honnête n'aurait pas eu à signaler la plus légère incorrection dans son
attitude.
Craig et Fry admiraient ces politesses; mais, tout en admirant, ils ne
perdaient pas de vue leur irréprochable client.
Une même idée leur était venue, à tous les deux. Si, par impossible,
Wang n'avait pas péri, comme on le croyait, dans les eaux du fleuve?...
S'il venait se mêler à ces groupes d'invités?... La vingt-quatrième
heure du vingt-cinquième jour de juin,--l'heure extrême,--n'avait pas
sonné encore! La main du Taï-ping n'était pas désarmée! Si, au dernier
moment?...
Non! cela n'était pas vraisemblable, mais enfin, c'était possible.
Aussi, par un reste de prudence, Craig et Fry regardaient-ils
soigneusement tout ce monde... En fin de compte, ils ne virent aucune
figure suspecte.
Pendant ce temps, la future quittait sa maison de l'avenue de Cha-Coua,
et prenait place dans un palanquin fermé.
Si Kin-Fo n'avait pas voulu prendre le costume de mandarin que tout
fiancé a droit de revêtir,--par honneur pour cette institution du
mariage que les anciens législateurs tenaient en grande estime,--Lé-ou
s'était conformée aux règlements de la haute société. Avec sa toilette,
toute rouge, faite d'une admirable étoffe de soie brodée, elle
resplendissait. Sa figure se dérobait, pour ainsi dire, sous un voile de
perles fines, qui semblaient s'égoutter du riche diadème dont le cercle
d'or bordait son front. Des pierreries et des fleurs artificielles du
meilleur goût constellaient sa chevelure et ses longues nattes noires.
Kin-Fo ne pouvait manquer de la trouver plus charmante encore,
lorsqu'elle descendrait du palanquin que sa main allait bientôt ouvrir.
Le cortège se mit en route. Il tourna le carrefour pour prendre la
Grande-Avenue et suivre le boulevard de Tiène-Men. Sans doute, il eût
été plus magnifique, s'il se fût agi d'un enterrement au lieu d'une
noce, mais, en somme, cela méritait que les passants s'arrêtassent pour
le voir passer.
Des amies, des compagnes de Lé-ou suivaient le palanquin, portant en
grande pompe les différentes pièces du trousseau. Une vingtaine de
musiciens marchaient en avant avec grand fracas d'instruments de cuivre,
entre lesquels éclatait le gong sonore. Autour du palanquin s'agitait
une foule de porteurs de torches et de lanternes aux mille couleurs. La
future restait toujours cachée aux yeux de la foule. Les premiers
regards, auxquels la réservait l'étiquette, devaient être ceux de son
époux.
Ce fut dans ces conditions, et au milieu d'un bruyant concours de
populaire, que le cortège arriva, vers huit heures du soir, à l'hôtel du
«Bonheur Céleste.»
Kin-Fo se tenait devant l'entrée richement décorée. Il attendait
l'arrivée du palanquin pour en ouvrir la porte. Cela fait, il aiderait
sa future à descendre, et il la conduirait dans l'appartement réservé,
où tous deux salueraient quatre fois le ciel. Puis, tous deux se
rendraient au repas nuptial. La future ferait quatre génuflexions devant
son mari. Celui-ci, à son tour, en ferait deux devant elle. Ils
répandraient deux ou trois gouttes de vin sous forme de libations. Ils
offriraient quelques aliments aux esprits intermédiaires. Alors, on leur
apporterait deux coupes pleines. Ils les videraient à demi, et,
mélangeant ce qui resterait dans une seule coupe, ils y boiraient l'un
après l'autre. L'union serait consacrée.
Le palanquin était arrivé. Kin-Fo s'avança. Un maître de cérémonies lui
remit la clef. Il la prit, ouvrit la porte, et tendit la main à la jolie
Lé-ou, tout émue. La future descendit légèrement et traversa le groupe
des invités, qui s'inclinèrent respectueusement en élevant la main à la
hauteur de la poitrine.
[Illustration: D'énormes cerfs-volants lumineux. (Page 128.)]
