Maintenant, on ne circulait qu'avec peine. Tous les bancs étaient pris
d'assaut, des groupes barraient les allées, où la marche lente des
promeneurs s'arrêtait, refluait sans cesse autour des bronzes et des
marbres à succès. Du buffet encombré sortait un gros murmure, un bruit
de soucoupes et de cuillers, qui s'ajoutait au frisson vivant de
l'immense nef. Les moineaux étaient remontés dans là forêt des
charpentes de fonte, on entendait leurs petits cris aigus, le
piaillement dont ils saluaient le soleil à son déclin, sous les vitres
chaudes. Il faisait lourd, une tiédeur humide de serre, un air immobile,
affadi d'une odeur de terreau fraîchement remué. Et, dominant cette
houle du jardin, le fracas des salles du premier étage, le roulement des
pieds sur les planchers de fer, ronflait toujours, avec sa clameur de
tempête battant la côte.
Claude, qui percevait nettement ce grondement d'orage, finissait par
n'avoir que lui, déchaîné et hurlant, dans les oreilles. C'étaient des
gaietés de la foule, dont les huées et les rires soufflaient en ouragan
devant son tableau. Il eut un geste énervé, il s'écria:
«Ah! çà, qu'est-ce que nous fichons, ici? Moi, je ne prends rien au
buffet, ça pue l'Institut... Allons boire une chope dehors,
voulez-vous?» Tous sortirent, les jambes cassées, la face tirée et
méprisante. Dehors, ils respirèrent bruyamment, d'un air de délices, en
rentrant dans la bonne nature printanière.
Quatre heures sonnaient à peine, le soleil oblique enfilait les
Champs-Élysées; et tout flambait, les queues serrées des équipages, les
feuillages neufs des arbres, les gerbes des bassins qui jaillissaient et
s'envolaient en une poussière d'or. D'un pas de flatterie, ils
descendirent, hésitèrent, s'échouèrent enfin dans un petit café, le
Pavillon de la Concorde, à gauche, avant la place. La salle était si
étroite qu'ils s'attablèrent au bord de la contre-allée, malgré le froid
tombant de la voûte des feuilles; déjà touffue et noire. Mais, après les
quatre rangées de marronniers, au-delà de cette bande d'ombre verdâtre,
ils avaient devant eux la chaussée ensoleillée de l'avenue, ils y
voyaient passer Paris à travers une gloire, les voitures aux roues
rayonnantes comme des astres, les grands omnibus jaunes plus dorés que
des chars de triomphe, des cavaliers dont les montures semblaient jeter
des étincelles, des piétons qui se transfiguraient et resplendissaient
dans la lumière.
Et, durant près de trois heures, en face de sa chope restée pleine,
Claude parla, discuta, dans une fièvre croissante, le corps brisé, la
tête grosse de toute la peinture qu'il venait de voir. C'était, avec les
camarades, l'habituelle sortie du Salon, que, cette année-là,
passionnait davantage encore la mesure libérale de l'Empereur: un flot
montant de théories, une griserie d'opinions extrêmes qui rendait les
langues pâteuses, toute la passion de l'art dont brûlait leur jeunesse.
«Eh bien, quoi? criait-il, le public rit, il faut faire l'éducation du
public... Au fond, c'est une victoire. Enlevez deux cents toiles
grotesques, et notre Salon enfonce le leur. Nous avons la bravoure et
l'audace, nous sommes l'avenir... Oui, oui, on verra plus tard, nous le
tuerons, leur Salon. Nous y entrerons en conquérants, à coups de
chefs-d'oeuvre... Ris donc, ris donc, grande bête de Paris, jusqu'à ce
que tu tombes à nos genoux!» Et, s'interrompant, il montrait d'un geste
prophétique l'avenue triomphale, où roulaient dans le soleil, le luxe et
la joie de la ville. Son geste s'élargissait, descendait jusqu'à la
place de la Concorde, qu'on apercevait en écharpe, sous les arbres, avec
une de ses fontaines dont les nappes ruisselaient, un bout fuyant de ses
balustrades, et deux de ses statues, Rouen aux mamelles géantes, Lille
qui avance l'énormité de son pied nu.
«Le plein air, ça les amuse! reprit-il. Soit! puisqu'ils le veulent, le
plein air, l'école du plein air!... Hein? c'était entre nous, ça
n'existait pas, hier, en dehors de quelques peintres. Et voilà qu'ils
lancent le mot, ce sont eux qui fondent l'école... Oh! je veux bien,
moi. Va pour l'école du plein air!» Jory s'allongeait des claques sur
les cuisses.
«Quand je te disais! J'étais sûr, avec mes articles, de les forcer à
mordre, ces crétins! Ce que nous allons les embêter, maintenant!»
Mahoudeau chantait victoire, lui aussi, en ramenant continuellement sa
Vendangeuse, dont il expliquait les hardiesses à Chaîne silencieux, qui
seul écoutait; tandis que Gagnière, avec la raideur des timides lâchés
au travers de la théorie pure, parlait de guillotiner l'Institut; et
Sandoz, par sympathie enflammée de travailleur, et Dubuche, cédant à la
contagion de ses amitiés révolutionnaires, s'exaspéraient, tapaient sur
la table, avalaient Paris, dans chaque gorgée de bière. Très calme,
Fagerolles gardait son sourire. Il les avait suivis par amusement, par
le singulier plaisir qu'il trouvait à pousser les camarades dans des
farces qui tourneraient mal. Pendant qu'il fouettait leur esprit de
révolte, il prenait justement la ferme résolution de travailler
désormais à obtenir le prix de Rome: cette journée le décidait, il
jugeait imbécile de compromettre son talent davantage.
Le soleil baissait à l'horizon, il n'y avait plus qu'un flot descendant
de voitures, le retour du Bois, dans l'or pâli du couchant. Et la sortie
du Salon devait s'achever, une queue défilait, des messieurs à tête de
critique, ayant chacun un catalogue sous le bras.
Gagnière s'enthousiasma brusquement,«Ah! Courajod, en voilà un qui a
inventé le paysage! Avez-vous vu sa Mare de Gagny, au Luxembourg?
--Une merveille! cria, Claude. Il y a trente ans que c'est fait, et on
n'a encore rien fichu de plus solide...
Pourquoi laisse-t-on ça au Luxembourg? Ça devrait être au Louvre.
--Mais Courajod n'est pas mort, dit Fagerolles.
--Comment! Courajod n'est pas mort! On ne le voit plus, on n'en parle
plus.» Et ce fut une stupeur, lorsque Fagerolles affirma que le maître
paysagiste, âgé de soixante-dix ans, vivait quelque part, du côté de
Montmartre, retiré dans une petite maison, au milieu de poules, de
canards et de chiens. Ainsi, on pouvait se survivre, il y avait des
mélancolies de vieux artistes, disparus avant leur mort. Tous se
taisaient, un frisson les avait pris, lorsqu'ils aperçurent, passant au
bras d'un ami, Bongrand, la face congestionnée, le geste inquiet, qui
leur envoya un salut; et, presque derrière lui, au milieu de ses
disciples, Chambouvard se montra, riant très haut, tapant les talons, en
maître absolu, certain de l'éternité. «Tiens! tu nous lâches?» demanda
Mahoudeau à Chaîne, qui se levait.
L'autre mâchonna dans sa barbe des paroles sourdes; et il partit, après
avoir distribué des poignées de main.
«Tu sais qu'il va encore se payer ta sage-femme, dit Jory à Mahoudeau.
