coeurs, en festons, en médaillons, des perles qui encadraient des sujets sous verre; des pensées, des mains enlacées, des noeuds de satin, jusqu'à des photographies de femme, de jaunes photographies de faubourg, de pauvres visages laids et touchants, avec leur sourire gauche. Et, comme le corbillard suivait l'avenue du Rond-Point, Sandoz, ramené à Claude par son observation de peintre, se remit à causer. «Un cimetière qu'il aurait compris, avec son enragement de modernité... Sans doute, il souffrait dans sa chair, ravagé par cette lésion trop forte du génie, trois grammes en moins ou trois grammes en plus, comme il le disait, lorsqu'il accusait ses parents de l'avoir si drôlement bâti! Mais son mal n'était pas en lui seulement, il a été la victime d'une époque... Oui, notre génération a trempé jusqu'au ventre dans le romantisme, et nous en sommes restés imprégnés quand même, et nous avons eu beau nous débarbouiller, prendre des bains de réalité violente, la tache s'entête, toutes les lessives du monde n'en ôteront pas l'odeur.» Bongrand souriait. «Oh! moi, j'en ai eu par-dessus la tête. Mon art en a été nourri, je suis même impénitent. S'il est vrai que ma paralysie dernière vienne de là, qu'importe! Je ne puis renier la religion de toute ma vie d'artiste... Mais votre remarque est très juste: vous en êtes, vous autres, les fils révoltés. Ainsi, lui, avec sa grande Femme nue au milieu des quais, ce symbole extravagant... --Ah! cette Femme, interrompit Sandoz, c'est elle qui l'a étranglé. Si vous saviez comme il y tenait! Jamais il ne m'a été possible de la chasser de lui... Alors, comment voulez-vous qu'on ait la vue claire, le cerveau équilibré et solide, quand de pareilles fantasmagories repoussent dans le crâne?... Même après la vôtre, notre génération est trop encrassée de lyrisme pour laisser des oeuvres saines. Il faudra une génération, deux générations peut-être, avant qu'on peigne et qu'on écrive logiquement; dans la haute et pure simplicité du vrai... Seule, la vérité, la nature, est la base possible, la police nécessaire, en dehors de laquelle la folie commence; et qu'on ne craigne pas d'aplatir l'oeuvre, le tempérament est là, qui emportera toujours le créateur. Est-ce que quelqu'un songe à nier la personnalité, le coup de pouce involontaire qui déforme et qui fait notre pauvre création à nous!» Mais il tourna la tête, il ajouta brusquement: «Tiens! qu'est-ce qui brûle?... Ils allument donc des feux de joie, ici?» Le convoi venait de tourner, en arrivant au Rond Point, où était l'ossuaire, le caveau commun, peu à peu empli de tous les débris enlevés des fosses, et dont la pierre, au centre d'une pelouse ronde, disparaissait sous un amoncellement de couronnes, déposées là au hasard par la piété des parents qui n'avaient plus leurs morts à eux. Et, comme le corbillard roulait doucement à gauche, dans l'avenue transversale numéro deux, un crépitement s'était fait entendre, une grosse fumée avait grandi, au-dessus des petits platanes bordant le trottoir. On approchait avec lenteur, on apercevait de loin un gros tas de choses terreuses qui s'allumaient. Puis, on finit par comprendre. Cela se trouvait au bord d'un vaste carré, qu'on avait fouillé profondément de larges sillons parallèles, pour en arracher les bières, afin de rendre le sol à d'autres corps, de même que le paysan retourne un chaume avant de l'ensemencer de nouveau. Les longues fosses vides bâillaient, les buttes de terre grasse se purgeaient sous le ciel; et, dans ce coin du champ, ce qu'on brûlait ainsi, c'étaient les planches pourries des bières, un bûcher énorme de planches fendues, brisées, mangées par la terre, tombées en un terreau rougeâtre. Elles refusaient de flamber, humides de boue humaine, éclatant en sourdes détonations, fumant seulement avec une intensité croissante, de grandes fumées qui montaient dans le ciel blafard, et que la bise de novembre rabattait, déchirait en lanières rousses, volantes, au travers des tombes basses de toute une moitié du cimetière. Sandoz et Bongrand avaient regardé, sans une parole. Puis, quand ils eurent dépassé le feu, le premier reprit: «Non, il n'a pas été l'homme de la formule qu'il apportait. Je veux dire qu'il n'a pas eu le génie assez net pour la planter debout et l'imposer dans une oeuvre définitive... Et voyez, autour de lui, après lui, comme les efforts s'éparpillent! Ils en restent tous aux ébauches, aux impressions hâtives, pas un ne semble avoir la force d'être le maître attendu. N'est-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumière, cette passion du vrai poussée jusqu'à l'analyse scientifique, cette évolution commencée si originalement, et qui s'attarde, et qui tombe aux mains des habiles, et qui n'aboutit point, parce que l'homme nécessaire n'est pas né?... Bah! l'homme naîtra, rien ne se perd, il