Au moment où la jeune femme allait franchir la porte de l'hôtel, un
signal fut donné. D'énormes cerfs-volants lumineux s'élevèrent dans
l'espace et balancèrent au souffle de la brise leurs images multicolores
de dragons, de phénix et autres emblèmes du mariage. Des pigeons
éoliens, munis d'un petit appareil sonore, fixé à leur queue,
s'envolèrent et remplirent l'espace d'une harmonie céleste. Des fusées
aux mille couleurs partirent en sifflant, et de leur éblouissant bouquet
s'échappa une pluie d'or.
[Illustration: «Interdiction! Interdiction!» (Page 130.)]
Soudain, un bruit lointain se fit entendre sur le boulevard de
Tiène-Men. C'étaient des cris auxquels se mêlaient les sons clairs d'une
trompette. Puis, un silence se faisait, et le bruit reprenait après
quelques instants.
Tout ce brouhaha se rapprochait et eut bientôt atteint la rue où le
cortège s'était arrêté.
Kin-Fo écoutait. Ses amis, indécis, attendaient que la jeune femme
entrât dans l'hôtel.
Mais, presque aussitôt, la rue se remplit d'une agitation singulière.
Les éclats de la trompette redoublèrent en se rapprochant.
«Qu'est-ce donc?» demanda Kin-Fo.
Les traits de Lé-ou s'étaient altérés. Un secret pressentiment
accélérait les battements de son cœur.
Tout à coup, la foule fit irruption dans la rue. Elle entourait un
héraut à la livrée impériale, qu'escortaient plusieurs tipaos.
Et ce héraut, au milieu du silence général, jeta ces seuls mots,
auxquels répondit un sourd murmure:
«Mort de l'Impératrice douairière!
Interdiction! Interdiction!»
Kin-Fo avait compris. C'était un coup qui le frappait directement. Il ne
put retenir un geste de colère!
Le deuil impérial venait d'être décrété pour la mort de la veuve du
dernier empereur. Pendant un délai que fixerait la loi, interdiction à
quiconque de se raser la tête, interdiction de donner des fêtes
publiques et des représentations théâtrales, interdiction aux tribunaux
de rendre la justice, interdiction de procéder à la célébration des
mariages!
Lé-ou, désolée, mais courageuse, pour ne pas ajouter à la peine de son
fiancé, faisait contre fortune bon cœur. Elle avait pris la main de son
cher Kin-Fo:
«Attendons,» lui dit-elle d'une voix qui s'efforçait de cacher sa vive
émotion.
Et le palanquin repartit avec la jeune femme pour sa maison de l'avenue
de Cha-Coua, et les réjouissances furent suspendues, les tables
desservies, les orchestres renvoyés, et les amis du désolé Kin-Fo se
séparèrent, après lui avoir fait leurs compliments de condoléance.
C'est qu'il ne fallait pas se risquer à enfreindre cet impérieux décret
d'interdiction!
Décidément, la mauvaise chance continuait à poursuivre Kin-Fo. Encore
une occasion qui lui était donnée de mettre à profit les leçons de
philosophie qu'il avait reçues de son ancien maître!
Kin-Fo était resté seul avec Craig et Fry dans cet appartement désert de
l'hôtel du «Bonheur Céleste», dont le nom lui semblait maintenant un
amer sarcasme. Le délai d'interdiction pouvait être prolongé suivant le
bon plaisir du Fils du Ciel! Et lui qui avait compté retourner
immédiatement à Shang-Haï, pour installer sa jeune femme en ce riche
yamen, devenu le sien, et recommencer une nouvelle vie dans ces
conditions nouvelles!...
Une heure après, un domestique entrait et lui remettait une lettre,
qu'un messager venait d'apporter à l'instant.
Kin-Fo, dès qu'il eut reconnu l'écriture de l'adresse, ne put retenir un
cri.
La lettre était de Wang, et voici ce qu'elle contenait:
«Ami, je ne suis pas mort, mais, quand tu recevras cette lettre,
j'aurai cessé de vivre!
«Je meurs parce que je n'ai pas le courage de tenir ma promesse; mais,
sois tranquille, j'ai pourvu à tout.