Oui, l'herboriste, la femme aux herbes qui puent... Ma parole! j'ai vu
ses yeux flamber tout d'un coup; ça le prend comme une rage de dents, ce
garçon; et regarde-le courir, là-bas.» Le sculpteur haussa les épaules,
au milieu des rires.
Mais Claude n'entendait point. Maintenant, il entreprenait Dubuche sur
l'architecture. Sans doute, ce n'était pas mal, cette salle de Musée,
qu'il exposait; seulement, ça n'apportait rien, on y retrouvait une
patiente marqueterie des formules de l'École. Est-ce que tous les arts
ne marchaient pas de front? est-ce que l'évolution qui transformait la
littérature, la peinture, la musique même, n'allait pas renouveler
l'architecture? Si jamais l'architecture d'un siècle devait avoir un
style à elle, c'était assurément celle du siècle où l'on entrerait
bientôt, un siècle neuf, un terrain balayé, prêt à la reconstruction de
tout, un champ fraîchement ensemencé, dans lequel pousserait un nouveau
peuple. Par terre, les temples grecs qui n'avaient plus leurs raisons
d'être sous notre ciel, au milieu de notre société! par terre, les
cathédrales gothiques, puisque la foi aux légendes était morte! par
terre, les colonnades fines, les dentelles ouvragées de la Renaissance,
ce renouveau antique greffé sur le Moyen Âge, des bijoux d'art où notre
démocratie ne pouvait se loger! Et il voulait, il réclamait avec des
gestes violents la formule architecturale de cette démocratie, l'oeuvre
de pierre qui l'exprimerait, l'édifice où elle serait chez elle, quelque
chose d'immense et de fort, de simple et de grand, ce quelque chose qui
s'indiquait déjà dans nos gares, dans nos halles, avec la solide
élégance de leurs charpentes de fer, mais épuré encore, haussé jusqu'à
la beauté, disant la grandeur de nos conquêtes.
«Eh! oui, eh! oui! répétait Dubuche, gagné par sa fougue. C'est ce que
je veux faire, tu verras un jour...
Donne-moi le temps d'arriver, et quand je serai libre, ah! quand je
serai libre!...»
La nuit venait, Claude s'animait de plus en plus, dans l'énervement de
sa passion, d'une abondance, d'une éloquence que les camarades ne lui
connaissaient pas.
Tous s'excitaient à l'écouter, finissaient par s'égayer bruyamment des
mots extraordinaires qu'il lançait; et lui-même, étant revenu sur son
tableau, en parlait avec une gaieté énorme, faisait la charge des
bourgeois qui regardaient, imitait la gamme bête des rires. Sur
l'avenue, couleur de cendre, on ne voyait plus filer que les ombres de
rares voitures. La contre-allée était toute noire, un froid de glace
tombait des arbres. Seul, un chant perdu sortait d'un massif de verdure,
derrière le café, quelque répétition au Concert de l'Horloge, la voix
sentimentale d'une fille s'essayant à la romance.
«Ah! m'ont-ils amusé, les idiots! cria Claude dans un dernier éclat.
Entendez-vous, pour cent mille francs, je ne donnerais pas ma journée!»
Il se tut, épuisé. Personne n'avait plus de salive. Un silence régna,
tous grelottèrent sous l'haleine glacée qui passait. Et ils se
séparèrent avec des poignées de main lasses, dans une sorte de stupeur.
Dubuche dînait en ville.
Fagerolles avait un rendez-vous. Vainement, Jory, Mahoudeau et Gagnière
voulurent entraîner Claude chez Foucart, un restaurant à vingt-cinq
sous: déjà Sandoz l'emmenait à son bras, inquiet de le voir si
gai,«Allons, viens, j'ai promis à ma mère de rentrer. Tu mangeras un
morceau avec nous, et ce sera gentil, nous finirons la journée
ensemble.» Tous deux descendirent le quai, le long des Tuileries, serrés
l'un contre l'autre, fraternellement. Mais, au pont des Saints-Pères, le
peintre s'arrêta net. «Comment, tu me quittes! s'écria Sandoz. Puisque tu
dînes avec moi!
--Non, merci, j'ai trop mal à la tête... Je rentre me coucher.»
Et il s'obstina sur cette excuse.
«Bon! bon! finit par dire l'autre en souriant, on ne te voit plus, tu
vis dans le mystère... Va, mon vieux, je ne veux pas te gêner.» Claude
retint un geste d'impatience, et, laissant son ami passer le pont, il
continua de filer tout seul par les quais. Il marchait les bras
ballants, le nez à terre, sans rien voir, à longues enjambées de
somnambule que l'instinct conduit. Quai de Bourbon, devant sa porte, il
leva les yeux, étonné qu'un fiacre attendît là, arrêté au bord du
trottoir, lui barrant le chemin. Et ce fut du même pas mécanique qu'il
entra chez la concierge, pour prendre sa clef.
«Je l'ai donnée à cette dame, cria Mme Joseph du fond de la loge. Cette
femme est là-haut.
--Quelle dame? demanda-t-il effaré.
--Cette jeune personne... Voyons, vous savez bien? celle qui vient
toujours.» Il ne savait plus, il se décida à monter, dans une confusion
extrême d'idées. La clef se trouvait sur la porte, qu'il ouvrit, puis
qu'il referma, sans hâte.
Claude resta un moment immobile. L'ombre avait envahi l'atelier, une
ombre violâtre qui pleuvait de la baie vitrée en un mélancolique
crépuscule, noyant les choses. Il ne voyait plus nettement le parquet,
où les meubles, les toiles, tout ce qui traînait vaguement, semblait se
fondre, comme dans l'eau dormante d'une mare. Mais, assise au bord du
divan, se détachait une forme sombre, raidie par l'attente, anxieuse et
désespérée au milieu de cette agonie du jour. C'était Christine, il
l'avait reconnue.
Elle tendit les mains, elle murmura d'une voix basse et entrecoupée: «Il
y a trois heures, oui, trois heures que je suis là, toute seule, à
écouter... Au sortir de là-bas, j'ai pris une voiture, et je ne voulais
que venir, puis rentrer vite...
Mais je serais restée la nuit entière, je ne pouvais pas m'en aller,
sans vous avoir serré les mains.» Elle continua, elle dit son désir
violent de voir le tableau, son escapade au Salon, et comment elle était
tombée dans la tempête des rires, sous les huées de tout ce peuple.
C'était elle qu'on sifflait ainsi, c'était sur sa nudité que crachaient
les gens, cette nudité dont le brutal étalage, devant la blague de
Paris, l'avait étranglée dès la porte. Et, prise d'une terreur folle,
éperdue de souffrance et de honte, elle s'était sauvée, comme si elle
avait senti ces rires s'abattre sur sa peau nue, la cingler au sang de
coups de fouet. Mais elle s'oubliait maintenant, elle ne songeait qu'à
lui, bouleversée par l'idée du chagrin qu'il devait avoir, grossissant
l'amertume de cet échec de toute sa sensibilité de femme, débordant d'un
besoin de charité immense. «Ô mon ami, ne vous faites pas de peine!... Je
voulais vous voir et vous dire que ce sont des jaloux, que je le trouve
très bien, ce tableau, que je suis très fière et très heureuse de vous
avoir aidé, d'en être un peu, moi aussi...» Il l'écoutait bégayer
ardemment ces tendresses, toujours immobile; et, brusquement, il
s'abattit devant elle, il laissa tomber la tête sur ses genoux, en
éclatant en larmes.
