Ce fut une rupture d'écluse, les deux cours franchies dans un fracas de
torrent, la rue envahie, inondée de cette cohue hurlante.
Claude, cependant, s'était mis à courir, près de Dubuche, qui venait à
la queue, très contrarié de n'avoir pas eu un quart d'heure de plus,
pour soigner un lavis.
«Qu'est-ce que tu fais ensuite?
--Oh! j'ai des courses toute la journée.»
Le peintre fut désespéré de voir que cet ami lui échappait encore.
«C'est bon, je te laisse... Et tu en es, ce soir, chez Sandoz?
--Oui, je crois, à moins qu'on ne me retienne à dîner ailleurs.» Tous
deux s'essoufflaient. La bande, sans se ralentir, allongeait le chemin,
pour promener davantage son vacarme. Après avoir descendu la rue du
Four, elle s'était ruée à travers la place Gozlin, et elle se jetait
dans la rue de l'Échaudé. En tête, la charrette à bras, tirée, poussée
plus fort, bondissait sur les pavés inégaux, avec la danse lamentable
des châssis dont elle était pleine; puis, la queue galopait, forçant les
passants à se coller contre les maisons, s'ils ne voulaient pas être
renversés; et les boutiquiers, béants sur leurs portes, croyaient à une
révolution. Tout le quartier était dans le bouleversement.
Rue Jacob, la débâcle devint telle, au milieu de cris si affreux, que
des persiennes se fermèrent. Comme on entrait enfin rue Bonaparte, un
grand blond fit la farce de saisir une petite bonne, ahurie sur le
trottoir, et de l'entraîner. Une paille dans le torrent. «Eh bien, adieu,
dit Claude. À ce soir!--Oui, à ce soir!» Le peintre, hors d'haleine,
s'était arrêté au coin de la rue des Beaux-Arts. Devant lui, la cour de
l'École se trouvait grande ouverte. Tout s'y engouffra.
Après avoir soufflé un moment, Claude regagna la rue de Seine. Sa
malchance s'aggravait, il était dit qu'il ne débaucherait pas un
camarade, ce matin-là; et il remonta la rue, il marcha lentement jusqu'à
la place du Panthéon, sans idée nette; puis, il pensa qu'il pouvait
toujours entrer à la mairie, pour serrer la main de Sandoz. Ce serait
dix bonnes minutes. Mais il demeura suffoqué, quand un garçon lui
répondit que M. Sandoz avait demandé un jour de congé, pour un
enterrement. Il connaissait cependant l'histoire, son ami alléguait ce
motif, chaque fois qu'il voulait avoir, chez lui, toute une journée de
bon travail.
Et il prenait défi sa course, lorsqu'une fraternité d'artiste, un
scrupule de travailleur honnête, l'arrêta: c'était un crime que d'aller
déranger un brave homme, de lui apporter le découragement d'une oeuvre
rebelle, au moment où il abattait sans doute gaillardement la sienne.
Dès lors, Claude dut se résigner. Il traîna sa mélancolie noire sur les
quais jusqu'à midi, la tête si lourde, si bourdonnante de la pensée
continue de son impuissance, qu'il ne voyait plus que dans un brouillard
les horizons aimés de la Seine. Puis, il se retrouva rue de la
Femme-sans-Tête, il y déjeuna chez Gomard, un marchand de vin, dont
l'enseigne: Au Chien de Montargis, l'intéressait. Des maçons, en blouse
de travail, éclaboussés de plâtre, étaient là, attablés; et, comme eux,
avec eux, il mangea son «ordinaire» de huit sous, le bouillon dans un
bol, où il trempa une soupe, et la tranche de bouilli, garnie de
haricots, sur une assiette humide des eaux de vaisselle. C'était encore
trop bon, pour une brute qui ne savait pas son métier: quand il avait
manqué une étude, il se ravalait, il se mettait plus bas que les
manoeuvres, dont les gros bras au moins faisaient leur besogne. Pendant
une heure, il s'attarda, il s'abêtit, dans les conversations des tables
voisines. Et, dehors, il reprit sa marche lente, au hasard.
Mais, place de l'Hôtel-de-Ville, une idée lui fit hâter le pas. Pourquoi
n'avait-il point songé à Fagerolles? Il était gentil, Fagerolles, bien
qu'il fût élève de l'École des Beaux-Arts; et gai, et pas bête. On
pouvait causer avec lui, même lorsqu'il défendait la mauvaise peinture.
S'il avait déjeuné chez son père, rue Vieille-du-Temple, pour sûr il s'y
trouvait encore.
Claude, en entrant dans cette rue étroite, éprouva une sensation de
fraîcheur. La journée devenait très chaude, et une humidité montait du
pavé, qui, malgré le ciel pur, restait mouillé et gras, sous le
continuel piétinement des passants. À chaque minute, des camions, des
tapissières manquaient de l'écraser, lorsqu'une bousculade le forçait à
quitter le trottoir. Pourtant, la rue l'amusait, avec la débandade mal
alignée de ses maisons, des façades plates, bariolées d'enseignes
jusqu'aux gouttières, trouées de minces fenêtres, où l'on entendait
bruire tous les métiers en chambre de Paris. À un des passages les plus
étranglés, une petite boutique de journaux le retint: c'était, entre un
coiffeur et un tripier, un étalage de gravures imbéciles, des suavités
de romance mêlées à des ordures de corps de garde. Plantés devant les
images, un grand garçon pâle rêvait, deux gamines se poussaient en
ricanant. Il les aurait giflés tous les trois, il se hâta de traverser
la rue, car la maison de Fagerolles se trouvait juste en face, une
vieille demeure sombre qui avançait sur les autres, mouchetée des
éclaboussures boueuses du ruisseau. Et, comme un omnibus arrivait, il
n'eut que le temps de sauter sur le trottoir, réduit là à une simple
bordure: les roues lui frôlèrent la poitrine, il fut inondé jusqu'aux
genoux.
M. Fagerolles, le père, fabricant de zinc d'art, avait ses ateliers au
rez-de-chaussée; et, au premier étage, pour abandonner à ses magasins
d'échantillons les deux grandes pièces éclairées sur la rue, il
occupait, sur la cour, un petit logement obscur, d'un étouffement de
cave. C'était là que son fils Henri avait poussé, en vraie plante du
pavé parisien, au bord de ce trottoir mangé par les roues, trempé par le
ruisseau, en face de la boutique à images, du tripier et du coiffeur.
D'abord, son père avait fait de lui un dessinateur d'ornements, pour son
usage personnel.
Puis, lorsque le gamin s'était révélé avec des ambitions plus hautes,
s'attaquant à la peinture, parlant de l'École, il y avait eu des
querelles, des gifles, une série de brouilles et de réconciliations.
Aujourd'hui encore, bien qu'Henri eût remporté de premiers succès, le
fabricant de zinc d'art, résigné à le laisser libre, le traitait
durement, en garçon qui gâtait sa vie.
Après s'être secoué, Claude enfila le porche de la maison, une voûte
profonde, béante sur une cour qui avait le jour verdâtre, l'odeur fade
et moisie d'un fond de citerne. L'escalier s'ouvrait sous une marquise,
au plein air, un large escalier, à vieille rampe dévorée de rouille.
Et, comme le peintre passait devant les magasins du premier étage, il
aperçut, par une porte vitrée, M. Fagerolles en train d'examiner ses
modèles. Alors, voulant être poli, il entra, malgré son écoeurement
d'artiste pour tout ce zinc peinturluré en bronze, tout ce joli affreux
et menteur de l'imitation.
