s'interrompit de nouveau, pour crier avec un geste fou:
--»Je perds la tête, décidément! Vous ne vous êtes jamais parlé, et je
vous laisse là...! Ma chérie, tu vois ce monsieur: c'est mon vieux
camarade Pierre Sandoz, que j'aime comme un frère... Et toi, mon brave,
je te présente ma femme. Et vous allez vous embrasser tous les deux.»
Christine se mit à rire franchement, et elle tendit la joue, de grand
coeur. Tout de suite, Sandoz lui avait plu, avec sa bonhomie, sa solide
amitié, l'air de sympathie paternelle dont il la regardait. Une émotion
mouilla ses yeux, lorsqu'il lui retint les mains entre les siennes, en
disant:
«Vous êtes bien gentille d'aimer Claude, et il faut vous aimer
toujours, car c'est encore ce qu'il y a de meilleur.» Puis, se penchant
pour baiser le petit, qu'elle avait au bras:
«Alors, en voilà déjà un?»«Que veux-tu? ça pousse sans qu'on y songe!»
Claude garda Sandoz dans la salle, pendant que Christine révolutionnait
la maison pour le déjeuner. En deux mots, il lui conta leur histoire,
qui elle était, comment il l'avait connue, quelles circonstances les
avaient fait se mettre en ménage; et il parut s'étonner, lorsque son ami
voulut savoir pourquoi ils ne se mariaient pas. Mon Dieu! pourquoi?
parce qu'ils n'en avaient même jamais causé, parce qu'elle ne semblait
pas y tenir, et qu'ils n'en seraient certainement ni plus ni moins
heureux. Enfin, c'était une chose sans conséquence. «Bon! dit l'autre.
Moi, ça de me gêne point... Tu l'as eue honnête, tu devrais l'épouser.
--Mais quand elle voudra, mon vieux! Bien sûr que je ne songe pas à la
planter là avec un enfant.» Ensuite, Sandoz s'émerveilla des études
pendues aux murs. Ah! le gaillard avait joliment employé son temps!
Quelle justesse de ton, quel coup de vrai soleil! Et Claude, qui
l'écoutait, ravi, avec des rires d'orgueil, allait le questionner sur
les camarades, sur ce qu'ils faisaient tous, lorsque Christine rentra,
en criant:
«Venez vite, les oeufs sont sur la table.» On déjeuna dans la cuisine,
un déjeuner extraordinaire, une friture de goujons après les oeufs à la
coque, puis le bouilli de la veille assaisonné en salade, avec des
pommes de terre et un hareng saur. C'était délicieux, l'odeur forte et
appétissante du hareng que Mélie avait culbuté sur la braise, la chanson
du café qui passait goutte à goutte dans le filtre, au coin du fourneau.
Et, quand le dessert parût, des fraises cueillies à l'instant, un
fromage qui sortait de la laiterie d'une voisine, on causa sans fin, les
coudes carrément sur la table. À Paris? mon Dieu! à Paris, les camarades
ne faisaient rien de bien neuf. Pourtant, dame! ils jouaient des coudes,
ils se poussaient à qui se caserait le premier. Naturellement, les
absents avaient tort, il était bon d'y être, lorsqu'on ne voulait pas se
laisser trop oublier. Mais est-ce que le talent n'était pas le talent?
est-ce qu'on n'arrivait pas toujours, lorsqu'on en avait la volonté et
la force? Ah! oui, c'était le rêve, vivre à la campagne, y entasser des
chefs-d'oeuvre, puis un beau jour écraser Paris, en ouvrant ses malles!
Le soir, lorsque Claude accompagna Sandoz à la gare, ce dernier lui dit:
«À propos, je comptais te faire une confidence... Je crois que je vais
me marier.» Du coup, le peintre éclata de rire.
«Ah! farceur, je comprends pourquoi tu me sermonnais ce matin!» En
attendant le train, ils causèrent encore. Sandoz expliqua ses idées sur
le mariage, qu'il considérait bourgeoisement comme la condition même du
bon travail, de la besogne réglée et solide, pour les grands producteurs
modernes. La femme dévastatrice, la femme qui tue l'artiste, lui broie
le coeur et lui mange le cerveau, était une idée romantique contre
laquelle les faits protestaient.
Lui, d'ailleurs, avait le besoin d'une affection gardienne de sa
tranquillité, d'un intérieur de tendresse où il pût se cloîtrer, afin de
consacrer sa vie entière à l'oeuvre énorme dont il promenait le rêve. Et
il ajoutait que tout dépendait du choix, il croyait avoir trouvé celle
qu'il cherchait, une orpheline, la simple fille de petits commerçants
sans un sou, mais belle, intelligente. Depuis six mois, après avoir
donné sa démission d'employé, il s'était lancé dans le journalisme, où
il gagnait plus largement sa vie. Il venait d'installer sa mère dans une
petite maison des Batignolles, il y voulait l'existence à trois, deux
femmes pour l'aimer, et lui des reins assez forts pour nourrir tout son
monde.
«Marie-toi, mon vieux, dit Claude. On doit faire ce que l'on sent... Et
adieu, voici ton train. N'oublie pas ta promesse de revenir nous voir.»
Sandoz revint très souvent. Il tombait au hasard, quand son journal le
lui permettait, libre encore, ne devant se mettre en ménage qu'à
l'automne. C'étaient des journées heureuses, des après-midi entiers de
confidences; les anciennes volontés de gloire reprises en commun.
Un jour, seul avec Claude, dans une île, étendus côte à côte, les yeux
perdus au ciel, il lui conta sa vaste ambition, il se confessa tout
haut.
«Le journal, vois-tu, ce n'est qu'un terrain de combat.
Il faut vivre et il faut se battre pour vivre... Puis, cette gueuse de
presse, malgré les dégoûts du métier, est une sacrée puissance, une
antre invincible aux mains d'un gaillard convaincu... Mais, si je suis
forcé de m'en servir, je n'y vieillirai pas, ah! non! Et je tiens mon
affaire, oui, je tiens ce que je cherchais, une machine à crever de
travail, quelque chose où je vais m'engloutir pour n'en pas ressortir
peut-être.» Un silence tomba des feuillages immobiles dans la grosse
chaleur. Il reprit d'une voix ralentie, en phrases sans suite: «Hein?
étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin métaphysique, mais
l'homme physiologique, déterminé par le milieu, agissant sous le jeu de
tous ses organes... N'est-ce pas une farce que cette étude continue et
exclusive de la fonction du cerveau, sous le prétexte que le cerveau est
l'organe noble?... La pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée
est le produit du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul,
voyez donc ce que devient la noblesse du cerveau, quand le ventre est
malade!... Non! c'est imbécile, la philosophie n'y est plus, la science
n'y est plus, nous sommes des positivistes, des évolutionnistes, et nous
garderions le mannequin littéraire des temps classiques, et nous
continuerions à dévider les cheveux emmêlés de la raison pure! Qui dit
psychologue dit traître à la vérité. D'ailleurs, physiologie,
psychologie, cela ne signifie rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux
ne sont qu'une aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la
somme totale de ses fonctions... Ah! la formule est là, notre
révolution moderne n'a pas d'autre base, c'est la mort fatale de
l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et c'est
nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau terrain...
Oui, on verra, on verra la littérature qui va germer pour le prochain
siècle de science et de démocratie!»
Son cri monta, se perdit au fond du ciel immense. Pas un souffle ne
passait, il n'y avait, le long des saules, que le glissement muet de la
rivière. Et il se tourna brusquement vers son compagnon, il lui dit dans
la face:
«Alors, j'ai trouvé ce qu'il me fallait, à moi. Oh! pas grand-chose, un
petit coin seulement, ce qui suffit pour une vie humaine, même quand on
a des ambitions trop vastes... Je vais prendre une famille, et j'en
étudierai les membres, un à un, d'où ils viennent, où ils vont, comment
ils réagissent les uns sur les autres; enfin, une humanité en petit, la
façon dont l'humanité pousse et se comporte...
D'autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique
déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau
d'histoire... Hein? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt
bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre
à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours,
s'ils ne m'écrasent pas!» Il retomba sur le dos, il élargit les bras
dans l'herbe, parut vouloir entrer dans la terre, riant, plaisantant.
«Ah! bonne terre, prends-moi, toi qui es la mère commune, l'unique
source de la vie! toi l'éternelle, l'immortelle, où circule l'âme du
monde, cette sève épandue jusque dans les pierres, et qui fait des
arbres nos grands frères immobiles!... Oui, je veux me perdre en toi,
c'est toi que je sens là, sous mes membres, m'étreignant et
m'enflammant, c'est toi seule qui seras dans mon oeuvre comme la force
première, le moyen et le but, l'arche immense, où toutes les choses
s'animent du souffle de tous les êtres!» Mais, commencée en blague, avec
l'enflure de son emphase lyrique, cette invocation s'acheva en un cri de
conviction ardente, que faisait trembler une émotion profonde de poète;
et ses yeux se mouillèrent; et, pour cacher cet attendrissement, il
ajouta d'une voix brutale, avec un vaste geste qui embrassait l'horizon:
«Est-ce bête, une âme à chacun de nous, quand il y a cette grande âme!»
Claude n'avait pas bougé, disparu au fond de l'herbe.
Après un nouveau silence, il conclut:
«Ça y est, mon vieux! crève-les tous!... Mais tu vas te faire assommer.
--Oh! dit Sandoz qui se leva et s'étira, j'ai les os trop durs. Ils se
casseront les poignets... Rentrons, je ne veux pas manquer le train.»
Christine s'était prise pour lui d'une vive amitié, en le voyant droit
et robuste dans la vie; et elle osa enfin lui demander un service, celui
d'être le parrain de Jacques.