Toute son excitation de l'après-midi, sa bravoure d'artiste sifflé, sa
gaieté et sa violence, crevaient là, en une crise de sanglots qui le
suffoquait. Depuis la salle où les rires l'avaient souffleté, il les
entendait le poursuivre comme une meute aboyante, là-bas aux
Champs-Élysées, puis le long de la Seine, puis à présent encore chez
lui, derrière son dos. Sa force entière s'en était allée, il se sentait
plus débile qu'un enfant; et il répéta, roulant sa tête, la voix
éteinte, le geste vague: «Mon Dieu! que je souffre!» Alors, elle, des
deux poings, le remonta jusqu'à sa bouche, dans un emportement de
passion. Elle le baisa, elle lui souffla jusqu'au coeur, d'une haleine
chaude:
«Tais-toi, tais-toi, je t'aime!» Ils s'adoraient, leur camaraderie
devait aboutir à ces noces, sur ce divan, dans l'aventure de ce tableau
qui peu à peu les avait unis. Le crépuscule les enveloppa, ils restèrent
aux bras l'un de l'autre, anéantis, en larmes sous cette première joie
d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait
envoyés le matin embaumaient la nuit; et les parcelles d'or éparses,
envolées du cadre, luisaient seules d'un reste de jour, pareilles à un
fourmillement d'étoiles.
VI
Le soir, comme il la tenait encore dans ses bras, il lui avait
dit: «Reste!» Mais elle s'était dégagée d'un effort.
«Je ne peux pas, il faut que je rentre.
--Alors, demain... Je t'en prie, reviens demain.
--Demain, non, c'est impossible... Adieu, à bientôt!» Et, le lendemain,
dès sept heures, elle était là, rouge du mensonge qu'elle avait fait à
Mme Vanzade: une amie de Clermont qu'elle devait aller chercher à la
gare, et avec qui elle passerait la journée.
Claude, ravi de la posséder ainsi tout un jour, voulut l'emmener à la
campagne, par un besoin de l'avoir à lui seul, très loin, sous le grand
soleil. Elle fut enchantée, ils partirent comme des fous, arrivèrent à
la gare Saint-Lazare juste pour sauter dans un train du Havre. Lui,
connaissait, après Mantes, un petit village, Bennecourt, où était une
auberge d'artistes qu'il avait envahie parfois avec des camarades, et,
sans s'inquiéter des deux heures de chemin de fer, il la conduisait
déjeuner là, comme il l'aurait menée à Asnières. Elle s'égaya beaucoup
de ce voyage qui n'en finissait plus. Tant mieux, si c'était au bout du
monde! Il leur semblait que le soir ne devait jamais venir. À dix
heures, ils descendirent à Bonnières; ils prirent le bac, un vieux bac
craquant et filant sur sa chaîne; car Bennecourt se trouve de l'autre
côté de la Seine. La journée de mai était splendide, les petits flots se
pailletaient d'or au soleil, les jeunes feuillages verdissaient
tendrement, dans le bleu sans tache. Et, au-delà des îles, dont la
rivière est peuplée en cet endroit, quelle joie que cette auberge de
campagne, avec son petit commerce d'épicerie, sa grande salle qui
sentait la lessive, sa vaste cour pleine de fumier, où barbotaient des
canards! «Hé! père Faucheur, nous venons déjeuner... Une omelette, des
saucisses, du fromage.
--Est-ce que vous coucherez, monsieur Claude?
--Non, non, une autre fois... Et du vin blanc, hein! du petit rose qui
gratte la gorge.» Déjà, Christine avait suivi la mère Faucheur dans la
basse-cour; et, quand cette dernière revint avec des oeufs, elle demanda
au peintre, avec son rire sournois de paysanne: «C'est donc que vous
êtes marié, à cette heure?
--Dame! répondit-il rondement, il le faut bien, puisque je suis avec ma
femme.» Le déjeuner fut exquis, l'omelette trop cuite, les saucisses
trop grasses, le pain d'une telle dureté, qu'il dut lui couper des
mouillettes pour qu'elle ne s'aimât, pas le poignet.
Ils burent deux bouteilles, en entamèrent une troisième, si gais, si
bruyants, qu'ils s'étourdissaient eux-mêmes, dans la grande salle où ils
mangeaient seuls. Elle, les joues ardentes, affirmait qu'elle était
grise; et jamais ça ne lui était arrivé, et elle trouvait ça drôle, oh!
si drôle, riant à ne plus pouvoir se retenir.
«Allons prendre l'air, dit-elle enfin.
--C'est ça, marchons un peu... Nous repartons à quatre heures, nous
avons trois heures devant nous.» Ils remontèrent Bennecourt, qui aligne
ses maisons jaunes, le long de la berge, sur près de deux kilomètres.
Tout le village était aux champs, ils ne rencontrèrent que trois vaches
conduites par une petite fille. Lui, du geste, expliquait le pays,
semblait savoir où il allait; et, quand arrivés à la dernière maison,
une vieille bâtisse plantée sur le bord de la Seine, en face des coteaux
de Jeufoise, il en fit le tour, entra dans un bois de chênes, très
touffu. C'était le bout du monde qu'ils cherchaient l'un et, l'autre, un
gazon d'une douceur de velours, un abri de feuilles où le soleil seul
pénétrait en minces flèches de flamme. Tout de suite, leurs lèvres
s'unirent dans un baiser avide, et elle s'était abandonnée, et il
l'avait prise, au milieu de l'odeur fraîche des herbes foulées.
Longtemps, ils restèrent à cette place, attendris, maintenant, avec des
paroles rares et basses, occupés de la seule caresse de leur haleine,
comme en extase devant les points d'or qu'ils regardaient luire au fond
de leurs yeux bruns.
Puis, deux heures plus tard, quand ils sortirent du bois, ils
tressaillirent: un paysan était là, sur la porte grande ouverte de la
mairie, et qui paraissait les avoir guettés de ses yeux rapetissés de
vieux loup. Elle devint toute rose, tandis que lui criait, pour cacher
sa gêne:
«Tiens! le père Poirette!!! C'est donc à vous, la cambuse?» Alors, le
vieux raconta avec des larmes que ses locataires étaient partis sans le
payer, en lui laissant leurs meubles.
Et il les invita à entrer. «Vous pouvez toujours voir, peut-être que vous
connaissez du monde... Ah! il y en a des Parisiens, qui seraient
contents!... Trois cents francs par an avec les meubles, n'est-ce pas
que c'est pour rien?» Curieusement, ils le suivirent. C'était une grande
lanterne de maison, qui semblait taillée dans un hangar: en bas, une
cuisine immense et une salle où l'on aurait pu faire danser; en haut,
deux pièces également, si vastes, qu'on s'y perdait. Quant aux meubles,
ils consistaient en un lit de noyer, dans l'une des chambres, et en une
table et des ustensiles de ménage, qui garnissaient la cuisine.
Mais, devant la maison, le jardin abandonné, planté d'abricotiers
magnifiques, se trouvait envahi de rosiers géants, couverts de roses;
tandis que, derrière, allant jusqu'au bois de chênes, il y avait un
petit champ de pommes de terre, enclos d'une haie vive.
«Je laisserai les pommes de terre», dit le père Poirette.
Claude et Christine s'étaient regardés, dans un de ces brusques désirs
de solitude et d'oubli qui alanguissent les amants. Ah! que ce serait
bon de s'aimer là, au fond de ce trou, si loin des autres! Mais ils
sourirent, est-ce qu'ils pouvaient? ils avaient à peine le temps de
reprendre le train pour rentrer à Paris. Et le vieux paysan, qui était
le père de Mme Faucheur, les accompagna le long de la berge; puis, comme
ils montaient dans le bac, il leur cria, après tout un combat intérieur:
«Vous savez, ce sera deux cent cinquante francs... Envoyez-moi du
monde.» À Paris, Claude accompagna Christine jusqu'à l'hôtel de Mme
Vanzade. Ils étaient devenus très tristes, ils échangèrent une longue
poignée de main, désespérée et muette, n'osant s'embrasser.
