LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
PAR
JULES VERNE
COLLECTION HETZEL
18, RUE JACOB
PARIS (VIe)
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LES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
--CHAPITRE I--
OU LA PERSONNALITÉ ET LA NATIONALITÉ DES PERSONNAGES SE DÉGAGENT PEU A
PEU.
«Il faut pourtant convenir que la vie a du bon! s'écria l'un des
convives, accoudé sur le bras de son siège à dossier de marbre, en
grignotant une racine de nénuphar au sucre.
--Et du mauvais aussi! répondit, entre deux quintes de toux, un autre,
que le piquant d'un délicat aileron de requin avait failli étrangler!
--Soyons philosophes! dit alors un personnage plus âgé, dont le nez
supportait une énorme paire de lunettes à larges verres, montées sur
tiges de bois. Aujourd'hui, on risque de s'étrangler, et demain tout
passe comme passent les suaves gorgées de ce nectar! C'est la vie, après
tout!»
Et cela dit, cet épicurien, d'humeur accommodante, avala un verre d'un
excellent vin tiède, dont la légère vapeur s'échappait lentement d'une
théière de métal.
«Quant à moi, reprit un quatrième convive, l'existence me paraît très
acceptable, du moment qu'on ne fait rien et qu'on a le moyen de ne rien
faire!
--Erreur! riposta le cinquième. Le bonheur est dans l'étude et le
travail. Acquérir la plus grande somme possible de connaissances, c'est
chercher à se rendre heureux!...
--Et à apprendre que, tout compte fait, on ne sait rien!
--N'est-ce pas le commencement de la sagesse?
--Et quelle en est la fin?
--La sagesse n'a pas de fin! répondit philosophiquement l'homme aux
lunettes. Avoir le sens commun serait la satisfaction suprême!»
Ce fut alors que le premier convive s'adressa directement à
l'amphitryon, qui occupait le haut bout de la table, c'est-à-dire la
plus mauvaise place, ainsi que l'exigeaient les lois de la politesse.
Indifférent et distrait, celui-ci écoutait sans rien dire toute cette
dissertation -inter pocula-.
«Voyons! Que pense notre hôte de ces divagations après boire?
Trouve-t-il aujourd'hui l'existence bonne ou mauvaise? Est-il pour ou
contre?»
L'amphitryon croquait nonchalamment quelques pépins de pastèques; il se
contenta, pour toute réponse, d'avancer dédaigneusement les lèvres, en
homme qui semble ne prendre intérêt à rien.
«Peuh!» fit-il.
C'est, par excellence, le mot des indifférents. Il dit tout et ne dit
rien. Il est de toutes les langues, et doit figurer dans tous les
dictionnaires du globe. C'est une «moue» articulée.
Les cinq convives que traitait cet ennuyé le pressèrent alors
d'arguments, chacun en faveur de sa thèse. On voulait avoir son opinion.
Il se défendit d'abord de répondre, et finit par affirmer que la vie
n'avait ni bon ni mauvais. A son sens, c'était une «invention» assez
insignifiante, peu réjouissante en somme!
«Voilà bien notre ami!
--Peut-il parler ainsi, lorsque jamais un pli de rose n'a encore troublé
son repos!
--Et quand il est jeune!
--Jeune et bien portant!
--Bien portant et riche!
--Très riche!
--Plus que très riche!
--Trop riche peut-être!»
Ces interpellations s'étaient croisées comme les pétards d'un feu
d'artifice, sans même amener un sourire sur l'impassible physionomie de
l'amphitryon. Il s'était contenté de hausser légèrement les épaules, en
homme qui n'a jamais voulu feuilleter, fût-ce une heure, le livre de sa
propre vie, qui n'en a pas même coupé les premières pages!
Et, cependant, cet indifférent comptait trente et un ans au plus, il se
portait à merveille, il possédait une grande fortune, son esprit n'était
pas sans culture, son intelligence s'élevait au-dessus de la moyenne, il
avait enfin tout ce qui manque à tant d'autres pour être un des heureux
de ce monde! Pourquoi ne l'était-il pas?
Pourquoi?
La voix grave du philosophe se fit alors entendre, et, parlant comme un
coryphée du chœur antique:
«Ami, dit-il, si tu n'es pas heureux ici-bas, c'est que jusqu'ici ton
bonheur n'a été que négatif. C'est qu'il en est du bonheur comme de la
santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. Or,
tu n'as jamais été malade... Je veux dire: tu n'as jamais été
malheureux! C'est là ce qui manque à ta vie. Qui peut apprécier le
bonheur, si le malheur ne l'a jamais touché, ne fût-ce qu'un instant!»
Et, sur cette observation empreinte de sagesse, le philosophe, levant
son verre plein d'un champagne puisé aux meilleures marques:
«Je souhaite un peu d'ombre au soleil de notre hôte, dit-il, et quelques
douleurs à sa vie!»
Après quoi, il vida son verre tout d'un trait.
L'amphitryon fit un geste d'acquiescement, et retomba dans son apathie
habituelle.
Où se tenait cette conversation? Était-ce dans une salle à manger
européenne, à Paris, à Londres, à Vienne, à Pétersbourg? Ces six
convives devisaient-ils dans le salon d'un restaurant de l'ancien ou du
nouveau monde? Quels étaient ces gens qui traitaient ces questions, au
milieu d'un repas, sans avoir bu plus que de raison?
En tout cas, ce n'étaient pas des Français, puisqu'ils ne parlaient pas
politique!
Les six convives étaient attablés dans un salon de moyenne grandeur,
luxueusement décoré. A travers le lacis des vitres bleues ou orangées se
glissaient, à cette heure, les derniers rayons du soleil. Extérieurement
à la baie des fenêtres, la brise du soir balançait des guirlandes de
fleurs naturelles ou artificielles, et quelques lanternes multicolores
mêlaient leurs pâles lueurs aux lumières mourantes du jour. Au-dessus,
la crête des baies s'enjolivait d'arabesques découpées, enrichies de
sculptures variées, représentant des beautés célestes et terrestres,
animaux ou végétaux d'une faune et d'une flore fantaisistes.
Sur les murs du salon, tendus de tapis de soie, miroitaient de larges
glaces à double biseau. Au plafond, une «punka», agitant ses ailes de
percale peinte, rendait supportable la température ambiante.
