presque irréalisable, ne lui eût procuré que d'insuffisantes ressources.
Les huit mille dollars versés en prime dans la caisse de la
-Centenaire-, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin,
qui, vendues le jour même, lui fournirent à peine de quoi faire
convenablement les choses -in extremis-, c'était maintenant toute sa
fortune.
Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris
philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa vie
dans le travail. Un Célestial devait se croire en droit de penser et
d'agir tout autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en
véritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme
moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui
caractérise la race jaune.
Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le possède au
plus haut degré. Son indifférence pour la mort est vraiment
extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamné, déjà
entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les
exécutions publiques si fréquentes, la vue des horribles supplices que
comporte l'échelle pénale dans le Céleste Empire, ont de bonne heure
familiarisé les Fils du Ciel avec l'idée d'abandonner sans regret les
choses de ce monde.
Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette
pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des
conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires
de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque chez les plus
pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait réservé une sorte
de sanctuaire domestique, pas une cabane misérable où un coin n'ait été
gardé aux reliques des aïeux, dont la fête se célèbre au deuxième mois.
Voilà pourquoi on trouve, dans le même magasin où se vendent des lits
d'enfants nouveau-nés et des corbeilles de mariage, un assortiment varié
de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois.
L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes préoccupations
des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la bière manquait à la
maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant à
son père. C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est
déposée dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le
plus souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est
conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme, le
respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et
contribue à rendre plus étroits les liens de la famille.
Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait
envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à ses
jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels revenait son
affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien. Le suicide ne
devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays
civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte légitime, pour ainsi dire,
au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale.
Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu
le détourner de mettre son projet à exécution, pas même l'influence du
philosophe Wang.
Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son élève. Soun
n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une chose, c'est que,
depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises
quotidiennes.
Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un
meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait sur son
dos dans une sécurité toute nouvelle.
Un dicton chinois dit:
«Pour être heureux sur terre, il faut vivre à Canton et mourir à
Liao-Tchéou.»
C'est à Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la
vie, et c'est à Liao-Tchéou que se fabriquent les meilleurs cercueils.
Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de
manière que son dernier lit de repos arrivât à temps. Etre correctement
couché pour le suprême sommeil est la constante préoccupation de tout
Célestial qui sait vivre.
En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété, comme
on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au
passage un des sept éléments dont se compose une âme chinoise.
On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent aux
détails de la vie, il l'était beaucoup moins pour ceux de la mort.
Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses funérailles.
Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier, dit papier de
riz,--à la confection duquel le riz est parfaitement étranger,--reçut
les dernières volontés de Kin-Fo.
Après avoir légué à la jeune veuve sa maison de Shang-Haï, et à Wang un
portrait de l'empereur Taï-ping, que le philosophe regardait toujours
avec complaisance,--le tout sans préjudice des capitaux assurés par la
-Centenaire-,--Kin-Fo traça d'une main ferme l'ordre et la marche des
personnages qui devaient assister à ses obsèques.
D'abord, à défaut de parents, qu'il n'avait plus, une partie des amis
qu'il avait encore devaient figurer en tête du cortège, tous vêtus de
blanc, qui est la couleur de deuil dans le Céleste Empire. Le long des
rues, jusqu'au tombeau élevé depuis longtemps dans la campagne de
Shang-Haï, se déploierait une double rangée de valets d'enterrement,
portant différents attributs, parasols bleus, hallebardes, mains de
justice, écrans de soie, écriteaux avec le détail de la cérémonie,
lesdits valets habillés d'une tunique noire à ceinture blanche, et
coiffés d'un feutre noir à aigrette rouge. Derrière le premier groupe
d'amis, marcherait un guide, écarlate des pieds à la tête, battant le
gong, et précédant le portrait du défunt, couché dans une sorte de
châsse richement décorée. Puis viendrait un second groupe d'amis, de
ceux qui doivent s'évanouir à intervalles réguliers sur des coussins
préparés pour la circonstance. Enfin, un dernier groupe de jeunes gens,
abrités sous un dais bleu et or, sèmerait le chemin de petits morceaux
de papier blanc, percés d'un trou comme des sapèques, et destinés à
distraire les mauvais esprits qui seraient tentés de se joindre au
convoi.
Alors apparaîtrait le catafalque, énorme palanquin tendu d'une soie
violette, brodée de dragons d'or, que cinquante valets porteraient sur
leurs épaules, au milieu d'un double rang de bonzes. Les prêtres,
chasublés de robes grises, rouges et jaunes, récitant les dernières
prières, alterneraient avec le tonnerre des gongs, le glapissement des
flûtes et l'éclatante fanfare de trompes longues de six pieds.
