Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans une
chambre contiguë à celle de leur précieux client.
Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin qui lui fut
assigné, et on ne le revit plus.
Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres,
déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.
«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la -Gazette officielle-,
afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.
--Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous ce
qu'est devenu Wang.»
Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux acolytes
marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les passants et ne se
laissant approcher par personne. Ils allèrent ainsi par les étroites
rues de la ville et gagnèrent les quais. Là, un numéro de la -Gazette
officielle- fut acheté et lu avidement.
Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents
taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la résidence actuelle
du sieur Wang, de Shang-Haï.
«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
--Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.
--Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
--Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.
--Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé pendant les
derniers jours de la convention?
--Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les
changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable, il ne
pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse. Donc, dans un
jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé que je ne le suis
aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
--Mais, le délai passé?...
--Je n'aurai plus rien à craindre.
--Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de
vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.
--Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
--C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre
chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.
--Et le second?
--C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry, afin
d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!
--Et le troisième?
--C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et de ne
ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.
--Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de
pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe! S'il ne m'a pas
frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru
préférable de me laisser le plaisir ou l'inquiétude de l'attente! Qui
sait quel peut avoir été son mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre
en liberté.
--Attendons!... Cependant!... dit Craig.
--Il me semble que... ajouta Fry.
--Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me
conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce
que votre Compagnie peut perdre?
--Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille
dollars qu'il faudra payer à vos ayants-droit!
--Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus
intéressé que vous dans l'affaire!
--Très juste!
--Très vrai!
--Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable,
mais j'agirai à ma guise!»
Il n'y avait point à répliquer.
Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près et à
redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la
gravité de la situation s'accentuait chaque jour davantage.
Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire. Assise
sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal qui la relie
à Péking, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs
sont extrêmement animés par le va-et-vient de la population.
Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de cette
agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel s'amarrent les
sampans et les jonques du commerce.
En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se croire
plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en
apparence, être due à un suicide. La lettre, qui serait trouvée sur lui,
ne laisserait aucun doute à cet égard. Wang n'avait donc intérêt à le
frapper que dans certaines conditions, qui ne se présentaient pas au
milieu des rues fréquentées ou sur la place publique d'une ville.
Conséquemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup
immédiat. Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de
savoir si le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs
traces depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à
dévisager les passants.
[Illustration: C'est dans cet équipage. (Page 90.)]
Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire dresser
l'oreille:
«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant
des mains au milieu de la foule.
Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet
accoutumé?
[Illustration: «Pas ruiné!» criait Kin-Fo. (Page 107.)]
Le héros malgré lui s'arrêta.
Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart de
leurs corps.
Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient. Personne ne
semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un mouvement, et,
curieux de savoir à quel propos son nom venait d'être prononcé, il
attendit.
Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour d'un
chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce public des
rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.
Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant auditoire, tira
de sa robe un paquet de pancartes illustrées d'enjolivements en couleur;
puis, d'une voix sonore:
«-Les Cinq Veilles du Centenaire!-» cria-t-il.
C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-Fo
s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu
la complainte, qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de
l'entendre!
Le chanteur commença ainsi:
«A la première veille, la lune éclaire le toit pointu de la maison de
Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule
dont les premières feuilles montrent leur petite langue verte!
«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen.
Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à souhait.
Les voisins font son éloge.»
Le chanteur, changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque
strophe. On le couvrait d'applaudissements.
Il continua:
«A la troisième veille, la lune éclaire l'espace. Kin-Fo a soixante
ans. Après les feuilles vertes de l'été, les jaunes chrysanthèmes de
la saison d'automne!
«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a
quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette dans
l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la nuit!
«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante. Kin-Fo a
cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le dédaigneux
prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si
âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se
reposer jamais, erre toute l'éternité!»
Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa
complainte à trois sapèques l'exemplaire!
Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie
de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à travers les
premiers rangs de la foule.
Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et tombèrent
sur le sol....