«Bonjour, monsieur... Est-ce qu'Henri est encore là?» Le fabricant, un
gros homme blême, se redressa au milieu de ses porte-bouquet, de ses
buires et de ses statuettes. Il tenait à la main un nouveau modèle de
thermomètre, une jongleuse accroupie, qui portait sur son nez le léger
tube, de verre.
... «Henri n'est pas rentré déjeuner», répondit-il sèchement.
Cet accueil troubla le jeune homme.
«Ah! il n'est pas rentré... Je vous demande pardon.
Bonsoir, monsieur.
--Bonsoir.» Dehors, Claude jura entre ses dents. Déveine complète,
Fagerolles aussi lui échappait. Il s'en voulait maintenant d'être venu
et de s'être intéressé à cette vieille rue pittoresque, furieux de la
gangrène romantique qui repoussait quand même en lui: c'était son mal
peut-être, l'idée fausse dont il se sentait parfois la barre en travers
du crâne. Et lorsque, de nouveau, il retomba sur les quais, la pensée
lui vint de rentrer, pour voir si son tableau était vraiment très
mauvais. Mais cette pensée seule le secoua d'un tremblement. Son atelier
lui semblait un lieu d'horreur, où il ne pouvait plus vivre, comme s'il
y avait laissé le cadavre d'une affection morte. Non, non, monter les
trois étages, ouvrir la porte, s'enfermer en face de ça: il lui aurait
fallu une force au-dessus de son courage! Il traversa la Seine, il
suivit toute la rue Saint-Jacques.
Tant pis! il était trop malheureux; il allait, rue d'Enfer, débaucher
Sandoz.
Le petit logement, au quatrième, se composait d'une salle à manger,
d'une chambre à coucher et d'une étroite cuisine, que le fils occupait;
tandis que la mère, clouée par la paralysie, avait, de l'autre côté du
palier, une chambre où elle vivait dans une solitude chagrine et
volontaire. La rue était déserte, les fenêtres ouvraient sur le vaste
jardin des Sourds-Muets, que dominaient la tête arrondie d'un grand
arbre et le clocher carré de Saint-Jacques du Haut-Pas.
Claude trouva Sandoz dans sa chambre, courbé sur sa table, absorbé
devant une page écrite.
«Je te dérange?
--Non, je travaille depuis ce matin, j'en ai assez... imagine toi,
voici une heure que je m'épuise à retaper une phrase mal bâtie, dont le
remords m'a torturé pendant tout mon déjeuner.» Le peintre eut un geste
de désespoir; et, à le voir si lugubre, l'autre comprit.
«Hein? toi, ça ne va guère... Sortons. Un grand tour pour nous
dérouiller un peu, veux-tu?» Mais, comme il passait devant la cuisine,
une vieille femme l'arrêta. C'était sa femme de ménage, qui d'habitude
venait deux heures le matin et deux heures le soir; seulement, le jeudi,
elle restait l'après-midi entier, pour le dîner.
«Alors, demanda-t-elle, c'est décidé, monsieur: de la raie et un gigot
avec des pommes de terre?
--Oui, si vous voulez.
--Et combien faut-il que je mette de couverts?
--Ah! ça, on ne sait jamais... Mettez toujours cinq couverts, on verra
ensuite. Pour sept heures, n'est-ce pas? Nous tâcherons d'y être».
Puis, sur le palier, pendant que Claude attendait un instant, Sandoz se
glissa chez sa mère; et, quand il en fut ressorti, du même mouvement
discret et tendre, tous deux descendirent, silencieux. Dehors, après
avoir flairé à gauche et à droite, comme pour prendre le vent, ils
finirent par remonter la rue, tombèrent sur la place de l'Observatoire,
enfilèrent le boulevard du Montparnasse.
C'était leur promenade ordinaire, ils y aboutissaient quand même,
aimant ce large déroulement des boulevards extérieurs, où leur flânerie
vaguait à l'aise. Ils ne parlaient toujours pas, la tête lourde encore,
rassérénés peu à peu d'être ensemble. Devant la gare de l'Ouest
seulement, Sandoz eut une idée.
«Dis donc, si nous allions chez Mahoudeau voir où en est sa grande
machine? Je sais qu'il a lâché ses bons dieux aujourd'hui.
--C'est ça, répondit Claude. Allons chez Mahoudeau.» Ils s'engagèrent
tout de suite dans la rue du Cherche-Midi. Le sculpteur Mahoudeau avait
loué, à quelques pas du boulevard, la boutique d'une fruitière tombée en
faillite; et il s'y était installé, en se contentant de barbouiller les
vitres d'une couche de craie. À cet endroit, large et déserte, la rue
est d'une bonhomie provinciale, adoucie encore d'une pointe d'odeur
ecclésiastique: des portes charretières restent béantes, montrant des
enfilades de cours, très profondes; une vacherie exhale des souffles
tièdes de litière, un mur de couvent s'allonge, interminable.
Et c'était là, flanquée de ce couvent et d'une herboristerie, que se
trouvait la boutique, devenue un atelier, et dont l'enseigne portait
toujours les mots: Fruits et légumes, en grosses lettres jaunes.
Claude et Sandoz faillirent être éborgnés par des petites filles qui
sautaient à la cordé. Il y avait, su les trottoirs, des familles
assises, dont les barricades de chaises les forçaient à prendre la
chaussée. Pourtant, ils arrivaient, lorsque la vue de l'herboristerie
les attarda un moment.
Entre les deux vitrines, décorées d'irrigateurs, de bandages, de toutes
sortes d'objets intimes et délicats, sous les herbes séchées de la
porte, d'où sortait une continuelle haleine d'aromates, une femme maigre
et brune, debout, les dévisageait; pendant que, derrière elle, dans
l'ombre, apparaissait le profil noyé d'un petit homme pâlot, en train de
cracher ses poumons. Ils se poussèrent du coude, les yeux égayés d'un
rire farceur; puis, ils tournèrent le bec-de-cane de la boutique à
Mahoudeau.
La boutique, assez grande, était comme emplie par un tas d'argile, une
Bacchante colossale, à demi renversée sur une roche. Les madriers qui la
portaient, pliaient sous le poids de cette masse encore informe, où l'on
ne distinguait que des seins de géante et des cuisses pareilles à des
tours. De l'eau avait coulé, des baquets boueux traînaient, un gâchis de
plâtre salissait tout un coin; tandis que, sur les planches de
l'ancienne fruiterie restées en place, se débandaient quelques moulages
d'antiques, que la poussière amassée lentement semblait ourler de cendre
fine. Une humidité de buanderie, une odeur fade de glaise mouillée
montait du sol. Et cette misère des ateliers de sculpteur, cette saleté
du métier s'accusaient davantage, sous la clarté blafarde des vitres
barbouillées de la devanture.
«Tiens! c'est vous!» cria Mahoudeau, assis devant sa bonne femme, en
train de fumer une pipe.
