illogique où elle le voyait tomber à chaque heure, des pardons continuels qu'elle était forcée de lui accorder. Il commençait à la rendre malheureuse, elle n'avait plus de lui que ces caresses d'habitude, données ainsi qu'une aumône aux femmes dont on se détache; et, comment l'aimer encore, quand il s'échappait de ses bras, qu'il montrait un air d'ennui dans les étreintes ardentes dont elle l'étouffait toujours? comment l'aimer, si elle ne l'aimait pas de cette autre affection de chaque minute, en adoration devant lui, s'immolant sans cesse? Au fond d'elle, l'insatiable amour grondait, elle demeurait la chair de passion, la sensuelle aux lèvres fortes dans la saillie têtue des mâchoires. C'était une douleur triste, alors, après les chagrins secrets de la nuit, de n'être plus qu'une mère jusqu'au soir, de goûter une dernière et pâle jouissance dans la bonté, dans le bonheur qu'elle tâchait de lui faire, au milieu de leur vie gâtée maintenant. Seul, le petit Jacques eut à pâtir de ce déplacement de tendresse. Elle le négligeait davantage, la chair, restée muette pour lui, ne s'étant éveillée à la maternité que par l'amour. C'était l'homme adoré, désiré, qui devenait son enfant; et l'autre, le pauvre être, demeurait un simple témoignage de leur grande passion d'autrefois. À mesure qu'elle l'avait vu grandir et ne plus demander autant de soins, elle s'était mise à le sacrifier, sans dureté au fond, simplement parce qu'elle sentait ainsi. À table, elle ne lui donnait que les seconds morceaux; la meilleure place, près du poêle, n'était pas pour sa petite chaise; si la peur d'un accident la secouait, le premier cri, le premier geste de protection n'allait jamais vers sa faiblesse. Et sans cesse elle le reléguait, le supprimait: «Jacques, tais-toi, tu fatigues ton père! Jacques, ne remue donc pas, tu vois bien que ton père travaille!» L'enfant s'accommodait mal de Paris. Lui, qui avait eu la campagne vaste pour se rouler en liberté, étouffait dans l'espace étroit où il devait se tenir sage. Ses belles couleurs rouges pâlissaient, il ne poussait plus que chétif, sérieux comme un petit homme, les yeux élargis sur les choses. Il venait d'avoir cinq ans, sa tête avait démesurément grossi, par un phénomène singulier, qui faisait dire à son père: «Le gaillard a la caboche d'un grand homme!» Mais, au contraire, il semblait que l'intelligence diminuât, à mesure que le crâne augmentait. Très doux, craintif, l'enfant s'absorbait pendant des heures, sans savoir répondre, l'esprit en fuite; et, s'il sortait de cette immobilité, c'était dans des crises folles de sauts et de cris, comme une jeune bête joueuse que l'instinct emporte. Alors, les «tiens-toi tranquille!» pleuvaient, car la mère ne pouvait comprendre ces vacarmes subits, bouleversée de voir le père s'irriter à son chevalet, se fâchant elle-même, courant vite rasseoir le petit dans son coin. Calmé tout d'un coup, avec le frisson peureux d'un réveil trop brusque, il se rendormait, les yeux ouverts, si paresseux à vivre, que les jouets, des bouchons, des images, de vieux tubes de couleur lui tombaient des mains. Déjà, elle avait essayé de lui apprendre ses lettres. Il s'était débattu avec des larmes et l'on attendait un an ou deux encore pour le mettre à l'école, où les maîtres sauraient bien le faire travailler. Christine, enfin, commençait à s'effrayer, devant la misère menaçante. À Paris, avec cet enfant qui poussait, la vie était plus chère, et les fins de mois devenaient terribles, malgré ses économies de toutes sortes. Le ménage n'avait d'assurés que les mille francs de rente; et comment vivre avec cinquante francs par mois, lorsqu'on avait prélevé les quatre cents francs du loyer? D'abord, ils s'étaient tirés d'embarras, grâce à quelques toiles vendues, Claude ayant retrouvé l'ancien amateur de Gagnière, un de ces bourgeois détestés, qui ont des âmes ardentes d'artistes, dans les habitudes maniaques où ils s'enferment; celui-ci, M. Hue, un ancien chef de bureau, n'était malheureusement pas assez riche pour acheter toujours, et il ne pouvait que se lamenter sur l'aveuglement du public, qui laissait une fois de plus le génie mourir de faim; car lui, convaincu, frappé par la grâce dès le premier coup d'oeil, avait choisi les oeuvres les plus rudes, qu'il pendait à côté de ses Delacroix, en leur prophétisant une fortune égale. Le pis était que le père Malgras venait de se retirer, après fortune faite: une très modeste aisance d'ailleurs, une rente d'une dizaine de mille francs, qu'il s'était décidé à manger dans une petite maison de Bois-Colombes, en homme prudent. Aussi fallait-il l'entendre parler du fameux Naudet, avec le dédain des millions que remuait cet agioteur, des millions qui lui retomberaient sur le nez, disait-il. Claude, à la suite d'une rencontre, ne réussit qu'à lui vendre une dernière toile, pour lui, une de ses académies de l'atelier Boutin, la superbe étude de ventre que l'ancien marchand n'avait pu revoir sans un regain de passion au coeur. C'était donc la misère prochaine, les débouchés se fermaient au lieu de s'ouvrir, une légende inquiétante se créait peu à peu autour de cette peinture continuellement repoussée du Salon; sans compter qu'il aurait suffi, pour effrayer l'argent, d'un art si incomplet et si révolutionnaire, où l'oeil effaré ne retrouvait aucune des conventions admises. Un soir, ne sachant comment acquitter une note de couleurs, le peintre s'était écrié qu'il vivrait sur le capital de sa rente, plutôt que de descendre à la production basse des tableaux de commerce. Mais Christine, violemment, s'était opposée à ce moyen extrême: elle rognerait encore sur les dépenses, enfin elle préférait tout à cette folie, qui les jetterait ensuite au pavé, sans pain. Après le refus de son troisième tableau, l'été fut si miraculeux, cette année-là, que Claude sembla y puiser une nouvelle force. Pas un nuage, des journées limpides sur l'activité géante de Paris. Il s'était remis à courir la ville, avec la volonté de chercher un coup, comme il le disait: quelque chose d'énorme, de décisif, il ne savait pas au juste. Et, jusqu'à septembre, il ne trouva rien, se passionnant pendant une semaine pour un sujet, puis déclarant que ce n'était pas encore ça. Il vivait dans un continuel frémissement, aux aguets, toujours à la minute de mettre la main sur cette réalisation de son rêve, qui fuyait toujours. Au fond, son intransigeance de réaliste cachait des superstitions de femme nerveuse, il croyait à des influences compliquées et secrètes: tout allait dépendre de l'horizon choisi, néfaste ou heureux. Un après-midi, par un des derniers beaux jours de la saison, Claude avait emmené Christine, laissant le petit Jacques à la garde de la concierge, une vieille brave femme, comme ils faisaient d'ordinaire, quand ils sortaient ensemble. C'était une envie soudaine de promenade, un besoin de revoir avec elle des coins chéris autrefois, derrière lequel se cachait le vague espoir qu'elle lui porterait chance. Et ils descendirent ainsi jusqu'au pont Louis-Philippe, restèrent un quart d'heure sur le quai aux Ormes, silencieux, debout contre le parapet, à regarder en face, de l'autre côté de la Seine, le vieil hôtel du Martoy, où ils s'étaient aimés. Puis, toujours sans une parole, ils refirent leur ancienne course, faite tant de fois; ils filèrent le long des quais, sous les platanes, voyant à chaque pas se lever le passé; et tout se déroulait, les ponts avec la découpure de leurs arches sur le satin de l'eau, la Cité dans l'ombre que dominaient les tours jaunissantes de Notre-Dame, la courbe immense de la rive droite, noyée de soleil, terminée par la silhouette perdue du pavillon de Flore, et les larges avenues, les monuments des deux rives, et la vie de la rivière, les lavoirs, les bains, les péniches. Comme jadis, l'astre à son déclin les suivait, roulant sur les toits des maisons lointaines, s'écornant derrière la coupole de l'Institut: un coucher éblouissant, tel qu'ils n'en avaient pas eu de plus beau, une lente descente au milieu de petits nuages, qui se changèrent en un treillis de pourpre, dont toutes les mailles lâchaient des flots d'or. Mais, de ce passé qui s'évoquait, rien ne venait qu'une mélancolie invincible, la sensation de l'éternelle fuite, l'impossibilité de remonter et de revivre. Ces