«Soun? dit-il seulement. --Soun! répondit Wang en souriant. Si Soun était là, ce ne serait plus Soun! --Où est Soun?» répéta Kin-Fo. L'intendant dut avouer que ni lui ni personne ne savait ce qu'était devenu Soun. Or, Soun n'était rien moins que le premier valet de chambre, spécialement attaché à la personne de Kin-Fo, et dont celui-ci ne pouvait en aucune façon se passer. Soun était-il donc un domestique modèle? Non. Impossible de faire plus mal son service. Distrait, incohérent, maladroit de ses mains et de sa langue, foncièrement gourmand, légèrement poltron, un vrai Chinois de paravent celui-là, mais fidèle, en somme, et le seul, après tout, qui eut le don d'émouvoir son maître. Kin-Fo trouvait vingt fois par jour l'occasion de se fâcher contre Soun, et, s'il ne le corrigeait que dix, c'était autant de pris sur sa nonchalance habituelle et de quoi mettre sa bile en mouvement. Un serviteur hygiénique, on le voit. D'ailleurs, Soun, ainsi que font la plupart des domestiques chinois, venait de lui-même au-devant de la correction, quand il l'avait méritée. Son maître ne la lui épargnait pas. Les coups de rotin pleuvaient sur ses épaules, ce dont Soun se préoccupait peu. Mais, à quoi il se montrait infiniment plus sensible, c'était aux ablations successives que Kin-Fo faisait subir à la queue nattée qui lui pendait sur le dos, lorsqu'il s'agissait de quelque faute grave. Personne n'ignore, en effet, combien le Chinois tient à ce bizarre appendice. La perte de la queue, c'est la première punition qu'on applique aux criminels! C'est un déshonneur pour la vie! Aussi, le malheureux valet ne redoutait-il rien tant que d'être condamné à en perdre un morceau. Il y a quatre ans, lorsque Soun entra au service de Kin-Fo, sa queue,--une des plus belles du Céleste Empire,--mesurait un mètre vingt-cinq. A l'heure qu'il est, il n'en restait plus que cinquante-sept centimètres. A continuer ainsi, Soun, dans deux ans, serait entièrement chauve! Cependant, Wang et Kin-Fo, suivis respectueusement des gens de la maison, traversèrent le jardin, dont les arbres, encaissés pour la plupart dans des vases en terre cuite, et taillés avec un art surprenant, mais regrettable, affectaient des formes d'animaux fantastiques. Puis, ils contournèrent le bassin, peuplé de «gouramis» et de poissons rouges, dont l'eau limpide disparaissait sous les larges fleurs rouge-pâle du «nelumbo», le plus beau des nénuphars originaires de l'Empire des Fleurs. Ils saluèrent un hiéroglyphique quadrupède, peint en couleurs violentes sur un mur -ad hoc-, comme une fresque symbolique, et ils arrivèrent enfin à la porte de la principale habitation du yamen. C'était une maison composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, élevée sur une terrasse à laquelle six gradins de marbre donnaient accès. Des claies de bambous étaient tendues comme des auvents devant les portes et les fenêtres, afin de rendre supportable la température déjà excessive, en favorisant l'aération intérieure. Le toit plat contrastait avec le faîtage fantaisiste des pavillons semés çà et là dans l'enceinte du yamen, et dont les créneaux, les tuiles multicolores, les briques découpées en fines arabesques, amusaient le regard. Au dedans, à l'exception des chambres spécialement réservées au logement de Wang et de Kin-Fo, ce n'étaient que salons entourés de cabinets à cloisons transparentes, sur lesquelles couraient des guirlandes de fleurs peintes ou des exergues de ces sentences morales dont les Célestials ne sont point avares. Partout, des sièges bizarrement contournés, en terre cuite ou en porcelaine, en bois ou en marbre, sans oublier quelques douzaines de coussins d'un moelleux plus engageant; partout, des lampes ou des lanternes aux formes variées, aux verres nuancés de couleurs tendres, et plus harnachées de glands, de franges et de houppes qu'une mule espagnole; partout aussi, de ces petites tables à thé qu'on appelle «tcha-ki», complément indispensable d'un mobilier chinois. Quant aux ciselures d'ivoire et d'écaille, aux bronzes niellés, aux brûle-parfums, aux laques agrémentées de filigranes d'or en relief, aux jades blanc laiteux et vert émeraude, aux vases ronds ou prismatiques de la dynastie des Ming et des Tsing, aux porcelaines plus recherchées encore de la dynastie des Yen, aux émaux cloisonnés roses et jaunes translucides, dont le secret est introuvable aujourd'hui, on eût, non pas perdu, mais passé des heures à les compter. Cette luxueuse habitation offrait toute la fantaisie chinoise alliée au confort européen. En effet, Kin-Fo,--on