«Lao-Shen, un chef des Taï-ping, mon ancien compagnon, a ta lettre! Il
aura la main et le cœur plus fermes que moi pour accomplir l'horrible
mission que tu m'avais fait accepter. A lui reviendra donc le capital
assuré sur ta tête, que je lui ai délégué, et qu'il touchera, lorsque
tu ne seras plus!...
«Adieu! Je te précède dans la mort! A bientôt, ami! Adieu!
«WANG!»
CHAPITRE XVI
DANS LEQUEL KIN-FO, TOUJOURS CÉLIBATAIRE, RECOMMENCE A COURIR DE PLUS
BELLE.
Telle était maintenant la situation faite à Kin-Fo, plus grave mille
fois qu'elle ne l'avait jamais été!
Ainsi donc, Wang, malgré la parole donnée, avait senti sa volonté se
paralyser, lorsqu'il s'était agi de frapper son ancien élève! Ainsi Wang
ne savait rien du changement survenu dans la fortune de Kin-Fo, puisque
sa lettre ne le disait pas! Ainsi Wang avait chargé un autre de tenir sa
promesse, et quel autre! un Taï-ping redoutable entre tous, qui, lui,
n'éprouverait aucun scrupule à accomplir un simple meurtre, dont on ne
pourrait même le rendre responsable! La lettre de Kin-Fo ne lui
assurait-elle pas l'impunité, et, la délégation de Wang, un capital de
cinquante mille dollars!
«Ah! mais je commence à en avoir assez!» s'écria Kin-Fo dans un premier
mouvement de colère.
Craig et Fry avaient pris connaissance de la missive de Wang.
«Votre lettre, demandèrent-ils à Kin-Fo, ne porte donc pas le 25 juin
comme extrême date?
--Eh non! répondit-il. Wang devait et ne pouvait la dater que du jour de
ma mort! Maintenant, ce Lao-Shen peut agir quand il lui plaira, sans
être limité par le temps!
--Oh! firent Fry-Craig, il a intérêt à s'exécuter à bref délai.
--Pourquoi?...
--Afin que le capital assuré sur votre tête soit couvert par la police
et ne lui échappe pas!»
L'argument était sans réplique.
«Soit, répondit Kin-Fo. Toujours est-il que je ne dois pas perdre une
heure pour reprendre ma lettre, dussé-je la payer des cinquante mille
dollars garantis à ce Lao-Shen!
--Juste, dit Craig.
--Vrai! ajouta Fry.
--Je partirai donc! On doit savoir où est maintenant ce chef Taï-ping!
Il ne sera peut-être pas introuvable comme Wang!»
En parlant ainsi, Kin-Fo ne pouvait tenir en place. Il allait et venait.
Cette série de coups de massue, qui s'abattaient sur lui, le mettaient
dans un état de surexcitation peu ordinaire.
«Je pars! dit-il! Je vais à la recherche de Lao-Shen! Quant à vous,
messieurs, faites ce qu'il vous conviendra.
--Monsieur, répondit Fry-Craig, les intérêts de la -Centenaire- sont
plus menacés qu'ils ne l'ont jamais été! Vous abandonner dans ces
circonstances serait manquer à notre devoir. Nous ne vous quitterons
pas!»
Il n'y avait pas une heure à perdre. Mais, avant tout, il s'agissait de
savoir au juste ce que c'était que ce Lao-Shen, et en quel endroit
précis il résidait. Or, sa notoriété était telle, que cela ne fut pas
difficile.
En effet, cet ancien compagnon de Wang dans le mouvement insurrectionnel
des Mang-Tchao, s'était retiré au nord de la Chine, au delà de la Grande
Muraille, vers la partie voisine du golfe de Léao-Tong, qui n'est qu'une
annexe du golfe de Pé-Tché-Li. Si le gouvernement impérial n'avait pas
encore traité avec lui, comme il l'avait déjà fait avec quelques autres
chefs de rebelles qu'il n'avait pu réduire, il le laissait du moins
opérer tranquillement sur ces territoires situés au delà des frontières
chinoises, où Lao-Shen, résigné à un rôle plus modeste, faisait le
métier d'écumeur de grands chemins! Ah! Wang avait bien choisi l'homme
qu'il fallait! Celui-là serait sans scrupules et un coup de poignard de
plus ou de moins n'était pas pour inquiéter sa conscience!
