«Dame! quand on a un journal, c'est pour en user.
Et puis, le public aime ça, qu'on lui découvre des grands hommes.
--Sans doute, la bêtise du public est infinie, je veux bien que vous
l'exploitiez... Seulement, je me rappelle nos débuts, à nous autres.
Fichtre! nous n'étions pas gâtés, nous avions devant nous dix ans de
travail et de lutte, avant de pouvoir imposer grand comme ça de la
peinture... Tandis que, maintenant, le premier godelureau sachant
camper un bonhomme, fait retentir toutes les trompettes de la publicité.
Et quelle publicité! un charivari d'un bout de la France à l'autre, de
soudaines renommées qui poussent du soir au matin, et qui éclatent en
coups de foudre, au milieu des populations béantes. Sans parler des
oeuvres, ces pauvres oeuvres annoncées par des salves d'artillerie,
attendues dans un délire d'impatience, enrageant Paris pendant huit
jours, puis tombant à l'éternel oubli!
--C'est le procès à la presse d'informations que vous faites là, déclara
Jory, qui était allé s'allonger sur le divan, en allumant un nouveau
cigare. Il y a du bien et du mal à en dire, mais il faut être de son
temps, que, diable!» Bongrand secouait la tête; et il repartit, dans une
hilarité énorme:
«Non! non! on ne peut plus lâcher la moindre croûte, sans devenir un
jeune maître... Moi, voyez-vous, ce qu'ils m'amusent, vos jeunes
maîtres!» Mais, comme si une association d'idées s'était produite en
lui, il s'apaisa, il se tourna vers Claude, pour poser cette question:
«À propos, et Fagerolles, avez-vous vu son tableau?
--Oui», répondit simplement le jeune homme.
Tous deux continuaient de se regarder, un sourire invincible était monté
à leurs lèvres, et Bongrand ajouta enfin:
«En voilà un qui vous pille!».
Jory, pris d'un embarras, avait baissé les yeux, se demandant s'il
défendrait Fagerolles. Sans doute, il lui sembla profitable de le faire,
car il loua le tableau, cette actrice dans sa loge, dont une
reproduction gravée avait alors un grand succès aux étalages. Est-ce que
le sujet n'était pas moderne? est-ce que ce n'était pas joliment peint,
dans la gamme claire de l'école nouvelle? Peut-être aurait-on pu désirer
plus de force; seulement, il fallait laisser sa nature à chacun; puis,
ça ne traînait pas dans les rues, le charrue et la distinction.
Penché sur sa toile, Bongrand, qui d'habitude ne lâchait que des éloges
paternels sur les jeunes, frémissait, faisait un visible effort pour ne
pas éclater. Mais l'explosion eut lieu malgré lui. «Fichez-nous la paix,
hein avec votre Fagerolles! Vous nous croyez donc plus bêtes que
nature!... Tenez vous voyez le grand peintre ici présent. Oui, ce jeune
monsieur-là, qui est devant vous! Eh bien, tout le truc consiste à lui
voler son originalité et à l'accommoder à la sauce veule de l'École des
Beaux-Arts! Parfaitement! on prend du moderne, on peint clair, mais on
garde le dessin banal et correct, la composition agréable de tout le
monde, enfin la formule qu'on enseigne là-bas, pour l'agrément des
bourgeois. Et l'on noie ça de facilité, oh cette facilité exécrable des
doigts, qui sculpteraient aussi bien des noix de coco, de cette facilité
coulante, plaisante, qui fait le succès et qui devrait être punie du
bagne, entendez-vous!» Il brandissait en l'air sa palette et ses
brosses, dans ses deux poings fermés.
«Vous êtes sévère, dit Claude gêné. Fagerolles a vraiment des qualités
de finesse.
--On m'a conté, murmura Jory, qu'il venait de passer un traité très
dangereux avec Naudet.»
Ce nom jeté ainsi dans la conversation, détendit une fois encore
Bongrand, qui répéta, en dodelinant des épaules:
«Ah! Naudet... ah! Naudet...» Et il les amusa beaucoup, avec Naudet,
qu'il connaissait bien. C'était un marchand, qui, depuis quelques
années, révolutionnait le commerce des tableaux. Il ne s'agissait plus
du vieux jeu, la redingote crasseuse et le goût si fin du père Malgras,
les toiles des débutants guettées, achetées à dix francs pour être
revendues quinze, tout ce petit train-train de connaisseur, faisant la
moue devant l'oeuvre convoitée pour la déprécier, adorant au fond la
peinture, gagnant sa pauvre vie à renouveler rapidement ses quelques
sous de capital, dans des opérations prudentes.
Non, le fameux Naudet avait des allures de gentilhomme, jaquette de
fantaisie, brillant à la cravate, pommadé, astiqué, verni; grand train
d'ailleurs, voiture au mois, fauteuil à l'Opéra, table réservée chez
Bignon, fréquentant partout où il était décent de se montrer. Pour le
reste, un spéculateur, un boursier, qui se moquait radicalement de la
bonne peinture. Il apportait l'unique flair du succès, il devinait
l'artiste à lancer, non pas celui qui promettait le génie discuté d'un
grand peintre, mais celui dont le talent menteur, enflé de fausses
hardiesses, allait faire prime sur le marché bourgeois. Et c'était ainsi
qu'il bouleversait ce marché, en écartant l'ancien amateur de goût et en
ne traitant plus qu'avec l'amateur riche, qui ne se connaît pas en art,
qui achète un tableau comme valeur de Bourse, par vanité ou dans
l'espoir qu'elle montera.
Là, Bongrand, très farceur, avec un vieux fond de cabotin, se mit à
jouer la scène. Naudet arrive chez Fagerolles. «Vous avez du génie, mon
cher. Ah! votre tableau de l'autre jour est vendu. Combien?--Cinq cents
francs.
--Mais vous êtes fou! il en valait douze cents.
Et celui-ci, qui vous reste, combien?--Mon Dieu! je ne sais pas, mettons
douze cents.--Allons donc, douze cents! Vous ne m'entendez donc pas, mon
cher? il en vaut deux mille! Je le prends à deux mille. Et, dès
aujourd'hui, vous ne travaillez plus que pour moi, Naudet; Adieu, adieu,
mon cher, ne vous prodiguez pas, votre fortune est faite, je m'en
charge.» Le voilà parti, il emporte le tableau dans sa voiture, il le
promène chez ses amateurs, parmi lesquels il a répandu la nouvelle qu'il
venait de découvrir un peintre extraordinaire. Un de ceux-ci finit par
mordre et demande le prix. «Cinq mille. Comment! cinq mille! le tableau
d'un inconnu, vous vous moquez de moi!--Écoutez, je vous propose une
affaire: je vous le vends cinq mille et je vous signe l'engagement de le
reprendre à six mille dans un an, s'il a cessé de vous plaire.» Du coup,
l'amateur est tenté: que risque-t-il? bon placement au fond, et il
achète. Alors, Naudet ne perd pas de temps, il en case de la sorte neuf
ou dix dans l'année. La vanité se mêle à l'espoir du gain, les prix
montent, une cote s'établit, si bien que, lorsqu'il retourne chez son
amateur, celui-ci, au lieu de rendre le tableau, en paie un autre huit
mille. Et la hausse va toujours son train, et la peinture n'est plus
qu'un terrain louche, des mines d'or aux buttes Montmartre, lancées par
des banquiers, et autour desquelles on se bat à coups de billets de
banque!...
Claude s'indignait, Jory trouvait ça très fort, lorsqu'on frappa.
Bongrand, qui alla ouvrir, eut une exclamation.