antiques pierres demeuraient froides, ce continuel courant sous les ponts, cette eau qui avait coulé, leur semblait avoir emporté un peu d'eux-mêmes, le charme du premier désir, la joie de l'espoir. Maintenant qu'ils s'appartenaient, ils ne goûtaient plus ce simple bonheur de sentir la pression tiède de leurs bras, pendant qu'ils marchaient doucement, comme enveloppés dans la vie énorme de Paris. Au pont des Saints-Pères, Claude, désespéré, s'arrêta. Il avait quitté le bras de Christine, il s'était retourné vers la pointe de la Cité. Elle sentait le détachement qui s'opérait, elle devenait très triste; et, le voyant s'oublier. Là, elle voulut le reprendre. «Mon ami, rentrons, il est l'heure... Jacques nous attend, tu sais.» Mais il s'avança jusqu'au milieu du pont. Elle dut le suivre. De nouveau, il demeurait immobile, les yeux toujours fixés là-bas, sur l'île continuellement à l'ancre, sur ce berceau et ce coeur de Paris, où depuis des siècles vient battre tout le sang de ses artères, dans la perpétuelle poussée des faubourgs qui envahissent la plaine. Une flamme était montée à son visage, ses yeux s'allumaient, il eut enfin un geste large. «Regarde! regarde!» D'abord, au premier plan, au-dessous d'eux, c'était le port Saint-Nicolas, les cabines basses des bureaux de la navigation, la grande berge pavée qui descend, encombrée de tas de sable, de tonneaux et de sacs, bordée d'une file de péniches encore pleines, où grouillait un peuple de débardeurs, que dominait le bras gigantesque d'une grue de fonte; tandis que, de l'autre côté de l'eau, un bain, froid, égayé par les éclats des derniers baigneurs de la saison, laissait flotter au vent les drapeaux de toile grise qui lui servaient de toiture. Puis, au milieu, la Seine vide montait, verdâtre, avec des petits flots dansants, fouettée de blanc, de bleu et de rose. Et le pont des Arts établissait un second plan, très haut sur ses charpentes de fer, d'une légèreté de dentelle noire, animé du perpétuel va-et-vient des piétons, une chevauchée de fourmis, sur la mince ligne de son tablier. En dessous, la Seine continuait, au loin; on voyait les vieilles arches du Pont-Neuf, bruni de la rouille des pierres; une trouée s'ouvrait à gauche, jusqu'à l'île Saint-Louis, une fuite de miroir d'un raccourci aveuglant; et l'autre bras tournait court, l'écluse de la Monnaie semblait boucher la vue de sa barre d'écume. Le long du Pont-Neuf, de grands omnibus jaunes, des tapissières bariolées défilaient avec une régularité mécanique de jouets d'enfants. Tout le fond s'encadrait là, dans les perspectives des deux rives: sur la rive droite, les maisons des quais, à demi cachées par un bouquet de grands arbres, d'où émergeaient, à l'horizon, une encoignure de l'Hôtel de ville et le clocher cané de Saint-Gervais, perdus dans une confusion de faubourg; sur la rive gauche, une aile de l'Institut, la façade plate de la Monnaie, des arbres encore, en enfilade. Mais ce qui tenait le centre de l'immense tableau, ce qui montait du fleuve, se haussait, occupait le ciel, c'était la Cité, cette proue de l'antique vaisseau, éternellement dorée par le couchant. En bas, les peupliers du terre-plein verdissaient en une masse puissante, cachant la statue. Plus haut, le soleil opposait les deux faces, éteignant dans l'ombre les maisons grises du quai de l'Horloge, éclairant d'une flambée les maisons vermeilles du quai des Orfèvres, des files de maisons irrégulières, si nettes, que l'oeil en distinguait les moindres détails, les boutiques, les enseignes, jusqu'aux rideaux des fenêtres. Plus haut, parmi la dentelure des cheminées, derrière l'échiquier oblique des petits toits, les poivrières du Palais et les combles de la Préfecture étendaient des nappes d'ardoises, coupées d'une colossale affiche bleue, peinte sur un mur, dont les lettres géantes, vues de tout Paris, étaient comme l'efflorescence de la fièvre moderne au front de la ville. Plus haut, plus haut encore, par-dessus les tours jumelles de Notre-Dame, d'un ton de vieil or, deux flèches s'élançaient, en arrière la flèche de la cathédrale, sur la gauche la flèche de la Sainte-Chapelle, d'une élégance si fine, qu'elles semblaient frémir à la brise, hautaine mâture du vaisseau séculaire, plongeant dans la clarté, en plein ciel. «Viens-tu, mon ami?» répéta Christine doucement. Claude ne l'écoutait toujours pas, ce coeur de Paris l'avait pris tout entier. La belle soirée élargissait l'horizon. C'étaient des lumières vives, des ombres franches, une gaieté dans la précision des détails, une transparence de l'air vibrante d'allégresse. Et la vie de la rivière, l'activité des quais, cette humanité dont le flot débouchait des rues, roulait sur les ponts, venait de tous les bords de l'immense cuve, fumait là en une onde visible, en un frisson qui tremblait dans le soleil. Un vent léger soufflait, un vol de petits nuages roses traversait très haut l'azur pâlissant, tandis qu'on entendait une palpitation énorme et lente, cette âme de Paris épandue autour de son berceau. Alors, Christine s'empara du bras de Claude, inquiète de le voir si absorbé, saisie d'une sorte de peur religieuse; et elle l'entraîna, comme si elle l'avait senti en grand péril. «Rentrons, tu te fais du mal... Je veux rentrer.» Lui, à son contact, avait eu le tressaillement d'un homme qu'on réveille. Puis, tournant la tête, dans un dernier regard: «Ah! mon Dieu! murmura-t-il, ah! mon Dieu! que c'est beau!» Il se laissa emmener. Mais, toute la soirée, à table, près du poêle ensuite, et jusqu'en se couchant, il resta étourdi, si préoccupé, qu'il ne prononça pas quatre phrases, et que sa femme, ne pouvant tirer de lui une réponse, finit également par se taire. Elle le regardait, anxieuse: était-ce donc l'envahissement d'une maladie grave, quelque mauvais air qu'il aurait pris au milieu de ce pont? Ses yeux vagues se fixaient sur le vide, son visage s'empourprait d'un effort intérieur, on aurait dit le travail sourd d'une germination, un être qui naissait en lui, cette exaltation et cette nausée que les femmes connaissent. D'abord, cela parut pénible, confus, obstrué de mille liens; puis, tout se dégagea, il cessa de se retourner dans le lit, il s'endormit du sommeil lourd des grandes fatigues. Le lendemain, dès qu'il eut déjeuné, il se sauva. Et elle passa une journée douloureuse, car si elle s'était rassurée un peu, en l'entendant siffler au réveil des airs du Midi, elle avait une autre préoccupation, qu'elle venait de lui cacher, dans la crainte de l'abattre encore. Ce jour-là, pour la première fois, ils allaient manquer de tout; une semaine entière les séparait du jour où ils touchaient la petite rente; et elle avait dépensé son dernier sou le matin, il ne lui restait rien pour le soir, pas même de quoi mettre un pain sur la tablé. À quelle porte frapper? comment lui mentir davantage, quand il rentrerait ayant faim? Elle se décida à engager la robe de soie noire dont Mme Vanzade lui avait fait cadeau, autrefois; mais cela lui coûta beaucoup, elle tremblait de peut et de honte, à l'idée de ce mont-de-piété, cette maison publique des pauvres, où elle n'était jamais entrée. Une telle crainte de l'avenir la tourmentait maintenant, que, sur les dix francs qu'on lui prêta, elle se contenta de faire une soupe à l'oseille et un ragoût de pommes de terre. Au sortir du bureau d'engagement, une rencontre l'avait achevée. Claude, justement, rentra très tard, avec des gestes gais, des yeux clairs, toute une excitation de joie secrète; et il avait une grosse faim, il cria, parce que le couvert n'était pas mis. Puis, quand il fut attablé, entre Christine et le petit Jacques, il avala la soupe, dévora une assiettée de pommes de terre. «Comment! c'est tout? demanda-t-il ensuite. Tu aurais bien pu ajouter un peu de viande... Est-ce qu'il a fallu encore acheter des bottines?» Elle balbutia, n'osa dire la vérité, blessée au coeur de cette injustice. Mais lui, continuait, la plaisantait sur les sous qu'elle faisait disparaître pour se payer des choses; et, de plus en plus surexcité, dans cet égoïsme des sensations vives qu'il semblait vouloir garder pour lui, il s'emporta tout d'un coup contre Jacques. «Tais-toi donc, sacré mioche! C'est agaçant à la fin!» Jacques, oubliant de manger, tapait sa cuiller au bord de son assiette, les yeux