sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de s'y mêler,
et pourquoi, surtout, se seraient-ils plaints de ces retards, qui
mettaient leur client de si mauvaise humeur?
En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en sécurité.
Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la main de Lao-Shen
ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux?
En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée
approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping se
serait ruée sur l'ex-client de la -Centenaire-, qu'ils n'auraient pas
risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces Américains!
Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument
indifférents à ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une
sapèque!
[Illustration: «Que peut durer ce calme?» (Page 150.)]
Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon appétit.
Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils mangèrent du même
plat, à la même assiette, la même quantité de bouchées de pain et de
morceaux de viande froide. Ils burent le même nombre de verres d'un
excellent vin de Chao-Chigne, à la santé de l'honorable William J.
Bidulph. Ils fumèrent la même demi-douzaine de cigares, et prouvèrent
une fois de plus qu'on peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si
on ne l'est pas de naissance.
[Illustration: «Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry. (Page 156.)]
Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!
La journée s'écoula sans incidents, sans accidents. Toujours même calme
de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel. Rien qui fît prévoir un
changement dans l'état météorologique. Les eaux de la mer s'étaient
immobilisées comme celles d'un lac.
Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant,
semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eut jamais moins bu
que pendant ces derniers jours.
Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis verte,
sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune. Une fois à terre,
lorsqu'elle serait orangée, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de
colère la rendrait rouge, elle aurait passé successivement et dans leur
ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.
Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans oser
regarder au delà des bastingages de la -Sam-Yep-.
«Arrivés?... demanda-t-il.
--Non, répondit Fry.
--Arrivons?...
--Non, répondit Craig.
---Ai ai ya!-» fit Soun.
Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla
s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs, qui
remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.
Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont
avaient été ouverts, afin d'aérer la cale. Bonne précaution, et d'un
homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidité que deux
ou trois lames, embarquées pendant le typhon, avaient introduite à
l'intérieur de la jonque.
Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés plusieurs fois
devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité les poussa bientôt à
visiter cette cale funéraire. Ils descendirent donc par l'épontille
entaillée, qui y donnait accès.
Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb même du
grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale restait dans
une obscurité profonde. Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent
bientôt à ces ténèbres, et ils purent observer l'arrimage de cette
cargaison spéciale de la -Sam-Yep-.
La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la plupart
des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait
donc libre de bout en bout, entièrement réservée au chargement, quel
qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient au logement de
l'équipage.
De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un
cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à destination de
Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni se déplacer aux coups
de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune façon la sécurité de
la jonque.
Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières, permettait
d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en pleine lumière à
l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une obscurité relative.
Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée,
s'engagèrent à travers cette coursive.
Ils regardaient, non sans quelque curiosité.
Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns
riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les nécessités de la
vie avaient entraînés au delà du Pacifique, ceux-là avaient fait fortune
aux placers californiens, aux mines de la Névada ou du Colorado, en
petit nombre, hélas! Les autres, arrivés misérables, s'en retournaient
tels. Mais tous revenaient au pays natal, égaux dans la mort. Une
dizaine de bières en bois précieux, ornées avec toute la fantaisie du
luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches,
grossièrement ajustées et peintes en jaune, telle était la cargaison du
navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig
purent lire en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning,
Shen-Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de
confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait
expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des
champs, à la surface des plaines, l'heure de la sépulture définitive.
«Bien compris! dit Fry.
--Bien tenu!» répondit Craig.
Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et des
docks d'un consignataire de San-Francisco ou de New-York!
Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans la
partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la coursive,
nettement dessinée comme une allée de cimetière.
Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont,
lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
«Quelque rat! dit Craig.
--Quelque rat!» répondit Fry.
Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de riz ou
de maïs, eût mieux fait leur affaire!
Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur d'homme, sur
tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure des bières. Si ce
n'était un grattement de dents, ce ne pouvait être qu'un grattement de
griffes ou d'ongles?
«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.
Le bruit ne cessa pas.
Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur
respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à
l'intérieur de l'un des cercueils.
«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois en
léthargie?... dit Craig.
--Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?»
répondit Fry.
Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et constatèrent,
à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'intérieur.