Il était petit, maigre, la figure osseuse, déjà creusée de rides à
vingt-sept ans; ses cheveux de crin noir s'embroussaillaient sur un
front très bas; et, dans ce masque jaune, d'une laideur féroce,
s'ouvraient des yeux d'enfant, clairs et vides, qui souriaient avec une
puérilité charmante. Fils d'un tailleur de pierres de Plassans, il avait
remporté là-bas de grands succès, aux concours du Musée; puis, il était
venu à Paris comme lauréat de la ville, avec la pension de huit cents
francs, qu'elle servait pendant quatre années. Mais à Paris, il avait
vécu dépaysé, sans défense, ratant l'École des Beaux-Arts, mangeant sa
pension à ne rien faire; si bien que, au bout des quatre ans, il s'était
vu forcé, pour vivre, de se mettre aux gages d'un marchand de bons
dieux, où il grattait dix heures par jour des Saint-Joseph, des
Saint-Roch, des Madeleine, tout le calendrier des paroisses. Depuis six
mois seulement, l'ambition l'avait repris, en retrouvant des camarades
de Provence, des gaillards dont il était l'aîné, connus autrefois chez
tata Giraud, un pensionnat de mioches, devenus aujourd'hui de farouches
révolutionnaires; et cette ambition tournait au gigantesque, dans cette
fréquentation d'artistes passionnés, qui lui troublaient la cervelle
avec l'emportement de leurs théories.
«Fichtre!, dit Claude, quel morceau!» Le sculpteur, ravi, tira sur sa
pipe, lâcha un nuage de fumée. «Hein! n'est-ce pas?... Je vais leur en
coller, de la chair, et de la vraie, pas du saindoux comme ils en font!
--C'est une baigneuse? demanda Sandoz.
--Non, je lui mettrai des pampres... Une bacchante, tu comprends!».
Mais, du coup, violemment, Claude s'emporta.
«Une bacchante! est-ce que tu te fiches de nous! est-ce que ça existe,
une bacchante?... Une vendangeuse, hein? et une vendangeuse moderne,
tonnerre de Dieu! Je sais bien, il y a le nu. Alors, une paysanne qui se
serait déshabillée. Il faut qu'on sente ça, il faut que ça vive!»
Mahoudeau, interdit, écoutait avec un tremblement. Il le redoutait, se
pliait à son idéal de force et de vérité.
Et, renchérissant:
«Oui, oui, c'est ce que je voulais dire... Une vendangeuse. Tu verras
si ça pue la femme!» À ce moment, Sandoz, qui faisait le tour de
l'énorme bloc d'argile, eut une légère exclamation.
«Ah! ce sournois de Chaîne qui est là!»
En effet, derrière le tas, Chaîne, un gros garçon, peignait en silence,
copiant sur une petite toile le poêle éteint et rouillé. On
reconnaissait un paysan à ses allures lentes, à son cou de taureau,
halé, durci, en cuir. Seul, le front se voyait, bombé d'entêtement, car
son nez était si court, qu'il disparaissait entre les joues rouges, et
une barbe dure cachait ses fortes mâchoires. Il était de Saint-Firmin, à
deux lieues de Plassans, un village où il avait gardé les troupeaux
jusqu'à son tirage au sort; et son malheur était né de l'enthousiasme
d'un bourgeois du voisinage, pour les pommes de canne qu'il sculptait
avec son couteau, dans des racines. Dès lors, devenu le pâtre de génie,
le grand homme en herbe du bourgeois amateur, qui se trouvait être
membre de la Commission du Musée, poussé par lui, adulé, détraqué
d'espérances, il avait tout manqué successivement, les études, les
concours, la pension de la ville; et il n'en était pas moins parti pour
Paris, après avoir exigé de son père, un paysan misérable, sa part
anticipée d'héritage, mille francs, avec lesquels il comptait vivre un
an, en attendant le triomphe promis. Les mille francs avaient duré
dix-huit mois. Puis, comme il ne lui restait que vingt francs, il venait
de se mettre avec son ami Mahoudeau, dormant tous les deux dans le même
lit, au fond de l'arrière-boutique sombre, coupant l'un après l'autre
au même, pain, du pain dont ils achetaient une provision quinze
jours--d'avance, pour qu'il fût très dur et qu'on n'en pût manger
beaucoup.
«Dites donc, Chaîne, continua Sandoz, il est joliment exact, votre
poêle!» Chaîne, sans parler, eut dans sa barbe un rire silencieux de
gloire, qui lui éclaira la face comme d'un coup de soleil. Par une
imbécillité dernière, et pour que l'aventure fit complète, les conseils
de son protecteur l'avaient jeté dans la peinture, malgré le goût
véritable qu'il montrait à tailler le bois; et il peignait en maçon,
gâchant les couleurs, réussissant à rendre boueuses les plus claires et
les plus vibrantes. Mais son triomphe était l'exactitude dans la
gaucherie, il avait les minuties naïves d'un primitif, le souci du petit
détail, où se complaisait l'enfance de son être, à peine dégagé de la
terre. Le poêle, avec une perspective de guingois, était sec et précis,
d'un ton lugubre de vase. Claude s'approcha, fut pris de pitié devant
cette peinture; et lui, si dur aux mauvais peintres, trouva un éloge.
«Ah! vous, on ne peut pas dire que vous êtes un ficeleur! Vous faites
comme vous sentez, au moins. C'est très bien, ça!» Mais la porte de la
boutique s'était rouverte, et un beau garçon blond, avec un grand nez
rose et de gros yeux bleus de myope, entrait en criant:
«Vous savez, l'herboriste d'à côté, elle est là qui raccroche... La
sale tête!» Tous rirent, sauf Mahoudeau, qui parut très gêné.
«Jory, le roi des gaffeurs, déclara Sandoz en serrant la main au nouveau
venu.
--Hein? quoi? Mahoudeau couche avec, reprit Jory, lorsqu'il eut fini
par comprendre. Eh bien! qu'est-ce que ça fiche? Une femme, ça ne se
refuse jamais.
--Toi, se contenta de dire le sculpteur, tu es encore tombé sur les
ongles de la tienne, elle t'a emporté un morceau de la joue.» De
nouveau, tous éclatèrent, et ce fut Jory qui devint rouge à son tour. Il
avait, en effet, la face griffée, deux entailles profondes. Fils d'un
magistrat de Plassans, qu'il désespérait par ses aventures de beau mâle,
il avait comblé la mesure de ses débordements, en se sauvant avec une
chanteuse de café-concert, sous le prétexte d'aller à Paris faire de la
littérature; et, depuis six mois qu'ils campaient ensemble dans un hôtel
borgne du quartier Latin, cette fille l'écorchait vif, chaque fois qu'il
la trahissait pour le premier jupon crotté, suivi sur un trottoir. Aussi
montrait-il toujours quelque nouvelle balafre, le nez en sang, une
oreille fendue, un oeil entamé, enflé et bleu.
On causa enfin, il n'y eut plus que Chaîne qui continuât à peindre, de
son air entêté de boeuf au labour. Tout de suite, Jory s'était extasié
sur l'ébauche de la Vendangeuse.
Lui aussi adorait les grosses femmes. Il avait débuté, là-bas, en
écrivant des sonnets romantiques, célébrant la gorge et les hanches
ballonnées d'une belle charcutière qui troublait ses nuits; et, à Paris,
où il avait rencontré la bande, il s'était fait critique d'art, il
donnait, pour vivre, des articles à vingt francs, dans un petit journal
tapageur, le Tambour. Même un de ces articles, une étude sur un tableau
de Claude, exposé chez le père Malgras, venait de soulever un scandale
énorme, car il y sacrifiait à son ami les peintres «aimés du public», et
il le posait comme chef d'une école nouvelle, l'école du plein air. Au
fond, très pratique, il se moquait de tout ce qui n'était pas sa
jouissance, il répétait simplement les théories entendues dans le
groupe. «Tu sais, Mahoudeau, cria-t-il, tu auras ton article, je vais
lancer ta bonne femme... Ah! quelles cuisses! Si l'on pouvait se payer
des cuisses comme ça!» Puis, brusquement, il parla d'autre chose.