rieurs, l'air ravi de cette musique. «Jacques, tais-toi! gronda la mère à son tour. Laisse ton père manger tranquille!» Et le petit, effrayé, tout de suite très sage, retomba dans son immobilité morne, les yeux ternes sur ses pommes de terre, qu'il ne mangeait toujours pas. Claude affecta de se bourrer de fromage, tandis que Christine, désolée, parlait d'aller chercher un morceau de viande froide chez le charcutier; mais il refusait, il la retenait, par des paroles qui la chagrinaient davantage. Puis, quand la table fut desservie et qu'ils se retrouvèrent tous les trois autour de la lampe pour la soirée, elle cousant, le petit muet devant un livre d'images, lui tambourina longtemps de ses doigts, l'esprit perdu, retourné là-bas, d'où il venait. Brusquement, il se leva, se rassit avec une feuille de papier et un crayon, se mit à jeter des traits rapides, sous la clarté ronde et vive qui tombait de l'abat-jour. Et ce croquis, fait de souvenir, dans le besoin qu'il avait de traduire au-dehors le tumulte d'idées battant son crâne, ne suffit même bientôt plus à le soulager. Cela le fouettait au contraire, toute la rumeur dont il débordait lui sortait des lèvres, il finit par dégonfler son cerveau en un flot de paroles. Il aurait parlé aux murs, il s'adressait à sa femme, parce qu'elle était là. «Tiens! c'est ce que nous avons vu hier... Oh! superbe! J'y ai passé trois heures aujourd'hui, je tiens mon affaire, oh! quelque chose d'étonnant, un coup à tout démolir... Regarde! je me plante sous le pont, j'ai pour premier plan le port Saint-Nicolas, avec sa grue, ses péniches qu'on décharge, son peuple de débardeurs. Hein? tu comprends, c'est Paris qui travaille, ça! des gaillards solides, étalant le nu de leur poitrine et de leurs bras... Puis, de l'autre côté, j'ai le bain froid, Paris qui s'amuse, et une barque sans doute, là, pour occuper le centre de la composition; mais ça, je ne sais pas bien encore, il faut que je cherche... Naturellement, la Seine au milieu, large, immense...» Du crayon, à mesure qu'il parlait, il indiquait les contours fortement, reprenant à dix fois les traits hâtifs, crevant le papier, tant il y mettait d'énergie. Elle, pour lui être agréable, se penchait, affectait de s'intéresser vivement à ses explications. Mais le croquis s'embrouillait d'un tel écheveau de lignes, se chargeait d'une si grande confusion de détails sommaires, qu'elle n'y distinguait rien. «Tu suis, n'est-ce pas? --Oui, oui, très beau!... --Enfin, j'ai le fond, les deux trouées de la rivière avec les quais, la Cité triomphale au milieu, s'enlevant sur le ciel... Ah! ce fond, quel prodige! On le voit tous les jours, on passe devant sans s'arrêter; mais il vous pénètre, l'admiration s'amasse; et, un bel après-midi, il apparaît. Rien au monde n'est plus grand, c'est Paris lui même, glorieux sous le soleil... Dis? étais-je bête de n'y pas songer! Que de fois j'ai regardé sans voir! Il m'a fallu tomber là, après cette course le long des quais... Et, tu te rappelles, il y a un coup d'ombre de ce côté, le soleil ici tape droit, les tours sont là-bas, la flèche de la Sainte-Chapelle s'amincit, d'une légèreté d'aiguille dans le ciel... Non, elle est plus à droite, attends que je te montre...» Il recommença, il ne se lassait point, reprenait sans cesse le dessin, se répandait en mille petites notes caractéristiques, que son oeil de peintre avait retenues: à cet endroit, l'enseigne rouge d'une boutique lointaine qui vibrait; plus près, un coin verdâtre de la Seine, où semblaient nager des plaques d'huile; et le ton fin d'un arbre, et la gamme des gris pour les façades, et la qualité lumineuse du ciel. Elle, complaisamment, l'approuvait toujours, tâchait de s'émerveiller. Mais Jacques, une fois encore, s'oubliait. Après être resté longtemps silencieux devant son livre, absorbé sur une image qui représentait un chat noir, il s'était mis à chantonner doucement des paroles de sa composition: «Oh! gentil chat! oh! vilain chat! oh! gentil et vilain chat!» et cela à l'infini, du même ton lamentable. Claude, agacé par ce bourdonnement, n'avait pas compris d'abord ce qui l'énervait ainsi, pendant qu'il parlait. Puis, la phrase obsédante de l'enfant lui était nettement entrée dans les oreilles. «As-tu fini de nous assommer avec ton chat! cria-t-il, furieux. --Jacques, tais-toi, quand ton père cause! répéta Christine. --Non, ma parole! il devient idiot... Vois-moi sa tête, s'il n'a pas l'air d'un idiot. C'est désespérant... Réponds, qu'est-ce que tu veux dire, avec ton chat qui est gentil et qui est vilain?». Le petit, blême, dodelinant sa tête trop grosse, répondit d'un air de stupeur: «Sais pas.» Et, comme son père et sa mère se regardaient, découragés, il appuya une de ses joues dans son livre ouvert, il ne bougea plus, ne parla plus, les yeux tout grands. La soirée s'avançait, Christine voulut le coucher; mais Claude avait déjà repris ses explications. Maintenant, il annonçait qu'il irait, dès le lendemain, faire un croquis sur nature, simplement pour fixer ses idées. Il en vint aussi à dire qu'il s'achèterait un petit chevalet de campagne, une emplette rêvée depuis des mois. Il insista, parla d'argent: Elle se troublait, elle finit par avouer tout, le dernier sou mangé le matin, la robe de soie engagée pour le dîner du soir. Et il eut alors un accès de remords et de tendresse, il l'embrassa en lui demandant pardon de s'être plaint, à table. Elle devait l'excuser, il aurait tué père et mère, comme il le répétait, lorsque cette sacrée peinture le tenait aux entrailles. D'ailleurs, le mont-de-piété le fit rire, il défiait la misère. «Je te dis que ça y est! s'écria-t-il. Ce tableau-là, vois-tu, c'est le succès.» Elle se taisait, elle songeait à la rencontre qu'elle avait faite et qu'elle voulait lui cacher; mais, invinciblement, cela sortit de ses lèvres, sans cause apparente, sans transition, dans la sorte de torpeur qui l'avait envahie. «Mme Vanzade est morte.» Lui, s'étonna. Ah! vraiment! Comment le savait-elle? «L'ai rencontré l'ancien valet de chambre... Oh! un monsieur à cette heure, très gaillard, malgré ses soixante-dix ans. Je ne le reconnaissais pas, c'est lui qui m'a parlé... Oui, elle est morte, il y a six semaines. Ses millions ont passé aux hospices, sauf une rente que les deux vieux serviteurs mangent aujourd'hui en petits bourgeois.» Il la regardait, il murmura enfin d'une voix triste: «Ma pauvre Christine, tu as des regrets, n'est-ce pas? Elle t'aurait dotée, elle t'aurait mariée, je te le disais bien jadis. Tu serais peut-être son héritière, et tu ne crèverais pas la faim avec un toqué comme moi.» Mais elle parut alors s'éveiller. Elle rapprocha violemment sa chaise, elle le saisit d'un bras, s'abandonna contre lui, dans une protestation de tout son être. «Qu'est-ce que tu dis? Oh! non, oh! non... Ce serait une honte, si j'avais songé à son argent. Je te l'avouerais, tu sais que je ne suis pas menteuse; mais j'ignore moi-même ce que j'ai eu, un bouleversement, une tristesse. Ah! vois-tu, une tristesse à croire que tout allait finir pour moi... C'est le remords sans doute, oui, le remords de l'avoir quittée brutalement, cette pauvre infirme, cette femme si vieille, qui m'appelait sa fille. J'ai mal agi, ça ne me portera pas chance. Va, ne dis pas non, je le sens bien, que c'est fini pour moi désormais.» Et elle pleura, suffoquée par ces regrets confus, où elle ne pouvait lire, sous cette sensation unique que son existence était gâtée, qu'elle n'avait plus que du malheur à attendre de la vie. «Voyons, essuie tes yeux, reprit-il, devenu tendre. Toi qui n'étais pas nerveuse, est-ce possible que tu te forges des chimères et que tu te tourmentes de la sorte?... Que diable, nous nous en tirerons! Et, d'abord, tu sais que c'est toi qui m'as fait trouver mon tableau... Hein? tu n'es pas si maudite puisque tu portes chance!» Il riait, elle hocha la tête, en voyant bien qu'il voulait la faire sourire. Son tableau, elle en souffrait déjà; car, là-bas, sur le pont, il l'avait oubliée, comme si elle eût cessé d'être à lui; et depuis la veille, elle le sentait de plus en plus loin d'elle, ailleurs, dans un monde où elle ne montait pas. Mais elle se laissa consoler, ils échangèrent un de leurs baisers d'autrefois, avant de quitter la table, pour se mettre au lit. Le