient à l'horizon et
s'évanouissaient bientôt, à l'extrême satisfaction de Soun, qui se
croyait encore menacé de quelque navigation nouvelle.
Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la Chine, il
ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste Empire, quelque
vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse
à sa surface. Aussi, les habitants sont-ils nombreux, même sur la
lisière du désert asiatique.
Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares,
reconnaissables aux couleurs roses et bleues de leurs vêtements,
vaquaient aux travaux de la campagne. Des troupeaux de moutons jaunes à
longue queue,--une queue que Soun ne regardait pas sans
envie!--paissaient çà et là sous le regard de l'aigle noir. Malheur à
l'infortuné ruminant qui s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables
carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons,
aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de chasse
aux Kirghis des steppes de l'Asie Centrale.
Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil
ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai
chasseur n'eût pas regardé d'un bon œil les filets, collets et autres
engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui
couvraient le sol entre les sillons de blé, de millet et de maïs.
Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons
de cette poussière mongole. Ils ne s'arrêtaient, ni aux ombrages de la
route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux villages, que
signalaient de loin en loin les tours funéraires, élevées à la mémoire
de quelques héros de la légende bouddhique. Ils marchaient en file, se
laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les
uns derrière les autres, et dont une sonnette rouge, pendue à leur cou,
régularisait le pas cadencé.
Dans ces conditions, aucune conversation n'était possible. Le guide, peu
causeur de sa nature, gardait toujours la tête de la petite troupe,
observant la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait
singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la route
à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait le poteau
indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de méfiance à son égard,
reportaient-ils toute leur vigilance sur le précieux client de la
-Centenaire-. Par un sentiment bien naturel, ils sentaient leur
inquiétude s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque
instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils pouvaient se
trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien appliqué, leur ferait
perdre deux cent mille dollars.
Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où le
souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de l'avenir. Il
revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux mois. La constance de
sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inquiéter très sérieusement.
Depuis le jour où son correspondant de San-Francisco lui avait envoyé la
nouvelle de sa prétendue ruine, n'était-il pas entré dans une période
de malechance vraiment extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une
compensation entre la seconde partie de son existence et la première,
dont il avait eu la folie de méconnaître les avantages? Cette série de
conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui
était dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui
reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par ses
soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait-elle à
conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne? Oui! tout ce
passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en inquiétait! Et Wang!
Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jurée;
mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang-Haï, ne serait
plus là pour lui enseigner la sagesse!
... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le chameau
venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au
milieu de son rêve.
--Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.
--Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire halte
pour dîner.
--Et après?
--Après, nous nous remettrons en route.
--Il fera nuit.
--Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est pas à
vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos bêtes!
--Soit!» répondit Kin-Fo.
Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau coulait
auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y désaltérer.
Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo et ses
compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils mangèrent comme
des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'appétit.
La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo
la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'était ce
Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête en homme qui
n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita de répondre.
«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.
--Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont plusieurs
fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer!
Bouddha nous garde des Taï-ping!»
A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre toute
l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se
regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la
consultaient, et, finalement, hochaient la tête.
«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en
attendant le jour?
--Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la rase
campagne! On risque moins d'être surpris!
--Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande-Muraille, répondit
Kin-Fo. Je veux y être et j'y serai.»
Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion. Soun, déjà
galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.
Le repas terminé,--il était à peu près neuf heures,--le guide se leva et
donna le signal du départ.
Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à lui.
«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre les
mains de Lao-Shen?
--Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à quelque
prix que ce soit.
--C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au campement du
Taï-ping!
--Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo. Libre à
vous de ne pas me suivre!»
Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux agents
s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur montre.
«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent-ils en
insistant.
--Pourquoi cela? répondit Kin-Fo. Lao-Shen sera aussi dangereux demain
ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!
--En route!» répétèrent Fry-Craig.
Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois déjà,
pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo
d'aller plus avant, un certain mécontentement s'était révélé sur son
visage. En cet instant, lorsqu'il les vit revenir à la charge, il ne put
retenir un mouvement d'impatience.
Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne pas
reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque, au moment
où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se pencha à son oreille
et murmura ces mots:
«Défiez-vous de ces deux hommes!»
Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide lui fit
signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite troupe
s'aventura dans la nuit à travers la campagne.
Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de
Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables,
prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit
les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à son service?
