procès si obscurs, que la fortune entière avait coulé dans le désastre!
et la mère, une Bourguignonne, cédant à sa rancune contre les
Provençaux, souffrant d'une paralysie lente dont elle les accusait
d'être aussi la cause, s'était réfugiée à Paris avec son fils, qui la
soutenait maintenant d'un maigre emploi, la cervelle hantée de gloire
littéraire. Quant à Dubuche, l'aîné d'une boulangère de Plassans, poussé
par celle-ci, très âpre, très ambitieuse, il était venu rejoindre ses
amis, plus tard, et il suivait les cours de l'École comme élève
architecte, vivant chichement des dernières pièces de cent sous que ses
parents plaçaient sur lui, avec une obstination de juifs qui
escomptaient l'avenir à trois dents pour cent.
«Sacredié! murmura Sandoz dans le grand silence, elle n'est pas commode,
ta pose! elle me casse le poignet...
Est-ce qu'on peut bouger, hein?» Claude le laissa s'étirer, sans
répondre. Il attaquait le veston de velours, à larges coups de brosse.
Puis, se reculant, clignant les yeux, il eut un rire énorme, égayé par
un brusque souvenir.
«Dis donc, tu te rappelles, en sixième, le jour où Pouillaud alluma les
chandelles dans l'armoire de ce crétin de Lalubie? Oh! la terreur de
Lalubie, avant de grimper à sa chaire, quand il ouvrit son armoire pour
prendre ses livres, et qu'il aperçut cette chapelle ardente!... Cinq
cents vers à toute la classe!» Sandoz, gagné par cet accès de gaieté,
s'était renversé sur le divan. Il reprit la pose, en disant «Ah! l'animal
de Pouillaud!... Tu sais que, dans sa lettre de ce matin, il m'annonce
justement le mariage de Lalubie. Cette vieille rosse de professeur
épouse une jolie fille. Mais tu la connais, la fille de Galissard, le
mercier, la petite blonde à qui nous allions donner des sérénades!» Les
souvenirs étaient lâchés. Claude et Sandoz ne tarirent plus, l'un
fouetté et peignant avec une fièvre croissante, l'autre tourné toujours
vers le mur, parlant du dos, les épaules secouées de passion.
Ce fut d'abord le collège, l'ancien couvent moisi qui s'étendait
jusqu'aux remparts, les deux cours plantées d'énormes platanes, le
bassin vaseux, vert de mousse, où ils avaient appris à nager, et les
classes du bas dont les plâtres ruisselaient, et le réfectoire
empoisonné du continuel graillon des eaux de vaisselle, et le dortoir
des petits, fameux par ses horreurs, et la lingerie, et l'infirmerie,
peuplées de soeurs délicates, des religieuses en robe noire, si douces
sous leur coiffe blanche! Quelle affaire, lorsque soeur Angèle, celle
dont la figure de vierge révolutionnait la cour des grands, avait
disparu un beau matin avec Hermeline, un gros de la rhétorique, qui, par
amour, se faisait sur les mains des entailles au canif, pour monter et
pour qu'elle lui posât des bandes de taffetas d'Angleterre! Puis, le
personnel entier défila, une chevauchée lamentable, grotesque et
terrible, des profils de méchanceté et de souffrance: le proviseur qui
se ruinait en réception pour marier ses filles, deux grandes belles
filles élégantes, que des dessins et des inscriptions abominables
insultaient sur tous les murs; le censeur, Pifard, dont le nez fameux
s'embusquait derrière les portes, pareil à une couleuvrine, décelant au
loin sa présence; la kyrielle des professeurs, chacun éclaboussé de
l'injure d'un surnom, le sévère Rhadamante qui n'avait jamais ri, la
Crasse qui teignait les chaires en noir, du continuel frottement de sa
tête, Tu-m'as-trompé-Adèle, le maître de physique, un cocu légendaire,
auquel dix générations de galopins jetaient le nom de sa femme, jadis
surprise, disait-on, entre les bras d'un carabinier; d'autres, d'autres
encore, Spontini, le pion féroce, avec son couteau corse qu'il montrait
rouillé du sang de trois cousins, le petit Chantecaille, si bon enfant,
qu'il laissait fumer en promenade; jusqu'à un marmiton de la cuisine et
à la laveuse d'assiettes, deux monstres, qu'on avait surnommés
Paraboulomenos et Paralleluca, et qu'on accusait d'une idylle dans les
épluchures.
Ensuite arrivaient les farces, les soudaines évocations des bonnes
blagues, dont on se tordait après des années.
Oh! le matin où l'on avait brûlé dans le poêle les souliers de
Mimi-la-Mort, autrement dit le Squelette-Externe, un maigre garçon qui
apportait en contrebande le tabac à priser de toute la classe! Et le
soir d'hiver où l'on était allé voler des allumettes à la chapelle, près
de la veilleuse, pour fumer des feuilles sèches de marronnier dans des
pipes de roseau! Sandoz, qui avait fait le coup, avouait maintenant son
épouvante, sa sueur froide, en dégringolant du choeur noyé de ténèbres.
Et le jour où Claude, au fond de son pupitre, avait eu la belle idée de
griller des hannetons, pour voir si c'était bon à manger, comme on le
disait! Une puanteur si âcre, une fumée si épaisse s'était échappée du
pupitre, que le pion avait saisi la cruche, croyant à un incendie. Et la
maraude, le pillage des champs d'oignons en promenade; les pierres
jetées dans les vitres, où le grand chic était d'obtenir, avec les
cassures, des cartes de géographie connues; les leçons de grec écrites à
l'avance, en gros caractères, sur le tableau noir, et lues couramment
par tous les cancres, sans que le professeur s'en aperçût; les bancs de
la cour sciés, puis portés autour du bassin comme des cadavres d'émeute,
en long cortège, avec des chants funèbres. Ah! oui, fameuse, celle-ci!
Dubuche, qui faisait le clergé, s'était fichu au fond du bassin, en
voulant prendre de l'eau dans sa casquette, pour avoir un bénitier. Et
la plus drôle, la meilleure, la nuit où Pouillaud avait attaché tous les
pots de chambre du dortoir à une même corde qui passait sous les lits,
puis au matin, un matin de grandes vacances, s'était mis à tirer en
fuyant par le corridor et par les trois étages de l'escalier, avec cette
effroyable queue de faïence, qui bondissait et volait en éclats derrière
lui! Claude resta un pinceau en l'air, la bouche fendue d'hilarité,
criant; «Cet animal de Pouillaud!... Et il t'a écrit? qu'est-ce qu'il
fabrique maintenant, Pouillaud?
--Mais rien du tout, mon vieux! répondit Sandoz, en se remontant sur
les coussins. Sa lettre est d'un bête!...
Il finit son droit, il reprendra ensuite l'étude d'avoué de son père. Et
si tu voyais le ton qu'il a déjà, toute la gourme imbécile d'un
bourgeois qui se range!» Il y eut un nouveau silence. Et il ajouta:
«Ah! nous, vois-tu, mon vieux, nous avons été protégés.» Alors, d'autres
souvenirs leur vinrent, ceux dont les coeurs battaient à grands coups,
les belles journées de plein air et de plein soleil qu'ils avaient
vécues là-bas, hors du collège. Tout petits, dès leur sixième les trois
inséparables s'étaient pas de la passion des longues promenades. Ils
profitaient des moindres congés, ils s'en allaient à des lieues,
s'enhardissant à mesure qu'ils grandissaient, finissant par courir le
pays entier, des voyages qui duraient souvent plusieurs jours. Et ils
couchaient au petit bonheur de la route, au fond d'un trou de rocher,
sur l'aire pavée, encore brûlante, où la paille du blé battu leur
faisait une couche molle, dans quelque cabanon désert, dont ils
couvraient le carreau d'un lit de thym et de lavande. C'étaient des
fuites loin du monde, une absorption instinctive au sein de la bourre
nature, une adoration irraisonnée de gamins pour les arbres, les eaux,
les monts, pour cette joie sans limite d'être seuls et d'être libres.