petit Jacques n'avait rien entendu. Engourdi d'immobilité, il venait de s'endormir, la joue dans son livre d'images; et sa tête trop grosse d'enfant manqué du génie, si lourde parfois qu'elle lui pliait le cou, blêmissait sous la lampe. Lorsque sa mère le coucha, il n'ouvrit même pas les yeux. Ce fut à cette époque seulement que Claude eut l'idée d'épouser Christine. Tout en cédant aux conseils de Sandoz, qui s'étonnait d'une irrégularité inutile, il obéit surtout à un sentiment de pitié, au besoin de se montrer bon pour elle et de se faire ainsi pardonner ses torts. Depuis quelque temps, il la voyait si triste, si inquiète de l'avenir, qu'il ne savait de quelle joie l'égayer. Lui-même s'aigrissait, retombait dans ses anciennes colères, la traitait parfois en servante à qui l'on donne ses huit jours. Sans doute, d'être sa femme légitime, elle se sentirait plus chez elle et souffrirait moins de ses brusqueries. Du reste, elle n'avait pas reparlé de mariage, comme détachée du monde, d'une discrétion qui s'en remettait à lui seul; mais il comprenait qu'elle se chagrinait de n'être pas reçue chez Sandoz; et, d'autre part, ce n'était plus la liberté ni la solitude de la campagne, c'était Paris, avec les mille méchancetés du voisinage, des liaisons forcées, tout ce qui blesse une femme vivant chez un homme. Lui, au fond, n'avait contre le mariage que ses anciennes préventions d'artiste débridé dans la vie. Puisqu'il ne devait jamais la quitter, pourquoi ne pas lui faire ce plaisir? Et, en effet, quand il lui en parla, elle eut un grand cri, elle se jeta à son cou, surprise elle-même d'en éprouver une si grosse émotion. Pendant une semaine, elle en fut profondément heureuse. Ensuite, cela se calma, longtemps avant la cérémonie. D'ailleurs, Claude ne hâta aucune des formalités, et l'attente des papiers nécessaires fut longue. Il continuait à réunir des études pour son tableau, elle semblait ainsi que lui sans impatience. À quoi bon? cela n'apporterait certainement rien de nouveau dans leur existence. Ils avaient résolu de se marier seulement à la mairie, non par un mépris affiché de la religion, mais pour faire vite et simple. La question des témoins les embarrassa un instant. Comme elle ne connaissait personne, il lui donna Sandoz et Mahoudeau; d'abord, au lieu de ce dernier, il avait bien songé à Dubuche; seulement, il ne le voyait plus, et il craignit de le compromettre. Pour lui-même, il se contenta de Jory et de Gagnière. La chose resterait ainsi entre camarades, personne n'en causerait. Des, semaines s'étaient passées, on se trouvait en décembre, par un froid terrible. La veille du mariage, bien qu'il leur restât trente-cinq francs à peine, ils se dirent qu'ils ne pouvaient renvoyer leurs témoins, avec une simple poignée de main; et, voulant éviter un gros dérangement chez eux, ils résolurent de leur offrir à déjeuner, dans un petit restaurant du boulevard de Clichy. Puis, chacun rentrerait chez soi. Le matin, comme Christine mettait un col à une robe de laine grise, qu'elle avait eu la coquetterie de se faire pour la circonstance, Claude, déjà en redingote, piétinant d'ennui, eut l'idée d'aller prendre Mahoudeau, en prétextant que ce gaillard était bien capable d'oublier le rendez-vous. Depuis l'automne, le sculpteur habitait Montmartre, un petit atelier de la rue des Tilleuls, à la suite d'une série de drames qui avaient bouleversé son existence: d'abord, faute de paiement, une expulsion de l'ancienne boutique de fruitière qu'il occupait rue du Cherche-Midi; ensuite une rupture définitive avec Chaîne, que le désespoir de ne pas vivre de ses pinceaux venait de jeter dans une aventure commerciale, faisant les foires de la banlieue de Paris, tenant un jeu de tournevire pour le compte d'une veuve, et, enfin, un envolement brusque de Mathilde, l'herboristerie vendue, l'herboriste disparue, enlevée sans doute, cachée au fond d'un logement discret par quelque monsieur à passions. Maintenant donc, il vivait seul, dans un redoublement de misère, mangeant lorsqu'il avait des ornements de façade à gratter ou quelque figure d'un confrère plus heureux à mettre au point. «Tu entends, je vais le chercher, c'est plus sûr, répéta Claude à Christine. Nous avons encore deux heures devant nous... Et, si les autres arrivent, fais-les attendre. Nous descendrons tous ensemble à la mairie.» Dehors, Claude hâta le pas, dans le froid cuisant, qui chargeait ses moustaches de glaçons. L'atelier de Mahoudeau se trouvait au fond d'une cité; et il dut traverser une suite de petits jardins, blancs de givre, d'une tristesse nue et raidie de cimetière. De loin, il reconnut la porte, au plâtre colossal de la Vendangeuse, l'ancien succès du Salon, qu'on n'avait pu loger dans le rez-de-chaussée étroit: elle achevait de se pourrir là, pareille à un tas de gravats déchargés d'un tombereau, rongée, lamentable, le visage creusé par les grandes larmes noires de la pluie. La clef était sur la porte, il entra. «Tiens! tu viens me prendre? dit Mahoudeau surpris. Je n'ai que mon chapeau à mettre... Mais, attends, j'étais à me demander si je ne devrais pas faire un peu de feu. J'ai peur pour ma bonne femme.» L'eau d'un baquet était prise, il gelait dans l'atelier aussi fort que dehors; car, depuis huit jours, sans un sou, il économisait un petit reste de charbon, en n'allumant le poêle qu'une heure ou deux le matin. Cet atelier était une sorte de caveau tragique, près duquel la boutique d'autrefois éveillait des souvenirs de tiède bien-être, tellement les murs nus, le plafond lézardé jetaient aux épaules une glace de suaire. Dans les coins, d'autres statues, moins encombrantes, des plâtres faits avec passion, exposés, puis revenus là, faute d'acheteurs, grelottaient, le nez contre la muraille, rangés en une file lugubre d'infirmes, plusieurs déjà cassés, étalant des moignons, tous encrassés de poussière, éclaboussés de terre glaise; et ces misérables nudités traînaient ainsi des années leur agonie, sous les yeux de l'artiste qui leur avait donné de son sang, conservées d'abord avec une passion jalouse, malgré le peu de place, tombées ensuite à une horreur grotesque de choses mortes, jusqu'au jour où, prenant un marteau, il les achevait lui-même, les écrasait en plâtras, pour en débarrasser son existence. «Hein? tu dis que nous avons deux heures, reprit Mahoudeau. Eh bien, je vais faire une flambée, ce sera plus prudent.» Alors, en allumant le poêle, il se plaignait, d'une voix de colère. Ah! quel chien de métier que cette sculpture! Les derniers des maçons étaient plus heureux. Une figure que l'administration achetait trois mille francs en avait coûté près de deux mille, le modèle, la terre, le marbre ou le bronze, toutes sortes de frais; et cela pour rester emmagasinée dans quelque cave officielle, sous le prétexte que la place manquait: les niches des monuments étaient vides, des socles attendaient dans les jardins publics, n'importe! la place manquait toujours. Pas de travaux possibles chez les particuliers, à peine quelques bustes, une statue bâclée au rabais de loin en loin, pour une souscription. Le plus noble des arts, le plus viril, oui! mais l'art dont on crevait le plus sûrement de faim. «Ta machine avance? demanda Claude. --Sans ce maudit froid, elle serait terminée, répondit-il. Tu vas la voir.» Il se releva, après avoir écouté ronfler le poêle. Au milieu de l'atelier, sur une selle faite d'une caisse d'emballage, consolidée de traverses, se dressait une statue que de vieux linges emmaillotaient; et, gelés fortement, d'une dureté cassante de plis, ils la dessinaient, comme sous la blancheur d'un linceul. C'était enfin son ancien rêve, irréalisé jusque-là, faute d'argent: une figure debout, la Baigneuse dont plus de dix maquettes traînaient chez lui, depuis des années. Dans une heure de révolte impatiente, il avait fabriqué lui-même une armature avec des manches à balai, se passant du fer nécessaire, espérant que le bois serait assez solide. De temps à autre, il la secouait, pour voir; mais elle n'avait pas encore bougé. «Fichtre! murmura-t-il, un air de feu lui fera du bien... C'est collé sur elle, une vraie cuirasse.» Les linges craquaient sous ses doigts, se brisaient en morceaux de glace. Il dut attendre que la chaleur les eût dégelés un peu; et, avec mille précautions, il