A l'arrière, enfin, les voitures de deuil, drapées de blanc, fermeraient
ce somptueux convoi, dont les frais devraient absorber les dernières
ressources de l'opulent défunt.
En somme, ce programme n'offrait rien d'extraordinaire. Bien des
enterrements de cette «classe» circulent dans les rues de Canton, de
Shang-Haï ou de Péking, et les Célestials n'y voient qu'un hommage
naturel rendu à la personne de celui qui n'est plus.
Le 20 octobre, une caisse, expédiée de Liao-Tchéou, arriva à l'adresse
de Kin-Fo, en son habitation de Shang-Haï. Elle contenait, soigneusement
emballé, le cercueil commandé pour la circonstance. Ni Wang, ni Soun, ni
aucun des domestiques du yamen n'eut lieu d'être surpris. On le répète,
pas un Chinois qui ne tienne à posséder de son vivant le lit dans lequel
on le couchera pour l'éternité.
Ce cercueil, un chef-d'œuvre du fabricant de Liao-Tchéou, fut placé
dans la «chambre des ancêtres». Là, brossé, ciré, astiqué, il eût
attendu longtemps, sans doute, le jour où l'élève du philosophe Wang
l'aurait utilisé pour son propre compte... Il n'en devait pas être
ainsi. Les jours de Kin-Fo étaient comptés, et l'heure était proche, qui
devait le reléguer dans la catégorie des aïeux de la famille.
En effet, c'était le soir même que Kin-Fo avait définitivement résolu de
quitter la vie.
Une lettre de la désolée Lé-ou arriva dans la journée.
La jeune veuve mettait à la disposition de Kin-Fo le peu qu'elle
possédait. La fortune n'était rien pour elle! Elle saurait s'en passer!
Elle l'aimait! Que lui fallait-il de plus! Ne sauraient-ils être heureux
dans une situation plus modeste?
Cette lettre, empreinte de la plus sincère affection, ne put modifier
les résolutions de Kin-Fo.
«Ma mort seule peut l'enrichir,» pensa-t-il.
Restait à décider où et comment s'accomplirait cet acte suprême. Kin-Fo
éprouvait une sorte de plaisir à régler ces détails. Il espérait bien
qu'au dernier moment, une émotion, si passagère qu'elle dût être, lui
ferait battre le cœur!
Dans l'enceinte du yamen s'élevaient quatre jolis kiosques, décorés avec
toute la fantaisie qui distingue le talent des ornemanistes chinois. Ils
portaient des noms significatifs: le pavillon du «Bonheur», où Kin-Fo
n'entrait jamais; le pavillon de la «Fortune», qu'il ne regardait
qu'avec le plus profond dédain; le pavillon du «Plaisir», dont les
portes étaient depuis longtemps fermées pour lui; le pavillon de «Longue
Vie», qu'il avait résolu de faire abattre!
Ce fut celui-là que son instinct le porta à choisir. Il résolut de s'y
enfermer à la nuit tombante. C'est là qu'on le retrouverait le
lendemain, déjà heureux dans la mort.
[Illustration: La plaine chinoise n'est qu'un vaste cimetière.
(Page 58.)]
Ce point décidé, comment mourrait-il? Se fendre le ventre comme un
Japonais, s'étrangler avec la ceinture de soie comme un mandarin,
s'ouvrir les veines dans un bain parfumé, comme un épicurien de la Rome
antique? Non. Ces procédés auraient eu tout d'abord quelque chose de
brutal, de désobligeant pour ses amis et pour ses serviteurs. Un ou deux
grains d'opium mélangé d'un poison subtil devaient suffire à le faire
passer de ce monde à l'autre, sans qu'il en eût même conscience, emporté
peut-être dans un de ces rêves qui transforment le sommeil passager en
sommeil éternel.
Le soleil commençait déjà à s'abaisser sur l'horizon. Kin-Fo n'avait
plus que quelques heures à vivre. Il voulut revoir, dans une dernière
promenade, la campagne de Shang-Haï et ces rives du Houang-Pou sur
lesquelles il avait si souvent promené son ennui. Seul, sans avoir même
entrevu Wang pendant cette journée, il quitta le yamen pour y rentrer
une fois encore et n'en plus jamais sortir.
[Illustration: Un jeune Tankadère... (Page 59.)]