Dubuche, qui était pensionnaire, se joignait seulement aux deux autres
les jours de vacances. Il avait du reste les jambes lourdes, la chair
endormie du bon élève piocheur. Mais Claude et Sandoz ne se lassaient
pas, allaient chaque dimanche s'éveiller dès quatre heures du matin, en
jetant des cailloux dans leurs persiennes. L'été surtout, ils rêvaient
de la Viorne, le torrent dont le mince filet arrose les prairies basses
de Plassans. Ils avaient douze ans à peine, qu'ils savaient nager et
c'était une rage de barboter au fond des trous, où l'eau s'amassait, de
passer là des journées entières, tout nus, à se sécher sur le sable
brûlant pour replonger ensuite, à vivre dans la rivière, sur le dos, sur
le ventre, fouillant les herbes des berges, s'enfonçant jusqu'aux
oreilles et guettant pendant des heures les cachettes des anguilles. Ce
ruissellement d'eau pure qui les trempait au grand soleil prolongeait
leur enfance, leur donnait des rires frais de galopins échappés, lorsque
jeunes hommes déjà, ils rentraient à la ville, par les ardeurs
troublantes des soirées de juillet. Plus tard, la chasse les avait
envahis, mais la chasse telle qu'on la pratique dans ce pays sans
gibier, six lieues faites pour tuer une demi-douzaine de becfigues, des
expéditions formidables dont ils revenaient souvent les carniers vides;
avec une chauve souris imprudente, abattue à l'entrée du faubourg, en
déchargeant les fusils.
Leurs yeux se mouillaient au souvenir de ces débauches de marche! ils
revoyaient les routes blanches, à l'infini, couvertes d'une couche de
poussière, comme d'une tombée épaisse de neiger ils les suivaient
toujours, toujours, heureux d'y entendre craquer leurs gros souliers,
puis ils coupaient à travers champs, dans des terres rouges, chargées de
fer, où ils galopaient encore, encore; et un ciel de plomb, pas une
ombre, rien que des oliviers nains, que des amandiers au grêle
feuillage; et, à chaque retour, une délicieuse hébétude de fatigue, la
forfanterie triomphante d'avoir marché encore plus que l'autre fois, le
ravissement de ne plus se sentir aller, d'avancer seulement par la force
acquise, en se fouettant de quelque terrible chanson de troupier, qui
les berçait comme du fond d'un rêve.
Déjà, Claude, entre sa poire à poudre et sa boîte de capsules, emportait
un album où il crayonnait des bouts d'horizon; tandis que Sandoz avait
toujours dans sa poche le livre d'un poète. C'était une frénésie
romantique, des strophes ailées alternant avec les gravelures de
garnison, des odes jetées au grand frisson lumineux de l'air qui
brûlait; et, quand ils avaient découvert une source, quatre saules
tachant de gris la terre éclatante, ils s'y oubliaient jusqu'aux
étoiles, ils y jouaient les drames qu'ils savaient par coeur, la voix
enflée pour les héros toute mince et réduite à un chant de fifre pour
les ingénues et les reines.
Ces jours-là, ils laissaient les moineaux tranquilles. Dans cette
province reculée, au milieu de la bêtise somnolente des petites villes,
ils avaient ainsi, dès quatorze ans, vécu isolés, enthousiastes, ravagés
d'une fièvre de littérature et d'art. Le décor énorme d'Hugo, les
imaginations géantes qui s'y promènent parmi l'éternelle bataille des
antithèses, les avaient d'abord ravis en pleine épopée, gesticulant,
allant voir le soleil se coucher derrière des ruines, regardant passer
la vie sous un éclairage faux et superbe de cinquième acte. Puis, Musset
était venu les bouleverser de sa passion et de ses larmes, ils
écoutaient en lui battre leur propre coeur, un monde s'ouvrait plus
humain, qui les conquérait par la pitié, par l'éternel cri de misère
qu'ils devaient désormais entendre monter de toutes choses. Du reste,
ils étaient peu difficiles, ils montraient une belle gloutonnerie de
jeunesse, un furieux appétit de lecture, où s'engouffraient l'excellent
et le pire, si avides d'admirer, que souvent des oeuvres exécrables les
jetaient dans l'exaltation des purs chefs-d'oeuvre.
Et, comme Sandoz le disait à présent, c'était l'amour des grandes
marches, c'était cette fringale de lecture, qui les avaient protégés de
l'engourdissement invincible du milieu. Ils n'entraient jamais dans un
café, ils professaient l'horreur des rues, posaient même pour y dépérir
comme des aigles mis en cage, lorsque déjà des camarades à eux
traînaient leurs manches d'écoliers sur les petites tables de marbre, en
jouant aux cartes la consommation. Cette vie provinciale qui prenait les
enfants tout jeunes dans l'engrenage de son manège, l'habitude du
cercle, le journal épelé jusqu'aux annonces, la partie de dominos sans
cesse recommencée, la même promenade à la même heure sur la même
avenue, l'abrutissement final sous cette meule qui aplatit les cervelles
les indignait, les jetait à des protestations, escaladant les collines
voisines pour y découvrir des solitudes ignorées, déclamant des vers
sous des pluies battantes, sans vouloir d'abri, par haine des cités. Ils
projetaient de camper au bord de la Viorne, d'y vivre en sauvages, dans
la joie d'une baignade continuelle, avec cinq ou six livres, pas plus,
qui auraient suffi à leurs besoins. La femme elle-même était bannie, ils
avaient des timidités, des maladresses, qu'ils érigeaient en une
austérité de gandins supérieurs. Claude, pendant deux ans, s'était
consumé d'amour pour une apprentie chapelière, que chaque soir il
accompagnait de loin; et jamais il n'avait eu l'audace de lui adresser
la parole. Sandoz nourrissait des rêves, des dames rencontrées en
voyage, des filles très belles qui surgiraient dans un bois inconnu, qui
se livreraient tout un jour, puis qui se dissiperaient comme des ombres,
au crépuscule. Leur seule aventure galante les égayait encore, tant elle
leur semblait sotte; des sérénades données à deux petites demoiselles,
du temps où ils faisaient partie de la musique du collège; des nuits
passées sous une fenêtre, à jouer de la clarinette et du cornet à
pistons; des cacophonies affreuses effarant les bourgeois du quartier,
jusqu'au soir mémorable où les parents révoltés avaient vidé sur eux
tous les pots à eau de la famille.
Ah! l'heureux temps, et quels rires attendris, au moindre souvenir! Les
murs de l'atelier étaient justement couverts d'une série d'esquisses,
faites là-bas par le peintre, dans un récent voyage. C'était comme s'ils
avaient eu, autour d'eux, les anciens horizons, l'ardent ciel bleu sur
la campagne rousse. Là, une plaine s'étendait, avec le moutonnement des
petits oliviers grisâtres, jusqu'aux dentelures roses des collines
lointaines. Ici, entre des coteaux brûlés, couleur de rouille, l'eau
tarie de la Viorne se desséchait sous l'arche d'un vieux pont, enfariné
de poussière, sans autre verdure que des buissons morts de soif. Plus
loin, la gorge des Infernets ouvrait son entaille béante, au milieu de
ses écroulements de roches foudroyées, un immense chaos, un désert
farouche, roulant à l'infini ses vagues de pierre. Puis, toutes sortes
de coins bien connus: le vallon de Repentance, si resserré, si ombreux,
d'une fraîcheur de bouquet parmi les champs calcinés; le bois des
Trois-Bons-Dieux, dont les pins, d'un vert dur et verni, pleuraient leur
résine sous le grand soleil; le Jas de Bouffan, d'une blancheur de
mosquée, au centre de ses vastes terres, pareilles à des mares de sang;
d'autres, d'autres encore, des bouts de routes aveuglantes qui
tournaient, des ravins où la chaleur semblait faire monter des bouillons
à la peau cuite des cailloux, des langues de sable altérées et achevant
de boire goutte à goutte la rivière, des trous de taupe, des sentiers de
chèvre, des sommets dans l'azur.