«Tiens! Naudet!... Justement, nous parlions de vous.» Naudet, très
correct, sans une moucheture de boue, malgré le temps atroce, saluait,
entrait avec la politesse recueillie d'un homme du monde qui pénètre
dans une église.
«Très heureux, très flatté, cher maître... Et vous ne disiez que du
bien, j'en suis sûr.
--Mais pas du tout, Naudet, pas du tout! reprit Bongrand d'une voix
tranquille. Nous disions que votre façon d'exploiter la peinture était
en train de nous donner une jolie génération de peintres moqueurs,
doublée d'hommes d'affaires malhonnêtes.» Sans s'émouvoir, Naudet
souriait.
«Le mot est dur, mais si charmant! Allez, allez, cher maître, rien ne me
blesse de vous.» Et, tombant en extase devant le tableau, les deux
petites femmes qui cousaient:
«Ah! mon Dieu! je ne le connaissais pas, c'est une merveille!... Ah!
cette lumière; cette facture si solide et si large! Il faut remonter à
Rembrandt, oui, à Rembrandt!... Écoutez, cher maître, je suis venu
simplement pour vous rendre mes devoirs, mais c'est ma bonne étoile qui
m'a conduit. Faisons enfin une affaire, cédez-moi ce bijou... Tout ce
que vous voudrez, je le couvre d'or.» On voyait le dos de Bongrand
s'irriter à chaque phrase.
Il l'interrompit rudement.
«Trop tard, c'est vendu.
--Vendu, mon Dieu! Et vous ne pouvez vous dégager?
Dites-moi au moins à qui, je ferai tout, je donnerai tout...
Ah! quel coup terrible! vendu, en êtes-vous bien sûr?
Si l'on vous offrait le double?
--C'est vendu, Naudet, et en voilà assez, hein!» Pourtant, le marchand
continua à se lamenter. Il resta quelques minutes encore, se pâma devant
d'autres études, fit le tour de l'atelier avec les coups d'oeil aigus
d'un parieur qui cherche la chance. Lorsqu'il comprit que l'heure était
mauvaise et qu'il n'emporterait rien, il s'en alla, saluant d'un air de
gratitude, s'exclamant d'admiration jusque sur le palier.
Dès qu'il ne fut plus là, Jory, qui avait écouté avec surprise, se
permit une question.
«Mais vous nous aviez dit, il me semble... Ce n'est pas vendu, n'est-ce
pas?».
Bongrand, sans répondre d'abord, revint devant sa toile.
Puis, de sa voix tonnante, mettant dans ce cri toute la souffrance
cachée, tout le combat naissant qu'il n'avouait pas:
«Il m'embête! jamais il n'aura rien!... Qu'il achète à Fagerolles!».
Un quart d'heure plus tard, Claude et Jory prirent eux-même congé, en le
laissant au travail, acharné dans le jour qui tombait. Et, dehors, quand
le premier se fut séparé de son compagnon, il ne rentra pas tout de
suite rue de Douai, malgré sa longue absence. Un besoin de marcher
encore, de s'abandonner à ce Paris, où les rencontres d'une seule
journée lui emplissaient le crâne, le fit errer jusqu'à la nuit noire,
dans la boue glacée des rues, sous la clarté des becs de gaz, qui
s'allumaient un à un, pareils à des étoiles fumeuses au fond du
brouillard.
Claude attendit impatiemment le jeudi, pour dîner chez Sandoz: car ce
dernier, immuable, recevait toujours les camarades, une fois par
semaine. Venait qui voulait, le couvert était mis. Il avait eu beau se
marier, changer son existence, se jeter en pleine lutte littéraire: il
gardait son jour, ce jeudi qui datait de sa sortie du collège, au temps
des premières pipes. Ainsi qu'il le répétait lui-même, en faisant
allusion à sa femme, il n'y avait qu'un camarade de plus.
«Dis donc, mon vieux, avait-il dit franchement à Claude, ça m'ennuie
beaucoup...
--Quoi donc?
--Tu n'es pas marié... Oh! moi, tu sais, je recevrais bien volontiers ta
femme... Mais ce sont les imbéciles, un tas de bourgeois qui me
guettent et qui raconteraient des abominations...
--Mais certainement, mon vieux, mais Christine elle même refuserait
d'aller chez toi... Oh! nous comprenons très bien, j'irai seul, compte
là-dessus!» Dès six heures, Claude se rendit chez Sandoz, rue Nollet, au
fond des Batignolles; et il eut toutes les peines du monde à découvrir
le petit pavillon que son ami occupait. D'abord, il entra dans une
grande maison bâtie sur la rue, s'adressa au concierge, qui lui fit
traverser trois cours; puis, il fila le long d'un couloir entre deux
autres bâtisses, descendit un escalier de quelques marches, buta contre
la grille d'un étroit jardin: c'était là, le pavillon se trouvait au
bout d'une allée. Mais il faisait si noir, il avait si bien failli se
rompre les jambes dans l'escalier, qu'il n'osait se risquer davantage,
d'autant plus qu'un chien énorme aboyait furieusement. Enfin, il
entendit la voie de Sandoz, qui s'avançait en calmant le chien.
«Ah! c'est toi... Hein? nous sommes à la campagne.
On va mettre une lanterne, pour que notre monde ne se casse pas la
tête... Entre, entre... Sacré Bertrand, veux-tu te taire! Tu ne vois
donc pas que c'est un ami, imbécile!» Alors, le chien les accompagna
vers le pavillon, la queue haute, en sonnant une fanfare d'allégresse.
Une jeune bonne avait paru avec une lanterne, qu'elle vint accrocher à
la grille, pour éclairer le terrible escalier.
Dans le jardin, il n'y avait qu'une petite pelouse centrale, plantée
d'un immense prunier, dont l'ombrage pourrissait l'herbe; et, devant la
maison, très basse, de trois fenêtres de façade seulement, régnait une
tonnelle de vigne vierge, où luisait un banc tout neuf, installé là
comme ornement sous les pluies d'hiver, en attendant le soleil.
«Entre», répéta Sandoz.
Il l'introduisit, à droite du vestibule, dans le salon, dont il avait
fait son cabinet de travail. La salle à manger et la cuisine étaient à
gauche. En haut, sa mère, qui ne quittait plus le lit, occupait la
grande chambre; tandis que le ménage se contentait de l'autre et du
cabinet de toilette, placé entre les deux pièces. Et c'était tout, une
vraie boîte de carton, des compartiments de tiroir, que séparaient des
cloisons minces comme des feuilles de papier. Petite maison de travail
et d'espoir cependant, vaste à côté des greniers de jeunesse, égayée
déjà d'un commencement de bien-être et de luxe.
«Hein? cria-t-il, nous en avons, de la place! Ah! c'est joliment plus
commode que rue d'Enfer! Tu vois, j'ai une pièce à moi tout seul. Et
j'ai acheté une table de chêne pour écrire, et ma femme m'a donné ce
palmier, dans ce vieux pot de Rouen... Hein? c'est chic!» Justement, sa
femme entrait. Grande, le visage calme et gai, avec de beaux cheveux
bruns, elle avait par-dessus sa robe de popeline noire, très simple, un
large tablier blanc; car, bien qu'ils eussent pris une servante à
demeure, elle s'occupait de la cuisine, était fière de certains de ses
plats, mettait le ménage sur un pied de propreté et de gourmandise
bourgeoises.
Tout de suite, Claude et elle furent d'anciennes connaissances.
«Appelle-le Claude, chérie... Et toi, vieux, appelle-la Henriette...
