cet impuissant incapable de mettre une figure debout, malgré son orgueil, les avait-il assez compromis, assez fichus dedans! Ah! oui, le succès était dans la rupture! S'ils avaient pu recommencer, c'étaient eux qui n'auraient pas eu la bêtise de s'entêter à des histoires impossibles! Et ils l'accusaient de les avoir paralysés, de les avoir exploités, parfaitement! exploités, et d'une main si maladroite et si lourde, qu'il n'en avait lui-même tiré aucun parti. «Enfin, moi, reprit Mahoudeau, ne m'a-t-il pas rendu idiot un moment? Quand je songe à ça, je me tâte, je ne comprends plus pourquoi je m'étais mis de sa bande. Est-ce que je lui ressemble? Est-ce qu'il y avait quelque chose de commun entre nous?... Hein? c'est exaspérant de s'en apercevoir si tard!... --Et à moi donc, continua Gagnière, il m'a bien volé mon originalité! Croyez-vous que ça m'amuse d'entendre à chaque tableau, répéter derrière moi, depuis quinze ans: C'est un Claude!... Ah! non, j'en ai assez, j'aime mieux ne plus rien faire... N'empêche que si j'avais vu clair autrefois, je ne l'aurais pas fréquenté.» C'était le sauve-qui-peut, les derniers liens qui se rompaient, dans la stupeur de se voir tout d'un coup étrangers et ennemis, après une longue jeunesse de fraternité. La vie les avait débandés en chemin, et les profondes dissemblances apparaissaient, il ne leur restait à la gorge que l'amertume de leur ancien rêve enthousiaste, cet espoir de bataille et de victoire côte à côte, qui maintenant aggravait leur rancune. «Le fait est, ricana Jory, que Fagerolles ne s'est pas laissé piller comme un niais.» Mais, vexé, Mahoudeau se fâcha. «Tu as tort de rire, toi, car tu es aussi un joli lâcheur... Oui, tu nous disais toujours que tu nous donnerais un coup de main, quand tu aurais un journal à toi... --Ah! permets, permets...», Gagnière se joignit à Mahoudeau. «C'est vrai, ça! Tu ne vas plus raconter qu'on te coupe ce que tu écris sur nous, puisque tu es le maître... Et jamais un mot, tu ne nous as pas seulement nommés, dans ton dernier Salon.» Gêné et bégayant, Jory s'emporta à son tour. «Eh! c'est la faute de ce bougre de Claude!... Je n'ai pas envie de perdre mes abonnés, pour vous être agréable. Vous êtes impossibles, là, comprenez-vous! Toi, Mahoudeau, tu peux te décarcasser à faire des petites choses gentilles; toi, Gagnière, tu auras beau même ne plus rien faire du tout: vous avez une étiquette dans le dos, il vous faudra dix ans d'efforts avant de la décoller; et encore, on en a vu qui ne se décollaient jamais... Le public s'amuse, vous savez! il n'y avait que vous pour croire au génie de ce grand toqué ridicule, qu'on enfermera un de ces quatre matins.» Alors, ce fut terrible, tous les trois parlèrent à la fois, en arrivèrent aux reproches abominables, avec des éclats tels, des coups si durs de mâchoires, qu'ils semblaient se mordre. Sur le canapé, Sandoz, troublé dans les gais souvenirs qu'il évoquait, avait dû lui-même prêter l'oreille à ce tumulte, qui lui arrivait par la porte ouverte. «Tu entends, lui dit Claude très bas, avec un sourire de souffrance, ils m'arrangent bien!... Non, non, reste là, je ne veux pas que tu les fasses taire. J'ai mérité ça, puisque je n'ai pas réussi.» Et Sandoz, pâlissant, continua d'écouter cet enragement dans la lutte pour la vie, cette rancune des personnalités aux prises, qui emportait sa chimère d'éternelle amitié!... Henriette, heureusement, s'inquiétait de la violence des voix. Elle se leva et alla faire honte aux fumeurs d'abandonner ainsi les dames, pour se quereller. Tous rentrèrent dans le salon, suant, soufflant, gardant la secousse de leur colère. Et, comme elle disait, les yeux sur la pendule, qu'ils n'auraient décidément pas Fagerolles ce soir-là, ils se remirent à ricaner, en échangeant un regard. Ah! il avait bon nez, lui! ce n'était pas lui qu'on prendrait à se rencontrer avec d'anciens amis devenus gênants, et qu'il exécrait! En effet, Fagerolles ne vint pas. La soirée s'acheva péniblement. On était retourné dans la salle à manger, où le thé se trouvait servi sur une nappe russe, brodée en rouge d'une chasse au cerf; et il y avait, sous les bougies rallumées, une brioche, des assiettes de sucreries et de gâteaux, tout un luxe barbare de liqueurs, whisky, genièvre, kummel, raki de Chio. Le domestique apporta encore du punch, et il s'empressait autour de la table, pendant que la maîtresse de la maison remplissait la théière au samovar, bouillant en face d'elle. Mais ce bien-être, cette joie des yeux, cette odeur fine du thé ne détendaient pas les coeurs. La conversation était retombée sur le succès des uns et la mauvaise chance des autres. Par exemple, n'était-ce pas une honte, ces médailles, ces croix, toutes ces récompenses qui déshonoraient l'art, tant on les distribuait mal? Est-ce qu'on devait rester d'éternels petits garçons en classe? Toutes les platitudes venaient de là, cette docilité et cette lâcheté devant les pions, pour avoir des bons points! Puis, dans le salon de nouveau, comme Sandoz, désolé, en arrivait à souhaiter ardemment de les voir partir, il remarqua Mathilde et Gagnière, assis côte à côte sur un canapé, parlant musique avec langueur, au milieu des autres exténués, sans salive, les mâchoires mortes. Gagnière, en extase, philosophait et poétisait. Mathilde, cette vieille gaupe engraissée, exhalant sa senteur louche de pharmacie, faisait les yeux blancs, se pâmait sous le chatouillement d'une aile invisible. Ils s'étaient aperçus, le dernier dimanche, aux concerts du Cirque, et ils se communiquaient leur jouissance, en phrases alternées, envolées, lointaines. «Ah! monsieur, ce Meyerbeer, cette ouverture de Struensée, cette phrase funèbre, et puis cette danse de paysans si emportée, si colorée, et puis la phrase de mort qui reprend, le duo des violoncelles!... Ah! monsieur, les violoncelles, les violoncelles!... --Et, madame, Berlioz, l'air de fête de Roméo?... Oh! le solo des clarinettes, les femmes aimées, avec l'accompagnement des harpes! Un ravissement, une blancheur qui monte... La fête éclate, un Véronèse, la magnificence tumultueuse des 'Noces de Cana'; et le chant d'amour recommence, oh! combien doux, oh! toujours plus haut, toujours plus haut!... --Monsieur, avez-vous entendu, dans la symphonie en la de Beethoven, ce glas qui revient toujours, qui vous bat sur le coeur?... Oui, je le vois bien, vous sentez comme moi, c'est une communion que la musique... Beethoven, mon Dieu! qu'il est triste et bon d'être deux à le comprendre, et de défaillir!... --Et Schumann, madame, et Wagner, madame!... La rêverie de Schumann, rien que les instruments à cordes, une petite pluie tiède sur les feuilles des acacias, un rayon qui les essuie, à peine une larme dans l'espace!... Wagner, ah! Wagner, l'ouverture du Vaisseau fantôme, vous l'aimez, dites que vous l'aimez! Moi, ça m'écrase. Il n'y a plus rien, plus rien, on meurt...» Leurs voix s'éteignaient, ils ne se regardaient même pas, anéantis, coude à coude, leur visage en l'air, noyé, surpris, Sandoz