--Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête. --Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc le sieur Wang? --Lui-même. --Un philosophe! Jamais il ne consentira...» Kin-Fo allait répondre: «Ce philosophe, est un ancien Taï-ping. Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la -Centenaire-, si tous ceux qu'il a frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite fortune, il n'hésitera pas...» Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était perdre le philosophe. «Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose très simple à faire! --Laquelle? --Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui... --C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé. --Humph!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait l'état perplexe. Il regardait attentivement son client. «Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez plus aucune envie de mourir? lui demanda-t-il. --Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré. --Et il expire?... --Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la -Centenaire- court des risques considérables. C'est donc à elle de prendre ses mesures en conséquence. --Et à retrouver le philosophe» répondit l'honorable William J. Bidulph. L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière le dos; puis: «Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais, jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute tentative de suicide! --Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo. --Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé vos démarches, épié vos actions! --Je n'ai point remarqué... --Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang. --Volontiers, répondit Kin-Fo. --Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!» Et William J. Bidulph de crier: «Craig-Fry?» Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet particulier. Ils avaient «filé» le client de la -Centenaire- jusqu'à son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie. «Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!» Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation. Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles. Maintenant, quel parti prendre? Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal: ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry-Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle et de nul effet. «Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix. --Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons! --Mort ou... dit Craig. --Vif! répondit Fry. --Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant en danger par ma faute! --Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre client pendant soixante-dix-sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.» Là-dessus, le client et l'agent principal de la -Centenaire- prirent congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était rentré dans le yamen. Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret. Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls! En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun! qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir! Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite sœur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve. Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase; elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait, c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle. Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune veuve dans tout le Céleste Empire. En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï. De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour ses deux gardes du corps. Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche. Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Haï. Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis en campagne. Le philosophe était introuvable. Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des œufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés! Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la -Centenaire-, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars! [Illustration: Soun s'en alla absolument abasourdi. (Page 71.)] Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client de lui restituer la prime versée et de déchirer la police d'assurance. «Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en subirez les conséquences. --Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez jamais mieux gardé que par nous! --Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo. CHAPITRE XI DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE L'EMPIRE DU MILIEU. Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu sans laisser aucune trace! [Illustration: On en rit jusqu'au fond des provinces. (Page 83.)] Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal de la -Centenaire-. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée. Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au cœur d'une main rapide et sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de la -Centenaire-, pour y réclamer sa part du capital assuré. Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela ne se pouvait. L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux journaux étrangers des deux mondes. Le -Tching-Pao-, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la note suivante: «Le sieur Wang, de Shang-Haï, est prié de considérer comme non-avenue la convention passée entre le sieur Kin-Fo et lui, à la date du 2 mai dernier, ledit sieur Kin-Fo n'ayant plus qu'un seul et unique désir, celui de mourir centenaire.» Cet étrange avis fut bientôt suivi de cet autre, beaucoup plus pratique à coup sûr: «Deux mille dollars ou treize cents taëls à qui fera connaître à William J. Bidulph, agent principal de la -Centenaire- à Shang-Haï, la résidence actuelle du sieur Wang, de ladite ville.» Que le philosophe eût été courir le monde pendant le délai de cinquante-cinq jours, qui lui était donné pour accomplir sa promesse, il n'y avait pas lieu de le penser. Il devait plutôt être caché dans les environs de Shang-Haï, de manière à profiter de toutes les occasions; mais l'honorable William J. Bidulph ne croyait pas pouvoir prendre trop de précautions. Plusieurs jours se passèrent. La situation ne se modifiait pas. Or, il advint que ces avis, reproduits à profusion sous la forme familière aux Américains: WANG! WANG!! WANG!!! d'une part, KIN-FO! KIN-FO!! KIN-FO!!! de l'autre, finirent par attirer l'attention publique et provoquèrent l'hilarité générale. On en rit jusqu'au fond des provinces les plus reculées du Céleste Empire. «Où est Wang? --Qui a vu Wang? --Où demeure Wang? --Que fait Wang? --Wang! Wang! Wang!» criaient les petits Chinois dans les rues. Ces questions furent bientôt dans toutes les bouches. Et Kin-Fo, ce digne Célestial, «dont le vif désir était de devenir centenaire», qui prétendait lutter de longévité avec ce célèbre éléphant, dont le vingtième lustre s'accomplissait alors au Palais des Écuries de Péking, ne pouvait tarder à être tout à fait à la mode. «Eh bien, le sieur Kin-Fo avance-t-il en âge? --Comment se porte-t-il? --Digère-t-il convenablement? --Le verra-t-on revêtir la robe jaune des vieillards?[7] [7] Tout Chinois qui atteint sa quatre-vingtième année a le droit de porter une robe jaune. Le jaune est la couleur de la famille impériale, et c'est un honneur rendu à la vieillesse. Ainsi, par des paroles gouailleuses, s'abordaient les mandarins civils ou militaires, les négociants à la Bourse, les marchands dans leurs comptoirs, les gens du peuple au milieu des rues et des places, les bateliers sur leurs villes flottantes! Ils sont très gais, très caustiques, les Chinois, et l'on conviendra qu'il y avait matière à quelque gaieté. De là des plaisanteries de tout genre, et même des caricatures qui débordaient le mur de la vie privée. Kin-Fo, à son grand déplaisir, dut supporter les inconvénients de cette célébrité singulière. On alla jusqu'à le chansonner sur l'air de «Man-tchiang-houng», le vent qui souffle dans les saules. Il parut une complainte, qui le mettait plaisamment en scène: -Les Cinq Veilles du Centenaire!