«Tiens! s'écria Sandoz en se tournant vers une étude, où est-ce donc,
ça?» Claude, indigné, brandit sa palette.
«Comment! tu ne te souviens pas?... Nous avons failli nous y casser les
os. Tu sais bien, le jour où nous avons grimpé avec Dubuche, du fond de
Jaumegarde. C'était lisse comme la main, nous nous cramponnions avec les
ongles; tellement qu'au beau milieu, nous ne pouvions plus ni monter ni
descendre... Puis, en haut, quand il s'est agi de faire cuire les
côtelettes, nous nous sommes presque battus, toi et moi.» Sandoz,
maintenant, se rappelait.
«Ah! oui, ah! oui, chacun devait faire cuire la sienne, sur des
baguettes de romarin, et comme mes baguettes brûlaient, tu m'exaspérais
à blaguer ma côtelette qui se réduisait en charbon.» Un fou rire les
secouait encore. Le peintre se renaît à son tableau, et il conclut
gravement: «Fichu tout ça, mon vieux! Ici, maintenant, il n'y a plus à
flâner.» C'était vrai, depuis que les trois inséparables avaient réalisé
leur rêve de se retrouver ensemble à Paris, pour le conquérir,
l'existence se faisait terriblement dure. Ils essayaient bien de
recommencer les grandes promenades d'autrefois, ils partaient à pied,
certains dimanches, par la barrière de Fontainebleau, allaient battre
les taillis de Verrières, poussaient jusqu'à Bièvre, traversaient les
bois de Bellevue et de Meudon; puis rentraient par Grenelle.
Mais ils accusaient Paris de leur gâter les jambes, ils n'en quittaient
plus guère le pavé, tout entiers à leur bataille. Du lundi au samedi,
Sandoz s'enrageait à la mairie du cinquième arrondissement, dans un coin
sombre du bureau des naissances, cloué là par l'unique pensée de sa
mère, que ses cent cinquante francs nourrissaient mal.
De son côté, Dubuche, pressé de payer à ses parents les intérêts des
sommes placées sur sa tête, cherchait de basses besognes chez des
architectes, en dehors de ses travaux de l'École. Claude, lui, avait sa
liberté, grâce aux mille francs de rente; mais quelles fins de mois
terribles, surtout lorsqu'il partageait le fond de ses poches!
Heureusement, il commençait à vendre de petites toiles achetées des dix
et douze francs par le père Malgras, un marchand rusé; et, du reste, il
aimait mieux crever la faim, que de recourir au commerce, à la
fabrication des portraits bourgeois, des saintetés de pacotille, des
stores de restaurant et des enseignes de sage-femme. Lors de son retour,
il avait eu, dans l'impasse des Bourdonnais, un atelier très vaste;
puis, il était venu au quai de Bourbon, par économie.
Il y vivait en sauvage, d'un absolu dédain pour tout ce qui n'était pas
la peinture, brouillé avec sa famille qui le dégoûtait, ayant rompu avec
sa tante, charcutière aux Halles, parce qu'elle se portait trop bien,
gardant seulement au coeur la plaie secrète de la déchéance de sa mère,
que des hommes mangeaient et poussaient au ruisseau.
Brusquement, il cria à Sandoz:
«Hé! dis donc, si tu voulais bien ne pas t'avachir!» Mais Sandoz
déclara qu'il s'ankylosait, et il sauta du canapé, pour se dérouiller
les jambes. Il y eut un repos de dix minutes. On parla d'autre chose.
Claude se montrait débonnaire. Quand son travail marchait, il s'allumait
peu à peu, il devenait bavard, lui qui peignait les dents serrées,
rageant à froid, dès qu'il sentait la nature lui échapper.
Aussi, à peine son ami eut-il repris la pose, qu'il continua d'un flot
intarissable, sans perdre un coup de pinceau.
«Hein? mon vieux, ça marche? Tu as une crâne tournure, là-dedans... Ah!
les crétins, s'ils me refusent celui-ci, par exemple! Je suis plus
sévère pour moi qu'ils ne le sont pour eux, bien sûr: et, lorsque je me
reçois un tableau, vois-tu, c'est plus sérieux que s'il avait passé
devant tous les jurys de la terre... Tu sais, mon tableau des Halles,
mes deux gamins sur des tas de légumes, eh bien, je l'ai gratté,
décidément: ça ne venait pas, je m'étais fichu là dans une sacrée
machine, trop lourde encore pour mes épaules. Oh! je reprendrai ça un
jour, quand je saurai, et j'en ferai d'autres, oh! des machines à les
flanquer tous par terre d'étonnement!» Il eut un grand geste, comme pour
balayer une foule; il vida un tube de bleu sur sa palette, puis, il
ricana en demandant quelle tête aurait devant sa peinture son premier
maître, le père Belloque, un ancien capitaine manchot, qui, depuis un
quart de siècle, dans une salle du Musée, enseignait les belles hachures
aux gamins de Plassans.
D'ailleurs, à Paris, Berthou, le célèbre peintre de Néron au cirque,
dont il avait fréquenté l'atelier pendant six mois, ne lui avait-il pas
répété, à vingt reprises, qu'il ne ferait jamais rien! Ah! qu'il les
regrettait aujourd'hui, ces six mois d'imbéciles tâtonnements,
d'exercices niais sous la férule d'un bonhomme dont la caboche différait
de la sienne! Il en arrivait à déclamer contre le travail au Louvre, il
se serait, disait-il, coupé le poignet, plutôt que d'y retourner gâter
son oeil à une de ces copies, qui encrassent pour toujours la vision du
monde où l'on vit.
Est-ce que, en art, il y avait autre chose que de donner ce qu'on avait
dans le ventre? est-ce que tout ne se réduisait pas à planter une bonne
femme devant soi, puis à la rendre comme on la sentait? est-ce qu'une
botte de carottes, oui, une botte de carottes! étudiée directement,
peinte naïvement, dans la note personnelle où on la voit, ne valait pas
les éternelles tartines de l'École, cette peinture au jus de chique,
honteusement cuisinée d'après les recettes? Le jour venait où une seule
carotte originale serait grosse d'une révolution. C'était pourquoi,
maintenant, il se contentait d'aller peindre, à l'atelier Boutin, un
atelier libre qu'un ancien modèle tenait rue de la Huchette.
Quand il avait donné ses vingt francs au massier, il trouvait là du nu,
des hommes, des femmes, à en faire une débauche, dans son coin; et il
s'acharnait, il y perdait le boire et le manger, luttant sans repos avec
la nature, fou de travail, à côté des beaux fils qui l'accusaient de
paresse ignorante, et qui parlaient arrogamment de leurs études, parce
qu'ils copiaient des nez et des bouches, sous l'oeil d'un maître. «Écoute
ça, mon vieux, quand un de ces cocos-là aura bâti un torse comme
celui-ci, il montera me le dire, et nous causerons.» Du bout de sa
brosse, il indiquait une académie peinte, pendue au mur, près de la
porte. Elle était superbe, enlevée avec une largeur de maître; et, à
côté, il y avait encore d'admirables morceaux, des pieds de fillette,
exquis de vérité délicate, un ventre de femme surtout, une chair de
satin, frissonnante, vivante du sang qui coulait sous la peau. Dans ses
rares heures de contentement, il avait la fierté de ces quelques études,
les seules dont il fût satisfait, celles qui annonçaient un grand
peintre, doué admirablement, entravé par des impuissances soudaines et
inexpliquées.