Le territoire anglais, le petit pont jeté sur le creek, la concession
française, furent traversés par lui de ce pas indolent qu'il n'éprouvait
même pas le besoin de presser à cette heure suprême. Par le quai qui
longe le port indigène, il contourna la muraille de Shang-Haï jusqu'à la
cathédrale catholique romaine, dont la coupole domine le faubourg
méridional. Alors, il inclina vers la droite et remonta tranquillement
le chemin qui conduit à la pagode de Loung-Hao.
C'était la vaste et plate campagne, se développant jusqu'à ces hauteurs
ombragées qui limitent la vallée du Min, immenses plaines marécageuses,
dont l'industrie agricole a fait des rizières. Ici et là, un lacis de
canaux que remplissait la haute mer, quelques villages misérables dont
les huttes de roseaux étaient tapissées d'une boue jaunâtre, deux ou
trois champs de blé surélevés pour être à l'abri des eaux. Le long des
étroits sentiers, un grand nombre de chiens, de chevreaux blancs, de
canards et d'oies, s'enfuyaient à toutes pattes ou à tire-d'aile,
lorsque quelque passant venait troubler leurs ébats.
Cette campagne, richement cultivée, dont l'aspect ne pouvait étonner un
indigène, aurait cependant attiré l'attention et peut-être provoqué la
répulsion d'un étranger. Partout, en effet, des cercueils s'y montraient
par centaines. Sans parler des monticules dont le tertre recouvrait les
morts définitivement enterrés, on ne voyait que des piles de boîtes
oblongues, des pyramides de bières, étagées comme les madriers d'un
chantier de construction. La plaine chinoise, aux abords des villes,
n'est qu'un vaste cimetière. Les morts encombrent le territoire, aussi
bien que les vivants. On prétend qu'il est interdit d'enterrer ces
cercueils, tant qu'une même dynastie occupe le trône du Fils du Ciel, et
ces dynasties durent des siècles! Que l'interdiction soit vraie ou non,
il est certain que les cadavres, couchés dans leurs bières, celles-ci
peintes de vives couleurs, celles-là sombres et modestes, les unes
neuves et pimpantes, les autres tombant déjà en poussière, attendent
pendant des années le jour de la sépulture.
Kin-Fo n'en était plus à s'étonner de cet état de choses. Il allait,
d'ailleurs, en homme qui ne regarde pas autour de lui. Deux étrangers,
vêtus à l'européenne, qui l'avaient suivi depuis sa sortie du yamen,
n'attirèrent même pas son attention. Il ne les vit pas, bien que ceux-ci
semblassent ne point vouloir le perdre de vue. Ils se tenaient à quelque
distance, suivant Kin-Fo quand celui-ci marchait, s'arrêtant dès qu'il
suspendait sa marche. Parfois, ils échangeaient entre eux certains
regards, deux ou trois paroles, et, bien certainement, ils étaient là
pour l'épier. De taille moyenne, n'ayant pas dépassé trente ans, lestes,
bien découplés, on eût dit deux chiens d'arrêt à l'œil vif, aux jambes
rapides.
Kin-Fo, après avoir fait une lieue environ dans la campagne, revint sur
ses pas, afin de regagner les rives du Houang-Pou.
Les deux limiers rebroussèrent aussitôt chemin.
Kin-Fo, en revenant, rencontra deux ou trois mendiants du plus misérable
aspect, et leur fit l'aumône.
Plus loin, quelques Chinoises chrétiennes,--de celles qui ont été
formées à ce métier de dévouement par les sœurs de charité
françaises,--croisèrent la route. Elles allaient, une hotte sur le dos,
et dans ces hottes rapportaient à la maison des crèches, de pauvres
êtres abandonnés. On les a justement nommées «les chiffonnières
d'enfants!» Et ces petits malheureux sont-ils autre chose que des
chiffons jetés au coin des bornes!
Kin-Fo vida sa bourse dans la main de ces charitables sœurs.
Les deux étrangers parurent assez surpris de cet acte de la part d'un
Célestial.
Le soir était venu. Kin-Fo, de retour aux murs de Shang-Haï, reprit la
route du quai.
La population flottante ne dormait pas encore. Cris et chants éclataient
de toutes parts.
Kin-Fo écouta. Il lui plaisait de savoir quelles seraient les dernières
paroles qu'il lui serait donné d'entendre.
Une jeune Tankadère, conduisant son sampan à travers les sombres eaux du
Houang-Pou, chantait ainsi:
Ma barque, aux fraîches couleurs,
Est parée
De mille et dix mille fleurs.
Je l'attends, l'âme enivrée!
Il doit revenir demain!
Dieu bleu veille! Que ta main
A son retour le protège.