- Quel titre alléchant, et quel débit il s'en fit à trois sapèques l'exemplaire! Si Kin-Fo se dépitait de tout ce bruit fait autour de son nom, William J. Bidulph s'en applaudissait, au contraire; mais Wang n'en demeurait pas moins caché à tous les yeux. Or, les choses allèrent si loin, que la position ne fut bientôt plus tenable pour Kin-Fo. Sortait-il? un cortège de Chinois de tout âge, de tout sexe, l'accompagnait dans les rues, sur les quais, même à travers les territoires concessionnés, même à travers la campagne. Rentrait-il? Un rassemblement de plaisants de la pire espèce se formait à la porte du yamen. Chaque matin, il était mis en demeure de paraître au balcon de sa chambre, afin de prouver que ses gens ne l'avaient pas prématurément couché dans le cercueil du kiosque de Longue Vie. Les gazettes publiaient moqueusement un bulletin de sa santé avec commentaires ironiques, comme s'il eût appartenu à la dynastie régnante des Tsing. En somme, il devenait parfaitement ridicule. Il s'ensuivit donc qu'un jour, le 21 mai, le très vexé Kin-Fo alla trouver l'honorable William J. Bidulph, et lui fit connaître son intention de partir immédiatement. Il en avait assez de Shang-Haï et des Shanghaïens! «C'est peut-être courir plus de risques! lui fit observer très justement l'agent principal. --Peu m'importe! répondit Kin-Fo! Prenez vos précautions en conséquence. --Mais où irez-vous? --Devant moi. --Où vous arrêterez-vous? --Nulle part! --Et quand reviendrez-vous? --Jamais. --Et si j'ai des nouvelles de Wang? --Au diable Wang! Ah! la sotte idée que j'ai eue de lui donner cette absurde lettre!» Au fond, Kin-Fo se sentait pris du plus furieux désir de retrouver le philosophe! Que sa vie fût entre les mains d'un autre, cette idée commençait à l'irriter profondément. Cela passait à l'état d'obsession. Attendre plus d'un mois encore dans ces conditions, jamais il ne s'y résignerait! Le mouton devenait enragé! «Eh bien, partez donc, dit William J. Bidulph. Craig et Fry vous suivront partout où vous irez! [Illustration: UNE RUE CHINOISE. (Page 87.)] --Comme il vous plaira, répondit Kin-Fo, mais je vous préviens qu'ils auront à courir. --Ils courront, mon cher monsieur, ils courront et ne sont point gens à épargner leurs jambes!» Kin-Fo rentra au yamen et, sans perdre un instant, fit ses préparatifs de départ. Soun, à son grand ennui,--il n'aimait pas les déplacements,--devait accompagner son maître. Mais il ne hasarda pas une observation, qui lui eût certainement coûté un bon bout de sa queue. Quant à Fry-Craig, en véritables Américains, ils étaient toujours prêts à partir, fût-ce pour aller au bout du monde. Ils ne firent qu'une seule question: «Où monsieur... dit Craig. --Va-t il? ajouta Fry. --A Nan-King, d'abord, et au diable ensuite!» Le même sourire parut simultanément sur les lèvres de Craig-Fry. Enchantés tous les deux! Au diable! Rien ne pouvait leur plaire davantage! Le temps de prendre congé de l'honorable William J. Bidulph, et, aussi, de revêtir un costume chinois qui attirât moins l'attention sur leur personne, pendant ce voyage à travers le Céleste Empire. Une heure après, Craig et Fry, le sac au côté, revolvers à la ceinture, revenaient au yamen. A la nuit tombante, Kin-Fo et ses compagnons quittaient discrètement le port de la concession américaine, et s'embarquaient sur le bateau à vapeur qui fait le service de Shang-Haï à Nan-King. Ce voyage n'est qu'une promenade. En moins de douze heures, un steamboat, profitant du reflux de la mer, peut remonter par la route du fleuve Bleu jusqu'à l'ancienne capitale de la Chine méridionale. Pendant cette courte traversée, Craig-Fry furent aux petits soins pour leur précieux Kin-Fo, non sans avoir préalablement dévisagé tous les voyageurs. Ils connaissaient le philosophe,--quel habitant des trois concessions n'eût connu cette bonne et sympathique figure!--et ils s'étaient assurés qu'il n'avait pu les suivre à bord. Puis, cette précaution prise, que d'attentions de tous les instants pour le client de la -Centenaire-, tâtant de la main les pavois sur lesquels il s'appuyait, éprouvant du pied les passerelles où il se tenait parfois, l'entraînant loin de la chaufferie, dont les chaudières leur semblaient suspectes, l'engageant à ne pas s'exposer au vent vif du soir, à ne point se refroidir à l'air humide de la nuit, veillant à ce que les hublots de sa cabine fussent hermétiquement fermés, rudoyant Soun, le négligent valet, qui n'était jamais là lorsque son maître le demandait, le remplaçant au besoin pour servir le thé et les gâteaux de la première veille, enfin couchant à la porte de la cabine de Kin-Fo, tout habillés, la ceinture de sauvetage aux hanches, prêts à lui porter secours si, par explosion ou collision, le steamboat venait à sombrer dans les profondes eaux du fleuve! Mais aucun accident ne se produisit, qui eût vaillamment mis à l'épreuve le dévouement