la désemmaillotait, la tête d'abord, puis la gorge, puis les hanches, heureux de la revoir intacte, souriant en amant à sa nudité de femme adorée. «Hein? qu'en dis-tu?». Claude, qui ne l'avait vue qu'en ébauche, hocha la tête, pour ne pas répondre tout de suite. Décidément, ce bon Mahoudeau trahissait, en arrivait à la grâce malgré lui, par les jolies choses qui fleurissaient de ses gros doigts d'ancien tailleur de pierres. Depuis sa Vendangeuse colossale, il était allé en rapetissant ses oeuvres, sans paraître s'en douter lui-même, lançant toujours le mot féroce de tempérament, mais cédant à la douceur font se noyaient ses yeux. Les gorges géantes devenaient enfantines, les cuisses s'allongeaient en fuseaux élégants, c'était enfin la nature vraie qui perçait sous le dégonflement de l'ambition. Exagérée encore, sa Baigneuse était déjà d'un grand charme, avec son frissonnement des épaules, ses deux bras serrés qui remontaient les seins, des seins amoureux, pétris dans le désir de la femme, qu'exaspérait sa misère; et, forcément chaste, il en avait ainsi fait une chair sensuelle, qui le troublait. «Alors, ça ne te va pas, reprit-il, l'air fâché. --Oh! si, si... Je crois que tu as raison d'adoucir un peu ton affaire, puisque tu sens de la sorte. Et tu auras du succès avec ça. Oui, c'est évident, ça plaira beaucoup.» Mahoudeau, que des éloges pareils auraient consterné autrefois, sembla ravi. Il expliqua qu'il voulait conquérir le public, sans rien lâcher de ses convictions. «Ah! nom d'un chien! ça me soulage, que tu sois content, car je l'aurais démolie, si tu m'avais dit de la démolir, parole d'honneur!... Encore quinze jours de travail, et je vendrai ma peau à qui la voudra, pour payer le mouleur... Dis? ça va me faire un fameux salon. Peut-être une médaille!» Il riait, s'agitait; et, s'interrompant: «Puisque nous ne sommes pas pressés, assieds-toi donc... J'attends que les linges soient dégelés complètement.» Le poêle commençait à rougir, une grosse chaleur se dégageait. Justement, la Baigneuse, placée très près, semblait revivre, sous le souffle tiède qui lui montait le long de l'échine, des jarrets à la nuque. Et tous les deux, assis maintenant, continuaient à la regarder de face et à causer d'elle, la détaillant, s'arrêtant à chaque partie de son corps. Le sculpteur surtout s'excitait dans sa joie, la caressait de loin d'un geste arrondi. Hein? le ventre en coquille, et ce joli pli à la taille, qui accusait le renflement de la hanche gauche! À ce moment, Claude, les yeux sur le ventre, crut avoir une hallucination. La Baigneuse bougeait, le ventre avait frémi d'une onde légère, la hanche gauche s'était tendue encore, comme si la jambe droite allait se mettre en marche. «Et les petits plans qui filent vers les reins, continuait Mahoudeau, sans rien voir. Ah! c'est ça que j'ai soigné! Là, mon vieux, la peau, c'est du satin.» Peu à peu, la statue s'animait tout entière. Les reins roulaient, la gorge se gonflait dans un grand soupir, entre les bras desserrés. Et, brusquement, la tête s'inclina, les cuisses fléchirent, elle tombait d'une chute vivante, avec l'angoisse effarée, l'élan de douleur d'une femme qui se jette. Claude comprenait enfin, lorsque Mahoudeau eut un cri terrible. «Nom de Dieu! ça casse, elle se fout par terre!» En dégelant, la terre avait rompu le bois trop faible de l'armature. Il y eut un craquement, on entendit des os se fendre. Et lui, du même geste d'amour dont il s'enfiévrait à la caresser de loin, ouvrit les deux bras, au risque d'être tué sous elle. Une seconde, elle oscilla, puis s'abattit d'un coup, sur la face, coupée aux chevilles, laissant ses pieds collés à la planche. Claude s'était élancé pour le retenir. «Bougre! tu vas te faire écraser!» Mais, tremblant de la voir s'achever sur le sol, Mahoudeau restait les mains tendues. Et elle sembla lui tomber au cou, il la reçut dans son étreinte, serra les bras sur cette grande nudité vierge, qui s'animait comme sous le premier éveil de la chair. Il y entra, la gorge amoureuse s'aplatit contre son épaule, les cuisses vinrent battre les siennes, tandis que la tête, détachée, roulait par terre. La secousse fut si rude qu'il se trouva emporté, culbuté jusqu'au mur; et, sans lâcher ce tronçon de femme, il demeura étourdi, gisant près d'elle. «Ah! bougre», répétait furieusement Claude, qui le croyait mort. Péniblement, Mahoudeau s'agenouilla, et il éclata en gros sanglots. Dans sa chute, il s'était seulement meurtri le visage. Du sang coulait d'une de ses joues, se mêlant à ses larmes. «Chienne de misère, va! Si ce n'est pas à se ficher à l'eau, que de ne pouvoir seulement acheter deux tringles!... Et la voilà, et la voilà...» Ses sanglots redoublaient, une lamentation d'agonie, une douleur hurlante d'amant devant le cadavre mutilé de ses tendresses. De ses mains égarées, il en touchait les membres, épars autour de lui, la tête, le torse, les bras qui s'étaient rompus; mais surtout la gorge défoncée, ce sein aplati, comme opéré d'un mal affreux, le suffoquait, le faisait revenir toujours là, sondant la plaie, cherchant la fente par laquelle la vie s'en était allée; et ses larmes sanglantes ruisselaient, tachaient de rouge les blessures. «Aide-moi donc, bégaya-t-il. On ne peut pas la laisser comme ça.» L'émotion avait gagné Claude, dont les yeux se mouillaient, eux aussi, dans sa fraternité d'artiste. Il s'empressa, mais le sculpteur, après avoir réclamé son aide, voulait être seul à ramasser ces débris, comme s'il eût craint pour eux la brutalité de tout autre. Lentement, il se traînait à genoux, prenait les morceaux un à un, les couchait, les rapprochait sur une planche. Bientôt, la figure fut de nouveau entière, pareille à une de ces suicidées d'amour, qui se sont fracassées du haut d'un monument, et qu'on recolle, comiques et lamentables, pour les porter à la Morgue. Lui, retombé sur le derrière, devant elle, ne la quittait pas du regard, s'oubliait dans une contemplation navrée. Pourtant, ses sanglots se calmaient, il dit enfin avec un grand soupir: «Je la ferai couchée, que veux-tu!... Ah! ma pauvre bonne femme, j'avais eu tant de peine à la mettre debout, et je la trouvais si grande!». Mais, tout d'un coup, Claude s'inquiéta. Et son mariage? Il fallut que Mahoudeau changeât de vêtements. Comme il n'avait pas d'autre redingote, il dut se contenter d'un veston. Puis, lorsque la figure fut couverte de linges, ainsi qu'une morte sur laquelle on a tiré le drap, tous deux s'en allèrent en courant. Le poêle ronflait, un dégel emplissait d'eau l'atelier, où les vieux plâtres poussiéreux ruisselaient de boue. Rue de Douai, il n'y avait plus que le petit Jacques, laissé en garde chez la concierge. Christine, lasse d'attendre, venait de partir avec les trois autres témoins, croyant à un malentendu: peut-être Claude lui avait-il dit qu'il irait directement là-bas, en compagnie de Mahoudeau. Et ceux-ci se remirent vivement en marche, ne rattrapèrent la jeune femme et les camarades que rue Drouot, devant la mairie. On monta tous ensemble, on fut très mal reçu par l'huissier de service, à cause du retard. D'ailleurs, le mariage se trouva bâclé en quelques minutes, dans une salle absolument vide. Le maire ânonnait, les deux époux dirent le «oui» sacramentel d'une voix brève, tandis que les témoins s'émerveillaient du mauvais goût de la salle. Dehors, Claude reprit le bras de Christine, et ce fut tout. Il faisait bon marcher, par cette gelée claire. La bande revint tranquillement à pied, gravit la rue des Martyrs, pour se rendre au restaurant du boulevard de Clichy. Un petit salon était retenu, le déjeuner fut très amical; et on ne dit pas un mot de la simple formalité qu'on venait de remplir, on parla d'autre chose tout le temps, comme à une de leurs réunions ordinaires, entre camarades. Ce fut ainsi que Christine, très émue au fond, sous son affectation d'indifférence, entendit pendant trois heures son mari et les témoins s'enfiévrer au sujet de la borine femme à Mahoudeau. Depuis que les autres savaient l'histoire, ils en remâchaient les moindres détails. Sandoz trouvait ça d'une allure étonnante. Jory et Gagnière discutaient la solidité des armatures, le premier sensible à la perte d'argent, le second démontrant avec une chaise qu'on aurait pu maintenir la statue. Quant à