Kin-Fo et les deux agents obtinrent donc de très complets renseignements
sur le Taï-ping, et apprirent qu'il avait été signalé dernièrement aux
environs de Fou-Ning, petit port sur le golfe de Léao-Tong. C'est donc
là qu'ils résolurent de se rendre sans plus tarder.
Tout d'abord, Lé-ou fut informée de ce qui venait de se passer. Ses
angoisses redoublèrent! Des larmes noyèrent ses beaux yeux. Elle voulut
dissuader Kin-Fo de partir! Ne courrait-il pas au-devant d'un inévitable
danger? Ne valait-il pas mieux attendre, s'éloigner, quitter le Céleste
Empire, au besoin, se réfugier dans quelque partie du monde où ce
farouche Lao-Shen ne pourrait l'atteindre?
Mais Kin-Fo fit comprendre à la jeune femme que, de vivre sous cette
incessante menace, à la merci d'un pareil coquin, à qui sa mort vaudrait
une fortune, il n'en pourrait supporter la perspective! Non! Il fallait
en finir une fois pour toutes. Kin-Fo et ses fidèles acolytes
partiraient le jour même, ils arriveraient jusqu'au Taï-ping, ils
rachèteraient à prix d'or la déplorable lettre, et ils seraient de
retour à Péking avant même que le décret d'interdiction eût été levé.
«Chère petite sœur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter,
maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours! S'il
était fait, quelle situation pour vous!
--S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir de
vous suivre, et je vous suivrais!
--Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer à un
seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...»
Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui
voulait le retenir.
Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malechance
ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking et se rendaient
à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
Ce qui avait été décidé, le voici:
Le voyage par terre, à travers une province peu sûre, offrait des
difficultés très sérieuses.
S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la
capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce parcours de
cent soixante lis[13], il aurait bien fallu les affronter. Mais ce
n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se trouvait le port de
Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et sécurité. En
quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir
atteint, et alors ils aviseraient.
[13] Quarante lieues.
Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? C'est ce dont il
convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes
de Tong-Tchéou.
En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune
accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-Ning, attendait
à l'embouchure du Peï-ho.
Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre
jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y
avait pas autre chose à faire.
Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs, et,
cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de sauvetage
connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux insubmersibles
vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille
dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir à payer de surprimes,
puisqu'il avait assuré tous les risques. Or, une catastrophe pouvait
arriver. Il fallait tout prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur
le -Peï-tang-, et descendaient le cours du Peï-ho. Les sinuosités de ce
fleuve sont si capricieuses, que son parcours est précisément le double
d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou à son embouchure; mais il
est canalisé, et navigable, par conséquent, pour des navires d'assez
fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considérable, et
beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque
parallèlement à lui.
Le -Peï-tang- descendait rapidement entre les balises du chenal, battant
de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de son remous
les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une
pagode au delà de Tong-Tchéou fut bientôt dépassée et disparut à
l'angle d'un tournant assez brusque.
A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait, ici
entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux agricoles,
au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des vergers et des
haies vives. Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou,
Nane-Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il fallut
faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du fleuve, et
circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires, dont le
port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et coûta à
plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les
coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en
résulter. De là une confusion, un embarras de bateaux en dérive, qui
aurait donné fort à faire aux maîtres de port, s'il y avait eu des
maîtres de port à Tien-Tsin.
Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus sévères que
jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait
vraiment pas dire assez.
Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement
eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais bien de Lao-Shen, ce
Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement
redoutable. Puisqu'on allait à lui, on aurait pu se croire en sûreté,
mais qui prouvait qu'il ne s'était pas déjà mis en route pour rejoindre
sa victime! Et alors comment l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry
voyaient un assassin dans chaque passager du -Peï-tang-! Ils ne
mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus!
Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun, pour
sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La seule pensée
d'aller sur mer lui faisait déjà mal au cœur. Il pâlissait à mesure que
le -Peï-tang- se rapprochait du golfe de Pé-Tché-Li. Son nez se pinçait,
sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve
n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.
Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes lames
d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs
et plus fréquents!