En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent avec
les siens.
«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la fois
interrogative et exclamative.
Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé, mort
peut-être!
«Wang! cria-t-il.
--Wang!» répétèrent Craig-Fry.
C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien élève;
mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les
derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse
de ses jambes, qui étaient longues!
Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le cœur net de son intolérable
situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté de Fry-Craig, qui
ne voulaient ni le dépasser, ni rester en arrière.
Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, à
la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas
plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le trouver là.
Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable, mais
enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire eût été sur
ses talons.
Ce fut une poursuite insensée.
«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
--Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces mots,
qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal,
et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au
contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans compter
deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un
homme qui détalait si bien.
Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant,
s'accroissant en route de nombreux volontaires! Autour du chanteur, on
avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang.
Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté par celui de son élève,
car toute la ville se fût lancée sur les pas d'un homme si célèbre. Mais
le nom de Wang, subitement révélé, avait suffi. Wang! c'était cet
énigmatique personnage, dont la découverte valait une énorme récompense!
On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent
mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de
l'assurance, les autres couraient après les deux mille de la prime
promise, et, l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à
tout ce monde.
«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-Fo,
autant que le lui permettait la rapidité de sa course.
--Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.
--Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait la
boule de neige en route.
Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne voulait ni
s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de
tourner la tête.
Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui longe le
canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait le champ libre.
La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais, naturellement aussi,
l'effort des poursuivants redoubla.
Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien ne
pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant, il parut
que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance, qu'il avait
maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait à
diminuer.
Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derrière
l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.
«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.
--Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.
---Ya! ya! ya!-» hurlèrent les plus avancés du groupe.
Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et
contournaient le mur de la pagode.
Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le long
d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants, il fit un
nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.
Mais, là, il fut visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête à
plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli.
Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureurs de taëls ne
parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.
Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de temps,
et d'un temps relativement court,--quelques minutes au plus.
Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où la
grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.
Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs
coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li. La grande
chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre espèce. L'armée du
général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repoussée par les
bataillons français, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique
œuvre d'art, à balustrade de marbre blanc, que borde une double rangée
de lions gigantesques. Et ce fut là que ces Tartares Mantchoux, si
incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broyés par les
boulets des canons européens.
Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses
statues écornées, était libre alors.
Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les autres,
par un suprême effort, se rapprochèrent. Bientôt, vingt pas, puis
quinze, puis dix les séparèrent seulement.
Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles, qu'il
ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le
saisir, le lier au besoin... On s'expliquerait ensuite.
Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un entêtement
inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à face avec son
ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour lui échapper.
En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se
précipita dans le Peï-ho.
Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait:
«Wang! Wang!»
Puis, prenant son élan à son tour:
«Je l'aurai vivant! s'écria-t-il en se jetant dans le fleuve.
--Craig? dit Fry.
--Fry? dit Craig.
--Deux cent mille dollars à l'eau!»
Et tous deux, franchissant la balustrade se précipitèrent au secours du
ruineux client de la -Centenaire-.
Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de
clowns à l'exercice du tremplin.
Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres,
alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Peï-ho, Wang ne put être
retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute, l'infortuné philosophe
était allé en dérive.
Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve, qu'échapper aux
poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison, s'était-il résolu à
mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le dire.
Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien séchés,
bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son sommeil et pestant
comme on peut le croire, avaient pris la route de Péking.
CHAPITRE XIV
OU LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, PARCOURIR QUATRE VILLES EN UNE
SEULE.
Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la
Chine, est divisé en neuf départements. Un de ces départements a pour
chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire «la ville du premier ordre obéissant
au ciel». Cette ville, c'est Péking.
Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie de six
mille hectares, d'un périmètre de huit lieues, dont les morceaux
irréguliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette
mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse
description vers la fin du treizième siècle, telle est la capitale du
Céleste Empire.