Sans doute, elle ne mettait plus les pieds à l'église; mais à quoi bon
laisser ce gamin en dehors de l'usage? Puis, ce qui surtout la décidait,
c'était de lui donner un soutien, ce parrain qu'elle sentait si pondéré,
si raisonnable, dans les éclats de sa force. Claude s'étonna, consentit
avec un haussement d'épaules. Et le baptême eut lieu, on trouva une
marraine, la fille d'une voisine. Ce fut une fête, on mangea un homard,
apporté de Paris.
Justement, ce jour-là, comme on se séparait, Christine prit Sandoz à
part, et lui dit, d'une voix suppliante:
«Revenez bientôt, n'est-ce pas? Il s'ennuie.» Claude, en effet, tombait
dans des tristesses noires. Il abandonnait ses études, sortait seul,
rôdait malgré lui devant l'auberge des Faucheur, à l'endroit où le bac
abordait, comme s'il eût toujours compté voir Paris débarquer. Paris le
hantait, il y allait chaque mois, en revenait désolé, incapable de
travail. L'automne arriva, puis l'hiver, un hiver humide, trempé de
boue; et il le passa dans un engourdissement maussade, amer pour Sandoz
lui-même, lui, marié d'octobre, ne pouvait plus faire si souvent le
voyage de Bennecourt. Il ne semblait s'éveiller qu'à chacune de ces
visites, il en gardait une excitation pendant une semaine, ne tarissait
pas en paroles fiévreuses sur les nouvelles de là-bas. Lui, qui,
auparavant, cachait son regret de Paris, étourdissait maintenant
Christine, l'entretenait du matin au soir, à propos d'affaires qu'elle
ignorait et de gens qu'elle n'avait jamais vus.
C'était, au coin du feu, lorsque Jacques dormait, des commentaires sans
fin. Il se passionnait, et il fallait encore qu'elle donnât son opinion,
qu'elle se prononçât dans les histoires. Est-ce que Gagnière n'était pas
idiot, à s'abrutir avec sa musique, lui qui aurait pu avoir un talent si
consciencieux de paysagiste? Maintenant, disait-on, il prenait chez une
demoiselle des leçons de piano, à son âge! Hein? qu'en pensait-elle? une
vraie toquade! Et Jory qui cherchait à se remettre avec Irma Bécot,
depuis que celle-ci avait un petit hôtel, rue de Moscou! Elle les
connaissait, ces deux-là, deux bonnes rosses qui faisaient la paire,
n'est-ce pas? Mais le malin des malins, c'était Fagerolles, auquel il
flanquerait ses quatre vérités, quand il le verrait.
Comment! ce lâcheur venait de concourir pour le prix de Rome, qu'il
avait raté, du reste! Un gaillard qui blaguait l'École, qui parlait de
tout démolir! Ah! décidément, la démangeaison du succès, le besoin de
passer sur le ventre des camarades et d'être salué par des crétins,
poussait à faire de bien grandes saletés. Voyons, elle ne le défendait
pas, peut-être? elle n'était pas assez bourgeoise pour le défendre? Et,
quand elle avait dit comme lui, il retombait toujours avec de grands
rires nerveux sur la même histoire, qu'il trouvait d'un comique
extraordinaire: l'histoire de Mahoudeau et de Chaîne, qui avaient tué le
petit Jabouille, le mari de Mathilde, la terrible herboriste: oui! tué,
un soir que ce cocu phtisique avait eu une syncope, et que tous deux,
appelés par la femme, s'étaient mis à le frictionner si dur, qu'il leur
était resté dans les mains!
Alors, si Christine ne s'égayait pas, Claude se levait et disait d'une
voix bourrue:
«Oh! toi, rien ne te fait rire... Allons nous coucher, ça vaudra
mieux.» Il l'adorait encore, il la possédait avec l'emportement
désespéré d'un amant qui demande à l'amour l'oubli de tout, la joie
unique. Mais il ne pouvait aller au-delà du baiser, elle ne suffisait
plus, un autre tourment l'avait repris, invincible.
Au printemps, Claude, qui avait juré de ne plus exposer, par une
affectation de dédain, s'inquiéta beaucoup du Salon. Quand il voyait
Sandoz, il le questionnait sur les envois des camarades. Le jour de
l'ouverture, il y alla, et revint le soir même, frémissant, très sévère.
Il n'y avait qu'un buste de Mahoudeau, bien, sans importance; un petit
paysage de Gagnière, reçu dans le tas, était aussi d'une jolie note
blonde; puis rien autre, rien que le tableau de Fagerolles, une actrice
devant sa glace, faisant sa figure. Il ne l'avait pas cité d'abord, il
en parla ensuite avec des rires indignés. Ce Fagerolles, quel truqueur;
Maintenant qu'il avait raté son prix, il ne craignait plus d'exposer, il
lâchait décidément l'École, mais il fallait voir avec quelle adresse,
pour quel compromis, une peinture qui jouait l'audace du vrai, sans une
seule qualité originale! Et ça aurait du succès, les bourgeois aimaient
trop qu'on les chatouillât, en ayant l'air de les bousculer. Ah! comme
il était temps qu'un véritable peintre parût, dans ce désert morne du
Salon, au milieu de ces malins et de ces imbéciles! Quelle place à
prendre, tonnerre de Dieu! Christine, qui l'écoutait se fâcher, finit
par dire en hésitant:
«Si tu voulais, nous rentrerions à Paris.
--Qui te parle de ça? cria-t-il. On ne peut causer avec toi, sans que tu
cherches midi à quatorze heures.»
...Six semaines plus tard, il apprit une nouvelle qui l'occupa huit
jours: son ami Dubuche épousait Mlle Régine Margaillan, la fille du
propriétaire de la Richaudière; et c'était une histoire compliquée, dont
les détails l'étonnaient et l'égayaient énormément. D'abord, cet animal
de Dubuche venait de décrocher une médaille, pour un projet de pavillon
au milieu d'un parc, qu'il avait exposé; ce qui était déjà très amusant,
car le projet, disait-on, avait dû être remis debout par son patron
Dequersonnière, lequel, tranquillement, l'avait fait médailler par le
jury, qu'il présidait. Ensuite, le comble était que cette récompense
attendue avait décidé le mariage. Hein? un joli trafic, si, maintenant,
les médailles servaient à caser les bons élèves nécessiteux au sein des
familles riches! Le père Margaillan, comme tous les parvenus, rêvait de
trouver un gendre qui l'aidât, qui lui apportât, dans sa partie, des
diplômes authentiques et d'élégantes redingotes; et, depuis quelque
temps, il couvait des yeux ce jeune homme, cet élève de l'École des
Beaux-Arts, dont les notes étaient excellentes, si appliqué, si
recommandé par ses maîtres. La médaille l'enthousiasma, du coup il donna
sa fille, il prit cet associé qui décuplerait les millions en caisse,
puisqu'il savait ce qu'il était nécessaire de savoir pour bien bâtir.
D'ailleurs, la pauvre Régine, toujours triste, d'une santé chancelante,
aurait là un mari bien-portant.
«Crois-tu? répétait Claude à sa femme, faut-il aimer l'argent, pour
épouser ce malheureux petit chat écorché!» Et, comme Christine,
apitoyée, la défendait:
«Mais je ne tape pas sur elle. Tant mieux si le mariage ne l'achève pas!
Elle est certainement innocente de ce que son maçon de père a eu
l'ambition stupide, d'épouser une fille de bourgeois, et de ce qu'ils
l'ont si mal fichue à eux deux, lui le sang gâté par des générations
d'ivrognes, elle épuisée, la chair mangée de tous les virus des races
finissantes. Ah! une jolie dégringolade, au milieu des pièces de cent
sous! Gagnez, gagnez donc des fortunes, pour mettre vos foetus dans de
l'esprit-de-vin!» Il tournait à la férocité, sa femme devait
l'étreindre, le garder entre ses bras, et le baiser, et rire, pour qu'il
redevînt le bon enfant des premiers jours. Alors, plus calme, il
comprenait, il approuvait les mariages de ses deux vieux compagnons.
C'était vrai, pourtant, que tous les trois avaient pris femme! Comme la
vie était drôle! Une fois encore, l'été s'acheva, le quatrième qu'ils
passaient à Bennecourt. Jamais ils ne devaient être plus heureux,
l'existence leur était douce et à bon compte, au fond de ce village.
Depuis qu'ils y habitaient, l'argent ne leur avait pas manqué, les mille
francs de rente et les quelques toiles vendues suffisaient à leurs
besoins; même ils faisaient des économies, ils avaient acheté dû linge.
De son côté, le petit Jacques, âgé de deux ans et demi, se trouvait
admirablement de la campagne. Du matin au soir, il se traînait dans la
terre, en loques et barbouillé, poussant à sa guise, d'une belle santé
rougeaude. Souvent, sa mère ne savait plus par quel bout le prendre,
pour le nettoyer un peu; et, lorsqu'elle le voyait bien manger, bien
dormir, elle ne s'en préoccupait pas autrement, elle réservait ses
tendresses inquiètes pour son autre grand enfant d'artiste, son cher
homme, dont les humeurs noires l'emplissaient d'angoisse. Chaque jour,
la situation empirait, ils avaient beau vivre tranquilles, sans cause de
chagrin aucune, ils n'en glissaient pas moins à une tristesse, à un
malaise qui se traduisait par une exaspération de toutes les heures. Et
c'en était fait, des joies premières de la campagne.
Leur barque pourrie, défoncée, avait coulé au fond de la Seine. Du
reste, ils n'avaient même plus l'idée de se servir du canot que les
Faucheur mettaient à leur disposition. La rivière les ennuyait, une
paresse leur était venue de ramer, ils répétaient, sur certains coins
délicieux des îles, les exclamations enthousiastes d'autrefois, sans
jamais être tentés d'y retourner voir. Même les promenades le long des
berges avaient perdu de leur charme; on y était grillé l'été, on s'y
enrhumait l'hiver; et, quant au plateau, à ces vastes terres plantées de
pommiers qui dominaient le village, elles devenaient comme un pays
lointain, quelque chose de trop reculé pour qu'on eût la folie d'y
risquer ses jambes. Leur maison aussi les irritait, cette caserne où il
fallait manger dans le graillon de la cuisine, où leur chambre était le
rendez-vous des quatre vents du ciel. Par un surcroît de malchance, la
récolte des abricots avait manqué, cette année-là, et les plus beaux des
rosiers géants, très vieux, envahis d'une lèpre, étaient morts. Ah
quelle usure mélancolique de l'habitude! comme l'éternelle nature avait
l'air de se faire vieille, dans cette satiété lasse des mêmes horizons!