Il poursuivit avec violence, sabrant à grands coups le veston de
velours, se fouettant dans son intransigeance qui ne respectait
personne;«Tous des barbouilleurs d'images à deux sous, des réputations
volées, des imbéciles ou des malins à genoux devant la bêtise publique!
Pas un gaillard qui flanque une gifle aux bourgeois!... Tiens! le père
Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture
glaireuse? Eh bien! c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le
trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de
tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de
force aux idiots, qui croient aujourd'hui le comprendre... Après ça,
entends-tu! ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est
de la fripouille... Hein? le vieux lion romantique, quelle fière
allure! En voilà un décorateur qui faisait flamber les tons! Et quelle
poigne! Il aurait couvert les murs de Paris, si on les lui avait donnés:
sa palette bouillait et débordait. Je sais bien, ce n'était que de la
fantasmagorie; mais, tant pis! ça me gratte, il fallait ça, pour
incendier l'École... Puis, l'autre est venu, un rude ouvrier, le plus
vraiment peintre du siècle, et d'un métier absolument classique, ce que
pas un de ces crétins n'a senti. Ils ont hurlé, parbleu! ils ont crié à
la profanation, au réalisme, lorsque ce fameux réalisme n'était guère
que dans les sujets; tandis que la vision restait celle des vieux
maîtres et que la facture reprenait et continuait les beaux morceaux de
nos musées... Tous les deux, Delacroix et Courbet, se sont produits à
l'heure voulue. Ils ont fait chacun son pas en avant. Et maintenant,
oh! maintenant...» Il se tut, se recula pour juger l'effet, s'absorba
une minute dans la sensation de son oeuvre, puis repartit;«Maintenant,
il faut autre chose... Ah! quoi? je ne sais pas au juste! Si je savais
et si je pouvais, je serais très fort. Oui, il n'y aurait plus que
moi... Mais ce que je sens, c'est que le grand décor romantique de
Delacroix craque et s'effondre; et c'est encore que la peinture noire de
Courbet empoisonne déjà le renfermé, le moisi de l'atelier où le soleil
n'entre jamais... Comprends-tu, il faut peut-être le soleil, il faut le
plein air, une peinture claire et jeune, les choses et les êtres tels
qu'ils se comportent dans de la vraie lumière, enfin je ne puis pas
dire, moi! notre peinture à nous, la peinture que nos yeux d'aujourd'hui
doivent faire et regarder.» Sa voix s'éteignit de nouveau, il bégayait,
n'arrivait pas à formuler la sourde éclosion d'avenir qui montait en
lui. Un grand silence tomba, pendant qu'il achevait d'ébaucher le veston
de velours, frémissant.
Sandoz l'avait écouté, sans lâcher là pose. Et, le dos tourné, comme
s'il eût parlé au mur, dans un rêve; il dit alors à son tour «Non, non,
on ne sait pas, il faudrait savoir... Moi, chaque fois qu'un professeur
a voulu m'imposer une vérité, j'ai eu une révolte de défiance, en
songeant;«Il se trompe ou il me trompe.» Leurs idées m'exaspèrent, il me
semble que la vérité est plus large... Ah! que ce serait beau, si l'on
donnait son existence entière à une oeuvre, où l'on tâcherait de mettre
les choses, les bêtes, les hommes, l'arche immense! Et pas dans l'ordre
des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre
orgueil se berce; mais en pleine coulée de la vie universelle, un monde
où nous ne serions qu'un accident, où le chien qui passe, et jusqu'à la
pierre des chemins, nous compléteraient, nous expliqueraient; enfin, le
grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu'il
fonctionne...
Bien sûr, c'est à la science que doivent s'adresser les romanciers et
les poètes, elle est aujourd'hui l'unique source possible. Mais, voilà!
que lui prendre, comment marcher avec elle? Tout de suite, je sens que
je patauge...
Ah! si je savais, si je savais, quelle série de bouquins je lancerais à
la tête de la foule!» Il se tut, lui aussi. L'hiver précédent, il avait
publié son premier livre, une suite d'esquisses aimables, rapportées de
Plassans, parmi lesquelles quelques notes plus rudes indiquaient seules
le révolté, le passionné de vérité et de puissance. Et, depuis, il
tâtonnait, il s'interrogeait dans le tourment des idées, confuses
encore, qui battaient son crâne. D'abord, épris des besognes géantes, il
avait eu le projet d'une genèse de l'univers, en trois phases: la
création, rétablie d'après la science; l'histoire de l'humanité,
arrivant à son heure jouer son rôle, dans la chaîne des êtres; l'avenir,
les êtres se succédant toujours, achevant de créer le monde, par le
travail sans fin de la vie. Mais il s'était refroidi devant les
hypothèses trop hasardées de cette troisième phase; et il cherchait un
cadre plus resserré, plus humain, où il ferait tenir pourtant sa vaste
ambition.
«Ah! tout voir et tout peindre! reprit Claude, après un long intervalle.
Avec des lieues de murailles à couvrir, décorer les gares, les halles,
les mairies, tout ce qu'on bâtira, quand les architectes ne seront plus
des crétins! Et il ne faudra que des muscles et une tête solides, car ce
ne sont pas les sujets qui manqueront... Hein? la vie telle qu'elle
passe dans les rues, la vie des pauvres et des riches, aux marchés, aux
courses, sur les boulevards, au fond des ruelles populeuses; et tous les
métiers en branle; et toutes les passions remises debout, sous le plein
jour; et les paysans, et les bêtes, et les campagnes!...
On verra, on verra, si je ne suis pas une brute! J'en ai des
fourmillements dans les mains. Oui! toute la vie moderne! Des fresques
hautes comme le Panthéon! Une sacrée suite de toiles à faire éclater le
Louvre!» Dès qu'ils étaient ensemble, le peintre et l'écrivain en
arrivaient d'ordinaire à cette exaltation. Ils se fouettaient
mutuellement, ils s'affolaient de gloire; et il y avait là une telle
envolée de jeunesse, une telle passion du travail, qu'eux-mêmes
souriaient ensuite de ces grands rêves d'orgueil, ragaillardis, comme
entretenus en souplesse et en force.
Claude, qui se reculait maintenant jusqu'au mur, y demeura adossé,
s'abandonnant. Alors, Sandoz, basé par la pose, quitta le divan et alla
se mettre près de lui. Puis, tous deux regardèrent, de nouveau muets. Le
monsieur en veston de velours était ébauché entièrement; la main, plus
poussée que le reste, faisait dans l'herbe une note très intéressante,
d'une jolie fraîcheur de ton; et la tache sombre du dos s'enlevait avec
tant de vigueur, que les petites silhouettes du fond, les deux femmes
luttant au soleil, semblaient s'être éloignées, dans le frisson lumineux
de la clairière; tandis que la grande figure, la femme nue et couchée, à
peine indiquée encore, flottait toujours, ainsi qu'une chair de songe,
une Ève désirée naissant de la terre, avec son visage qui soudait, sans
regard, les paupières closes.
«Décidément, comment appelles-tu ça? demanda Sandoz.
--'Plein air'», répondit Claude d'une voix brève.
Mais ce titre parut bien technique à l'écrivain, qui, malgré lui, était
parfois tenté d'introduire de la littérature dans la peinture.
«'Plein air', ça ne dit rien.
--Ça n'a besoin de rien dire... Des femmes et un homme se reposent dans
une forêt, au soleil. Est-ce que ça ne suffit pas? Va, il y en a assez
pour faire un chef-d'oeuvre.»