En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par un
large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un
parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré presque
parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres villes: la
ville Jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville
Interdite.
Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux
millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême misère,
a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des Tartares et
des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus
une certaine quantité de Mongols et de Thibétains, qui composent la
population flottante.
Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un bahut,
dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la crédence par la
cité tartare.
Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à
cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de deux
cents en deux cents mètres par des tours saillantes, entourent la ville
tartare d'une magnifique promenade dallée, et aboutissent à quatre
énormes bastions d'angles, dont la plate forme porte des corps de garde.
L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
Au centre de la cité tartare, la ville Jaune, d'une superficie de six
cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne
de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale,
un superbe canal, dit «Mer du Milieu», que traverse un pont de marbre,
deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Peï-tha-sse,
bonzerie bâtie dans une presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux
claires du canal, le Peh-Tang, établissement des missionnaires
catholiques, la pagode impériale, superbe avec son toit de clochettes
sonores et de tuiles bleu-lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de
la dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des
Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la
soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le
monastère du «Repos Eternel,» etc.
Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville
Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée d'un
fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire
que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première de ces trois
cités est principalement habitée par une population de même race. Quant
aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie inférieure du
bahut, dans la ville annexe.
[Illustration: Ce fut comme une grappe de clowns. (Page 110.)]
[Illustration: Les bonzes la voyaient souvent. (Page 116.)]
On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs en
briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de jaune
d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté», qui ne
s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là s'élèvent le
temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité sous un double toit
de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrés aux esprits
terrestres et célestes; le palais de la «Souveraine Concorde», réservé
aux solennités d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la
«Concorde moyenne», où se voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel;
le palais de la «Concorde Protectrice», dont la salle centrale est
occupée par le trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le
grand conseil de l'Empire, que préside le prince Kong[12], ministre des
affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon
des Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par an interpréter
les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-Tiène, dans lequel se
font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothèque
Impériale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on
conserve les planches de cuivre et de bois destinées à l'impression des
livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la
cour; le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des
affaires de famille; le palais de l'«Elément Terrestre supérieur», où
fut installée la jeune impératrice; le palais de la «Méditation», dans
lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais où
sont élevés les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les
quatre palais qui avaient été réservés à la veuve et aux femmes de
Hien-Fong, décédé en 1861; le Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses
impériales; le palais de la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions
officielles des dames de la cour; le palais de la «Tranquillité
Générale», singulière appellation pour une école d'enfants d'officiers
supérieurs; les palais de la «Purification et du Jeûne»; le palais de la
«Pureté de Jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu
protecteur de la ville»; un temple d'architecture thibétaine; le magasin
de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-Tchou, demeure des
eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et
enfin d'autres palais, qui portent à quarante-huit le nombre de ceux que
renferme l'enceinte impériale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le
pavillon de la «Lumière Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité
Jaune, où, le 19 juin 1873, furent admis en présence de l'Empereur les
cinq ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et
de Prusse.
[12] M. T. Choutzé, dans son voyage intitulé «-Péking et le nord de la
Chine-», rapporte le trait suivant à propos du prince Kong, trait
qu'il est bon de rappeler:
C'était en 1870, pendant la sanglante guerre qui désolait la France;
le prince Kong rendait visite, je ne sais à quelle occasion, à tous
les représentants diplomatiques étrangers. C'est par la légation de
France, la première qui se trouvât sur son chemin, qu'il avait
commencé cette tournée. On venait d'apprendre les désastres de Sedan.
M. le comte de Rochechouart, alors chargé d'affaires de France, en fit
part au Prince.
Celui-ci fit appeler un des officiers de sa suite:
«Portez une carte à la légation de Prusse. Dites que je n'y pourrai
passer que demain.»
Puis, se retournant vers le comte de Rochechouart:
«Le même jour où j'ai exprimé des condoléances au représentant de la
France, je ne puis décemment aller porter des félicitations au
représentant de l'Allemagne!»