Mais le pis était que, en lui, le peintre se dégoûtait de la contrée, ne
trouvant plus un seul motif qui l'enflammât, battant les champs d'un pas
morne, ainsi qu'un domaine vide désormais, dont il aurait épuisé la vie,
sans y laisser l'intérêt d'un arbre ignoré, d'un coup de lumière
imprévu. Non, c'était fini, c'était glacé, il ne ferait plus rien de
bon, dans ce pays de chien!--Octobre arriva, avec son ciel noyé d'eau.
Un des premiers soirs de pluie, Claude s'emporta, parce que le dîner
n'était pas prêt. Il flanqua cette oie de Mélie à la porte, il gifla
Jacques, qui se roulait dans ses jambes.
Alors, Christine, pleurante, l'embrassa, en disant:
«Allons-nous-en, oh! retournons à Paris!» Il se dégagea, il cria d'une
voix de colère:
«Encore cette histoire!... Jamais, entends-tu!
--Fais-le pour moi, reprit-elle ardemment. C'est moi qui te le demande,
c'est à moi que tu feras plaisir.
--Tu t'ennuies donc ici?
--Oui, j'y mourrai, si nous restons... Et puis, je veux que tu
travailles, je sens bien que ta place est là-bas. Ce serait un crime de
t'enterrer davantage.
--Non, laisse-moi!» Il frémissait, Paris l'appelait à l'horizon, le
Paris d'hiver qui s'allumait de nouveau. Il y entendait le grand effort
des camarades, il y rentrait pour qu'on ne triomphât pas sans lui, pour
redevenir le chef, puisque pas un n'avait la force ni l'orgueil de
l'être. Et, dans cette hallucination, dans le besoin qu'il éprouvait de
courir là-bas, il s'obstinait à refuser d'y aller, par une contradiction
involontaire, qui montait du fond de ses entrailles, sans qu'il se
l'expliquât lui-même. Était-ce la peur dont tremble la chair des plus
braves, le débat sourd du bonheur contre la fatalité du destin?
«Écoute, dit violemment Christine, je fais les malles et je t'emmène.»
Cinq jours plus tard, ils partaient pour Paris, après avoir tout emballé
et tout envoyé au chemin de fer.
Claude était déjà sur la route, avec le petit Jacques, lorsque Christine
s'imagina qu'elle oubliait quelque chose.
Elle revint seule dans la maison, elle la trouva complètement vide et se
mit à pleurer: c'était une sensation d'arrachement, quelque chose
d'elle-même qu'elle laissait, sans pouvoir dire quoi. Comme elle serait
volontiers restée! quel ardent désir elle avait de vivre toujours là,
elle qui venait d'exiger ce départ, ce retour dans la ville de passion,
où elle sentait une rivale! Pourtant, elle continuait à chercher ce qui
lui manquait, elle finit par cueillir une rose, devant la cuisine, une
dernière rose, rouillée par le froid. Puis, elle ferma la porte sur le
jardin désert.
VII
Lorsqu'il se retrouva sur le pavé de Paris, Claude fut pris d'une fièvre
de vacarme et de mouvement, du besoin de sortir, de battre la ville,
d'aller voir les camarades. Il filait dès son réveil, il laissait
Christine installer seule l'atelier qu'ils avaient loué rue de Douai,
près du boulevard de Clichy. Ce fut de la sorte que, le surlendemain de
sa rentrée, il tomba chez Mahoudeau, à huit heures du matin, par un
petit jour gris et glacé de novembre, qui se levait à peine.
Pourtant, la boutique de la rue du Cherche-Midi, que le sculpteur
occupait toujours, était ouverte; et celui-ci, la face blanche, mal
réveillé, enlevait les volets en grelottant.
«Ah! c'est toi!... Fichtre! tu étais matinal, à la campagne... Est-ce
fait? es-tu de retour?
--Oui, depuis avant-hier.
--Bon! on va se voir... Entre donc, ça commence à piquer, ce matin.»
Mais Claude, dans la boutique, eut plus froid que dans la rue. Il garda
le collet de son paletot relevé, il fourra les mains au fond de ses
poches, saisi d'un frisson devant l'humidité ruisselante des murailles
nues, la boue des tas d'argile et les continuelles flaques d'eau qui
trempaient le sol. Un vent de misère avait soufflé là, vidant, les
planches des moulages antiques, cassant les selles et les baquets,
raccommodés avec des cordes. C'était un coin de gâchis et de désordre,
une cave de maçon tombé en déconfiture. Et, sur la vitre de la porte,
barbouillée de craie, il y avait, comme par dérision, un grand soleil
rayonnant, dessiné à coups de pouce, agrémenté d'un visage au centre,
dont la bouche en demi-cercle éclatait de rire.
«Attends, reprit Mahoudeau, on allume du feu. Ces sacrés ateliers, avec
l'eau des linges, ça se refroidit tout de suite.» Alors, en se
retournant, Claude aperçut Chaîne agenouillé près du poêle, achevant de
dépailler un vieux tabouret pour enflammer le charbon. Il lui dit
bonjour; mais il n'en tira qu'un sourd grognement, sans le décider à
lever la tête. «Et que fais-tu, en ce moment, mon vieux? demanda-t-il au
sculpteur.
--Oh! pas grand-chose de propre, va! Une fichue année, plus mauvaise
encore que la dernière, qui n'avait rien valu!... Tu sais que les bons
dieux traversent une crise. Oui, il y a une baisse sur la sainteté; et,
dame j'ai dû me serrer le ventre... Tiens! en attendant, j'en suis
réduit à ça.» Il débarrassait un buste de ses linges, il montra une
figure longue, allongée encore par des favoris, monstrueuse de
prétention et d'infinie bêtise.
«C'est un avocat d'à côté... Hein? est-il assez répugnant, le coco? Et
ce qu'il m'embête à vouloir que je soigne sa bouche!... Mais il faut
manger, n'est-ce pas?» Il avait bien une idée pour le Salon, une figure
debout, une baigneuse, tâtant l'eau de son pied, dans cette fraîcheur
dont le frisson rend si adorable la chair de la femme; et il en montra
une maquette déjà fendillée à Claude, qui la regarda en silence, surpris
et mécontent des concessions qu'il y remarquait: un épanouissement du
joli sous l'exagération persistante des formes, une envie naturelle de
plaire, sans trop lâcher encore le parti pris du colossal.
Seulement, il se désolait, car c'était une histoire qu'une figure
debout. Il fallait des armatures de fer, qui coûtaient bon, et une selle
qu'il n'avait pas, et tout un attirail.
Aussi allait-il sans doute se décider à la coucher au bord de l'eau.
«Hein? qu'en dis-tu?... Comment la trouves-tu?
--Pas mal, répondit enfin le peintre. Un peu romance, malgré ses cuisses
de bouchère; mais ça ne se jugera qu'à l'exécution... Et debout, mon
vieux, debout, autrement tout fiche le camp!». Le poêle ronflait, et
Chaîne, muet, se releva. Il rôda un instant, entra dans
l'arrière-boutique noire, où se trouvait le lit qu'il partageait avec
Mahoudeau; puis, il reparut, le chapeau sur la tête, plus silencieux
encore, d'un silence volontaire, accablant. Sans hâte, de ses doigts
gourds de paysan, il prit un morceau de fusain, il écrivit sur le mur:
Je vais acheter du tabac, remets du charbon dans le poêle. Et il sortit.
Stupéfait, Claude l'avait regardé faire. Il se tourna vers l'autre.
«Quoi donc?...
--Nous ne nous parlons plus, nous nous écrivons, dit tranquillement le
sculpteur.
--Depuis quand?
--Trois mois.
--Et vous couchez ensemble?
--Oui.» Claude éclata d'un grand rire. Ah! par exemple, il fallait des
caboches joliment dures! Et à propos de quoi cette brouille? Mais,
vexé, Mahoudeau s'emportait contre cette brute de Chaîne. Est-ce qu'un
soir, rentrant à l'improviste, il ne l'avait pas surpris avec Mathilde,
l'herboriste d'à côté, en chemise tous les deux, mangeant un pot de
confiture! Ce n'était pas l'affaire de la trouver sans jupon: ça, il
s'en fichait; seulement, le pot de confiture était de trop. Non! jamais
il ne pardonnerait qu'on se payât salement des douceurs en cachette,
lorsque lui mangeait son pain sec! Que diable, on fait comme pour la
femme, on partage; Et il y avait bientôt trois mois que la rancune
durait, sans une détente, sans une explication. La vie s'était
organisée, ils réduisaient les rapports strictement nécessaires aux
courtes phrases, charbonnées le long des murs.
D'ailleurs, ils continuaient à n'avoir qu'une femme comme ils n'avaient
qu'un lit, après être tacitement tombés d'accord sur les heures de
chacun d'eux, l'un sortant quand venait le tour de l'autre. Mon Dieu! on
n'avait pas besoin de tant parler dans l'existence, on s'entendait tout
de même.
Cependant, Mahoudeau, qui achevait de charger le poêle, se soulagea de
tout ce qu'il amassait.
«Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais quand on crève la faim, ce
n'est pas désagréable de ne jamais s'adresser la parole. Oui, on
s'abrutit dans le silence, c'est comme un empâtement qui calme un peu
les maux d'estomac... Ah! ce Chaîne, tu n'as pas idée de son fonds
paysan! Lorsqu'il a eu mangé son dernier sou, sans arriver à gagner avec
la peinture la fortune attendue, il s'est lancé dans le négoce, un petit
négoce qui devait lui permettre d'achever ses études. Hein? très fort,
le bonhomme! et tu vas voir son plan: il se faisait envoyer de l'huile
d'olive de Saint-Firmin, son village, puis il battait le pavé, il
plaçait l'huile dans les riches familles provençales, qui ont des
positions à Paris. Malheureusement, ça n'a pas duré, il est trop rustre,
il s'est fait mettre à la porte de partout... Alors, mon vieux, comme
il reste une jarre d'huile dont personne ne veut, ma foi; nous vivons
dessus. Oui, les jours où nous avons du pain, nous trempons notre pain
dedans.» Et il montra la jarre, dans un coin de la boutique.
L'huile avait coulé, la muraille et le sol étaient noirs de larges
taches grasses. Claude cessa de rire. Ah! cette misère, quel
découragement! comment en vouloir à ceux qu'elle écrase? Il se promenait
par l'atelier, ne se fâchait plus contre les maquettes aveulies de
concessions, tolérait l'affreux buste lui-même. Et il tomba ainsi sur
une copie que Chaîne avait faite au Louvre, un Mantegna, rendu avec une
sécheresse d'exactitude extraordinaire.
«L'animal! murmura-t-il, c'est presque ça, jamais il n'a fait mieux...
Peut-être n'a-t-il que le tort d'être né quatre siècles trop tard.»
Puis la chaleur devenant forte, il ôta son paletot, en ajoutant: «Il est
bien long a aller chercher son tabac.
--Oh! son tabac, je le connais, dit Mahoudeau, qui s'était mis à son
buste, fouillant les favoris. Il est là, derrière le mur, son tabac...
Quand il me voit occupé, il file trouver Mathilde, parce qu'il croit
voler sur ma part...
Idiot, va!
--Ça dure donc toujours, les amours avec elle?
--Oui, une habitude! Elle ou une autre! Et puis, c'est elle qui
revient... Ah! grand Dieu! elle m'en donne encore de trop.» Du reste,
il parlait de Mathilde sans colère, en disant simplement qu'elle devait
être malade. Depuis la mort du petit Jabouille, elle était retombée à la
dévotion, ce qui ne l'empêchait pas de scandaliser le quartier. Malgré
les quelques dames pieuses qui continuaient à acheter chez elle des
objets délicats et intimes, pour éviter à leur pudeur le premier
embarras de les demander autre part, l'herboristerie périclitait, la
faillite semblait imminente.
Un soir, la Compagnie du Gaz lui ayant fermé son compteur, pour défaut
de paiement, elle était venue emprunter chez ses voisins de l'huile
d'olive, qui d'ailleurs avait refusé de brûler dans les lampes. Elle ne
payait plus personne, elle en arrivait à s'éviter les frais d'un
ouvrier, en confiant à Chaîne la réparation des injecteurs et des
seringues que les dévotes lui rapportaient, soigneusement dissimulés
dans des journaux. On prétendait même, chez le marchand de vin d'en
face, qu'elle revendait à des couvents des canules qui avaient servi.
Enfin, c'était un désastre, la boutique mystérieuse, avec ses ombres
fuyantes de soutanes, ses chuchotements discrets de confessionnal, son
encens refroidi de sacristie, tout ce qu'on y remuait de petits soins
dont on ne pouvait parler à voix haute, glissait à un abandon de ruine.
Et la misère en était à ce point que les herbes séchées du plafond
grouillaient d'araignées, et que les sangsues, crevées, déjà vertes,
surnageaient dans les bocaux.
«Tiens! le voilà, reprit le sculpteur. Tu vas la voir arriver derrière
lui.» Chaîne, en effet, rentrait. Il sortit avec affectation un cornet
de tabac, bourra sa pipe, se mit à fumer devant le poêle, dans un
redoublement de silence, comme s'il n'y avait eu personne là. Et, tout
de suite, Mathilde parut, en voisine qui vient dire un petit bonjour.
Claude la trouva maigrie encore, la face éclaboussée de sang sous la
peau, avec ses yeux de flamme, sa bouche élargie par la perte de deux
autres dents. Les odeurs d'aromates qu'elle portait toujours dans ses
cheveux dépeignés, semblaient rancir; ce n'était plus la douceur des
camomilles, la fraîcheur des anis; et elle emplit la pièce de cette
menthe poivrée, qui paraissait être son haleine, mais tournée, comme
gâtée par la chair meurtrie qui la soufflait.
«Déjà au travail! cria-t-elle. Bonjour, mon bibi.» Sans s'inquiéter de
Claude, elle embrassa Mahoudeau.
Puis, elle vint serrer la main du premier, avec cette impudeur, cette
façon de jeter le ventre en avant, qui la faisait s'offrir à tous les
hommes. Et elle continua: «Vous ne savez pas, j'ai retrouvé une boîte de
guimauve, et nous allons nous la payer pour déjeuner... Hein? c'est
gentil, partageons!
--Merci, dit le sculpteur, ça m'empâte, j'aime mieux fumer une pipe.»
Et, voyant Claude remettre son paletot:
«Tu pars?--Oui, j'ai hâte de me dérouiller, de respirer un peu l'air de
Paris.» Pourtant, il s'attarda quelques minutes encore à regarder Chaîne
et Mathilde qui se gavaient de guimauve, prenant chacun son morceau,
l'un après l'autre. Et, bien qu'averti, il fut de nouveau stupéfié,
lorsqu'il vit Mahoudeau saisir le fusain et écrire sur le mur: Donne moi
le tabac que tu as fourré dans ta poche.
Sans une parole, Chaîne tira le cornet, le tendit au sculpteur, qui
bourra sa pipe.
«Alors, à bientôt?--Oui, à bientôt... En tout cas, à jeudi prochain,
chez Sandoz.» Dehors, Claude eut une exclamation, en se heurtant contre
un monsieur, planté devant l'herboristerie, très occupé à fouiller du
regard l'intérieur de la boutique, entre les bandages maculés et
poussiéreux de la vitrine.
«Tiens, Jory! qu'est-ce que tu fais là?» Le grand nez rose de Jory remua
effaré.
«Moi, rien... Je passais, je regardais...» Il se décida à rire, il
baissa la voix pour demander, comme si l'on avait pu l'entendre:
«Elle est chez les camarades, à côté, n'est-ce pas?...
Bon! filons vite. Ce sera pour un autre jour.» Et il emmena le peintre,
il lui apprit des abominations.
Maintenant, toute la bande venait chez Mathilde; ça s'était dit de l'un
à l'autre, on y défilait chacun à son tour, plusieurs même à la fois, si
l'on trouvait ça plus drôle; et il se passait de vraies horreurs, des
choses épatantes qu'il lui conta dans l'oreille, en l'arrêtant sur le
trottoir, au milieu des bousculades de la foule. Hein? c'était renouvelé
des Romains! voyait-il le tableau, derrière le rempart des bandages et
des clysopompes, sous les fleurs à tisane qui pleuvaient du plafond; Une
boutique très chic, une débauche à curés, avec son empoisonnement de
parfumeuse louche, installée dans le recueillement d'une chapelle.
«Mais, dit Claude en riant, tu la déclarais affreuse, cette femme.» Jory
eut un geste d'insouciance.
«Oh! pour ce qu'on en fait!... Ainsi, moi, ce matin, je reviens de la
gare de l'Ouest, où j'ai accompagné quelqu'un. Et c'est en passant dans
la rue que l'idée m'a pris de profiter de l'occasion... Tu comprends,
on ne se dérange pas exprès.»
Il donnait ces explications d'un air d'embarras. Puis, soudain, la
franchise de son vice lui arracha ce cri de vérité, à lui qui mentait
toujours: «Et, zut! d'ailleurs, je la trouve extraordinaire, si tu veux
le savoir... Pas belle, c'est possible, mais ensorcelante! Enfin, une
de ces femmes qu'on affecte de ne pas ramasser avec des pincettes, et
pour qui on fait des bêtises à en crever.» Alors, seulement, il s'étonna
de voir Claude à Paris, et quand il fut au courant, qu'il le sut
réinstallé, il reprit, tout d'un coup:
«Écoute donc! je t'enlève, tu vas venir déjeuner avec moi chez Irma.»
Violemment, le peintre, intimidé, refusa, prétexta qu'il n'avait pas
même de redingote. «Qu'est-ce que ça fiche? Au contraire, c'est plus
drôle, elle sera enchantée... Je crois que tu lui as tapé dans l'oeil,
elle nous parle toujours de toi... Voyons, ne fais pas la bête, je te
dis qu'elle m'attend ce matin et que nous allons être reçus comme des
princes.» Il ne lui lâchait plus le bras, tous deux continuèrent à
remonter vers la Madeleine, en causant. D'ordinaire, il se taisait sur
ses amours, comme les ivrognes se toisent sur le vin. Mais, ce matin-là,
il débordait, il se plaisanta, avoua des histoires. Depuis longtemps, il
avait rompu avec la chanteuse de café-concert, amenée par lui de sa
petite ville, celle qui lui dépouillait la face à coups d'ongle.