La table, c'était un vaste quadrilatère en laque noire. Pas de nappe à
sa surface, qui reflétait les nombreuses pièces d'argenterie et de
porcelaine comme eût fait une tranche du plus pur cristal. Pas de
serviettes, mais de simples carrés de papier, ornés de devises, dont
chaque invité avait près de lui une provision suffisante. Autour de la
table se dressaient des sièges à dossiers de marbre, bien préférables
sous cette latitude aux revers capitonnés de l'ameublement moderne.
Quant au service, il était fait par des jeunes filles, fort avenantes,
dont les cheveux noirs s'entremêlaient de lis et de chrysanthèmes, et
qui portaient des bracelets d'or ou de jade, coquettement contournés à
leurs bras. Souriantes et enjouées, elles servaient ou desservaient
d'une main, tandis que, de l'autre, elles agitaient gracieusement un
large éventail, qui ravivait les courants d'air déplacés par la punka du
plafond.
Le repas n'avait rien laissé à désirer. Qu'imaginer de plus délicat que
cette cuisine à la fois propre et savante? Le Bignon de l'endroit,
sachant qu'il s'adressait à des connaisseurs, s'était surpassé dans la
confection des cent cinquante plats dont se composait le menu du dîner.
Au début et comme entrée de jeu, figuraient des gâteaux sucrés, du
caviar, des sauterelles frites, des fruits secs et des huîtres de
Ning-Po. Puis se succédèrent, à courts intervalles, des œufs pochés de
cane, de pigeon et de vanneau, des nids d'hirondelle aux œufs
brouillés, des fricassées de «ging-seng», des ouïes d'esturgeon en
compote, des nerfs de baleine sauce au sucre, des têtards d'eau douce,
des jaunes de crabe en ragoût, des gésiers de moineau et des yeux de
mouton piqués d'une pointe d'ail, des ravioles au lait de noyaux
d'abricots, des matelotes d'olothuries, des pousses de bambou au jus,
des salades sucrées de jeunes radicelles, etc. Ananas de Singapore,
pralines d'arachides, amandes salées, mangues savoureuses, fruits du
«long-yen» à chair blanche, et du «lit-chi» à pulpe pâle, châtaignes
d'eau, oranges de Canton confites, formaient le dernier service d'un
repas qui durait depuis trois heures, repas largement arrosé de bière,
de champagne, de vin de Chao-Chigne, et dont l'inévitable riz, poussé
entre les lèvres des convives à l'aide de petits bâtonnets, allait
couronner au dessert la savante ordonnance.
Le moment vint enfin où les jeunes servantes apportèrent, non pas de ces
bols à la mode européenne, qui contiennent un liquide parfumé, mais des
serviettes imbibées d'eau chaude, que chacun des convives se passa sur
la figure avec la plus extrême satisfaction.
Ce n'était toutefois qu'un entr'acte dans le repas, une heure de -far
niente-, dont la musique allait remplir les instants.
En effet, une troupe de chanteuses et d'instrumentistes entra dans le
salon. Les chanteuses étaient jeunes, jolies, de tenue modeste et
décente. Mais quelle musique et quelle méthode! Des miaulements, des
gloussements, sans mesure et sans tonalité, s'élevant en notes aiguës
jusqu'aux dernières limites de perception du sens auditif! Quant aux
instruments, violons dont les cordes s'enchevêtraient dans les fils de
l'archet, guitares recouvertes de peaux de serpent, clarinettes
criardes, harmonicas ressemblant à de petits pianos portatifs, ils
étaient dignes des chants et des chanteuses, qu'ils accompagnaient à
grand fracas.
Le chef de ce charivarique orchestre avait remis en entrant le programme
de son répertoire. Sur un geste de l'amphitryon, qui lui laissait carte
blanche, ses musiciens jouèrent le -Bouquet des dix Fleurs-, morceau
très à la mode alors, dont raffolait le beau monde.
Puis, la troupe chantante et exécutante, bien payée d'avance, se retira,
non sans emporter force bravos, dont elle alla faire encore une
importante récolte dans les salons voisins.
Les six convives quittèrent alors leur siège, mais uniquement pour
passer d'une table à une autre,--ce qu'ils firent non sans grandes
cérémonies et compliments de toutes sortes.
Sur cette seconde table, chacun trouva une petite tasse à couvercle,
agrémentée du portrait de Bôdhidharama, le célèbre moine bouddhiste,
debout sur son radeau légendaire. Chacun reçut aussi une pincée de thé,
qu'il mit infuser, sans sucre, dans l'eau bouillante que contenait sa
tasse, et qu'il but presque aussitôt.
Quel thé! Il n'était pas à craindre que la maison Gibb-Gibb & Co., qui
l'avait fourni, l'eût falsifié par le mélange malhonnête de feuilles
étrangères, ni qu'il eût déjà subi une première infusion et ne fût plus
bon qu'à balayer les tapis, ni qu'un préparateur indélicat l'eût teint
en jaune avec la curcumine ou en vert avec le bleu de Prusse! C'était le
thé impérial dans toute sa pureté. C'étaient ces feuilles précieuses
semblables à la fleur elle-même, ces feuilles de la première récolte du
mois de mars, qui se fait rarement, car l'arbre en meurt, ces feuilles,
enfin, que de jeunes enfants, aux mains soigneusement gantées, ont seuls
le droit de cueillir!
Un Européen n'aurait pas eu assez d'interjections laudatives pour
célébrer cette boisson, que les six convives humaient à petites gorgées,
sans s'extasier autrement,--en connaisseurs qui en avaient l'habitude.
C'est que ceux-ci, il faut le dire, n'en étaient plus à apprécier les
délicatesses de cet excellent breuvage. Gens de la bonne société,
richement vêtus de la «han-chaol», légère chemisette, du «ma-coual»,
courte tunique, de la «haol», longue robe se boutonnant sur le côté;
ayant aux pieds babouches jaunes et chaussettes piquées, aux jambes
pantalons de soie que serrait à la taille une écharpe à glands, sur la
poitrine le plastron de soie finement brodé, l'éventail à la ceinture,
ces aimables personnages étaient nés au pays même où l'arbre à thé donne
une fois l'an sa moisson de feuilles odorantes. Ce repas, dans lequel
figuraient des nids d'hirondelle, des holothuries, des nerfs de baleine,
des ailerons de requin, ils l'avaient savouré comme il le méritait pour
la délicatesse de ses préparations; mais son menu, qui eût étonné un
étranger, n'était pas pour les surprendre.
En tout cas, ce à quoi ne s'attendaient ni les uns ni les autres, ce fut
la communication que leur fit l'amphitryon, au moment où ils allaient
enfin quitter la table. Pourquoi celui-ci les avait traités, ce jour-là,
ils l'apprirent alors.