Mahoudeau, encore ébranlé, envahi d'une stupeur, il se plaignait d'une courbature, qu'il n'avait pas sentie d'abord: tous ses membres s'endolorissaient, il avait les muscles froissés, la peau meurtrie, comme au sortir des bras d'une amante de pierre. Et Christine lui lava l'écorchure de sa joue de nouveau saignante, et il lui semblait que cette statue de femme mutilée s'asseyait à la table avec eux, que c'était elle seule qui importait ce jour-là, elle seule qui passionnait Claude, dont le récit, répété à vingt reprises, ne tarissait pas sur son émotion, devant cette gorge et ces hanches d'argile broyées à ses pieds. Pourtant, au dessert, il y eut une diversion. Gagnière demanda soudain à Jory: «À propos, toi, je t'ai vu avec Mathilde, dimanche... Oui, oui, rue Dauphine.» Jory, devenu très rouge, tâcha de mentir; mais son nez remuait, sa bouche se fronçait, il se mit à rire d'un air bête. «Oh! une rencontre... Parole d'honneur! je ne sais pas où elle loge, je vous l'aurais dit. --Comment! c'est toi qui la caches? s'écria Mahoudeau. Va, tu peux la garder, personne ne te la redemande.» La vérité était que Jory, rompant avec toutes ses habitudes de prudence et d'avarice, cloîtrait maintenant Mathilde dans une petite chambre. Elle le tenait par son vice, il glissait au ménage avec cette goule, lui qui, pour ne pas payer, vivait autrefois des raccrocs de la rue. «Bah! on prend son plaisir où on le trouve, dit Sandoz, plein d'une indulgence philosophique.--C'est bien vrai», répondit-il simplement, en allumant un cigare. On s'attarda, la nuit tombait, quand on reconduisit Mahoudeau, qui, décidément, voulait se mettre au lit: Et, en rentrant, Claude et Christine, après avoir repris Jacques chez la concierge, trouvèrent l'atelier tout froid, noyé d'une ombre si épaisse qu'ils tâtonnèrent longtemps, avant de pouvoir allumer la lampe. Il fallut aussi rallumer le poêle; sept heures sonnaient, lorsqu'ils respirèrent enfin à l'aise. Alors ils n'avaient pas faim, ils achevèrent un reste de bouilli, plutôt pour engager l'enfant à manger sa soupe; et, quand ils l'eurent couché, ils s'installèrent sous la lampe, ainsi que tous les soirs. Cependant, Christine n'avait pas mis d'ouvrage devant elle, trop remuée pour travailler. Elle restait là, les mains oisives sur la table, regardant Claude, qui, lui, s'était tout de suite enfoncé dans un dessin, un coin de son tableau, des ouvriers du port Saint-Nicolas déchargeant du plâtre. Une songerie invincible, des souvenirs, des regrets passaient en elle, au fond de ses yeux vagues; et, peu à peu, ce fut une tristesse croissante, une grande douleur muette qui parut l'envahir tout entière, au milieu de cette indifférence, de cette solitude sans borne, où elle tombait, si près de lui. Il était bien toujours avec elle, de l'autre côté de la table; mais comme elle le sentait loin, là-bas, devant la pointe de la Cité, plus loin encore, dans l'infini inaccessible de l'art, si loin maintenant, que jamais plus elle ne le rejoindrait! Plusieurs fois, elle avait tenté de causer, sans le décider à répondre. Les heures passaient, elle s'engourdissait à ne rien faire, elle finit par tirer son porte-monnaie et par compter son argent. «Tu sais ce que nous avons pour entrer en ménage?» Claude ne leva même pas la tête. «Nous avons neuf sous... Ah! quelle misère!» Il haussa les épaules, il gronda enfin: «Nous Serons riches, laisse donc!» Et le silence recommença, elle n'essaya même plus de le rompre, contemplant les neuf sous alignés sur la table. Minuit sonnèrent, elle eut un frisson, malade d'attente et de froid. «Couchons-nous, dis? murmura-t-elle. Je n'en puis plus.» Il s'enrageait tellement à son travail qu'il n'entendit pas. «Dis? le poêle s'est éteint, nous allons prendre du mal... Couchons-nous.» Cette voix suppliante le pénétra, le fit tressaillir d'une brusque exaspération. «Eh! couche-toi, si tu veux!... Tu vois bien que je veux achever quelque chose.» Un instant, elle demeura encore, saisie devant cette colère, la face douloureuse. Puis, se sentant importune, comprenant que sa seule présence de femme inoccupée le mettait hors de lui, elle quitta la table et alla se coucher, en laissant la porte grande ouverte. Une demi-heure, trois quarts d'heure s'écoulèrent; aucun bruit, pas même un souffle, ne sortait de la chambre; mais elle ne dormait point, allongée sur le dos, les yeux ouverts dans l'ombre; et elle se risqua timidement à jeter un dernier appel, du fond de l'alcôve ténébreuse. «Mon mimi, je t'attends... De grâce, mon mimi, viens te coucher.» Un juron seul répondit. Rien ne bougea plus, elle s'était assoupie peut-être. Dans l'atelier, le froid de glace augmentait, la lampe charbonnée brûlait avec une flamme rouge; tandis que lui, penché sur son dessin, ne paraissait pas avoir conscience de la marche lente des minutes. À deux heures, pourtant, Claude se leva, furieux de ce que la lampe s'éteignait, faute d'huile. Il n'eut que le temps de l'apporter dans la chambre, pour ne pas s'y déshabiller à tâtons. Mais son mécontentement grandit encore, en apercevant Christine, sur le dos, les yeux ouverts. «Comment! tu ne dors pas? --Non, je n'ai pas sommeil. --Ah! je sais, c'est un reproche... Je t'ai dit vingt fois combien ça me contrarie que tu m'attendes.» Et, la lampe morte, il s'allongea près d'elle, dans l'obscurité. Elle ne bougeait toujours pas, il bâilla deux fois, écrasé de fatigue. Tous deux restaient éveillés, mais ils ne trouvaient rien, ils ne se disaient rien. Lui refroidi, les jambes gourdes, glaçait les draps. Enfin, au bout de réflexions vagues, comme le sommeil le prenait, il s'écria en sursaut: «Ce qu'il y a d'étonnant, c'est qu'elle ne se soit pas abîmé le ventre, oh! un ventre d'un joli! --Qui donc? demanda Christine, effarée. --Mais la bonne femme à Mahoudeau.» Elle eut une secousse nerveuse, elle se retourna, enfouit la tête dans l'oreiller; et il fut stupéfait de l'entendre éclater en larmes. «Quoi? tu pleures!» Elle étouffait, elle sanglotait si fort, que le matelas, en était secoué. «Voyons, qu'est-ce que tu as? Je ne t'ai rien dit... Ma chérie, voyons!» À mesure qu'il parlait, il devinait à présent la cause de ce gros chagrin. Certes, un jour comme celui-là, il aurait dû se coucher en même temps qu'elle; mais il était bien innocent, il n'avait pas seulement songé à ces histoires. Elle le connaissait, il devenait une vraie brute, quand il était au travail. «Voyons, ma chérie, nous ne sommes pas d'hier ensemble... Oui, tu avais arrangé ça, dans ta petite tête. Tu voulais être la mariée, hein?... Voyons, ne pleure plus, tu sais bien que je ne suis pas méchant.» Il l'avait prise, elle s'abandonna. Alors ils eurent beau s'étreindre, la passion était morte. Ils le comprirent, quand ils se lâchèrent et qu'ils se retrouvèrent étendus côte à côte, étrangers désormais, avec cette sensation d'un obstacle entre eux, d'un autre corps, dont le froid les avait déjà effleurés, certains jours, dès le début ardent de leur liaison. Jamais plus, maintenant, ils ne se pénétreraient. Il y avait là quelque chose d'irréparable, une cassure, un vide qui s'était produit. L'épouse diminuait l'amante, cette formalité du mariage semblait avoir tué l'amour. IX Claude, qui ne pouvait peindre son grand tableau dans le petit atelier de la rue de Douai, résolut de louer autre part quelque hangar, d'espace suffisant; et il trouva son affaire en flânant sur la butte Montmartre, à mi-côte de la rue Tourlaque, cette rue qui dévale derrière le cimetière, et d'où l'on domine Clichy jusqu'aux marais de Gennevilliers. C'était un ancien séchoir de teinturier, une baraque de quinze mètres de long sur dix de large, dont les planches et le plâtre laissaient passer tous les vents du ciel. On lui louait ça trois cents francs. L'été allait venir, il abattrait vite son tableau, puis donnerait congé. Dès lors, il se décida à tous les frais nécessaires, dans sa fièvre de travail et d'espoir. Puisque la fortune était certaine, pourquoi l'entraver par des prudences inutiles? Usant de son droit, il entama le capital de sa rente de mille francs, il s'habitua à prendre sans compter. D'abord, il s'était caché de Christine, car elle l'en avait empêché deux fois déjà; et, lorsqu'il dut le dire, elle aussi, après huit jours de reproches et d'alarmes, s'y accoutuma, heureuse