«À propos, mon avare de père m'a fait des excuses.
Oui, il craint que je ne le déshonore, il m'envoie cent francs par
mois... Je paie mes dettes.
--Des dettes, tu es trop raisonnable!» murmura Sandoz en souriant.
Jory montrait en effet une hérédité d'avarice, dont on s'amusait. Il ne
payait pas les femmes, il arrivait à mener une vie désordonnée, sans
argent et sans dettes; et cette science innée de jouir pour rien
s'alliait en lui à une duplicité continuelle, à une habitude de mensonge
qu'il avait contractée dans le milieu dévot de sa famille, où le souci
de cacher ses vices le faisait mentir sur tout, à toute heure, même
inutilement. Il eut une réponse superbe, le cri d'un sage qui aurait
beaucoup vécu.
«Oh! vous autres, vous ne savez pas le prix de l'argent.» Cette fois, il
fut hué. Quel bourgeois! Et les invectives s'aggravaient, lorsque de
légers coups, frappés contre une vitre, firent cesser le vacarme.
«Ah! elle est embêtante à la fin! dit Mahoudeau avec un geste d'humeur.
--Hein! qui est-ce? l'herboriste? demanda Jory.
Laisse-la entrer, ce sera drôle.» D'ailleurs, la porte s'était ouverte
sans attendre, et la voisine, Mme Jabouille, Mathilde comme on la
nommait familièrement, parut sur le seuil. Elle avait trente ans, la
figure plate, ravagée de maigreur, avec des yeux de passion, aux
paupières violâtres et meurtries. On racontait que les prêtres l'avaient
mariée au petit Jabouille, un veuf dont l'herboristerie prospérait
alors, grâce à la clientèle pieuse du quartier. La vérité était qu'on
apercevait parfois de vagues ombres de soutanes, traversant le mystère
de la boutique, embaumée par les aromates d'une odeur d'encens. Il y
régnait une discrétion de cloître, une onction de sacristie, dans la
vente des canules; et les dévotes qui entraient, chuchotaient comme au
confessionnal, glissaient des injecteurs au fond de leur sac, puis s'en
allaient, les yeux baissés. Par malheur, des bruits d'avortement avaient
couru: une calomnie du marchand de vin d'en face, disaient les
personnes bien-pensantes. Depuis que le veuf s'était remarié,
l'herboristerie dépérissait. Les bocaux semblaient pâlir, les herbes
séchées du plafond tombaient en poussière, lui-même toussait à rendre
l'âme, réduit à rien, la chair finie. Et, bien que Mathilde eût de la
religion «la clientèle pieuse l'abandonnait peu à peu, trouvant qu'elle
s'affichait trop avec des jeunes gens, maintenant que Jabouille était
mangé.
Un instant, elle resta immobile, fouillant les coins d'un rapide coup
d'oeil. Une senteur forte s'était répandue, la senteur des simples dont
sa robe se trouvait imprégnée, et qu'elle apportait dans sa chevelure
grasse, défrisée toujours: le sucre fade des mauves, l'âpreté du sureau,
l'amertume de la rhubarbe, mais surtout la flamme de la menthe poivrée,
qui était comme son haleine propre, l'haleine chaude qu'elle soufflait
au nez des hommes.
D'un geste, elle feignit la surprise.
«Ah! mon Dieu! Vous avez du monde!... je ne savais pas, je reviendrai.
--C'est ça, dit Mahoudeau, très contrarié. Je vais sortir d'ailleurs.
Vous me donnerez une séance dimanche.» Claude, stupéfait, regarda
Mathilde, puis la Vendangeuse.
«Comment! cria-t-il, c'est madame qui te pose ces muscles-là? Bigre, tu
l'engraisses!».
Et les rires recommencèrent, pendant que le sculpteur bégayait des
explications: oh! non, pas le torse, ni les jambes; rien que la tête et
les mains; et encore quelques indications, pas davantage.
Mais Mathilde riait avec les autres, d'un rire aigu d'impudeur.
Carrément, elle était entrée, elle avait refermé la porte. Puis, comme
chez elle, heureuse au milieu de tous ces hommes, se frottant à eux,
elle les flaira. Son rire avait montré les trous noirs de sa bouche, où
manquaient plusieurs dents; et elle était ainsi laide à inquiéter,
dévastée déjà, la peau cuite, collée sur les os.
Jory, qu'elle voyait pour la première fois, devait la tenter, avec sa
fraîcheur de poulet gras, son grand nez rose qui promettait. Elle le
poussa du coude, finit brusquement, voulant l'exciter sans doute, par
s'asseoir sur les genoux de Mahoudeau, dans un abandon de fille.
«Non, laisse, dit celui-ci en se levant. J'ai affaire... N'est-ce pas?
vous autres, on nous attend là-bas.» Il avait cligné les paupières,
désireux d'une bonne flânerie. Tous répondirent qu'on les attendait, et
ils l'aidèrent à couvrir son ébauche de vieux linges, trempés dans un
seau.
Cependant, Mathilde, l'air soumis et désespéré, ne s'en allait point.
Debout, elle se contentait de changer de place, quand on la bousculait;
tandis que Chaîne, qui ne travaillait plus, la couvait de ses gros yeux,
par-dessus sa toile, plein d'une convoitise gloutonne de timide.
Jusque-là, il n'avait pas desserré les lèvres. Mais, comme Mahoudeau
partait enfin avec les trois camarades, il se décida, il dit de sa voix
sourde, empâtée de longs silences:
«Tu rentreras?...
--Très tard. Mange et dors... Adieu.» Et Chaîne demeura seul avec
Mathilde, dans la boutique humide, au milieu des tas de glaise et des
flaques d'eau, sous le grand jour crayeux des vitres barbouillées, qui
éclairait crûment ce coin de misère mal tenu.
Dehors, Claude et Mahoudeau marchèrent les premiers, pendant que les
deux autres les suivaient; et Jory se récria, lorsque Sandoz l'eut
plaisanté, en lui affirmant qu'il avait fait la conquête de
l'herboriste. «Ah! non, elle est affreuse, elle pourrait être notre mère
à tous. En voilà une gueule de vieille chienne qui n'a plus de crocs!...
Avec ça, elle empoisonne la pharmacie.» Cette exagération fit rire
Sandoz. Il haussa les épaules.
«Laisse donc, tu n'es pas si difficile, tu en prends qui ne valent guère
frileux.
--Moi! où ça?... Et tu sais que, derrière notre dos, elle a sauté sur
Chaîne. Ah! les cochons, ils doivent s'en payer ensemble!» Vivement,
Mahoudeau, qui semblait enfoncé dans une forte discussion avec Claude,
se retourna au milieu d'une phrase, pour dire:
«Ce que je m'en fiche!» Il acheva sa phrase à son compagnon; et, dix pas
plus loin, il lança de nouveau, par-dessus son épaule: «Et, d'abord,
Chaîne est trop bête!» On n'en parla plus. Tous quatre, flânant,
semblaient tenir la largeur du boulevard des Invalides. C'était
l'expansion habituelle, la bande peu à peu accrue des camarades racolés
en chemin, la marche libre d'une horde partie en guerre. Ces gaillards,
avec la belle carrure de leurs vingt ans, prenaient possession du pavé.