l'a dit et ses goûts le prouvent,--était un homme de progrès. Aucune invention moderne des Occidentaux ne le trouvait réfractaire à leur importation. Il appartenait à la catégorie de ces Fils du Ciel, trop rares encore, que séduisent les sciences physiques et chimiques. Il n'était donc pas de ces barbares qui coupèrent les premiers fils électriques que la maison Reynolds voulut établir jusqu'au Wousung dans le but d'apprendre plus rapidement l'arrivée des malles anglaises et américaines, ni de ces mandarins arriérés qui, pour ne pas laisser le câble sous-marin de Shang-Haï à Hong-Kong s'attacher à un point quelconque du territoire, obligèrent les électriciens à le fixer sur un bateau flottant en pleine rivière! Non! Kin-Fo se joignait à ceux de ses compatriotes qui approuvaient le gouvernement d'avoir fondé les arsenaux et les chantiers de Fou-Chao sous la direction d'ingénieurs français. Aussi possédait-il des actions de la compagnie de ces steamers chinois, qui font le service entre Tien-Tsin et Shang-Haï dans un intérêt purement national, et était-il intéressé dans ces bâtiments à grande vitesse qui depuis Singapour gagnent trois ou quatre jours sur la malle anglaise. On a dit que le progrès matériel s'était introduit jusque dans son intérieur. En effet, des appareils téléphoniques mettaient en communication les divers bâtiments de son yamen. Des sonnettes électriques reliaient les chambres de son habitation. Pendant la saison froide, il faisait du feu et se chauffait sans honte, plus avisé en cela que ses concitoyens, qui gèlent devant l'âtre vide sous leur quadruple et quintuple vêtement. Il s'éclairait au gaz tout comme l'inspecteur général des douanes de Péking, tout comme le richissime M. Yang, principal propriétaire des monts-de-piété de l'Empire du Milieu! Enfin, dédaignant l'emploi suranné de l'écriture dans sa correspondance intime, le progressif Kin-Fo,--on le verra bientôt,--avait adopté le phonographe, récemment porté par Edison au dernier degré de perfection. Ainsi donc, l'élève du philosophe Wang avait, dans la partie matérielle de la vie autant que dans sa partie morale, tout ce qu'il fallait pour être heureux! Et il ne l'était pas! Il avait Soun pour détendre son apathie quotidienne, et Soun même ne suffisait pas à lui donner le bonheur! Il est vrai que, pour le moment du moins, Soun, qui n'était jamais où il aurait dû être, ne se montrait guère! Il devait sans doute avoir quelque grave faute à se reprocher, quelque grosse maladresse commise en l'absence de son maître, et s'il ne craignait pas pour ses épaules, habituées au rotin domestique, tout portait à croire qu'il tremblait surtout pour sa queue. «Soun! avait dit Kin-Fo, en entrant dans le vestibule, sur lequel s'ouvraient les salons de droite et de gauche, et sa voix indiquait une impatience mal contenue. --Soun! avait répété Wang, dont les bons conseils et les objurgations étaient toujours restés sans effet sur l'incorrigible valet. --Que l'on découvre Soun et qu'on me l'amène!» dit Kin-Fo en s'adressant à l'intendant, qui mit tout son monde à la recherche de l'introuvable. Wang et Kin-Fo restèrent seuls. «La sagesse, dit alors le philosophe, commande au voyageur qui rentre à son foyer de prendre quelque repos. --Soyons sages!» répondit simplement l'élève de Wang. Et, après avoir serré la main du philosophe, il se dirigea vers son appartement, tandis que Wang regagnait sa chambre. Kin-Fo, une fois seul, s'étendit sur un de ces moelleux divans de fabrication européenne, dont un tapissier chinois n'eût jamais su disposer le confortable capitonnage. Là, il se prit à songer. Fut-ce à son mariage avec l'aimable et jolie femme dont il allait faire la compagne de sa vie? Oui, et cela ne peut surprendre, puisqu'il était à la veille d'aller la rejoindre. En effet, cette gracieuse personne ne demeurait pas à Shang-Haï. Elle habitait Péking, et Kin-Fo se dit même qu'il serait convenable de lui annoncer, en même temps que son retour à Shang-Haï, son arrivée prochaine dans la capitale du Céleste Empire. Si même il marquait un certain désir, une légère impatience de la revoir, cela ne serait pas déplacé. Très certainement, il éprouvait une véritable affection pour elle! Wang le lui avait bien démontré d'après les plus indiscutables règles de la logique, et cet élément nouveau introduit dans son existence pourrait peut-être en dégager l'inconnue... c'est-à-dire le bonheur... qui... que... dont... Kin-Fo rêvait déjà les yeux fermés, et il se fût tout doucement endormi, s'il n'eût senti une sorte de chatouillement à sa main droite. Instinctivement, ses doigts se refermèrent et saisirent un corps cylindrique légèrement noueux, de raisonnable grosseur, qu'ils avaient certainement l'habitude de manier. Kin-Fo ne pouvait s'y tromper: c'était un rotin qui s'était glissé dans sa main droite, et, en même temps, ces mots, prononcés d'un ton résigné, se faisaient entendre: «Quand monsieur voudra!» Kin-Fo se redressa, et, par un mouvement bien naturel, il brandit le rotin correcteur. Soun était devant lui, à demi courbé, dans la posture d'un patient, présentant ses épaules. Appuyé d'une main sur le tapis de la chambre, de l'autre il tenait une lettre. «Enfin, te voilà! dit Kin-Fo. ---Ai ai ya!