Il renversa la tête, il ajouta entre ses dents;«Nom d'un chien, c'est
encore noir! J'ai ce sacré Delacroix dans l'oeil. Et ça, tiens! cette
main-là, c'est du Courbet... Ah! nous y trempons tous, dans la sauce
romantique. Notre jeunesse y a trop barboté, nous en sommes barbouillés
jusqu'au menton. Il nous faudra une fameuse lessive.» Sandoz haussa
désespérément les épaules: lui aussi se lamentait d'être né au
confluent d'Hugo et de Balzac.
Cependant, Claude restait satisfait, dans l'excitation heureuse d'une
bonne séance. Si son ami pouvait lui donner deux ou trois dimanches
pareils, le bonhomme y serait, et carrément. Pour cette fois, il y en
avait assez. Tous deux plaisantèrent, car d'habitude il tuait ses
modèles, ne les lâchant qu'évanouis, morts de fatigue. Lui-même
attendait de tomber, les jambes rompues, le ventre vide.
Et, comme cinq heures sonnaient au coucou, il se jeta sur son reste de
pain, il le dévora. Épuisé, il le cassait de ses doigts tremblants, il
le mâchait à peine, revenu devant son tableau, repris par son idée, au
point qu'il ne savait même pas qu'il mangeait.
«Cinq heures, dit Sandoz qui s'étirait, les bras en l'air.
Nous allons dîner... Justement, voici Dubuche.» On frappait, et Dubuche
entra. C'était un gros garçon brun, au visage correct et bouffi, le
cheveux ras, les moustaches déjà fortes. Il donna des poignées de main,
il s'arrêta d'un air interloqué devant le tableau. Au fond, cette
peinture déréglée le bousculait, dans la pondération de sa nature, dans
son respect de bon élève pour les formules établies; et sa vieille
amitié seule empêchait d'ordinaire ses critiques. Mais, cette fois, tout
son être se révoltait, visiblement.
«Eh bien! quoi donc? Ça ne te va pas? demanda Sandoz qui le guettait.
--Si, si, oh! très bien peint... Seulement...
--Allons, accouche. Qu'est-ce qui te chiffonne?
--Seulement, c'est ce monsieur, tout habillé, là, au milieu de ces
femmes nues... On n'a jamais vu ça.» Du coup, les deux autres
éclatèrent. Est-ce qu'au Louvre, il n'y avait pas cent tableaux composés
de la sorte? Et puis, si l'on n'avait jamais vu ça, on le verrait. On
s'en fichait bien, du public! Sans se troubler sous la furie de ces
réponses, Dubuche répétait tranquillement:
«Le public ne comprendra pas... Le public trouvera ça cochon... Oui,
c'est cochon:
--Sale bourgeois! cria Claude exaspéré. Ah! ils te crétinisent raide à
l'École, tu n'étais pas si bête!» C'était la plaisanterie courante de
ses deux amis, depuis qu'il suivait les cours de l'École des
Beaux-Arts. Il battit alors en retraite, un peu inquiet de la violence
que prenait la querelle; et il se sauva, en tapant sur les peintres. Ça,
on avait raison de le dire, les peintres étaient de jolis crétins, à
l'École. Mais, pour les architectes, la question changeait. Où
voulait-on qu'il fît ses études? Il se trouvait bien forcé de passer par
là. Plus tard, ça ne l'empêcherait pas d'avoir ses idées à lui. Et il
affecta, une allure très révolutionnaire.
«Bon! dit Sandoz, du moment que tu fais des excuses, allons dîner.»
Mais Claude, machinalement, avait repris un pinceau, et il s'était remis
au travail. Maintenant, à côté du monsieur en veston, la figure de la
femme ne tenait plus. Énervé, impatient, il la cernait d'un trait
vigoureux, pour la rétablir au plan qu'elle devait occuper.
«Viens-tu? répéta son ami.
--Tout à l'heure, que diable! rien ne presse... Laisse-moi indiquer ça,
et je suis à vous.» Sandoz hocha la tête; puis, doucement, de peur de
l'exaspérer davantage:
«Tu as tort de t'acharner, mon vieux... Oui, tu es éreinté, tu crèves
de faim, et tu vas encore gâter ton affaire, comme l'autre jour.» D'un
geste irrité, le peintre lui coupa la parole. C'était sa continuelle
histoire: il ne pouvait lâcher à temps la besogné, il se grisait de
travail, dans le besoin d'avoir une certitude immédiate, de se prouver
qu'il tenait enfin son chef-d'oeuvre. Des doutes venaient de le
désespérer, au milieu de sa joie d'une bonne séance; avait-il eu raison
de donner une telle puissance au veston de velours? retrouverait-il la
note éclatante qu'il voulait pour sa figure nue? Et il serait plutôt
mort là, que de ne pas savoir tout de suite. Il tira fiévreusement la
tête de Christine du carton où il l'avait cachée, comparant, s'aidant de
ce document pris sur nature.
«Tiens! s'écria Dubuche, où as-tu dessiné ça?... Qui est-ce?» Claude,
saisi de cette question, ne répondit point; puis, sans raisonner, lui
qui leur disait tout, il mentit, cédant à une pudeur singulière, au
sentiment délicat de garder pour lui seul son aventure.
«Hein! qui est-ce? répétait l'architecte.
--Oh! personne, un modèle.
--Vrai, un modèle! Toute jeune, n'est-ce pas? Elle est très bien... Tu
devrais me donner l'adresse, pas pour moi, pour un sculpteur qui cherche
une Psyché. Est-ce que tu as l'adresse, là?» Et Dubuche s'était tourné
vers un pan de mur grisâtre, où se trouvaient, écrites à la craie,
jetées dans tous les sens, des adresses de modèles. Les femmes surtout
laissaient là, en grosses écritures d'enfant, leurs cartes de visite.
Zoé Piédefer, rue Campagne-Première, 7, une grande brune dont le ventre
s'abîmait, coupait en deux la petite Flore Beauchamp, rue de Laval, 32,
et Judith Vaquez, rue du Rocher, 69, une juive, l'une et l'autre assez
fraîches, mais trop maigres.
«Dis, as-tu l'adresse?» Alors, Claude s'emporta. «Eh! fiche-moi la
paix!... Est-ce que je sais?... Tu es agaçant, à vous déranger toujours,
quand on travaille!» Sandoz n'avait rien dit, étonné d'abord, puis
souriant.
Il était plus subtil que Dubuche, il lui fit un signe d'intelligence, et
ils se mirent à plaisanter. Pardon! excuse! du moment que monsieur la
gardait pour son usage intime, on ne lui demandait pas de la prêter. Ah!
le gaillard, qui se payait les belles filles! Et où l'avait-il ramassée?
Dans un bastringue de Montmartre ou sur un trottoir de la place
Maubert?
De plus en plus gêné, le peintre s'agitait.
«Que vous êtes bêtes, mon Dieu! Si vous saviez comme vous êtes bêtes!...
En voilà assez, vous me faites de la peine.»
Sa voix était si altérée, que les deux autres, immédiatement, se
turent; et lui, après avoir gratté de nouveau la tête de la figure nue,
la redessina et la repeignit, d'après la tête de Christine, d'une main
emportée, mal assurée, qui s'égarait. Puis, il attaqua la gorge,
indiquée à peine sur l'étude. Son excitation augmentait, c'était sa
passion de chaste pour la chair de la femme, un amour fou des nudités
désirées et jamais possédées, une impuissance à se satisfaire, à créer
de cette chair autant qu'il rêvait d'en étreindre, de ses deux bras
éperdus. Ces filles qu'il chassait de son atelier, il les adorait dans
ses tableaux, il les caressait et les violentait, désespéré jusqu'aux
larmes de ne pouvoir les faire assez belles, assez vivantes.