Pas de madame, pas de monsieur, ou je vous flanque chaque fois une
amende de cinq sous.» Ils rirent, et elle s'échappa, réclamée à la
cuisine par un plat du Midi, une bouillabaisse, dont elle voulait faire
la surprise aux amis de Plassans. Elle en tenait la recette de son mari
lui-même, elle y avait acquis un tour de main extraordinaire, disait-il.
«Elle est charmante, ta femme, dit Claude, et elle te gâte.» Mais
Sandoz, assis devant sa table, les coudes parmi les pages du livre en
train, écrites dans la matinée, se mit à parler du premier roman de sa
série, qu'il avait publié en octobre. Ah! on le lui arrangeait, son
pauvre bouquin! C'était un égorgement, un massacre, toute la critique
hurlant à ses trousses, une bordée d'imprécations, comme s'il eût
assassiné les gens, à la corne d'un bois.
Et il en riait, excité plutôt, les épaules solides, avec la tranquille
carrure du travailleur qui sait où il va. Un étonnement seul lui
restait, la profonde inintelligence de ces gaillards, dont les articles
bâclés sur des coins de bureau, le couvraient de boue, sans paraître
soupçonner la moindre de ses intentions. Tout se trouvait jeté dans le
baquet aux injures: son étude nouvelle de l'homme physiologique, le rôle
tout-puissant rendu aux milieux, la vaste nature éternellement en
création, la vie enfin, la vie totale, universelle, qui va d'un bout de
l'animalité à l'autre, sans haut ni-bas, sans beauté ni laideur; et les
audaces de langage, la conviction que tout doit se dire, qu'il y a des
mots abominables nécessaires comme des fers rouges, qu'une langue sort
enrichie de ces bains de force; et surtout l'acte sexuel, l'origine et
l'achèvement continu du monde, tiré de la honte où on le cache, remis
dans sa gloire, sous le soleil. Qu'on se fâchât, il l'admettait
aisément; mais il aurait voulu au moins qu'on lui fit l'honneur de
comprendre et de se fâcher pour ses audaces, non pour les saletés
imbéciles qu'on lui prêtait.
«Tiens! continua-t-il, je crois qu'il y a encore plus de niais que de
méchants... C'est la forme qui les enrage en moi, la phrase écrite,
l'image, la vie du style. Oui, la haine de la littérature, toute la
bourgeoisie en crève!» Il se tut, envahi d'une tristesse.
«Bah! dit Claude après un silence, tu es heureux, tu travailles, tu
produis, toi!» Sandoz s'était levé, il eut un geste de brusque douleur.
«Ah! oui, je travaille, je pousse mes livres jusqu'à la dernière
page... Mais si tu savais! si je te disais dans quels désespoirs, au
milieu de quels tourments! Est-ce que ces crétins ne vont pas s'aviser
aussi de m'accuser d'orgueil! moi que l'imperfection de mon oeuvre
poursuit jusque dans le sommeil! moi qui ne relis jamais mes pages de la
veille, de crainte de les juger si exécrables que je ne puisse trouver
ensuite la force de continuer!...
Je travaille, eh! sans doute, je travaille! je travaille comme je vis,
parce que je suis né pour ça; mais, va, je n'en suis pas plus gai,
jamais je ne me contente, et il y a toujours la grande culbute au bout!»
Un éclat de voix l'interrompit, et Jory parut, enchanté de l'existence,
racontant qu'il venait de retaper une vieille chronique pour avoir sa
soirée libre. Presque aussitôt, Gagnière et Mahoudeau, qui s'étaient
rencontrés à la porte, arrivèrent en causant. Le premier, enfoncé depuis
quelques mois dans une théorie des couleurs, expliquait à l'autre son
procédé.
«Je pose mon ton, continuait-il. Le rouge du drapeau s'éteint et jaunit;
parce qu'il se détache sur le bleu du ciel, dont la couleur
complémentaire, l'orangé, se combine avec le rouge.»
Claude, intéressé, le questionnait déjà, lorsque la bonne apporta un
télégramme. «Bon! dit Sandoz, c'est Dubuche qui s'excuse, il promet de
nous surprendre vers onze heures.» À ce moment, Henriette ouvrit la
porte toute grande, et annonça elle-même le dîner. Elle n'avait plus son
tablier de cuisinière, elle serrait gaiement, en maîtresse de maison,
les mains qui se tendaient. À table! à table! il était sept heures et
demie, la bouillabaisse n'attendait pas. Jory ayant fait remarquer que
Fagerolles lui avait juré qu'il viendrait, on ne voulut rien entendre:
il devenait ridicule, Fagerolles, à poser pour le jeune maître, accablé
de travaux!
La salle à manger où l'on passa, était si petite que, voulant y
installer le piano, on avait dû percer une sorte d'alcôve, dans un
cabinet noir, réservé jusque-là à la vaisselle. Pourtant, les grands
jours, on tenait encore une dizaine autour de la table ronde sous la
suspension de porcelaine blanche, mais à la condition de condamner le
buffet, si bien que la bonne ne pouvait plus y aller chercher une
assiette. D'ailleurs, c'était la maîtresse de maison qui servait; et le
maître, lui, se plaçait en face, contre le buffet bloqué, pour y prendre
et passer ce dont on avait besoin.
Henriette avait mis Claude à sa droite, Mahoudeau à sa gauche; tandis
que Jory et Gagnière s'étaient assis aux deux côtés de Sandoz.
«Françoise! appela-t-elle. Donnez-moi donc les rôties, elles sont sur le
fourneau.»
Et, la bonne lui ayant apporté les rôties, elle les distribuait deux par
deux dans les assiettes, puis commençait à verser dessus le bouillon de
la bouillabaisse, lorsque la porte s'ouvrit.
«Fagerolles, enfin! dit-elle. Placez-vous là, près de Claude.» Il
s'excusa d'un air de galante politesse, allégua un rendez-vous
d'affaires. Très élégant maintenant, pincé dans des vêtements de coupe
anglaise, il avait une tenue d'homme de cercle, relevée par la pointe de
débraillé artiste qu'il gardait. Tout de suite, en s'asseyant, il secoua
la main de son voisin, il affecta une vive joie.
«Ah! mon vieux Claude! Il y a si longtemps que je voulais te voir! Oui,
j'ai eu vingt fois l'idée d'aller là-bas; et puis, tu sais, la vie...»
Claude, pris de malaise devant ces protestations, tâchait de répondre
avec une cordialité pareille. Mais Henriette, qui continuait de servir,
le sauva, en s'impatientant.
«Voyons, Fagerolles, répondez-moi... Est-ce deux rôties que vous
désirez?
--Certainement, madame, deux rôties... Je l'adore, la bouillabaisse.
D'ailleurs, vous la faites si bonne! une merveille!» Tous, en effet, se
pâmaient, Mahoudeau et Jory surtout, qui déclaraient n'en avoir jamais
mangé de meilleure à Marseille; si bien que la jeune femme, ravie, rose
encore de la chaleur du fourneau, la grande cuiller en main, ne
suffisait que juste à remplir les assiettes qui lui revenaient; et même
elle quitta sa chaise, courut en personne chercher à la cuisine le reste
du bouillon, car la servante perdait la tête.
«Mange donc! lui cria Sandoz. Nous attendrons bien que tu aies mangé.»
Mais elle s'entêtait, demeurait debout.
«Laisse... Tu ferais mieux de passer le pain. Oui, derrière toi, sur le
buffet... Jory préfère les tartines, la mie qui trempe.»
Sandoz se leva à son tour, aida au service, pendant qu'on plaisantait
Jory sur les pâtées qu'il aimait.