Le prince Kong serait prince partout.
Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération d'édifices,
si variés de formes, si riches d'objets précieux? Quelle cité même,
quelle capitale des États européens pourrait offrir une telle
nomenclature?
Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-Chane, le
palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en 1860, à peine
retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une «Clarté parfaite
et d'une Clarté tranquille», sa colline de la «Source de Jade», sa
montagne des «Dix mille Longévités!»
Autour de la ville Jaune, c'est la ville Tartare. Là sont installées les
légations française, anglaise et russe, l'hôpital des Missions de
Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes
écuries des éléphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et
centenaire. Là, se dressent la tour de la Cloche, à toit rouge encadré
de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille Lamas,
le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée,
le yamen des Jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens
littéraires. Là s'élèvent les arcs-de-triomphe de l'Ouest et de l'Est.
Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées de nelumbos,
de nymphœas bleus, et qui viennent du palais d'Été alimenter le canal
de la ville Jaune. Là se voient des palais où résident des princes du
sang, les ministres des finances, des rites, de la guerre, des travaux
publics, des relations extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal
Astronomique, l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu
de rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour la
plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles s'élève
quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux arbres. Puis, à
travers les avenues encombrées, ce sont des chiens errants, des chameaux
mongols chargés de charbon de terre, des palanquins à quatre porteurs ou
à huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures à
mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une
truanderie indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues
envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues coupées de
flaques d'eau, où l'on enfonce jusqu'à mi-jambe, il n'est pas rare que
quelque mendiant aveugle se noie.»
Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est
Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en distingue,
cependant, en quelques-uns.
Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du Ciel
et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la
déesse Koanine, du génie de la Terre, de la Purification, du Dragon
Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les étangs aux Poissons d'Or,
le monastère de Fayouan-sse, les marchés, les théâtres, etc.
Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une
importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de
Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il est
desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la première à angle
droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à la porte de Couan-Tsu,
à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'était à cent pas de son
point d'intersection avec la Grande-Avenue que demeurait la future Mme
Kin-Fo.
On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre qui lui
annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une seconde annulant
la première, et lui disant que la septième lune ne s'achèverait pas
sans que «son petit frère cadet» ne fût de retour près d'elle.
Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il
est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donné de ses
nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne voulait, sous aucun
prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire. Lé-ou avait écrit à
Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans réponse. On conçoit donc
quelle devait être son inquiétude, lorsqu'à cette date du 19 juin,
aucune lettre ne lui était encore arrivée.
Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitté
sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inquiète. La
désagréable Nan n'était pas pour charmer sa solitude. Cette «vieille
mère» se faisait plus quinteuse que jamais, et méritait d'être mise à la
porte cent fois par lune.
Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment où
Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le compte lui en
semblait bien long!
Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la
doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans environ
avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et les hauts
mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus
grand nombre de fidèles,--près de trois cents millions,--à la surface du
globe.
Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour
ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et, l'autre,
les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la voyaient
souvent venir au temple de Koan-Ti-Miao, consacré à la déesse Koanine.
Là elle faisait des vœux pour son ami, et brûlait des bâtonnets
parfumés, le front prosterné sur le parvis du temple.
Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse Koanine, et
de lui adresser des vœux plus ardents encore. Un pressentiment lui
disait que quelque grave danger menaçait celui qu'elle attendait avec
une si légitime impatience.
Lé-ou appela donc «la vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller
chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit pour
exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait
tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la
lointaine voix de l'absent.
«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé de
penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son retour!»
Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau
phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que son
cœur lui put inspirer.
Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester chez
elle!»
Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la «vieille mère»
maugréer à son aise, et elle s'installa dans la chaise, après avoir
donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner
l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue
jusqu'à la porte de Tien.
Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les affaires se
faisaient encore à cette heure, et l'encombrement était toujours
considérable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la
capitale. Sur la chaussée, des baraques de marchands forains donnaient à
l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille
clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des
diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez
peu respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur
note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande
pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage, moins gai peut-être
que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un
magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le
«tambour des plaintes» pour réclamer l'intervention de la justice. Sur
la pierre «Léou-Ping» était agenouillé un malfaiteur, qui venait de
recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le
bonnet mantchou à glands rouges, la courte pique et les deux sabres au
même fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués ensemble
par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin, un pauvre
diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les deux trous
d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis,
c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois, sa tête passant par
le fond, et abandonné à la charité publique; puis, d'autres portant la
cangue, comme des bœufs courbés sous le joug. Ces malheureux
cherchaient évidemment les endroits fréquentés dans l'espoir de faire
une meilleure recette, spéculant sur la piété des passants, au détriment
des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files
d'aveugles conduits par un borgne, et les mille variétés d'infirmes
vrais ou faux, qui fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant plus
grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y arriva,
cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui défend la porte,
près du temple de la déesse Koanine.
Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla
d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse. Puis,
elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de «moulin
à prières».
C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à leur
extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et surtout
le prix des dévotions.
Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à subvenir
aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du
dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de rotation, après avoir
appuyé sa main gauche sur son cœur. Sans doute, le moulin ne tournait
pas assez rapidement pour que la prière fût efficace.
«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
Et la jeune femme de dévider plus vite!
Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que les
vœux de la postulante seraient exaucés.
Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse Koanine,
sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de
la maison.
Mais, au moment d'entrer dans la Grande-Avenue, les porteurs durent se
ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement écarter le
populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales
se barraient de tentures bleues sous la garde des tipaos.
Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait
bruyamment.
C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation de
Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la
porte centrale allait s'ouvrir.
Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs, suivi
d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant un bâton en
bandoulière.
Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol jaune
à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur comme le
phénix est l'emblème de l'impératrice.
Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut ensuite,
soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de rosaces blanches, et
cuirassés de gilets de soie piquée. Des princes du sang, des
dignitaires, sur des chevaux harnachés de soie jaune en signe de haute
noblesse, escortaient l'impérial véhicule.
Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de
l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de
rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien, à la
satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre
leurs affaires.
La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle, après
une absence de deux heures.
Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la jeune
femme!
Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse,
attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo, suivi
de Craig-Fry et de Soun, en descendait!...
«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
--Chère petite sœur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de
mon retour!...»
Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna dans
le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident
de ses peines!
«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher cœur brodé de
fleurs de soie!» dit-elle.
Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en
mouvement.
[Illustration: Le moulin à prières. (Page 118.)]
Kin-Fo put alors entendre une douce voix lui répéter ce que la tendre
Lé-ou disait quelques heures auparavant:
«Reviens, petit frère bien-aimé! Reviens près de moi! Que nos cœurs ne
soient plus séparés comme le sont les deux étoiles du Pasteur et de la
Lyre! Toutes mes pensées sont pour ton retour....»
L'appareil se tut une seconde... rien qu'une seconde. Puis, il reprit,
mais d'une voix criarde, cette fois:
«Ce n'est pas assez d'une maîtresse, il faut encore avoir un maître dans
la maison! Que le prince Ien les étrangle tous deux!»
[Illustration: Kin-Fo tendit la main à la jolie Lé-ou. (Page 127.)]
Cette seconde voix n'était que trop reconnaissable. C'était celle de
Nan. La désagréable «vieille mère» avait continué de parler après le
départ de Lé-ou, tandis que l'appareil fonctionnait encore, et
enregistrait, sans qu'elle s'en doutât, ses imprudentes paroles!
Servantes et valets, défiez-vous des phonographes!
Le jour même, Nan recevait son congé, et, pour la mettre à la porte, on
n'attendit même pas les derniers jours de la septième lune!