sans bornes de Fry-Craig. Le bateau à vapeur avait rapidement descendu le cours du Wousung, débouqué dans le Yang-Tse-Kiang, ou fleuve Bleu, rangé l'île de Tsong-Ming, laissé en arrière les feux de Ou-Song et de Langchan, remonté avec la marée à travers la province du Kiang-Sou, et, le 22 au matin, débarqué ses passagers, sains et saufs, sur le quai de l'ancienne cité impériale. Grâce aux deux gardes du corps, la queue de Soun n'avait pas diminué d'une ligne pendant le voyage. Le paresseux aurait donc eu fort mauvaise grâce à se plaindre. Ce n'était pas sans motif que Kin-Fo, en quittant Shang-Haï, s'était tout d'abord arrêté à Nan-King. Il pensait avoir quelques chances d'y retrouver le philosophe. Wang, en effet, avait pu être attiré par ses souvenirs dans cette malheureuse ville, qui fut le principal centre de la rébellion des Tchang-Mao. N'avait-elle pas été occupée et défendue par ce modeste maître d'école, ce redoutable Rong Siéou-Tsien, qui devint l'empereur des Taï-ping, et tint si longtemps en échec l'autorité mantchoue? N'est-ce pas dans cette cité qu'il proclama l'ère nouvelle de la «Grande Paix?[8]». N'est-ce pas là qu'il s'empoisonna, en 1864, pour ne pas se rendre vivant à ses ennemis? N'est-ce pas de l'ancien palais des rois que s'échappa son jeune fils, dont les Impériaux allaient bientôt faire tomber la tête? N'est-ce pas au milieu des ruines de la ville incendiée que ses ossements furent arrachés à la tombe et jetés en pâture aux plus vils animaux? N'est-ce pas enfin dans cette province que cent mille des anciens compagnons de Wang furent massacrés en trois jours? [8] Traduction du mot Taï-ping. Il était donc possible que le philosophe, pris d'une sorte de nostalgie depuis le changement apporté à son existence, se fût réfugié dans ces lieux, pleins de souvenirs personnels! De là, en quelques heures, il pouvait revenir à Shang-Haï, prêt à frapper.... Voilà pourquoi Kin-Fo s'était d'abord dirigé sur Nan-King, et voulut s'arrêter à cette première étape de son voyage. S'il y rencontrait Wang, tout serait dit, et il en finirait avec cette absurde situation. Si Wang ne paraissait pas, il continuerait ses pérégrinations à travers le Céleste Empire, jusqu'au jour où, le délai passé, il n'aurait plus rien à craindre de son ancien maître et ami. Kin-Fo, accompagné de Craig et Fry, suivi de Soun, se rendit à un hôtel, situé dans un de ces quartiers à demi dépeuplés, autour desquels s'étendent comme un désert les trois quarts de l'ancienne capitale. «Je voyage sous le nom de Ki-Nan, se contenta de dire Kin-Fo à ses compagnons, et j'entends que mon véritable nom ne soit jamais prononcé, sous quelque prétexte que ce soit. --Ki... fit Craig. --Nan, acheva de dire Fry. --Ki-Nan,» répéta Soun. On le comprend, Kin-Fo, qui fuyait les inconvénients de la célébrité à Shang-Haï, n'avait pas envie de les retrouver sur sa route. D'ailleurs, il n'avait rien dit à Fry-Craig de la présence possible du philosophe à Nan-King. Ces méticuleux agents auraient déployé un luxe de précautions que justifiait la valeur pécuniaire de leur client, mais dont celui-ci eût été fort ennuyé. En effet, ils eussent voyagé à travers un pays suspect avec un million dans leur poche, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prudents. Après tout, n'était-ce pas un million que la -Centenaire- avait confié à leur garde? La journée entière se passa à visiter les quartiers, les places, les rues de Nan-King. De la porte de l'Ouest à la porte de l'Est, du nord au midi, la cité, si déchue de son ancienne splendeur, fut rapidement parcourue. Kin-Fo allait d'un bon pas, parlant peu, regardant beaucoup. Aucun visage suspect ne se montra, ni sur les canaux, que fréquentait le gros de la population, ni dans ces rues dallées, perdues entre les décombres, et déjà envahies par les plantes sauvages. Nul étranger ne fut vu, errant sous les portiques de marbre à demi détruits, les pans de murailles calcinées, qui marquent l'emplacement du Palais Impérial, théâtre de cette lutte suprême, où Wang, sans doute, avait résisté jusqu'à la dernière heure. Personne ne chercha à se dérober aux yeux des visiteurs, ni autour du yamen des missionnaires catholiques, que les Nankinois voulurent massacrer en 1870, ni aux environs de la fabrique d'armes, nouvellement construite avec les indestructibles briques de la célèbre tour de porcelaine, dont