Une vie de tourment commença. En quinze jours, elle ne put venir que
trois fois; et elle accourait, essoufflée, n'ayant que quelques minutes
à elle, car justement la vieille dame se montrait exigeante. Lui, la
questionnait, inquiet de la voir pâlie, énervée, les yeux brillants de
fièvre. Jamais elle n'avait tant souffert de cette maison pieuse, de ce
caveau, sans air et sans jour, où elle se mourait d'ennui. Ses
étourdissements l'avaient reprise, le manque d'exercice faisait battre
le sang à ses tempes.
Elle lui avoua qu'elle s'était évanouie, un soir, dans sa chambre, comme
tout d'un coup étranglée par une main de plomb. Et elle n'avait pas de
paroles mauvaises contre sa maîtresse, elle s'attendrissait au
contraire: une pauvre créature, si vieille, si infirme, si bonne, qui
l'appelait sa fille. Cela lui coûtait comme une vilaine action, chaque
fois qu'elle l'abandonnait, pour courir chez son amant.
Deux semaines encore se passèrent. Les mensonges dont elle devait payer
chaque heure de liberté, lui devinrent intolérables. Maintenant, c'était
frémissante de honte qu'elle rentrait dans cette maison rigide, où son
amour lui semblait une tache. Elle s'était donnée, elle l'aurait crié
tout haut, et son honnêteté se révoltait à cacher cela comme une faute,
à mentir bassement; ainsi qu'une servante qui craint un renvoi.
Enfin, un soir, dans l'atelier, au moment où elle partait une fois
encore, Christine se jeta entre les bras de Claude, éperdument,
sanglotant de souffrance et de passion.
«Ah! je ne peux pas, je ne peux pas... Garde-moi donc, empêche-moi de
retourner là-bas!» Il l'avait saisie, il l'embrassait à l'étouffer.
«Bien vrai? tu m'aimes! Oh! cher amour!... Mais je n'ai rien, moi, et tu
perdrais tout. Est-ce que je puis tolérer que tu te dépouilles ainsi?»
Elle sanglot à plus fort, ses paroles bégayées se brisaient dans ses
larmes.
«Son argent, n'est-ce pas? ce qu'elle me laisserait... Tu crois donc
que je calcule? Jamais je n'y ai songé, je te le jure. Ah! qu'elle garde
tout et que je sois libre!...
Moi, je ne tiens à rien ni à personne, je n'ai aucun parent, ne m'est-il
pas permis de faire ce que je veux? Je ne demande point que tu
m'épouses, je demande seulement à vivre avec toi...» Puis, dans un
dernier sanglot de torture:
«Ah! tu as raison, c'est mal de l'abandonner, cette pauvre femme! Ah! je
me méprise, je voudrais avoir la force... Mais je t'aime trop, je
souffre trop, je ne peux pourtant pas en mourir.
--Reste! reste! cria-t-il. Et que ce soient les autres qui meurent, il
n'y a que nous deux!» Il l'avait assise sur ses genoux, tous deux
pleuraient et riaient, en jurant au milieu de leurs baisers qu'ils ne se
sépareraient jamais, jamais plus.
Ce fut une folie. Christine quitta brutalement Mme Vanzade, emporta sa
malle, dès le lendemain. Tout de suite, Claude et elle avaient évoqué la
vieille maison déserte de Bennecourt; les rosiers géants, les pièces
immenses.
Ah! partir; partir sans perdre une heure, vivre au bout de la terre,
dans la douceur de leur jeune ménage! Elle, joyeuse, battait des mains.
Lui, saignant encore de son échec du Salon, ayant le besoin de se
reprendre, aspirait à ce grand repos de la bonne nature; et il aurait
là-bas le vrai plein air, il travaillerait dans l'herbe jusqu'au cou, il
rapporterait des chefs-d'oeuvre. En deux jours, tout fut prêt, le congé
de l'atelier donné, les quatre meubles portés au chemin de fer. Une
chance heureuse leur était advenue, une fortune, cinq cents francs payés
par le père Malgras, pour un lot d'une vingtaine de toiles, qu'il avait
triées au milieu des épaves du déménagement. Ils allaient vivre comme
des princes, Claude avait sa rente de mille francs, Christine apportait
quelques économies, un trousseau, des robes. Et ils se sauvèrent, une
véritable fuite, les amis évités, pas même prévenus par une lettre,
Paris dédaigné et lâché avec des rires de soulagement.
Juin s'achevait, une pluie torrentielle tomba pendant la semaine de leur
installation; et ils découvrirent que le père Poirette, avant de signer
avec eux, avait enlevé la moitié des ustensiles de cuisine. Mais la
désillusion restait sans prise, ils pataugeaient avec délices sous les
averses, ils faisaient des voyages de trois lieues, jusqu'à Vernon, pour
acheter des assiettes et des casseroles qu'ils rapportaient en triomphe.
Enfin, ils furent chez eux, n'occupant en haut qu'une des deux chambres,
abandonnant l'autre aux souris, transformant en bas la salle à manger en
un vaste atelier, surtout heureux, amusés comme des enfants, de manger
dans la cuisine, sur une table de sapin, près de l'âtre où chantait le
pot-au-feu. Ils avaient pris pour les servir une fille du village, qui
venait le matin et s'en allait le soir, Mélie, une nièce des Faucheur,
dont la stupidité les enchantait. Non, on n'en aurait pas trouvé une
plus bête dans tout le département!
Le soleil ayant reparu, des journées adorables se suivirent, des mois
coulèrent dans une félicité monotone.
Jamais ils ne savaient la date, et ils confondaient tous les jours de la
semaine. Le matin, ils s'oubliaient très tard au lit, malgré les rayons
qui ensanglantaient les murs blanchis de la chambre, à travers les
fentes des volets.
Puis, après le déjeuner, c'étaient des flâneries sans fin, de grandes
courses sur le plateau planté de pommiers, par des chemins herbus de
campagne, des promenades le long de la Seine, au milieu des près,
jusqu'à la Roche-Guyon, des explorations plus lointaines, de véritables
voyages de l'autre côté de l'eau, dans les champs de blé de Bonnières et
de Jeufosse. Un bourgeois, forcé de quitter le pays, leur avait vendu un
vieux canot trente francs; et ils avaient aussi la rivière, ils
s'étaient pris pour elle d'une passion de sauvages, y vivant des jours
entiers, naviguant, découvrant des terres nouvelles, restant cachés sous
les saules des berges, dans les petits bras noirs d'ombre. Entre les
îles semées au fil de l'eau, il y avait toute une cité mouvante et
mystérieuse, un lacis de ruelles par lesquelles ils filaient doucement,
frôlés de la caresse des branches basses, seuls au monde avec les
ramiers et les martins-pêcheurs. Lui, parfois, devait sauter sur le
sable, les jambes nues, pour pousser le canot. Elle, vaillante, maniait
les rames, voulait remonter les courants les plus durs, glorieuse de sa
force. Et, le soir, ils mangeaient des soupes aux choux dans la cuisine,
ils riaient de la bêtise de Mélié dont ils avaient ri la veille; puis,
dès neuf heures, ils étaient au lit, dans le vieux lit de noyer, vaste à
y loger une famille, et où ils faisaient leurs douze heures, jouant dès
l'aube à se jeter les oreillers, puis se rendormant, leurs bras à leurs
cous.
Chaque nuit, Christine disait: «Maintenant, mon chéri, tu vas me
promettre une chose: c'est que tu travailleras demain.