CHAPITRE XV
QUI RÉSERVE CERTAINEMENT UNE SURPRISE A KIN-FO ET PEUT-ÊTRE AU LECTEUR.
Rien ne s'opposait plus au mariage du riche Kin-Fo, de Shang-Haï, avec
l'aimable Lé-ou, de Péking. Dans six jours seulement expirait le délai
accordé à Wang pour accomplir sa promesse; mais l'infortuné philosophe
avait payé de sa vie sa fuite inexplicable. Il n'y avait plus rien à
craindre désormais. Le mariage pouvait donc se faire. Il fut décidé et
fixé à ce vingt-cinquième jour de juin dont Kin-Fo avait voulu faire le
dernier de son existence!
La jeune femme connut alors toute la situation. Elle sut par quelles
phases diverses venait de passer celui qui, refusant une première fois
de la faire misérable, et une seconde fois de la faire veuve, lui
revenait, libre enfin de la faire heureuse.
Mais Lé-ou, en apprenant la mort du philosophe, ne put retenir quelques
larmes. Elle le connaissait, elle l'aimait, il avait été le premier
confident de ses sentiments pour Kin-Fo.
«Pauvre Wang! dit-elle. Il manquera bien à notre mariage!
--Oui! pauvre Wang, répondit Kin-Fo, qui regrettait, lui aussi, ce
compagnon de sa jeunesse, cet ami de vingt ans.--Et pourtant,
ajouta-t-il, il m'aurait frappé comme il avait juré de le faire!
--Non, non! dit Lé-ou en secouant sa jolie tête, et peut-être n'a-t-il
cherché la mort dans les flots du Peï-ho que pour ne pas accomplir cette
affreuse promesse!»
Hélas! cette hypothèse n'était que trop admissible, que Wang avait voulu
se noyer pour échapper à l'obligation de remplir son mandat! A cet
égard, Kin-Fo pensait ce que pensait la jeune femme, et il y avait là
deux cœurs desquels l'image du philosophe ne s'effacerait jamais.
[Illustration: CORTÈGE D'UNE MARIÉE (Page 127.)]
Il va sans dire qu'à la suite de la catastrophe du pont de Palikao, les
gazettes chinoises cessèrent de reproduire les avis ridicules de
l'honorable William J. Bidulph, si bien que la gênante célébrité de
Kin-Fo s'évanouit aussi vite qu'elle s'était faite.
Et maintenant, qu'allaient devenir Craig et Fry? Ils étaient bien
chargés de défendre les intérêts de la -Centenaire- jusqu'au 30 juin,
c'est-à-dire pendant dix jours encore, mais, en vérité, Kin-Fo n'avait
plus besoin de leurs services. Etait-il à craindre que Wang attentât à
sa personne? Non, puisqu'il n'existait plus. Pouvaient-ils redouter que
leur client portât sur lui-même une main criminelle? Pas davantage.
Kin-Fo ne demandait maintenant qu'à vivre, à bien vivre, et le plus
longtemps possible. Donc, l'incessante surveillance de Fry-Craig n'avait
plus de raison d'être.
Mais, après tout, c'étaient de braves gens, ces deux originaux. Si leur
dévouement ne s'adressait, en somme, qu'au client de la -Centenaire-, il
n'en avait pas moins été très sérieux et de tous les instants. Kin-Fo
les pria donc d'assister aux fêtes de son mariage, et ils acceptèrent.
«D'ailleurs, fit observer plaisamment Fry à Craig, un mariage est
quelquefois un suicide!
--On donne sa vie tout en la gardant,» répondit Craig avec un sourire
aimable.
Dès le lendemain, Nan avait été remplacée dans la maison de l'avenue
Cha-Coua par un personnel plus convenable. Une tante de la jeune femme,
Mme Lutalou, était venue près d'elle et devait lui tenir lieu de mère
jusqu'à la célébration du mariage. Mme Lutalou, femme d'un mandarin de
quatrième rang, deuxième classe, à bouton bleu, ancien lecteur impérial
et membre de l'Académie des Han-Lin, possédait toutes les qualités
physiques et morales exigées pour remplir dignement ces importantes
fonctions.