se demanda d'où Mathilde pouvait tenir ce jargon. D'un article de Jory, peut-être. D'ailleurs, il avait remarqué que les femmes causaient très bien musique, sans en connaître une note. Et lui, que l'aigreur des autres n'avait fait que chagriner, s'exaspéra de cette pose langoureuse. Non, non, c'en était assez! qu'on se déchirât, passe encore! mais quelle fin de soirée, cette farceuse sur le retour, roucoulant et se chatouillant avec du Beethoven et du Schumann!... Gagnière, heureusement, se leva tout d'un coup. Il savait l'heure au fond de son extase, il n'avait que juste le temps de reprendre son train de nuit. Et, après des poignées de main molles et silencieuses, il s'en alla coucher à Melun. «Quel raté! murmura Mahoudeau. La musique a tué la peinture, jamais il ne fichera rien.» Lui-même dut partir, et à peine la porte s'était-elle refermée sur son dos, que Jory déclara: «Avez-vous vu son dernier presse-papiers? Il finira par sculpter des boutons de manchette... En voilà un qui a raté la puissance!» Mais déjà, Mathilde était debout, saluant Christine d'un petit geste sec, affectant une familiarité mondaine à l'égard d'Henriette, emmenant son mari, qui l'habilla dans l'antichambre, humble et terrifié des yeux sévères dont elle le regardait, ayant à régler un compte. Alors, derrière eux, Sandoz cria, hors de lui: «C'est la fin, c'est fatalement le journaliste qui traite les autres de ratés, le bâcleur d'articles tombé dans l'exploitation de la bêtise publique!... Ah! Mathilde la Revanche!» Il ne restait que Christine et Claude. Ce dernier, depuis, que le salon se vidait, affaissé au fond d'un fauteuil, ne parlait plus, repris par cette sorte de sommeil magnétique qui le raidissait, les regards fixes, très loin, au-delà des murs. Sa face se tendait, une attention convulsée la portait en avant: il voyait certainement l'invisible, il entendait un appel du silence. Christine s'était levée à son tour, en s'excusant de partir ainsi les derniers. Henriette lui avait saisi les mains, et elle lui répétait combien elle l'aimait, elle la suppliait de venir souvent, d'user d'elle en tout comme d'une soeur; tandis que la triste femme, d'un charme si douloureux dans sa robe noire, secouait la tête avec un pâle sourire,«Voyons, lui dit Sandoz à l'oreille, après avoir jeté un coup d'oeil sur Claude, il ne faut pas vous désoler ainsi... Il a beaucoup causé, il a été plus gai ce soir. Ça va très bien.» Mais elle, d'une voix de terreur: «Non, non, regardez ses yeux... Tant qu'il aura ces yeux-là, je tremblerai... Vous avez fait ce que vous avez pu, merci. Ce que vous n'avez pas fait, personne ne le fera. Ah! que je souffre, de ne plus compter, moi! de ne rien pouvoir!» Et tout haut:--«Claude, viens-tu?» Deux fois, elle dut répéter la phrase. Il ne l'entendait pas, il finit par tressaillir et par se lever, en disant, comme s'il avait répondu à l'appel lointain, là-bas, à l'horizon: «Oui, j'y vais, j'y vais.»--Lorsque Sandoz et sa femme se retrouvèrent seuls enfin, dans le salon où l'air s'étouffait, chauffé par les lampes, comme alourdi d'un silence mélancolique après l'éclat mauvais des querelles, tous les deux se regardèrent, et ils laissèrent tomber leurs bras, dans le navrement de leur malheureuse soirée. Elle, pourtant, tâcha d'en rire, murmurant: «Je t'avais prévenu, j'avais bien compris...» Mais il l'interrompit encore d'un geste désespéré. Eh quoi! était-ce donc la fin de sa longue illusion, de ce rêve d'éternité, qui lui avait fait mettre le bonheur dans quelques amitiés choisies dès l'enfance, puis goûtées jusqu'à l'extrême vieillesse. Ah! la bande lamentable, quelle cassure dernière, quel bilan à pleurer, après cette banqueroute du coeur! Et il s'étonnait des amis qu'il avait semés le long de la route, des grandes affections perdues en chemin, du perpétuel changement des autres, autour de son être qu'il ne voyait pas changer. Ses pauvres jeudis l'emplissaient de pitié, tant de souvenirs en deuil, cette mort lente de ce qu'on aime! Est-ce qu'ils allaient se résigner, sa femme et lui, à vivre au désert, cloîtrés dans la haine du monde? Est-ce qu'ils ouvriraient la porte toute large, devant le flot des inconnus et des indifférents? Peu à peu, une certitude se faisait au fond de son chagrin: tout finissait et rien ne recommençait, dans la vie. Il sembla se rendre à l'évidence, il dit avec un gros soupir: «Tu avais raison... Nous ne les inviterons plus à dîner ensemble, ils se mangeraient.» Dehors, dès qu'ils débouchèrent sur la place de la Trinité, Claude lâcha le bras de Christine et il bégaya qu'il avait une course; il la pria de rentrer sans lui. Elle l'avait senti trembler d'un grand frisson, elle resta effarée de surprise et de crainte: une course, à une pareille heure, à minuit passé! pour aller où, pour quoi faire? Il tournait le dos, il s'échappait, quand elle le rattrapa, en le suppliant, en prétextant qu'elle avait peur, qu'il ne la laisserait pas, si tard, remonter ainsi à Montmartre. Cette considération parut seule le ramener. Il lui reprit le bras, ils gravirent la rue Blanche et la rue Lepic, se trouvèrent enfin rue Tourlaque. Et, devant leur porte, après avoir sonné, de nouveau il la quitta. «Te voici chez nous... Moi, je vais faire ma course.» Déjà, il se sauvait, à grandes enjambées, en gesticulant comme un fou. La porte s'était ouverte, et elle ne la referma même pas, elle s'élança, pour le suivre. Rue Lepic, elle le rejoignit; mais, de crainte de l'exalter davantage, elle se contenta dès lors de ne pas le perdre de vue, marchant à une trentaine de mètres, sans qu'il la sût derrière ses talons. Après la rue Lepic, il redescendit la rue Blanche, puis il fila par la rue de la Chaussée-d'Antin et la rue du Quatre-Septembre, jusqu'à la rue Richelieu. Quand elle le vit s'engager dans cette dernière, un froid mortel l'envahit: il allait à la Seine, c'était l'affreuse peur qui la tenait, la nuit, éveillée d'angoisse. Et que faire, mon Dieu! Aller avec lui, se pendre à son cou, là-bas? Elle n'avançait plus qu'en chancelant, et à chaque pas qui les rapprochait de la rivière, elle sentait la vie se retirer de ses membres. Oui, il s'y rendait tout droit: la place du Théâtre-Français, le Carrousel, enfin le pont des Saints-Pères. Il y marcha un instant, s'approcha de la rampe, au-dessus de l'eau, et elle crut qu'il se jetait; un grand cri s'étouffa dans l'étranglement de sa gorge. Mais non, il demeurait immobile. N'était-ce donc que la Cité, en face, qui le hantait, ce coeur de Paris dont il emportait l'obsession partout, qu'il évoquait de ses yeux fixes au travers des murs, qui lui criait ce continuel appel à des lieues, entendu de lui seul? Elle n'osait l'espérer encore, elle s'était arrêtée en arrière, le surveillant dans un vertige d'inquiétude, le voyant toujours faire le terrible saut, et résistant au besoin de s'approcher, et redoutant de précipiter la catastrophe, si elle se montrait. Mon Dieu! être là, avec sa passion ravagée, sa maternité saignante, être