--Oui, demain, je te le jure.
--Et tu sais, je me fâche, cette fois... Est-ce que c'est moi qui
t'empêche?
--Toi, quelle idée!... Puisque je suis venu pour travailler, que diable!
Demain, tu verras.» Le lendemain, ils repartaient en canot; elle-même le
regardait avec un sourire gêné, quand elle le voyait n'emporter ni
toile, ni couleurs; puis, elle l'embrassait en riant, fière de sa
puissance, touchée de ce continuel sacrifice qu'il lui faisait. Et
c'étaient de nouvelles remontrances attendries: demain, oh! demain, elle
l'attacherait plutôt devant sa toile!
Claude, cependant, fit quelques tentatives de travail. Il commença une
étude du coteau de Jeufosse, avec la Seine au premier plan; mais, dans
l'île où il s'était installé, Christine le suivait, s'allongeait sur
l'herbe près de lui, les lèvres entrouvertes, les yeux noyés au fond du
bleu; et elle était si désirable dans ces verdures, dans ce désert où
seules passaient les voix murmurantes de l'eau, qu'il lâchait sa palette
à chaque minute, couché près d'elle, tous les deux anéantis et bercés
par la terre. Une autre fois, au-dessus de Bennecourt, une vieille ferme
le séduisit, abritée de pommiers antiques, qui avaient grandi comme des
chênes. Deux jours de suite, il y vint; seulement, le troisième, elle
l'emmena au marché de Bonnières pour acheter des poules; la journée
suivante fut encore perdue, la toile avait séché, il s'impatienta à la
reprendre, et finalement l'abandonna. Pendant toute la saison chaude, il
n'eut ainsi que des velléités, des bouts de tableau ébauchés à peine,
quittés au moindre prétexte, sans un effort de persévérance. Sa passion
de travail, cette fièvre de jadis qui le mettait debout dès l'aube,
bataillant contre la peinture rebelle, semblait s'en être allée, dans
une réaction d'indifférence et de paresse; et, délicieusement, comme
après les grandes maladies, il végétait, il goûtait la joie unique de
vivre par toutes les fonctions de son corps.
Aujourd'hui, Christine seule existait. C'était elle qui l'enveloppait de
cette haleine de flamme, où s'évanouissaient ses volontés d'artiste.
Depuis le baiser ardent, irréfléchi, qu'elle lui avait posé aux lèvres
la première, une femme était née de la jeune fille, l'amante qui se
débattait chez la vierge, qui gonflait sa bouche et l'avançait, dans la
carrure du menton. Elle se révélait ce qu'elle devait être, malgré sa
longue honnêteté: une chair de passion, une de ces chairs sensuelles, si
troublantes quand elles se dégagent de la pudeur où elles dorment. D'un
coup et sans maître, elle savait l'amour, elle y apportait l'emportement
de son innocence; et elle, ignorante jusque-là, lui presque neuf encore,
faisant ensemble les découvertes de la volupté, s'exaltaient dais le
ravissement de cette initiation commune. Il s'accusait de son ancien
mépris: fallait-il être sot de dédaigner en enfant des félicités qu'on
n'avait pas vécues! Désormais, toute sa tendresse de la chair de la
femme, cette tendresse dont il épuisait autrefois le désir dans ses
oeuvres, ne le brûlait plus que pour ce corps vivant, souple et tiède,
qui était son bien. Il avait cru aimer les jours frisant sur les gorges
de soie, les beaux tons d'ambre pâle qui dorent la rondeur des hanches,
le modelé douillet des ventres purs. Quelle illusion de rêveur! À cette
heure seulement, il le tenait à pleins bras, ce triomphe de posséder son
rêve, toujours fuyant jadis sous sa main impuissante de peintre. Elle se
donnait entière, il la prenait, depuis sa nuque jusqu'à ses pieds, il la
serrait d'une étreinte à la faire sienne, à l'entrer au fond de sa
propre chair. Et elle, ayant tué la peinture, heureuse d'être sans
rivale, prolongeait les noces.
Au lit, le matin, c'étaient ses bras ronds, ses jambes douces qui le
gardaient si tard, comme lié par des chaînes, dans la fatigue de leur
bonheur; en canot, lorsqu'elle ramait, il se laissait emporter sans
force, ivre, rien qu'à regarder le balancement de ses reins; sur l'herbe
des îles, les yeux au fond de ses yeux, il restait en extase des
journées, absorbé par elle, vidé de son coeur et de son sang. Et
toujours, et partout, ils se possédaient, avec le besoin inassouvi de se
posséder encore.
Une des surprises de Claude était de la voir rougir pour le moindre gros
mot qui lui échappait. Les jupes rattachées, elle souriait d'un air de
gêne, détournait la tête, aux allusions gaillardes. Elle n'aimait pas
ça. Et, à ce propos, un jour, ils se fâchèrent presque.
C'était, derrière leur maison, dans le petit bois de chênes où ils
allaient parfois, en souvenir du baiser qu'ils y avaient échangé lors de
leur première visite à Bennecourt.
Lui, travaillé d'une curiosité, l'interrogeait sur sa vie de couvent. Il
la tenait à la taille, la chatouillait de son souffle, derrière
l'oreille, en tâchant de la confesser. Que savait-elle de l'homme,
là-bas? qu'en disait-elle avec ses amies? quelle idée se faisait-elle de
ça?
«Voyons, mon mimi, conte-moi un peu... Est-ce que tu te doutais?» Mais
elle avait son rire mécontent, elle essayait de se dégager.
«Es-tu bête! laisse-moi donc!... À quoi ça t'avance-t-il?
--Ça m'amuse... Alors, tu savais?» Elle eut un geste de confusion, les
joues envahies de rougeur.
«Mon Dieu! comme les autres, des choses...» Puis, en se cachant la
face contre son épaule:
«On est bien étonnée tout de même.» Il éclata de rire, la serra
follement, la couvrit d'une pluie de baisers. Mais, quand il crut
l'avoir conquise et qu'il voulut obtenir ses confidences, ainsi que d'un
camarade qui n'a rien à cacher, elle s'échappa en phrases fuyantes, elle
finit par bouder, muette, impénétrable. Et jamais elle n'en avoua plus
long, même à lui qu'elle adorait. Il y avait là ce fond que les plus
franches gardent, cet éveil de leur sexe dont le souvenir demeure
enseveli et comme sacré. Elle était très femme, elle se réservait, en se
donnant toute.
Pour la première fois, ce jour-là, Claude sentit qu'ils restaient
étrangers. Une impression de glace, le froid d'un autre corps, l'avait
saisi. Est-ce que rien de l'un ne pouvait donc pénétrer dans l'autre,
quand ils s'étouffaient, entre leurs bras éperdus, avides d'étreindre
toujours davantage, au-delà même de la possession?
Les jours passaient cependant, et ils ne souffraient point de la
solitude. Aucun besoin d'une distraction, d'une visite à faire ou à
recevoir, ne les avait encore sortis d'eux-mêmes. Les heures qu'elle ne
vivait pas près de lui, à son cou, elle les employait en ménagère
bruyante, bouleversant la maison par de grands nettoyages que Mélie
devait exécuter sous ses yeux, ayant des fringales d'activité qui la
faisaient se battre en personne contre, les trois casseroles de la
cuisine. Mais le jardin surtout l'occupait: elle abattait
des moissons de roses sur les rosiers géants, armée d'un sécateur,
les mains déchirées par les épines; elle s'était donné une
courbature à vouloir cueillir les abricots, dont elle avait vendu la
récolte deux cents francs aux Anglais qui battent le pays chaque année;
et elle en tirait une vanité extraordinaire, elle rêvait de vivre des
produits du jardin. Lui, mordait moins à la culture. Il avait mis son
divan dans la vaste salle transformée en atelier, il s'y allongeait pour
la regarder semer et planter, par la fenêtre grande ouverte. C'était une
paix absolue, la certitude qu'il ne viendrait personne, que pas un coup
de sonnette ne le dérangerait, à aucun moment de la journée. Il poussait
si loin cette peur du dehors, qu'il évitait de passer devant l'auberge
des Faucheur, dans la continuelle crainte de tomber sur une bande de
camarades, débarqués de Paris. De tout l'été, pas une âme ne se montra.