«Diable! dit Craig.
--Diable!» dit Fry.
La même idée leur était naturellement venue à tous deux que quelque
prochain danger menaçait leur client.
Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le couvercle du
cercueil se soulevait avec précaution.
Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent
immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde
obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.
«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive
prudence.
Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui s'entr'ouvrit,
une autre voix murmura:
«Est-ce toi, Fâ-Kien?»
Et ces quelques paroles furent rapidement échangées:
«C'est pour cette nuit?...
--Pour cette nuit.
--Avant que la lune ne se lève?
--A la deuxième veille.
--Et nos compagnons?
--Ils sont prévenus.
--Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
--J'en ai trop!
--Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
--Silence!»
Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes qu'ils
fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.
Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues. Un
silence absolu régnait dans la cale de la -Sam-Yep-.
Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la
coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les entailles de
l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à l'arrière du rouffle,
là où personne ne pouvait les entendre.
«Morts qui parlent... dit Craig.
--Ne sont pas morts!» répondit Fry.
Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!
Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient glissés à
bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du capitaine Yin,
de son équipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqué la
funèbre cargaison? Non! Après avoir été débarqués du navire américain,
qui les ramenait de San-Francisco, les cercueils étaient restés dans un
dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus
peut-être, de ces pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les
cercueils, les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la
place. Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils
avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la -Sam-Yep-? Or,
comment avaient-ils pu l'apprendre?
Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de vouloir
éclaircir en ce moment.
Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se
trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est que le
nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux, c'est que la vie
de Kin-Fo était directement et prochainement menacée!
Cette nuit même, cette nuit du 28 au 29 juin, allait coûter deux cent
mille dollars à la -Centenaire-, qui, cinquante-quatre heures plus tard,
la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu à payer aux
ayants-droit de son ruineux client!
Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent
la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris immédiatement:
il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant l'heure de la
deuxième veille, et fuir avec lui.
Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du bord?
Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout
l'équipage pour être hissée du pont et mise à la mer. Or, le capitaine
Yin et ses complices ne s'y seraient pas prêtés. Donc, nécessité d'agir
autrement, quels que fussent les dangers à courir.
Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa
cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure convenue
avec les compagnons de Lao-Shen.
«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.
Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur un
brûlot, entraîné au large, mèche allumée.
La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot dormait
à l'avant.
Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et arrivèrent
près de Kin-Fo.
Kin-Fo dormait.
La pression d'une main l'éveilla.
«Que me veut-on?» dit-il.
En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage
et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.
«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.
Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donnée la complicité
du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
«Que faire alors? demanda-t-il.
--Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.
Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou, et
présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils nautiques,
inventés par le capitaine Boyton.
Le colis contenait encore trois autres appareils avec les différents
ustensiles qui les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage
de premier ordre.
«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»
Un instant après, Fry ramenait Soun, complétement hébété. Il fallut
l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pensée
que par des -ai ai ya!- à fendre l'âme!
A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit quatre
phoques des mers glaciales se disposant à faire un plongeon. Il faut
dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné qu'une idée peu
avantageuse de la souplesse étonnante de ces mammifères marins, tant il
était flasque et mollasse dans son vêtement insubmersible.
Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait au
milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.
Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres du
rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au-dessus du couronnement
de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut glissé à travers le
sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit aussitôt. Puis, Craig et Fry,
saisissant les apparaux qui leur étaient nécessaires, se précipitèrent à
sa suite.
Personne ne pouvait se douter que les passagers de la -Sam-Yep- venaient
de quitter le bord!
CHAPITRE XIX
QUI NE FINIT BIEN, NI POUR LE CAPITAINE YIN COMMANDANT LA «SAM-YEP», NI
POUR SON ÉQUIPAGE.
Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement en un vêtement
de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la
nature même de l'étoffe employée, ils sont donc imperméables. Mais,
imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas été au froid, résultant
d'une immersion prolongée. Aussi ces vêtements sont-ils faits de deux
étoffes juxtaposées, entre lesquelles on peut insuffler une certaine
quantité d'air.
Cet air sert donc à deux fins: 1º à maintenir l'appareil suspenseur à la
surface de l'eau; 2º à empêcher par son interposition tout contact avec
le milieu liquide, et conséquemment à garantir de tout refroidissement.