Dès qu'ils se trouvaient ensemble, des fanfares sonnaient devant eux,
ils empoignaient Paris d'une main et le mettaient tranquillement dans
leurs poches. La victoire ne faisait plus un doute, ils promenaient
leurs vieilles chaussures et leurs paletots fatigués, dédaigneux de ces
misères, n'ayant du reste qu'à vouloir pour être les maîtres. Et cela
n'allait point sans un immense mépris de tout ce qui n'était pas leur
art, le mépris de la fortune, le mépris du monde, le mépris de la
politique surtout. À quoi bon, ces saletés-là?
Il n'y avait que des gâteux, là-dedans! Une injustice superbe les
soulevait, une ignorance voulue des nécessités de la vie sociale, le
rêve fou de n'être que des artistes sur la terre. Ils en étaient
stupides parfois, mais cette passion les rendait braves et forts.
Claude, alors, s'anima. Il recommençait à croire dans cette chaleur des
espérances mises en commun. Ses tortures de la matinée ne lui laissaient
qu'un engourdissement vague, et il en était de nouveau à discuter sa
toile avec Mahoudeau et Sandoz, en jurant, il est vrai, de la crever le
lendemain. Jory, très myope, regardait les vieilles dames sous le nez,
se répandait en théories sur la production artistique: on devait se
donner tel qu'on était, dans le premier jet de l'inspiration; lui,
jamais ne se raturait. Et, tout en discutant, les quatre continuaient à
descendre le boulevard, dont la demi-solitude, les rangées de beaux
arbres, à l'infini, paraissaient être faites pour leurs disputes.
Mais, quand ils eurent débouché sur l'Esplanade, la querelle devint si
violente, qu'ils s'arrêtèrent, au milieu de la vaste étendue. Hors de
lui, Claude traita Jory de crétin: est-ce qu'il ne valait pas mieux
détruire cette oeuvre que de la livrer médiocre? Oui, c'était dégoûtant,
ce bas intérêt de commerce! De leur côté, Sandoz et Mahoudeau parlaient
à la fois, très fort. Des bourgeois, inquiets, tournaient la tête,
finissaient pas s'attrouper autour de ces jeunes gens si furieux, qui
semblaient vouloir se mordre. Puis, les passants s'en allèrent, vexés,
croyant à une farce, lorsqu'ils les virent brusquement, très bons amis,
s'émerveiller ensemble, au sujet d'une nourrice vêtue de clair, avec de
longs rubans cerise. Ah! sacré bon sort, quel ton! c'est ça qui fichait
une note! Ravis, ils clignaient les yeux, ils suivaient la nourrice sous
les quinconces, comme réveillés en sursaut, étonnés d'être déjà là.
Cette Esplanade, ouverte de partout sous le ciel, bornée seulement au
sud par la perspective lointaine des Invalides, les enchantait, si
grande, si calme; car ils y avaient suffisamment de place pour les
gestes; et ils reprenaient un peu haleine, eux qui déclaraient trop
étroit Paris, où l'air manquait à l'ambition de leur poitrine.
«Est-ce que vous allez quelque part? demanda Sandoz à Mahoudeau et à
Jory.
--Non, répondit ce dernier, nous allons avec vous... Où allez-vous?»
Claude, les regards perdus, murmura:
«Je ne sais pas... Par là.» Ils tournèrent sur le quai d'Orsay, ils le
remontèrent jusqu'au pont de la Concorde. Et, devant le Corps
législatif, le peintre reprit, indigné:
«Quel sale monument!...
--L'autre jour, dit Jory, Jules Favre a fait un fameux discours... Ce
qu'il a embêté Rouher!» Mais les trois autres ne le laissèrent pas
continuer, la querelle recommença. Qui ça, Jules Favre? qui ça, Rouher?
Est-ce que ça existait! Des idiots, dont personne ne parlerait plus, dix
ans après leur mort! Ils s'étaient engagés sur le pont, ils haussaient
les épaules de pitié. Puis, lorsqu'ils se trouvèrent au milieu de la
place de la Concorde, ils se turent.
«Ça, finit par déclarer Claude, ça, ce n'est pas bête du tout.» Il était
quatre heures, la belle journée s'achevait dans un poudroiement glorieux
de soleil. À droite et à gauche, vers la Madeleine et vers le Corps
législatif, des lignes d'édifices filaient en lointaines perspectives,
se découpaient nettement au ras du ciel; tandis que le jardin des
Tuileries étageait les cimes rondes de ses grands marronniers. Et, entre
les deux bordures vertes des contre-allées, l'avenue des Champs-Élysées
montait tout là-haut, à perte de vue, terminée par la porte colossale de
l'Arc de Triomphe, béante sur l'infini. Un double courant de foule, un
double fleuve y roulait, avec les remous vivants des attelages, les
vagues fuyantes des voitures, que le reflet d'un panneau, l'étincelle
d'une vitre de lanterne semblaient blanchir d'une écume. En bas, la
place, aux trottoirs immenses, aux chaussées larges comme des lacs,
s'emplissait de ce flot continuel, traversée en tous sens du rayonnement
des roues, peuplée de points noirs qui étaient des hommes; et les deux
fontaines ruisselaient, exhalaient une fraîcheur, dans cette vie
ardente.
Claude, frémissant, cria:
«Ah! ce Paris... Il est à nous, il n'y a qu'à le prendre.» Tous quatre
se passionnaient, ouvraient des yeux luisants de désir. N'était-ce pas
la gloire qui soufflait, du haut de cette avenue, sur la ville entière?
Paris tenait là, et ils le voulaient. «Eh bien, nous le prendrons!
affirma Sandoz de son air têtu.
--Parbleu!» dirent simplement Mahoudeau et Jory.
Ils s'étaient remis à marcher, ils vagabondèrent encore, se trouvèrent
derrière la Madeleine, enfilèrent la rue Tronchet. Enfin, ils arrivaient
à la place du Havre, lorsque Sandoz s'exclama:
«Mais c'est donc chez Baudequin que nous allons?» Les autres
s'étonnèrent. Tiens! ils allaient chez Baudequin.
«Quel jour sommes-nous? demanda Claude. Hein? jeudi... Fagerolles et
Gagnière doivent y être alors... Allons chez Baudequin.» Et ils
gravirent la rue d'Amsterdam. Ils venaient de traverser Paris, c'était
là une de leurs grandes tournées favorites; mais ils avaient d'autres
itinéraires, d'un bout à l'autre des quais parfois, ou bien un morceau
des fortifications, de la porte Saint-Jacques aux Moulineaux, ou encore
une pointe sur le Père-La-Chaise, suivie d'un crochet par les boulevards
extérieurs. Ils couraient les rues, les places, les carrefours, ils
vaguaient des journées entières, tant que leurs jambes pouvaient les
porter, comme s'ils avaient voulu conquérir les quartiers les uns après
les autres, en jetant leurs théories retentissantes aux façades des
maisons; et le pavé semblait à eux, tout le pavé battu par leurs
semelles, ce vieux sol de combat d'où montait une ivresse qui grisait
leur lassitude.