Non, en vérité! Et cependant, Kin-Fo se demanda pourquoi Fry-Craig lui
avaient conseillé ou de remettre sa visite au campement du Taï-ping, ou
d'y renoncer? N'était-ce donc pas pour rejoindre Lao-Shen qu'ils avaient
brusquement quitté Péking? L'intérêt même des deux agents de la
-Centenaire- n'était-il pas que leur client rentrât en possession de
cette absurde et compromettante lettre? Il y avait donc là une
insistance assez peu compréhensible.
Kin-Fo ne manifesta rien des sentiments qui l'agitaient. Il avait repris
sa place derrière le guide. Craig-Fry le suivaient, et ils allèrent
ainsi pendant deux grandes heures.
Il devait être bien près de minuit, lorsque le guide, s'arrêtant, montra
dans le nord une longue ligne noire, qui se profilait vaguement sur le
fond un peu plus clair du ciel. En arrière de cette ligne s'argentaient
quelques sommets, déjà éclairés par les premiers rayons de la lune, que
l'horizon cachait encore.
«La Grande-Muraille! dit le guide.
--Pouvons-nous la franchir ce soir même? demanda Kin-Fo.
--Oui, si vous le voulez absolument! répondit le guide.
--Je le veux!»
Les chameaux s'étaient arrêtés.
«Je vais reconnaître la passe, dit alors le guide. Demeurez et
attendez-moi.»
Il s'éloigna.
En ce moment, Craig et Fry s'approchèrent de Kin-Fo.
«Monsieur?... dit Craig.
--Monsieur?» dit Fry.
Et tous deux ajoutèrent:
«Avez-vous été satisfait de nos services, depuis deux mois que
l'honorable William J. Bidulph nous a attachés à votre personne?
--Très satisfait!
--Plairait-il à monsieur de nous signer ce petit papier pour témoigner
qu'il n'a eu qu'à se louer de nos bons et loyaux services?
--Ce papier? répondit Kin-Fo, assez surpris, à la vue d'une feuille,
détachée de son carnet, que lui présentait Craig.
--Ce certificat, ajouta Fry, nous vaudra peut-être quelque compliment de
notre directeur!
--Et sans doute une gratification supplémentaire, ajouta Fry.
--Voici mon dos qui pourrait servir de pupitre à monsieur, dit Craig en
se courbant.
--Et l'encre nécessaire pour que monsieur puisse nous donner cette
preuve de gracieuseté écrite,» dit Fry.
Kin-Fo se mit à rire et signa.
«Et maintenant, demanda-t-il, pourquoi toute cette cérémonie en ce lieu
et à cette heure?
--En ce lieu, répondit Fry, parce que notre intention n'est pas de vous
accompagner plus loin!
--A cette heure, ajouta Craig, parce que, dans quelques minutes, il sera
minuit!
--Et que vous importe l'heure?
--Monsieur, reprit Craig, l'intérêt que vous portait notre Compagnie
d'assurances...
--Va finir dans quelques instants... ajouta Fry.
--Et vous pourrez vous tuer...
--Ou vous faire tuer...
--Tant qu'il vous plaira!»
Kin-Fo regardait, sans comprendre, les deux agents, qui lui parlaient du
ton le plus aimable. En ce moment, la lune parut au-dessus de l'horizon
à l'orient, et lança jusqu'à eux son premier rayon.
«La lune!... s'écria Fry.
--Et aujourd'hui, 30 juin!... s'écria Craig.
--Elle se lève à minuit...
--Et votre police n'étant pas renouvelée...
--Vous n'êtes plus le client de la -Centenaire-...
--Bonsoir, monsieur Kin-Fo!... dit Craig.
--Monsieur Kin-Fo, bonsoir!» dit Fry.
[Illustration: «La grande muraille!» dit le guide. (Page 190.)]
Et les deux agents, tournant la tête de leur monture, disparurent
bientôt, laissant leur client stupéfait.
Le pas des chameaux qui emportaient ces deux Américains, peut-être un
peu trop pratiques, avait à peine cessé de se faire entendre, qu'une
troupe d'hommes, conduite par le guide, se jetait sur Kin-Fo, qui tenta
vainement de se défendre, sur Soun, qui essaya vainement de s'enfuir.
Un instant après, le maître et le valet étaient entraînés dans la
chambre basse de l'un des bastions abandonnés de la Grande-Muraille,
dont la porte fut soigneusement refermée sur eux.
[Illustration: Kin-Fo et Soun furent introduits dans un large vestibule.
(Page 195.)]
CHAPITRE XXII
QUE LE LECTEUR AURAIT PU ÉCRIRE LUI-MÊME, TANT IL FINIT D'UNE FAÇON PEU
INATTENDUE!