faut bien que la lumière soit. --Qui sait? Pas toujours! dit Bongrand. La vie avorte, elle aussi... Vous savez, je vous écoute, mais je suis un désespéré, moi. Je crève de tristesse, et je sens tout qui crève... Ah! oui, l'air de l'époque est mauvais, cette fin de siècle encombrée de démolitions, aux monuments éventrés, aux terrains retournés cent fois, qui tous exhalent une puanteur de mort! Est-ce qu'on peut se bien porter, là-dedans? Les nerfs se détraquent, la grande névrose s'en mêle, l'art se trouble: c'est la bousculade, l'anarchie, la folie de la personnalité aux abois... Jamais on ne s'est tant querellé et jamais on n'y a vu moins clair que depuis le jour où l'on prétend tout savoir.» Sandoz, devenu pâle, regardait au loin les grandes fumées rousses rouler dans le vent. «C'était fatal, songea-t-il à demi-voix, cet excès d'activité et d'orgueil dans le savoir devait nous rejeter au doute; ce siècle, qui a fait déjà tant de clarté devait s'achever sous la menace d'un nouveau flot de ténèbres... Oui, notre malaise vient de là. On a trop promis, on a trop espéré, on a attendu la conquête et l'explication de tout; et l'impatience gronde. Comment! on ne marche pas plus vite? la science ne nous a pas encore donné, en cent ans, la certitude absolue, le bonheur parfait? Alors, à quoi bon continuer, puisqu'on ne saura jamais tout et que notre pain restera aussi amer? C'est une faillite du siècle, le pessimisme tord les entrailles, le mysticisme embrume les cervelles; car nous avons eu beau chasser les fantômes sous les grands coups de lumière de l'analyse, le surnaturel a repris les hostilités, l'esprit des légendes se révolte et veut nous reconquérir, dans cette halte de fatigue et d'angoisse... Ah! certes! je n'affirme rien, je suis moi-même déchiré. Seulement, il me semble que cette convulsion dernière du vieil effarement religieux était à prévoir. Nous ne sommes pas une fin, mais une transition, un commencement d'autre chose... Cela me calme, cela me fait du bien, de croire que nous marchons à la raison et à la solidité de la science...» Sa voix s'était altérée d'une émotion profonde, et il ajouta: «À moins que la folie ne nous fasse culbuter dans le noir, et que nous ne partions tous, étranglés par l'idéal, comme le vieux camarade qui dort là, entre ses quatre planches.» Le corbillard quittait l'avenue transversale numéro deux, pour tourner à droite dans l'avenue latérale numéro trois; et, sans parler, le peintre montra du regard à l'écrivain un carré de sépultures que longeait le cortège. Il y a là un cimetière d'enfants, rien que des tombes d'enfants, à l'infini, rangées avec ordre, régulièrement séparées par des sentiers étroits, pareilles à une ville enfantine de la mort. C'étaient de toutes petites croix, blanches, de tout petits entourages blancs, qui disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un bleuissement de lait, semblait s'être fleuri de cette enfance couchée dans la terre. Les croix disaient les âges: deux ans, seize mois, cinq mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui débordait et se trouvait plantée de biais dans une allée, portait simplement: Eugénie, trois jours. N'être pas encore et dormir déjà là, à part, comme les enfants que les familles, aux soirs de fête, font dîner à la petite table! Mais, enfin, le corbillard s'était arrêté, au milieu de l'avenue. Lorsque Sandoz aperçut la fosse prête, à l'angle du carré voisin, en face du cimetière des tout-petits, il murmura tendrement: «Ah! mon vieux Claude, grand coeur d'enfant, tu seras bien à côté d'eux.» Les croque-morts descendaient le cercueil. Maussade, sous la bise, le prêtre attendait; et des fossoyeurs étaient là, avec des pelles. Trois voisins avaient lâché en route, les dix n'étaient plus que sept. Le petit cousin, qui tenait son chapeau à la main depuis l'église, malgré le temps affreux, se rapprocha. Tous les autres se découvrirent, et les prières allaient commencer, lorsqu'un coup de sifflet déchirant fit lever les têtes. C'était, dans ce bout vide encore, à l'extrémité de l'avenue latérale numéro trois, un train qui passait sur le haut talus du chemin de fer de ceinture, dont la voie dominait le cimetière. La pente gazonnée montait, et des lignes géométriques se détachaient en noir sur le gris du ciel, les poteaux télégraphiques reliés par les minces fils, une guérite de surveillant, la plaque d'un signal, la seule tache rouge et vibrante. Quand le train roula, avec son fracas de tonnerre, on distingua nettement, comme sur un transparent d'ombres chinoises, les découpures des wagons, jusqu'aux gens assis dans les trous clairs des fenêtres. Et la ligne redevint nette, un simple trait à l'encre coupant l'horizon; tandis que, sans relâche, au loin, d'autres coups de sifflet appelaient, se lamentaient, aigus de colère, rauques de