Le café Baudequin était situé sur le boulevard des Batignolles à l'angle
de la rue Darcet. Sans qu'on sût pourquoi, la bande l'avait choisi comme
lieu de réunion, bien que Gagnière seul habitât le quartier. Elle s'y
réunissait régulièrement le dimanche soir; puis, le jeudi, vers cinq
heures, ceux qui étaient libres avaient pris l'habitude d'y paraître un
instant. Ce jour-là, par ce beau soleil, les petites tables du dehors,
sous la tente, se trouvaient toutes occupées d'un double rang de
consommateurs barrant le trottoir. Mais eux avaient l'horreur de ce
coudoiement, de cet étalage en public: et ils bousculèrent le monde,
pour entrer dans la salle déserte et fraîche.
«Tiens! Fagerolles qui est seul!» cria Claude.
Il avait marché à leur table accoutumée, au fond, à gauche, et il
serrait la main d'un garçon mince et pâle, dont la figure de fille était
éclairée par des yeux gris, d'une câlinerie moqueuse, où passaient des
étincelles d'acier.
Tous s'assirent, on commanda des bocks, et le peintre reprit:
«Tu sais que je suis allé te chercher chez ton père... Il m'a joliment
reçut» Fagerolles, qui affectait des airs de casseur et de voyou, se
tapa sur les cuisses.
«Ah! il m'embête, le vieux!... J'ai filé ce matin, après un attrapage.
Est-ce qu'il ne veut pas me faire dessiner des choses pour ses
cochonneries en zinc! C'est bien assez du zinc de l'École.» Cette
plaisanterie aisée sur ses professeurs enchanta les camarades. Il les
amusait, il se faisait adorer par cette continuelle lâcheté de gamin
flatteur et débineur. Son sourire inquiétant allait des uns aux autres,
tandis que ses longs doigts souples, d'une adresse native, ébauchaient
sur la table des scènes compliquées, avec des gouttes de bière
répandues. Il avait l'art facile, un tour de main à tout réussir.
«Et Gagnière, demanda Mahoudeau, tu ne l'as pas vu?
--Non, il y a une heure que je suis là.» Mais Jory, silencieux, poussa
du coude Sandoz, en lui montrant de la tête une jeune fille qui
occupait une table avec son monsieur, dans le fond de la salle. Il n'y
avait, du reste, que deux autres consommateurs, deux sergents jouant aux
cartes. C'était presque une enfant, une de ces galopines de Paris qui
gardent à dix-huit ans la maigreur du fruit vert. On aurait dit un chien
coiffé, une pluie de petits cheveux blonds sur un nez délicat, une
grande bouche rieuse dans un museau rose. Elle feuilletait un journal
illustré, tandis que le monsieur, sérieusement, buvait un madère; et,
par-dessus le journal, elle lançait de gais regards vers la bande, à
toute minute.
«Hein? gentille! murmura Jory, qui s'allumait. À qui diable en
a-t-elle?... C'est moi qu'elle regarde.» Vivement, Fagerolles intervint.
«Eh! dis donc, pas d'erreur, elle est à moi!... Si tu crois que je suis
là depuis une heure pour vous attendre!» Les autres rirent. Et, baissant
la voix, il leur parla d'Irma Bécot. Oh! une petite d'un drôle! Il
connaissait son histoire, elle était fille d'un épicier de la rue
Montorgueil. Très instruite d'ailleurs, histoire sainte, calcul,
orthographe, car elle avait suivi jusqu'à seize ans les cours d'une
école du voisinage. Elle faisait ses devoirs entre deux sacs de
lentilles, et elle achevait son éducation, de plain-pied avec la rue,
vivant sur le trottoir, au milieu des bousculades, apprenant la vie dans
les continuels commérages des cuisinières en cheveux, qui déshabillaient
les abominations du quartier, pendant qu'on leur pesait cinq sous de
gruyère. Sa mère était morte, le père Bécot avait fini par coucher avec
ses bonnes, très raisonnablement, pour éviter de courir dehors; mais
cela lui donnait le goût des femmes, il lui en avait fallu d'autres,
bientôt il s'était lancé dans une telle noce, que l'épicerie y passait
peu à peu, les légumes secs, les bocaux, les tiroirs aux sucreries.
Irma allait encore à l'école, lorsque, un soir, en fermant la boutique,
un garçon l'avait jetée en travers d'un panier de figues. Six mois plus
tard, la maison était mangée, son père mourait d'un coup de sang, elle
se réfugiait chez une tante pauvre qui la battait, en partait avec un
jeune homme d'en face, y revenait à trois reprises, pour s'envoler
définitivement un beau jour dans tous les bastringues de Montmartre et
des Batignolles. «Une roulure!» murmura Claude de son air de mépris.
Tout d'un coup, comme son monsieur se levait et sortait; après lui avoir
parlé bas, Irma Bécot le regarda disparaître; puis, avec une violence
d'écolier échappé, elle accourut s'asseoir sur les genoux de Fagerolles.
«Hein? crois-tu, est-il assez crampon!... Baise-moi vite, il va
revenir.» Elle le baisa sur les lèvres, but dans son verre; et elle se
donnait aussi aux autres, leur riait d'une façon engageante, car elle
avait la passion des artistes, en regrettant qu'ils ne fussent pas assez
riches pour se payer des femmes à eux tout seuls.
Jory surtout semblait l'intéresser, très excité, fixant sur elle des
yeux de braise. Comme il fumait, elle lui enleva sa cigarette de la
bouche et la mit à la sienne; cela, sans interrompre son bavardage de
vie polissonne.
«Vous êtes tous des peintres, ah! c'est amusant!... Et ces trois-là,
pourquoi ont-ils l'air de bouder? Rigolez donc, je vas vous chatouiller,
moi! vous allez voir!» En effet, Sandoz, Claude et Mahoudeau,
interloqués, la contemplaient d'un air sérieux. Mais elle restait
l'oreille aux aguets, elle entendit revenir son monsieur, et elle jeta
vivement dans le nez de Fagerolles:
«Tu sais, demain soir, si tu veux. Viens me prendre à la brasserie
Bréda.» Puis, après avoir replacé la cigarette tout humide aux lèvres de
Jory, elle se cavala à longues enjambées, les bras en l'air, dans une
grimace d'un comique extravagant; et, lorsque le monsieur reparut, la
mine grave, un peu pâle, il la retrouva immobile, les yeux sur la même
gravure du journal illustré. Cette scène s'était passée si rapidement,
au galop d'une telle drôlerie, que les deux sergents, de bons diables,
se remirent à battre leurs cartes, en crevant de rire.
Du reste, Irma les avait tous conquis. Sandoz déclarait son nom de Bécot
très bien pour un roman; Claude demandait si elle voudrait lui poser une
étude; tandis que Mahoudeau la voyait en gamin, une statuette qu'on
vendrait pour sûr. Bientôt, elle s'en alla, en envoyant du bout des
doigts, derrière le dos du monsieur, des baisers à toute la table, une
pluie de baisers, qui achevèrent d'enflammer Jory. Mais Fagerolles ne
voulait pas la prêter encore, très amusé inconsciemment de retrouver en
elle une enfant du même trottoir que lui, chatouillé par cette
perversion du pavé, qui était la sienne.
Il était cinq heures, la bande fit revenir de la bière.
Des habitués du quartier avaient envahi les tables voisines, et ces
bourgeois jetaient sur le coin des artistes des regards obliques, où le
dédain se mêlait à une déférence inquiète. On les connaissait bien, une
légende commençait à se former. Eux, causaient maintenant de choses
bêtes, la chaleur qu'il faisait, la difficulté d'avoir de la place dans
l'omnibus de l'Odéon, la découverte d'un marchand de vin chez qui on
mangeait de la vraie viande. Un d'eux voulut entamer une discussion sur
un lot de tableaux infects qu'on venait de mettre au musée du
Luxembourg; mais tous étaient du même avis: les toiles ne valaient pas
les cadres. Et ils ne parlèrent plus, ils fumèrent en échangeant des
mots rares et des rires d'intelligence. «Ah! çà, demanda enfin Claude,
est-ce que nous attendons Gagnière?».