du bien-être où elle vivait, cédant à la douceur d'avoir toujours de l'argent dans la poche. Ce furent quelques années de tiède abandon. Bientôt, Claude ne vécut plus que pour son tableau. Il avait meublé le grand atelier sommairement: des chaises, son ancien divan du quai de Bourbon, une table de sapin, payée cent sous chez une fripière. La vanité d'une installation luxueuse lui manquait, dans la pratique de son art. Sa seule dépense fut une échelle roulante, à plate-fourre et à marchepied mobile. Ensuite, il s'occupa de sa toile, qu'il voulait longue de huit mètres, haute de cinq; et il s'entêta à la préparer lui-même, commanda le châssis, acheta la toile sans couture, que deux camarades et lui eurent toutes les peines du monde à tendre avec des tenailles; puis, il se contenta de la couvrir au couteau d'une couche de céruse, refusant de la coller, pour qu'elle restât absorbante, ce qui, disait-il, rendait la peinture claire et solide. Il ne fallait pas songer à un chevalet, on n'aurait pu y manoeuvrer une telle pièce. Aussi imagina-t-il un système de madriers et de cordes, qui la tenait contre le mur, un peu penchée, sous un jour frisant. Et, le long de cette vaste nappe blanche, l'échelle roulait: c'était toute une construction, une charpente de cathédrale, devant l'oeuvre à bâtir. Mais, lorsque tout se trouva prêt, il fut pris de scrupules. L'idée qu'il n'avait peut-être pas choisi, là-bas, sur nature, le meilleur éclairage, le tourmentait. Peut-être un effet de matin aurait-il mieux valu? peut-être aurait-il dû choisir un temps gris? Il retourna au pont des Saints-Pères, il y vécut trois mois encore. À toutes les heures, par tous les temps, la Cité se leva devant lui, entre les deux trouées du fleuve. Sous une tombée de neige tardive, il la vit fourrée d'hermine, au-dessus de l'eau couleur de boue, se détachant sur un ciel d'ardoise claire. Il la vit, aux premiers soleils, s'essuyer de l'hiver, retrouver une enfance, avec les pousses vertes des grands arbres du terre-plein. Il la vit, un jour de fin brouillard, se reculer, s'évaporer, légère et tremblante comme un palais des songes. Puis, ce furent des pluies battantes qui la submergeaient, la cachaient derrière l'immense rideau tiré du ciel à la terre; des orages, dont les éclairs la montraient fauve, d'une lumière louche de coupe-gorge, à demi détruite par l'écroulement des grands nuages de cuivre; des vents qui la balayaient d'une tempête, aiguisant les angles, la découpant sèchement, nue et flagellée, dans le bleu pâli de l'air. D'autres fois encore, quand le soleil se brisait en poussière parmi les vapeurs de la Seine, elle baignait au fond de cette clarté diffuse, sans une ombre, également éclairée partout, d'une délicatesse charmante de bijou taillé en plein or fin. Il voulut la voir sous le soleil levant, se dégageant des brumes matinales, lorsque le quai de l'Horloge rougeoie et que le quai des Orfèvres reste appesanti de ténèbres, toute vivante déjà dans le ciel rose par le réveil éclatant de ses tours et de ses flèches, tandis que, lentement, la nuit descend des édifices, ainsi qu'un manteau qui tombe. Il voulut la voir à midi, sous le soleil frappant d'aplomb, mangée de clarté crue, décolorée et muette comme une ville morte, n'ayant plus que la vie de la chaleur, le frisson dont remuaient les toitures lointaines. Il voulut la voir sous le soleil à son déclin, se laissant reprendre par la nuit montée peu à peu de la rivière, gardant aux arêtes des monuments les franges de braise d'un charbon près de s'éteindre, avec de derniers incendies qui se rallumaient dans des fenêtres, de brusques flambées de vitres qui lançaient des flammèches et trouaient les façades. Mais, devant ces vingt Cités différentes, quelles que fussent les heures, quel que fût le temps, il en revenait toujours à la Cité qu'il avait vue la première fois, vers quatre heures, un beau soir de septembre, cette Cité sereine sous le vent léger, ce coeur de Paris battant dans la transparence de l'air, comme élargi par le ciel immense, que traversait un vol de petits nuages. Claude passait là ses journées, dans l'ombre du pont des Saints-Pères. Il s'y abritait, en avait fait sa demeure, son toit. Le fracas continu des voitures, semblable à un roulement éloigné de foudre, ne le gênait plus. Installé contre la première culée, au-dessous des énormes cintrés de fonte, il prenait des croquis, peignait des études. Jamais il ne se trouvait assez renseigné, il dessinait le même détail à dix reprises. Les employés de la navigation, dont les bureaux était là, avaient fini par le connaître; et même la femme d'un surveillant, qui habitait une sorte de cabine goudronnée, avec son mari, deux enfants et un chat, lui gardait ses toiles fraîches, afin qu'il n'eût pas la peine de les promener chaque jour à travers les rues. C'était une joie pour lui, ce refuge, sous ce Paris qui grondait en l'air, dont il sentait la vie ardente couler sur sa tête. Le port Saint-Nicolas le passionna d'abord de sa continuelle activité de lointain port de mer, en plein quartier de l'Institut: la grue à vapeur, la Sophie, manoeuvrait, hissait des blocs de pierre; des tombereaux venaient s'emplir de sable; des bêtes et des hommes tiraient, s'essoufflaient, sur les gros pavés en pente qui descendaient, jusqu'à l'eau, à ce bord de granit où s'amarrait une double rangée de chalands et de péniches; et, pendant des semaines, il s'était appliqué à une étude, des ouvriers déchargeant un bateau de plâtre, portant sur l'épaule des sacs blancs, laissant derrière eux un chemin blanc, poudrés de blanc eux-mêmes, tandis que, près de là, un autre bateau, vide de son chargement de charbon, avait maculé la berge d'une large tache d'encre. Ensuite, il prit le profil du bain froid, sur la rive gauche, ainsi qu'un lavoir à l'autre plan, les châssis vitrés ouverts, les blanchisseuses alignées, agenouillées au ras du courant, tapant leur linge. Dans le milieu il étudia une barque menée à la godille par un marinier, puis un remorqueur plus au fond, un vapeur du touage qui se halait sur sa chine et remontait un train de tonneaux et de planches. Les fonds, il les avait depuis longtemps, il en recommença pourtant des morceaux, les deux trouées de la Seine, un grand ciel tout seul où ne s'élevaient que les flèches et les tours dorées de soleil. Et, sous le pont hospitalier, dans ce coin aussi perdu qu'un creux lointain de roches, rarement un curieux le dérangeait, les pêcheurs à la ligne passaient avec le mépris de leur indifférence, il n'avait guère pour compagnon que le chat du surveillant, faisant sa toilette au soleil, paisible dans le tumulte du monde d'en haut. Enfin, Claude eut tous ses cartons. Il jeta en quelques jours une esquisse d'ensemble, et la grande oeuvre fut commencée. Mais, durant , 1 ' . 2 , ' 3 ' , ' ; 4 , ' , ' , ' 5 ' 6 ' ? ' , ' 7 , , ' 8 ? ' , ' , 9 , 10 . ' , , 11 , ' ' ' , 12 , 13 ' , . 14 15 , . 16 , , , ' 17 ' . ' ' , , 18 ; ' , , 19 ' . ' ' 20 , ' 21 , , ' . 22 , ; 23 , , ' ; ' 24 , , 25 ' . , 26 : « , - , ! , 27 , ! » ' ' 28 . , 29 , ' . 30 , , 31 , . 32 ' , , 33 , : « ' 34 ! » , , ' 35 , . , , 36 ' ' , , ' 37 ; , ' , ' 38 , ' 39 . 40 41 , « - ! » , 42 , ' 43 , - , 44 . ' , ' 45 , , , , 46 , , , 47 . , 48 . ' ' 49 ' , 50 . 51 52 , , ' , . 53 , , , 54 , 55 . ' ' ; 56 , ' 57 ? ' , ' 58 ' , , 59 ' , , 60 ' , 61 ' ; - , . , , ' 62 , 63 ' , 64 ; , , 65 ' , , 66 ' , 67 . , 68 : ' , ' 69 , ' ' 70 - , . - ' 71 , 72 , , - . 73 , ' , ' 74 , , ' , 75 ' ' 76 . ' , 77 ' , 78 79 ; ' , ' , ' 80 , ' 81 . 82 83 , , 84 ' ' , 85 . 86 , , ' : 87 , 88 , , . 89 90 , ' , 91 - , . , 92 ' . ' 93 , , 94 : ' , , . 95 , ' , , 96 , ' . 97 , , 98 , 99 . , 100 , 101 : ' , 102 . 103 104 - , , 105 , 106 , , ' , 107 . ' , 108 , 109 ' . 110 ' - , 111 ' , , , 112 , ' , , 113 ' . , , 114 , ; 115 , , ; 116 , 117 ' , ' 118 - , , , 119 , 120 , , , 121 , , . , ' 122 , , ' 123 ' : , ' 124 ' , 125 , , 126 ' . , ' , 127 ' , ' 128 , ' . 129 , , 130 , ' - , 131 , ' . ' 132 ' , 133 , ' , 134 . 135 136 - , , , ' . 137 138 , ' 139 . ' , 140 ; , ' . 141 142 , . 143 144 « , , ' . . . , . » 145 ' ' . . 146 , , - , 147 ' ' , , 148 , 149 . 150 , ' , 151 . 152 153 « ! ! » ' , , - ' , ' 154 - , , 155 , , 156 , ' , 157 , 158 ' ; , ' ' , , 159 , , 160 161 . , , , , 162 , , . 