Et fais que son long chemin
S'abrège!
«Il reviendra demain! Et moi, où serai-je, demain?» pensa Kin-Fo en
secouant la tête.
La jeune Tankadère reprit:
Il est allé loin de nous,
J'imagine,
Jusqu'au pays des Mantchoux,
Jusqu'aux murailles de Chine!
Ah! que mon cœur, souvent,
Tressaillait, lorsque le vent,
Se déchaînant, faisait rage,
Et qu'il s'en allait, bravant
L'orage!
Kin-Fo écoutait toujours et ne dit rien, cette fois.
La Tankadère finit ainsi:
Qu'as-tu besoin de courir
La fortune?
Loin de moi veux-tu mourir?
Voici la troisième lune!
Viens! Le bonze nous attend
Pour unir au même instant
Les deux phénix, nos emblèmes![6]
Viens! Reviens! Je t'aime tant,
Et tu m'aimes!
[6] Les deux phénix sont l'emblème du mariage dans le Céleste Empire.
«Oui! peut-être! murmura Kin-Fo, la richesse n'est-elle pas tout en ce
monde! Mais la vie ne vaut pas qu'on essaye!»
Une demi-heure après, Kin-Fo rentrait à son habitation. Les deux
étrangers, qui l'avaient suivi jusque-là, durent s'arrêter.
Kin-Fo, tranquillement, se dirigea vers le kiosque de «Longue Vie», en
ouvrit la porte, la referma, et se trouva seul dans un petit salon,
doucement éclairé par la lumière d'une lanterne à verres dépolis.
Sur une table, faite d'un seul morceau de jade, se trouvait un coffret,
contenant quelques grains d'opium, mélangés d'un poison mortel, un
«en-cas» que le riche ennuyé avait toujours sous la main.
Kin-Fo prit deux de ces grains, les introduisit dans une de ces pipes de
terre rouge dont se servent habituellement les fumeurs d'opium, puis il
se disposa à l'allumer.
«Eh! quoi! dit-il, pas même une émotion, au moment de m'endormir pour ne
plus me réveiller!»
Il hésita un instant.
«Non! s'écria-t-il, en jetant la pipe, qui se brisa sur le parquet. Je
la veux, cette suprême émotion, ne fût-ce que celle de l'attente!... Je
la veux! Je l'aurai!»
Et, quittant le kiosque, Kin-Fo, d'un pas plus pressé que d'ordinaire,
se dirigea vers la chambre de Wang.
CHAPITRE VIII
OU KIN-FO FAIT A WANG UNE PROPOSITION SÉRIEUSE QUE CELUI-CI ACCEPTE NON
MOINS SÉRIEUSEMENT.
Le philosophe n'était pas encore couché. Étendu sur un divan, il lisait
le dernier numéro de la -Gazette de Péking-. Lorsque ses sourcils se
contractaient, c'est que, très certainement, le journal adressait
quelque compliment à la dynastie régnante des Tsing.
Kin-Fo poussa la porte, entra dans la chambre, se jeta sur un fauteuil,
et, sans autre préambule:
«Wang, dit-il, je viens te demander un service.
--Dix mille services! répondit le philosophe, en laissant tomber le
journal officiel. Parle, parle, mon fils, parle sans crainte, et, quels
qu'ils soient, je te les rendrai!
--Le service que j'attends, dit Kin-Fo, est de ceux qu'un ami ne peut
rendre qu'une fois. Après celui-là, Wang, je te tiendrai quitte des neuf
mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres, et j'ajoute que tu ne
devras même pas attendre un remerciement de ma part.
--Le plus habile explicateur des choses inexplicables ne te comprendrait
pas. De quoi s'agit-il?
--Wang, dit Kin-Fo, je suis ruiné.
--Ah! ah! dit le philosophe du ton d'un homme auquel on apprend plutôt
une bonne nouvelle qu'une mauvaise.
--La lettre que j'ai trouvée ici à notre retour de Canton, reprit
Kin-Fo, me mandait que la Centrale Banque Californienne était en
faillite. En dehors de ce yamen et d'un millier de dollars, qui peuvent
me faire vivre un ou deux mois encore, il ne me reste plus rien.
--Ainsi, demanda Wang, après avoir bien regardé son élève, ce n'est plus
le riche Kin-Fo qui me parle?
--C'est le pauvre Kin-Fo, que la pauvreté n'effraye aucunement
d'ailleurs.
--Bien répondu, mon fils, dit le philosophe en se levant. Je n'aurai
donc pas perdu mon temps et mes peines à t'enseigner la sagesse!