On protesta. Gagnière était assommant; et, d'ailleurs, il arriverait
bien à l'odeur de la soupe.
«Alors, filons, dit Sandoz. Il y a un gigot ce soir, tâchons d'être à
l'heure.» Chacun paya sa consommation, et tous sortirent. Cela émotionna
le café. Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se
montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un
clan de sauvages.
C'était le fameux article de Jory qui produisait son effet, le public
devenait complice et allait créer de lui-même l'école du plein air, dont
la bande plaisantait encore.
Ainsi qu'ils le disaient gaiement, le café Baudequin ne s'était pas
douté de l'honneur qu'ils lui faisaient, le jour où ils l'avaient choisi
pour être le berceau d'une révolution.
Sur le boulevard, ils se retrouvèrent cinq, Fagerolles avait renforcé le
groupe; et lentement, ils retraversèrent Paris, de leur air tranquille
de conquête. Plus ils étaient, plus ils barraient largement les rues,
plus ils emportaient à leurs talons de la vie chaude des trottoirs.
Quand ils eurent descendu la rue de Clichy, ils suivirent la rue de la
Chaussée-d'Antin, allèrent prendre la rue Richelieu, traversèrent la
Seine au pont des Arts pour insulter l'Institut, gagnèrent enfin le
Luxembourg par la rue de Seine, où une affiche tirée en trois couleurs,
la réclame violemment enluminée d'un cirque forain, les fit crier
d'admiration. Le soir venait, le flot des passants coulait ralenti,
c'était la ville lasse qui attendait l'ombre, prête à se livrer au
premier mâle assez vigoureux pour la prendre.
Rue d'Enfer, lorsque Sandoz eut fait entrer les quatre autres chez lui,
il disparut dans la chambre de sa mère; il y resta quelques minutes,
puis revint sans dire un mot, avec le souffre discret et attendri qu'il
avait toujours en en sortant. Et ce fut aussitôt, dans son étroit logis,
un vacarme terrible, des fiées, des discussions, des clameurs.
Lui-même donnait l'exemple, aidait au service la femme de ménage, qui
s'emportait en paroles amères, parce qu'il était sept heures et demie,
et que son gigot se desséchait. Les cinq, attablés, mangeaient déjà la
soupe, une soupe à l'oignon très bonne, quand un nouveau convive
parut. «Oh! Gagnière!» hurla-t-on en choeur.
Gagnière, petit, vague, avec sa figure poupine et étonnée, qu'une barbe
follette blondissait, demeura un instant sur le seuil à cligner ses yeux
verts. Il était de Melun, fils de gros bourgeois qui venaient de lui
laisser là-bas deux maisons, et il avait appris la peinture tout seul
dans la forêt de Fontainebleau, il peignait des paysages consciencieux,
d'intentions excellentes; mais sa vraie passion était la musique, une
folie de musique, une flambée cérébrale qui le mettait de plain-pied
avec les plus exaspérés de la bande.
«Est-ce que je suis de trop? demanda-t-il doucement.
--Non, non, entre donc!» cria Sandoz.
Déjà, la femme de ménage apportait un couvert.
«Si l'on ajoutait tout de suite une assiette pour Dubuche? dit Claude.
Il m'a dit qu'il viendrait sans doute.» Mais on conspua Dubuche, qui
fréquentait des femmes du monde. Jory raconta qu'il l'avait rencontré en
voiture avec une vieille dame et sa demoiselle, dont il tenait les
ombrelles sur les genoux.
«D'où sors-tu, pour être si en retard?» reprit Fagerolles, en
s'adressant à Gagnière.
Celui-ci, qui allait avaler sa première cuillerée de soupe, la reposa
dans son assiette.
«J'étais rue de Lancry, tu sais, où ils font de la musique de
chambre... Oh! mon cher, des machines de Schumann, tu n'as pas idée! Ça
vous prend là, derrière la tête, c'est comme si une femme vous soufflait
dans le cou. Oui, oui, quelque chose de plus immatériel qu'un baiser,
l'effleurement d'une haleine... Parole d'honneur, on se sent
mourir...» Ses yeux se mouillaient, il pâlissait comme dans une
jouissance trop vive.
«Mange ta soupe, dit Mahoudeau, tu nous raconteras ça après.» La raie
fut servie, et l'on fit apporter la bouteille de vinaigre sur la table,
pour corser le beurre noir, qui semblait fade. On mangeait dur, les
morceaux de pain disparaissaient. D'ailleurs, aucun raffinement, du vin
au litre, que les convives mouillaient beaucoup, par discrétion, pour ne
pas pousser à la dépense. On venait de saluer le gigot d'un hourra, et
le maître de la maison s'était mis à le découper, lorsque de nouveau la
porte s'ouvrit.
Mais, cette fois, des protestations furieuses s'élevèrent.
«Non, non, plus personne!... À la porte, le lâcheur!» Dubuche, essoufflé
d'avoir couru, ahuri de tomber au milieu de ces hurlements, avançait sa
grosse face pâle, en bégayant des explications. «Vrai, je vous assure,
c'est la faute de l'omnibus...
J'en ai attendu cinq aux Champs-Élysées.
--Non, non, il ment!... Qu'il s'en aille, il n'aura pas de gigot!... À
la porte, à la porte!» Pourtant, il avait fini par entrer, et l'on
remarqua alors qu'il était très correctement mis, tout en noir, pantalon
noir, redingote noire, cravaté, chaussé, épinglé, avec la raideur
cérémonieuse d'un bourgeois qui dîne en ville.
«Tiens! il a raté son invitation, cria plaisamment Fagerolles. Vous ne
voyez pas que ses femmes du monde l'ont laissé partir, et qu'il accourt
manger notre gigot, parce qu'il ne sait plus où aller!» Il devint rouge,
il balbutia:
«Oh! quelle idée! Êtes-vous méchants!... Fichez-moi la paix à la fin!»
Sandoz et Claude, placés côte à côte, soudaient; et le premier appela
Dubuche d'un signe, pour lui dire:
«Mets ton couvert toi-même, prends là un verre et une assiette, et
assieds-toi entre nous deux... Ils te laisseront tranquille.» Mais,
tout le temps qu'on mangea le gigot, les plaisanteries continuèrent.
Lui-même, quand la femme de ménage lui eut retrouvé une assiettée de
soupe et une part de raie, se blagua, en bon enfant. Il affectait d'être
affamé, torchait goulûment son assiette, et il racontait une histoire,
une mère qui lui avait refusé sa fille, parce qu'il était architecte. La
fin du dîner fut ainsi très bruyante, tous parlaient à la fois. Un
morceau de brie, l'unique dessert, eut un succès énorme. On n'en laissa
pas. Le pain faillit manquer. Puis; comme le vin manquait réellement,
chacun avala une claire lampée d'eau, en faisant claquer sa langue, au
milieu des grands rires. Et, la face fleurie, le ventre rond, avec la
béatitude de gens qui viennent de se nourrir très richement, ils
passèrent dans la chambre à coucher.
C'étaient les bonnes soirées de Sandoz. Même aux heures de misère, il
avait toujours eu un pot-au-feu à partager avec les camarades. Cela
l'enchantait d'être en bande, tous amis, tous vivant de la même idée.