La Grande-Muraille,--un paravent chinois, long de quatre cents
lieues,--construite au troisième siècle par l'empereur Tisi-Chi-Houang-Ti,
s'étend depuis le golfe de Léao-Tong, dans lequel elle trempe ses deux
jetées, jusque dans le Kan-Sou, où elle se réduit aux proportions d'un
simple mur. C'est une succession ininterrompue de doubles remparts,
défendus par des bastions et des tours, hauts de cinquante pieds, larges
de vingt, granit par leur base, briques à leur revêtement supérieur, qui
suivent avec hardiesse le profil des capricieuses montagnes de la
frontière russo-chinoise.
Du côté du Céleste Empire, la muraille est en assez mauvais état. Du
côté de la Mantchourie, elle se présente sous un aspect plus rassurant,
et ses créneaux lui font encore un magnifique ourlet de pierres.
De défenseurs, sur cette longue ligne de fortifications, point; de
canons, pas davantage. Le Russe, le Tartare, le Kirghis, aussi bien que
les Fils du Ciel, peuvent librement passer à travers ses portes. Le
paravent ne préserve plus la frontière septentrionale de l'Empire, pas
même de cette fine poussière mongole, que le vent du nord emporte
parfois jusqu'à sa capitale.
Ce fut sous la poterne de l'un de ces bastions déserts que Kin-Fo et
Soun, après une fort mauvaise nuit passée sur la paille, durent
s'enfoncer le lendemain matin, escortés par une douzaine d'hommes, qui
ne pouvaient appartenir qu'à la bande de Lao-Shen.
Quant au guide, il avait disparu. Mais il n'était plus possible à Kin-Fo
de se faire aucune illusion. Ce n'était point le hasard qui avait mis ce
traître sur son chemin. L'ex-client de la -Centenaire- avait évidemment
été attendu par ce misérable. Son hésitation à s'aventurer au delà de la
Grande-Muraille n'était qu'une ruse pour dérouter les soupçons. Ce
coquin appartenait bien au Taï-ping, et ce ne pouvait être que par ses
ordres qu'il avait agi.
Du reste, Kin-Fo n'eut aucun doute à ce sujet, après avoir interrogé un
des hommes qui paraissait diriger son escorte.
«Vous me conduisez, sans doute, au campement de Lao-Shen, votre chef?
demanda-t-il.
--Nous y serons avant une heure!» répondit cet homme.
En somme, qu'était venu chercher l'élève de Wang? Le mandataire du
philosophe! Eh bien, on le conduisait où il voulait aller! Que ce fût de
bon gré ou de force, il n'y avait pas là de quoi récriminer. Il fallait
laisser cela à Soun, dont les dents claquaient, et qui sentait sa tête
de poltron vaciller sur ses épaules.
Aussi, Kin-Fo, toujours flegmatique, avait-il pris son parti de
l'aventure et se laissait-il conduire. Il allait enfin pouvoir essayer
de négocier le rachat de sa lettre avec Lao-Shen. C'est ce qu'il
désirait. Tout était bien.
Après avoir franchi la Grande-Muraille, la petite troupe suivit, non pas
la grande route de Mongolie, mais d'abrupts sentiers qui s'engageaient,
à droite, dans la partie montagneuse de la province. On marcha ainsi
pendant une heure, aussi vite que le permettait la pente du sol. Kin-Fo
et Soun, étroitement entourés, n'auraient pu fuir, et, d'ailleurs, n'y
songeaient pas.
Une heure et demie après, gardiens et prisonniers apercevaient, au
tournant d'un contrefort, un édifice à demi ruiné.
C'était une ancienne bonzerie, élevée sur une des croupes de la
montagne, un curieux monument de l'architecture bouddhique. Mais, en cet
endroit perdu de la frontière russo-chinoise, au milieu de cette contrée
déserte, on pouvait se demander quelle sorte de fidèles osaient
fréquenter ce temple. Il semblait qu'ils dussent quelque peu risquer
leur vie, à s'aventurer dans ces défilés, très propres aux guet-apens et
aux embûches.
Si le Taï-ping Lao-Shen avait établi son campement dans cette partie
montagneuse de la province, il avait choisi, on en conviendra, un lieu
digne de ses exploits.
Or, à une demande de Kin-Fo, le chef de l'escorte répondit que Lao-Shen
résidait effectivement dans cette bonzerie.
«Je désire le voir à l'instant, dit Kin-Fo.