Et c'était, d'un bout de l'année à l'autre, un furieux galop de femmes
traversant son existence, les femmes les plus extravagantes, les plus
inattendues: la cuisinière d'une maison bourgeoise où il dînait;
l'épouse légitime d'un sergent de ville, dont il devait guetter les
heures de faction; la jeune employée d'un dentiste, qui gagnait soixante
francs par mois à se laisser endormir, puis réveiller, devant chaque
client, pour donner confiance; d'autres, d'autres encore, les filles
vagues des bastringues, les dames comme il faut en quête d'aventures,
les petites blanchisseuses qui rapportaient son linge, les femmes de
ménage qui retournaient ses matelas, toutes celles qui voulaient bien,
toute la rue avec ses hasards, ses raccrocs, ce qui s'offre et ce qu'on
vole; et cela au petit bonheur, les jolies, les laides, les jeunes, les
vieilles, sans choix, uniquement pour la satisfaction de ses gros
appétits de mâle, sacrifiant la qualité à la quantité. Chaque nuit,
quand il rentrait seul, la terreur de son lit froid le jetait en chasse,
battant les trottoirs jusqu'aux heures où l'on assassine, n'allant se
coucher que lorsqu'il en avait braconné une, si myope d'ailleurs, que
cela l'exposait à des méprises: ainsi, il raconta qu'un matin, à son
réveil, il avait trouvé sur l'oreiller la tête blanche d'une misérable
de soixante ans, qu'il avait crue blonde, dans sa hâte. Au demeurant, il
était enchanté de la vie, ses affaires marchaient. Son avare de père lui
avait bien coupé les vivres de nouveau, en le maudissant de s'entêter à
suivre une voie de scandale; mais il s'en moquait maintenant, il gagnait
sept ou huit mille francs dans le journalisme, où il faisait son trou
comme chroniqueur et comme critique d'art. Les jours tapageurs du
Tambour, les articles à un louis étaient loin; il se rangeait,
collaborait à deux journaux très lus; et, bien qu'il restât au fond le
jouisseur sceptique, l'adorateur du succès quand même, il prenait une
importance bourgeoise et commençait à rendre des arrêts. Chaque mois,
travaillé de sa ladrerie héréditaire, il plaçait déjà de l'argent dans
d'infimes spéculations, connues de lui seul; car jamais ses vices ne lui
avaient moins coûté, il ne payait, les matins de grande largesse, qu'une
tasse de chocolat aux femmes dont il était très content.
On arrivait rue de Moscou. Claude demanda:
«Alors, c'est toi qui l'entretiens; cette petite Bécot?
--Moi! cria Jory, révolté. Mais, mon vieux, elle a un loyer de vingt
mille francs, elle parle de faire bâtir un hôtel qui en coûtera cinq
cent mille... Non, non, je déjeune, et je dîne parfois chez elle, c'est
bien assez.
--Et tu couches?» Il se mit à rire, sans répondre directement.
«Bête! on couche toujours... Allons, nous y sommes, entre vite.» Mais
Claude se débattit encore. Sa femme l'attendait pour déjeuner, il ne
pouvait pas. Et il fallut que Jory sonnât, puis le poussât dans le
vestibule, en répétant que ce n'était pas une excuse, qu'on allait
envoyer le valet de chambre prévenir rue de Douai. Une porte s'ouvrit,
ils se trouvèrent devant Irma Bécot, qui s'exclama; lorsqu'elle aperçut
le peintre.
«Comment! c'est vous, sauvage!» Elle le mit tout de suite à l'aise, en
l'accueillant comme un ancien camarade, et il vit, en effet, qu'elle ne
remarquait même pas son vieux paletot. Lui, s'étonnait, car il la
reconnaissait à peine. En quatre ans, elle était devenue autre, la tête
faite avec un art de cabotine, le front diminué par la frisure des
cheveux, la face tirée en longueur, grâce à un effort de sa volonté sans
doute, rousse ardente de blonde pâle qu'elle était, si bien qu'une
courtisane du Titien semblait maintenant s'être levée du petit voyou de
jadis. Ainsi qu'elle le disait parfois, dans ses heures d'abandon: ça,
c'était sa tête pour les jobards.
L'hôtel, étroit, avait encore des trous, au milieu de son luxe. Ce qui
frappa le peintre, ce fut quelques bons tableaux pendus aux murs, un
Courbet, une ébauche de Delacroix surtout. Elle n'était donc pas bête,
cette fille, malgré un chat en biscuit colorié, affreux, qui se
prélassait sur une console du salon?
Lorsque Jory parla d'envoyer le valet de chambre prévenir chez son ami,
elle s'écria, pleine de surprise:
«Comment! vous êtes marié?
--Mais oui», répondit Claude simplement. Elle regarda Jory qui souriait,
elle comprit et ajouta:
«Ah! vous vous êtes collé... Que me disait-on que vous aviez horreur des
femmes?... Et vous savez que me voilà vexée joliment, moi qui vous ai
fait peur, rappelez-vous! Hein? vous me trouvez donc bien laide, que
vous vous reculez encore?» Des deux mains, elle avait pris les siennes,
et elle avançait le visage, souriante et vraiment blessée au fond, le
regardant de tout près, dans les yeux, avec la volonté aiguë de plaire.
Il eut un petit frisson sous cette haleine de fille qui lui chauffait la
barbe, tandis qu'elle le lâchait, en disant: «Enfin, nous recauserons de
ça.» Ce fut le cocher qui alla rue de Douai porter une lettre de Claude,
car le valet de chambre avait ouvert la porte de la salle à manger, pour
annoncer que Madame était servie. Le déjeuner; très délicat, se passa
correctement, sous l'oeil froid du domestique: on parla des grands
travaux qui bouleversaient Paris, on discuta ensuite le prix des
terrains, ainsi que des bourgeois ayant de l'argent à placer. Mais, au
dessert, lorsque tous trois furent seuls devant le café et les liqueurs,
qu'ils avaient décidé de prendre là, sans quitter la table, peu à peu
ils s'animèrent, ils s'oublièrent, comme s'ils s'étaient retrouvés au
café Baudequin. «Ah! mes enfants, dit Irma, il n'y a que ça de bon,
rigoler ensemble et se ficher du monde!» Elle roulait des cigarettes,
elle venait de prendre le flacon de chartreuse près d'elle, et elle le
vidait, très rouge, les cheveux envolés, retombée sur son trottoir de
drôlerie canaille.
«Alors, continua Jory qui s'excusait de ne pas lui avoir envoyé le matin
un livre qu'elle désirait, alors, j'allais donc l'acheter, hier soir,
vers dix heures, lorsque j'ai rencontré Fagerolles...
--Tu mens», dit-elle en l'interrompant d'une voix nette.
Et, pour couper court aux protestations:
«Fagerolles était ici, tu vois bien que tu mens.» Puis, elle se tourna
vers Claude:
«Non, c'est dégoûtant, vous n'avez pas idée d'un menteur pareil!... Il
ment comme une femme, pour le plaisir, pour des petites saletés sans
conséquence. Ainsi, au fond de toute son histoire, il n'y a qu'une
chose: ne pas dépenser trois francs à m'acheter ce livre. Chaque fois
qu'il a dû m'envoyer un bouquet, une voiture a passé dessus, ou bien il
n'y avait plus de fleurs dans Paris.
Ah! en voilà un qu'il faut aimer pour lui!» Jory, sans se fâcher,
renversait sa chaise, se balançait en suçant son cigare. Il se contenta
de dire avec un ricanement:
«Du moment que tu as renoué avec Fagerolles...
--Je n'ai pas renoué du tout! cria-t-elle, furieuse. Et puis, est-ce que
ça te regarde?... Je m'en moque, entends-tu! de ton Fagerolles. Il sait
bien, lui, qu'on ne se fâche pas avec moi. Oh! nous nous connaissons
tous les deux, nous avons poussé dans la même fente de pavé... Tiens!
regarde, quand je voudrai, je n'aurai qu'à faire ça, rien qu'un signe du
petit doigt, et il sera là, à me lécher les pieds... Il m'a dans le
sang, ton Fagerolles!».
Elle s'animait, il crut prudent de battre en retraite.
«Mon Fagerolles, murmura-t-il, mon Fagerolles...
--Oui, ton Fagerolles! Est-ce que tu t'imagines que je ne vous vois pas,
lui toujours à te passer la main dans le dos, parce qu'il espère des
articles, et toi faisant le bon prince, calculant le bénéfice que tu en
tireras, si tu appuies un artiste aimé du public?» Jory, cette fois,
bégaya, très ennuyé devant Claude. Il ne se défendit pas d'ailleurs, il
préféra tourner la querelle au plaisant. Hein? était-elle amusante,
quand elle s'allumait ainsi? l'oeil en coin luisant de vice, la bouche
tordue pour l'engueulade! «Seulement, ma chère, tu fais craquer ton
Titien.» Elle se mit à rire, désarmée.
Claude, noyé de bien-être, buvait des petits verres de cognac, sans
savoir. Depuis deux heures qu'on était là, une griserie montait, cette
griserie hallucinante des liqueurs, au milieu de la fumée du tabac. On
causait d'autre chose, il était question des grands prix que commençait
à atteindre la peinture. Irma, qui ne parlait plus, gardait un bout
éteint de cigarette aux lèvres, les yeux fixés sur le peintre.
Et elle l'interrogea brusquement, le tutoyant comme dans un songe.
«Où l'as-tu prise, ta femme?» Cela ne parut pas le surprendre, ses idées
s'en allaient à l'abandon.
«Elle arrivait de province, elle était chez une dame, et honnête pour
sûr.
--Jolie?
--Mais oui, jolie.» Un instant, Irma retomba dans son rêve; puis, avec
un sourire:
«Fichtre! quelle veine! Il n'y en avait plus, on en a fait une pour toi,
alors!» Mais elle se secoua, elle cria, en quittant la table:
«Bientôt trois heures... Ah! mes enfants, je vous flanque à la porte.
Oui, j'ai rendez-vous avec un architecte, je vais visiter un terrain
près du parc Monceau, vous savez, dans ce quartier neuf, qu'on bâtit.
J'ai flairé un coup par là.» On était revenu au salon, elle s'arrêta
devant une glace, fâchée de se voir si rouge.
«C'est pour cet hôtel, n'est-ce pas? demanda Jory. Tu as donc trouvé
l'argent?».