Quant à Kin-Fo, il comptait bien quitter Péking après son mariage,
n'étant point de ces Célestials qui aiment le voisinage des cours. Il ne
serait véritablement heureux que lorsqu'il verrait sa jeune femme
installée dans le riche yamen de Shang-Haï.
Kin-Fo avait donc dû choisir un appartement provisoire, et il avait
trouvé ce qu'il lui fallait au Tiène-Fou-Tang, le «Temple du Bonheur
Céleste», hôtel et restaurant très confortable, situé près du boulevard
de Tiène-Men, entre les deux villes tartare et chinoise. Là furent
également logés Craig et Fry, qui, par habitude, ne pouvaient se décider
à quitter leur client. En ce qui concerne Soun, il avait repris son
service, toujours maugréant, mais en ayant bien soin de regarder s'il
ne se trouvait pas en présence de quelque indiscret phonographe.
L'aventure de Nan le rendait quelque peu prudent.
Kin-Fo avait eu le plaisir de retrouver à Péking deux de ses amis de
Canton, le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. D'autre part, il
connaissait quelques fonctionnaires et commerçants de la capitale, et
tous se firent un devoir de l'assister dans ces grandes circonstances.
Il était vraiment heureux, maintenant, l'indifférent d'autrefois,
l'impassible élève du philosophe Wang! Deux mois de soucis,
d'inquiétudes, de tracas, toute cette période mouvementée de son
existence avait suffi à lui faire apprécier ce qu'est, ce que doit être,
ce que peut être le bonheur ici-bas. Oui! le sage philosophe avait
raison! Que n'était-il là pour constater une fois de plus l'excellence
de sa doctrine!
Kin-Fo passait près de la jeune femme tout le temps qu'il ne consacrait
pas aux préparatifs de la cérémonie. Lé-ou était heureuse du moment que
son ami était près d'elle. Qu'avait-il besoin de mettre à contribution
les plus riches magasins de la capitale pour la combler de cadeaux
magnifiques? Elle ne songeait qu'à lui, et se répétait les sages maximes
de la célèbre Pan-Hoei-Pan:
«Si une femme a un mari selon son cœur, c'est pour toute sa vie!
«La femme doit avoir un respect sans bornes pour celui dont elle porte
le nom et une attention continuelle sur elle-même.
«La femme doit être dans la maison comme une pure ombre et un simple
écho.
«L'époux est le ciel de l'épouse.»
Cependant, les préparatifs de cette fête du mariage, que Kin-Fo voulait
splendide, avançaient.
Déjà les trente paires de souliers brodés qu'exige le trousseau d'une
Chinoise, étaient rangées dans l'habitation de l'avenue de Cha-Coua. Les
confiseries de la maison Sinuyane, confitures, fruits secs, pralines,
sucres d'orge, sirops de prunelles, oranges, gingembres et
pamplemousses, les superbes étoffes de soie, les joyaux de pierres
précieuses et d'or finement ciselé, bagues, bracelets, étuis à ongles,
aiguilles de tête, etc., toutes les fantaisies charmantes de la
bijouterie pékinoise s'entassaient dans le boudoir de Lé-ou.
En cet étrange Empire du Milieu, lorsqu'une jeune fille se marie, elle
n'apporte aucune dot. Elle est véritablement achetée par les parents du
mari ou par le mari lui-même, et, à défaut de frères, elle ne peut
hériter d'une partie de la fortune paternelle que si son père en fait
l'expresse déclaration. Ces conditions sont ordinairement réglées par
des intermédiaires qu'on appelle «mei-jin», et le mariage n'est décidé
que lorsque tout est bien convenu à cet égard.