là, assister à tout, sans pouvoir même risquer un mouvement pour le retenir! Lui, debout, très grand, ne bougeait pas, regardait dans la nuit. C'était une nuit d'hiver, au ciel brouillé, d'un noir de suie, qu'une bise, soufflant de l'ouest, rendait très froide. Paris allumé s'était endormi, il n'y avait plus là que la vie des becs de gaz, des taches rondes qui scintillaient, qui se rapetissaient, pour n'être, au loin, qu'une poussière d'étoiles fixes. D'abord, les quais se déroulaient, avec leur double rang de perles lumineuses, dont la réverbération éclairait d'une lueur les façades des premiers plans, à gauche les maisons du quai du Louvre, à droite les deux ailes de l'Institut, masses confuses de monuments et de bâtisses qui se perdaient ensuite, en un redoublement d'ombre, piqué des étincelles lointaines. Puis, entre ces cordons fuyant à perte de vue, les ponts jetaient des barres de lumières, de plus en plus minces, faites chacune d'une traînée de paillettes, par groupes et comme suspendues. Et là, dans la Seine, éclatait la splendeur nocturne de l'eau vivante des villes, chaque bec de gaz reflétait sa flamme, un noyau qui s'allongeait en une queue de comète. Les plus proches, se confondant, incendiaient le courant de larges éventails de braise, réguliers et symétriques; les plus reculés, sous les ponts, n'étaient que des petites touches de feu immobiles. Mais les grandes queues embrasées vivaient, remuantes à mesure qu'elles s'étalaient, noir et or, d'un continuel frissonnement d'écailles, où l'on sentait la coulée infinie de l'eau. Toute la Seine en était allumée comme d'une fête intérieure, d'une féerie mystérieuse et profonde, faisant passer des valses derrière les vitres rougeoyantes du fleuve. En haut, au-dessus de cet incendie, au-dessus des quais étoilés, il y avait dans le ciel sans astres une rouge nuée, l'exhalaison chaude et phosphorescente qui, chaque nuit, met au sommeil de la ville une crête de volcan. Le vent soufflait, et Christine, grelottante, les yeux emplis de larmes, sentait le pont tourner sous elle, comme s'il l'avait emportée dans une débâcle de tout l'horizon. Claude n'avait-il pas bougé? N'enjambait-il pas la rampe? Non, tout s'immobilisait de nouveau, elle le retrouvait à la même place, dans sa raideur entêtée, les yeux sur la pointe de la Cité, qu'il ne voyait pas. Il était venu, appelé par elle, et il ne la voyait pas, au fond des ténèbres. Il ne distinguait que les ponts, des carcasses fines de charpentes se détachant en noir sur l'eau braisillante. Puis, au-delà, tout se noyait, l'île tombait au néant, il n'en aurait pas même retrouvé la place, si des fiacres attardés n'avaient promené, par moments, le long du Pont-Neuf, ces étincelles filantes qui courent encore dans les charbons éteints. Une lanterne rouge, au ras du barrage de la Monnaie, jetait dans l'eau un filet de sang. Quelque chose d'énorme et de lugubre, un corps à la dérive, une péniche détachée sans doute, descendait avec lenteur au milieu des reflets, parfois entrevue, et reprise aussitôt par l'ombre. Où avait donc sombré l'île triomphale? Était-ce au fond de ces flots incendiés? Il regardait toujours, envahi peu à peu par le grand ruissellement de la rivière dans la nuit. Il se penchait sur ce fossé si large, d'une fraîcheur d'abîme, où dansait le mystère de ces flammes. Et le gros bruit triste du courant l'attirait, il en écoutait l'appel, désespéré jusqu'à la mort. Christine, cette fois, sentit, à un élancement de son coeur, qu'il venait d'avoir la pensée terrible. Elle tendit ses mains vacillantes, que flagellait la bise. Mais Claude était resté tout droit, luttant contre cette douceur de mourir; et il ne bougea pas d'une heure encore, n'ayant plus la conscience du temps, les regards toujours là-bas, sur la Cité, comme si, par un miracle de puissance, ses yeux allaient faire de la lumière et l'évoquer pour la revoir. Lorsque enfin Claude quitta le pont d'un pas qui trébuchait, Christine dut le dépasser et courir, afin d'être rentrée rue Tourlaque avant lui. XII Cette nuit-là, par cette bise aigre de novembre qui soufflait au travers de leur chambre et du vaste atelier, ils se couchèrent à près de trois heures. Christine, haletante de sa course, s'était glissée vivement sous la couverture, pour cacher qu'elle venait de le suivre; et Claude, accablé, avait quitté ses vêtements un à un, sans une parole. Leur couche, depuis de longs mois, se glaçait; ils s'y allongeaient côte à côte, en étrangers, après une lente rupture des liens de leur chair: volontaire abstinence, chasteté théorique, où il devait aboutir pour donner à la peinture toute sa virilité, et qu'elle avait acceptée, dans une douleur fière et muette, malgré le tournent de sa passion. Et jamais encore, avant cette nuit-là, elle n'avait senti entre eux un tel obstacle, un pareil froid, comme si rien désormais ne pouvait les réchauffer et les remettre aux bras l'un de l'autre. Pendant près d'un quart d'heure, elle lutta contre le sommeil envahissant. Elle était très lasse, une torpeur l'engourdissait; et elle ne cédait pas, inquiète de le laisser éveillé. Pour dormir elle-même tranquille, elle attendait chaque soir qu'il s'endormit avant elle. Mais il n'avait pas éteint la bougie, il restait les yeux ouverts, fixés sur cette flamme qui l'aveuglait. À quoi songeait-il donc? était-il demeuré là-bas, dans la nuit noire, dans cette haleine humide des quais, en face de Paris criblé d'étoiles, comme un ciel d'hiver? et quel débat intérieur, quelle résolution à prendre convulsait ainsi son visage? Puis invinciblement, elle succomba, elle tomba au néant des grandes fatigues. Une heure plus tard; la sensation d'un vide, l'angoisse d'un malaise, l'éveilla dans un tressaillement brusque. Tout de suite, elle avait tâté de la main la place déjà froide, à côté d'elle: il n'était plus là, elle l'avait bien senti en dormant. Et elle s'effarait, mal réveillée, la tête lourde et bourdonnante, lorsqu'elle aperçut, par la porte entrouverte de la chambre, une raie de lumière qui venait de l'atelier. Elle se rassura, elle pensa qu'il y était allé chercher quelque livre, pris d'insomnie. Ensuite, comme il ne reparaissait pas, elle finit par se lever doucement, pour voir. Mais ce qu'elle vit la bouleversa, la planta sur le carreau, pieds nus, dans une telle surprise, qu'elle n'osa d'abord se montrer. Claude, en manches de chemise malgré la rude température, n'ayant mis dans sa hâte qu'un pantalon et des pantoufles, était debout sur sa grande échelle, devant son tableau. Sa palette se trouvait à ses pieds, et d'une main il tenait la bougie, tandis que de l'autre il peignait. Il avait des yeux élargis de somnambule, des gestes précis et raides, se baissant à chaque instant, pour prendre de la couleur, se relevant, projetant contre le mur une grande ombre fantastique, aux mouvements cassés d'automate. Et pas un souffle, rien autre, dans l'immense pièce obscure, qu'un effrayant silence. Frissonnante, Christine devinait. C'était l'obsession, l'heure