Elle rabattait ses cheveux sur son front, elle semblait effacer de la
main le sang de ses joues, rallongeait l'ovale de sa figure, se
refaisait sa tête de courtisane fauve, d'un charme intelligent d'oeuvre
d'art; et, se retournant, elle lui jeta pour toute réponse:
«Regarde! le revoilà, mon Titien!» Déjà, au milieu des rires, elle les
poussait vers le vestibule, où elle reprit les deux mains de Claude,
sans parler, en lui plantant de nouveau son regard de désir au fond des
yeux. Dans la rue, il éprouva un malaise. L'air froid le dégrisait, un
remords le torturait maintenant, d'avoir parlé de Christine à cette
fille. Il fit le serment de ne jamais remettre les pieds chez elle.
«Hein? n'est-ce pas? une bonne enfant, disait Jory, en allumant un
cigare, qu'il avait pris dans la boîte, avant de partir. Tu sais,
d'ailleurs, ça n'engage à rien: on déjeune, on dîne, on couche; et
bonjour; bonsoir, on va chacun à ses affaires.» Mais une sorte de honte
empêchait Claude de rentrer tout de suite, et lorsque son compagnon,
excité par le déjeuner, mis en appétit de flâne, parla de monter serrer
la main à Bongrand, il fut ravi de l'idée, tous deux gagnèrent le
boulevard de Clichy.
Bongrand occupait là, depuis vingt ans, un vaste atelier, où il n'avait
point sacrifié au goût du jour, cette magnificence de tentures et de
bibelots dont commençaient à s'entourer les jeunes peintres. C'était
l'ancien atelier nu et gris, orné des seules études du maître,
accrochées sans cadre, serrées comme les ex-voto d'une chapelle. Le seul
luxe consistait en une psyché Empire, une vaste armoire normande, deux
fauteuils de velours d'Utreché, limés par l'usage. Dans un coin, une
peau d'ours, qui avait perdu tous ses poils, recouvrait un large divan.
Mais l'artiste gardait, de sa jeunesse romantique, l'habitude d'un
costume de travail spécial, et ce fut en culotte flottante, en robe
nouée d'une cordelière, le sommet du crâne coiffé d'une calotte
ecclésiastique, qu'il reçut les visiteurs.
Il était venu ouvrir lui-même, sa palette et ses pinceaux à la main.
«Vous voilà! Ah! la bonne idée!... Je pensais à vous, mon cher. Oui, je
ne sais plus qui m'avait annoncé votre retour, et je me disais que je ne
tarderais pas à vous voir.» Sa main libre était allée d'abord à Claude,
dans un élan de vive affection. Il serra ensuite celle de Jory, en
ajoutant: «Et vous, jeune pontife, j'ai lu votre dernier article; je vous
remercie du mot aimable qui s'y trouvait pour moi... Entrez, entrez
donc tous les deux! Vous ne me dérangez pas, je profite du jour jusqu'à
la dernière minute, car on n'a le temps de rien faire, par ces sacrées
journées de novembre.» Il s'était remis au travail, debout devant un
chevalet où se trouvait une petite toile, deux femmes, la mère et la
fille, cousant dans l'embrasure d'une fenêtre ensoleillée.
Derrière lui, les jeunes gens regardaient. «C'est exquis», finit par
murmurer Claude.
Bongrand haussa les épaules, sans se retourner.
«Bah! une petite bêtise. Il faut bien s'occuper, n'est-ce pas?... J'ai
fait ça sur nature, chez des amies, et je nettoie un peu.
--Mais c'est complet, c'est un bijou de vérité et de lumière, reprit
Claude qui s'échauffait. Ah! la simplicité de ça, voyez-vous, la
simplicité c'est ce qui me bouleverse, moi!»
--Du coup, le peintre se recula, cligna les yeux, d'un air plein de
surprise.
«Vous trouvez? ça vous plaît, vraiment?... Eh bien, quand vous êtes
entrés, j'étais en train de la juger infecte, cette toile... Parole
d'honneur! je broyais du noir, j'étais convaincu que je n'avais plus
pour deux sous de talent.» Ses mains tremblaient, tout son grand corps
était dans le tressaillement douloureux de la création. Il se débarrassa
de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le
vide; et cet artiste vieilli au milieu du succès, dont la place était
assurée dans l'École française, leur cria:
«Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais
savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore
une grosse émotion de débutant, le coeur qui bat, une angoisse qui sèche
là bouche, enfin un trac abominable. Ah! le trac, jeunes gens, vous
croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon
Dieu! vous autres, si vous ratez une oeuvre, vous en êtes quittes pour
vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable; tandis
que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes
forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons
faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre,
grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter
encore, toujours plus haut, toujours plus haut; et si tu piétines sur
place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus
longtemps possible; et, si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de
te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de
l'époque, dans l'oubli où tu es de tes oeuvres immortelles, éperdu de
ton effort impuissant à créer davantage!» Sa voix forte s'était enflée
avec un éclat final de tonnerre; et sa grande face rouge exprimait une
angoisse.
Il marcha, il continua, emporté comme malgré lui par un souffle de
violence:
«Je vous l'ai dit vingt fois qu'on débutait toujours, que la joie
n'était pas d'être arrivé là-haut, mais de monter, d'en être encore aux
gaietés de l'escalade. Seulement, vous ne comprenez pas, vous ne pouvez
pas comprendre, il faut y passer soi-même... Songez donc; on espère
tout, on rêve tout. C'est l'heure des illusions sans bornes: on a de si
bonnes jambes, que les plus durs chemins paraissent courts; on est
dévoré d'un tel appétit de gloire, que les premiers petits succès
emplissent la bouche d'un goût délicieux. Quel festin, quand on va
pouvoir rassasier son ambition! et l'on y est presque, et l'on s'écorche
avec bonheur! Puis, c'est fait, la cime est conquise, il s'agit de la
garder. Alors, l'abomination commence, on a épuisé l'ivresse, on la
trouve courte, amère au fond, ne valant pas la lutte qu'elle a coûté.
Plus d'inconnu à connaître, de sensations à sentir. L'orgueil a eu sa
ration de renommée, on sait qu'on a donné ses grandes oeuvres, on
s'étonne qu'elles n'aient pas apporté des jouissances plus vives. Dès ce
moment, l'horizon se vide, aucun espoir nouveau ne vous appelle là-bas,
il ne reste qu'à mourir. Et pourtant on se cramponne, on ne veut pas
être fini, on s'entête à la création comme les vieillards à l'amour,
péniblement, honteusement... Ah; l'on devrait avoir le courage et la
fierté de s'étrangler, devant son dernier chef-d'oeuvre!» Il s'était
grandi, ébranlant le haut plafond de l'atelier, secoué d'une émotion si
forte, que des larmes parurent dans ses yeux. Et il revint tomber sur
une chaise, en face de sa toile, il demanda de l'air inquiet d'un élève
qui a besoin d'être encouragé:
«Alors, vraiment, ça vous paraît bien?... Moi, je n'ose plut croire. Mon
malheur doit être que j'ai à la fois trop et pas assez de sens critique.
Dès que je me mets à une étude, je l'exalte; puis, si elle n'a pas de
succès, je me torture. Il vaudrait mieux ne pas y voir du tout, comme
cet animal de Chambouvard, ou bien y voir très clair et ne plus
peindre... Franchement, vous aimez cette petite toile?» Claude et Jory
restaient immobiles, étonnés, embarrassés devant ce sanglot de grande
douleur, dans l'enfantement.
À quel instant de crise étaient-ils donc venus, pour que ce maître
hurlât de souffrance, en les consultant comme des camarades? Et le pis
était qu'ils n'avaient pu cacher une hésitation, sous les gros yeux
ardents dont il les suppliait, des yeux où se lisait la peur cachée de
sa décadence. Eux, connaissaient bien le bruit courant, ils partageaient
l'opinion que le peintre, depuis sa 'Noce au village', n'avait rien fait
qui valût ce tableau fameux.
Même, après s'être maintenu dans quelques toiles, il glissait désormais
à une facture plus savante et plus sèche.
L'éclat s'en allait, chaque oeuvre semblait déchoir. Mais c'étaient là
des choses qu'on ne pouvait dire, et Claude, lorsqu'il se fut remis,
s'exclama:
«Vous n'avez jamais rien peint de si puissant!» Bongrand le regarda
encore, droit dans les yeux. Puis, il se retourna vers son oeuvre,
s'absorba, eut un mouvement de ses deux bras d'hercule, comme s'il eût
fait craquer ses os, pour soulever cette petite toile, si légère. Et il
murmura, se parlant à lui-même:
«Nom de Dieu! que c'est lourd! N'importe, j'y laisserai la peau, plutôt
que de dégringoler!» Il reprit sa palette, se calma dès le premier coup
de pinceau, arrondissant ses épaules de brave homme, avec sa nuque
large, où, il restait de la carrure obstinée du paysan, dans le
croisement de finesse bourgeoise dont il était le produit.
Un silence s'était fait. Jory, les yeux toujours sur le tableau,
demanda:
«C'est vendu?» Le peintre eut un geste vague d'excuse.
«Non... Ça me paralyse, quand j'ai un marchand dans le dos.» Et, sans
cesser de travailler, il continua, mais goguenard à présent. «Ah! on
commence à en faire un négoce, avec la peinture!... Positivement, je
n'ai jamais vu ça, moi qui tourne à l'ancêtre... Ainsi, vous, l'aimable
journaliste, leur en avez-vous flanqué des fleurs aux jeunes, dans cet
article où vous me nommiez! ils étaient deux ou trois cadets là-dedans
qui avaient tout bonnement du génie.» Jory se mit à rire.
'
,
:
1
2
-
-
»
,
!
,
3
.
.
.
!
,
:
'
4
,
'
.
.
.
,
,
5
.
.
»
6
,
,
7
.
,
,
,
8
,
'
.
9
,
'
,
10
:
11
12
«
'
,
13
,
'
'
.
»
,
14
,
'
:
15
16
«
,
?
»
«
-
?
'
!
»
17
,
18
.
,
,
19
,
'
,
20
;
'
,
21
.
!
?
22
'
'
,
'
23
,
'
'
24
.
,
'
.
«
!
'
.
25
,
.
.
.