- répondit Soun. Je n'attendais mon maître qu'à la troisième veille! Quand monsieur voudra!» Kin-Fo jeta le rotin à terre. Soun, si jaune qu'il fût naturellement, parvint cependant à pâlir! «Si tu offres ton dos sans autre explication, dit le maître, c'est que tu mérites mieux que cela! Qu'y a-t-il? --Cette lettre!... --Parle donc! s'écria Kin-Fo, en saisissant la lettre que lui présentait Soun. --J'ai bien maladroitement oublié de vous la remettre avant votre départ pour Canton! --Huit jours de retard, coquin! --J'ai eu tort, mon maître! --Viens ici! --Je suis comme un pauvre crabe sans pattes qui ne peut marcher! -Aiaiya!-» Ce dernier cri était un cri de désespoir. Kin-Fo avait saisi Soun par sa natte, et, d'un coup de ciseaux bien affilés, il venait d'en trancher l'extrême bout. Il faut croire que les pattes repoussèrent instantanément au malencontreux crabe, car il détala prestement, non sans avoir ramassé sur le tapis le morceau de son précieux appendice. De cinquante-sept centimètres, la queue de Soun se trouvait réduite à cinquante-quatre. [Illustration: Suivis respectueusement des gens de la maison. (Page 31.)] Kin-Fo, redevenu parfaitement calme, s'était rejeté sur le divan et examinait en homme que rien ne presse la lettre arrivée depuis huit jours. Il n'en voulait à Soun que de sa négligence, non du retard. En quoi une lettre quelconque pouvait-elle l'intéresser? Elle ne serait la bienvenue que si elle lui causait une émotion. Une émotion, à lui! Il la regardait donc, mais distraitement. L'enveloppe, faite d'une toile empesée, montrait à l'adresse et au dos divers timbres-poste de couleur vineuse et chocolat, portant en exergue au-dessous d'un portrait d'homme les chiffres de deux et de «six cents». [Illustration: D'un coup de ciseaux bien affilés. (Page 31.)] Cela indiquait qu'elle venait des Etats-Unis d'Amérique. «Bon! fit Kin-Fo, en haussant les épaules, une lettre de mon correspondant de San-Francisco!» Et il rejeta la lettre dans un coin du divan. En effet, que pouvait lui apprendre son correspondant? Que les titres qui composaient presque toute sa fortune dormaient tranquillement dans les caisses de la Centrale Banque Californienne, que ses actions avaient monté de quinze ou vingt pour cent, que les dividendes à distribuer dépasseraient ceux de l'année précédente, etc.! Quelques milliers de dollars de plus ou de moins n'étaient vraiment pas pour l'émouvoir! Toutefois, quelques minutes après, Kin-Fo reprit la lettre et en déchira machinalement l'enveloppe; mais, au lieu de la lire, ses yeux n'en cherchèrent d'abord que la signature. «C'est bien une lettre de mon correspondant, dit-il. Il ne peut que me parler d'affaires! A demain les affaires!» Et, une seconde fois, Kin-Fo allait rejeter la lettre, lorsque son regard fut tout à coup frappé par un mot souligné plusieurs fois au recto de la deuxième page. C'était le mot «passif», sur lequel le correspondant de San-Francisco avait évidemment voulu attirer l'attention de son client de Shang-Haï. Kin-Fo reprit alors la lettre à son début, et la lut de la première à la dernière ligne, non sans un certain sentiment de curiosité, qui devait surprendre de sa part. Un instant, ses sourcils se froncèrent; mais une sorte de dédaigneux sourire se dessina sur ses lèvres, lorsqu'il eut achevé sa lecture. Kin-Fo se leva alors, fit une vingtaine de pas dans sa chambre, s'approcha un instant du tuyau acoustique qui le mettait en communication directe avec Wang. Il porta même le cornet à sa bouche, et fut sur le point de faire résonner le sifflet d'appel; mais il se ravisa, laissa retomber le serpent de caoutchouc, et revint s'étendre sur le divan. «Peuh!» fit-il. Tout Kin-Fo était dans ce mot. «Et elle! murmura-t-il. Elle est vraiment plus intéressée que moi dans tout cela!» Il s'approcha alors d'une petite table de laque, sur laquelle était posée une boîte