«Hein! dix minutes, n'est-ce pas? répéta-t-il. J'établis les épaules
pour demain, et nous descendons.» Sandoz et Dubuche, sachant qu'il n'y
avait pas à l'empêcher de se tuer ainsi, se résignèrent. Le second
alluma une pipe et s'étala sur le divan: lui seul fumait, les deux
autres ne s'étaient jamais bien accoutumés au tabac, toujours menacés
d'une nausée, pour un cigare trop fort. Puis, lorsqu'il fut sur le dos,
les regards perdus dans les jets de fumée qu'il soufflait, il parla de
lui, longuement, en phrases monotones. Ah! ce sacré Paris, comme il
fallait s'y user la peau, pour arriver à une position! Il rappelait ses
quinze mois d'apprentissage, chez son patron, le célèbre Dequersonnière,
l'ancien grand prix, aujourd'hui architecte des bâtiments civils,
officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut, dont le
chef-d'oeuvre, l'église Saint-Mathieu, tenait du moule à pâté et de la
peinture Empire: un bon homme au fond, qu'il blaguait, tout en
partageant son respect des vieilles formules classiques. Sans les
camarades, d'ailleurs, il n'aurait pas appas grand chose à leur atelier
de la rue du Four, où le patron passait en courant, trois fois par
semaine; des gaillards féroces, les camarades, qui lui avaient rendu la
vie joliment dure, au début, mais, qui au moins lui avaient enseigné à
coller un châssis, à dessiner et à laver un projet. Et que de déjeuners
faits d'une tasse de chocolat et d'un petit pain, pour pouvoir donner
les vingt-cinq francs au massier! et que de feuilles barbouillées
péniblement, que d'heures passées chez lui sur des bouquins, avant
d'oser se présenter à l'École! Avec ça, il avait failli être retoqué,
malgré son effort de gros travailleur: l'imagination écrite, une
cariatide et une salle à manger d'été, très médiocres, l'avaient
classé tout au bout; il est vrai qu'il s'était relevé à l'oral, avec
son calcul de logarithmes, ses épures de géométrie et l'examen
d'histoire, car il était très ferré sur la partie scientifique.
Maintenant qu'il se trouvait à l'École, comme élève de seconde classe,
il devait se décarcasser pour, enlever son diplôme de première classe.
Quelle chienne de vie! Jamais ça ne finissait! Il écarta les jambes,
très haut, sur les coussins, fuma plus fort, régulièrement.
«Cours de perspective, cours de géométrie descriptive, cours de
stéréotomie, cours de construction, histoire de l'art. Ah! ils vous en
font noircir du papier, à prendre des notes... Et, tous les mois, un
concours d'architecture, tantôt une simple esquisse, tantôt un projet.
Il n'y a point à s'amuser, si l'on veut passer ses examens et décrocher
les mentions nécessaires, surtout lorsqu'on doit, en dehors de ces
besognes, trouver le temps de gagner son pain...
Moi, j'en crève...» Un coussin ayant glissé par terre, il le repêcha à
l'aide de ses deux pieds.
«Tout de même, j'ai de la chance. Il y a tant de camarades qui
cherchent à faire la place, sans rien dénicher! Avant-hier, j'ai
découvert un architecte qui travaille pour un grand entrepreneur, oh!
non, on n'a pas idée d'un architecte de cette ignorance; un vrai goujat,
incapable de se tirer d'un décalque; et il me donne vingt-cinq sous de
l'heure, je lui remets ses maisons debout... Ça tombe joliment bien, la
mère m'avait signifié qu'elle était complètement à sec. Pauvre mère, en
ai-je de l'argent à lui rendre!».
Comme Dubuche parlait évidemment pour lui, remâchant ses idées de tous
les jours, sa continuelle préoccupation d'une fortune prompte, Sandoz ne
prenait pas la peine de l'écouter. Il avait ouvert la petite fenêtre,
il s'était assis au ras du toit, souffrant à la longue de la chaleur qui
régnait dans l'atelier. Mais il finit par interrompre l'architecte.
«Dis donc, est-ce que tu viens dîner jeudi?... Ils y seront tous,
Fagerolles, Mahoudeau, Jory, Gagnière.» Chaque jeudi, on se réunissait
chez Sandoz, une bande, les camarades de Plassans, d'autres connus à
Paris, tous révolutionnaires, animés de la même passion de l'art.
«Jeudi prochain, je ne crois pas, répondit Dubuche. Il faut que j'aille
dans une famille, où l'on danse.
--Est-ce que tu espères y carotter une dot?...
--Tiens! ce ne serait déjà pas si bête!» Il tapa sa pipe sur la paume de
sa main gauche, pour la vider; et, avec un soudain éclat de
voix! «J'oubliais... J'ai reçu une lettre de Pouillaud.
Toi aussi!... Hein? est-il assez vidé, Pouillaud! En voilà un qui a mal
tourné!
--Pourquoi donc? Il succédera à son père, il mangera tranquillement son
argent, là-bas. Sa lettre est très raisonnable, j'ai toujours dit qu'il
nous donnerait une leçon à tous, avec son air de farceur... Ah! cet
animal de Pouillaud!» Sandoz allait répliquer, furieux, lorsqu'un juron
désespéré de Claude les interrompit. Ce dernier, depuis qu'il
s'obstinait au travail, n'avait plus desserré les dents. Il semblait
même ne pas les entendre.
«Nom de Dieu! c'est encore raté... Décidément, je suis une brute,
jamais je ne ferai dent» Et, d'un élan, dans une crise de folle rage, il
voulut se jeter sur sa toile, pour la crever du poing. Ses amis le
retinrent. Voyons, était-ce enfantin, une colère pareille! il serait
bien avancé ensuite, quand il aurait le mortel regret d'avoir abîmé son
oeuvre. Mais lui, tremblant encore, retombé à son silence, regardait le
tableau sans répondre, d'un regard ardent et fixe, où brûlait l'affreux
tourment de son impuissance. Rien de clair ni de vivant ne venait plus
sous ses doigts, la gorge de la femme s'empâtait de tons lourds; cette
chair adorée qu'il rêvait éclatante, il la salissait, il n'arrivait même
pas à la mettre à son plan.
Qu'avait-il donc dans le crâne, pour l'entendre ainsi craquer de son
effort inutile? Était-ce une lésion de ses yeux qui l'empêchait de voir
juste? Ses mains cessaient-elles d'être à lui, puisqu'elles refusaient
de lui obéir? Il s'affolait davantage, en s'irritant de cet inconnu
héréditaire, qui parfois lui rendait la création si heureuse, et qui
d'autres fois l'abêtissait de stérilité, au point qu'il oubliait les
premiers éléments du dessin. Et sentir son être tourner dans une nausée
de vertige, et rester là quand même avec la fureur de créer, lorsque
tout fuit, tout coule autour de soi, l'orgueil du travail, la gloire
rêvée, l'existence entière! «Écoute, mon vieux, reprit Sandoz, ce n'est
pas pour te le reprocher, mais il est six heures et demie, et tu nous
fais crever de faim... Sois sage, descends avec nous.» Claude nettoyait
à l'essence un coin de sa palette. Il y vida de nouveaux tubes, il
répondit d'un seul mot, la voix tonnante:
«Non!».
Pendant dix minutes, personne ne parla plus, le peintre hors de lui, se
battant avec sa toile, les deux autres troublés et chagrins de cette
crise, qu'ils ne savaient de quelle façon calmer. Puis, comme on
frappait à la porte; ce fut l'architecte qui alla ouvrir.