les Taï-ping avaient jonché le sol. [Illustration: Une interminable avenue. (Page 88.)] Kin-Fo, sur qui la fatigue ne semblait pas avoir prise, allait toujours. Entraînant ses deux acolytes, qui ne faiblissaient pas, distançant l'infortuné Soun, peu accoutumé à ce genre d'exercice, il sortit par la porte de l'Est et s'aventura dans la campagne déserte. Une interminable avenue, bordée d'énormes animaux de granit, s'ouvrait là, à quelque distance du mur d'enceinte. Kin-Fo suivit cette avenue d'un pas plus rapide encore. Un petit temple en fermait l'extrémité. Derrière, s'élevait un «tumulus», haut comme une colline. Sous ce tertre reposait Rong-Ou, le bonze devenu empereur, l'un de ces hardis patriotes qui, cinq siècles auparavant, avaient lutté contre la domination étrangère. Le philosophe ne serait-il pas venu se retremper dans ces glorieux souvenirs, sur le tombeau même où reposait le fondateur de la dynastie des Ming? [Illustration: Il s'approcha et lut. (Page 90.)] Le tumulus était désert, le temple abandonné. Pas d'autres gardiens que ces colosses à peine ébauchés dans le marbre, ces fantastiques animaux qui peuplaient seuls la longue avenue. Mais, sur la porte du temple, Kin-Fo aperçut, non sans émotion, quelques signes qu'une main y avait gravés. Il s'approcha et lut ces trois lettres: W. K.-F. Wang! Kin-Fo! Il n'y avait pas à douter que le philosophe n'eût récemment passé là! Kin-Fo, sans rien dire, regarda, chercha... Personne. Le soir, Kin-Fo, Craig, Fry, Soun, qui se traînait, rentraient à l'hôtel, et, le lendemain matin, ils avaient quitté Nan-King. CHAPITRE XII DANS LEQUEL KIN-FO, SES DEUX ACOLYTES ET SON VALET S'EN VONT A L'AVENTURE. Quel est ce voyageur que l'on voit courant sur les grandes routes fluviales ou carrossables, sur les canaux et les rivières du Céleste Empire? Il va, il va toujours, ne sachant pas la veille où il sera le lendemain. Il traverse les villes sans les voir, il ne descend dans les hôtels ou les auberges que pour y dormir quelques heures, il ne s'arrête aux restaurations que pour y prendre de rapides repas. L'argent ne lui tient pas à la main; il le prodigue, il le jette pour activer sa marche. Ce n'est point un négociant qui s'occupe d'affaires. Ce n'est point un mandarin que le ministre a chargé de quelque importante et pressante mission. Ce n'est point un artiste en quête des beautés de la nature. Ce n'est point un lettré, un savant, que son goût entraîne à la recherche des antiques documents, enfermés dans les bonzeries ou les lamaneries de la vieille Chine. Ce n'est ni un étudiant qui se rend à la pagode des Examens pour y conquérir ses grades universitaires, ni un prêtre de Bouddha courant la campagne pour inspecter les petits autels champêtres, érigés entre les racines du banyan sacré, ni un pèlerin qui va accomplir quelque vœu à l'une des cinq montagnes saintes du Céleste Empire. C'est le faux Ki-Nan, accompagné de Fry-Craig, toujours dispos, suivi de Soun, de plus en plus fatigué. C'est Kin-Fo, dans cette bizarre disposition d'esprit qui le porte à fuir et à chercher à la fois l'introuvable Wang. C'est le client de la -Centenaire-, qui ne demande à cet incessant va-et-vient que l'oubli de sa situation et peut-être une garantie contre les dangers invisibles dont il est menacé. Le meilleur tireur a quelque chance de manquer un but mobile, et Kin-Fo veut être ce but qui ne s'immobilise jamais. Les voyageurs avaient repris à Nan-King l'un de ces rapides steamboats américains, vastes hôtels flottants, qui font le service du fleuve Bleu. Soixante heures après, ils débarquaient à Ran-Kéou, sans avoir même admiré ce rocher bizarre, le «Petit-Orphelin», qui s'élève au milieu du courant du Yang-Tse-Kiang, et dont un temple, desservi par les bonzes, couronne si hardiment le sommet. A Ran-Kéou, située au confluent du fleuve Bleu et de son important tributaire le Ran-Kiang[9], l'errant Kin-Fo ne s'était arrêté qu'une demi-journée. Là, encore, se retrouvaient en ruines irréparables les souvenirs des Taï-ping; mais, ni dans cette ville commerçante, qui n'est, à vrai dire, qu'une annexe de la préfecture de Ran-Yang-Fou, bâtie sur la rive droite de l'affluent, ni à Ou-Tchang-Fou, capitale de cette province du Rou-Pé, élevée sur la rive droite du fleuve, l'insaisissable Wang ne laissa voir trace de son passage. Plus de ces terribles lettres que Kin-Fo