Ainsi vêtu, un homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.
[Illustration: Soun fut lancé à la mer. (Page 159.)]
Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était
parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes
semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique, assez large
pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixée à
cette ceinture, se raccordait à un solide collier, sur lequel s'adaptait
la capote. Celle-ci, entourant la tête, s'appliquait hermétiquement au
front, aux joues, au menton, par un liseré élastique. De la figure, on
ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.
A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui
servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la réglementer
selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, à
volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-corps seulement, ou même
prendre la position horizontale. En somme, complète liberté d'action et
de mouvements, sécurité garantie et absolue.
[Illustration: «Ce coquin de capitaine!» (Page 163.)]
Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux inventeur,
et dont l'utilité pratique est manifeste dans un certain nombre
d'accidents de mer. Divers accessoires le complétaient: un sac
imperméable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en
bandoulière; un solide bâton, qui se fixait au pied dans une douille et
portait une petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait
ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la
surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait faire,
et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'éloigner de la
jonque.
La nuit, encore très obscure, favorisait cette manœuvre. Au cas où le
capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent montés sur le
pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs,
ne devait supposer qu'ils eussent quitté le bord dans de telles
conditions. Les coquins, enfermés dans la cale, ne l'apprendraient qu'au
dernier moment.
«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier cercueil,
c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.
Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit pour
fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un mille sous le
vent de la -Sam-Yep-. En effet, une «fraîcheur» commençait à rider le
miroir des eaux, mais si légère encore, qu'il ne fallait compter que sur
la pagaie pour s'éloigner de la jonque.
En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien habitués à
leur appareil, qu'ils manœuvraient instinctivement, sans jamais
hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la position à prendre
dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait bientôt recouvré ses
esprits, et se trouvait incomparablement plus à son aise qu'à bord de la
jonque. Son mal de mer avait subitement cessé. C'est que d'être soumis
au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de
la houle, lorsqu'on y est plongé à mi-corps, cela est très différent, et
Soun le constatait avec quelque satisfaction.
Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il
pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés, et,
instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eût été sur le point
d'être happé!... Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas
trop déplacée dans la circonstance!
Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune
continuait à jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant,
ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place,
ils reprenaient la position verticale.
Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la -Sam-Yep- leur restait à un
demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur leur
pagaie, posée à plat, et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne
parler qu'à voix basse.
«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.
--Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
--Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait
plus surprendre.
--Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misérables
ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de cette jonque!
--Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.
--Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons
échappé!
--Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la -Sam-Yep- sera en vue, nous
ne serons pas hors de danger!
--Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
--Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour ne
point être aperçus au lever du jour!»
Et Fry, insoufflant une certaine quantité d'air dans son appareil,
remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son sac sur
sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une
eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.
Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière goutte.
Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.
«Ça va?... lui dit Craig.
--Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions manger
un bon morceau!
--Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et quelques
tasses de thé...
--Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.
--Chaud! répondit Craig.
--Vous ferez du feu?
--Je ferai du feu.
--Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.
--Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et à ses
complices?
--Non! non!
--Alors, à demain!»
En vérité, ces braves gens causaient là «comme chez eux!» Seulement, la
légère houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un
côté singulièrement comique. Ils montaient et descendaient tour à tour,
au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par
la main d'un pianiste.
«La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.
--Appareillons,» répondirent Fry-Craig.
Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa petite
voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.
«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous faire
découvrir?
--Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
--Quoi?
--Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...
--Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la surface
de la mer.
--Mais... j'ai cru sentir!... reprit Soun.
--Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'épaule de
son domestique. Lors même que tu te sentirais happer la jambe, je te
défends de crier, sinon...
--Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous
l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»
Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses
tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus
souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer,
et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire; mais ce
n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent, tombent au
lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour s'éloigner
autant que possible de la -Sam-Yep-. Lorsque les compagnons de Lao-Shen
ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient
évidemment à sa recherche, et, s'il était en vue, la pirogue leur
donnerait toute facilité pour le reprendre. Donc, à tout prix, il
importait d'être loin avant l'aube.