Il répétait chaque soir, en montant se coucher, que tout de même c'était
une rude chance.
Une seule plaie secrète saignait au fond de cette joie.
Après la fuite de Paris, Sandoz ayant su l'adresse et ayant écrit,
demandant s'il pouvait aller le voir, Claude n'avait pas répondu. Une
brouille s'en était suivie, et cette vieille amitié semblait morte.
Christine s'en désolait, car elle sentait bien qu'il avait rompu pour
elle. Continuellement, elle en parlait, ne voulant pas le fâcher avec
ses amis, exigeant qu'il les rappelât. Mais, s'il promettait d'arranger
les choses, il n'en faisait rien. C'était fini, à quoi bon revenir sur
le passé?
Vers les derniers jours de juillet, l'argent devenant rare, il dut se
rendre à Paris pour vendre au père Malgras une demi-douzaine d'anciennes
études; et, en l'accompagnant à la gare, elle lui fit jurer d'aller
serrer la main à Sandoz.
Le soir, elle était là de nouveau, devant la station de Bonnières, qui
l'attendait.
«Eh bien, l'as-tu vu, vous êtes-vous embrassés?» Il se mit à marcher
près d'elle, muet d'embarras. Puis, d'une voix sourde:
«Non, je n'ai pas eu le temps.» Alors, elle dit, navrée, tandis que deux
grosses larmes noyaient ses yeux:
«Tu me fais beaucoup de peine.» Et, comme ils étaient sous les arbres,
il la baisa au visage, en pleurant lui aussi, en la suppliant de ne pas
augmenter son chagrin. Est-ce qu'il pouvait changer la vie? N'était-ce
point assez déjà d'être heureux ensemble?
Pendant ces premiers mois, ils firent une seule rencontre.
C'était au-dessus de Bennecourt, en remontant du côté de la Roche-Guyon.
Ils suivaient un chemin désert et boisé, un de ces délicieux chemins
creux, lorsque, à un détour, ils tombèrent sur trois bourgeois en
promenade, le père, la mère et la fille. Justement, se croyant bien
seuls, ils s'étaient pris à la taille, en amoureux qui s'oublient
derrière les haies: elle, ployée, abandonnait ses lèvres; lui, rieur,
avançait les siennes; et la surprise fut si vive, qu'ils ne se
dérangèrent point, toujours liés d'une étreinte, marchant du même pas
ralenti. Saisie, la famille restait collée contre un des talus, le père
gros et apoplectique, la mère d'une maigreur de couteau, la fille
réduite à rien, déplumée comme un oiseau malade, tous les trois laids et
pauvres du sang vicié de leur race. Ils étaient une honte, en pleine vie
de la terre, sous le grand soleil. Et, soudain, la triste enfant qui
regardait passer l'amour avec des yeux stupéfaits fut poussée par son
père, emmenée par sa mère, hors d'eux, exaspérés de ce baiser libre,
demandant s'il n'y avait donc plus de police dans nos campagnes; tandis
que, toujours sans hâte, les deux amoureux s'en allaient triomphants,
dans leur gloire.
Claude pourtant s'interrogeait, la mémoire hésitante. Où diable avait-il
vu ces têtes-là, cette déchéance bourgeoise, ces faces déprimées et
tassées, qui suaient les millions gagnés sur le pauvre monde? C'était
assurément dans une circonstance grave de sa vie. Et il se souvint, il
reconnut les Margaillan, cet entrepreneur que Dubuche promenait au Salon
des Refusés, et qui avait ri devant son tableau, d'un rire tonnant
d'imbécile. Deux cents pas plus loin, comme il débouchait avec Christine
du chemin creux, et qu'ils se trouvaient en face d'une vaste propriété,
une grande bâtisse blanche entourée de beaux arbres, ils apprirent d'une
vieille paysanne que la Richaudière, comme on la nommait, appartenait
aux Margaillan depuis trois années. Ils l'avaient payée quinze cent
mille francs et ils venaient d'y faire des embellissements pour plus
d'un million.
«Voilà un coin du pays où l'on ne nous reprendra guère, dit Claude en
redescendant vers Bennecourt. Ils gâtent le paysage, ces monstres!»
Mais, dès le milieu d'août, un gros événement changea leur vie:
Christine était enceinte, et elle ne s'en apercevait qu'au troisième
mois, dans son insouciance d'amoureuse.
Ce fut d'abord une stupeur pour elle et pour lui; jamais ils n'avaient
songé que cela pût arriver. Puis, ils se raisonnèrent, sans joie
pourtant, lui, troublé de ce petit être qui allait venir compliquer
l'existence, elle, saisie d'une angoisse qu'elle ne s'expliquait pas,
comme si elle eût craint que cet accident-là ne fût la fin de leur grand
amour. Elle pleura longtemps à son cou, il tâchait vainement de la
consoler, étranglé de la même tristesse sans nom.
Plus tard, quand ils se furent habitués, ils s'attendrirent sur le
pauvre petit, qu'ils avaient fait sans le vouloir, le jour tragique où
elle s'était livrée à lui, dans les larmes, sous le crépuscule navré qui
noyait l'atelier: les dates y étaient, ce serait l'enfant de la
souffrance et de la pitié, souffleté à sa conception du rire bête des
foules. Et, dès lors, comme ils n'étaient pas méchants, ils
l'attendirent, le souhaitèrent même, s'occupant déjà de lui et préparant
tout pour sa venue.
L'hiver eut des froids terribles, Christine fut retenue par un gros
rhume dans la maison mal close, qu'on ne parvenait pas à chauffer. Sa
grossesse lui causait de fréquents malaises, elle restait accroupie,
devant le feu, elle était obligée de se fâcher pour que Claude sortît
sans elle, fit de longues marches sur la terre gelée et sonore des
routes. Et lui, pendant ces promenades, en se retrouvant seul après des
mois de continuelle existence à deux, s'étonnait de la façon dont avait
tourné sa vie, en dehors de sa volonté. Jamais il n'avait voulu ce
ménage, même avec elle; il en aurait eu l'horreur, si on l'avait
consulté; et ça s'était fait cependant, et ça n'était plus à défaire;
car, sans parler de l'enfant, il était de ceux qui n'ont point le
courage de rompre. Évidemment, cette destinée l'attendait, il devait
s'en tenir à la première qui n'aurait pas honte de lui. La terre dure
sonnait sous ses galoches, le vent glacial figeait sa rêverie, attardée
à des pensées vagues, à sa chance d'être tombé du moins sur une fille
honnête, à tout ce qu'il aurait souffert de cruel et de sale s'il
s'était mis avec un modèle, las de rouler les ateliers; et il était
repris de tendresse, il se hâtait de rentrer pour serrer Christine de
ses deux bras tremblants, comme s'il avait failli la perdre, déconcerté
seulement lorsqu'elle se dégageait, en poussant un cri de douleur.
«Oh! pas si fort! tu me fais du mal!»
Elle portait les mains à son ventre, et lui regardait ce ventre,
toujours avec la même surprise anxieuse.