avait retrouvées à Nan-King sur le tombeau du bonze couronné. [9] Dans la Chine méridionale, les fleuves et rivières sont indiqués par la terminaison «Kiang»; dans la Chine septentrionale, par la terminaison «Ro.» Si Craig et Fry avaient jamais pu espérer que, de ce voyage en Chine, ils emporteraient quelque aperçu des mœurs ou quelque connaissance des villes, ils furent bientôt détrompés. Le temps leur eût même manqué pour prendre des notes, et leurs impressions auraient été réduites à quelques noms de cités et de bourgs ou à quelques quantièmes de mois! Mais ils n'étaient ni curieux ni bavards. Ils ne se parlaient presque jamais. A quoi bon? Ce que Craig pensait, Fry le pensait aussi. Ce n'eût été qu'un monologue. Donc, pas plus que leur client, ils n'observèrent cette double physionomie commune à la plupart des cités chinoises, mortes au centre, mais vivantes à leurs faubourgs. A peine, à Ran-Kéou, aperçurent-ils le quartier européen, aux rues larges et rectangulaires, aux habitations élégantes, et la promenade ombragée de grands arbres qui longe la rive du fleuve Bleu. Ils avaient des yeux pour ne voir qu'un homme, et cet homme restait invisible. Le steamboat, grâce à la crue qui soulevait les eaux du Ran-Kiang, allait pouvoir remonter cet affluent pendant cent trente lieues encore, jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Kin-Fo n'était point homme à abandonner ce genre de locomotion, qui lui plaisait. Au contraire, il comptait bien aller jusqu'au point où le Ran-Kiang cesserait d'être navigable. Au delà, il aviserait. Craig et Fry, eux, n'eussent pas mieux demandé que cette navigation durât pendant tout le cours du voyage. La surveillance était plus facile à bord, les dangers moins imminents. Plus tard, sur les routes peu sûres des provinces de la Chine centrale, ce serait autre chose. Quant à Soun, cette vie de steamboat lui allait assez. Il ne marchait pas, il ne faisait rien, il laissait son maître aux bons offices de Craig-Fry, il ne songeait qu'à dormir dans son coin, après avoir déjeuné, dîné et soupé consciencieusement, et la cuisine était bonne! Ce fut même une modification survenue dans l'alimentation du bord, quelques jours après, qui, à tout autre que cet ignorant, eût indiqué qu'un changement de latitude venait de s'opérer dans la situation géographique des voyageurs. En effet, pendant les repas, le blé se substitua subitement au riz sous la forme de pains sans levain, assez agréables au goût, quand on les mangeait au sortir du four. Soun, en vrai Chinois du Sud, regretta son riz habituel. Il manœuvrait si habilement ses petits bâtonnets, lorsqu'il faisait tomber les graines de la tasse dans sa vaste bouche, et il en absorbait de telles quantités! Du riz et du thé, que faut-il de plus à un véritable Fils du Ciel! Le steamboat, remontant le cours du Ran-Kiang, venait donc d'entrer dans la région du blé. Là, le relief du pays s'accusa davantage. A l'horizon se dessinèrent quelques montagnes, couronnées de fortifications, élevées sous l'ancienne dynastie des Ming. Les berges artificielles, qui contenaient les eaux du fleuve, firent place à des rives basses, élargissant son lit aux dépens de sa profondeur. La préfecture de Guan-Lo-Fou apparut. Kin-Fo ne débarqua même pas, pendant les quelques heures que nécessita la mise à bord du combustible devant les bâtiments de la douane. Que serait-il allé faire en cette ville, qu'il lui était indifférent de voir? Il n'avait qu'un désir, puisqu'il ne trouvait plus trace du philosophe: s'enfoncer plus profondément encore dans cette Chine centrale, où, s'il n'y rattrapait pas Wang, Wang ne l'attraperait pas non plus. Après Guan-Lo-Fou, ce furent deux cités bâties en face l'une de l'autre, la ville commerçante de Fan-Tcheng, sur la rive gauche, et la préfecture de Siang-Yang-Fou, sur la rive droite; la première, faubourg plein du mouvement de la population et de l'agitation des affaires; la seconde, résidence des autorités et plus morte que vivante. Et, après Fan-Tcheng, le Ran-Kiang, remontant droit au nord par un angle brusque, resta encore navigable jusqu'à Lao-Ro-Kéou. Mais, faute d'eau, le steamboat ne pouvait aller plus loin. Ce fut tout autre chose alors. A partir de cette dernière étape, les conditions du voyage durent être modifiées. Il fallait abandonner les cours d'eau, «ces chemins qui marchent», et marcher