La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où l'ouragan
avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-Tong, du golfe de
Pé-Tché-Li ou même de la mer Jaune, gagner dans l'ouest, c'était
évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se rencontrer quelques-uns
de ces bâtiments de commerce qui cherchent les bouches du Peï-ho. Là,
les barques de pêche fréquentaient jour et nuit les abords de la côte.
Les chances d'être recueillis s'accroîtraient donc dans une assez grande
proportion. Si, au contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la
-Sam-Yep- avait été emportée plus au sud que le littoral de la Corée,
Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant
eux se fût étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les
eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant dans
leur insubmersible gaîne de caoutchouc.
Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement tomber au
lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors
de vue.
Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-dessus
de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant à
perdre.
«A la voile!» dirent Fry-Craig.
L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme. Chaque
semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destinée à
former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos; puis, ils
ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent le bâton dans la
douille, après avoir préalablement passé à son extrémité la drisse de la
petite voile. Dès qu'ils eurent repris la position horizontale, le
bâton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa
verticalement.
«Hisse!» dirent Fry-Craig.
Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du
mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en triangle.
La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à la
main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un
léger remous la petite flottille de scaphandres.
Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus
justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est
ordinairement et improprement appliqué?
Dix minutes après, chacun d'eux manœuvrait avec une sûreté et une
facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les uns
des autres. On eût dit une troupe d'énormes goëlands, qui, l'aile tendue
à la brise, glissaient légèrement à la surface des eaux.
Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par l'état de la mer.
Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface,
ni clapotis ni ressac.
Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les
recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala quelques
gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux
nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, mais bien
plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales féroces! Cependant,
on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position
horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de
sa gueule oblige le requin à se retourner pour happer sa proie, et ce
mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte
horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux voraces se
jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux qui sont doués
de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à remuer sans cesse, et s'il
remua, on le laisse à penser.
Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ. Il
n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne
les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque. Plus, les aurait
fatigués autant par la tension donnée à leur petite voile que par le
clapotis trop accentué des flots.
Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent larguées,
et la flottille s'arrêta.
«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en
s'adressant à Kin-Fo.
--Volontiers.»
Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par prudence», et
continua à gigotter, reprirent la position verticale.
«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
--Avec plaisir,» répondit Kin-Fo.
Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas
davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore. Ils
avaient dîné, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient
attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se réchauffer, c'était
inutile. Le matelas d'air, interposé entre leur corps et l'eau, les
garantissait de toute fraîcheur. La température normale de leur corps
n'avait certainement pas baissé d'un degré depuis le départ.
Et la -Sam-Yep-, était-elle toujours en vue?
Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit
et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les
bâtiments sur le fond obscur du ciel. D'ailleurs, nuit noire, un peu
embrumée, avare d'étoiles. Les planètes ne formaient qu'une sorte de
nébuleuse au firmament. Mais, très probablement, la lune, qui n'allait
pas tarder à montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques
et dégagerait largement l'espace.
«La jonque est loin! dit Fry.
--Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas profité de
la brise!
--Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et tendit de
nouveau sa voile au vent.
Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première direction
sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant à
l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle
éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et c'était cet
horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-être, au lieu d'une
ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, présenterait-il
un profil accidenté, frangé des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y
tromperaient pas. Ce serait le littoral du Céleste Empire, et, en
quelque point qu'ils y accostassent, le salut assuré. La côte était
franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être
dangereux. Une fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de
faire ultérieurement.
Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se
dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de lune
commençait à déborder la ligne d'eau.
Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent. La brise qui
fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les
entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils sentirent que
l'espace s'éclairait peu à peu.
En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui
remontait balayait les brumes, et un sillage accentué frémissait à la
tête des scaphandres.
Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina
bientôt tout le ciel.
Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la
bouche de Craig:
[Illustration: Ils voguaient de conserve. (Page 165.)]
«La jonque!» dit-il.
Tous s'arrêtèrent.
«Bas les voiles!» cria Fry.
En un instant, les quatre focs furent amenés, et les bâtons déplantés de
leurs douilles.
Kin-Fo et ses compagnons, se replaçant verticalement, regardèrent
derrière eux.