Et Claude, pénétré par cette bonhomie heureuse, comme réveillé d'un long
sommeil, les regardait tous, se demandait s'il les avait quittés la
veille, ou s'il y avait bien quatre années qu'il n'eût dîné là, un
jeudi. Ils étaient autres pourtant, il les sentait changés, Mahoudeau
aigri de misère, Jory enfoncé dans sa jouissance; Gagnière plus
lointain, envolé ailleurs; et, surtout, il lui semblait que Fagerolles,
près de lui, dégageait du froid, malgré l'exagération de sa cordialité.
Sans doute, leurs visages avaient vieilli un peu, à l'usure de
l'existence; mais ce n'était pas cela seulement, des vides paraissaient
se faire entre eux, il les voyait à part, étrangers, bien qu'ils fussent
coude à coude, trop serrés autour de cette table. Puis, le milieu était
nouveau: une femme, aujourd'hui, apportait son charme, les calmait par
sa présence. Alors, pourquoi, devant ce cours fatal des choses qui
meurent et se renouvellent, avait-il donc cette sensation de
recommencement? pourquoi aurait-il juré qu'il s'était assis à cette
place, le jeudi de la semaine précédente? et il crut comprendre enfin:
c'était Sandoz qui, lui, n'avait pas bougé, aussi entêté dans ses
habitudes de coeur que dans ses habitudes de travail, radieux de les
recevoir à la table de son jeune ménage, ainsi qu'il l'était jadis de
partager avec eux son maigre repas de garçon. Un rêve d'éternelle amitié
l'immobilisait, des jeudis pareils se succédaient à l'infini, jusqu'aux
derniers lointains de l'âge. Tous éternellement ensemble! tous partis à
la même heure et arrivés dans la même victoire! Il dut deviner la pensée
qui rendait Claude muet, il lui dit au travers de la nappe, avec son bon
rire de jeunesse:
«Hein? vieux, t'y voilà encore! Ah! nom d'un chien; que tu nous as
manqué!... Mais, tu vois, rien ne change, nous sommes tous les mêmes...
N'est-ce pas? vous autres!».
Ils répondirent par des hochements de tête. Sans doute, sans doute!...
«Seulement, continua-t-il épanoui, la cuisine est un peu meilleure que
rue d'Enfer... Vous en ai-je fait manger, des ratatouilles!» Après la
bouillabaisse, un civet de lièvre avait paru; et une volaille rôtie,
accompagnée d'une salade, termina le dîner. Mais on resta longtemps à
table, le dessert traîna, bien que la conversation n'eût pas la fièvre
ni les violences d'autrefois: chacun parlait de lui, finissait par se
taire, en voyant que personne ne l'écoutait. Au fromage, cependant,
lorsqu'on eut goûté d'un petit vin de Bourgogne, un peu aigrelet, dont
le ménage s'était risqué à faire venir une pièce, sur les droits
d'auteur du premier roman, les voix s'élevèrent, on s'anima.
«Alors, tu as traité avec Naudet? demanda Mahoudeau, dont le visage
osseux d'affamé s'était creusé encore. Est-ce vrai qu'il t'assure
cinquante mille francs la première année?» Fagerolles répondit du bout
des lèvres:
«Oui, cinquante mille... Mais rien n'est fait, je me tâte, c'est raide
de s'engager ainsi. Ah! c'est moi qui ne m'emballe pas!--Fichtre!
murmura le sculpteur, tu es difficile. Pour vingt francs par jour, moi,
je signe ce qu'on voudra.» Tous, maintenant, écoutaient Fagerolles, qui
jouait l'homme excédé par le succès naissant. Il avait toujours sa jolie
figure inquiétante de gueuse; mais un certain arrangement des cheveux,
la coupe de la barbe lui donnaient une gravité. Bien qu'il vînt encore
de loin en loin chez Sandoz, il se séparait de la bande, se lançait sur
les boulevards, fréquentait les cafés, les bureaux de rédaction, tous
les lieux de publicité où il pouvait faire des connaissances utiles.
C'était une tactique, une volonté de se tailler son triomphe à part,
cette idée maligne que, pour réussir, il ne fallait plus avoir rien de
commun avec ces révolutionnaires, ni un marchand, ni les relations, ni
les habitudes. Et l'on disait même qu'il mettait les femmes de deux ou
trois salons dans sa chance, non pas en mâle brutal comme Jory, mais en
vicieux supérieur à ses passions, en simple chatouilleur de baronnes sur
le retour.
Justement, Jory lui signala un article, dans l'unique dessein de se
donner une importance, car il avait la prétention d'avoir fait
Fagerolles, comme il prétendait jadis avoir fait Claude.
«Dis donc, as-tu lu l'étude de Vernier sur toi? En voilà un encore qui
me répète!
--Ah! il en a, lui, des articles!» soupira Mahoudeau.
Fagerolles eut un geste insouciant de la main; mais il souriait, avec le
mépris caché de ces pauvres diables si peu adroits, s'entêtant à une
rudesse de niais, lorsqu'il était si facile de conquérir la foule. Ne
lui suffisait-il pas de rompre, après les avoir pillés? Il bénéficiait
de toute la haine qu'on avait contre eux, on couvrait d'éloges ses
toiles adoucies, pour achever de tuer leurs oeuvres obstinément
violentes.
«As-tu lu, toi, l'article de Vernier? répéta Jory à Gagnière. N'est-ce
pas qu'il dit ce que j'ai dit?» Depuis un instant, Gagnière s'absorbait
dans la contemplation de son verre sur la nappe blanche, que le reflet
du vin tachait de rouge. Il sursauta.
«Hein! l'article de Vernier?
--Oui, enfin tous ces articles qui paraissent sur Fagerolles.»
Stupéfait, il se tourna vers celui-ci.
«Tiens! on écrit des articles sur toi... Je n'en sais rien, je ne les
ai pas vus... Ah! on écrit des articles sur toi; pourquoi donc?» Un fou
rire s'éleva, Fagerolles seul ricanait de mauvaise grâce, croyant à une
farce méchante. Mais Gagnière était d'une absolue bonne foi: il
s'étonnait qu'on pût faire un succès à un peintre qui n'observait
seulement pas la loi des valeurs. Un succès à ce truqueur-là, jamais de
la vie! Que devenait la conscience?
Cette gaieté bruyante échauffa la fin du dîner. On ne mangeait plus,
seule la maîtresse de maison voulait encore remplir les assiettes.
«Mon ami, veille donc, répétait-elle à Sandoz, très excité au milieu du
bruit. Allonge la main, les biscuits sont sur le buffet.» On se récria,
tous se levèrent. Comme on passait ensuite la soirée là, autour de la
table, à prendre du thé, ils se tinrent debout, continuant de causer
contre les murs, pendant que la bonne ôtait le couvert. Le ménage
aidait, elle remettant les salières dans un tiroir, lui donnant un coup
de main pour plier la nappe.
«Vous pouvez fumer, dit Henriette. Vous savez que ça ne me gêne
nullement.»
Fagerolles, qui avait attiré Claude dans l'embrasure de la fenêtre, lui
offrit un cigare, que celui-ci refusa.
«Ah! c'est vrai, tu ne fumes pas... Et, dis donc, j'irai voir ce que tu
rapportes. Hein? des choses très intéressantes. Tu sais, moi, ce que je
pense de ton talent. Tu es le plus fort...» Il se montrait très humble,
sincère au fond, laissant remonter son admiration d'autrefois, marqué
pour toujours à l'empreinte de ce génie d'un autre, qu'il reconnaissait,
malgré les calculs compliqués de sa malice. Mais son humilité
s'aggravait d'une gêne, bien rare chez lui, du trouble où le jetait le
silence que le maître de sa jeunesse gardait sur son tableau. Et il se
décida, les lèvres tremblantes.