oblongue, précieusement ciselée. Mais, au moment de l'ouvrir, sa main s'arrêta. «Que me disait sa dernière lettre?» murmura-t-il. Et, au lieu de lever le couvercle de la boîte, il poussa un ressort, fixé à l'une des extrémités. Aussitôt, une voix douce de se faire entendre! «Mon petit frère aîné! Ne suis-je plus pour vous comme la fleur Mei-houa à la première lune, comme la fleur de l'abricotier à la deuxième, comme la fleur du pêcher à la troisième! Mon cher cœur de pierre précieuse, à vous mille, à vous dix mille bonjours!...» C'était la voix d'une jeune femme, dont le phonographe répétait les tendres paroles. «Pauvre petite sœur cadette!» dit Kin-Fo. Puis, ouvrant la boîte, il retira de l'appareil le papier, zébré de rainures, qui venait de reproduire toutes les inflexions de la lointaine voix, et le remplaça par un autre. Le phonographe était alors perfectionné à un point qu'il suffisait de parler à voix haute pour que la membrane fût impressionnée et que le rouleau, mû par un mouvement d'horlogerie, enregistrât les paroles sur le papier de l'appareil. Kin-Fo parla donc pendant une minute environ. A sa voix, toujours calme, on n'eût pu reconnaître sous quelle impression de joie ou de tristesse il formulait sa pensée. Trois ou quatre phrases, pas plus, ce fut tout ce que dit Kin-Fo. Cela fait, il suspendit le mouvement du phonographe, retira le papier spécial sur lequel l'aiguille, actionnée par la membrane, avait tracé des rainures obliques, correspondant aux paroles prononcées; puis, plaçant ce papier dans une enveloppe qu'il cacheta, il écrivit de droite à gauche l'adresse que voici: «Madame LÉ-OU, «Avenue de Cha-Coua «Péking.» Un timbre électrique fit aussitôt accourir celui des domestiques qui était chargé de la correspondance. Ordre lui fut donné de porter immédiatement cette lettre à la poste. Une heure après, Kin-Fo dormait paisiblement, en pressant dans ses bras son «tchou-fou-jen», sorte d'oreiller de bambou tressé, qui maintient dans les lits chinois une température moyenne, très appréciable sous ces chaudes latitudes. CHAPITRE V DANS LEQUEL LÉ-OU REÇOIT UNE LETTRE QU'ELLE EUT PRÉFÉRÉ NE PAS RECEVOIR. «Tu n'as pas encore de lettre pour moi? --Eh! non, madame! --Que le temps me paraît long, vieille mère!» Ainsi, pour la dixième fois de la journée, parlait la charmante Lé-ou, dans le boudoir de sa maison de l'avenue Cha-Coua, à Péking. La «vieille mère» qui lui répondait, et à laquelle elle donnait cette qualification usitée en Chine pour les servantes d'un âge respectable, c'était la grognonne et désagréable mademoiselle Nan. Lé-ou avait épousé à dix-huit ans un lettré de premier grade, qui collaborait au fameux -Sse-Khou-Tsuane-Chou-[3]. Ce savant avait le double de son âge et mourut trois ans après cette union disproportionnée. [3] Cet ouvrage, commencé en 1773, doit comprendre cent soixante mille volumes, et n'en est encore qu'au soixante dix-huit mille sept cent trente huitième. La jeune veuve s'était donc trouvée seule au monde, lorsqu'elle n'avait pas encore vingt et un ans. Kin-Fo la vit dans un voyage qu'il fit à Péking, vers cette époque. Wang, qui la connaissait, attira l'attention de son indifférent élève sur cette charmante personne. Kin-Fo se laissa aller tout doucement à l'idée de modifier les conditions de sa vie en devenant le mari de la jolie veuve. Lé-ou ne fut point insensible à la proposition qui lui fut faite. Et voilà comment le mariage, décidé pour la plus grande satisfaction du philosophe, devait être célébré dès que Kin-Fo, après avoir pris à Shang-Haï les dispositions nécessaires, serait de retour à Péking. Il n'est pas commun, dans le Céleste Empire, que les veuves se remarient,--non qu'elles ne le désirent autant que leurs similaires des contrées occidentales, mais parce que ce désir trouve peu de co-partageants. Si Kin-Fo fit exception à la règle, c'est que Kin-Fo, on le sait, était un original. Lé-ou remariée, il est vrai, n'aurait plus le droit de passer sous les «paé-lous», arcs commémoratifs que l'empereur fait quelquefois élever en l'honneur des femmes célèbres par leur fidélité à l'époux défunt; telles, la veuve Soung, qui ne voulut plus jamais quitter le tombeau de son mari, la veuve Koung-Kiang, qui se coupa un bras, la veuve Yen-Tchiang, qui se défigura en signe de douleur conjugale. Mais Lé-ou pensa qu'il y avait mieux à faire de ses vingt ans. Elle allait reprendre cette vie d'obéissance, qui est tout le rôle de la femme dans la famille chinoise, renoncer à parler des choses du dehors, se conformer aux préceptes du livre -Li-nun- sur