--A l'instant,» répondit le chef.
Kin-Fo et Soun, auxquels leurs armes avaient été préalablement enlevées,
furent introduits dans un large vestibule, formant l'atrium du temple.
Là se tenaient une vingtaine d'hommes en armes, très pittoresques sous
leur costume de coureurs de grands chemins, et dont les mines farouches
n'étaient pas précisément rassurantes.
Kin-Fo passa délibérément entre cette double rangée de Taï-ping. Quant à
Soun, il dut être vigoureusement poussé par les épaules, et il le fut.
Ce vestibule s'ouvrait, au fond, sur un escalier engagé dans l'épaisse
muraille, et dont les degrés descendaient assez profondément à travers
le massif de la montagne.
Cela indiquait évidemment qu'une sorte de crypte se creusait sous
l'édifice principal de la bonzerie, et il eût été très difficile, pour
ne pas dire impossible, d'y arriver, pour qui n'aurait pas tenu le fil
de ces sinuosités souterraines.
Après avoir descendu une trentaine de marches, puis s'être avancés
pendant une centaine de pas, à la lueur fuligineuse de torches portées
par les hommes de leur escorte, les deux prisonniers arrivèrent au
milieu d'une vaste salle qu'éclairait à demi un luminaire de même
espèce.
C'était bien une crypte. Des piliers massifs, ornés de ces hideuses
têtes de monstre, qui appartiennent à la faune grotesque de la
mythologie chinoise, supportaient des arceaux surbaissés, dont les
nervures se rejoignaient à la clef des lourdes voûtes.
Un sourd murmure se fit entendre dans cette salle souterraine à
l'arrivée des deux prisonniers.
La salle n'était pas déserte, en effet. Une foule l'emplissait jusque
dans ses plus sombres profondeurs.
C'était toute la bande des Taï-ping, réunie là pour quelque cérémonie
suspecte.
Au fond de la crypte, sur une large estrade en pierre, un homme de haute
taille se tenait debout. On eût dit le président d'un tribunal secret.
Trois ou quatre de ses compagnons, immobiles près de lui, semblaient
servir d'assesseurs.
Cet homme fit un signe. La foule s'ouvrit aussitôt et laissa passage aux
deux prisonniers.
«Lao-Shen,» dit simplement le chef de l'escorte, en indiquant le
personnage qui se tenait debout.
Kin-Fo fit un pas vers lui, et, entrant en matière, comme un homme qui
est décidé à en finir:
«Lao-Shen, dit-il, tu as entre les mains une lettre qui t'a été envoyée
par ton ancien compagnon Wang. Cette lettre est maintenant sans objet,
et je viens te demander de me la rendre.»
A ces paroles, prononcées d'une voix ferme, le Taï-ping ne remua même
pas la tête. On eût dit qu'il était de bronze.
«Qu'exiges-tu pour me rendre cette lettre?» reprit Kin-Fo.
Et il attendit une réponse qui ne vint pas.
«Lao-Shen, dit Kin-Fo, je te donnerai, sur le banquier qui te conviendra
et dans la ville que tu choisiras, un mandat qui sera payé
intégralement, sans que l'homme de confiance, que tu enverras pour le
toucher, puisse être inquiété à cet égard!»
Même silence glacial du sombre Taï-ping, silence qui n'était pas de bon
augure.
Kin-Fo reprit en accentuant ses paroles:
«De quelle somme veux-tu que je fasse ce mandat? Je t'offre cinq mille
taëls?[18]»
[18] Environ 6,000 francs.
Pas de réponse.
«Dix mille taëls?»
Lao-Shen et ses compagnons restaient aussi muets que les statues de
cette étrange bonzerie.
Une sorte de colère impatiente s'empara de Kin-Fo. Ses offres méritaient
bien qu'on leur fît une réponse, quelle qu'elle fût.
«Ne m'entends-tu pas?» dit-il au Taï-ping.
Lao-Shen, daignant, cette fois, abaisser la tête, indiqua qu'il
comprenait parfaitement.
«Vingt mille taëls! Trente mille taëls! s'écria Kin-Fo. Je t'offre ce
que te payerait la -Centenaire-, si j'étais mort. Le double! Le triple!
Parle! Est-ce assez?»
Kin-Fo, que ce mutisme mettait hors de lui, se rapprocha du groupe
taciturne, et, croisant les bras:
«A quel prix, dit-il, veux-tu donc me vendre cette lettre?