Les tasses étaient encore pleines. Au moment de vider la sienne pour la
dernière fois, l'indifférent, s'accoudant sur la table, les yeux perdus
dans le vague, s'exprima en ces termes:
«Mes amis, écoutez-moi sans rire. Le sort en est jeté. Je vais
introduire dans mon existence un élément nouveau, qui en dissipera
peut-être la monotonie! Sera-ce un bien, sera-ce un mal? l'avenir me
l'apprendra. Ce dîner, auquel je vous ai conviés, est mon dîner d'adieu
à la vie de garçon. Dans quinze jours, je serai marié, et...
--Et tu seras le plus heureux des hommes! s'écria l'optimiste. Regarde!
Les pronostics sont pour toi!»
En effet, tandis que les lampes crépitaient en jetant de pâles lueurs,
les pies jacassaient sur les arabesques des fenêtres, et les petites
feuilles de thé flottaient perpendiculairement dans les tasses. Autant
d'heureux présages qui ne pouvaient tromper!
Aussi, tous de féliciter leur hôte, qui reçut ces compliments avec la
plus parfaite froideur. Mais, comme il ne nomma pas la personne,
destinée au rôle «d'élément nouveau», dont il avait fait choix, aucun
n'eut l'indiscrétion de l'interroger à ce sujet.
Cependant, le philosophe n'avait pas mêlé sa voix au concert général des
félicitations. Les bras croisés, les yeux à demi clos, un sourire
ironique sur les lèvres, il ne semblait pas plus approuver les
complimenteurs que le complimenté.
Celui-ci se leva alors, lui mit la main sur l'épaule, et, d'une voix qui
semblait moins calme que d'habitude:
«Suis-je donc trop vieux pour me marier? lui demanda-t-il.
--Non.
--Trop jeune?
--Pas davantage.
--Tu trouves que j'ai tort?
--Peut-être!
--Celle que j'ai choisie, et que tu connais, a tout ce qu'il faut pour
me rendre heureux.
--Je le sais.
--Eh bien?...
--C'est toi qui n'as pas tout ce qu'il faut pour l'être! S'ennuyer seul
dans la vie, c'est mauvais! S'ennuyer à deux, c'est pire!
--Je ne serai donc jamais heureux?...
[Illustration: «Ami,» dit-il. (Page 3.)]
--Non, tant que tu n'auras pas connu le malheur!
--Le malheur ne peut m'atteindre!
--Tant pis, car alors tu es incurable!
--Ah! ces philosophes! s'écria le plus jeune des convives. Il ne faut
pas les écouter. Ce sont des machines à théories! Ils en fabriquent de
toute sorte! Pure camelote, qui ne vaut rien à l'user! Marie-toi,
marie-toi, ami! J'en ferais autant, si je n'avais fait vœu de ne jamais
rien faire! Marie-toi, et, comme disent nos poètes, puissent les deux
phénix t'apparaître toujours tendrement unis! Mes amis, je bois au
bonheur de notre hôte!
[Illustration: KIN-FO.]
--Et moi, répondit le philosophe, je bois à la prochaine intervention de
quelque divinité protectrice, qui, pour le rendre heureux, le fasse
passer par l'épreuve du malheur!»
Sur ce toast assez bizarre, les convives se levèrent, rapprochèrent
leurs poings comme eussent fait des boxeurs au moment de la lutte; puis,
après les avoir successivement baissés et remontés en inclinant la tête,
ils prirent congé les uns des autres.
A la description du salon dans lequel ce repas a été donné, au menu
exotique qui le composait, à l'habillement des convives, à leur manière
de s'exprimer, peut-être aussi à la singularité de leurs théories, le
lecteur a deviné qu'il s'agissait de Chinois, non de ces «Célestials»
qui semblent avoir été décollés d'un paravent ou être en rupture de
potiche, mais de ces modernes habitants du Céleste Empire, déjà
«européennisés» par leurs études, leurs voyages, leurs fréquentes
communications avec les civilisés de l'Occident.
En effet, c'était dans le salon d'un des bateaux-fleurs de la rivière
des Perles, à Canton, que le riche Kin-Fo, accompagné de l'inséparable
Wang, le philosophe, venait de traiter quatre des meilleurs amis de sa
jeunesse, Pao-Shen, un mandarin de quatrième classe à bouton bleu,
Yin-Pang, riche négociant en soieries de la rue des Pharmaciens, Tim le
viveur endurci et Houal le lettré.
Et cela se passait le vingt-septième jour de la quatrième lune, pendant
la première de ces cinq veilles, qui se partagent si poétiquement les
heures de la nuit chinoise.
CHAPITRE II
DANS LEQUEL KIN-FO ET LE PHILOSOPHE WANG SONT POSÉS D'UNE FAÇON PLUS
NETTE.
Si Kin-Fo avait donné ce dîner d'adieu à ses amis de Canton, c'est que
c'était dans cette capitale de la province de Kouang-Tong qu'il avait
passé une partie de son adolescence. Des nombreux camarades que doit
compter un jeune homme riche et généreux, les quatre invités du
bateau-fleurs étaient les seuls qui lui restassent à cette époque. Quant
aux autres, dispersés aux hasards de la vie, il eût vainement cherché à
les réunir.
Kin-Fo habitait alors Shang-Haï, et, pour faire changer d'air à son
ennui, il était venu le promener pendant quelques jours à Canton. Mais,
ce soir même, il devait prendre le steamer qui fait escale aux points
principaux de la côte et revenir tranquillement à son yamen.
Si Wang avait accompagné Kin-Fo, c'est que le philosophe ne quittait
jamais son élève, auquel les leçons ne manquaient pas. A vrai dire,
celui-ci n'en tenait aucun compte. Autant de maximes et de sentences
perdues; mais la «machine à théories»,--ainsi que l'avait dit ce viveur
de Tim,--ne se fatiguait pas d'en produire.
Kin-Fo était bien le type de ces Chinois du Nord, dont la race tend à se
transformer, et qui ne se sont jamais ralliés aux Tartares. On n'eût pas
rencontré son pareil dans les provinces du Sud, où les hautes et basses
classes se sont plus intimement mélangées avec la race mantchoue.
Kin-Fo, ni par son père ni par sa mère, dont les familles, depuis la
conquête, se tenaient à l'écart, n'avait une goutte de sang tartare dans
les veines. Grand, bien bâti, plutôt blanc que jaune, les sourcils
tracés en droite ligne, les yeux disposés suivant l'horizontale et se
relevant à peine vers les tempes, le nez droit, la face non aplatie, il
eût été remarqué même auprès des plus beaux spécimens des populations de
l'Occident.