La jeune fiancée est alors présentée aux parents du mari. Celui-ci ne la
voit pas. Il ne la verra qu'au moment où elle arrivera en chaise fermée
à la maison conjugale. A cet instant, on remet à l'époux la clef de la
chaise. Il en ouvre la porte. Si sa fiancée lui agrée, il lui tend la
main; si elle ne lui plaît pas, il referme brusquement la porte, et tout
est rompu, à la condition d'abandonner les arrhes aux parents de la
jeune fille.
Rien de pareil ne pouvait advenir dans le mariage de Kin-Fo. Il
connaissait la jeune femme, il n'avait à l'acheter de personne. Cela
simplifiait beaucoup les choses.
Le 25 juin arriva enfin. Tout était prêt.
Depuis trois jours, suivant l'usage, la maison de Lé-ou restait
illuminée à l'intérieur. Pendant trois nuits, Mme Lutalou, qui
représentait la famille de la future, avait dû s'abstenir de tout
sommeil,--une façon de se montrer triste au moment où la fiancée va
quitter le toit paternel. Si Kin-Fo avait encore eu ses parents, sa
propre maison se fût également éclairée en signe de deuil, «parce que le
mariage du fils est censé devoir être regardé comme une image de la mort
du père, et que le fils alors semble lui succéder,» dit le
Hao-Khiéou-Tchouen.
Mais, si ces us ne pouvaient s'appliquer à l'union de deux époux
absolument libres de leurs personnes, il en était d'autres dont on avait
dû tenir compte.
Ainsi, aucune des formalités astrologiques n'avait été négligée. Les
horoscopes, tirés suivant toutes les règles, marquaient une parfaite
compatibilité de destinées et d'humeur. L'époque de l'année, l'âge de la
lune se montraient favorables. Jamais mariage ne s'était présenté sous
de plus rassurants auspices.
La réception de la mariée devait se faire à huit heures du soir à
l'hôtel du «Bonheur Céleste», c'est-à-dire que l'épouse allait être
conduite en grande pompe au domicile de l'époux. En Chine, il n'y a
comparution ni devant un magistrat civil, ni devant un prêtre, bonze,
lama ou autre.
A sept heures, Kin-Fo, toujours accompagné de Craig et Fry, qui
rayonnaient comme les témoins d'une noce européenne, recevait ses amis
au seuil de son appartement.
Quel assaut de politesses! Ces notables personnages avaient été invités
sur papier rouge, en quelques lignes de caractères microscopiques: «M.
Kin-Fo, de Shang-Haï, salue humblement monsieur... et le prie plus
humblement encore... d'assister à l'humble cérémonie...» etc.
Tous étaient venus pour honorer les époux, et prendre leur part du
magnifique festin réservé aux hommes, tandis que les dames se
réuniraient à une table spécialement servie pour elles.
Il y avait là le négociant Yin-Pang et le lettré Houal. Puis, c'étaient
quelques mandarins qui portaient à leur chapeau officiel le globule
rouge, gros comme un œuf de pigeon, indiquant qu'ils appartenaient aux
trois premiers ordres. D'autres, de catégorie inférieure, n'avaient que
des boutons bleu opaque ou blanc opaque. La plupart étaient des
fonctionnaires civils, d'origine chinoise, ainsi que devaient être les
amis d'un Shanghaïen hostile à la race tartare. Tous, en beaux habits,
en robes éclatantes, coiffures de fêtes, formaient un éblouissant
cortège.
Kin-Fo,--ainsi le voulait la politesse,--les attendait à l'entrée même
de l'hôtel. Dès qu'ils furent arrivés, il les conduisit au salon de
réception, après les avoir priés par deux fois de vouloir bien passer
devant lui, à chacune des portes que leur ouvraient des domestiques en
grande livrée. Il les appelait par leur «noble nom», il leur demandait
des nouvelles de leur «noble santé», il s'informait de leurs «nobles
familles». Enfin, un minutieux observateur de la civilité puérile et
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