«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
[Illustration: A cette hauteur, le Peï-ho... (Page 135.)]
--Jamais!
--Cela ne va pas? lui demanda Fry.
--Non!
--Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
--La tête?...
--Et à ne pas ouvrir la bouche... ajouta Fry.
--La bouche?...»
Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas
parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jeté
sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard mélancolique des personnes
prédestinées à l'épreuve, un peu ridicule, du mal de mer.
[Illustration: Ces volatiles plongeaient... (Page 138.)]
Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le
fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge
surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous un
léger ressac. Au delà s'étendaient de vastes champs de sorgho, de maïs,
de blé, de millet. Ainsi que dans toute la Chine,--une mère de famille
qui a tant de millions d'enfants à nourrir,--il n'y avait pas une
portion cultivable de terrain qui fût négligée. Partout des canaux
d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias
rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à profusion. Çà et là,
auprès des villages en torchis jaunâtre, se dressaient quelques bouquets
d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point déparé
une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux
pêcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou,
mieux, de chiens de pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de
leur maître, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler,
grâce à un anneau qui leur étranglait à demi le cou. Puis c'étaient des
canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des éperviers, que le
hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.
Si la grande route, au long du fleuve, se montrait maintenant déserte,
le mouvement maritime du Peï-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de
toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec
leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe très concave
de l'avant à l'arrière, manœuvrées par un double étage d'avirons ou par
des aubes mues à main d'homme; jonques de douanes à deux mâts, à voiles
de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe
et en proue de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de
commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des plus
précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas d'affronter les
coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant à
l'aviron ou à la cordelle, suivant les heures de la marée, et faites
pour les gens qui ont du temps à perdre; jonques de mandarins, petits
yachts de plaisance, que remorquent leurs canots; sampans de toutes
formes, voilés de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par
de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien
leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois,
véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés d'arbres,
semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque forêt de la
Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout entière!
Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une
vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du fleuve. Sur les
rives fumaient en gros tourbillons quelques fours à briques, dont les
vapeurs salissaient l'air en se mêlant à celles du steamboat. Le soir
arrivait, précédé du crépuscule de juin, qui se prolonge sous cette
latitude. Bientôt, une succession de dunes blanches, symétriquement
disposées et d'un dessin uniforme, s'estompèrent dans la pénombre.
C'étaient des «mulons» de sel, recueilli dans les salines avoisinantes.
Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho, triste
paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout
poussière et tout cendre».
Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le -Peï-tang- arrivait
au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et du
Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-française, en
1860. Là s'était faite la glorieuse attaque du général Collineau, le 24
août de la même année; là, les canonnières avaient forcé l'entrée du
fleuve; là, s'étend une étroite bande de territoire, à peine occupée,
qui porte le nom de concession française; là, se voit encore le monument
funéraire sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts
dans ces combats mémorables.
Le -Peï-tang- ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers durent
donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante déjà, dont le
développement sera considérable, si les mandarins laissent jamais
établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour même.
Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre. Ils firent
donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après, ils étaient à bord
de la -Sam-Yep-.
CHAPITRE XVII
DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS
COMPROMISE.
Huit jours auparavant, un navire américain était venu mouiller au port
de Takou. Frété par la sixième compagnie chino-californienne, il avait
été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installée dans
le cimetière de Laurel-Hill, de San-Francisco.
C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour du
rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de reposer dans
la terre natale.
Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation
écrite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont
soixante-quinze devaient être débarqués à Takou pour être réexpédiés aux
provinces du nord.
Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du navire
américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin, celui-ci
appareillait pour le port de Fou-Ning.
C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris
passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres
navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils durent s'y
embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traversée de deux ou
trois jours au plus, et très facile à cette époque de l'année.
La -Sam-Yep- était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents
tonneaux.
Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds
seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Céleste
Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la
quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près, paraît-il, mais
elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne
avantage sur des bâtiments plus fins de lignes. Le safran de leur énorme
gouvernail est percé de trous, système très préconisé en Chine, dont
l'effet paraît assez contestable. Quoiqu'il en soit, ces vastes navires
affrontent volontiers les mers riveraines. On cite même une de ces
jonques, qui, nolisée par une maison de Canton, vint, sous le
commandement d'un capitaine américain, apporter à San-Francisco une
cargaison de thé et de porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments
peuvent bien tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce
point, que les Chinois font des marins excellents.