En effet, si Kin-Fo se montrait Chinois, ce n'était que par son crâne
soigneusement rasé, son front et son cou sans un poil, sa magnifique
queue, qui, prenant naissance à l'occiput, se déroulait sur son dos
comme un serpent de jais. Très soigné de sa personne, il portait une
fine moustache, faisant demi cercle autour de sa lèvre supérieure, et
une mouche, qui figuraient exactement au-dessous le point d'orgue de
l'écriture musicale. Ses ongles s'allongeaient de plus d'un centimètre,
preuve qu'il appartenait bien à cette catégorie de gens fortunés qui
peuvent vivre sans rien faire. Peut-être, aussi, la nonchalance de sa
démarche, le hautain de son attitude, ajoutaient-ils encore à ce «comme
il faut» qui se dégageait de toute sa personne.
D'ailleurs Kin-Fo était né à Péking, avantage dont les Chinois se
montrent très fiers. A qui l'interrogeait, il pouvait superbement
répondre: «Je suis d'En-Haut!»
C'était à Péking, en effet, que son père Tchoung-Héou demeurait au
moment de sa naissance, et il avait six ans lorsque celui-ci vint se
fixer définitivement à Shang-Haï.
Ce digne Chinois, d'une excellente famille du nord de l'Empire,
possédait, comme ses compatriotes, de remarquables aptitudes pour le
commerce. Pendant les premières années de sa carrière, tout ce que
produit ce riche territoire si peuplé, papiers de Swatow, soieries de
Sou-Tchéou, sucres candis de Formose, thés de Hankow et de Foochow, fers
du Honan, cuivre rouge ou jaune de la province de Yunanne, tout fut pour
lui élément de négoce et matière à trafic. Sa principale maison de
commerce, son «hong» était à Shang-Haï, mais il possédait des comptoirs
à Nan-King, à Tien-Tsin, à Macao, à Hong-Kong. Très mêlé au mouvement
européen, c'étaient les steamers anglais qui transportaient ses
marchandises, c'était le câble électrique qui lui donnait le cours des
soieries à Lyon et de l'opium à Calcutta. Aucun de ces agents du
progrès, vapeur ou électricité, ne le trouvait réfractaire, ainsi que le
sont la plupart des Chinois, sous l'influence des mandarins et du
gouvernement, dont ce progrès diminue peu à peu le prestige.
Bref, Tchoung-Héou manœuvra si habilement, aussi bien dans son commerce
avec l'intérieur de l'Empire que dans ses transactions avec les maisons
portugaises, françaises, anglaises ou américaines de Shang-Haï, de Macao
et de Hong-Kong, qu'au moment où Kin-Fo venait au monde, sa fortune
dépassait déjà quatre cent mille dollars[1].
[1] Environ deux millions de francs.
Or, pendant les années qui suivirent, cette épargne allait être doublée,
grâce à la création d'un trafic nouveau, qu'on pourrait appeler le
«commerce des coolies du Nouveau-Monde».
On sait, en effet, que la population de la Chine est surabondante et
hors de proportion avec l'étendue de ce vaste territoire, diversement
mais poétiquement nommé Céleste Empire, Empire du Milieu, Empire ou
Terre des Fleurs.
On ne l'évalue pas à moins de trois cent soixante millions d'habitants.
C'est presque un tiers de la population de toute la terre. Or, si peu
que mange le Chinois pauvre, il mange, et la Chine, même avec ses
nombreuses rizières, ses immenses cultures de millet et de blé, ne
suffit pas à le nourrir. De là un trop-plein qui ne demande qu'à
s'échapper par ces trouées que les canons anglais et français ont faites
aux murailles matérielles et morales du Céleste-Empire.
C'est vers l'Amérique du Nord et principalement sur l'État de
Californie, que s'est déversé ce trop-plein. Mais cela s'est fait avec
une telle violence, que le Congrès a dû prendre des mesures restrictives
contre cette invasion, assez impoliment nommée «la peste jaune». Ainsi
qu'on l'a fait observer, cinquante millions d'émigrants chinois aux
États-Unis n'auraient pas sensiblement amoindri la Chine, et c'eût été
l'absorption de la race anglo-saxonne au profit de la race mongole.
Quoi qu'il en soit, l'exode se fit sur une vaste échelle. Ces coolies,
vivant d'une poignée de riz, d'une tasse de thé et d'une pipe de tabac,
aptes à tous les métiers, réussirent rapidement au lac Salé, en
Virginie, dans l'Orégon et surtout dans l'État de Californie, où ils
abaissèrent considérablement le prix de la main-d'œuvre.
Des compagnies se formèrent donc pour le transport de ces émigrants si
peu coûteux. On en compta cinq, qui opéraient le racolage dans cinq
provinces du Céleste Empire, et une sixième, fixée à San-Francisco. Les
premières expédiaient, la dernière recevait la marchandise. Une agence
annexe, celle de Ting-Tong, la réexpédiait.
Ceci demande une explication.
Les Chinois veulent bien s'expatrier et aller chercher fortune chez les
«Mélicains», nom qu'ils donnent aux populations des États-Unis, mais à
une condition, c'est que leurs cadavres seront fidèlement ramenés à la
terre natale pour y être enterrés. C'est une des conditions principales
du contrat, une clause -sine qua non-, qui oblige les compagnies envers
l'émigrant, et rien ne saurait la faire éluder.
Aussi, la Ting-Tong, autrement dit l'Agence des Morts, disposant de
fonds particuliers, est-elle chargée de fréter les «navires à cadavres»,
qui repartent à pleines charges de San-Francisco pour Shang-Haï,
Hong-Kong ou Tien-Tsin. Nouveau commerce. Nouvelle source de bénéfices.
L'habile et entreprenant Tchoung-Héou sentit cela. Au moment où il
mourut, en 1866, il était directeur de la compagnie de Kouang-Than, dans
la province de ce nom, et sous-directeur de la Caisse des Fonds des
Morts, à San-Francisco.
Ce jour-là, Kin-Fo, n'ayant plus ni père ni mère, héritait d'une fortune
évaluée à quatre millions de francs, placée en actions de la Centrale
Banque Californienne, qu'il eut le bon sens de garder.
Au moment où il perdit son père, le jeune héritier, âgé de dix-neuf ans,
se fût trouvé seul, s'il n'eût eu Wang, l'inséparable Wang, pour lui
tenir lieu de mentor et d'ami.