«Tiens! le père Malgras!» Le marchand de tableaux était un gros homme,
enveloppé dans une vieille redingote verte, très sale, qui lui donnait
l'air d'un cocher de fiacre mal tenu, avec ses cheveux blancs coupés en
brosse et sa face rouge, plaquée de violet. Il dit, d'une voix de
rogomme:
«Je passais par hasard sur le quai, en face... J'ai vu monsieur à la
fenêtre, et je suis monté...» Il s'interrompit, devant le silence du
peintre, qui s'était retourné vers sa toile, avec un mouvement
d'exaspération.
Du reste, il ne se troublait pas, très à l'aise, carrément planté sur
ses fortes jambes, examinant de ses yeux tachés de sang le tableau
ébauché. Il le jugea sans gêne, d'une phrase où il y avait de l'ironie
et de la tendresse.
«En voilà une machine!» Et, comme personne encore ne soufflait mot, il
se promena tranquillement à petits pas dans l'atelier, regardant le long
des murs. Le père Malgras, sous l'épaisse couche de sa crasse, était un
gaillard très fin, qui avait le goût et le flair de la bonne peinture.
Jamais il ne s'égarait chez les barbouilleurs médiocres, il allait
droit, par instinct, aux artistes personnels, encore contestés, dont son
nez flamboyant d'ivrogne sentait de loin le grand avenir. Avec cela, il
avait le marchandage féroce, il se montrait d'une ruse de sauvage, pour
emporter à bas prix la toile qu'il convoitait.
Ensuite, il se contentait d'un bénéfice de brave homme, vingt pour cent,
trente pour cent au plus, ayant basé son affaire sur le renouvellement
rapide de son petit capital, n'achetant jamais le matin sans savoir
auquel de ses amateurs il vendrait le soir. Il mentait d'ailleurs
superbement.
Arrêté près de la porte, devant les académies peintes à l'atelier
Boutin, il les contempla quelques minutes en silence, les yeux luisant
d'une jouissance de connaisseur, qu'il éteignait sous ses lourdes
paupières. Quel talent, quel sentiment de la vie, chez ce grand toqué
qui perdait son temps à d'immenses choses dont personne ne voulait! Les
jolies jambes de la fillette, l'admirable ventre de la femme surtout, le
ravissaient. Mais cela n'était pas de vente, et il avait déjà fait son
choix, une petite esquisse, un coin de la campagne de Plassans, violente
et délicate, qu'il affectait de ne pas voir. Enfin, il s'approcha, il
dit négligemment:
«Qu'est-ce que c'est que ça? Ah! oui, une de vos affaires du Midi...
C'est trop cru, j'ai encore les deux que je vous ai achetées.» Et il
continua en phrases molles, interminables;«Vous refuserez peut-être de
me croire, monsieur Lantier, ça ne se vend pas du tout, pas du tout.
J'en ai plein un appartement, je crains toujours de crever quelque
chose, quand je me retourne. Il n'y a pas moyen que je continue, parole
d'honneur! il faudra que je liquide, et je finirai à l'hôpital...
N'est-ce pas? vous me connaissez, j'ai le coeur plus grand que la poche,
je ne demande qu'à obliger les jeunes gens de talent comme vous. Oh!
pour ça, vous avez du talent, je ne cesse de le leur crier. Mais, que
voulez-vous? ils ne mordent pas, ah! non, ils ne mordent pas!» Il jouait
l'émotion; puis, avec l'élan d'un homme qui fait une folie:
«Enfin, je ne serai pas venu pour rien... Qu'est-ce que vous me
demandez de cette pochade?» Claude, agacé, peignait avec des
tressaillements nerveux.
Il répondit d'une voix sèche, sans tourner la tête «Vingt francs.
--Comment! Vingt francs! Vous êtes fou! Vous m'avez vendu les autres dix
francs pièce... Aujourd'hui, je ne donnerai que huit francs, pas un sou
de plus!».
D'habitude, le peintre cédait tout de suite, honteux et excédé de ces
querelles misérables, bien heureux, au fond, de trouver ce peu d'argent.
Mais, cette fois, il s'entêta, il vint crier des insultes dans la face
du marchand de tableaux, qui se mit à le tutoyer, lui retira tout
talent, l'accabla d'invectives, en le traitant de fils ingrat. Ce
dernier avait fini par sortir de sa poche, une à une, trois pièces de
cent sous; et il les lança de loin comme des palets, sur la table, où
elles sonnèrent parmi les assiettes.
«Une, deux, trois... Pas une de plus, entends-tu! car il y en a déjà
une de trop, et tu me la rendras, je te la retiendrai sur autre chose,
parole d'honneur!... Quinze francs, ça! Ah! mon petit, tu as tort, voilà
un sale tour dont tu te repentirai!» Épuisé, Claude le laissa décrocher
la toile. Elle disparut comme par enchantement, dans la grande redingote
verte.
Avait-elle glissé au fond d'une poche spéciale? dormait-elle sous le
revers? Aucune bosse ne l'indiquait.
Son coup fait, le père Malgras se dirigea vers la porte, subitement
calmé. Mais il se ravisa et revint dire, de son air bonhomme:
«Écoutez donc Lantier, j'ai besoin d'un homard... Hein? vous me devez
bien ça, après m'avoir étrillé... Je vous apporterai le homard; vous
m'en ferez une nature morte, et vous le garderez pour la peine, vous le
mangerez avec des amis... Entendu, n'est-ce pas?».
À cette proposition, Sandoz et Dubuche, qui avaient jusque-là écouté
curieusement, éclatèrent d'un si grand rire, que le marchand s'égaya,
lui aussi. Ces rosses de peintres, ça ne fichait rien de bon, ça crevait
la faim; Qu'est-ce qu'ils seraient devenus, les sacrés fainéants, si le
père Malgras, de temps à autre, ne leur avait pas apporté un beau gigot,
une barbue bien fraîche, ou un homard avec son bouquet de persil?
«J'aurai mon homard, n'est-ce pas? Lantier... Merci bien.» De nouveau,
il restait planté devant l'ébauche de la grande toile, avec son souffre
d'admiration railleuse. Et il partit enfin, en répétant:
--«En voilà une machine!» Claude voulut reprendre encore sa palette et
ses brosses.
Mais ses jambes fléchissaient, ses bras retombaient, engourdis comme
liés à son corps par une force supérieure.
Dans le grand silence morne qui s'était fait, après l'éclat de la
dispute, il chancelait, aveuglé, égaré, devant son oeuvre informe.
Alors, il bégaya:
«Ah! je ne peux plus, je ne peux plus... Ce cochon m'a achevé!» Sept
heures venaient de sonner au coucou, il avait travaillé là huit longues
heures, sans manger autre chose qu'une croûte, sans se reposer une
minute, debout, secoué de fièvre. Maintenant, le soleil se couchait, une
ombre commençait à assombrir l'atelier, où cette fin de jour prenait une
mélancolie affreuse. Lorsque la lumière s'en allait ainsi, sur une
crise de mauvais travail, c'était comme si le soleil ne devait jamais
reparaître, après avoir emporté la vie, la gaieté chantante des
couleurs.
«Viens, supplia Sandoz, avec l'attendrissement d'une pitié fraternelle.
Viens, mon vieux.» Dubuche lui-même ajouta:
«Tu verras plus clair demain. Viens dîner.» Un moment, Claude refusa de
se rendre. Il demeurait cloué au parquet, sourd à leurs voix amicales,
farouche dans son entêtement. Que voulait-il faire, maintenant que ses
doigts raidis lâchaient le pinceau? Il ne savait pas; mais il avait beau
ne plus pouvoir, il était ravagé par un désir furieux de pouvoir encore,
de créer quand même.