«Est-ce que tu as vu mon actrice, au Salon? Aimes-tu ça, franchement?»
Claude hésita une seconde, puis en bon camarade:
«Oui, il y a des choses très bien.» Déjà, Fagerolles saignait d'avoir
posé cette question stupide; et il achevait de perdre pied, il
s'excusait maintenant, tâchait d'innocenter ses emprunts et de plaider
ses compromis. Lorsqu'il s'en fut tiré à grand-peine, exaspéré contre sa
maladresse, il redevint un instant le farceur de jadis, fit rire aux
larmes Claude lui-même, les amusa tous. Puis, il tendit la main à
Henriette, pour prendre congé. «Comment! vous nous quittez si vite?
--Hélas! oui; chère madame. Mon père traite ce soir un chef de bureau,
qu'il travaille pour la décoration... Et, comme je suis un de ses
titres, j'ai dû jurer de paraître.» Lorsqu'il fut parti, Henriette, qui
avait échangé quelques mots tout bas avec Sandoz, disparut; et l'on
entendit le bruit léger de ses pas au premier étage: depuis le mariage,
c'était elle qui soignait la vieille mère infirme, s'absentant ainsi à
plusieurs reprises dans la soirée, comme le fils autrefois.
Du reste, pas un des convives n'avait remarqué sa sortie. Mahoudeau et
Gagnière causaient de Fagerolles, se montraient d'une aigreur sourde,
sans attaque directe.
Ce n'était encore que des regards ironiques de l'un à l'autre, des
haussements d'épaules, tout le muet mépris de garçons qui ne veulent pas
exécuter un camarade. Et ils se rabattirent sur Claude, ils se
prosternèrent, l'accablèrent des espérances qu'ils mettaient en lui. Ah!
il était temps qu'il revînt, car lui seul, avec ses dons de grand
peintre, sa poigne solide, pouvait être le maître, le chef reconnu.
Depuis le Salon des Refusés, l'école du plein air s'était élargie, toute
une influence croissante se faisait sentir; malheureusement, les efforts
s'éparpillaient, les nouvelles recrues se contentaient d'ébauches,
d'impressions bâclées en trois coups de pinceau; et l'on attendait
l'homme de génie nécessaire, celui qui incarnerait la formule en
chefs-d'oeuvre. Quelle place à prendre! dompter la foule, ouvrir un
siècle, créer un art! Claude les écoutait, les yeux à terre, la face
envahie d'une pâleur. Oui, c'était bien là son rêve inavoué, l'ambition
qu'il n'osait se confesser à lui-même. Seulement, il se mêlait à la joie
de la flatterie une étrange angoisse, une peur de cet avenir, en les
entendant le hausser à ce rôle de dictateur, comme s'il eût triomphé
déjà. «Laissez donc! finit-il par crier, il y en a qui me valent, je me
cherche encore!» Jory, agacé, fumait en silence. Brusquement, comme les
deux autres s'entêtaient, il ne put retenir cette phrase:
«Tout ça, mes petits, c'est parce que vous êtes embêtés du succès de
Fagerolles.» Ils se récrièrent, éclatèrent en protestations. Fagerolles!
le jeune maître! quelle bonne farce! «Oh! tu nous lâches, nous le savons,
dit Mahoudeau.
Il n'y a pas de danger que tu écrives deux lignes sur nous, maintenant.
--Dame, mon cher, répondit Jory, vexé, tout ce que j'écris sur vous, on
me le coupe. Vous vous faites exécrer partout... Ah! si j'avais un
journal à moi!» Henriette reparut, et les yeux de Sandoz ayant cherché
les siens, elle lui répondit d'un regard, elle eut ce sourire tendre et
discret, qu'il avait lui-même jadis, quand il sortait de la chambre de
sa mère. Puis, elle les appela tous, ils se rassirent autour de la
table, tandis qu'elle faisait le thé et qu'elle le versait dans les
tasses. Mais la soirée s'attrista, engourdie d'une lassitude. On eut
beau laisser entrer Bertrand, le grand chien, qui se livra à des
bassesses devant le sucre, et qui alla se coucher contre le poêle, où il
ronfla comme un homme. Depuis la discussion sur Fagerolles, des silences
régnaient, une sorte d'ennui irrité s'alourdissait dans la fumée
épaissie des pipes. Même Gagnière, à un moment, quitta la table, pour se
mettre au piano, où il estropia en sourdine des phrases de Wagner, avec
les doigts raides d'un amateur qui fait ses premières gammes à trente
ans.
Vers onze heures, Dubuche, arrivant enfin, acheva de glacer la réunion.
Il s'était échappé d'un bal, désireux de remplir envers ses anciens
camarades ce qu'il regardait comme un dernier devoir; et son habit, sa
cravate blanche, sa grosse face pâle exprimaient à la fois la
contrariété d'être venu, l'importance qu'il donnait à ce sacrifice, la
peur qu'il avait de compromettre sa fortune nouvelle. Il évitait de
parler de sa femme, pour ne pas avoir à l'amener chez Sandoz. Quand il
eut serré la main de Claude, sans plus d'émotion que s'il l'avait
rencontré la veille, il refusa une tasse de thé, il parla lentement, en
gonflant les joues, des tracas de son installation dans une maison neuve
dont il essuyait les plâtres, du travail qui l'accablait, depuis qu'il
s'occupait des constructions de son beau-père, toute une rue à bâtir,
près du parc Monceau.
Alors, Claude sentit nettement quelque chose se rompre.
La vie avait-elle donc emporté déjà les soirées d'autrefois, si
fraternelles dans leur violence, où rien ne les séparait encore, où pas
un d'eux ne réservait sa part de gloire?
Aujourd'hui, la bataille commençait. Chaque affamé donnait son coup de
dent. La fissure était là, la fente à peine visible, qui avait fêlé les
vieilles amitiés jurées, et qui devait les faire craquer, un jour, en
mille pièces. Mais Sandoz, dans son besoin d'éternité, ne s'apercevait
toujours de rien, les voyait tels que rue d'Enfer, aux bras les uns des
autres, partis en conquérants. Pourquoi changer ce qui était bon? est-ce
que le bonheur n'était pas dans une joie choisie entre toutes, puis
éternellement goûtée?
Et, une heure plus tard, lorsque les camarades se décidèrent à s'en
aller, somnolents sous l'égoïsme morne de Dubuche qui parlait sans fin
de ses affaires, lorsqu'on eut arraché du piano Gagnière hypnotisé,
Sandoz, suivi de sa femme, malgré la nuit froide, voulut absolument les
accompagner jusqu'au bout du jardin, à la grille. Il distribuait des
poignées de main, il criait: «À jeudi, Claude!... À jeudi, tous!... Hein?
venez tous!--À jeudi!» répéta Henriette, qui avait pris la lanterne et
qui la haussait, pour éclairer l'escalier.
Et, au milieu des rires, Gagnière et Mahoudeau répondirent en
plaisantant:
«À jeudi, jeune maître!... Bonne nuit, jeune maître!» Dehors, dans la
rue Nollet, Dubuche appela tout de suite un fiacre, qui l'emporta. Les
quatre autres remontèrent ensemble jusqu'au boulevard extérieur, presque
sans échanger un mot, l'air étourdi d'être depuis si longtemps ensemble.
Sur le boulevard, une fille ayant passé, Jory se lança derrière ses
jupes, après avoir prétexté des épreuves qui l'attendaient au journal.