La -Sam-Yep- était là, à moins d'un mille, se profilant en noir sur
l'horizon éclairci, toutes voiles dehors.
[Illustration: Évidemment il y avait lutte. (Page 170.)]
C'était bien la jonque! Elle avait appareillé et profitait maintenant de
la brise. Le capitaine Yin, sans doute, s'était aperçu de la disparition
de Kin-Fo, sans avoir pu comprendre comment il était parvenu à s'enfuir.
A tout hasard, il s'était mis à sa poursuite, d'accord avec ses
complices de la cale, et, avant un quart d'heure, Kin-Fo, Soun, Craig et
Fry, seraient retombés entre ses mains!
Mais avaient-ils été vus au milieu de ce faisceau lumineux dont les
baignait la lune à la surface de la mer? Non, peut-être!
«Bas les têtes!» dit Craig, qui se rattacha à cet espoir.
Il fut compris. Les tuyaux des appareils laissèrent fuser un peu d'air,
et les quatre scaphandres s'enfoncèrent de façon que leur tête
encapuchonnée émergeât seule. Il n'y avait plus qu'à attendre dans un
absolu silence, sans faire un mouvement.
La jonque approchait avec rapidité. Ses hautes voiles dessinaient deux
larges ombres sur les eaux.
Cinq minutes après, la -Sam-Yep- n'était plus qu'à un demi-mille.
Au-dessus des bastingages, les matelots allaient et venaient. A
l'arrière, le capitaine tenait la barre.
Manœuvrait-il pour atteindre les fugitifs? Ne faisait-il que se
maintenir dans le lit du vent? On ne savait.
Tout à coup, des cris se firent entendre. Une masse d'hommes apparut sur
le pont de la -Sam-Yep-. Les clameurs redoublèrent.
Évidemment, il y avait lutte entre les faux morts, échappés de la cale,
et l'équipage de la jonque.
Mais pourquoi cette lutte? Tous ces coquins, matelots et pirates,
n'étaient-ils donc pas d'accord?
Kin-Fo et ses compagnons entendaient très clairement, d'une part
d'horribles vociférations, de l'autre des cris de douleur et de
désespoir, qui s'éteignirent en moins de quelques minutes.
Puis, un violent clapotis de l'eau, le long de la jonque, indiqua que
des corps étaient jetés à la mer.
Non! le capitaine Yin et son équipage n'étaient pas les complices des
bandits de Lao-Shen! Ces pauvres gens, au contraire, avaient été surpris
et massacrés. Les coquins, qui s'étaient cachés à bord,--sans doute avec
l'aide des chargeurs de Takou,--n'avaient eu d'autre dessein que de
s'emparer de la jonque pour le compte du Taï-ping, et, certainement, ils
ignoraient que Kin-Fo eût été passager de la -Sam-Yep-!
Or, si celui-ci était vu, s'il était pris, ni lui, ni Fry-Craig, ni
Soun, n'auraient de pitié à attendre de ces misérables.
La jonque avançait toujours. Elle les atteignit, mais, par une chance
inespérée, elle projeta sur eux l'ombre de ses voiles.
Ils plongèrent un instant.
Lorsqu'ils reparurent, la jonque avait passé, sans les voir, et fuyait
au milieu d'un rapide sillage.
Un cadavre flottait à l'arrière, et le remous l'approcha peu à peu des
scaphandres.
C'était le corps du capitaine, un poignard au flanc. Les larges plis de
sa robe le soutenaient encore sur l'eau.
Puis, il s'enfonça et disparut dans les profondeurs de la mer.
Ainsi périt le jovial capitaine Yin, commandant la -Sam-Yep-!
Dix minutes plus tard, la jonque s'était perdue dans l'ouest, et Kin-Fo,
Fry-Craig, Soun, se retrouvaient seuls à la surface de la mer.
CHAPITRE XX
OU L'ON VERRA A QUOI S'EXPOSENT LES GENS QUI EMPLOIENT LES APPAREILS DU
CAPITAINE BOYTON.
Trois heures après, les premières blancheurs de l'aube s'accusaient
légèrement à l'horizon. Bientôt, il fit jour, et la mer put être
observée dans toute son étendue.