Et, s'il ne faisait rien, il resterait au moins, il ne quitterait pas la
place. Puis, il se décida, un tressaillement le traversa comme d'un
grand sanglot. À pleine main, il avait pris un couteau à palette très
large; et, d'un seul coup, lentement, profondément, il gratta la tête et
la gorge de la femme. Ce fut un meurtre véritable, un écrasement: tout
disparut dans une bouillie fangeuse. Alors, à côté du monsieur au veston
vigoureux, parmi les verdures éclatantes où se jouaient les deux petites
lutteuses si claires, il n'y eut plus, de cette femme nue, sans poitrine
et sans tête, qu'un tronçon mutilé, qu'une tache vague de cadavre, une
chair de rêve évaporée et morte.
Déjà, Sandoz et Dubuche descendaient bruyamment l'escalier de bois. Et
Claude les suivit, s'enfuit de son oeuvre, avec la souffrance abominable
de la laisser ainsi, balafrée d'une plaie béante.
III
Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était
tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une
exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du
besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées
de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il
referma violemment sa porte, si écoeuré de lui-même qu'il jurait de ne
plus toucher un pinceau.
Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède:
s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher
surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et
l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du coeur au ventre.
Ce jour-là, comme tous les jeudis, il dînait chez Sandoz, où il y avait
réunion. Mais que faire jusqu'au soir?
L'idée de rester seul, à se dévorer, le désespérait. Il aurait couru
tout de suite chez son ami, s'il ne s'était dit que ce dernier devait
être à son bureau. Puis, la pensée de Dubuche lui vint, et il hésita,
car leur vieille camaraderie se refroidissait depuis quelque temps. Il
ne sentait pas entre eux la fraternité des heures nerveuses, il le
devinait inintelligent, sourdement hostile, engagé dans d'autres
ambitions. Pourtant, à quelle porte frapper? Et il se décida, il se
rendit rue Jacob, où l'architecte habitait une étroite chambre, au
sixième étage d'une grande maison froide.
Claude était au second, lorsque la concierge, le rappelant, cria d'un
ton aigre que M. Dubuche n'était pas chez lui, et qu'il avait même
découché. Lentement, il se retrouva sur le trottoir, stupéfié par cette
chose énorme, une escapade de Dubuche. C'était une malchance
incroyable.
Il erra un moment sans but. Mais, comme il s'arrêtait au coin de la rue
de Seine, ne sachant de quel côté tourner, il se souvint brusquement de
ce que lui avait conté son ami: certaine nuit passée à l'atelier
Dequersonnière, une dernière nuit de terrible travail, la veille du jour
où les projets des élèves devaient être déposés à l'École des
Beaux-Arts. Tout de suite, il monta vers la rue du Four, dans laquelle
était l'atelier. Jusque-là, il avait évité d'y aller jamais prendre
Dubuche, par crainte des huées dont on y accueillait les profanes. Et il
y allait carrément, sa timidité s'enhardissait dans son angoisse d'être
seul, au point qu'il se sentait prêt à subir des injures, pour conquérir
un compagnon de misère.
Rue du Four, à l'endroit le plus étroit, l'atelier se trouvait au fond
d'un vieux logis lézardé. Il fallait traverser deux cours puantes, et
l'on arrivait enfin dans une troisième, où était plantée de travers une
sorte de hangar fermé, une vaste salle de planches et de plâtras, qui
avait servi jadis à un emballeur. Du dehors, par les quatre grandes
fenêtres, dont les vitres inférieures étaient barbouillées de céruse,
on ne voyait que le plafond nu, blanchi à la chaux.
Mais Claude, ayant poussé la porte, demeura immobile sur le seuil. La
vaste salle s'étendait, avec ses quatre longues tables, perpendiculaires
aux fenêtres, des tables doubles, très larges, occupées des deux côtés
par des files d'élèves, encombrées d'éponges mouillées, de godets, de
vases d'eau, de chandeliers de fer, de caisses de bois, les caisses où
chacun serrait sa blouse de toile blanche, ses compas et ses couleurs.
Dans un coin, le poêle oublié du dernier hiver se rouillait, à côté d'un
reste de coke, qu'on n'avait même pas balayé; tandis que, à l'autre
bout, une grande fontaine de zinc était pendue, entre deux serviettes.
Et, au milieu de cette nudité de halle mal soignée, les murs surtout
tiraient l'oeil, alignant en haut, sur des étagères, une débandade de
moulages, disparaissant plus bas sous une forêt de tés et d'équerres,
sous un amas de planches à laver, retenues en paquets par des bretelles.
Peu à peu, tous les pans restés libres s'étaient salis d'inscriptions,
de dessins, d'une écume montante, jetée là, comme sur les marges d'un
livre toujours ouvert. Il y avait des charges de camarades, des profils
d'objets déshonnêtes, des mots à faire pâlir des gendarmes, puis des
sentences, des additions, des adresses; le tout dominé, écrasé par cette
ligne laconique de procès-verbal, en grosses lettres, à la plus belle
place:
«Le 7 juin, Gorju a dit qu'il se foutait de Rome. Signé: Godemard.»
Un grognement avait accueilli le peintre, le grognement des fauves
dérangés chez eux. Ce qui l'immobilisait, c'était l'aspect de la salle;
au matin de «la nuit de charrette», ainsi que les architectes nomment
cette nuit suprême de travail. Depuis la veille, tout l'atelier,
soixante élèves, étaient enfermés là, ceux qui n'avaient pas de projets
à déposer,«les nègres», aidant les autres, les concurrents en retard,
forcés d'abattre en douze heures la besogne de huit jours. Dès minuit,
on s'était empiffré de charcuterie et de vin au litre. Vers une heure,
comme dessert, on avait fait venir trois dames d'une maison voisine. Et
sans que le travail se ralentît, la fête avait tourné à l'orgie romaine,
au milieu de la fumée des pipes.
Il en restait, par terre, une jonchée de papiers gras, de culs de
bouteilles cassées, de mares louches, que le parquet achevait de boire;
pendant que l'air gardait l'âcreté des bougies noyées dans les
chandeliers de fer, l'odeur sure du musc des dames, mêlée à celle des
saucisses et du vin bleu. Des voix hurlèrent, sauvages: «À la porte!...
Oh! cette gueule!... Qu'est-ce qu'il veut, cet empaillé?... À la porte!
à la porte!» Claude, sous la rudesse de cette tempête, chancela un
instant, étourdi. On en arrivait aux mots abominables, la grande
élégance, même pour les natures les plus distinguées, étant de rivaliser
d'ordures. Et il se remettait, il répondait, lorsque Dubuche le
reconnut. Ce dernier devint très rouge, car il détestait ces aventures.
Il eut honte de son ami, il accourut, sous les huées, qui se tournaient
contre lui, maintenant; et il bégaya:
«Comment! c'est toi!... Je t'avais dit de ne jamais entrer...
Attends-moi un instant dans la cour.» À ce moment, Claude, qui reculait,
manqua d'être écrasé par une petite charrette à bras, que deux gaillards
très barbus amenaient au galop. C'était de cette charrette que la nuit
de gros travail tirait son nom; et, depuis huit jours, les élèves,
retardés par les basses besognes payées du dehors, répétaient le
cri: «Oh! que je suis en charrette!» Dès qu'elle parut, une clameur
éclata. Il était neuf heures moins un quart, on avait le temps bien
juste d'arriver à l'École. Une débandade énorme vida la salle; chacun
sortait ses châssis, au milieu des coudoiements; ceux qui voulaient
s'entêter à finir un détail étaient bousculés, emportés. En moins de
cinq minutes, les châssis de tous se trouvèrent empilés dans la voiture,
et les deux gaillards barbus, les derniers nouveaux de l'atelier,
s'attelèrent comme des bêtes, tirèrent au pas de course; tandis que le
flot des autres vociférait et poussait par-derrière.
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