Or, qu'était ce Wang? Depuis dix-sept ans, il vivait dans le yamen de
Shang-Haï. Il avait été le commensal du père avant d'être celui du fils.
Mais d'où venait-il? A quel passé pouvait-on le rattacher? Autant de
questions assez obscures, auxquelles Tchoung-Héou et Kin-Fo auraient
seuls pu répondre.
Et s'ils avaient jugé convenable de le faire,--ce qui n'était pas
probable,--voici ce que l'on eût appris:
Personne n'ignore que la Chine est, par excellence, le royaume où les
insurrections peuvent durer pendant bien des années, et soulever des
centaines de mille hommes. Or, au dix-septième siècle, la célèbre
dynastie des Ming, d'origine chinoise, régnait depuis trois cents ans
sur la Chine, lorsque, en 1644, le chef de cette dynastie, trop faible
contre les rebelles qui menaçaient la capitale, demanda secours à un roi
tartare.
Le roi ne se fit pas prier, accourut, chassa les révoltés, profita de la
situation pour renverser celui qui avait imploré son aide, et proclama
empereur son propre fils Chun-Tché.
A partir de cette époque, l'autorité tartare fut substituée à l'autorité
chinoise, et le trône occupé par des empereurs mantchoux.
Peu à peu, surtout dans les classes inférieures de la population, les
deux races se confondirent; mais, chez les familles riches du Nord, la
séparation entre Chinois et Tartares se maintint plus strictement.
Aussi, le type se distingue-t-il encore, et plus particulièrement au
milieu des provinces septentrionales de l'Empire. Là se cantonnèrent des
«irréconciliables», qui restèrent fidèles à la dynastie déchue.
Le père de Kin-Fo était de ces derniers, et il ne démentit pas les
traditions de sa famille, qui avait refusé de pactiser avec les
Tartares. Un soulèvement contre la domination étrangère, même après
trois cents ans d'exercice, l'eût trouvé prêt à agir.
Inutile d'ajouter que son fils Kin-Fo partageait absolument ses opinions
politiques.
Or, en 1860, régnait encore cet empereur S'Hiène-Fong, qui déclara la
guerre à l'Angleterre et à la France,--guerre terminée par le traité de
Péking, le 25 octobre de ladite année.
Mais, avant cette époque, un formidable soulèvement menaçait déjà la
dynastie régnante. Les Tchang-Mao ou Taï-ping, les «rebelles aux longs
cheveux», s'étaient emparés de Nan-King en 1853 et de Shang-Haï en 1855.
S'Hiène-Fong mort, son jeune fils eut fort à faire pour repousser les
Taï-ping. Sans le vice-roi Li, sans le prince Kong, et surtout sans le
colonel anglais Gordon, peut-être n'eût-il pu sauver son trône.
C'est que ces Taï-ping, ennemis déclarés des Tartares, fortement
organisés pour la rébellion, voulaient remplacer la dynastie des Tsing
par celle des Wang. Ils formaient quatre bandes distinctes; la première
à bannière noire, chargée de tuer; la seconde à bannière rouge, chargée
d'incendier; la troisième à bannière jaune, chargée de piller; la
quatrième à bannière blanche, chargée d'approvisionner les trois autres.
Il y eut d'importantes opérations militaires dans le Kiang-Sou.
Sou-Tchéou et Kia-Hing, à cinq lieues de Shang-Haï, tombèrent au pouvoir
des révoltés et furent repris, non sans peine, par les troupes
impériales. Shang-Haï, très menacée, était même attaquée, le 18 août
1860, au moment où les généraux Grant et Montauban, commandant l'armée
anglo-française, canonnaient les forts du Peï-Ho.
Or, à cette époque, Tchoung-Héou, le père de Kin-Fo, occupait une
habitation près de Shang-Haï, non loin du magnifique pont que les
ingénieurs chinois avaient jeté sur la rivière de Sou-Tchéou. Ce
soulèvement des Taï-ping, il n'avait pu le voir d'un mauvais œil,
puisqu'il était principalement dirigé contre la dynastie tartare.
Ce fut donc dans ces conditions que, le soir du 18 août, après que les
rebelles eurent été rejetés hors de Shang-Haï, la porte de l'habitation
de Tchoung-Héou s'ouvrit brusquement.
Un fuyard, ayant pu dépister ceux qui le poursuivaient, vint tomber aux
pieds de Tchoung-Héou. Ce malheureux n'avait plus une arme pour se
défendre. Si celui auquel il venait demander asile le livrait à la
soldatesque impériale, il était perdu.
Le père de Kin-Fo n'était pas homme à trahir un Taï-ping, qui avait
cherché refuge dans sa maison.
Il referma la porte et dit:
«Je ne veux pas savoir, je ne saurai jamais qui tu es, ce que tu as
fait, d'où tu viens! Tu es mon hôte, et, par cela seul, en sûreté chez
moi.»
Le fugitif voulut parler, pour exprimer sa reconnaissance... Il en avait
à peine la force.
«Ton nom? lui demanda Tchoung-Héou.
--Wang.»
C'était Wang, en effet, sauvé par la générosité de
Tchoung-Héou,--générosité qui aurait coûté la vie à ce dernier, si l'on
avait soupçonné qu'il donnât asile à un rebelle. Mais Tchoung-Héou était
de ces hommes antiques, à qui tout hôte est sacré.
Quelques années après, le soulèvement des rebelles était définitivement
réprimé. En 1864, l'empereur Taï-ping, assiégé dans Nan-King,
s'empoisonnait pour ne pas tomber aux mains des Impériaux.
[Illustration: WANG.]
Wang, depuis ce jour, resta dans la maison de son bienfaiteur. Jamais il
n'eut à répondre sur son passé. Personne ne l'interrogea à cet égard.
Peut-être craignait-on d'en apprendre trop! Les atrocités commises par
les révoltés avaient été, dit-on, épouvantables. Sous quelle bannière
avait servi Wang, la jaune, la rouge, la noire ou la blanche? Mieux
valait l'ignorer, en somme, et conserver l'illusion qu'il n'avait
appartenu qu'à la colonne de ravitaillement.
Wang, enchanté de son sort, d'ailleurs, demeura donc le commensal de
cette hospitalière maison. Après la mort de Tchoung-Héou, son fils
n'eut garde de se séparer de lui, tant il était habitué à la compagnie
de cet aimable personnage.
[Illustration: Les deux amis s'en allèrent en flânant. (Page 21.)]