Et, comme Gagnière arrêtait machinalement Claude devant le café
Baudequin, dont le gaz flambait encore, Mahoudeau refusa d'entrer, s'en
alla seul, roulant des idées tristes, là-bas, jusqu'à la rue du
Cherche-Midi.--Claude se trouva, sans l'avoir voulu, assis à leur
ancienne table, en face de Gagnière silencieux. Le café n'avait pas
changé, on s'y réunissait toujours le dimanche, une ferveur s'était
déclarée même, depuis que Sandoz habitait le quartier; mais la bande s'y
noyait dans un flot de nouveaux venus, on était peu à peu submergé par
la banalité montante des élèves du plein air. À cette heure, du reste,
le café se vidait; trois jeunes peintres, que Claude ne connaissait pas,
vinrent, en se retirant, lui serrer la main; et il n'y eut plus qu'un
petit rentier du voisinage, endormi devant une soucoupe. Gagnière, très
à l'aise, comme chez lui, indifférent aux bâillements de l'unique garçon
qui s'étirait dans la salle, regardait Claude sans le voir, les yeux
vagues.
«À propos, demanda ce dernier, qu'expliquais-tu donc à Mahoudeau, ce
soir? Oui, le rouge du drapeau qui tourne au jaune, dans le bleu du
ciel... Hein? tu pioches la théorie des couleurs complémentaires.» Mais
l'autre ne répondit pas. Il prit sa chope, la reposa sans avoir bu,
finit par murmurer, avec un sourire d'extase:
«Haydn, c'est la grâce rhétoricienne, une petite musique chevrotante de
vieille aïeule poudrée... Mozart, c'est le génie précurseur, le premier
qui ait donné à l'orchestre une voix individuelle... Et ils existent
surtout, ces deux-là, parce qu'ils ont fait Beethoven... Ah! Beethoven,
la puissance, la force dans la douleur sereine, Michel-Ange au tombeau
des Médicis! Un logicien héroïque, un pétrisseur de cervelles, car ils
sont tous partis de la symphonie avec choeurs, les grands
d'aujourd'hui!» Le garçon, las d'attendre, se mit à éteindre les becs de
gaz, d'une main paresseuse, en traînant les pieds. Une mélancolie
envahissait la salle déserte, salie de crachats et de bouts de cigare,
exhalant l'odeur de ses tables poissées par les consommations; tandis
que, du boulevard assoupi, ne venaient plus que les sanglots perdus d'un
ivrogne.
Gagnière, au loin, continuait à suivre la chevauchée de ses rêves.
«Weber passe dans un paysage romantique, conduisant la ballade des
morts, au milieu des saules éplorés et des chênes qui tordent leurs
bras... Schubert le suit, sous la lune pâle, le long des lacs
d'argent... Et voilà Rossini, le don en personne, si gai, si naturel,
sans souci de l'expression, se moquant du monde, qui n'est pas mon
homme, ah! non, certes! mais si étonnant tout de même par l'abondance de
son invention, par les effets énormes qu'il tire de l'accumulation des
voix et de la répétition enflée du même thème... Ces trois-là, pour
aboutir à Meyerbeer, un malin qui a profité de tout, mettant après Weber
la symphonie dans l'opéra, donnant l'expression dramatique à la formule
inconsciente de Rossini. Oh! des souffles superbes, la pompe féodale, le
mysticisme militaire, le frisson des légendes fantastiques, un cri de
passion traversant l'histoire! Et des trouvailles, la personnalité des
instruments le récitatif dramatique accompagné symphoniquement à
l'orchestre, la phrase typique sur laquelle toute l'oeuvre est
construite... Un grand bonhomme! un très grand bonhomme!
--Monsieur, vint dire le garçon, je ferme.»
Et, comme Gagnière ne tournait même pas la tête, il alla réveiller le
petit rentier, toujours endormi devant sa soucoupe.
«Je ferme, monsieur.» Frissonnant, le consommateur attardé se leva,
tâtonna dans le coin sombre où il se trouvait pour avoir sa canne; et,
quand le garçon la lui eut ramassée sous les chaises, il sortit.
«Berlioz a mis de la littérature dans son affaire. C'est l'illustrateur
musical de Shakespeare, de Virgile et de Goethe. Mais quel peintre! le
Delacroix de la musique, qui a fait flamber les sons, dans des
oppositions fulgurantes de couleurs. Avec ça, la fêlure romantique au
crâne, une religiosité qui l'emporte, des extases par-dessus les cimes.
Mauvais constructeur d'opéra, merveilleux dans le morceau, exigeant trop
parfois de l'orchestre qu'il torture, ayant poussé à l'extrême la
personnalité des instruments, dont chacun pour lui représente un
personnage. Ah! ce qu'il a dit des clarinettes: «Les clarinettes sont
les «femmes aimées», ah! cela m'a toujours fait couler un frisson sur la
peau... Et Chopin, si dandy dans son byronisme, le poète envolé des
névroses! Et Mendelssohn, ce ciseleur impeccable, Shakespeare en
escarpins de bal, dont les romances sans paroles sont des bijoux pour
les dames intelligentes!... Et puis, et puis, il faut se mettre à
genoux...»
Il n'y avait plus qu'un bec de gaz allumé au-dessus de sa tête, et le
garçon, derrière son dos, attendait, dans le vide noir et glacé de la
salle. Sa voix avait pris un tremblement religieux, il en arrivait à ses
dévotions, au tabernacle reculé, au saint des saints.
«Oh! Schumann, le désespoir, la jouissance du désespoir! Oui, la fin de
tout, le dernier chant d'une pureté triste, planant sur les ruines du
monde!... Oh! Wagner, le dieu, en qui s'incarnent des siècles de
musique! Son oeuvre est l'arche immense, tous les arts en un seul,
l'humanité vraie des personnages exprimée enfin, l'orchestre vivant à
part la vie du drame; et quel massacre des conventions, des formules
ineptes! quel affranchissement, révolutionnaire, dans l'infini!...
L'ouverture du Tannhäuser, ah! c'est l'alléluia sublime du nouveau
siècle: d'abord, le chant des pèlerins, le motif religieux, calme,
profond, à palpitations lentes; puis, les voix des sirènes qui
l'étouffent peu à peu, les Voluptés de Vénus pleines d'énervantes
délices, d'assoupissantes langueurs, de plus en plus hautes et
impérieuses, désordonnées; et, bientôt, le thème sacré qui revient
graduellement comme une aspiration de l'espace, qui s'empare de tous les
chants et les fond en une harmonie suprême, pour les emporter sur les
ailes d'un hymne triomphal!
--Je ferme, monsieur», répéta le garçon.
Claude, qui n'écoutait plus, enfoncé lui aussi dans sa passion, acheva
sa chope et dit très haut:
«Hé! mon vieux, on ferme!» Alors, Gagnière tressaillit. Sa face
enchantée eut une contraction douloureuse, et il grelotta, comme, s'il
retombait d'un astre. Goulûment, il but sa bière; puis, sur le trottoir,
après avoir serré en silence la main de son compagnon, il s'éloigna,
s'enfonça au fond des ténèbres.
Il était près de deux heures, lorsque Claude rentra rue de Douai. Depuis
une semaine qu'il battait de nouveau Paris, il y rapportait ainsi chaque
soir les fièvres de sa journée. Mais jamais encore il n'était revenu si
tard, la tête si chaude et si fumante. Christine, vaincue par la
fatigue, dormait sous la lampe éteinte, le front tombé au bord de la
table.