les vertus domestiques, et du livre -Nei-tso-pien- sur les devoirs du mariage, retrouver enfin cette considération dont jouit l'épouse, qui, dans les classes élevées, n'est point une esclave, comme on le croit généralement. Aussi, Lé-ou, intelligente, instruite, comprenant quelle place elle aurait à tenir dans la vie du riche ennuyé et se sentant attirée vers lui par le désir de lui prouver que le bonheur existe ici-bas, était toute résignée à son nouveau sort. Le savant, à sa mort, avait laissé la jeune veuve dans une situation de fortune aisée, quoique médiocre. La maison de l'avenue Cha-Coua était donc modeste. L'insupportable Nan en composait tout le domestique, mais Lé-ou était faite à ses regrettables manières, qui ne sont point spéciales aux servantes de l'Empire des Fleurs. C'était dans son boudoir que la jeune femme se tenait de préférence. L'ameublement en aurait semblé fort simple, n'eussent été les riches présents, qui, depuis deux grands mois, arrivaient de Shang-Haï. Quelques tableaux appendaient aux murs, entre autres un chef-d'œuvre du vieux peintre Huan-Tse-Nen[4], qui aurait accaparé l'attention des connaisseurs, au milieu d'aquarelles très chinoises, à chevaux verts, chiens violets et arbres bleus, dues à quelques artistes modernes du cru. Sur une table de laque se déployaient, comme de grands papillons aux ailes étendues, des éventails venus de la célèbre école de Swatow. D'une suspension de porcelaine s'échappaient d'élégants festons de ces fleurs artificielles, si admirablement fabriquées avec la moelle de l'«Arabia papyrifera» de l'île Formose, et qui rivalisaient avec les blancs nénuphars, les jaunes chrysanthèmes et les lys rouges du Japon, dont regorgeaient des jardinières en bois finement fouillé. Sur tout cet ensemble, les nattes de bambous tressés des fenêtres ne laissaient passer qu'une lumière adoucie, et tamisaient, en les égrenant pour ainsi dire, les rayons solaires. Un magnifique écran, fait de grandes plumes d'épervier, dont les taches, artistement disposées, figuraient une large pivoine,--cet emblème de la beauté dans l'Empire des Fleurs,--deux volières en forme de pagode, véritables kaléidoscopes des plus éclatants oiseaux de l'Inde, quelques «tiémaols» éoliens, dont les plaques de verre vibraient sous la brise, mille objets enfin auxquels se rattachait une pensée de l'absent, complétaient la curieuse ornementation de ce boudoir. [4] «La renommée des grands maîtres s'est transmise jusqu'à nous par des traditions qui, pour être anecdotiques, n'en sont pas moins dignes d'attention. On rapporte, par exemple, qu'au troisième siècle, un peintre, Tsao-Pouh-Ying, ayant fini un écran pour l'Empereur, s'amusa à y peindre çà et là quelques mouches, et eut la satisfaction de voir Sa Majesté prendre son mouchoir pour les chasser. Non moins célèbre était Huan-Tse-Nen, qui florissait vers l'an mil. Ayant été chargé des décorations murales d'une des salles du palais, il y peignit plusieurs faisans. Or, des envoyés étrangers qui apportaient des faucons en présent à l'Empereur, ayant été introduits dans cette salle, les oiseaux de proie ne virent pas plus tôt les faisans peints sur le mur, qu'ils s'élancèrent sur eux au détriment de leur tête plus qu'à la satisfaction de leur instinct vorace.» J. THOMPSON. (-Voyage en Chine.-) «Pas encore de lettre, Nan? --Eh non! madame! pas encore!» C'était une charmante femme que cette jeune Lé-ou. Jolie, même pour des yeux européens, blanche et non jaune, elle avait de doux yeux se relevant à peine vers les tempes, des cheveux noirs ornés de quelques fleurs de pêcher fixées par des épingles de jade vert, des dents petites et blanches, des sourcils à peine estompés d'une fine touche d'encre de Chine. Elle ne mettait ni crépi de miel et de blanc d'Espagne sur ses joues, ainsi que le font généralement les beautés du Céleste Empire, ni rond de carmin sur sa lèvre inférieure, ni petite raie verticale entre les deux yeux, ni aucune couche de ce fard, dont la cour impériale dépense annuellement pour dix millions de sapèques. La jeune veuve n'avait que faire de ces ingrédients artificiels. Elle sortait peu de sa maison de Cha-Coua, et, dès lors, pouvait dédaigner ce masque, dont toute femme chinoise fait usage hors de chez elle. Quant à la toilette de Lé-ou, rien de plus simple et de plus élégant. Une longue robe à quatre fentes, ourlée d'un large galon brodé, sous cette robe une jupe plissée, à la taille un plastron agrémenté de soutaches en filigranes d'or, un pantalon rattaché à la ceinture et se nouant sur la chaussette