«Dame! quand on a un journal, c'est pour en user. Et puis, le public aime ça, qu'on lui découvre des grands hommes. --Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres. Fichtre! nous n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de la peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité. Et quelle publicité! un charivari d'un bout de la France à l'autre, de soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des oeuvres, ces pauvres oeuvres annoncées par des salves d'artillerie, attendues dans un délire d'impatience, enrageant Paris pendant huit jours, puis tombant à l'éternel oubli! --C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là, déclara Jory, qui était allé s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son temps, que, diable!» Bongrand secouait la tête; et il repartit, dans une hilarité énorme: «Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes maîtres!» Mais, comme si une association d'idées s'était produite en lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question: «À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau? --Oui», répondit simplement le jeune homme. Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin: «En voilà un qui vous pille!». Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire, car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint, dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis, ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction. Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix, hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses brosses, dans ses deux poings fermés. «Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités de finesse. --On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très dangereux avec Naudet.» Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules: «Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet, qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras, les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la moue devant l'oeuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques sous de capital, dans des opérations prudentes. Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art, qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans l'espoir qu'elle montera. Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. «Vous avez du génie, mon cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents francs. --Mais vous êtes fou! il en valait douze cents. Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon cher? il en vaut deux mille! Je le prends à deux mille. Et, dès aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu, mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en charge.» Le voilà parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le promène chez ses amateurs, parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par mordre et demande le prix. «Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--Écoutez, je vous propose une affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le reprendre à six mille dans un an, s'il a cessé de vous plaire.» Du coup, l'amateur est tenté: que risque-t-il? bon placement au fond, et il achète. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf ou dix dans l'année. La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lancées par des banquiers, et autour desquelles on se bat à coups de billets de banque!... Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lorsqu'on frappa. Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation. «Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.» Naudet, très correct, sans une moucheture de boue, malgré le temps atroce, saluait, entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre dans une église. «Très heureux, très flatté, cher maître... Et vous ne disiez que du bien, j'en suis sûr. --Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix tranquille. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs, doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes.» Sans s'émouvoir, Naudet souriait. «Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher maître, rien ne me blesse de vous.» Et, tombant en extase devant le tableau, les deux petites femmes qui cousaient: «Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah! cette lumière; cette facture si solide et si large! Il faut remonter à Rembrandt, oui, à Rembrandt!... Écoutez, cher maître, je suis venu simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne étoile qui m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cédez-moi ce bijou... Tout ce que vous voudrez, je le couvre d'or.» On voyait le dos de Bongrand s'irriter à chaque phrase. Il l'interrompit rudement. «Trop tard, c'est vendu. --Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dégager? Dites-moi au moins à qui, je ferai tout, je donnerai tout... Ah! quel coup terrible! vendu, en êtes-vous bien sûr? Si l'on vous offrait le double? --C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein!» Pourtant, le marchand continua à se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pâma devant d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure était mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier. Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec surprise, se permit une question. «Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce pas?». Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant sa toile. Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance cachée, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas: «Il m'embête! jamais il n'aura rien!... Qu'il achète à Fagerolles!». Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-même congé, en le laissant au travail, acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand le premier se fut séparé de son compagnon, il ne rentra pas tout de suite rue de Douai, malgré sa longue absence. Un besoin de marcher encore, de s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule journée lui emplissaient le crâne, le fit errer jusqu'à la nuit noire, dans la boue glacée des rues, sous la clarté des becs de gaz, qui s'allumaient un à un, pareils à des étoiles fumeuses au fond du brouillard. Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner chez Sandoz: car ce dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par semaine. Venait qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littéraire: il gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collège, au temps des premières pipes. Ainsi qu'il le répétait lui-même, en faisant allusion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus. «Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à Claude, ça m'ennuie beaucoup... --Quoi donc? --Tu n'es pas marié... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta femme... Mais ce sont les imbéciles, un tas de bourgeois qui me guettent et qui raconteraient des abominations... --Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle même refuserait d'aller chez toi... Oh! nous comprenons très bien, j'irai seul, compte là-dessus!» Dès six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde à découvrir le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une grande maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux autres bâtisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre la grille d'un étroit jardin: c'était là, le pavillon se trouvait au bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage, d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il entendit la voie de Sandoz, qui s'avançait en calmant le chien. «Ah! c'est toi... Hein? nous sommes à la campagne. On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la tête... Entre, entre... Sacré Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois donc pas que c'est un ami, imbécile!» Alors, le chien les accompagna vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse. Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher à la grille, pour éclairer le terrible escalier. Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plantée d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la maison, très basse, de trois fenêtres de façade seulement, régnait une tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc tout neuf, installé là comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil. «Entre», répéta Sandoz. Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée déjà d'un commencement de bien-être et de luxe. «Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise bourgeoises. Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances. «Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette... Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il. «Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût assassiné les gens, à la corne d'un bois. Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés imbéciles qu'on lui prêtait. «Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite, l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse. «Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur. «Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver ensuite la force de continuer!... Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis, parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai, jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!» Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence, racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son procédé. «Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit; parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.» Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison, les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre: il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé de travaux! La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre et passer ce dont on avait besoin. Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz. «Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le fourneau.» Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit. «Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua la main de son voisin, il affecta une vive joie. «Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui, j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...» Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir, le sauva, en s'impatientant. «Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous désirez? --Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse. D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste du bouillon, car la servante perdait la tête. «Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.» Mais elle s'entêtait, demeurait debout. «Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.» Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait Jory sur les pâtées qu'il aimait. Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles, près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité. Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin: c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon rire de jeunesse: «Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes... N'est-ce pas? vous autres!». Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!... «Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie, accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant, lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima. «Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout des lèvres: «Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tâte, c'est raide de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre! murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi, je signe ce qu'on voudra.» Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui jouait l'homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie figure inquiétante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux, la coupe de la barbe lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt encore de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles. C'était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part, cette idée maligne que, pour réussir, il ne fallait plus avoir rien de commun avec ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni les habitudes. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou trois salons dans sa chance, non pas en mâle brutal comme Jory, mais en vicieux supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur le retour. Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se donner une importance, car il avait la prétention d'avoir fait Fagerolles, comme il prétendait jadis avoir fait Claude. «Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi? En voilà un encore qui me répète! --Ah! il en a, lui, des articles!» soupira Mahoudeau. Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s'entêtant à une rudesse de niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. Ne lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'éloges ses toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinément violentes. «As-tu lu, toi, l'article de Vernier? répéta Jory à Gagnière. N'est-ce pas qu'il dit ce que j'ai dit?» Depuis un instant, Gagnière s'absorbait dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet du vin tachait de rouge. Il sursauta. «Hein! l'article de Vernier? --Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.» Stupéfait, il se tourna vers celui-ci. «Tiens! on écrit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les ai pas vus... Ah! on écrit des articles sur toi; pourquoi donc?» Un fou rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce, croyant à une farce méchante. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi: il s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de la vie! Que devenait la conscience? Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On ne mangeait plus, seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes. «Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria, tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert. Le ménage aidait, elle remettant les salières dans un tiroir, lui donnant un coup de main pour plier la nappe. «Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne nullement.» Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre, lui offrit un cigare, que celui-ci refusa. «Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu rapportes. Hein? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je pense de ton talent. Tu es le plus fort...» Il se montrait très humble, sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il reconnaissait, malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité s'aggravait d'une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se décida, les lèvres tremblantes. «Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu ça, franchement?» Claude hésita une seconde, puis en bon camarade: «Oui, il y a des choses très bien.» Déjà, Fagerolles saignait d'avoir posé cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il s'excusait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine, exaspéré contre sa maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la main à Henriette, pour prendre congé. «Comment! vous nous quittez si vite? --Hélas! oui; chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau, qu'il travaille pour la décoration... Et, comme je suis un de ses titres, j'ai dû jurer de paraître.» Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on entendit le bruit léger de ses pas au premier étage: depuis le mariage, c'était elle qui soignait la vieille mère infirme, s'absentant ainsi à plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois. Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde, sans attaque directe. Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre, des haussements d'épaules, tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas exécuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se prosternèrent, l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah! il était temps qu'il revînt, car lui seul, avec ses dons de grand peintre, sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu. Depuis le Salon des Refusés, l'école du plein air s'était élargie, toute une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches, d'impressions bâclées en trois coups de pinceau; et l'on attendait l'homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en chefs-d'oeuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir un siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face envahie d'une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé déjà. «Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me cherche encore!» Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les deux autres s'entêtaient, il ne put retenir cette phrase: «Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes embêtés du succès de Fagerolles.» Ils se récrièrent, éclatèrent en protestations. Fagerolles! le jeune maître! quelle bonne farce! «Oh! tu nous lâches, nous le savons, dit Mahoudeau. Il n'y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous, maintenant. --Dame, mon cher, répondit Jory, vexé, tout ce que j'écris sur vous, on me le coupe. Vous vous faites exécrer partout... Ah! si j'avais un journal à moi!» Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherché les siens, elle lui répondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et discret, qu'il avait lui-même jadis, quand il sortait de la chambre de sa mère. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les tasses. Mais la soirée s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra à des bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le poêle, où il ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences régnaient, une sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée épaissie des pipes. Même Gagnière, à un moment, quitta la table, pour se mettre au piano, où il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec les doigts raides d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente ans. Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la réunion. Il s'était échappé d'un bal, désireux de remplir envers ses anciens camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa cravate blanche, sa grosse face pâle exprimaient à la fois la contrariété d'être venu, l'importance qu'il donnait à ce sacrifice, la peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il évitait de parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener chez Sandoz. Quand il eut serré la main de Claude, sans plus d'émotion que s'il l'avait rencontré la veille, il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve dont il essuyait les plâtres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il s'occupait des constructions de son beau-père, toute une rue à bâtir, près du parc Monceau. Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre. La vie avait-elle donc emporté déjà les soirées d'autrefois, si fraternelles dans leur violence, où rien ne les séparait encore, où pas un d'eux ne réservait sa part de gloire? Aujourd'hui, la bataille commençait. Chaque affamé donnait son coup de dent. La fissure était là, la fente à peine visible, qui avait fêlé les vieilles amitiés jurées, et qui devait les faire craquer, un jour, en mille pièces. Mais Sandoz, dans son besoin d'éternité, ne s'apercevait toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des autres, partis en conquérants. Pourquoi changer ce qui était bon? est-ce que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes, puis éternellement goûtée? Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s'en aller, somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin de ses affaires, lorsqu'on eut arraché du piano Gagnière hypnotisé, Sandoz, suivi de sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument les accompagner jusqu'au bout du jardin, à la grille. Il distribuait des poignées de main, il criait: «À jeudi, Claude!... À jeudi, tous!... Hein? venez tous!--À jeudi!» répéta Henriette, qui avait pris la lanterne et qui la haussait, pour éclairer l'escalier. Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau répondirent en plaisantant: «À jeudi, jeune maître!... Bonne nuit, jeune maître!» Dehors, dans la rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les quatre autres remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur, presque sans échanger un mot, l'air étourdi d'être depuis si longtemps ensemble. Sur le boulevard, une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses jupes, après avoir prétexté des épreuves qui l'attendaient au journal. Et, comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en alla seul, roulant des idées tristes, là-bas, jusqu'à la rue du Cherche-Midi.--Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur ancienne table, en face de Gagnière silencieux. Le café n'avait pas changé, on s'y réunissait toujours le dimanche, une ferveur s'était déclarée même, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu à peu submergé par la banalité montante des élèves du plein air. À cette heure, du reste, le café se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas, vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagnière, très à l'aise, comme chez lui, indifférent aux bâillements de l'unique garçon qui s'étirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux vagues. «À propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc à Mahoudeau, ce soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du ciel... Hein? tu pioches la théorie des couleurs complémentaires.» Mais l'autre ne répondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu, finit par murmurer, avec un sourire d'extase: «Haydn, c'est la grâce rhétoricienne, une petite musique chevrotante de vieille aïeule poudrée... Mozart, c'est le génie précurseur, le premier qui ait donné à l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent surtout, ces deux-là, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven, la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau des Médicis! Un logicien héroïque, un pétrisseur de cervelles, car ils sont tous partis de la symphonie avec choeurs, les grands d'aujourd'hui!» Le garçon, las d'attendre, se mit à éteindre les becs de gaz, d'une main paresseuse, en traînant les pieds. Une mélancolie envahissait la salle déserte, salie de crachats et de bouts de cigare, exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations; tandis que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un ivrogne. Gagnière, au loin, continuait à suivre la chevauchée de ses rêves. «Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des morts, au milieu des saules éplorés et des chênes qui tordent leurs bras... Schubert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs d'argent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai, si naturel, sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon homme, ah! non, certes! mais si étonnant tout de même par l'abondance de son invention, par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des voix et de la répétition enflée du même thème... Ces trois-là, pour aboutir à Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant après Weber la symphonie dans l'opéra, donnant l'expression dramatique à la formule inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe féodale, le mysticisme militaire, le frisson des légendes fantastiques, un cri de passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalité des instruments le récitatif dramatique accompagné symphoniquement à l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'oeuvre est construite... Un grand bonhomme! un très grand bonhomme! --Monsieur, vint dire le garçon, je ferme.» Et, comme Gagnière ne tournait même pas la tête, il alla réveiller le petit rentier, toujours endormi devant sa soucoupe. «Je ferme, monsieur.» Frissonnant, le consommateur attardé se leva, tâtonna dans le coin sombre où il se trouvait pour avoir sa canne; et, quand le garçon la lui eut ramassée sous les chaises, il sortit. «Berlioz a mis de la littérature dans son affaire. C'est l'illustrateur musical de Shakespeare, de Virgile et de Goethe. Mais quel peintre! le Delacroix de la musique, qui a fait flamber les sons, dans des oppositions fulgurantes de couleurs. Avec ça, la fêlure romantique au crâne, une religiosité qui l'emporte, des extases par-dessus les cimes. Mauvais constructeur d'opéra, merveilleux dans le morceau, exigeant trop parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant poussé à l'extrême la personnalité des instruments, dont chacun pour lui représente un personnage. Ah! ce qu'il a dit des clarinettes: «Les clarinettes sont les «femmes aimées», ah! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la peau... Et Chopin, si dandy dans son byronisme, le poète envolé des névroses! Et Mendelssohn, ce ciseleur impeccable, Shakespeare en escarpins de bal, dont les romances sans paroles sont des bijoux pour les dames intelligentes!... Et puis, et puis, il faut se mettre à genoux...» Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allumé au-dessus de sa tête, et le garçon, derrière son dos, attendait, dans le vide noir et glacé de la salle. Sa voix avait pris un tremblement religieux, il en arrivait à ses dévotions, au tabernacle reculé, au saint des saints. «Oh! Schumann, le désespoir, la jouissance du désespoir! Oui, la fin de tout, le dernier chant d'une pureté triste, planant sur les ruines du monde!... Oh! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des siècles de musique! Son oeuvre est l'arche immense, tous les arts en un seul, l'humanité vraie des personnages exprimée enfin, l'orchestre vivant à part la vie du drame; et quel massacre des conventions, des formules ineptes! quel affranchissement, révolutionnaire, dans l'infini!... L'ouverture du Tannhäuser, ah! c'est l'alléluia sublime du nouveau siècle: d'abord, le chant des pèlerins, le motif religieux, calme, profond, à palpitations lentes; puis, les voix des sirènes qui l'étouffent peu à peu, les Voluptés de Vénus pleines d'énervantes délices, d'assoupissantes langueurs, de plus en plus hautes et impérieuses, désordonnées; et, bientôt, le thème sacré qui revient graduellement comme une aspiration de l'espace, qui s'empare de tous les chants et les fond en une harmonie suprême, pour les emporter sur les ailes d'un hymne triomphal! --Je ferme, monsieur», répéta le garçon. Claude, qui n'écoutait plus, enfoncé lui aussi dans sa passion, acheva sa chope et dit très haut: «Hé! mon vieux, on ferme!» Alors, Gagnière tressaillit. Sa face enchantée eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il retombait d'un astre. Goulûment, il but sa bière; puis, sur le trottoir, après avoir serré en silence la main de son compagnon, il s'éloigna, s'enfonça au fond des ténèbres. Il était près de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque soir les fièvres de sa journée. Mais jamais encore il n'était revenu si tard, la tête si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la fatigue, dormait sous la lampe éteinte, le front tombé au bord de la table. VIII Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent installés. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, était accompagné seulement d'une étroite chambre et d'une cuisine grande comme une armoire: il fallait manger dans l'atelier, le ménage y vivait, avec l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal à tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la dépense. Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle céda même au besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le mètre. Dès lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit à le tenir sur un pied de propreté bourgeoise, ayant résolu de faire tout en personne et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui allait être difficile. Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les camarades, enfiévrées de discussions, toutes les colères, toutes les idées chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se passionner à voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris aux moelles, violemment; et, en pleine flambée de cette fournaise, c'était une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer tout voir, tout faire, tout conquérir. Jamais il ne s'était senti une telle rage de travail ni un tel espoir, comme s'il lui avait suffi d'étendre la main, pour créer les chefs-d'oeuvre qui le mettraient à son rang, au premier. Quand il traversait Paris, il découvrait des tableaux partout; la ville entière, avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se déroulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites, pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frémissant, le crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par où il entamerait la série des grandes pages qu'il rêvait. Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien même la vaste salle à manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pièce en longueur, un couloir, que le propriétaire avait l'effronterie de louer quatre cents francs à des peintres, après l'avoir couvert d'un vitrage? Et le pis était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre deux murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumière verdâtre de cave. Il dut donc remettre à plus tard ses grandes ambitions, il résolut de s'attaquer d'abord à des toiles moyennes, en se disant que la dimension des oeuvres ne fait point le génie. Le moment lui paraissait si bon pour le succès d'un artiste brave, qui apporterait enfin une note d'originalité et de franchise, dans la débâcle des vieilles écoles! Déjà, les formules de la veille se trouvaient ébranlées, Delacroix était mort sans élèves, Courbet avait à peine derrière lui quelques imitateurs maladroits; leurs chefs-d'oeuvre n'allaient plus être que des morceaux