La jonque n'était plus visible. Elle avait promptement distancé les
scaphandres, qui ne pouvaient lutter de vitesse avec elle. Ils avaient
bien suivi la même route, dans l'ouest, sous l'impulsion de la même
brise, mais la -Sam-Yep- devait se trouver maintenant à plus de trois
lieues sous le vent. Donc, rien à craindre de ceux qui la montaient.
Toutefois, ce danger évité ne rendait pas la situation présente beaucoup
moins grave.
En effet, la mer était absolument déserte. Pas un bâtiment, pas une
barque de pêche en vue. Nulle apparence de terre ni au nord ni à l'est.
Rien qui indiquât la proximité d'un littoral quelconque. Ces eaux
étaient-elles les eaux du golfe de Pé-Tché-Li ou celles de la mer Jaune?
A cet égard, complète incertitude.
Cependant, quelques souffles couraient encore à la surface des flots.
Il ne fallait pas les laisser perdre. La direction suivie par la
jonque démontrait que la terre se relèverait,--plus ou moins
prochainement,--dans l'ouest, et qu'en tout cas, c'était là qu'il
convenait de la chercher.
Il fut donc décidé que les scaphandres remettraient à la voile, après
s'être restaurés, toutefois. Les estomacs réclamaient leur dû, et dix
heures de traversée, dans ces conditions, les rendaient impérieux.
«Déjeunons, dit Craig.
--Copieusement.» ajouta Fry.
Kin-Fo fit un signe d'acquiescement, et Soun un claquement de mâchoires,
auquel on ne pouvait se tromper. En ce moment, l'affamé ne songeait plus
à être dévoré sur place. Au contraire.
Le sac imperméable fut donc ouvert. Fry en tira différents comestibles
de bonne qualité, du pain, des conserves, quelques ustensiles de table,
enfin tout ce qu'il fallait pour apaiser la faim et la soif. Sur les
cent plats qui figurent au menu ordinaire d'un dîner chinois, il en
manquait bien quatre-vingt-dix-huit, mais il y avait de quoi restaurer
les quatre convives, et ce n'était certes pas le cas de se montrer
difficile.
On déjeuna donc, et de bon appétit. Le sac contenait des provisions pour
deux jours. Or, avant deux jours, ou l'on serait à terre, ou l'on n'y
arriverait jamais.
«Mais nous avons bon espoir, dit Craig.
--Pourquoi avez-vous bon espoir? demanda Kin-Fo, non sans quelque
ironie.
--Parce que la chance nous revient, répondit Fry.
--Ah! vous trouvez?
--Sans doute, reprit Craig. Le suprême danger était la jonque, et nous
avons pu lui échapper.
--Jamais, monsieur, depuis que nous avons l'honneur d'être attachés à
votre personne, ajouta Fry, jamais vous n'avez été plus en sûreté
qu'ici!
--Tous les Taï-ping du monde.... dit Craig.
--Ne pourraient vous atteindre.... dit Fry.
--Et vous flottez joliment... ajouta Craig.
--Pour un homme qui pèse deux cent mille dollars!» ajouta Fry.
Kin-Fo ne put s'empêcher de sourire.
«Si je flotte, répondit Kin-Fo, c'est grâce à vous, messieurs! Sans
votre aide, je serais maintenant où est le pauvre capitaine Yin!
--Nous aussi! répliquèrent Fry-Craig.
--Et moi donc! s'écria Soun, en faisant passer, non sans quelque effort,
un énorme morceau de pain de sa bouche dans son œsophage.
--N'importe, reprit Kin-Fo, je sais ce que je vous dois!
--Vous ne nous devez rien, répondit Fry, puisque vous êtes le client de
la -Centenaire-...
--Compagnie d'assurances sur la vie...
--Capital de garantie: vingt millions de dollars...
--Et nous espérons bien...
--Qu'elle n'aura rien à vous devoir!»
Au fond, Kin-Fo était très touché du dévouement dont les deux agents
avaient fait preuve envers lui, quel qu'en fût le mobile. Aussi ne leur
cacha-t-il point ses sentiments à leur égard.