passée là-bas, sur le pont des Saints-Pères, qui lui rendait le sommeil impossible, et qui l'avait ramené en face de sa toile, dévoré du besoin de la revoir, malgré la nuit. Sans doute; il n'était monté sur l'échelle que pour s'emplir les yeux de plus près. Puis, torturé de quelque ton faux, malade de cette tare au point de ne pouvoir attendre le jour, il avait saisi une brosse, d'abord dans le désir d'une simple retouche, peu à peu emporté ensuite de correction en correction, arrivant enfin à peindre comme un halluciné, la bougie au poing, dans cette clarté pâle que ses gestes effaraient. Sa rage impuissante de création l'avait repris, il s'épuisait en dehors de l'heure, en dehors du monde, il voulait souffler la vie à son oeuvre, tout de suite. Ah! quelle pitié, et de quels yeux trempés de larmes Christine le regardait! Un instant, elle eut la pensée de le laisser à cette besogne folle, comme on laisse un maniaque au plaisir de sa démence. Ce tableau, jamais il ne le finirait, c'était bien certain maintenant. Plus il s'y acharnait, et plus l'incohérence augmentait, un empâtement de tons lourds, un effort épaissi et fuyant du dessin. Les fonds eux-mêmes, le groupe des débardeurs surtout, autrefois solides, se gâtaient; et il se butait là, il s'était obstiné à vouloir terminer tout, avant de repeindre la figure centrale, la Femme nue, qui demeurait la peur et le désir de ses heures de travail, la chair de vertige qui l'achèverait, le jour où il s'efforcerait encore de la faire vivante. Depuis des mois, il n'y donnait plus un coup de pinceau, et c'était ce qui tranquillisait Christine, ce qui la rendait tolérante et pitoyable, dans sa rancune jalouse: tant qu'il ne retournait pas à cette maîtresse désirée et redoutée, elle se croyait moins trahie. Les pieds gelés par le carreau, elle faisait un mouvement pour regagner le lit, lorsqu'une secousse la ramena. Elle n'avait pas compris d'abord, elle voyait enfin. De sa brosse trempée de couleur, il arrondissait à grands coups des fourres grasses, le geste éperdu de caresse; et il avait un rire immobile aux lèvres, et il ne sentait pas la cire brûlante de la bougie qui lui coulait sur les doigts; tandis que, silencieux, le va-et-vient passionné de son bras remuait seul contre la muraille: une confusion énorme et noire, une étreinte emmêlée de membres dans un accouplement brutal. C'était à la Femme nue qu'il travaillait. Alors, Christine ouvrit la porte et s'avança. Une révolte invincible, la colère d'une épouse souffletée, chez elle, trompée pendant son sommeil, dans la pièce voisine, la poussait. Oui, il était bien avec l'autre, il peignait le ventre et les cuisses en visionnaire affolé, que le tournent du vrai jetait à l'exaltation de l'irréel; et ces cuisses se doraient en colonnes de tabernacle, ce ventre devenait un astre, éclatant de jaune et de rouge purs, splendide et hors de la vie. Une si étrange nudité d'ostensoir, où des pierreries semblaient luire, pour quelque adoration religieuse, acheva de la fâcher. Elle avait trop souffert, elle ne voulait plus tolérer cette trahison. Pourtant, d'abord, elle se montra simplement désespérée et suppliante. Ce n'était que la mère qui sermonnait son grand fou d'artiste. «Claude, que fais-tu là?... Claude, est-ce raisonnable, d'avoir des idées pareilles? Je t'en prie, reviens te coucher, ne reste pas sur cette échelle, où tu vas prendre du mal.» Il ne répondit pas, il se baissa encore pour tremper son pinceau, et fit flamboyer les aines, qu'il accusa de deux traits de vermillon vif. «Claude, écoute-moi, reviens avec moi, de grâce... Tu sais que je t'aime, tu vois l'inquiétude où tu m'as mise... Reviens, oh! reviens, si tu ne veux pas que j'en meure, moi aussi, d'avoir si froid et de t'attendre.» Hagard, il ne la regarda pas, il lâcha seulement d'une voix étranglée, en fleurissant de carmin le nombril: «Fous-moi la paix, hein! Je travaille.» Un instant, Christine resta muette. Elle se redressait, ses yeux s'allumaient d'un feu sombre, toute une rébellion gonflait son être doux et charmant. Puis, elle éclata, dans un grondement d'esclave poussée à bout. «Eh bien, non, je ne te foutrai pas la paix!... En voilà assez, je te dirai ce qui m'étouffe, ce qui me tue, depuis que je te connais. Ah! cette peinture, oui! ta peinture, c'est elle, l'assassine, qui a empoisonné ma vie. Je l'avais pressenti, le premier jour, j'en avais eu peur comme d'un monstre, je la trouvais abominable, exécrable; et puis, on est lâche, je t'aimais trop pour ne pas l'aimer, j'ai fini par m'y faire, à cette criminelle... Mais, plus tard, que j'en ai souffert, comme elle m'a torturée! En dix ans, je ne me souviens pas d'avoir vécu une journée sans larmes... Non, laisse-moi, je me soulage, il faut que je parle; puisque j'en ai trouvé la force. Dix années d'abandon, d'écrasement quotidien; ne plus rien être pour toi, se sentir de plus en plus jetée à l'écart, en arriver à un rôle de servante; et l'autre, la voleuse, la voir s'installer entre toi et moi, et te prendre, et triompher, et m'insulter... Car ose donc dire qu'elle ne t'a pas envahi membre à membre, le cerveau, le coeur, la chair, tout! Elle te tient comme un vice, elle te mange. Enfin, elle est ta femme, n'est-ce pas? Ce n'est plus moi, c'est elle qui couche avec toi... Ah! maudite! Ah! gueuse!» Maintenant, Claude l'écoutait, dans l'étonnement de ce grand cri de souffrance, mal éveillé de son rêve exaspéré de créateur, ne comprenant pas bien encore pourquoi elle lui parlait ainsi. Et, devant cet hébétement, ce frissonnement d'homme surpris et dérangé dans sa débauche, elle s'emporta davantage, elle monta sur l'échelle, lui arracha la bougie du poing, la promena à son tour devant le tableau. «Mais regarde donc! mais dis-toi donc où tu en es! C'est hideux, c'est lamentable et grotesque, il faut que tu t'en aperçoives à la fin! Hein? est-ce laid, est-ce imbécile?... Tu vois bien que tu es vaincu, pourquoi t'obstiner encore? Ça n'a pas de bon sens, voilà ce qui me révolte... Si tu ne peux être un grand peintre, la vie nous reste, ah! la vie, la vie...» Elle avait posé la bougie au poing, et comme il était descendu, trébuchant, elle sauta pour le rejoindre, ils se trouvèrent tous les deux en bas, lui tombé sur la dernière marche, elle accroupie, serrant avec force les mains inertes qu'il laissait pendre. «Voyons, il y a la vie... Chasse ton cauchemar, et vivons, vivons ensemble... N'est-ce pas trop bête de n'être que deux, de vieillir déjà, et de nous torturer, de ne pas savoir nous faire du bonheur? La terre nous prendra assez tôt, va! tâchons d'avoir un peu chaud, de vivre, de nous aimer. Rappelle-toi, à Bennecourt!... Écoute mon rêve. Moi, je voudrais t'emporter demain. Nous irions loin de ce Paris maudit, nous trouverions quelque part un coin de tranquillité, et tu verrais comme je te rendrais l'existence douce, comme ce serait bon, d'oublier tout aux bras l'un de l'autre... Le matin, on dort dans son grand lit; puis, ce sont des flâneries au soleil, le