163 , 164 , ' , - - 165 , , 166 . , , ; 167 - , ; 168 ' , ' ' - , 169 ' ; ' , 170 ' ' . 171 - , , 172 ' . 173 ' , : 174 , , 175 , ' , ' , ' 176 - , 177 ; , ' , 178 , , . 179 ' , , , 180 , ' , ' , 181 . , - 182 , . , 183 , ' 184 ' , ' 185 , , , ' 186 , , , 187 ' . , 188 , ' , 189 190 ' , ' , , 191 , , 192 ' . , 193 , - - , ' 194 , ' , 195 , - , ' 196 , ' , 197 , , . 198 199 « - , ? » . 200 201 ' , ' 202 . ' . 203 204 ' , , 205 , ' ' . 206 , ' , 207 , , 208 ' , , 209 . , 210 ' , ' 211 , 212 . 213 214 , ' , 215 , ' ; ' , 216 ' . « , 217 . . . . » , , 218 ' ' . , , 219 : 220 221 « ! ! - - , ! ! ' ! » 222 . , , , , 223 ' , , , ' 224 , , 225 , . , : 226 - ' ' , 227 ' ? 228 , ' ' , 229 ' , , 230 . 231 232 ' , , , ; , 233 , , ' 234 . 235 236 , ' , . 237 , ' , ' 238 , , 239 ' , ' . 240 - , , ; 241 ; 242 , 243 , . 244 ? , 245 ? 246 , ; , 247 , ' - - , 248 , ' . 249 ' , , 250 ' , ' 251 . ' , 252 ' . 253 254 , , , , 255 , ; 256 , , ' . , 257 , , , 258 . 259 260 « ! ' ? - - . 261 . . . - ' ? » 262 263 , ' , 264 . , , ' 265 ; , 266 , ' 267 , ' ' . 268 269 « - , ! ' ! » , 270 , , , 271 ' . 272 273 « , - ! . 274 ! » , , , 275 , , ' 276 . 277 278 , , , 279 ' ; 280 , , 281 . 282 283 , ' 284 , , 285 ' , , 286 ' , - , ' . , 287 , , 288 , 289 ' - . , , ' 290 - ' , 291 . 292 293 , 294 , 295 . , ' , 296 ' . 297 298 « ! ' . . . ! ! ' 299 ' , , ! 300 ' , . . . 301 302 ! , ' 303 - , , ' , 304 . ? , ' , ! 305 , . . . 306 307 , ' , ' , ' , 308 , , ; 309 , , . . . 310 , , , . . . » , 311 ' , , 312 , , 313 ' . , , , 314 ' . ' 315 ' , ' 316 , ' ' . « , ' - ? 317 318 - - , , ! . . . 319 320 - - , ' , , 321 , ' . . . ! , 322 ! , ' ; 323 , ' ' ; , - , 324 . ' , ' , 325 . . . ? - ' ! 326 ' ! ' , 327 . . . 328 329 , , ' , 330 , - , - 331 ' , ' ' . . . , 332 , . . . » , 333 , , 334 , : 335 336 , ' ' ; 337 , , 338 ' ; ' , 339 , . , , 340 ' , ' . 341 342 , , ' . 343 , 344 , ' 345 : 346 347 « ! ! ! ! ! ! » 348 ' , . 349 350 , , ' ' 351 ' , ' . , 352 ' . 353 354 « - ! - - , . 355 356 - - , - , ! . 357 358 - - , ! . . . - , ' ' 359 ' ' . ' . . . , ' - 360 , ? » . 361 362 , , , ' 363 : 364 365 « . » , , , 366 , , 367 , . 368 369 ' , ; 370 . , ' , 371 , , 372 . ' ' 373 , . , 374 ' : , , 375 , . 376 , ' 377 ' , . ' , 378 , , 379 . ' , - - 380 , . 381 382 « ! ' - - . - , - , ' 383 . » , ' 384 ' ; , , 385 , , , 386 ' . 387 388 « . » , ' . ! ! 389 - ? 390 391 « ' ' . . . ! 392 , , - . 393 , ' ' . . . , , 394 . , 395 ' . » 396 397 , ' : 398 399 « , , ' - ? 400 401 ' , ' , . 402 - , 403 . » ' . 404 , ' , ' , 405 . 406 407 « ' - ? ! , ! . . . , 408 ' . ' , 409 ; ' - ' , , 410 . ! - , 411 . . . ' , , ' 412 , , , 413 ' . ' , . , 414 , , ' . » 415 , , , 416 , ' 417 ' . 418 419 « , , - , . ' 420 , - 421 ? . . . , ! , 422 ' , ' ' . . . 423 ? ' ! » , 424 , ' . 425 , ; , - , , ' 426 , ' ; , 427 ' , , 428 . , 429 ' , , 430 . 431 432 ' . ' , 433 ' , ' ; 434 ' , ' , 435 . , ' 436 . 437 438 ' ' 439 . , ' ' 440 , , 441 442 . , , 443 ' , ' ' . - 444 ' , , 445 ' . , ' 446 , 447 . , ' , 448 , ' ' ; 449 ' ' ; , 450 ' , ' , 451 ' , , 452 , . , 453 , ' ' 454 . ' , 455 ? , , , 456 , , - ' 457 . , 458 . , , . 459 460 ' , , ' 461 . 462 , . ? 463 ' . 464 , 465 , . 466 . , 467 ; ' , , 468 ; , , 469 . - , 470 . , ' 471 . 472 473 , ' , , 474 . , ' - 475 , ' 476 , ; , 477 , , 478 . 479 480 , . 481 482 , , 483 ' , 484 , , ' , ' ' 485 , ' 486 - . 487 488 ' , , 489 , ' 490 : ' , , 491 ' ' - ; 492 , 493 , 494 , 495 ' , , , 496 , ' , ' , 497 , ' 498 . , , 499 , ' 500 ' . 501 502 « , , ' , 503 . . . . , 504 , - . 505 . » , , , 506 . ' 507 ' ; , 508 , ' . , 509 , , ' 510 , ' ' - - : 511 , ' 512 , , , 513 . 514 515 , . 516 517 « ! ? . 518 519 ' . . . , , ' 520 . 521 522 ' . » ' ' , 523 ' ; , , 524 , , ' 525 ' . 526 , ' 527 - , , 528 . , ' , 529 , , , , 530 ' , , , 531 ' , , 532 , , ; 533 , 534 ' , ' 535 , , 536 , ' , 537 , - , , 538 . 539 540 « ? , . , 541 , . » , 542 , , ' . ! 543 ! . 544 ' 545 , , , , 546 ; 547 , : 548 , 549 , ' ! . 550 , , 551 , . , 552 , ! ' . 553 554 « ? . 555 556 - - , , - . 557 . » , . 558 ' , ' ' , 559 , ; 560 , , ' , , 561 ' . ' , 562 - , ' : , 563 , . 564 , - 565 , , 566 . , , ; 567 ' . 568 569 « ! - - , . . . 570 571 ' , . » 572 , . 573 ; , , 574 , ' , , , 575 , 576 . 577 578 « ? ' - ? » . 579 580 , ' ' , , 581 . , , 582 , 583 ' . 584 , , ' 585 - , , 586 . 587 , ' , 588 ' 589 ' . , ' , 590 , 591 , , , 592 ' ; , , 593 , . 594 595 « , , - , ' . 596 597 - - ! , . . . ' , 598 . . , ' 599 , . » , 600 , . ' 601 , . 602 603 « ! ' ! , , ' 604 , ' , ' ! . . . 605 , , 606 . . . ? . 607 608 - ! » , ' ; , ' : 609 610 « , - . . . ' 611 . » , 612 . , , 613 , , 614 ' , . , , 615 ' , , 616 ' . ' 617 , ' . ? 618 , , 619 ! , , , 620 . , 621 ' , ' , 622 . 623 624 « , , 625 . ! ' ' ! , , , 626 ' . » , ' . 627 , , 628 . , , ' , , 629 ' , ' , ' 630 ' . 631 632 , . 633 634 « ! , ! » , 635 ' . , 636 . , ' 637 ' , , 638 ' . , , ' ' 639 , , , 640 . 641 642 ' . 643 644 « ! ! » , ' 645 , . 646 , , 647 , ' 648 . , ' , 649 , , , 650 . ' , 651 ' ; , , 652 , ' . 653 654 « ! » , , . 655 656 , ' , . 657 , ' . ' 658 , . 659 660 « , ! ' ' , 661 ! . . . , . . . » 662 , ' , 663 ' . 664 , , , , 665 , ' ; , 666 , ' , , 667 , , 668 ' ; , 669 . « - , - - . 670 . » ' , 671 , , ' . ' , 672 , , 673 , ' 674 . , , , 675 , . , 676 , ' , 677 ' , ' , 678 , . , , 679 , , ' 680 . , , 681 : 682 683 « , - ! . . . ! , ' 684 , ! » . 685 686 , ' , ' . ? 687 688 . ' 689 ' , ' . , 690 , ' 691 , ' . , 692 ' ' , 693 . 694 695 , ' , 696 . , ' , 697 , : - 698 - ' - , . 699 - , 700 , . 701 , ' , 702 . ' , , 703 . , 704 « » ' , 705 ' . , 706 , . 707 708 , . 709 , , 710 . , 711 ; 712 ' , ' , 713 , . 714 715 , , 716 ' , 717 ' . 718 ' , . 719 ' . 720 , ' , 721 ' . 722 , , ' , 723 ' , ' ' ' : 724 ' , , , 725 ' . 726 ' , 727 ' , 728 ' - , 729 , , , 730 , ' . 731 732 , , . 733 : 734 735 « , , ' , . . . 736 737 , , . » , , ; 738 , , ' . 739 740 « ! . . . ' ! , 741 ' . 742 743 - - ! ' ? ' . 744 745 , , . » 746 , ' , 747 . 748 , , , 749 , . 750 751 « ! , , ' 752 . - - ' » , - , 753 . 754 755 ' , , , , 756 , : , , 757 , , 758 ' , ' ' 759 , . 760 ; , ' ' . 761 ' , , 762 ' ; , ' , 763 ' , . 764 765 , ' ' , 766 . , , 767 , , , ' 768 , , - 769 . 770 771 , , , 772 ; , , 773 , ' , 774 , , 775 , . , ' 776 ; , - , 777 , , ' 778 ' , , ! 779 , , . 780 , ' , 781 - . 782 783 « ? » 784 . 785 786 « . . . ! ! » , 787 : 788 789 « , ! » , 790 ' , 791 . 792 793 , , ' 794 . « - , ? - - . ' . » 795 ' ' ' . 796 797 « ? ' , . . . 798 - . » , 799 ' . 800 801 « ! - , ! . . . 802 . » , , , 803 . , , 804 , 805 , . - , 806 ' ' ; , , 807 ; , , 808 ' ; 809 , ' . 810 811 « , ' . . . , , . » 812 813 . , ' 814 - . ' , , 815 ; , 816 , 817 . 818 819 , , , 820 ' , ' . ' ' 821 , ' . 822 , , , 823 . « ! ? 824 825 - - , ' . 826 827 - - ! , ' . . . ' 828 ' . » , , ' 829 ' , ' . , 830 , . , 831 , . , 832 , . , , 833 , ' : 834 835 « ' ' , ' ' , 836 ! ' ! 837 838 - - ? , . 839 840 - - . » , 841 , ' ; 842 ' . 843 844 « ? ! » , , 845 , . 846 847 « , ' - ? ' . . . 848 849 , ! » ' , 850 . , - , 851 ' ; , 852 ' . , 853 , . 854 855 « , , ' . . . , 856 , . 857 858 , ? . . . , , 859 . » ' , ' . 860 ' , . , 861 ' , 862 , ' , ' 863 , , , 864 . 865 866 , , . 867 ' , , ' . ' 868 ' , 869 ' . 870 871 872 873 874 875 876 877 , 878 , , ' 879 ; , 880 - , 881 , ' ' ' . 882 ' , 883 , 884 . . ' 885 , , . 886 887 , , 888 ' . , 889 ' ? 890 891 , , 892 ' . ' , ' 893 , ' ; , ' 894 , , ' , ' 895 , - , 896 ' ' . 897 . , . 898 : , 899 , , 900 . ' , 901 . , 902 - . , ' , 903 ' , ; ' 904 - , , , 905 906 ; , ' 907 , , ' , 908 , - , . 909 , ' . 910 - - , 911 , , . , 912 , ' : ' 913 , , ' . 914 915 , , . 916 917 ' ' ' - , - , , 918 , . - 919 - ? - - ? 920 - , . 921 922 , , , 923 . , 924 ' , - ' , 925 ' . , , 926 ' ' , , 927 - . , , 928 , ' , . 929 , , 930 ' ; , 931 , ' - , 932 ' ; 933 ' , , , 934 , ' . ' , 935 , 936 , , 937 , ' 938 . , 939 , ' 940 , 941 , , 942 , , ' . 943 , ' , 944 , , ' 945 , . 946 , 947 , 948 ' ' , 949 , 950 . , 951 , , 952 , ' 953 , , , 954 , 955 ' , , 956 . 957 958 , ' - . 959 ' , , . 960 , , 961 . , - 962 , , . 963 , . 964 , , 965 ; ' , 966 , , , 967 , ' ' 968 . ' , 969 , ' , 970 . 971 972 - ' 973 , ' : , 974 , , ; 975 ' ; , 976 ' , , ' 977 ' , ' 978 ; , , ' 979 , , 980 ' , , 981 - , , , , 982 , ' ' . 983 , , , 984 ' ' , , 985 , , 986 . 987 , , 988 . 989 , , 990 , , 991 ' . , 992 , ' 993 , , 994 , ' 995 , , 996 ' . 997 998 , . 999 ' , . , 1000