VIII
Enfin, Christine donna un dernier coup de plumeau, et ils furent
installés. Cet atelier de la rue de Douai; petit et incommode, était
accompagné seulement d'une étroite chambre et d'une cuisine grande comme
une armoire: il fallait manger dans l'atelier, le ménage y vivait, avec
l'enfant toujours en travers des jambes. Et elle avait eu bien du mal à
tirer parti de leurs quatre meubles, car elle voulait éviter la dépense.
Pourtant, elle dut acheter un vieux lit d'occasion, elle céda même au
besoin luxueux d'avoir des rideaux de mousseline blanche, à sept sous le
mètre. Dès lors, ce trou lui parut charmant, elle se mit à le tenir sur
un pied de propreté bourgeoise, ayant résolu de faire tout en personne
et de se passer de servante, pour ne pas trop changer leur vie, qui
allait être difficile.
Claude vécut ces premiers mois dans une excitation croissante. Les
courses, au milieu des rues tumultueuses, les visites chez les
camarades, enfiévrées de discussions, toutes les colères, toutes les
idées chaudes qu'il rapportait ainsi du dehors le faisaient se
passionner à voix haute, jusque dans son sommeil. Paris l'avait repris
aux moelles, violemment; et, en pleine flambée de cette fournaise,
c'était une seconde jeunesse, un enthousiasme et une ambition à désirer
tout voir, tout faire, tout conquérir.
Jamais il ne s'était senti une telle rage de travail ni un tel espoir,
comme s'il lui avait suffi d'étendre la main, pour créer les
chefs-d'oeuvre qui le mettraient à son rang, au premier. Quand il
traversait Paris, il découvrait des tableaux partout; la ville entière,
avec ses rues, ses carrefours, ses ponts, ses horizons vivants, se
déroulait en fresques immenses, qu'il jugeait toujours trop petites,
pris de l'ivresse des besognes colossales. Et il rentrait frémissant, le
crâne bouillonnant de projets, jetant des croquis sur des bouts de
papier, le soir, à la lampe, sans pouvoir décider par où il entamerait
la série des grandes pages qu'il rêvait.
Un obstacle sérieux lui vint de la petitesse de son atelier. S'il avait
eu seulement l'ancien comble du quai de Bourbon, ou bien même la vaste
salle à manger de Bennecourt! Mais que faire, dans cette pièce en
longueur, un couloir, que le propriétaire avait l'effronterie de louer
quatre cents francs à des peintres, après l'avoir couvert d'un vitrage?
Et le pis était que ce vitrage, tourné au nord, resserré entre deux
murailles hautes, ne laissait tomber qu'une lumière verdâtre de cave. Il
dut donc remettre à plus tard ses grandes ambitions, il résolut de
s'attaquer d'abord à des toiles moyennes, en se disant que la dimension
des oeuvres ne fait point le génie.
Le moment lui paraissait si bon pour le succès d'un artiste brave, qui
apporterait enfin une note d'originalité et de franchise, dans la
débâcle des vieilles écoles! Déjà, les formules de la veille se
trouvaient ébranlées, Delacroix était mort sans élèves, Courbet avait à
peine derrière lui quelques imitateurs maladroits; leurs chefs-d'oeuvre
n'allaient plus être que des morceaux de musée, noircis par l'âge,
simples témoignages de l'art d'une époque; et il semblait aisé de
prévoir la formule nouvelle qui se dégagerait des leurs, cette poussée
du grand soleil, cette aube limpide qui se levait dans les récents
tableaux, sous l'influence commençante de l'école du plein air. C'était
indéniable, les oeuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des
Refusés, travaillaient sourdement bien des peintres, éclaircissaient peu
à peu toutes les palettes.
Personne n'en convenait encore, mais le branle était donné, une
évolution se déclarait, qui devenait de plus en plus sensible à chaque
Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des
impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un
maître se révélait, réalisant la formule avec l'audace de la force, sans
ménagements, telle qu'il fallait la planter, solide et entière, pour
qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle! Dans cette première heure
de passion et d'espoir, Claude, si ravagé par le doute d'habitude, crut
en son génie. Il n'avait plus de ces crises, dont l'angoisse le lançait
pendant des jours sur le pavé, en quête de son courage perdu.
Une fièvre le raidissait, il travaillait avec l'obstination aveugle de
l'artiste qui s'ouvre la chair, pour en tirer le fruit dont il est
tourmenté. Son long repos à la campagne lui avait donné une fraîcheur de
vision singulière, une joie ravie d'exécution: il lui semblait renaître
à son métier, dans une facilité et un équilibre qu'il n'avait jamais
eus; et c'était aussi une certitude de progrès, un profond contentement
devant des morceaux réussis, où aboutissaient enfin d'anciens efforts
stériles. Comme il le disait à Bennecourt, il tenait son plein air,
cette peinture d'une gaieté de tons chantante, qui étonnait les
camarades, quand ils le venaient voir. Tous admiraient, convaincus qu'il
n'aurait qu'à se produire, pour prendre sa place, très haut, avec des
oeuvres d'une notation si personnelle, où pour la première fois la
nature baignait dans de la vraie lumière, sous le jeu des reflets et la
continuelle décomposition des couleurs.
Et, durant trois années, Claude lutta sans faiblir, fouetté par les
échecs, n'abandonnant rien de ses idées, marchant droit devant lui, avec
la rudesse de la foi.
D'abord, la première année, il alla, pendant les neiges de décembre, se
planter quatre heures chaque jour derrière la butte Montmartre, à
l'angle d'un terrain vague, d'où il peignait un fond de misère, des
masures basses, dominées par des cheminées d'usine; et, au premier plan,
il avait mis dans la neige une fillette et un voyou en loques, qui
dévoraient des pommes volées. Son obstination à peindre sur nature
compliquait terriblement son travail, l'embarrassait de difficultés
presque insurmontables. Pourtant, il termina cette toile dehors, il ne
se permit à son atelier qu'un nettoyage. L'oeuvre, quand elle fut posée
sous la clarté morte du vitrage, l'étonna lui-même par sa brutalité;
c'était comme une porte ouverte sur la rue, la neige aveuglait, les deux
figures se détachaient, lamentables, d'un gris boueux. Tout de suite, il
sentit qu'un pareil tableau ne serait pas reçu; mais il n'essaya point
de l'adoucir, il l'envoya quand même au Salon. Après avoir juré qu'il ne
tenterait jamais plus d'exposer, il établissait maintenant en principe
qu'on devait toujours présenter quelque chose au jury, uniquement pour
le mettre dans son tort; et il reconnaissait du reste l'utilité du
Salon, le seul terrain de bataille où un artiste pouvait se révéler d'un
coup. Le jury refusa le tableau.
La seconde année, il chercha une opposition. Il choisit un bout du
square des Batignolles, en mai: de gros marronniers jetant leur ombre,
une fuite de pelouse, des maisons à six étages, au fond; tandis que, au
premier plan, sur un banc d'un vert cru, s'alignaient des bonnes et des
petits-bourgeois du quartier, regardant trois gamines en train de faire
des pâtés de sable. Il lui avait fallu de l'héroïsme, la permission
obtenue, pour mener à bien son travail, au milieu de la foule
goguenarde. Enfin, il s'était décidé à venir, dès cinq heures du matin,
peindre les fonds; et, réservant les figures, il avait dû se résoudre à
n'en prendre que des croquis, puis à finir dans l'atelier.