--A aucun prix, répondit enfin le Taï-ping. Tu as offensé Bouddha en
méprisant la vie qu'il t'avait faite, et Bouddha veut être vengé. Ce
n'est que devant la mort que tu connaîtras ce que valait cette faveur
d'être au monde, faveur si longtemps méconnue par toi!»
Cela dit, et d'un ton qui n'admettait pas de réplique, Lao-Shen fit un
geste. Kin-Fo, saisi avant d'avoir pu tenter de se défendre, fut
garrotté, entraîné. Quelques minutes après, il était enfermé dans une
sorte de cage, pouvant servir de chaise à porteurs, et hermétiquement
close.
Soun, l'infortuné Soun, malgré ses cris, ses supplications, dut subir le
même traitement.
«C'est la mort, se dit Kin-Fo. Eh bien, soit! Celui qui a méprisé la vie
mérite de mourir!»
Cependant, sa mort, si elle lui paraissait inévitable, était moins
proche qu'il ne le supposait. Mais à quel épouvantable supplice le
réservait ce cruel Taï-ping, il ne pouvait l'imaginer.
Des heures se passèrent. Kin-Fo, dans cette cage, où on l'avait
emprisonné, s'était senti enlevé, puis transporté sur un véhicule
quelconque. Les cahots de la route, le bruit des chevaux, le fracas des
armes de son escorte ne lui laissèrent aucun doute. On l'entraînait au
loin. Où? Il eût vainement tenté de l'apprendre.
Sept à huit heures après son enlèvement, Kin-Fo sentit que la chaise
s'arrêtait, qu'on soulevait à bras d'hommes la caisse dans laquelle il
était enfermé, et bientôt un déplacement moins rude succéda aux
secousses d'une route de terre.
«Suis-je donc sur un navire?» se dit-il.
Des mouvements très accusés de roulis et de tangage, un frémissement
d'hélice le confirmèrent dans cette idée qu'il était sur un steamer.
«La mort dans les flots! pensa-t-il. Soit! Ils m'épargnent des tortures
qui seraient pires! Merci, Lao-Shen!»
Cependant deux fois vingt-quatre heures s'écoulèrent encore. A deux
reprises, chaque jour, un peu de nourriture était introduite dans sa
cage par une petite trappe à coulisse, sans que le prisonnier pût voir
quelle main la lui apportait, sans qu'aucune réponse fût faite à ses
demandes.
Ah! Kin-Fo, avant de quitter cette existence que le ciel lui faisait si
belle, avait cherché des émotions! Il n'avait pas voulu que son cœur
cessât de battre, sans avoir au moins une fois palpité! Eh bien! ses
vœux étaient satisfaits, et au delà de ce qu'il aurait pu souhaiter!
Cependant, s'il avait fait le sacrifice de sa vie, Kin-Fo aurait voulu
mourir en pleine lumière. La pensée que cette cage serait d'un instant à
l'autre précipitée dans les flots, lui était horrible. Mourir, sans
avoir revu le jour une dernière fois, ni la pauvre Lé-ou, dont le
souvenir l'emplissait tout entier, c'en était trop.
Enfin, après un laps de temps qu'il n'avait pu évaluer, il lui sembla
que cette longue navigation venait de cesser tout à coup. Les
trépidations de l'hélice cessèrent. Le navire qui portait sa prison
s'arrêtait. Kin-Fo sentit que sa cage était de nouveau soulevée.
Pour cette fois, c'était bien le moment suprême, et le condamné n'avait
plus qu'à demander pardon des erreurs de sa vie.
Quelques minutes s'écoulèrent,--des années, des siècles!
A son grand étonnement, Kin-Fo put constater d'abord que la cage
reposait de nouveau sur un terrain solide.
Soudain, sa prison s'ouvrit. Des bras le saisirent, un large bandeau lui
fut immédiatement appliqué sur les yeux, et il se sentit brusquement
attiré au dehors. Vigoureusement tenu, Kin-Fo dut faire quelques pas.
Puis, ses gardiens l'obligèrent à s'arrêter.
«S'il s'agit de mourir enfin, s'écria-t-il, je ne vous demande pas de me
laisser une vie dont je n'ai rien su faire, mais accordez-moi, du moins,
de mourir au grand jour, en homme qui ne craint pas de regarder la mort!
--Soit! dit une voix grave. Qu'il soit fait comme le condamné le
désire!»
Soudain, le bandeau qui lui couvrait les yeux fut arraché.
Kin-Fo jeta alors un regard avide autour de lui...
Était-il le jouet d'un rêve? Une table, somptueusement servie, était là,
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