[Illustration: PÊCHE AU CORMORAN (page 138.)]
La -Sam-Yep-, de construction moderne, presque droite de l'avant à
l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques européennes. Ni
clouée ni chevillée, faite de bambous cousus, calfatée d'étoupe et de
résine du Cambodje, elle était si étanche, qu'elle ne possédait pas même
de pompe de cale. Sa légèreté la faisait flotter sur l'eau comme un
morceau de liège. Une ancre, fabriquée d'un bois très dur, un gréement
en fibres de palmier, d'une flexibilité remarquable, des voiles souples,
qui se manœuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un
éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de misaine
d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était cette jonque,
bien comprise, en somme, et bien appareillée pour les besoins du petit
cabotage.
Certes, personne, à voir la -Sam-Yep-, n'eût deviné que ses affréteurs
l'avaient transformée, cette fois, en un énorme corbillard.
En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux pacotilles de
parfumeries chinoises, s'était substituée la cargaison que l'on sait.
Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux
rouffles de l'avant et de l'arrière se balançaient oriflammes et houppes
multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros œil flamboyant, qui lui
donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses
mâts, la brise déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois. Deux
caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes,
qui réfléchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins
dans ces mers encore infestées de pirates! Tout cet ensemble était gai,
pimpant, agréable au regard. Après tout, n'était-ce pas un rapatriement
qu'opérait la -Sam-Yep-,--un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais
de cadavres satisfaits!
Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à naviguer
dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. Craig et Fry,
semblables à leurs compatriotes américains, qui n'aiment pas à
transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute préféré tout autre
navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.
Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque,
suffisaient aux manœuvres très simples de la voilure. La boussole,
dit-on, a été inventée en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs
ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait
faire le capitaine Yin, commandant la -Sam-Yep-, qui comptait,
d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.
Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, était
la démonstration vivante de cet insoluble problème du mouvement
perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses
bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui,
cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents blanches. Il
bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en
somme, bon marin, très pratique de ces côtes, et manœuvrant sa jonque
comme s'il l'eût tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait
pour ses compagnons et lui n'était pas pour altérer son humeur joviale.
Des passagers qui venaient de verser cent cinquante taëls[14] pour une
traversée de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se
montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs
compagnons de voyage, emboîtés dans la cale!
[14] 1200 francs environ.
Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le
rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.
Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un minutieux
examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent rien de suspect
dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient être
d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de toute vraisemblance, puisque le
hasard seul avait mis cette jonque à la disposition de leur client, et
comment le hasard eût-il été le complice du trop fameux Taï-ping! La
traversée, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour
quelques jours leurs quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils
Kin-Fo plus à lui-même.
Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine et
s'abandonna à «philosopher» tout à son aise. Pauvre homme, qui n'avait
pas su apprécier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette
existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Haï, et que le
travail aurait pu transformer! Qu'il rentrât dans la possession de sa
lettre, et l'on verrait si la leçon lui aurait profité, si le fou serait
devenu sage!
Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée! Oui, sans aucun
doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne pouvait être
pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le
surprendre et ne point être surpris! Grosse difficulté. Lao-Shen devait
se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien
de ce que faisait Lao-Shen. De là, danger très sérieux, dès que le
client de Craig-Fry aurait débarqué dans la province qu'exploitait le
Taï-ping. Tout était donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen
aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que
cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à
Shang-Haï et une visite aux bureaux de la -Centenaire-, qui n'auraient
peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût la longanimité du
gouvernement à son égard.
Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire que
l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans ses
projets d'avenir!
Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?
Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, payant
son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-Li. Il ne
parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, et son maître,
et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son cœur était stupide!