de musée, noircis par l'âge, simples témoignages de l'art d'une époque; et il semblait aisé de prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait des leurs, cette poussée du grand soleil, cette aube limpide qui se levait dans les récents tableaux, sous l'influence commençante de l'école du plein air. C'était indéniable, les oeuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des Refusés, travaillaient sourdement bien des peintres, éclaircissaient peu à peu toutes les palettes. Personne n'en convenait encore, mais le branle était donné, une évolution se déclarait, qui devenait de plus en plus sensible à chaque Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un maître se révélait, réalisant la formule avec l'audace de la force, sans ménagements, telle qu'il fallait la planter, solide et entière, pour qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle! Dans cette première heure de passion et d'espoir, Claude, si ravagé par le doute d'habitude, crut en son génie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse le lançait pendant des jours sur le pavé, en quête de son courage perdu. Une fièvre le raidissait, il travaillait avec l'obstination aveugle de l'artiste qui s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est tourmenté. Son long repos à la campagne lui avait donné une fraîcheur de vision singulière, une joie ravie d'exécution: il lui semblait renaître à son métier, dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait jamais eus; et c'était aussi une certitude de progrès, un profond contentement devant des morceaux réussis, où aboutissaient enfin d'anciens efforts stériles. Comme il le disait à Bennecourt, il tenait son plein air, cette peinture d'une gaieté de tons chantante, qui étonnait les camarades, quand ils le venaient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il n'aurait qu'à se produire, pour prendre sa place, très haut, avec des oeuvres d'une notation si personnelle, où pour la première fois la nature baignait dans de la vraie lumière, sous le jeu des reflets et la continuelle décomposition des couleurs. Et, durant trois années, Claude lutta sans faiblir, fouetté par les échecs, n'abandonnant rien de ses idées, marchant droit devant lui, avec la rudesse de la foi. D'abord, la première année, il alla, pendant les neiges de décembre, se planter quatre heures chaque jour derrière la butte Montmartre, à l'angle d'un terrain vague, d'où il peignait un fond de misère, des masures basses, dominées par des cheminées d'usine; et, au premier plan, il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui dévoraient des pommes volées. Son obstination à peindre sur nature compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficultés presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne se permit à son atelier qu'un nettoyage. L'oeuvre, quand elle fut posée sous la clarté morte du vitrage, l'étonna lui-même par sa brutalité; c'était comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux figures se détachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout de suite, il sentit qu'un pareil tableau ne serait pas reçu; mais il n'essaya point de l'adoucir, il l'envoya quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne tenterait jamais plus d'exposer, il établissait maintenant en principe qu'on devait toujours présenter quelque chose au jury, uniquement pour le mettre dans son tort; et il reconnaissait du reste l'utilité du Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait se révéler d'un coup. Le jury refusa le tableau. La seconde année, il chercha une opposition. Il choisit un bout du square des Batignolles, en mai: de gros marronniers jetant leur ombre, une fuite de pelouse, des maisons à six étages, au fond; tandis que, au premier plan, sur un banc d'un vert cru, s'alignaient des bonnes et des petits-bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire des pâtés de sable. Il lui avait fallu de l'héroïsme, la permission obtenue, pour mener à bien son travail, au milieu de la foule goguenarde. Enfin, il s'était décidé à venir, dès cinq heures du matin, peindre les fonds; et, réservant les figures, il avait dû se résoudre à n'en prendre que des croquis, puis à finir dans l'atelier. Cette fois, le tableau lui parut moins rude, la facture avait un peu de l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. Il le crut reçu, tous les amis crièrent au chef d'oeuvre, répandirent le bruit que le Salon allait en être révolutionné. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation, lorsqu'une rumeur annonça un nouveau refus du jury. Le parti pris n'était plus niable, il s'agissait de l'étranglement systématique d'un artiste original. Lui, après le premier emportement, tourna sa colère contre son tableau, qu'il déclarait menteur, déshonnête, exécrable. C'était une leçon méritée, dont il se souviendrait: est-ce qu'il aurait dû retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait à la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quand la toile lui revint, il prit un couteau et la fendit. Aussi, la troisième année s'enragea-t-il sur une oeuvre de révolte. Il voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe à blanc le paré, dans la réverbération éblouissante des façades: nulle part il ne fait plus chaud, les gens des pays brûlés s'épongent eux-mêmes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d'un ciel en feu. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel, à une heure, lorsque l'astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher somnolent, au cheval en eau, la tête basse, vague dans la vibration de la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, marchait à l'aise d'un pas de reine, comme dans l'élément de flamme où elle devait vivre. Mais ce qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'était l'étude nouvelle de la lumière, cette décomposition d'une observation très exacte, et qui contrecarrait toutes les habitudes de l'oeil, en accentuant des bleus, des jaunes, des rouges, où personne n'était accoutumé d'en voir. Les Tuileries, au fond, s'évanouissaient en nuée d'or; les pavés saignaient, les passants n'étaient plus que des indications, des taches sombres mangées par la clarté trop vive. Cette fois, les camarades, tout en s'exclamant encore, restèrent gênés, saisis d'une même inquiétude: le martyre était au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs éloges, comprit très bien la rupture qui s'opérait; et, quand le jury, de nouveau, lui eut fermé le Salon, il s'écria douloureusement dans une minute de lucidité: «Allons! c'est entendu... J'en crèverai!». Peu à peu, si la bravoure de son obstination paraissait grandir, il retombait pourtant à ses doutes d'autrefois, ravagé par la lutte qu'il soutenait contre la nature. Toute toile qui revenait lui semblait mauvaise, incomplète surtout, ne réalisant pas l'effort tenté. C'était cette impuissance qui l'exaspérait, plus encore que les refus du jury. Sans doute, il ne pardonnait pas à ce dernier: ses oeuvres, même embryonnaires, valaient cent fois les médiocrités reçues; mais quelle souffrance de ne jamais se donner entier, dans le chef-d'oeuvre dont il ne pouvait accoucher son génie! Il y avait toujours des morceaux superbes, il était content de celui-ci, de celui-là, de cet autre. Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des parties indignes, inaperçues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d'une taré ineffaçable? Et il se sentait incapable de correction, un mur se dressait à un moment, un obstacle infranchissable, au-delà duquel il lui était défendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au gâchis. Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions anciennes, qui l'avait inquiété déjà? Les crises se multipliaient, il recommençait à vivre des semaines abominables, se dévorant, éternellement secoué de l'incertitude à l'espérance; et l'unique soutien, pendant ces heures mauvaises, passées à s'acharner sur l'oeuvre rebelle, c'était le rêve consolateur de l'oeuvre future, celle où il se satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour la création. Par un phénomène constant, son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses doigts, il ne travaillait jamais à une toile, sans concevoir la toile suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en train, dont il agonisait; sans doute, ça ne vaudrait rien encore, il en était aux concessions fatales, aux tricheries, à tout ce qu'un artiste doit abandonner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce qu'il ferait, il le voyait superbe et héroïque, inattaquable, indestructible. Perpétuel mirage qui fouette le courage des damnés de l'art, mensonge de tendresse, et de pitié sans lequel la production serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de la vie!... Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec lui-même, les difficultés matérielles s'accumulaient. N'était-ce donc point assez de ne pas arriver à sortir ce qu'on avait dans le ventre? Il fallait en outre se battre contre les choses! Bien qu'il refusât de le confesser, la peinture sur nature, au plein air, devenait impossible, dès que la toile dépassait certaines dimensions. Comment s'installer dans les rues, au milieu des foules? comment obtenir, pour chaque personnage, les heures de pose suffisantes? Cela, évidemment, n'admettait que certains sujets déterminés, des paysages, des coins restreints de ville, où les figures ne sont que des silhouettes faites après coup. Puis, il y avait les mille contrariétés du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arrêtait les séances. Ces jours-là, il rentrait hors de lui, menaçant du poing le ciel, accusant la nature de se défendre, pour ne pas être prise et vaincue. Il se plaignait amèrement de n'être pas riche, car il rêvait d'avoir des ateliers mobiles, une voiture à Paris, un bateau sur la Seine, dans lesquels il aurait vécu comme un bohémien de l'art. Mais rien ne l'aidait, tout conspirait contre son travail. Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partagé ses espoirs, très brave, égayant l'atelier de son activité de ménagère; et, maintenant, elle s'asseyait, découragée quand elle le voyait sans force. À chaque tableau refusé, elle montrait une douleur plus vive, blessée dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succès qu'elles ont toutes. L'amertume du peintre l'aigrissait, elle épousait ses passions, identifiée à ses goûts, défendant sa peinture qui était devenue comme une dépendance d'elle-même, la grande affaire de leur vie, la seule importante désormais, celle dont elle espérait son bonheur. Chaque jour, elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage; et elle n'en était pas encore à la lutte, elle cédait, se laissait emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du même effort. Mais une tristesse montait de ce commencement d'abdication, une crainte de ce qui l'attendait là-bas. Parfois, un frisson de recul la glaçait jusqu'au coeur: Elle se sentait vieillir, tandis qu'une pitié immense la bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu'elle contentait dans l'atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y était seule. À cette époque, son coeur s'ouvrit, plus large, et une mère se dégagea de l'amante. Cette maternité pour son grand enfant d'artiste était faite de la pitié vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse 1 « ! , ' . 2 3 , , ' . 4 5 - - , , 6 ' . . . , , . 7 ! ' , 8 , 9 . . . , , 10 , . 11 ! ' ' , 12 , 13 , . 14 , ' , 15 ' , 16 , ' ! 17 18 - - ' ' , 19 , ' , 20 . , 21 , , ! » ; , 22 : 23 24 « ! ! , 25 . . . , - , ' ' , 26 ! » , ' ' 27 , ' , , : 28 29 « , , - ? 30 31 - - » , . 32 33 , 34 , : 35 36 « ! » . 37 38 , ' , , ' 39 . , , 40 , , 41 . - 42 ' ? - ' , 43 ' ? - - 44 ; , ; , 45 , . 46 47 , , ' 48 , , 49 . ' . « - , 50 ! 51 ! . . . . , 52 - , ! , 53 ' ' 54 - ! ! , , 55 , 56 , ' - , ' 57 . 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