'
,
'
.
26
27
-
-
,
!
28
.
»
,
'
29
.
!
!
30
,
!
,
31
'
,
,
'
,
32
,
'
,
,
33
:
34
35
«
,
.
»
,
36
,
37
,
,
38
.
'
,
'
39
,
40
,
.
41
42
,
,
'
,
43
'
,
,
44
.
?
!
,
45
.
,
!
,
46
.
,
47
,
'
,
'
48
.
-
'
?
49
-
'
'
,
'
50
?
!
,
'
,
,
51
-
'
,
,
!
52
,
,
:
53
54
«
,
.
.
.
55
.
»
,
.
56
57
«
!
,
!
»
58
,
.
59
,
'
60
,
,
61
.
,
'
,
62
,
63
.
64
65
,
'
,
'
66
,
'
,
67
'
.
68
,
69
'
,
,
70
,
,
.
,
71
'
,
'
,
72
.
'
73
,
'
,
74
'
,
75
.
76
77
«
-
,
,
.
'
.
.
.
78
,
.
'
.
»
79
.
,
80
,
,
'
81
'
.
'
,
-
82
;
.
83
84
,
,
,
,
85
,
,
86
.
87
88
«
,
-
,
'
'
.
89
90
.
.
.
,
91
,
,
,
92
'
.
.
.
,
93
'
,
'
,
!
!
94
,
,
,
95
,
'
'
96
-
.
»
97
.
'
,
:
«
?
98
'
'
,
,
99
'
,
,
100
.
.
.
'
-
101
,
102
'
?
.
.
.
,
,
!
!
103
.
,
104
,
105
!
.
.
.
!
'
,
'
,
106
'
,
,
,
107
,
108
!
109
.
'
,
,
110
,
:
'
'
,
111
'
'
,
'
112
.
.
.
!
,
113
'
'
,
'
114
'
,
'
'
,
'
115
'
,
.
.
.
116
,
,
117
!
»
118
119
,
.
120
,
'
,
,
121
.
,
122
:
123
124
«
,
'
'
,
.
!
-
,
125
,
,
126
.
.
.
,
'
127
,
,
'
,
,
128
;
,
,
129
'
.
.
.
130
131
'
,
132
,
,
133
'
.
.
.
?
,
,
,
134
,
,
135
,
,
136
'
'
!
»
,
137
'
,
,
,
.
138
139
«
!
,
-
,
,
'
140
!
'
,
'
,
'
141
,
,
142
!
.
.
.
,
,
143
'
,
,
'
144
'
,
'
145
,
,
'
,
146
'
!
»
,
,
147
'
,
'
148
,
;
149
;
,
,
150
'
,
'
:
151
152
«
-
,
,
!
»
153
'
,
'
.
154
155
,
:
156
157
«
,
!
-
!
.
.
.
.
158
159
-
-
!
'
,
'
.
160
.
.
.
,
.
»
161
'
'
,
162
;
,
163
'
.
164
165
,
'
;
166
'
?
,
,
167
'
,
'
,
168
,
.
'
,
169
'
.
,
170
,
'
.
,
,
171
.
172
173
,
-
,
,
174
,
,
'
:
175
176
«
,
'
-
?
'
.
»
,
,
177
.
,
,
178
'
,
'
179
,
'
.
180
,
,
,
181
.
'
,
'
,
,
182
;
,
183
-
,
,
'
,
184
.
'
'
185
,
,
186
-
.
,
,
187
,
,
188
,
'
,
'
'
189
'
'
.
190
191
'
,
,
,
192
.
,
'
,
193
'
.
-
'
194
,
'
,
195
?
,
-
,
196
,
!
?
'
-
?
197
!
,
198
-
,
!
199
,
-
,
,
200
'
-
?
,
'
,
201
,
.
202
203
!
,
'
204
,
!
'
,
205
!
!
,
,
206
'
,
207
.
,
208
,
-
?
'
?
,
209
,
210
,
'
'
211
:
'
,
212
,
,
:
!
,
213
,
,
214
,
'
,
'
215
!
216
217
,
'
,
'
218
:
219
220
«
!
,
.
.
.
,
221
.
»
'
,
'
222
'
'
'
,
223
.
-
,
224
,
'
,
.
225
226
,
,
,
227
,
'
.
228
,
.
229
'
,
,
,
,
.
230
'
'
,
,
;
231
,
,
'
232
;
,
,
233
,
.
'
'
,
234
.
,
;
235
'
,
'
,
236
'
,
,
237
,
'
,
238
!
,
239
'
,
'
.
!
240
'
,
241
,
!
242
,
!
,
'
,
243
:
244
245
«
,
.
246
247
-
-
?
-
-
.
,
248
.
»
249
250
.
.
.
,
'
251
:
,
252
;
'
,
253
'
'
.
'
,
254
,
255
'
,
'
;
,
256
,
-
,
257
,
,
,
'
258
,
'
.
,
259
.
?
,
,
,
260
261
!
,
,
262
'
,
,
,
263
'
;
,
264
,
,
'
265
-
,
,
,
266
.
'
,
267
,
,
268
'
'
.
269
'
,
,
,
'
,
270
-
.
271
272
«
-
?
,
-
'
,
273
!
»
,
,
274
,
:
275
276
«
.
'
!
277
278
'
,
'
,
'
279
'
,
280
'
,
,
281
.
!
,
282
!
,
,
283
'
-
-
!
»
,
284
'
,
,
,
,
'
285
.
,
,
286
,
.
287
'
,
,
!
288
!
,
'
'
,
'
289
.
,
290
'
,
.
291
'
,
'
,
292
293
;
,
.
294
295
,
,
,
296
.
,
297
,
,
,
'
298
.
,
,
299
;
,
'
,
300
,
'
,
301
'
,
302
,
'
'
.
,
303
,
,
304
,
'
,
305
.
306
'
,
.
307
308
,
,
.
309
,
'
'
310
.
,
311
,
,
312
,
'
,
313
'
.
314
;
'
,
'
315
'
;
,
,
316
,
317
,
'
'
318
.
,
319
,
320
-
.
,
321
,
-
,
322
,
,
'
,
.
323
'
!
'
324
'
,
!
325
,
,
,
326
'
,
'
327
,
'
,
,
328
'
'
,
'
329
.
,
'
,
'
,
330
,
!
-
-
,
'
.
331
,
'
,
332
'
.
,
333
,
.
334
335
,
,
,
'
,
:
336
337
«
-
-
,
!
!
»
,
'
338
:
339
340
«
!
.
.
.
,
-
!
341
342
-
-
-
,
-
.
'
,
343
'
.
344
345
-
-
'
?
346
347
-
-
,
'
,
.
.
.
,
348
,
-
.
349
'
.
350
351
-
-
,
-
!
»
,
'
'
,
352
'
'
.
353
,
'
,
354
,
'
'
355
'
.
,
,
'
356
-
,
'
'
,
357
,
,
'
358
'
-
.
-
359
,
?
360
361
«
,
,
'
.
»
362
363
,
,
364
.
365
366
,
,
367
'
'
.
368
369
,
370
:
'
'
,
371
'
-
'
,
.
372
!
,
373
'
,
,
374
!
,
375
,
,
,
376
,
.
,
377
.
378
379
380
381
382
383
384
385
'
,
'
386
,
,
,
387
'
.
,
388
'
'
,
389
.
,
390
,
,
,
391
,
.
392
393
,
-
,
394
,
;
-
,
,
395
,
.
396
397
«
!
'
!
.
.
.
!
,
.
.
.
-
398
?
-
?
399
400
-
-
,
-
.
401
402
-
-
!
.
.
.
,
,
.
»
403
,
,
.
404
,
405
,
'
'
406
,
'
'
407
.
,
,
408
,
,
409
.
'
,
410
.
,
,
411
,
,
,
412
,
,
'
,
413
-
.
414
415
«
,
,
.
,
416
'
,
.
»
,
417
,
,
418
.
419
;
'
'
,
420
.
«
-
,
,
?
-
-
421
.
422
423
-
-
!
-
,
!
,
424
,
'
!
.
.
.
425
.
,
;
,
426
'
.
.
.
!
,
'
427
.
»
,
428
,
,
429
'
.
430
431
«
'
'
.
.
.
?
-
,
?
432
'
'
!
.
.
.
433
,
'
-
?
»
,
434
,
,
'
,
435
;
436
,
,
437
'
:
438
'
,
439
,
.
440
441
,
,
'
'
442
.
,
,
443
'
'
,
.
444
445
-
'
.
446
447
«
?
'
-
?
.
.
.
-
?
448
449
-
-
,
.
,
450
;
'
'
.
.
.
,
451
,
,
!
»
.
,
452
,
,
.
,
453
'
-
,
'
454
;
,
,
,
455
,
'
,
.
,
456
,
,
:
457
,
.
.
458
459
,
'
.
'
.
460
461
«
?
.
.
.
462
463
-
-
,
,
464
.
465
466
-
-
?
467
468
-
-
.
469
470
-
-
?
471
472
-
-
.
»
'
.
!
,
473
!
?
,
474
,
'
.
-
'
475
,
'
,
'
,
476
'
'
,
,
477
!
'
'
:
,
478
'
;
,
.
!
479
'
,
480
!
,
481
,
;
482
,
,
.
'
483
,
484
,
.
485
486
'
,
'
'
'
487
'
,
'
488
'
,
'
'
.
!
489
'
'
,
'
490
.
491
492
,
,
,
493
'
.
494
495
«
,
,
,
496
'
'
.
,
497
'
,
'
498
'
.
.
.
!
,
'
499
!
'
,
500
,
'
,
501
'
.
?
,
502
!
:
'
503
'
-
,
,
,
504
'
,
505
.
,
'
,
,
506
'
.
.
.
,
,
507
'
,
;
508
.
,
,
509
.
»
,
.
510
511
'
,
512
.
.
!
,
513
!
'
?
514
'
,
515
,
'
-
.