déjeuner qui sent bon, l'après-midi paresseuse, la soirée passée sous la lampe. Et plus de tourments pour des chimères, et rien que la joie de vivre!... Cela ne te suffit donc pas que je t'aime, que je t'adore, que je consente à être ta servante, à exister uniquement pour ton plaisir... Entends-tu, je t'aime, je t'aime, et il n'y a rien de plus, c'est assez, je t'aime!» Il avait dégagé ses mains, il dit d'une voix morne, avec un geste de refus: «Non, ce n'est point assez... Je ne veux pas m'en aller avec toi, je ne veux pas être heureux, je veux peindre. --Et que j'en meure, n'est-ce pas? et que tu en meures, que nous achevions tous les deux d'y laisser notre sang et nos larmes!... Il n'y a que l'art, c'est le tout-puissant, le dieu farouche qui nous foudroie et que tu honores. Il peut nous anéantir, il est le maître, tu diras merci. --Oui, je lui appartiens, qu'il fasse de moi ce qu'il voudra... Je mourrais de ne plus peindre, je préfère peindre et en mourir... Et puis, ma volonté n'y est pour rien. C'est ainsi, rien n'existe en dehors, que le monde crève!» Elle se redressa, dans une nouvelle poussée de colère. Sa voix redevenait dure et emportée. «Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les femmes que tu aimes... Oh! ne dis pas non, je sais bien que ce sont tes maîtresses, toutes ces femmes peintes. Avant d'être la tienne, je m'en étais aperçue déjà, il n'y avait qu'à voir de quelle main tu caressais leur nudité, de quels yeux tu les contemplais ensuite, pendant des heures. Hein? était-ce malsain et stupide, un pareil désir chez un garçon? brûler pour des images, serrer dans ses bras le vide d'une illusion! et tu en avais conscience, tu t'en cachais comme d'une chose inavouable. Puis, tu as paru m'aimer un instant. C'est à cette époque que tu m'as raconté ces bêtises, tes amours avec tes bonnes femmes, comme tu disais en te plaisantant toi-même. Souviens-toi, tu prenais en pitié ces ombres, lorsque tu me tenais entre tes bras... Et ça n'a pas duré, tu es retourné à elles, oh! si vite! comme un maniaque retourne à sa manie. Moi qui existais, je n'étais plus, et c'étaient elles, les visions, qui redevenaient les seules réalités de ton existence... Ce que j'ai enduré alors, tu ne l'as jamais su, car tu nous ignores toutes, j'ai vécu près de toi, sans que tu me comprennes. Oui, j'étais jalouse d'elles. Quand je posais, là, toute nue, une idée seule m'en donnait le courage: je voulais lutter, j'espérais te reprendre; et rien, pas même un baiser sur mon épaule, avant de me laisser rhabiller! Mon Dieu! que j'ai été honteuse souvent! quel chagrin j'ai dû dévorer, de me sentir dédaignée et trahie!... Depuis ce moment, ton mépris n'a fait que grandir, et tu vois où nous en sommes, à nous allonger côte à côte toutes les nuits, sans nous toucher du doigt. Il y a huit mois et sept jours, je les ai comptés! il y a huit mois et sept jours que nous n'avons rien eu ensemble.» Elle continua hardiment, elle parla en phrases libres, elle, la sensuelle pudique, si ardente à l'amour, les lèvres gonflées de cris, et si discrète ensuite, si muette sur ces choses, ne voulant pas en causer, détournant la tête avec des sourires confus. Mais le désir l'exaltait, c'était un outrage que cette abstinence. Et sa jalousie ne se trompait pas, accusait la peinture encore, car cette virilité qu'il lui refusait, il la réservait et la donnait à la rivale préférée. Elle savait bien pourquoi il la délaissait ainsi. Souvent d'abord, quand il avait le lendemain un gros travail, et qu'elle se serrait contre lui en se couchant, il lui disait que non, que ça le fatiguerait trop; ensuite, il avait prétendu qu'au sortir de ses bras, il en avait pour trois jours à se remettre, le cerveau ébranlé, incapable de rien faire de bon; et la rupture s'était ainsi peu à peu produite, une semaine en attendant l'achèvement d'un tableau, puis un mois pour ne pas déranger la mise en train d'un autre, puis des dates reculées encore, des occasions négligées, la déshabitude lente, l'oubli final. Au fond, elle retrouvait la théorie répétée cent fois devant elle: le génie devait être chaste, il fallait ne coucher qu'avec son oeuvre. «Tu me repousses, acheva-t-elle violemment, tu te recules de moi, la nuit, comme si je te répugnais, tu vas ailleurs, et pour aimer quoi? un rien, une apparence, un peu de poussière, de la couleur sur de la toile!... Mais, encore un coup, regarde-la donc, ta femme là-haut! vois donc quel monstre tu viens d'en faire, dans ta folie! Est-ce qu'on est bâtie comme ça? est-ce qu'on a des cuisses en or et des fleurs sous le ventre?... Réveille-toi, ouvre les yeux, rentre dans l'existence.» Claude, obéissant au geste dominateur dont elle lui montrait le tableau, s'était levé et regardait. La bougie, restée sur la plate-forme de l'échelle, en l'air, éclairait comme d'une lueur de cierge la Femme, tandis que toute l'immense pièce demeurait plongée dans les ténèbres. Il s'éveillait enfin de son rêve, et la Femme, vue ainsi d'en bas, avec quelques pas de recul, l'emplissait de stupeur. Qui donc venait de peindre cette idole d'une religion inconnue? qui l'avait faite de métaux, de marbres et de gemmes, épanouissant la rose mystique de son sexe, entre les colonnes précieuses des cuisses, sous la voûte sacrée du ventre? Était-ce lui qui, sans le savoir, était l'ouvrier de ce symbole du désir insatiable, de cette image extra-humaine de la chair, devenue de l'or et du diamant entre ses doigts, dans son vain effort d'en faire de la vie? Et, béant, il avait peur de son oeuvre, tremblant de ce brusque saut dans l'au-delà, comprenant bien que la réalité elle même ne lui était plus possible, au bout de sa longue lutte pour la vaincre et la repétrir plus réelle, de ses mains d'homme. «Tu vois! tu vois!» répétait victorieusement Christine. Et lui, très bas, balbutiait: «Oh! qu'ai-je fait?... Est-ce donc impossible de créer? nos mains n'ont-elles donc pas la puissance de créer des êtres?» Elle le sentit faiblir, elle le saisit entre ses deux bras. «Mais pourquoi ces bêtises, pourquoi autre chose que moi, qui t'aime?... Tu m'as prise pour modèle, tu as voulu des copies de mon corps. À quoi bon, dis? est-ce que ces copies me valent? elles sont affreuses, elles sont raides et froides comme des cadavres... Et je t'aimé, et je veux t'avoir. Il faut tout te dire, tu ne comprends pas, quand je rôde autour de toi, que je t'offre de poser, que je suis là, à te frôler, dans ton haleine. C'est que je t'aime, entends-tu? c'est que je suis en vie, moi! et que je te veux...» Éperdument, elle le liait de ses membres, de ses bras nus, de ses jambes nues. Sa chemise, à moitié arrachée, avait laissé jaillir sa gorge, qu'elle écrasait contre lui, qu'elle voulait entrer en lui, dans cette dernière bataille de sa passion. Et elle était la passion elle-même, débridée enfin avec son désordre et sa flamme, sans les réserves chastes d'autrefois, emportée à tout dire, à tout faire, pour vaincre. Sa face s'était gonflée, les yeux doux et le front