Bien qu'il fût de leur âge; une paternité l'épanouissait, une bonhomie
heureuse, quand il les voyait chez lui, autour de lui, la main dans la
main, ivres d'espoir. Comme il n'avait qu'une pièce, sa chambre à
coucher était à eux; et, la place manquant, deux ou trois devaient
s'asseoir sur le lit. Par ces chaudes soirées d'été, la fenêtre restait
ouverte au grand air du dehors, on apercevait dans la nuit claire deux
silhouettes noires, dominant les maisons, la tour de Saint-Jacques du
Haut-Pas et l'arbre des Sourds-Muets.
Les jours de richesse, il y avait de la bière. Chacun apportait son
tabac, la chambre s'emplissait vite de fumée, on finissait par causer
sans se voir, très tard dans la nuit, au milieu du grand silence
mélancolique de ce quartier perdu.
Ce jour-là, dès neuf heures, la femme de ménage vint dire:
«Monsieur, j'ai fini, puis-je m'en aller?
--Oui, allez-vous-en... Vous avez laissé de l'eau au feu, n'est-ce pas?
Je ferai le thé moi-même.» Sandoz s'était levé. Il disparut derrière la
femme de ménage, et ne rentra qu'au bout d'un quart d'heure. Sans doute,
il était allé embrasser sa mère, dont il bordait le lit chaque soir,
avant qu'elle s'endormit:
Mais le bruit des voix montait déjà, Fagerolles racontait une histoire.
«Oui, mon vieux, à l'École, ils corrigent le modèle...
L'autre jour, Mazel s'approche et me dit: «Les deux cuisses ne sont pas
d'aplomb.» Alors, je lui dis: «Voyez, monsieur, elle les a comme ça.»
C'était la petite Flore Beauchamp, vous savez. Et il me dit, furieux: «Si
elle les a comme ça, elle a tort.» On se roula, Claude surtout, à qui
Fagerolles contait l'histoire, pour lui faire sa cour. Depuis quelque
temps, il subissait son influence; et, bien qu'il continuât de peindre
avec une adresse d'escamoteur, il ne parlait plus que de peinture grasse
et solide, que de morceaux de nature, jetés sur la toile, vivants,
grouillants, tels qu'ils étaient; ce qui ne l'empêchait pas de blaguer
ailleurs ceux du plein air, qu'il accusait d'empâter leurs études avec
une cuiller à pot.
Dubuche, qui n'avait pas ri, froissé dans son honnêteté, osa répondre:
«Pourquoi restes-tu à l'École, si tu trouves qu'on vous y abrutit? C'est
bien simple, on s'en va... Oh! je sais, vous êtes tous contre moi,
parce que je défends l'École. Voyez-vous, mon idée est que, lorsqu'on
veut faire un métier, il n'est pas mauvais d'abord de l'apprendre.» Des
cris féroces s'élevèrent, et il fallut à Claude toute son autorité pour
dominer les voix.
«Il a raison, on doit apprendre son métier. Seulement, ce n'est guère
bon de l'apprendre sous la férule de professeurs qui vous entrent de
force dans la caboche leur vision à eux... Ce Mazel, quel idiot! dire
que les cuisses de Flore Beauchamp ne sont pas d'aplomb! Et des cuisses
si étonnantes, hein? vous les connaissez, des cuisses qui la disent
jusqu'au fond, cette enragée noceuse.
Là!» Il se renversa sur le lit, où il se trouvait; et, les yeux en
l'air, il continua d'une voix ardente:
«Ah! la vie, la vie! la sentir et la rendre dans sa réalité, l'aimer
pour elle, y voir la seule beauté vraie, éternelle et changeante, ne pas
avoir l'idée bête de l'anoblir en la châtrant, comprendre que les
prétendues laideurs ne sont que les saillies des caractères, et faire
vivre, et faire des hommes, la seule façon d'être Dieu!» Sa foi
revenait, la course à travers Paris l'avait fouetté, il était repris de
sa passion de la chair vivante. On l'écoutait en silence. Il eut un
geste fou, puis il se calma.
«Mon Dieu! chacun ses idées; mais l'embêtant, c'est qu'ils sont encore
plus intolérants que nous à l'Institut...
Le jury du Salon est à eux, je suis sûr que cet idiot de Mazel va me
refuser mon tableau.» Et, là-dessus, tous partirent en imprécations, car
cette question du jury était un éternel sujet de colère. On exigeait des
réformes, chacun avait une solution prête, depuis le suffrage universel
appliqué à l'élection d'un jury largement libéral, jusqu'à la liberté
entière, le Salon libre pour tous les exposants.
Devant la fenêtre ouverte, pendant que les autres discutaient, Gagnière
avait attiré Mahoudeau, et il murmurait d'une voix éteinte, les regards
perdus dans la nuit:
«Oh! ce n'est rien, vois-tu, quatre mesures, une impression jetée. Mais
ce qu'il y a là-dedans!... Pour moi, d'abord, c'est un paysage qui fuit,
un coin de route mélancolique, avec l'ombre d'un arbre qu'on ne voit
pas; et puis, une femme passe, à peine un profil; et puis, elle s'en va,
et on ne la rencontrera jamais, jamais plus...» À ce moment, Fagerolles
cria: «Dis donc, Gagnière, qu'est-ce que tu envoies au Salon, cette
année?» Il n'entendit pas, il poursuivait, extasié:
«Dans Schumann, il y a tout, c'est l'infini... Et Wagner qu'ils ont
encore sifflé dimanche!» Mais un nouvel appel de Fagerolles le fit
sursauter.
«Hein? quoi? ce que j'enverrai au Salon?... Un petit paysage peut-être,
un coin de Seine. C'est si difficile, il faut avant tout que je sois
content.» Il était redevenu brusquement timide et inquiet. Ses scrupules
de conscience artistique le tenaient pendant des mois sur une toile
grande comme la main. À la suite des paysagistes français, ces maîtres
qui ont les premiers conquis la nature, il se préoccupait de la justesse
du ton, de l'exacte observation des valeurs, en théoricien dont
l'honnêteté finissait par alourdir la main. Et, souvent, il n'osait plus
risquer une note vibrante, d'une tristesse grise qui étonnait, au milieu
de sa passion révolutionnaire.
«Moi, dit Mahoudeau, je me régale à l'idée de les faire loucher, avec ma
bonne femme.» Claude haussa les épaules.
«Oh! toi, tu seras reçu: les sculpteurs sont plus larges que les
peintres. Et du reste, tu sais très bien ton affaire, tu as dans les
doigts quelque chose qui plût... Elle sera pleine de jolies choses, ta
Vendangeuse.» Ce compliment laissa Mahoudeau sérieux, car il posait pour
la force, il s'ignorait et méprisait la grâce, une grâce invincible qui
repoussait quand même de ses gros doigts d'ouvrier sans éducation, comme
une fleur qui s'entête dans le dur terrain où un coup de vent l'a semée.
Fagerolles, très malin, n'exposait pas, de peur de mécontenter ses
maîtres; et il tapait sur le Salon, un bazar infect où la bonne peinture
tournait à l'aigre avec la mauvaise. En secret, il rêvait le prix de
Rome, qu'il plaisantait d'ailleurs comme le reste.
Mais Jory se planta au milieu de la chambre, son verre de bière au
poing. Tout en le vidant à petits coups, il déclara:
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