souffrance, étranglés de détresse. Puis, une corne d'appel résonna, lugubre. «Revertitur in terram suam unde erat...», récitait le prêtre, qui avait ouvert un livre et qui se hâtait. Mais on ne l'entendait plus, une grosse locomotive était arrivée en soufflant, et elle manoeuvrait juste au-dessus de la cérémonie. Celle-là avait une voix énorme et grasse, un sifflet guttural, d'une mélancolie géante. Elle allait, venait, haletait, avec son profil de monstre lourd. Brusquement, elle lâcha sa vapeur, dans une haleine furieuse de tempête. «Requiescat in pace, disait le prêtre. --Amen», répondait l'enfant de choeur. Et tout fut emporté, au milieu de cette détonation cinglante et assourdissante, qui se prolongeait avec une violence continue de fusillade. Bongrand, exaspéré, se tournait vers la locomotive. Elle se tut, ce fut un soulagement. Des larmes étaient montées aux yeux de Sandoz, ému déjà des choses sorties involontairement de ses lèvres, derrière le corps de son vieux camarade, comme s'ils avaient eu ensemble une de leurs causeries grisantes d'autrefois; et, maintenant, il lui semblait qu'on allait mettre en terre sa jeunesse; c'était une part de lui-même, la meilleure, celle des illusions et des enthousiasmes, que les fossoyeurs enlevaient, pour la faire glisser au fond du trou. Mais, à cette minute terrible, un accident vint encore augmenter son chagrin. Il avait tellement plu, les jours précédents, et la terre était si molle qu'un brusque éboulement se produisit. Un des fossoyeurs dut sauter dans la fosse, pour la vider à la pelle, d'un jet lent et rythmique. Cela n'en finissait pas, s'éternisant au milieu de l'impatience du prêtre et de l'intérêt des quatre voisins, qui avaient suivi jusqu'au bout, sans qu'on sût pourquoi. Et, là-haut, sur le talus, la locomotive avait repris ses manoeuvres, reculait en hurlant, à chaque tour de roue, le foyer ouvert, incendiant le jour mode d'une pluie de braise. Enfin, la fosse fut vidée, on descendit le cercueil, on se passa le goupillon: C'était fini. Debout, de son air correct et charmant, le petit cousin fit les honneurs, serra les mains de tous ces gens qu'il n'avait jamais vus, en mémoire de ce parent dont il ne se rappelait pas le nom la veille. «Mais il est très bien, ce calicot», dit Bongrand, qui ravalait ses larmes. Sandoz, sanglotant, répondit: «Très bien.» Tous s'en allaient, les surplis du prêtre et de l'enfant de choeur disparaissaient entre les arbres verts, les voisins débandés flânaient, lisaient les inscriptions. Et Sandoz, se décidant à quitter la fosse à demi comblée, reprit: «Nous seuls l'aurons connu... Plus rien, pas même un nom! --Il est bien heureux, dit Bongrand, il n'a pas de tableau en train, dans la terre où il dort... Autant partir que de s'acharner comme nous à faire des enfants infirmes, auxquels il manque toujours des morceaux, les jambes ou la tête, et qui ne vivent pas. --Oui, il faut vraiment manquer de fierté, se résigner à l'à-peu-près et tacher avec la vie... Moi qui pousse mes bouquins jusqu'au bout, je me méprise de les sentir incomplets et mensongers, malgré mon effort.» La face pâle, ils s'en allaient lentement, côte à côte, au bord des blanches tombes d'enfants, le romancier alors dans toute la force de son labeur et de sa renommée, le peintre déclinant et couvert de gloire. «Au moins, en voilà un qui a été logique et brave, continua Sandoz. Il a avoué son impuissance et il s'est tué. --C'est vrai, dit Bongrand. Si nous ne tenions pas si fort à nos peaux, nous ferions tous comme lui... N'est-ce pas?... --Ma foi, oui. Puisque nous ne pouvons rien créer, puisque nous ne sommes que des reproducteurs débiles, autant vaudrait-il nous casser la tête tout de suite.» Ils se retrouvaient devant le tas allumé des vieilles bières pourries. Maintenant, elles étaient en plein feu, suantes et craquantes; mais on ne voyait toujours pas les flammes, la fumée seule avait augmenté, une fumée âcre, épaisse, que le vent poussait en gros tourbillons, et qui couvrait le cimetière entier d'une nuée de deuil. «Fichtre! onze heures! dit Bongrand en tirant sa montre. Il faut que je rentre.» Sandoz eut une exclamation de surprise. «Comment! déjà onze heures!» Il promena sur les sépultures basses, sur le vaste champ fleuri de perles, si régulier et si froid, un long regard de désespoir, encore aveuglé de larmes. Puis, il ajouta: «Allons travailler.» , , , 1 ; , , , 2 ' , , 3 , . 4 5 , ' - , , 6 , . 7 8 « ' , . . . 9 , , 10 , , 11 , ' ' 12 ! 13 14 ' , ' 15 . . . , ' 16 , , 17 , , 18 ' , ' ' . » 19 . 20 21 « ! , ' - . , 22 . ' 23 , ' ! 24 ' . . . : , 25 , . , , 26 , . . . 27 28 - - ! , , ' ' . 29 ! ' 30 . . . , - ' , 31 , 32 ? . . . , 33 . 34 , - , ' ' 35 ; . . . , 36 , , , , 37 ; ' ' 38 ' , , . 39 - ' , 40 ! » 41 , : 42 43 « ! 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