«Nous reparlerons de tout ceci, ajouta-t-il, lorsque Lao-Shen m'aura
rendu la lettre, dont Wang s'est si fâcheusement dessaisi!»
Craig et Fry se regardèrent. Un sourire imperceptible se dessina sur
leurs lèvres. Ils avaient évidemment eu la même pensée.
«Soun? dit Kin-Fo.
--Monsieur?
--Le thé?
--Voilà!» répondit Fry.
Et Fry eut raison de répondre, car de faire du thé dans ces conditions,
Soun eût répondu que cela était absolument impossible.
Mais croire que les deux agents fussent embarrassés pour si peu, c'eût
été ne pas les connaître.
Fry tira donc du sac un petit ustensile, qui est le complément
indispensable des appareils Boyton. En effet, il peut servir de fanal
quand il fait nuit, de foyer quand il fait froid, de fourneau lorsqu'on
veut obtenir quelque boisson chaude.
Rien de plus simple, en vérité. Un tuyau de cinq à six pouces, relié à
un récipient métallique, muni d'un robinet supérieur et d'un robinet
inférieur,--le tout encastré dans une plaque de liège, à la façon de ces
thermomètres flottants qui sont en usage dans les maisons de bains,--tel
est l'appareil en question.
Fry posa cet ustensile à la surface de l'eau, qui était parfaitement
unie.
D'une main, il ouvrit le robinet supérieur, de l'autre le robinet
inférieur, adapté au récipient immergé.
Aussitôt une belle flamme fusa à l'extrémité, en dégageant une chaleur
très appréciable.
«Voilà le fourneau!» dit Fry.
Soun n'en pouvait croire ses yeux.
«Vous faites du feu avec de l'eau? s'écria-t-il.
--Avec de l'eau et du phosphure de calcium!» répondit Craig.
En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une
singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du phosphore,
qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène phosphoré. Or, ce gaz
brûle spontanément à l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne
peuvent l'éteindre. Aussi est-il employé maintenant pour éclairer les
bouées de sauvetage perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en
contact avec le phosphure de calcium. Aussitôt une longue flamme en
jaillit, qui permet, soit à l'homme tombé à la mer de la retrouver dans
la nuit, soit aux matelots de venir directement à son secours[16].
[16] M. Seyferth et M. Silas, archiviste de l'ambassade de France à
Vienne, sont les inventeurs de cette bouée de sauvetage, en usage sur
tous les navires de guerre.
Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube, Craig tenait
au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à un
petit tonnelet, enfermé dans son sac.
En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition. Craig
le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées d'un thé
excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à l'américaine,--ce
qui n'amena aucune réclamation de leur part.
Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à la
surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de longitude. Il ne
manquait qu'un sextant et un chronomètre pour déterminer la position, à
quelques secondes près. Ces instruments compléteront un jour le sac des
appareils Boyton, et les naufragés ne courront plus risque de s'égarer
sur l'Océan.
Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent alors
les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation,
agréablement interrompue par ce repas matinal.
La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres
firent bonne route, vent arrière. A peine leur fallait-il la rectifier,
de temps en temps, par un léger coup de pagaie. Dans cette position
horizontale, moelleusement et doucement entraînés, ils avaient une
certaine tendance à s'endormir. De là, nécessité de résister au sommeil,
qui eût été fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y
point succomber, avaient allumé un cigare et ils fumaient, comme font
les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une école de natation.
Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les
gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux Soun
les plus grandes frayeurs.
Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins. Ces «clowns» de
la mer venaient tout bonnement reconnaître quels étaient ces êtres
singuliers qui flottaient dans leur élément,--des mammifères comme eux,
mais nullement marins.
Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils filaient
comme des flèches, en nuançant les couches liquides de leurs couleurs
d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds hors des flots; ils
faisaient une sorte de saut périlleux, qui attestait la souplesse et la
vigueur de leurs muscles. Ah! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau
avec cette rapidité, qui est supérieure à celle des meilleurs navires,
ils n'auraient sans doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner
envie de s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire
remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux
valait encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être
plus lent, était infiniment plus pratique.
Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des
«velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et
les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait plus la main qui la
tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux pieds ni à la tête des
scaphandres.
«Une complication... dit Craig.
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