Cette fois, le tableau lui parut moins rude, la facture avait un peu de
l'adoucissement morne qui tombait du vitrage. Il le crut reçu, tous les
amis crièrent au chef d'oeuvre, répandirent le bruit que le Salon allait
en être révolutionné. Et ce fut de la stupeur, de l'indignation,
lorsqu'une rumeur annonça un nouveau refus du jury. Le parti pris
n'était plus niable, il s'agissait de l'étranglement systématique d'un
artiste original. Lui, après le premier emportement, tourna sa colère
contre son tableau, qu'il déclarait menteur, déshonnête, exécrable.
C'était une leçon méritée, dont il se souviendrait: est-ce qu'il aurait
dû retomber dans ce jour de cave de l'atelier? est-ce qu'il retournerait
à la sale cuisine bourgeoise des bonshommes faits de chic? Quand la
toile lui revint, il prit un couteau et la fendit.
Aussi, la troisième année s'enragea-t-il sur une oeuvre de révolte. Il
voulut le plein soleil, ce soleil de Paris, qui, certains jours, chauffe
à blanc le paré, dans la réverbération éblouissante des façades: nulle
part il ne fait plus chaud, les gens des pays brûlés s'épongent
eux-mêmes, on dirait une terre d'Afrique, sous la pluie lourde d'un ciel
en feu. Le sujet qu'il traita fut un coin de la place du Carrousel, à
une heure, lorsque l'astre tape d'aplomb. Un fiacre cahotait, au cocher
somnolent, au cheval en eau, la tête basse, vague dans la vibration de
la chaleur; des passants semblaient ivres, pendant que, seule, une jeune
femme, rose et gaillarde sous son ombrelle, marchait à l'aise d'un pas
de reine, comme dans l'élément de flamme où elle devait vivre. Mais ce
qui, surtout, rendait ce tableau terrible, c'était l'étude nouvelle de
la lumière, cette décomposition d'une observation très exacte, et qui
contrecarrait toutes les habitudes de l'oeil, en accentuant des bleus,
des jaunes, des rouges, où personne n'était accoutumé d'en voir. Les
Tuileries, au fond, s'évanouissaient en nuée d'or; les pavés saignaient,
les passants n'étaient plus que des indications, des taches sombres
mangées par la clarté trop vive. Cette fois, les camarades, tout en
s'exclamant encore, restèrent gênés, saisis d'une même inquiétude: le
martyre était au bout d'une peinture pareille. Lui, sous leurs éloges,
comprit très bien la rupture qui s'opérait; et, quand le jury, de
nouveau, lui eut fermé le Salon, il s'écria douloureusement dans une
minute de lucidité: «Allons! c'est entendu... J'en crèverai!».
Peu à peu, si la bravoure de son obstination paraissait grandir, il
retombait pourtant à ses doutes d'autrefois, ravagé par la lutte qu'il
soutenait contre la nature. Toute toile qui revenait lui semblait
mauvaise, incomplète surtout, ne réalisant pas l'effort tenté. C'était
cette impuissance qui l'exaspérait, plus encore que les refus du jury.
Sans doute, il ne pardonnait pas à ce dernier: ses oeuvres, même
embryonnaires, valaient cent fois les médiocrités reçues; mais quelle
souffrance de ne jamais se donner entier, dans le chef-d'oeuvre dont il
ne pouvait accoucher son génie! Il y avait toujours des morceaux
superbes, il était content de celui-ci, de celui-là, de cet autre.
Alors, pourquoi de brusques trous? pourquoi des parties indignes,
inaperçues pendant le travail, tuant le tableau ensuite d'une taré
ineffaçable? Et il se sentait incapable de correction, un mur se
dressait à un moment, un obstacle infranchissable, au-delà duquel il lui
était défendu d'aller. S'il reprenait vingt fois le morceau, vingt fois
il aggravait le mal, tout se brouillait et glissait au gâchis. Il
s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en arrivait à une
véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses yeux, étaient-ce
ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le progrès des lésions
anciennes, qui l'avait inquiété déjà? Les crises se multipliaient, il
recommençait à vivre des semaines abominables, se dévorant,
éternellement secoué de l'incertitude à l'espérance; et l'unique
soutien, pendant ces heures mauvaises, passées à s'acharner sur l'oeuvre
rebelle, c'était le rêve consolateur de l'oeuvre future, celle où il se
satisferait enfin, où ses mains se délieraient pour la création. Par un
phénomène constant, son besoin de créer allait ainsi plus vite que ses
doigts, il ne travaillait jamais à une toile, sans concevoir la toile
suivante. Une seule hâte lui restait, se débarrasser du travail en
train, dont il agonisait; sans doute, ça ne vaudrait rien encore, il en
était aux concessions fatales, aux tricheries, à tout ce qu'un artiste
doit abandonner de sa conscience; mais ce qu'il ferait ensuite, ah! ce
qu'il ferait, il le voyait superbe et héroïque, inattaquable,
indestructible. Perpétuel mirage qui fouette le courage des damnés de
l'art, mensonge de tendresse, et de pitié sans lequel la production
serait impossible, pour tous ceux qui se meurent de ne pouvoir faire de
la vie!...
Et, en dehors de cette lutte sans cesse renaissante avec lui-même, les
difficultés matérielles s'accumulaient.
N'était-ce donc point assez de ne pas arriver à sortir ce qu'on avait
dans le ventre? Il fallait en outre se battre contre les choses! Bien
qu'il refusât de le confesser, la peinture sur nature, au plein air,
devenait impossible, dès que la toile dépassait certaines dimensions.
Comment s'installer dans les rues, au milieu des foules? comment
obtenir, pour chaque personnage, les heures de pose suffisantes? Cela,
évidemment, n'admettait que certains sujets déterminés, des paysages,
des coins restreints de ville, où les figures ne sont que des
silhouettes faites après coup. Puis, il y avait les mille contrariétés
du temps, le vent qui emportait le chevalet, la pluie qui arrêtait les
séances. Ces jours-là, il rentrait hors de lui, menaçant du poing le
ciel, accusant la nature de se défendre, pour ne pas être prise et
vaincue. Il se plaignait amèrement de n'être pas riche, car il rêvait
d'avoir des ateliers mobiles, une voiture à Paris, un bateau sur la
Seine, dans lesquels il aurait vécu comme un bohémien de l'art. Mais
rien ne l'aidait, tout conspirait contre son travail.
Christine, alors, souffrit avec Claude. Elle avait partagé ses espoirs,
très brave, égayant l'atelier de son activité de ménagère; et,
maintenant, elle s'asseyait, découragée quand elle le voyait sans force.
À chaque tableau refusé, elle montrait une douleur plus vive, blessée
dans son amour-propre de femme, ayant cet orgueil du succès qu'elles ont
toutes. L'amertume du peintre l'aigrissait, elle épousait ses passions,
identifiée à ses goûts, défendant sa peinture qui était devenue comme
une dépendance d'elle-même, la grande affaire de leur vie, la seule
importante désormais, celle dont elle espérait son bonheur. Chaque jour,
elle devinait bien que cette peinture lui prenait son amant davantage;
et elle n'en était pas encore à la lutte, elle cédait, se laissait
emporter avec lui, pour ne faire qu'un, au fond du même effort. Mais une
tristesse montait de ce commencement d'abdication, une crainte de ce qui
l'attendait là-bas. Parfois, un frisson de recul la glaçait jusqu'au
coeur: Elle se sentait vieillir, tandis qu'une pitié immense la
bouleversait, une envie de pleurer sans cause, qu'elle contentait dans
l'atelier lugubre, pendant des heures, quand elle y était seule.
À cette époque, son coeur s'ouvrit, plus large, et une mère se dégagea
de l'amante. Cette maternité pour son grand enfant d'artiste était faite
de la pitié vague et infinie qui l'attendrissait, de la faiblesse
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