Jusqu'ici, tu n'avais que végété sans goût, sans passions, sans luttes!
Tu vas vivre maintenant! L'avenir est changé! Qu'importe! a dit
Confucius, et le Talmud après lui, il arrive toujours moins de malheurs
qu'on ne craint! Nous allons donc enfin gagner notre riz de chaque jour.
Le -Nun-Schum- nous l'apprend:--«Dans la vie, il y a des hauts et des
bas! La roue de la Fortune tourne sans cesse, et le vent du printemps
est variable! Riche ou pauvre, sache accomplir ton devoir!
Partons-nous.»
Et véritablement, Wang, en philosophe pratique, était prêt à quitter la
somptueuse habitation.
Kin-Fo l'arrêta.
«J'ai dit, reprit-il, que la pauvreté ne m'effrayait pas, mais j'ajoute
que c'est parce que je suis décidé à ne point la supporter.
--Ah! fit Wang, tu veux donc!...
--Mourir.
--Mourir! répondit tranquillement le philosophe. L'homme qui est décidé
à en finir avec la vie n'en dit rien à personne.
--Ce serait déjà fait, reprit Kin-Fo, avec un calme qui ne le cédait pas
à celui du philosophe, si je n'avais voulu que ma mort me causât au
moins une première et dernière émotion. Or, au moment d'avaler un de ces
grains d'opium que tu sais, mon cœur battait si peu, que j'ai jeté le
poison, et je suis venu te trouver!
--Veux-tu donc, ami, que nous mourions ensemble? répondit Wang en
souriant.
--Non, dit Kin-Fo, j'ai besoin que tu vives!
--Pourquoi?
--Pour me frapper de ta propre main!»
A cette proposition inattendue, Wang ne tressaillit même pas. Mais
Kin-Fo, qui le regardait bien en face, vit briller un éclair dans ses
yeux. L'ancien Taï-ping se réveillait-il? Cette besogne dont son élève
allait le charger, ne trouverait-elle pas en lui une hésitation?
Dix-huit années auraient donc passé sur sa tête sans étouffer les
sanguinaires instincts de sa jeunesse! Au fils de celui qui l'avait
recueilli, il ne ferait pas même une objection! Il accepterait, sans
broncher, de le délivrer de cette existence dont il ne voulait plus! Il
ferait cela, lui, Wang, le philosophe!
Mais cet éclair s'éteignit presque aussitôt. Wang reprit sa physionomie
ordinaire de brave homme, un peu plus sérieuse peut-être.
Et alors, se rasseyant:
«C'est là le service que tu me demandes? dit-il.
--Oui, reprit Kin-Fo, et ce service t'acquittera de tout ce que tu
pourrais t'imaginer devoir à Tchoung-Héou et à son fils.
--Que devrai-je faire? demanda simplement le philosophe.
--D'ici au 25 juin, vingt-huitième jour de la sixième lune, tu entends
bien, Wang, jour où finira ma trente et unième année,--je dois avoir
cessé de vivre! Il faut que je tombe frappé par toi, soit par devant,
soit par derrière, le jour, la nuit, n'importe où, n'importe comment,
debout, assis, couché, éveillé, endormi, par le fer ou par le poison! Il
faut qu'à chacune des quatre-vingt mille minutes dont se composera ma
vie pendant cinquante-cinq jours encore, j'aie la pensée, et, je
l'espère, la crainte, que mon existence va brusquement finir! Il faut
que j'aie devant moi ces quatre-vingt mille émotions, si bien que, au
moment où se sépareront les sept éléments de mon âme, je puisse
m'écrier: Enfin, j'ai donc vécu!»
Kin-Fo, contre son habitude, avait parlé avec une certaine animation. On
remarquera aussi qu'il avait fixé à six jours avant l'expiration de sa
police la limite extrême de son existence. C'était agir en homme
prudent, car, faute du versement d'une nouvelle prime, un retard eût
fait déchoir ses ayants-droit du bénéfice de l'assurance.
Le philosophe l'avait écouté gravement, jetant à la dérobée quelque
rapide regard sur le portrait du roi Taï-Ping, qui ornait sa chambre,
portrait dont il devait hériter,--ce qu'il ignorait encore.
«Tu ne reculeras pas devant cette obligation que tu vas prendre de me
frapper?» demanda Kin-Fo.
Wang, d'un geste, indiqua qu'il n'en était pas à cela près! Il en avait
vu bien d'autres, lorsqu'il s'insurgeait sous les bannières des
Taï-ping! Mais il ajouta, en homme qui veut, cependant, épuiser toutes
les objections avant de s'engager:
«Ainsi tu renonces aux chances que le Vrai Maître t'avait réservées
d'atteindre l'extrême vieillesse!