L'accouchement eut lieu vers le milieu de février. Une sage-femme était
venue de Vernon, tout marcha très bien: la mère fut sur pied au bout de
trois semaines, l'enfant, un garçon très fort, tétait si goulûment
qu'elle devait se lever jusqu'à cinq fois la nuit, pour l'empêcher de
crier et de réveiller son père. Dès lors, le petit être révolutionna la
maison, car elle, si active ménagère, se montra nourrice très
maladroite. La maternité ne poussait pas en elle, malgré son bon coeur
et ses désolations au moindre bobo; elle se lassait, se rebutait tout de
suite, appelait Mélie, qui aggravait les embarras par sa stupidité
béante; et il fallait que le père accourût l'aider, plus gêné encore que
les deux femmes. Son ancien malaise à coudre, son inaptitude aux travaux
de son sexe, reparaissait dans les soins que réclamait l'enfant. Il fut
assez mal tenu, il s'éleva un peu à l'aventure, au travers du jardin et
des pièces laissées en désordre de désespoir, encombrées de langes, de
jouets cassés, de l'ordure et du massacre d'un petit monsieur qui fait
ses dents. Et, quand les choses se gâtaient par trop, elle ne savait que
se jeter aux bras de son cher amour: c'était son refuge, cette poitrine
de l'homme qu'elle aimait, l'unique source de l'oubli et du bonheur.
Elle n'était qu'amante, elle aurait donné vingt fois le fils pour
l'époux. Une ardeur même l'avait reprise après la délivrance, une sève
remontante d'amoureuse qui se retrouve, avec sa taille libre, sa beauté
refleurie. Jamais sa chair de passion ne s'était offerte dans un tel
frisson de désir.
Ce fut l'époque cependant où Claude se remit un peu à peindre. L'hiver
finissait, il ne savait à quoi employer les gaies matinées de soleil
depuis que Christine ne pouvait sortir avant midi, à cause de Jacques,
le gamin qu'ils avaient nommé ainsi, du nom de son grand-père maternel,
en négligeant du reste de le faire baptiser. Il travailla dans le
jardin, d'abord par désoeuvrement, fit une pochade de l'allée
d'abricotiers, ébaucha les rosiers géants, composa des natures mortes,
quatre pommes, une bouteille et un pot de grés, sur une serviette.
C'était pour se distraire.
Puis, il s'échauffa, l'idée de peindre une figure habillée en plein
soleil, finit par le hanter; et, dès ce moment, sa femme fut sa victime,
d'ailleurs complaisante, heureuse de lui faire un plaisir, sans
comprendre encore quelle rivale terrible elle se donnait. Il la peignit
à vingt reprises, vêtue de blanc, vêtue de rouge au milieu des verdures,
debout ou marchant, à demi allongée sur l'herbe, coiffée d'un grand
chapeau de campagne, tête nue sous une ombrelle, dont la soie cerise
baignait sa face d'une lumière rose. Jamais il ne se contentait
pleinement, il grattait les toiles au bout de deux ou trois séances,
recommençait tout de suite, s'entêtant au même sujet. Quelques études,
incomplètes, mais d'une notation charmante dans la vigueur de leur
facture, furent sauvées du couteau à palette et pendues aux murs de la
salle à manger.
Et, après Christine, ce fut Jacques qui dut poser. On le mettait nu
comme un petit saint Jean, on le couchait, par les journées chaudes, sur
une couverture; et il ne fallait plus qu'il bougeât. Mais c'était le
diable. Égayé, chatouillé par le soleil, il riait et gigotait, ses
petits pieds roses en l'air, se roulant, culbutant, le derrière
par-dessus la tête. Le père, après avoir ri, se fâchait, jurait contre
ce sacré mioche qui ne pouvait pas être sérieux une minute. Est-ce qu'on
plaisantait avec la peinture? Alors, la mère, à son tour, faisait les
gros yeux, maintenait le petit pour que le peintre attrapât au vol le
dessin d'un bras ou d'une jambe. Pendant des semaines, il s'obstina,
tellement les tons si jolis de cette chair d'enfance le tentaient. Il ne
le couvait plus que de ses yeux d'artiste, comme un motif à
chef-d'oeuvre, clignant les paupières, rêvant le tableau. Et il
recommençait l'expérience, il le guettait des jours entiers, exaspéré
que ce polisson-là ne voulût pas dormir, aux heures où l'on aurait pu le
peindre.
Un jour que Jacques sanglotait, en refusant de tenir la pose, Christine
dit doucement:
«Mon ami, tu le fatigues, ce pauvre mignon.» Alors, Claude s'emporta,
plein de remords.
«Tiens! c'est vrai, je suis stupide, avec ma peinture!...
Les enfants, ce n'est pas fait pour ça.» Le printemps et l'été se
passèrent encore, dans une grande douceur. On sortait moins, on avait
presque délaissé le canot, qui achevait de se pourrir contre la berge;
car c'était toute une histoire que d'emmener le petit dans les îles.
Mais on descendait souvent à pas ralentis le long de la Seine, sans
jamais s'écarter à plus d'un kilomètre.
Lui, fatigué des éternels motifs du jardin, tentait maintenant des
études au bord de l'eau; et, ces jours-là, elle allait le chercher avec
l'enfant, s'asseyait pour le regarder peindre, en attendant de rentrer
languissamment tous les trois, sous la cendre fine du crépuscule. Un
après-midi, il fut surpris de la voir apporter son ancien album de jeune
fille. Elle en plaisanta, elle expliqua que ça réveillait des choses en
elle, d'être là, derrière lui. Sa voix tremblait un peu, la vérité était
qu'elle éprouvait le besoin de se mettre de moitié dans sa besogne,
depuis que cette besogne le lui enlevait davantage chaque jour. Elle
dessina, risqua deux ou trois aquarelles, d'une main soigneuse de
pensionnaire. Puis, découragée par ses sourires, sentant bien que la
communion ne se faisait pas sur ce terrain, elle lâcha de nouveau son
album, en le forçant à promettre qu'il lui donnerait des leçons de
peinture, plus tard, quand il aurait le temps.
D'ailleurs, elle trouvait très jolies ses dernières toiles.
Après cette année de repos en pleine campagne, en pleine lumière, il
peignait avec une vision nouvelle, comme éclaircie, d'une gaieté de tons
chantante. Jamais encore il n'avait eu cette science des reflets, cette
sensation si juste des êtres et des choses, baignant dans la clarté
diffuse. Et, désormais, elle aurait déclaré cela absolument bien, gagnée
par ce régal de couleurs, s'il avait voulu finir davantage, et si elle
n'était restée interdite parfois, devant un terrain lilas ou devant un
arbre bleu, qui déroutaient toutes ses idées arrêtées de coloration. Un
jour qu'elle osait se permettre une critique, précisément à cause d'un
peuplier lavé d'azur, il lui avait fait constater, sur la nature même,
ce bleuissement délicat des feuilles.
C'était vrai pourtant, l'arbre était bleu; mais, au fond, elle ne se
rendait pas, condamnait la réalité: il ne pouvait y avoir des arbres
bleus dans la nature.
Elle ne parla plus que gravement des études qu'il accrochait aux murs de
la salle. L'art rentrait dans leur vie, et elle en demeurait songeuse.
Quand elle le voyait partir avec son sac, sa pique et son parasol, il
lui arrivait de se pendre d'un élan à son cou. «Tu m'aimes, dis?--Es-tu
bête! pourquoi veux-tu que je ne t'aime pas?
--Alors, embrasse-moi comme tu m'aimes, bien fort, bien fort!» Puis,
l'accompagnant jusque sur la route:
«Et travaille, tu sais que je ne t'ai jamais empêché de travailler...