Mais, en vérité, à l'époque où commence cette histoire, qui eût jamais
reconnu un ancien Taï-ping, un massacreur, un pillard ou un
incendiaire--au choix,--dans ce philosophe de cinquante-cinq ans, ce
moraliste à lunettes, ce Chinois chinoisant, yeux relevés vers les
tempes, moustache traditionnelle? Avec sa longue robe de couleur peu
voyante, sa ceinture relevée sur la poitrine par un commencement
d'obésité, sa coiffure réglée suivant le décret impérial, c'est-à-dire
un chapeau de fourrure aux bords dressés le long d'une calotte d'où
s'échappaient des houppes de filets rouges, n'avait-il pas l'air d'un
brave professeur de philosophie, de l'un de ces savants qui font
couramment usage des quatre-vingt mille caractères de l'écriture
chinoise, d'un lettré du dialecte supérieur, d'un premier lauréat de
l'examen des docteurs, ayant le droit de passer sous la grande porte de
Péking, réservée au Fils du Ciel?
Peut-être, après tout, oubliant un passé plein d'horreur, le rebelle
s'était-il bonifié au contact de l'honnête Tchoung-Héou, et avait-il
tout doucement bifurqué sur le chemin de la philosophie spéculative! Et
voilà pourquoi ce soir-là, Kin-Fo et Wang, qui ne se quittaient jamais,
étaient ensemble à Canton, pourquoi, après ce dîner d'adieu, tous deux
s'en allaient par les quais à la recherche du steamer qui devait les
ramener rapidement à Shang-Haï.
Kin-Fo marchait en silence, un peu soucieux même. Wang, regardant à
droite, à gauche, philosophant à la lune, aux étoiles, passait en
souriant sous la porte de «l'Éternelle Pureté», qu'il ne trouvait pas
trop haute pour lui, sous la porte de «l'Éternelle Joie», dont les
battants lui semblaient ouverts sur sa propre existence, et il vit enfin
se perdre dans l'ombre les tours de la pagode des «Cinq Cents
Divinités».
Le steamer -Perma- était là, sous pression. Kin-Fo et Wang
s'installèrent dans les deux cabines retenues pour eux. Le rapide
courant du fleuve des Perles, qui entraîne quotidiennement avec la fange
de ses berges des corps de suppliciés, imprima au bateau une extrême
vitesse. Le steamer passa comme une flèche entre les ruines laissées çà
et là par les canons français, devant la pagode à neuf étages de
Haf-Way, devant la pointe Jardyne, près de Whampoa, où mouillent les
plus gros bâtiments, entre les îlots et les estacades de bambous des
deux rives.
Les cent cinquante kilomètres, c'est-à-dire les trois cent
soixante-quinze «lis», qui séparent Canton de l'embouchure du fleuve,
furent franchis dans la nuit.
Au lever du soleil, le -Perma- dépassait la «Gueule-du-Tigre», puis, les
deux barres de l'estuaire. Le Victoria-Peak de l'île de Hong-Kong, haut
de dix-huit cent vingt-cinq pieds, apparut un instant dans la brume
matinale, et, après la plus heureuse des traversées, Kin-Fo et le
philosophe, refoulant les eaux jaunâtres du fleuve Bleu, débarquaient à
Shang-Haï, sur le littoral de la province de Kiang-Nan.
CHAPITRE III
OU LE LECTEUR POURRA, SANS FATIGUE, JETER UN COUP D'ŒIL SUR LA VILLE DE
SHANG-HAÏ.
Un proverbe chinois dit:
«Quand les sabres sont rouillés et les bêches luisantes,
«Quand les prisons sont vides et les greniers pleins,
«Quand les degrés des temples sont usés par les pas des fidèles et les
cours des tribunaux couvertes d'herbe,
«Quand les médecins vont à pied et les boulangers à cheval,
«L'Empire est bien gouverné.»
Le proverbe est bon. Il pourrait s'appliquer justement à tous les États
de l'Ancien et du Nouveau-Monde. Mais s'il en est un où ce -desideratum-
soit encore loin de se réaliser, c'est précisément le Céleste Empire.
Là, ce sont les sabres qui reluisent et les bêches qui se rouillent, les
prisons qui regorgent et les greniers qui se désemplissent. Les
boulangers chôment plus que les médecins, et, si les pagodes attirent
les fidèles, les tribunaux, en revanche, ne manquent ni de prévenus ni
de plaideurs.
D'ailleurs, un royaume de cent quatre-vingt mille milles carrés, qui, du
nord au sud, mesure plus de huit cents lieues, et, de l'est à l'ouest,
plus de neuf cents, qui compte dix-huit vastes provinces, sans parler
des pays tributaires: la Mongolie, la Mantchourie, le Thibet, le
Tonking, la Corée, les îles Liou-Tchou, etc., ne peut être que très
imparfaitement administré. Si les Chinois s'en doutent bien un peu, les
étrangers ne se font aucune illusion à cet égard. Seul, peut-être,
l'empereur, enfermé dans son palais, dont il franchit rarement les
portes, à l'abri des murailles d'une triple ville, ce Fils du Ciel, père
et mère de ses sujets, faisant ou défaisant les lois à son gré, ayant
droit de vie et de mort sur tous, et auquel appartiennent, par sa
naissance, les revenus de l'Empire, ce souverain, devant qui les fronts
se traînent dans la poussière, trouve que tout est pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Il ne faudrait même pas essayer de lui prouver
qu'il se trompe. Un Fils du Ciel ne se trompe jamais.
Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser que mieux vaut être gouverné
à l'européenne qu'à la chinoise? On serait tenté de le croire. En effet,
il demeurait, non dans Shang-Haï, mais en dehors, sur une portion de la
concession anglaise, qui se maintient dans une sorte d'autonomie très
appréciée.
Shang-Haï, la ville proprement dite, est située sur la rive gauche de la
petite rivière Houang-Pou, qui, se réunissant à angle droit avec le
Wousung, va se mêler au Yang-Tse-Kiang ou fleuve Bleu, et de là se perd
dans la mer Jaune.
C'est un ovale, couché du nord au sud, enceint de hautes murailles,
percé de cinq portes s'ouvrant sur ses faubourgs. Réseau inextricable de
ruelles dallées, que les balayeuses mécaniques s'useraient à nettoyer;
boutiques sombres sans devantures ni étalages, où fonctionnent des
boutiquiers nus jusqu'à la ceinture; pas une voiture, pas un palanquin,
à peine des cavaliers; quelques temples indigènes ou chapelles
étrangères; pour toutes promenades, un «jardin-thé» et un champ de
parade assez marécageux, établi sur un sol de remblai, comblant
d'anciennes rizières et sujet aux émanations paludéennes; à travers ces
rues, au fond de ces maisons étroites, une population de deux cent mille
habitants, telle est cette cité d'une habitabilité peu enviable, mais
qui n'en a pas moins une grande importance commerciale.