limpide disparaissaient sous les mèches tordues des cheveux, il n'y avait plus que les mâchoires saillantes, le menton violent, les lèvres rouges. «Oh! non, laisse! murmura Claude. Oh! je suis trop malheureux!». De sa voix ardente, elle continua: «Tu me crois peut-être vieille. Oui, tu disais que je me gâtais, et je l'ai cru moi-même, je m'examinais pendant la pose, pour chercher des rides... Mais ce, n'était pas vrai, ça! Je le sens bien, que je n'ai pas vieilli, que je suis toujours jeune, toujours forte...» Puis, comme il se débattait encore: «Regarde donc!» Elle s'était reculée de trois pas; et, d'un grand geste, elle ôta sa chemise, elle se trouva toute nue, immobile, dans cette pose qu'elle avait gardée durant de si longues séances. D'un simple mouvement du menton, elle indiqua la figure du tableau. «Va, tu peux comparer, je suis plus jeune qu'elle... Tu as eu beau lui mettre des bijoux dans la peau, elle est fanée comme une feuille sèche... Moi, j'ai toujours dix-huit ans, parce que je t'aime.» Et, en effet, elle rayonnait de jeunesse sous la clarté pâle. Dans ce grand élan d'amour, les jambes s'effilaient, charmantes et fines, les hanches élargissaient leur rondeur soyeuse, la gorge ferme se redressait, gonflée du sang de son désir. Déjà, elle l'avais repris, collée à lui maintenant, sans cette chemise gênante; et ses mains s'égaraient, le fouillaient partout, aux flancs, aux épaules, comme si elle eût cherché son coeur, dans cette caresse tâtonnante, cette prise de possession, où elle semblait vouloir le faire sien; tandis qu'elle le baisait rudement, d'une bouche inassouvie, sur la peau, sur la barbe, sur les manches, dans le vide. Sa voix expirait, elle ne parlait plus que d'un souffle haletant, coupé de soupirs. «Oh! reviens, oh! aimons-nous... Tu n'as donc pas de sang, que des ombres te suffisent? Reviens, et tu verras que c'est bon de vivre... Tu entends! vivre au cou l'un de l'autre, passer des nuits comme ça, serrés, confondus, et recommencer le lendemain, et encore, et encore...» Il frémissait, il lui rendait peu à peu son étreinte, dans la peur que lui avait faite l'autre, l'idole; et elle redoublait de séduction, elle l'amollissait et le conquérait. «Écoute, je sais que tu as une affreuse pensée, oui! je n'ai jamais osé t'en parler, parce qu'il ne faut pas attirer le malheur; mais je ne dors plus la nuit, tu m'épouvantes... Ce soir, je t'ai suivi, là-bas, sur ce pont que je hais, et j'ai tremblé, oh! j'ai cru que c'était fini, que je ne t'avais plus... Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais? J'ai besoin de toi, tu ne vas pas me tuer peut-être!... Aimons-nous, aimons-nous...» Alors, il s'abandonna, dans l'attendrissement de cette passion infinie. C'était une immense tristesse, un évanouissement du monde entier où se fondait son être. Il la serra éperdument, lui aussi, sanglotant, bégayant: «C'est vrai, j'ai eu la pensée affreuse... Je l'aurais fait, et j'ai résisté en songeant à ce tableau inachevé... Mais puis-je vivre encore, si le travail ne veut plus de moi? Comment vivre, après ça, après ce qui est là, ce que j'ai abîmé tout à l'heure? --Je t'aimerai et tu vivras. '-Ah! jamais tu ne m'aimeras assez... Je me connais bien. Il faudrait une joie qui n'existe pas, quelque chose qui me fît oublier tout... Déjà tu as été sans force. Tu ne peux rien. --Si, si, tu verras... Tiens! je te prendrai ainsi, je te baiserai sur les yeux, sur la bouche, sur toutes les places de ton corps. Je te réchaufferai contre ma gorge, je lierai mes jambes aux tiennes, je nouerai mes bras à tes reins, je serai ton souffle, ton sang, ta chair...» Cette fois, il fut vaincu, il brûla avec elle, se réfugia en elle, enfonçant la tête entre ses seins, la couvrant à son tour de ses baisers. «Eh bien, sauve-moi, oui! prends-moi, si tu ne veux pas que je me tue!... Et invente du bonheur, fais-m'en connaître un qui me retienne... Endors-moi, anéantis-moi, que je devienne ta chose, assez esclave, assez petit, pour me loger sous tes pieds, dans tes pantoufles... Ah! descendre là, ne vivre que de ton odeur, t'obéir comme un chien, manger, t'avoir et dormir, si je pouvais, si je pouvais!» Elle eut un cri de victoire. «Enfin! tu es à moi, il n'y a plus que moi, l'autre est bien morte!» Et elle l'arracha de l'oeuvre exécrée, elle l'emporta dans sa chambre à elle, dans son lit, grondante, triomphante. Sur l'échelle, la bougie qui s'achevait clignota un instant derrière eux, puis se noya. Cinq heures sonnèrent au coucou, pas une lueur n'éclairait encore le ciel brumeux de novembre. Et tout retomba aux froides ténèbres. Christine et Claude, à tâtons, avaient roulé en travers du lit. Ce fut une rage, jamais ils n'avaient connu un emportement pareil, même aux premiers jours de leur liaison. Tout ce passé leur remontait au coeur, mais dans un renouveau aigu qui les grisait d'une ivresse délirante. L'obscurité flambait autour d'eux, ils s'en allaient sur des ailes de flamme, très haut, hors du monde, à grands coups réguliers, continus, toujours plus haut. Lui-même poussait des cris, loin de sa misère, oubliant, renaissant à une vie de félicité. Elle le fit blasphémer ensuite, provocante, dominatrice, avec un rire d'orgueil sensuel. «Dis que la peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.--Dis que tu ne travailleras plus, que tu t'en moques, que tu brûleras tes tableaux, pour me faire plaisir.--Je brûlerai mes tableaux, je ne travaillerai plus.--Et dis qu'il n'y a que moi, que de me tenir là, comme tu me tiens, est le bonheur unique, que tu craches sur l'autre, cette gueuse que tu as peinte. Crache, crache donc, que je t'entende! --Tiens! je crache, il n'y a que toi.» Et elle le serrait à l'étouffer, c'était elle qui le possédait. Ils repartirent, dans le vertige de leur chevauchée à travers les étoiles. Leurs ravissements recommençaient, trois fois il leur sembla qu'ils volaient de la terre au bout du ciel. Quel grand bonheur! comment n'avait-il pas songé à se guérir dans ce bonheur certain? Et elle se donnait encore, et il vivrait heureux, sauvé, n'est-ce pas? maintenant qu'il avait cette ivresse. Le jour allait naître, lorsque Christine, ravie, foudroyée de sommeil, s'endormit aux bras de Claude. Elle le liait d'une cuisse, la jambe jetée en travers des siennes, comme pour s'assurer qu'il ne lui échapperait plus; et, la tête roulée sur cette poitrine d'homme qui lui servait de tiède oreiller, elle soufflait doucement, un sourire aux lèvres. Lui, avait fermé les yeux; mais, de nouveau, malgré sa fatigue écrasante, il les rouvrit, il regarda l'ombre. Le sommeil le fuyait, une sourde poussée d'idées confuses remontait dans son hébétement, à mesure qu'il se refroidissait et se dégageait de la griserie voluptueuse, dont tous ses muscles restaient ébranlés. Quand le petit jour parut, une salissure jaune, une tache de boue liquide sur les vitres de la fenêtre, il tressaillit, il crut avoir entendu une voix haute l'appeler du fond de l'atelier. Ses pensées, étaient revenues