--J'y renonce.
--Sans regrets?
--Sans regrets! répondit Kin-Fo. Vivre vieux! Ressembler à quelque
morceau de bois qu'on ne peut plus sculpter! Riche, je ne le désirais
pas! Pauvre, je le veux encore moins!
[Illustration: «Mourir!» répondit le philosophe. (Page 62.)]
--Et la jeune veuve de Péking? dit Wang. Oublies-tu le proverbe: la
fleur avec la fleur, le saule avec le saule! L'entente de deux cœurs
fait cent années de printemps!...
--Contre trois cents années d'automne, d'été et d'hiver! répondit
Kin-Fo, en haussant les épaules. Non! Lé-ou, pauvre, serait misérable
avec moi! Au contraire, ma mort lui assure une fortune.
--Tu as fait cela?
[Illustration: Soun n'était pas homme à résister. (Page 68.)]
--Oui, et toi-même, Wang, tu as cinquante mille dollars placés sur ma
tête.
--Ah! fit simplement le philosophe, tu as réponse à tout.
--A tout, même à une objection que tu ne m'as pas encore faite.
--Laquelle?
--Mais... le danger que tu pourrais courir, après ma mort, d'être
poursuivi pour assassinat.
--Oh! fit Wang, il n'y a que les maladroits ou les poltrons qui se
laissent prendre! D'ailleurs, où serait le mérite de te rendre ce
dernier service, si je ne risquais rien!
--Non pas, Wang! Je préfère te donner toute sécurité à cet égard.
Personne ne songera à t'inquiéter!»
Et, ce disant, Kin-Fo s'approcha d'une table, prit une feuille de
papier, et, d'une écriture nette, il traça les lignes suivantes:
«C'est volontairement que je me suis donné la mort, par dégoût et
lassitude de la vie.
«KIN-FO.»
Et il remit le papier à Wang.
Le philosophe le lut d'abord tout bas; puis, il le relut à voix haute.
Cela fait, il le plia soigneusement et le plaça dans un carnet de notes
qu'il portait toujours sur lui.
Un second éclair avait allumé son regard.
«Tout cela est sérieux de ta part? dit-il en regardant fixement son
élève.
--Très sérieux.
--Ce ne le sera pas moins de la mienne.
--J'ai ta parole?
--Tu l'as.
--Donc, avant le 25 juin au plus tard, j'aurai vécu?...
--Je ne sais si tu auras vécu dans le sens où tu l'entends, répondit
gravement le philosophe, mais, à coup sûr, tu seras mort!
--Merci et adieu, Wang.
--Adieu, Kin-Fo.»
Et, là-dessus, Kin-Fo quitta tranquillement la chambre du philosophe.
CHAPITRE IX
DONT LA CONCLUSION, QUELQUE SINGULIÈRE QU'ELLE SOIT, NE SURPRENDRA
PEUT-ÊTRE PAS LE LECTEUR.
«Eh bien, Craig-Fry? disait le lendemain l'honorable William J. Bidulph
aux deux agents qu'il avait spécialement chargés de surveiller le
nouveau client de la -Centenaire-.
--Eh bien, répondit Craig, nous l'avons suivi hier pendant toute une
longue promenade qu'il a faite dans la campagne de Shang-Haï...
--Et il n'avait certainement point l'air d'un homme qui songe à se tuer,
ajouta Fry.
--La nuit était venue, nous l'avons escorté jusqu'à sa porte...
--Que nous n'avons pu malheureusement franchir.
--Et ce matin? demanda William J. Bidulph.
--Nous avons appris, répondit Craig, qu'il se portait...
--Comme le pont de Palikao,» ajouta Fry.
Les agents Craig et Fry, deux Américains pur sang, deux cousins au
service de la -Centenaire-, ne formaient absolument qu'un être en deux
personnes. Impossible d'être plus complètement identifiés l'un à
l'autre, au point que celui-ci finissait invariablement les phrases que
celui-là commençait, et réciproquement. Même cerveau, mêmes pensées,
même cœur, même estomac, même manière d'agir en tout. Quatre mains,
quatre bras, quatre jambes à deux corps fusionnés. En un mot, deux
frères Siamois, dont un audacieux chirurgien aurait tranché la suture.
«Ainsi, demanda William J. Bidulph, vous n'avez pas encore pu pénétrer
dans la maison?
--Pas... dit Craig.
--Encore, dit Fry.