Là, en effet, après le traité de Nan-King, les étrangers eurent pour la
première fois le droit de fonder des comptoirs. Ce fut la grande porte
ouverte, en Chine, au trafic européen. Aussi, en dehors de Shang-Haï et
de ses faubourgs, le gouvernement a-t-il concédé, moyennant une rente
annuelle, trois portions de territoire aux Français, aux Anglais et aux
Américains, qui sont au nombre de deux mille environ.
De la concession française, il y a peu à dire. C'est la moins
importante. Elle confine presque à l'enceinte nord de la ville, et
s'étend jusqu'au ruisseau de Yang-King-Pang, qui la sépare du territoire
anglais. Là s'élèvent les églises des Lazaristes et des Jésuites, qui
possèdent aussi, à quatre milles de Shang-Haï, le collège de Tsikavé, où
ils forment des bacheliers chinois. Mais cette petite colonie française
n'égale pas ses voisines, à beaucoup près. Des dix maisons de commerce,
fondées en 1861, il n'en reste plus que trois, et le Comptoir d'escompte
a même préféré s'établir sur la concession anglaise.
Le territoire américain occupe la partie en retour sur le Wousung. Il
est séparé du territoire anglais par le Sou-Tchéou-Creek, que traverse
un pont de bois. Là se voient l'hôtel Astor, l'église des Missions; là
se creusent les docks installés pour la réparation des navires
européens.
Mais, des trois concessions, la plus florissante est, sans contredit, la
concession anglaise. Habitations somptueuses sur les quais, maisons à
vérandas et à jardins, palais des princes du commerce, l'Oriental Bank,
le «hong» de la célèbre maison Dent avec sa raison sociale du
Lao-Tchi-Tchang, les comptoirs des Jardyne, des Russel et autres grands
négociants, le club Anglais, le théâtre, le jeu de paume, le parc, le
champ de courses, la bibliothèque, tel est l'ensemble de cette riche
création des Anglo-Saxons, qui a justement mérité le nom de «colonie
modèle».
C'est pourquoi, sur ce territoire privilégié, sous le patronage d'une
administration libérale, ne s'étonnera-t-on pas de trouver, ainsi que le
dit M. Léon Rousset, «une ville chinoise d'un caractère tout particulier
et qui n'a d'analogue nulle part ailleurs.»
Ainsi donc, en ce petit coin de terre, l'étranger, arrivé par la route
pittoresque du fleuve Bleu, voyait quatre pavillons se développer au
souffle de la même brise, les trois couleurs françaises et le «yacht» du
Royaume-Uni, les étoiles américaines et la croix de Saint-André, jaune
sur fond vert, de l'Empire des Fleurs.
Quant aux environs de Shang-Haï, pays plat, sans un arbre, coupé
d'étroites routes empierrées et de sentiers tracés à angles droits,
troué de citernes et d'«arroyos» distribuant l'eau à d'immenses
rizières, sillonné de canaux portant des jonques qui dérivent au milieu
des champs, comme les gribanes à travers les campagnes de la Hollande,
c'était une sorte de vaste tableau, très vert de ton, auquel eût manqué
son cadre.
Le -Perma-, à son arrivée, avait accosté le quai du port indigène,
devant le faubourg Est de Shang-Haï. C'est là que Wang et Kin-Fo
débarquèrent dans l'après-midi.
Le va-et-vient des gens affairés était énorme sur la rive,
indescriptible sur la rivière. Les jonques par centaines, les
bateaux-fleurs, les sampans, sortes de gondoles conduites à la godille,
les gigs et autres embarcations de toutes grandeurs, formaient comme une
ville flottante, où vivait une population maritime qu'on ne peut évaluer
à moins de quarante mille âmes,--population maintenue dans une situation
inférieure et dont la partie aisée ne peut s'élever jusqu'à la classe
des lettrés ou des mandarins.
Les deux amis s'en allèrent en flânant sur le quai, au milieu de la
foule hétéroclite, marchands de toutes sortes, vendeurs d'arachides,
d'oranges, de noix d'arec ou de pamplemousses, marins de toutes nations,
porteurs d'eau, diseurs de bonne aventure, bonzes, lamas, prêtres
catholiques, vêtus à la chinoise avec queue et éventail, soldats
indigènes, «ti-paos», les sergents de ville de l'endroit, et
«compradores», sortes de commis-courtiers, qui font les affaires des
négociants européens.
Kin-Fo, son éventail à la main, promenait sur la foule son regard
indifférent, et ne prenait aucun intérêt à ce qui se passait autour de
lui. Ni le son métallique des piastres mexicaines, ni celui des taëls
d'argent, ni celui des sapèques de cuivre[2], que vendeurs et chalands
échangeaient avec bruit, n'auraient pu le distraire. Il en avait de quoi
acheter et payer comptant le faubourg tout entier.
[2] La piastre vaut 5 francs 25, le taël de 7 à 8 francs, et la
sapèque environ un demi-centime.
Wang, lui, avait déployé son vaste parapluie jaune, décoré de monstres
noirs, et, sans cesse «orienté», comme doit l'être un Chinois de race,
il cherchait partout matière à quelque observation.
En passant devant la porte de l'Est, son regard s'accrocha, par hasard,
à une douzaine de cages en bambous, où grimaçaient des têtes de
criminels, qui avaient été exécutés la veille.
«Peut-être, dit-il, y aurait-il mieux à faire que d'abattre des têtes!
Ce serait de les rendre plus solides!»
Kin-Fo n'entendit sans doute pas la réflexion de Wang, qui l'eût
certainement étonné de la part d'un ancien Taï-ping.
Tous deux continuèrent à suivre le quai, en tournant les murailles de la
ville chinoise.
A l'extrémité du faubourg, au moment où ils allaient mettre le pied sur
la concession française, un indigène, vêtu d'une longue robe bleue,
frappant d'un petit bâton une corne de buffle qui rendait un son
strident, venait d'attirer la foule.
«Un sien-cheng, dit le philosophe.
--Que nous importe! répondit Kin-Fo.
--Ami, reprit Wang, demande-lui donc la bonne aventure. C'est une
occasion, au moment de te marier!»
Kin-Fo voulait continuer sa route. Wang le retint.