toutes, débordantes, torturantes, creusant son visage, contractant ses mâchoires dans un dégoût humain, deux plis amers qui faisaient de son masque la face ravagée d'un vieillard. Maintenant, cette cuisse de femme, allongée sur lui, prenait une lourdeur de plomb; il en souffrait comme d'un supplice, d'une meule dont on lui broyait les genoux, pour des fautes inexpiées; et la tête également, posée sur ses côtes, l'étouffait, arrêtait d'un poids énorme les battements de son coeur. Mais, longtemps, il ne voulut pas la déranger, malgré l'exaspération lente de tout son corps, une sorte de répugnance et de haine irrésistibles qui le soulevait de révolte. L'odeur du chignon dénoué, cette odeur forte de chevelure, surtout, l'irritait. Brusquement, la voix haute, au fond de l'atelier, l'appela une seconde fois, impérieuse. Et il se décida, c'était fini, il souffrait trop, il ne pouvait plus vivre, puisque tout mentait et qu'il n'y avait rien de bon. D'abord, il laissa glisser la tête de Christine, qui garda son vague sourire; ensuite, il dut se mouvoir avec des précautions infinies, pour sortir ses jambes du lien de la cuisse, qu'il repoussa peu à peu, dans un mouvement naturel, comme si elle fléchissait d'elle-même. Il avait rompu la chaîne enfin, il était libre. Un troisième appel le fit se hâter, il passa dans la pièce voisine, en disant: «Oui, oui, j'y vais!» Le jour ne se débrouillait pas, sale et triste, un de ces petits jours d'hiver lugubres; et, au bout d'une heure, Christine se réveilla dans un grand frisson glacé. Elle ne comprit pas. Pourquoi donc se trouvait-elle seule? Puis, elle se souvint: elle s'était endormie, la joue contre son coeur, les membres mêlés aux siens. Alors, comment avait-il pu s'en aller? où pouvait-il être? Tout d'un coup, dans son engourdissement, elle sauta du lit avec violence, elle courut à l'atelier. Mon Dieu! est-ce qu'il était retourné près de l'autre? est-ce que l'autre venait encore de le reprendre, lorsqu'elle croyait l'avoir conquis à jamais? Au premier coup d'oeil, elle ne vit rien, l'atelier lui parut désert, sous le petit jour boueux et froid. Mais, comme elle se rassurait en n'apercevant personne, elle leva les yeux vers la toile, et un cri terrible jaillit de sa gorge béante. «Claude, oh! Claude...» Claude s'était pendu à la grande échelle, en face de son oeuvre manquée. Il avait simplement pris une des cordes qui tenaient le châssis au mur, et il était monté sur la plate-forme en attacher le bout à la traverse de chêne, clouée par lui un jour, afin de consolider les montants. Puis, de là-haut, il avait sauté dans le vide. En chemise, les pieds nus, atroce avec sa langue noire et ses yeux sanglants sortis des orbites, il pendait là, grandi affreusement dans sa raideur immobile, la face tournée vers le tableau, tout près de la Femme au sexe fleuri d'une rose mystique, comme s'il lui eût soufflé son âme à son dernier râle, et qu'il l'eût regardée encore, de ses prunelles fixes. Christine, pourtant, restait droite, soulevée de douleur, d'épouvante et de colère. Son corps en était gonflé, sa gorge ne lâchait plus qu'un hurlement continu. Elle ouvrit les bras, les tendit vers le tableau, ferma les deux poings. «Oh! Claude, oh! Claude... Elle j'a repris, elle t'a tué, tué, tué, la gueuse!» Et ses jambes fléchirent, elle tourna et s'abattit sur le carreau. L'excès de la souffrance avait retiré tout le sang de son coeur, elle demeura évanouie par terre, comme morte, pareille à une loque blanche, misérable et finie, écrasée sous la souveraineté farouche de l'art. Au-dessus d'elle, la Femme rayonnait avec son éclat symbolique d'idole, la peinture triomphait, seule immortelle et debout, jusque dans sa démence. Le lundi seulement, après les formalités et les retards occasionnés par le suicide, lorsque Sandoz vint le matin, à neuf heures, pour le convoi, il ne trouva qu'une vingtaine de personnes sur le trottoir de la rue Tourlaque. Dans son gros chagrin, il courait depuis trois jours, forcé de s'occuper de tout; d'abord, il avait dû faire transporter à l'hôpital de Lariboisière Christine, ramassée mourante; ensuite, il s'était promené de la mairie aux pompes funèbres et à l'église, payant partout, cédant à l'usage, plein d'indifférence, puisque les prêtres voulaient bien de ce cadavre au cou cerclé de noir. Et, parmi les gens qui attendaient, il n'aperçut encore que des voisins, augmentés de quelques curieux; tandis que des têtes s'allongeaient aux fenêtres, chuchotantes, excitées par le drame. Sans doute les amis allaient venir. Il n'avait pu écrire à la famille, ignorant les adresses; et il s'effaça, dès qu'il vit arriver deux parents, que les trois lignes sèches des journaux avaient tirés sans doute de l'oubli où Claude lui-même les laissait: une cousine âgée à tournure louche de brocanteuse, un petit cousin, très riche, décoré, propriétaire d'un des grands magasins de Paris, bon prince dans son élégance, désireux de prouver son goût éclairé des arts. Tout de suite, la cousine monta, fit le tour de l'atelier, flaira cette misère nue, redescendit, la bouche dure, irritée d'une corvée inutile. Au contraire, le petit cousin se redressa et marcha le premier derrière le corbillard, menant le deuil avec une correction charmante et fière. Comme le cortège partait, Bongrand accourût et resta près de Sandoz, après lui avoir serré la main. Il était assombri, il murmura, en jetant un coup d'oeil sur les quinze à vingt personnes qui suivaient: «Ah! le pauvre bougre!... Comment! il n'y a que nous deux?» Dubuche était à Cannes avec ses enfants. Jory et Fagerolles s'abstenaient, l'un exécrant la mort, l'autre trop affairé. Seul, Mahoudeau rattrapa le convoi à la montée de la rue Lepic, et il expliqua que Gagnière devait avoir manqué le train. Lentement, le corbillard gravissait la pente rude, dont le lacet tourne sur le flanc de la butte Montmartre. Par moments, des rues transversales qui dévalaient, des trouées brusques montraient l'immensité de Paris, profonde et large ainsi qu'une mer. Lorsqu'on déboucha devant l'église Saint-Pierre, et qu'on transporta le cercueil, là-haut, il domina un instant la grande ville. C'était par un ciel gris d'hiver, de grandes vapeurs volaient, emportées au souffle d'un vent glacial; et elle semblait agrandie, sans fin dans cette brume, emplissant l'horizon de sa houle menaçante. Le pauvre mort qui l'avait voulu conquérir et qui s'en était cassé la nuque, passa en face d'elle, cloué sous le couvercle de chêne, retournant à la terre, comme un de ces flots de boue qu'elle roulait. À la sortie de l'église, la cousine disparut, Mahoudeau également. Le petit cousin avait repris sa place derrière le corps. Sept autres personnes inconnues se décidèrent, et l'on partit pour le nouveau cimetière de Saint-Ouen, que le peuple a nommé du nom inquiétant et lugubre de Cayenne. On était dix. «Allons, il n'y aura que nous deux, décidément», répéta Bongrand, en se remettant en marche près de Sandoz. Maintenant, le convoi, précédé par la voiture de