516
,
,
517
'
.
518
519
«
'
!
-
-
,
'
,
'
.
.
.
520
-
'
-
-
'
.
»
521
522
,
,
:
«
523
.
524
525
-
-
!
,
,
,
'
526
,
.
,
,
.
.
.
527
,
,
'
528
.
.
.
529
530
,
!
531
532
-
-
,
?
533
534
-
-
,
!
!
,
'
535
.
.
.
!
!
'
.
»
,
536
,
'
537
.
,
538
,
'
.
539
540
,
541
,
'
,
542
.
543
544
,
,
545
,
'
546
'
,
'
.
547
,
'
'
548
,
549
,
550
.
,
'
551
,
'
.
552
,
'
,
,
553
,
,
554
,
'
555
,
.
556
557
'
,
,
,
,
558
.
559
560
«
!
,
.
561
.
»
,
,
.
562
,
,
,
563
,
'
'
.
,
564
,
,
.
565
,
566
,
,
567
.
'
'
568
,
;
'
569
,
;
570
,
,
,
571
.
572
573
«
!
-
-
.
,
.
»
'
574
,
.
575
576
,
,
,
577
,
'
578
.
:
«
,
'
579
,
.
.
.
?
'
580
,
!
581
582
-
-
,
,
'
,
'
.
»
583
,
:
584
585
«
?
-
-
,
'
,
'
586
.
»
,
'
587
,
,
588
'
'
.
,
'
,
,
589
'
:
590
.
591
592
,
,
,
593
.
594
595
«
,
?
-
-
,
.
.
.
,
,
596
.
»
,
,
597
,
'
,
598
'
,
599
.
600
601
«
,
!
'
-
?
»
602
.
603
604
«
,
.
.
.
,
.
.
.
»
,
605
,
'
'
:
606
607
«
,
,
'
-
?
.
.
.
608
609
!
.
.
»
,
610
.
611
612
,
;
'
'
613
'
,
,
,
614
'
;
,
615
'
'
,
'
616
,
.
?
'
617
!
-
,
618
,
;
619
,
,
620
,
'
.
621
622
«
,
,
,
.
»
623
'
.
624
625
«
!
'
!
.
.
.
,
,
,
626
'
,
'
'
.
'
627
'
'
'
.
.
.
,
628
.
»
629
630
'
'
.
,
,
631
,
632
:
«
,
!
'
,
,
633
.
.
.
,
'
,
!
,
634
'
,
635
.
»
,
,
'
636
,
,
'
637
,
,
'
:
638
639
«
!
'
,
.
»
640
,
,
,
,
'
'
641
.
«
'
-
?
,
'
642
,
.
.
.
'
,
643
.
.
.
,
,
644
'
'
645
.
»
,
646
,
.
'
,
647
,
.
,
-
,
648
,
,
.
,
649
-
,
650
,
'
.
651
652
'
,
'
'
'
,
653
,
,
654
:
'
;
655
'
'
,
656
;
'
,
657
,
,
658
,
;
'
,
'
,
659
,
'
,
660
,
661
,
,
662
,
,
'
'
663
;
,
,
,
,
664
,
,
665
,
.
,
666
,
,
667
'
'
,
'
668
'
,
'
,
669
'
:
,
'
,
670
,
'
'
671
,
'
,
.
,
672
,
.
673
,
'
674
;
'
,
675
,
676
'
.
677
,
;
,
678
;
,
'
679
,
'
,
680
.
,
681
,
'
682
'
,
;
683
,
,
,
'
684
.
685
686
.
:
687
688
«
,
'
'
;
?
689
690
-
-
!
,
.
,
,
691
,
692
.
.
.
,
,
,
,
'
693
.
694
695
-
-
?
»
,
.
696
697
«
!
.
.
.
,
,
.
»
698
.
'
,
699
.
,
700
,
'
,
'
701
.
'
,
702
,
'
;
'
703
.
704
705
«
!
'
,
!
»
'
,
706
'
,
,
,
'
707
.
,
'
,
708
.
,
,
709
,
710
,
,
711
,
'
,
'
712
'
713
.
'
,
'
:
,
714
'
.
715
716
'
,
,
,
.
717
,
,
718
,
.
'
,
719
,
,
,
720
?
721
722
'
,
723
'
,
:
724
725
«
!
?
726
727
-
-
»
,
.
,
728
:
729
730
«
!
.
.
.
-
731
?
.
.
.
,
732
,
-
!
?
,
733
?
»
,
,
734
,
,
735
,
,
.
736
737
,
'
,
:
«
,
738
.
»
,
739
,
740
.
;
,
741
,
'
:
742
,
743
,
'
.
,
744
,
,
745
'
,
,
746
'
,
'
,
'
'
747
.
«
!
,
,
'
,
748
!
»
,
749
'
,
750
,
,
,
751
.
752
753
«
,
'
754
'
,
,
'
'
,
,
755
,
'
.
.
.
756
757
-
-
»
,
-
'
'
.
758
759
,
:
760
761
«
,
.
»
,
762
:
763
764
«
,
'
,
'
'
!
.
.
.
765
,
,
766
.
,
,
'
'
767
:
'
.
768
'
'
,
,
769
'
.
770
771
!
'
!
»
,
,
772
,
.
773
:
774
775
«
.
.
.
776
777
-
-
'
!
-
-
,
.
,
-
778
?
.
.
.
'
,
-
!
.
779
,
,
'
.
!
780
,
.
.
.
!
781
,
,
'
'
,
'
782
,
,
.
.
.
'
783
,
!
»
.
784
785
'
,
.
786
787
«
,
-
-
,
.
.
.
788
789
-
-
,
!
-
'
,
790
,
'
791
,
,
792
,
?
»
,
,
793
,
.
'
,
794
.
?
-
,
795
'
?
'
,
796
'
!
«
,
,
797
.
»
,
.
798
799
,
-
,
,
800
.
'
,
,
801
,
.
802
'
,
803
.
,
,
804
,
.
805
806
'
,
.
807
808
«
'
-
,
?
»
,
809
'
'
.
810
811
«
,
,
812
.
813
814
-
-
?
815
816
-
-
,
.
»
,
;
,
817
:
818
819
«
!
!
'
,
,
820
!
»
,
,
:
821
822
«
.
.
.
!
,
.
823
,
'
-
,
824
,
,
,
'
.
825
'
.
»
,
'
826
,
.
827
828
«
'
,
'
-
?
.
829
'
?
»
.
830
831
,
832
,
'
,
833
,
'
'
834
'
;
,
,
:
835
836
«
!
,
!
»
,
,
837
,
,
838
,
839
.
,
.
'
,
840
,
'
841
.
.
842
843
«
?
'
-
?
,
,
844
,
'
,
.
,
845
'
,
'
:
,
,
;
846
;
,
.
»
847
,
,
848
,
,
849
,
'
,
850
.
851
852
,
,
,
'
853
,
854
'
.
'
855
'
,
,
856
,
-
'
.
857
,
,
858
'
,
'
.
,
859
'
,
,
.
860
'
,
,
'
'
861
,
,
862
'
,
'
863
,
'
.
864
865
-
,
.
866
867
«
!
!
!
.
.
.
,
.
,
868
'
,
869
.
»
'
,
870
.
,
871
:
«
,
,
'
;
872
'
.
.
.
,
873
!
,
'
874
,
'
,
875
.
»
'
,
876
,
,
877
,
'
'
.
878
879
,
.
«
'
»
,
880
.
881
882
,
.
883
884
«
!
.
'
,
'
-
?
.
.
.
'
885
,
,
.
886
887
-
-
'
,
'
,
888
'
.
!
,
-
,
889
'
,
!
»
890
891
-
-
,
,
,
'
892
.
893
894
«
?
,
?
.
.
.
,
895
,
'
,
.
.
.
896
'
!
,
'
'
897
.
»
,
898
.
899
,
,
900
;
,
901
'
,
:
902
903
«
,
904
.
.
.
,
,
'
905
,
,
906
,
.
!
,
,
907
,
,
,
908
!
,
,
909
'
,
;
910
,
,
,
911
'
-
,
,
912
,
.
.
.
,
,
913
,
-
,
,
914
,
,
;
915
,
,
-
,
916
;
,
,
,
917
,
'
'
918
'
,
'
,
919
!
»
'
920
;
921
.
922
923
,
,
924
:
925
926
«
'
'
,
927
'
'
-
,
,
'
928
'
.
,
,
929
,
-
.
.
.
;
930
,
.
'
'
:
931
,
;
932
'
,
933
'
.
,
934
!
'
,
'
'
935
!
,
'
,
,
'
936
.
,
'
,
'
,
937
,
,
'
.
938
939
'
,
.
'
940
,
'
,
941
'
'
'
.
942
,
'
,
-
,
943
'
.
,
944
,
'
'
,
945
,
.
.
.
;
'
946
'
,
-
'
!
»
'
947
,
'
,
'
948
,
.
949
,
,
'
'
950
'
:
951
952
«
,
,
?
.
.
.
,
'
.
953
'
.
954
,
'
;
,
'
955
,
.
,
956
,
957
.
.
.
,
?
»
958
,
,
959
,
'
.
960
961
-
,
962
,
?
963
'
'
,
964
,
965
.
,
,
966
'
,
'
'
,
'
967
.
968
969
,
'
,
970
.
971
972
'
'
,
.
'
973
'
,
,
'
,
974
'
:
975
976
«
'
!
»
977
,
.
,
,
978
'
,
'
,
'
979
,
,
.
980
,
-
:
981
982
«
!
'
!
'
,
'
,
983
!
»
,
984
,
,
985
,
,
,
986
.
987
988
'
.
,
,
989
:
990
991
«
'
?
»
'
.
992
993
«
.
.
.
,
'
.
»
,
994
,
,
.
«
!
995
,
!
.
.
.
,
996
'
,
'
.
.
.
,
,
'
997
,
-
,
998
!
-
999
.
»
.
1000