Va, va, je suis contente, lorsque tu travailles.» Une inquiétude parut
s'emparer de Claude, lorsque l'automne de cette seconde année fit jaunir
les feuilles et ramena les premiers froids. La saison fut justement
abominable, quinze jours de pluies torrentielles le retinrent oisif à la
maison; ensuite, des brouillards vinrent à chaque instant contrarier ses
séances. Il restait assombri devant le feu, il ne parlait jamais de
Paris, mais la ville se dressait là-bas, à l'horizon, la ville d'hiver
avec son gaz qui flambait dès cinq heures, ses réunions d'amis se
fouettant d'émulation, sa vie de production ardente que même les glaces
de décembre ne ralentissaient pas. En un mois, il s'y rendit à trois
reprises, sous le prétexte de voir Malgras, auquel il avait encore vendu
quelques petites toiles. Maintenant, il n'évitait plus de passer devant
l'auberge des Faucheur, il se laissait même arrêter par le Poirette,
acceptait un verre de vin blanc; et ses regards fouillaient la salle,
comme s'il eût cherché, malgré la saison, des camarades d'autrefois,
tombés là du matin.
Il s'attardait, dans l'attente; puis, désespéré de solitude, il
rentrait, étouffant de tout ce qui bouillonnait en lui, malade de
n'avoir personne pour crier ce dont éclatait son crâne. L'hiver s'écoula
pourtant, et Claude eut la consolation de peindre quelques beaux effets
de neige. Une troisième année commençait, lorsque, dans les derniers
jours de mai, une rencontre inattendue l'émotionna. Il était, ce
matin-là, monté sur le plateau, pour chercher un motif, les bords de la
Seine ayant fini par le lasser; et il resta stupide, au détour d'un
chemin, devant Dubuche qui s'avançait entre deux haies de sureau, coiffé
d'un chapeau noir, pincé correctement dans sa redingote.
«Comment! c'est toi!» L'architecte bégaya de contrariété.
«Oui, je vais faire une visite... Hein? c'est joliment bête, à la
campagne! Mais, que veux-tu? on est forcé à des ménagements... Et toi,
tu habites par ici--? Je le savais... C'est-à-dire, non! on m'avait
bien appris quelque chose comme ça, mais je croyais que c'était de
l'autre côté, plus loin.» Claude, très remué, le tira d'embarras.
«Bon, bon, mon vieux, tu n'as pas à t'excuser, c'est moi le plus
coupable... Ah! qu'il y a donc longtemps qu'on ne s'est vus! Si je te
disais le coup que j'ai reçu au coeur, quand ton nez a débouché des
feuilles!» Alors, il lui prit le bras, il l'accompagna en ricanant de
plaisir; et l'autre, dans la continuelle préoccupation de sa fortune,
qui le faisait parler de lui sans cesse, se mit tout de suite à causer
de son avenir. Il venait de passer élève de première classe à l'école,
après avoir décroché avec une peine infinie les mentions réglementaires.
Mais ce succès le laissait perplexe. Ses parents ne lui envoyaient plus
un sou, pleurant misère, pour qu'il les soutînt à son tour; il avait
renoncé au prix de Rome, certain d'être battu, pressé de gagner sa vie;
et il était las déjà, écoeuré de faire la place, de gagner un franc
vingt-cinq de l'heure chez des architectes ignorants, qui le traitaient
en manoeuvre. Quelle route choisir? où prendre le plus court chemin? Il
quitterait l'École, il aurait un bon coup d'épaule de son patron, le
puissant Dequersonnière, dont il était aimé pour sa docilité d'élève
piocheur.
Seulement, que de peine encore, que d'inconnu devant lui! Et il se
plaignait avec amertume de ces écoles du gouvernement, où l'on trimait
tant d'années, et qui n'assuraient même pas une position à tous ceux
qu'elles jetaient sur le pavé.
Brusquement, il s'arrêta au milieu du sentier. Les haies de sureau
débouchaient en plaine rase, et la Richaudière apparaissait, au milieu
de ses grands arbres.
«Tiens! c'est vrai, s'écria Claude, je n'avais pas compris... Tu vas
dans cette baraque. Ah! les magots, ont-ils de sales têtes!» Dubuche,
l'air vexé de ce cri d'artiste, protesta d'un air gourmé.
«N'empêche que le père Margaillan, tout crétin qu'il te semble, est un
fier homme dans sa partie. Il faut le voir sur ses chantiers, au milieu
de ses bâtisses: une activité du diable, un sens étonnant de la bonne
administration, un flair merveilleux des rues à construire et des
matériaux à acheter. Du reste, on ne gagne pas des millions sans être un
monsieur... Et puis, pour ce que je veux faire de lui, moi! Je serais
bien bête de n'être pas poli à l'égard d'un homme qui peut m'être
utile.» Tout en parlant, il barrait l'étroit chemin, il empêchait son
ami d'avancer, sans doute par crainte d'être compromis, si on les voyait
ensemble, et pour lui faire entendre qu'ils devaient se séparer là.
Claude allait l'interroger sur les camarades de Paris; mais il se tut.
Pas un mot de Christine ne fut même prononcé. Et il se résignait à le
quitter, il tendait la main, lorsque cette question sortit malgré lui de
ses lèvres tremblantes:
«Sandoz va bien?
--Oui, pas mal. Je le vois rarement... Il m'a encore parlé de toi, le
mois dernier. Il est toujours désolé que tu nous aies mis à la
porte.--Mais je ne vous ai pas mis à la porte! cria Claude hors de lui;
mais, je vous en supplie, venez me voir; Je serais si heureux!
--Alors, c'est ça, nous viendrons. Je lui dirai de venir, parole
d'honneur!... Adieu, adieu, mon vieux. Je suis pressé.» Et Dubuche s'en
alla vers la Richaudière, et Claude le regarda qui se rapetissait au
milieu des cultures, avec la soie luisante de son chapeau et la tache
noire de sa redingote. Il rentra lentement, le coeur gros d'une
tristesse sans cause. Il ne dit rien à sa femme de cette rencontre.
Huit jours plus tard, Christine était allée chez les Faucheur acheter
une livre de vermicelle, et elle s'attardait au retour, elle causait
avec une voisine, son enfant au bras, lorsqu'un monsieur, qui descendait
du bac, s'approcha et lui demanda:
«Monsieur Claude Lantier? c'est par ici, n'est-ce pas?» Elle resta
saisie, elle répondit simplement:
«Oui, monsieur. Si vous voulez bien me suivre...» Pendant une centaine
de mètres, ils marchèrent côte à côte. L'étranger, qui semblait la
connaître, l'avait regardée avec un bon sourire; mais, comme elle hâtait
le pas, cachant son trouble sous un air grave, il se taisait.
Elle ouvrit la porte, elle l'introduisit dans la salle, en disant:
«Claude, une visite pour toi.» Il y eut une grande exclamation, les deux
hommes étaient déjà dans les bras l'un de l'autre.
«Ah! mon vieux Pierre, ah! que tu es gentil d'être venu!... Et Dubuche?
--Au dernier moment, une affaire l'a retenu, et il m'a envoyé une
dépêche pour que je parte sans lui.
--Bon! je m'y attendais un peu... Mais te voilà, toi! Ah! tonnerre de
Dieu, que je suis content!».
Et, se tournant vers Christine, qui souriait, gagnée par la joie: «C'est
vrai, je ne t'ai pas conté. J'ai rencontré l'autre jour Dubuche, qui se
rendait là-haut, à la propriété de ces monstres...» Mais il
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