-Ai ai ya!- ses idées stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait
plus ni au thé ni au riz! -Ai ai ya!- Quel vent l'avait poussé là, par
erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service
d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui
restait de queue pour ne pas être là! Il aimerait mieux se raser la
tête, se faire bonze! Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui
dévorait le foie et les entrailles! -Ai ai ya!-
Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la -Sam-Yep- longeait
à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, qui courait
alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à l'embouchure du fleuve
de ce nom, non loin de l'endroit où les armées européennes opérèrent
leur débarquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux
bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.
Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement
maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas à
vingt milles au delà. Quelques jonques de commerce, faisant le petit
cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les eaux
poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large l'horizon
absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de mer.
Craig et Fry observèrent que les bateaux-pêcheurs, même ceux dont la
capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés d'un ou
deux petits canons.
A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci répondit, en
se frottant les mains:
«Il faut bien faire peur aux pirates!
--Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria Craig,
non sans quelque surprise.
--Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne
manquent pas dans les mers de Chine!»
Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses dents
éclatantes.
«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
[Illustration: «Sont-elles chargées?» demanda Craig. (Page 144.)]
--N'ai-je pas mes deux caronades deux gaillardes, qui parlent haut,
quand on les approche de trop près!
--Sont-elles chargées? demanda Craig.
--Ordinairement.
--Et maintenant?...
--Non.
--Pourquoi? demanda Fry.
--Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le
capitaine Yin.
[Illustration: Le capitaine ne riait plus. (Page 148.)]
--Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de
la réponse.
--A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison,
quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux
écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!...
--Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut
ou non la peine d'être attaquée?
--Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le
capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
--Mais oui, dit Fry.
--Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
--Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières pour ne
point désirer leur visite!
--Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les pirates, si
nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à notre jonque!
--Et pourquoi?
--Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature de sa
cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise déployait à
mi-mât de la jonque.
«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se
dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
--Ils peuvent croire que vous naviguez sous pavillon de deuil, par
prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
--S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, et,
quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront
venus!»
Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement
l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de trois
cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux «braves gens»
dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoiqu'il en
soit, il fallait maintenant se résigner et espérer que la traversée
s'accomplirait heureusement.
D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les chances
favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été sacrifié en
l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine pendaient encore
les plumes du malheureux gallinacé. Quelques gouttes de son sang,
répandues sur le pont, une petite coupe de vin, jetée par-dessus le
bord, avaient complété ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacrée, que
pouvait craindre la jonque -Sam-Yep-, sous le commandement du digne
capitaine Yin?
On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités n'étaient pas
satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit que le vin n'eût pas
été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent
fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prévoir, pendant cette
journée, nette, claire, bien balayée par une jolie brise. Le plus
perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se préparait quelque
«coup de chien».
Vers huit heures du soir, la -Sam-Yep-, tout dessus, se disposait à
doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est.
Au delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure très
favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop
présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les
atterrages de Fou-Ning.
Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque
mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun. Quant à
Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours
leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la lettre qui
compromettait son existence, ce serait à l'instant même où la
-Centenaire- n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa police ne
le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il n'avait opéré
qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable
William J. Bidulph. Et alors:
«All... dit Fry.
--Right!» ajouta Craig.
Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe de
Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le
nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.
Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu constater
que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à cinq millimètres
presque subitement. Or, cette rapide raréfaction de l'air présageait un
typhon[15] peu éloigné, dont le mouvement allégeait déjà les couches
atmosphériques. D'autre part, si le capitaine Yin eût connu les
observations de l'Anglais Paddington et de l'Américain Maury, il aurait
essayé de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans
l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse, hors du centre
d'attraction de la tempête tournante.
[15] Les tempêtes tournantes s'appellent «tornados» sur la côte O. de
l'Afrique, et «typhon» dans les mers de Chine. Leur nom scientifique
est «cyclones».
Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il ignorait
la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié un coq, et ce
sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de toute éventualité?
Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le
prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manœuvra comme l'aurait
pu faire un capitaine européen.
Ce typhon n'était qu'un petit cyclone, doué par conséquent d'une très
grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui
dépassait cent kilomètres à l'heure. Il poussa donc la -Sam-Yep- vers
l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la
jonque s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle
elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.
A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum d'intensité. Le
capitaine Yin, bien secondé par son équipage, manœuvrait en véritable
homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gardé tout son sang-froid.