soi-même, ou, tout au moins, substituer au moelleux glissement d'un bateau les secousses, les cahots, les heurts des déplorables véhicules en usage dans le Céleste Empire. Infortuné Soun! La série des tracas, des fatigues, des reproches, allait donc recommencer pour lui! Et, en effet, qui eût suivi Kin-Fo dans cette fantaisiste pérégrination, de province en province, de ville en ville, aurait eu fort à faire! Un jour, il voyageait en voiture, mais quelle voiture! une caisse durement fixée sur l'essieu de deux roues à gros clous de fer, traînée par deux mules rétives, bâchée d'une simple toile que transperçaient également les jets de pluie et les rayons solaires! Un autre jour, on l'apercevait étendu dans une chaise à mulets, sorte de guérite suspendue entre deux longs bambous, et soumise à des mouvements de roulis et de tangage si violents, qu'une barque en eût craqué dans toute sa membrure. Craig et Fry chevauchaient alors aux portières, comme des aides de camp, sur deux ânes, plus roulants et plus tanguants encore que la chaise. Quant à Soun, en ces occasions où la marche était nécessairement un peu rapide, il allait à pied, grognant, maugréant, se réconfortant plus qu'il ne convenait de fréquentes lampées d'eau-de-vie de Kao-Liang. Lui aussi éprouvait alors des mouvements de roulis particuliers, mais dont la cause ne tenait pas aux inégalités du sol! En un mot, la petite troupe n'eût pas été plus secouée sur une mer houleuse. Ce fut à cheval,--de mauvais chevaux, on peut le croire,--que Kin-Fo et ses compagnons firent leur entrée à Si-Gnan-Fou, l'ancienne capitale de l'Empire du Milieu, dont les empereurs de la dynastie des Tang faisaient autrefois leur résidence. Mais, pour atteindre cette lointaine province du Chen-Si, pour en traverser les interminables plaines, arides et nues, que de fatigues à supporter et même de dangers! Ce soleil de mai, par une latitude qui est celle de l'Espagne méridionale, projetait des rayons déjà insoutenables, et soulevait la fine poussière de routes qui n'ont jamais connu le confort de l'empierrage. De ces tourbillons jaunâtres, salissant l'air comme une fumée malsaine, on ne sortait que gris de la tête aux pieds. C'était la contrée du «lœss», formation géologique singulière, spéciale au nord de la Chine, «qui n'est plus de la terre et qui n'est pas une roche, ou, pour mieux dire, une pierre qui n'a pas encore eu le temps de se solidifier[10].» [10] Léon Rousset. Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément entre les couches du lœss; mais la vue de Craig-Fry, le revolver à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la -Centenaire- éprouvèrent, en mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui recevait le coup. Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, non moins bien armé, ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer pour la conserver.» A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes», renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu là? Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Thibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il, la route du nord. A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce lœss à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette, Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro et du Rouang-Ro. Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve Jaune. Il descend directement du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer Noire n'est noire. Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité actuelle du canal Impérial. A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit. Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire, habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise! Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une bonne chambre, une bonne table, un bon lit,--ce qui n'eût point déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun! Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt, le véritable nom de son maître. Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong Kouan! On voulait voir cet homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir centenaire!» L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à pied! il remonta les berges du fleuve Jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillité. [Illustration: C'était la contrée du «lœss.» (Page 94.)] Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot. A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables! Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues. Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? puisque son maître,--ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph,--comptait aller et allait toujours devant lui! [Illustration: Il remonta la berge du fleuve Jaune. (Page 96.)] Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste! Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux, pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que donne le travail accompli gaiement. Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah! la leçon était complète! Il le croyait du moins!!... Non! ami Kin-Fo, elle ne l'était pas! Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait. C'était une brouette,--la brouette de Pascal,--et peut-être inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants. Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages. Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas. Il est donc placé en arrière du voyageur, dont il ne gêne aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais. Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entraîné,--souvent plus vite qu'il ne le voudrait. Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent était bon, la voile fut hissée. «Allons, Soun!» dit Kin-Fo. Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second compartiment du coffre. «Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de réplique. --Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené. --Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise! --Allons, Soun! dirent Fry-Craig. --Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne point buter, ou sinon!...» L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe détala d'un léger trot. Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun, passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se maintenir en bonne direction. Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au contraire, il voulait se reposer. Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine, avant que le fleuve Jaune eût repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues. Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste Empire. Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne déjeûna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge,--et pour cause,--au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-Tzé-Chao-Pao. Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant, traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de sel; ils dépassèrent les faubourgs, les concessions anglaise et américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon, l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée de vingt-quatre lieues, qui conduit à Péking, entre les arbres d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne! On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans sept jours! Où était Wang? CHAPITRE XIII DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU CENTENAIRE». «Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne sommes plus qu'à quarante lis[11] de Péking, et mon intention est de m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de Chen-Si.» [11] Quatre lieues. Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval, et il espérait bien que monsieur Kin-Fo... «Ki... fit Craig. --Nan!» ajouta Fry. ... ne le détournerait pas de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait qu'une permission à monsieur Kin-Fo... «Ki... fit Craig. --Nan!» répéta Fry. ... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé!» «Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!» Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante. Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se loger assez confortablement. 1 - - , ? - ! 2 . 3 4 - - ! ' . . ' 5 ? 6 7 - - - . 8 9 - - ! . . . » 10 11 - : 12 13 « , - . , 14 ' ' 15 - - , ' ! 16 - , ; 17 , ' ' , ' , 18 , ' , ' , 19 , ' . . . » 20 21 - . ' , 22 . ' - 23 - . - , 24 , ' . 25 26 « , ' ' , 27 ! 28 29 - - ? 30 31 - - 32 . . . 33 34 - - ' ' , - . 35 , . 36 37 - - ! » ' , ' 38 . 39 40 . 41 42 « , , ' ? 43 - - . 44 45 - - , , - . 46 , 47 ! ' , 48 . 49 50 - - ? . . . 51 52 - - . , 53 - - . 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