--Ce sera difficile, répondit l'agent principal. Il le faudra pourtant.
Il s'agit pour la -Centenaire-, non seulement de gagner une prime
énorme, mais aussi de ne pas perdre deux cent mille dollars! Donc, deux
mois de surveillance et peut-être plus, si notre nouveau client
renouvelle sa police!
--Il a un domestique... dit Craig.
--Que l'on pourrait peut-être avoir... dit Fry.
--Pour apprendre tout ce qui se passe... continua Craig.
--Dans la maison de Shang-Haï! acheva Fry.
--Humph! fit William J. Bidulph. Engluez-moi le domestique. Achetez-le.
Il doit être sensible au son des taëls. Les taëls ne vous manqueront
pas. Lors même que vous devriez épuiser les trois mille formules de
civilités que comporte l'étiquette chinoise, épuisez-les. Vous n'aurez
point à regretter vos peines.
--Ce sera... dit Craig.
--Fait,» répondit Fry.
Et voilà pour quelles raisons majeures Craig et Fry tentèrent de se
mettre en relation avec Soun. Or, Soun n'était pas plus homme à résister
à l'appât séduisant des taëls qu'à l'offre courtoise de quelques verres
de liqueurs américaines.
Craig-Fry surent donc par Soun tout ce qu'ils avaient intérêt à savoir,
ce qui se réduisait à ceci:
Kin-Fo avait-il changé quoi que ce soit à sa manière de vivre?
Non, si ce n'est peut-être qu'il rudoyait moins son fidèle valet, que
les ciseaux chômaient au grand avantage de sa queue, et que le rotin
chatouillait moins souvent ses épaules.
Kin-Fo avait-il à sa disposition quelque arme destructive?
Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des amateurs
de ces outils meurtriers.
Que mangeait-il à ses repas?
Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la
fantaisiste cuisine des Célestials.
A quelle heure se levait-il?
Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs,
blanchissait l'horizon.
Se couchait-il de bonne heure?
A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire,
à la connaissance de Soun.
Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie?
Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non! Cependant, depuis
quelques jours, il semblait prendre plus de goût aux choses de ce monde.
Oui! Soun le trouvait moins indifférent, comme un homme qui
attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse, dont il
aurait pu faire emploi?
Il n'en devait plus avoir, car, le matin même, on avait jeté par son
ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient
être de qualité malfaisante.
En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à alarmer
l'agent principal de la -Centenaire-. Non! jamais le riche Kin-Fo, dont
personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la situation, n'avait
paru plus heureux de vivre.
Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de tout ce
que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades, car il était
possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne dans sa propre
maison.
Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de
parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à gagner
dans la conversation de gens si aimables.
Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire tenait
plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire. Mais, ainsi
qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les émotions
ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée de Damoclès juste
au-dessus du crâne, et cette épée devait lui tomber un jour sur la tête.
Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, doute,
et de là quelques battements du cœur, nouveaux pour lui.
D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre eux, Wang
et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus
fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé dans sa chambre. Kin-Fo
n'allait point l'y trouver,--ce n'était pas son rôle,--et il ignorait
même à quoi Wang passait son temps. Peut-être à préparer quelque
embûche! Un ancien Taï-ping devait avoir dans son sac bien des manières
d'expédier un homme. De là, curiosité, et, par suite, nouvel élément
d'intérêt.
Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les jours
à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait à leur
situation future d'assassin et d'assassiné. Ils causaient de choses et
d'autres,--peu d'ailleurs. Wang, plus sérieux que d'habitude, détournant
ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne
parvenait guère à dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si
bonne humeur, était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il
était. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon
estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de
Chao-Chigne le laissait rêveur.
En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le premier à
tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser desservir, sans y
avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-Fo mangeait plus qu'à
l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait quelques sensations, qu'il
dînait de fort bon appétit et digérait remarquablement. Décidément, le
poison ne devait pas être l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi
des rebelles, mais sa victime ne devait rien négliger.
Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son œuvre.
La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte.
Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou
éveillé. Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide
et l'atteignît au cœur.
Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les premières
nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup fatal, qu'il
dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque matin frais et
dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le frapper
dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement recueilli. Il
résolut de le mettre plus à son aise encore. Le voilà donc courant la
campagne, recherchant les endroits isolés, s'attardant jusqu'à la
quatrième veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Haï,
véritables coupe-gorges, où les meurtres s'exécutent quotidiennement
avec une parfaite sécurité. Il errait au milieu de ces rues étroites et
sombres, se heurtant aux ivrognes de toutes nationalités, seul pendant
ces dernières heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait
son cri de «Mantoou! mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour
prévenir les fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux
premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien
vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry, qui
le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours.
Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer
à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre
bientôt.
Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt qu'il
était un condamné à mort!
Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion. Comme
il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui
essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard et la trempait
ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence suspecte.
Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le poignard,
il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait
bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas rassurante. Il
semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté aux yeux!
«Ce sera pour aujourd'hui,» se dit Kin-Fo.
Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée.... Le philosophe ne
parut pas.
Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant
qu'un homme bien constitué peut l'être.
Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait deux
mois pour s'exécuter.
«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo. Je lui ai donné deux fois
trop de temps!»
Et il pensait que l'ancien Taï-Ping s'était quelque peu amolli dans les
délices de Shang-Haï.
A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agité. Il
allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en
place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait des visites
réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le précieux cercueil,
venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun, et non sans intérêt, que
Wang avait recommandé de brosser, frotter, épousseter le meuble en
question, en un mot, de le tenir en état.
«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le fidèle
domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!»
Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
Les 13, 14 et 15 mai se passèrent.
Rien de nouveau.
Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa dette
qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper? Mais alors,
il n'y aurait plus surprise, et partant plus d'émotion!
Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de Kin-Fo
dans la matinée du 15 mai, au moment du «mao-che», c'est-à-dire vers six
heures du matin.
La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore sous
l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de
l'enfer chinois, venait de le condamner à ne comparaître devant lui que
lorsque la douze centième lune se lèverait sur l'horizon du Céleste
Empire. Un siècle à vivre encore, tout un siècle!
Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout
conspirât contre lui.
[Illustration: Il errait au milieu des rues. (Page 70.)]
Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme à
l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin.
«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de
gages, animal!
--Mais, mon maître...
--Va-t'en, te dis-je!
--Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir
appris...
--Quoi?
[Illustration: «Ce sera pour aujourd'hui,» se dit Kin-Fo. (Page 70.)]
--Que monsieur Wang...
--Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en saisissant
Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
--Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a
donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de
Longue Vie, et...
--Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna! Va, Soun, va,
mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout qu'on exécute en
tous points les ordres de Wang!»
Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant:
«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la folie
généreuse!»
Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait le
frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu de
mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il n'aurait
garde d'y manquer. La catastrophe était imminente.
Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne semblait
plus couler avec sa vitesse normale! Les aiguilles flânaient sur leur
cadran de jade!
Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous l'horizon,
et la nuit se fit peu à peu autour du yamen.
Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus
sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait fait
pour les longs repos, et il attendit.
Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son
esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait pu
vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore!
Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait dans sa
période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune
veuve. Ce sentiment lui remuait le cœur, au moment où ses derniers
battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre Lé-ou misérable avec
lui, jamais!
La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et pendant
laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette
quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les plus vives émotions. Il
écoutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il tâchait de
surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre gémir
la porte, poussée par une main prudente. Sans doute Wang espérait le
trouver endormi et le frapperait dans son sommeil!
Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait et
désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping.
L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille. Le jour
se fit lentement.
Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde que
pendant sa vie tout entière!...
Soun était devant lui, une lettre à la main.
«Très pressée!» dit simplement Soun.
Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le
timbre de San-Francisco, il en déchira l'enveloppe, il la lut
rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie:
«Wang! Wang!» cria-t-il.
En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en ouvrait
brusquement la porte.
Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation, et,
lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le yamen, il
fut évident que Wang avait disparu sans laisser de traces.
CHAPITRE X
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU CLIENT
DE LA «CENTENAIRE».
«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à
l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie
d'assurances.
L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il.
--Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de
payements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours après,
on payait à guichets ouverts. L'affaire était faite. Les actions,
dépréciées de quatre-vingts pour cent, avaient été rachetées au plus bas
par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que
donnerait la faillite:--«Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il
d'un air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette
lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument
ruiné....
--Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph.
--Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement
assassiné!
--Assassiné!
--Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui vous eût
coûté...
--Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque tous les
cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien regretté, cher
monsieur...
--Pour le montant de la somme?...
--Et les intérêts!»
William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement,
à l'américaine.
«Mais je ne comprends pas... ajouta-t-il.
--Vous allez comprendre,» répondit Kin-Fo.
Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par un
homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les termes de
la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le déchargeait de
toute poursuite et lui garantissait toute impunité. Mais, chose très
grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donnée serait
tenue, nul doute à cet égard.
«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
--Un ami, répondit Kin-Fo.
--Et alors, par amitié?...
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