de soie nankin, de jolies pantoufles ornées de perles: il n'en fallait pas plus à la jeune veuve pour être charmante, si l'on ajoute que ses mains étaient fines et qu'elle conservait ses ongles, longs et rosés, dans de petits étuis d'argent, ciselés avec un art exquis. Et ses pieds? Eh bien, ses pieds étaient petits, non par suite de cette coutume de déformation barbare qui tend heureusement à se perdre, mais parce que la nature les avait faits tels. Cette mode dure depuis sept cents ans déjà, et elle est probablement due à quelque princesse estropiée. Dans son application la plus simple, opérant la flexion des quatre orteils sous la plante, tout en laissant le calcaneum intact, elle fait de la jambe une sorte de tronc de cône, gêne absolument la marche, prédispose à l'anémie et n'a pas même pour raison d'être, comme on a pu le croire, la jalousie des époux. Aussi s'en va-t-elle de jour en jour, depuis la conquête tartare. Maintenant, on ne compte pas trois Chinoises sur dix, ayant été soumises dès le premier âge à cette suite d'opérations douloureuses, qui entraînent la déformation du pied. «Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère. --C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement mademoiselle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant. Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu. C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque classe qu'elle appartienne. Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le -Nushun-, ce code d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture habituelle. «De même que le printemps est pour le travail la saison favorable, de même l'aube est le moment le plus propice de la journée. «Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du sommeil. «Soignez le mûrier et le chanvre. «Filez avec zèle la soie et le coton. «La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie. «Les voisins feront votre éloge...» Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à ce qu'elle lisait. «Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t-elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!» [Illustration: «C'est tout vu,» répondit Mlle Nan. (Page 39.)] Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fidélité. Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au hasard. «Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!» Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des «Mains-unies», mais elle ne put continuer. [Illustration: Lé-ou entendit: «Petite sœur cadette». (Page 42.)] «Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! Je les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de moi!» Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque, en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix, malgré la distance qui les séparait.... Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des pensées de l'absent. En ce moment, la vieille mère entra. «La voilà, votre lettre!» dit-elle. Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de Shang-Haï. Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux brillèrent d'un plus vif éclat. Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire.... Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine. «Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. Je l'entendrai, au moins!» Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite sœur cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix mille malheurs ont frappé! «Votre désespéré KIN-FO!» Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait! L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse! Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol! Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un de ces lits-poëles, chauffés artificiellement, combien sa couche parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer! CHAPITRE VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE». Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des Missions et le consulat des États-Unis. Au fronton de cette maison se développait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires: LA CENTENAIRE, -Compagnie d'assurances sur la vie-. Capital de garantie: 20 millions de dollars. -Agent principal-: WILLIAM J. BIDULPH. Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné, et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine à secrets se défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une habitation bâtie sur les bords du Wousung. William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le siège social se trouvait à Chicago. La -Centenaire-,--un bon titre et qui devait attirer les clients,--la -Centenaire-, très renommée aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les risques. Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la -Centenaire- s'écartelait déjà au fronton des portes shanghaïennes, et, entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo. Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable William J. Bidulph. «Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant. William J. Bidulph était là, «en personne», comme un photographe qui opère lui-même, toujours à la disposition du public,--un homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien américain. «A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph. --A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï. --Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la -Centenaire-... police numéro vingt sept mille deux cent... --Lui-même. --Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes services? --Je désirerais vous parler en particulier,» répondit Kin-Fo. La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que Kin-Fo parlait l'anglais. Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins tipaos du Céleste Empire. «Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le payement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le montant. --Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires. Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel d'ailleurs? --Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop prochaine.... --Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la -Centenaire-! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous, c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon, mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine... très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc, je vous préviens, monsieur, s'assurer à la -Centenaire-, c'est la quasi-certitude d'en devenir un soi-même! --Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son œil froid William J. Bidulph. L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air de plaisanter. «Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer pour deux cent mille dollars[5]. [5] Un million de francs. --Nous disons un capital de deux cent mille dollars,» répondit William J. Bidulph. Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit pas même sourciller. «Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du contrat? --Je le sais. --Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur? --Tous. --Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour hors des limites du Céleste Empire? --Oui. --Les risques de condamnation judiciaire? --Oui. --Les risques de duel? --Oui. --Les risques de service militaire? --Oui. --Alors les surprimes seront fort élevées? --Je payerai ce qu'il faudra. --Soit. --Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important, dont vous ne parlez pas. --Lequel? --Le suicide. Je croyais que les statuts de la -Centenaire- l'autorisaient à assurer aussi le suicide? --Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J. Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui, par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent jamais. --N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je désire assurer aussi ce risque. --A vos souhaits, mais la prime sera considérable! --Je vous répète que je payerai ce qu'il faudra. --Entendu.--Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide... --Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à payer? demanda Kin-Fo. --Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous Duvillars? --Je ne connais pas Duvillars. --Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses fameuses tables, qui servent encore à l'échelle de primes de la plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement, grâce au progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paye moins cher et vit plus longtemps... --Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de placer ce boniment en faveur de la -Centenaire-. --Monsieur, répondit William J. Bidulph, j'aurai l'indiscrétion de vous demander quel est votre âge? --Trente et un ans. --Eh bien, à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les risques ordinaires, vous payeriez, dans toute compagnie, deux quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la -Centenaire-, ce ne sera que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars. --Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo. --En assurant tous les risques, y compris le suicide?... --Le suicide surtout. --Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq pour cent. --Ce qui fera?... --Cinquante mille dollars. --Et comment la prime doit-elle vous être versée? --Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré. --Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?... --Huit mille trois cent trente-deux dollars, qui, s'ils étaient versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30 juin de la présente année. --Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux premiers mois de la prime.» Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers qu'il tira de sa poche. «Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais, avant de signer la police, il y a une formalité à remplir. --Laquelle? [Illustration: «Connaissez-vous Duvillars?» (Page 46.)] --Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie. --A quel propos cette visite? --Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre vie, si vous nous donnez enfin des garanties de longue existence. --A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit observer Kin-Fo. --Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux cent mille dollars! [Illustration: Alors apparaît le catafalque. (Page 54.)] --Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose! --Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande discrétion! --Ah! fit Kin-Fo. --J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les clients de la -Centenaire-, ce sont précisément ceux-là qui lui payent le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il? --Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il? --Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre très vieux, en sa qualité de client de la -Centenaire-!» Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il disait! «Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du contrat? --Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo. --A parts égales? --Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour cent cinquante mille. --Nous disons pour cinquante mille, monsieur... --Wang. --Le philosophe Wang? --Lui-même. --Et pour les cent cinquante mille? --Madame Lé-ou, de Péking. --De Péking,» ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les noms des ayants-droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de madame Lé-ou? --Vingt et un ans, répondit Kin-Fo. --Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille, quand elle touchera le montant du capital assuré! --Pourquoi, s'il vous plaît? --Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au philosophe Wang?... --Cinquante-cinq ans! --Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien toucher! --On le verra bien, monsieur! --Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante-cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son héritage. --Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte du cabinet. --Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina devant le nouveau client de la -Centenaire-. Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets d'orgues,» disait le rapport. Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la -Centenaire- serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière générosité de l'ex-millionnaire. CHAPITRE VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE. Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse de la -Centenaire- était très sérieusement menacée dans ses fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont, réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis. La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de San Francisco. Elle mandait la suspension de payement de la Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette banque célèbre, si solide jusque-là. Mais, il n'y avait pas à douter. Si invraisemblable que pût paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop vraie. La suspension de payements de la Centrale Banque Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de fond en comble. En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait-il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la vente, 1 « ? - . 2 3 - - ! . , 4 ! 5 6 - - ? » - . 7 8 ' ' 9 . 10 11 , ' , 12 - , - 13 . 14 15 - ? . 16 . , , 17 , , , 18 - , , , , , 19 ' . - 20 ' , , ' , 21 ' 22 . , . 23 24 ' , , , 25 - - , ' . 26 . 27 , . , 28 , ' 29 - , 30 ' ' . 31 32 ' , , 33 . , ' ' 34 ! ' ! , 35 - ' 36 . , 37 - , , - - , - - 38 - . 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