Sa main, solidement fixée à la barre, dirigeait le léger navire, qui
s'élevait à la lame comme une mauve.
Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au bastingage, il
regardait le ciel avec ses nuages diffus, déloquetés par l'ouragan, qui
traînaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la
mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une
aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau
normal. Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie
de la série d'émotions que lui réservait la malechance, acharnée contre
sa personne. Une traversée de soixante heures, sans tempête, en plein
été, c'était bon pour les heureux du jour, et il n'était plus de ces
heureux-là!
Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de
la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de
Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à se préoccuper des
intérêts de la -Centenaire-. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient
et ne songeaient qu'à faire leur devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit!
mais après le 30 juin, minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient
Craig-Fry! Voilà ce que pensaient Fry-Craig!
Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition, ou
plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on
s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps du
monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre! -Ai ai
ya!- Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! -Ai ai ya!- Et l'infortuné
Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer!
Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un faux coup
de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur son pont. Si elle
ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins,
s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans une direction constante,
au milieu de lames fouettées par le tourbillon du cyclone, il n'y
fallait pas songer. Quant à estimer la route parcourue et suivie, il n'y
fallait pas prétendre.
Cependant, un heureux hasard fit que la -Sam-Yep- atteignit, sans
avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique, qui
couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace de deux à
trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était comme un lac
paisible au milieu d'un océan démonté.
Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à sec de
toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme
par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à s'apaiser autour de
ce petit lac central.
Mais, lorsque le jour vint, la -Sam-Yep- eût vainement cherché quelque
terre à l'horizon. Plus une côte en vue. Les eaux du golfe, reculées
jusqu'à la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.
CHAPITRE XVIII
OU CRAIG ET FRY, POUSSÉS PAR LA CURIOSITÉ, VISITENT LA CALE DE LA
«SAM-YEP».
«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril fut
passé.
--Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la figure
était redevenue joviale.
--Dans le golfe de Pé-Tché-Li?
--Peut-être.
--Ou dans le golfe de Léao-Tong?
--Cela est possible.
--Mais où aborderons-nous?
--Où le vent nous poussera!
--Et quand?
--Il m'est impossible de le dire.
--Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine, reprit
Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à la mode dans
l'Empire du Milieu.
--Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»
Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.
«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.
--Ni à pleurer,» répliqua le capitaine.
La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il était
impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la -Sam-Yep-. Sa
direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il relevée, sans
boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les trois quarts du
compas? La jonque, ses voiles serrées, échappant presque entièrement à
l'influence du gouvernail, avait été le jouet de l'ouragan. Ce n'était
donc pas sans raison que les réponses du capitaine avaient été si
incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de
jovialité.
Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le golfe de
Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la -Sam-Yep- ne
pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre devait
nécessairement se trouver dans cette direction. Question de distance,
voilà tout.
Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens du
soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manœuvre eût été
possible en ce moment.
Elle ne l'était pas.
En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les couches
atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, à peine
gonflée par les ondulations d'une large houle, simple balancement,
auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'élevait et
s'abaissait sous une force régulière, qui ne la déplaçait pas. Une
vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondément troublé,
pendant la nuit, semblait maintenant impropre à une lutte des éléments.
C'était un de ces calmes «blancs», dont la durée échappe à toute
appréciation.
«Très-bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés au
large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la terre!»
Puis, s'adressant au capitaine:
«Que peut durer ce calme? demanda-t-il.
--Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? répondit le
capitaine.
--Des heures ou des jours?
--Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de parfaite
résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
--Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis
attendre des semaines!
--Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à la
remorque!
--Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier,
qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!
--Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne
deux bons conseils?
--Donnez!
--Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le
faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le pont.
--Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exaspérait
autant que le calme de la mer.
--Le second, répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale.
Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.»
Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le
capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'équipage
étendus sur le pont.
Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à l'arrière, les
bras croisés, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis,
jetant un dernier regard à cette morne immensité, dont la jonque
occupait le centre, il haussa les épaules, et rentra dans le rouffle,
sans avoir même adressé la parole à Fry-Craig.
Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et,
suivant leur habitude, causaient, sympathiquement, sans parler. Ils
avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, mais
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