Le «sien-cheng» est une sorte de prophète populaire, qui, pour quelques
sapèques, fait métier de prédire l'avenir. Il n'a d'autres ustensiles
professionnels qu'une cage, renfermant un petit oiseau, cage qu'il
accroche à l'un des boutons de sa robe, et un jeu de soixante-quatre
cartes, représentant des figures de dieux, d'hommes ou d'animaux. Les
Chinois de toute classe, généralement superstitieux, ne font point fi
des prédictions du sien-cheng, qui, probablement, ne se prend pas au
sérieux.
Sur un signe de Wang, celui-ci étala à terre un tapis de cotonnade, y
déposa sa cage, tira son jeu de cartes, le battit et le disposa sur le
tapis, de manière que les figures fussent invisibles.
La porte de la cage fut alors ouverte. Le petit oiseau sortit, choisit
une des cartes, et rentra, après avoir reçu un grain de riz pour
récompense.
Le sien-cheng retourna la carte. Elle portait une figure d'homme et une
devise, écrite en kunan-runa, cette langue mandarine du Nord, langue
officielle, qui est celle des gens instruits.
Et alors, s'adressant à Kin-Fo, le diseur de bonne aventure lui prédit
ce que ses confrères de tous pays prédisent invariablement sans se
compromettre, à savoir, qu'après quelque épreuve prochaine, il jouirait
de dix mille années de bonheur.
«Une, répondit Kin-Fo, une seulement, et je te tiendrais quitte du
reste!»
Puis, il jeta à terre un taël d'argent, sur lequel le prophète se
précipita comme un chien affamé sur un os à mœlle. De pareilles
aubaines ne lui étaient pas ordinaires.
Cela fait, Wang et son élève se dirigèrent vers la colonie française, le
premier songeant à cette prédiction qui s'accordait avec ses propres
théories sur le bonheur, le second sachant bien qu'aucune épreuve ne
pouvait l'atteindre.
Ils passèrent ainsi devant le consulat de France, remontèrent jusqu'au
ponceau jeté sur Yang-King-Pang, traversèrent le ruisseau, prirent
obliquement à travers le territoire anglais, de manière à gagner le quai
du port européen.
Midi sonnait alors. Les affaires, très actives pendant la matinée,
cessèrent comme par enchantement. La journée commerciale était pour
ainsi dire terminée, et le calme allait succéder au mouvement, même dans
la ville anglaise, devenue chinoise sous ce rapport.
En ce moment, quelques navires étrangers arrivaient au port, la plupart
sous le pavillon du Royaume-Uni. Neuf sur dix, il faut bien le dire,
sont chargés d'opium. Cette abrutissante substance, ce poison dont
l'Angleterre encombre la Chine, produit un chiffre d'affaires qui
dépasse deux cent soixante millions de francs et rapporte trois cents
pour cent de bénéfice. En vain le gouvernement chinois a-t-il voulu
empêcher l'importation de l'opium dans le Céleste Empire. La guerre de
1841 et le traité de Nan-King ont donné libre entrée à la marchandise
anglaise et gain de cause aux princes marchands. Il faut, d'ailleurs,
ajouter que, si le gouvernement de Péking a été jusqu'à édicter la peine
de mort contre tout Chinois qui vendrait de l'opium, il est des
accommodements moyennant finance avec les dépositaires de l'autorité. On
croit même que le mandarin gouverneur de Shang-Haï encaisse un million
annuellement, rien qu'en fermant les yeux sur les agissements de ses
administrés.
[Illustration: CARTE DE L'EMPIRE CHINOIS.
Gravé par E. Morieu, 23. r. de Bréa. Paris.]
[Illustration: Le sien-cheng retourna la carte. (Page 23.)]
Il va sans dire que ni Kin-Fo ni Wang ne s'adonnaient à cette
détestable habitude de fumer l'opium, qui détruit tous les ressorts de
l'organisme et conduit rapidement à la mort.
Aussi, jamais une once de cette substance n'était-elle entrée dans la
riche habitation, où les deux amis arrivaient, une heure après avoir
débarqué sur le quai de Shang-Haï.
Wang,--ce qui aurait encore surpris de la part d'un
ex-Taï-ping,--n'avait pas manqué de dire:
«Peut-être y aurait-il mieux à faire que d'importer l'abrutissement à
tout un peuple! Le commerce, c'est bien; mais la philosophie, c'est
mieux! Soyons philosophes, avant tout, soyons philosophes!»
CHAPITRE IV
DANS LEQUEL KIN-FO REÇOIT UNE IMPORTANTE LETTRE QUI A DÉJA HUIT JOURS DE
RETARD.
Un yamen est un ensemble de constructions variées, rangées suivant une
ligne parallèle, qu'une seconde ligne de kiosques et de pavillons vient
couper perpendiculairement. Le plus ordinairement, le yamen sert
d'habitation aux mandarins d'un rang élevé et appartient à l'empereur;
mais il n'est point interdit aux riches Célestials d'en posséder en
toute propriété, et c'était un de ces somptueux hôtels qu'habitait
l'opulent Kin-Fo.
Wang et son élève s'arrêtèrent à la porte principale, ouverte au front
de la vaste enceinte qui entourait les diverses constructions du yamen,
ses jardins et ses cours.
Si, au lieu de la demeure d'un simple particulier, c'eût été celle d'un
magistrat mandarin, un gros tambour aurait occupé la première place sous
l'auvent découpé et peinturluré de la porte. Là, de nuit comme de jour,
seraient venus frapper ceux de ses administrés qui auraient eu à
réclamer justice. Mais, au lieu de ce «tambour des plaintes», de vastes
jarres en porcelaine ornaient l'entrée du yamen, et contenaient du thé
froid, incessamment renouvelé par les soins de l'intendant. Ces jarres
étaient à la disposition des passants, générosité qui faisait honneur à
Kin-Fo. Aussi était-il bien vu, comme on dit, «de ses voisins de l'Est
et de l'Ouest.»
A l'arrivée du maître, les gens de la maison accoururent à la porte pour
le recevoir. Valets de chambre, valets de pied, portiers, porteurs de
chaises, palefreniers, cochers, servants, veilleurs de nuit, cuisiniers,
tout ce monde qui compose la domesticité chinoise fit la haie sous les
ordres de l'intendant. Une dizaine de coolies, engagés au mois pour les
gros ouvrages, se tenaient un peu en arrière.
L'intendant souhaita la bienvenue au maître du logis. Celui-ci fit à
peine un signe de la main et passa rapidement.
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