deuil où s'étaient assis le prêtre et l'enfant de choeur, descendait l'autre versant de la butte, le long de rues tournantes et escarpées comme des sentiers de montagne. Les chevaux du corbillard glissaient sur le pavé gras, on entendait les sourds cahots des roues. À la suite, les dix piétinaient, se retenaient parmi les flaques, si occupés de cette descente pénible, qu'ils ne causaient pas encore. Mais, au bas de la rue du Ruisseau, lorsqu'on tomba à la porte de Clignancourt, au milieu de ces vastes espaces, où se déroulent le boulevard de ronde, le chemin de fer de ceinture, les talus et les fossés des fortifications, il y eut des soupirs d'aise, on échangea quelques mots, on commença à se débander. Sandoz et Bongrand, peu à peu, se trouvèrent à la queue, comme pour s'isoler de ces gens qu'ils n'avaient jamais vus. Au moment où le corbillard passait la barrière, le second se pencha. «Et la petite femme, qu'en va-t-on faire? --Ah! quelle pitié! répondit Sandoz. Je suis allé la voir hier à l'hôpital. Elle a une fièvre cérébrale. L'interne prétend qu'on la sauvera, mais qu'elle en sortira vieillie de dix ans et sans force... Vous savez qu'elle en était venue à oublier jusqu'à son orthographe. Une déchéance, un écrasement, une demoiselle ravalée à une bassesse de servante! Oui, si nous ne prenons pas soin d'elle comme d'une infirme, elle finira laveuse de vaisselle quelque part. --Et pas un sou, naturellement? --Pas un sou. Je croyais trouver les études qu'il avait faites sur nature pour son grand tableau, ses études superbes dont il tirait ensuite un si mauvais parti. Mais j'ai fouillé vainement, il donnait tout, des gens le volaient. Non, rien à vendre, pas une toile possible, rien que cette toile immense que j'ai démolie et brûlée moi-même, ah! de grand coeur, je vous assure, comme on se venge!» Ils se turent un instant. La route large de Saint-Ouen s'en allait toute droite, à l'infini; et, au milieu de la campagne rase, le petit convoi filait, pitoyable, perdu, le long de cette chaussée, où coulait un fleuve de boue. Une double clôture de palissades la bordait, de vagues terrains s'étalaient à droite et à gauche, il n'y avait au loin que des cheminées d'usine et quelques hautes maisons blanches, isolées, plantées de biais. On traversa la fête de Clignancourt: des baraques, des cirques, des chevaux de bois aux deux côtés de la route, grelottant sans l'abandon de l'hiver, des guinguettes vides à des balançoires verdies, une ferme d'opéra-comique: À la Ferme de Picardie, d'une tristesse noire, entre ses treillages arrachés. «Ah! ses anciennes toiles, reprit Bongrand, les choses qui étaient quai de Bourbon, vous vous souvenez? Des morceaux extraordinaires! Hein? les paysages rapportés du Midi, et les académies faites chez Boutin, des jambes de fillette, un ventre de femme, oh! ce ventre... C'est le père Malgras qui doit l'avoir, une étude magistrale, que pas un de nos jeunes maîtres n'est fichu de peindre... Oui, oui, le gaillard n'était pas une bête. Un grand peintre, simplement! --Quand je pense, dit Sandoz, que ces petits fignoleurs de l'école et du journalisme l'ont accusé de paresse et d'ignorance, en répétant les uns à la suite des autres qu'il avait toujours refusé d'apprendre son métier!... Paresseux, mon Dieu! lui que j'ai vu s'évanouir de fatigue, après des séances de dix heures, lui qui avait donné sa vie entière, qui s'est tué dans sa folie de travail!... Et ignorant, est-ce imbécile! Jamais ils ne comprendront que ce qu'on apporte, lorsqu'on a la gloire d'apporter quelque chose, déforme ce qu'on apprend. Delacroix, aussi, ignorait son métier, parce qu'il ne pouvait s'enfermer dans la ligne exacte. Ah! les niais, les bons élèves au sang pauvre, incapables d'une incorrection!». Il fit quelques pas en silence, puis il ajouta: «Un travailleur héroïque, un observateur passionné dont le crâne s'était bourré de science, un tempérament de grand peintre admirablement doué... Et il ne laisse rien. --Absolument rien, pas une toile, déclara Bongrand. Je ne connais de lui que des ébauches, des croquis, des notes jetées, tout ce bagage de l'artiste qui ne peut aller au public... Oui, c'est bien un mort, un mort tout entier que l'on va mettre dans la terre!» Mais ils durent presser le pas, ils s'attardaient en causant; et, devant eux, après avoir roulé entre des commerces de vins mêlés à des entreprises de monuments funèbres, le corbillard tournait à droite, dans le bout d'avenue qui conduisait au cimetière. Ils le rejoignirent, ils franchirent la porte avec le petit cortège. Le prêtre en surplis, l'enfant de choeur armé du bénitier, tous les deux descendus de la voiture de deuil, marchaient en avant. C'était un grand cimetière plat, jeune encore, tiré au cordeau dans ce terrain vide de banlieue, coupé en damier par de larges allées symétriques. De rares tombeaux bordaient les voies principales, toutes les sépultures, débordantes déjà, s'étendaient au ras du sol, dans l'installation bâclée et provisoire des concessions de cinq ans, les seules que l'on accordât; et l'hésitation des familles à faire des frais sérieux, les pierres qui s'enfonçaient faute de fondations, les arbres verts qui n'avaient pas le temps de pousser, tout ce deuil passager et de pacotille se sentait, donnait au vaste champ une pauvreté, une nudité froide et propre, d'une mélancolie de caserne et d'hôpital. Pas un coin de ballade romantique, pas un détour feuillu, frissonnant de mystère, pas une grande tombe parlant d'orgueil et d'éternité. On était dans le cimetière nouveau, aligné, numéroté, le cimetière des capitales démocratiques, où les morts semblent dormir au fond de cartons administratifs, le flot de chaque matin délogeant et remplaçant le flot de la veille, tous défilant à la queue comme dans une fête, sous les yeux de la police, pour éviter les encombrements. «Fichtre! murmura Bongrand, ce n'est pas gai, ici. --Pourquoi? dit Sandoz, c'est commode, on a de l'air... Et, même sans soleil, voyez donc comme c'est joli de couleur.» En effet, sous le ciel gris de cette matinée de novembre, dans le frisson pénétrant de la bise, les tombes basses, chargées de guirlandes et de couronnes de perles, prenaient des tons très fins, d'une délicatesse charmante. Il y en avait de toutes blanches, il y en avait de toutes noires, selon les perles; et cette opposition luisait doucement, au milieu de la verdure pâlie des arbres nains. Sur ces loyers de cinq ans, les familles épuisaient leur culte: c'était un entassement, un épanouissement que le récent jour des Morts venait d'étaler dans son neuf. Seules, les fleurs naturelles, entre leurs collerettes de papier, s'étaient fanées déjà. Quelques couronnes d'immortelles jaunes éclataient comme de l'or fraîchement ciselé. Mais il n'y avait que les perles, un ruissellement de perles cachant les inscriptions, recouvrant les pierres et les entourages, des perles en , 1 , - , ! ! , 2 ! ' , ' 3 ' ' 4 ! ' , 5 , ! , ' 6 , ' ' - . 7 8 « , , , ' - - ? 9 , , 10 ' . 11 12 - ? - ' 13 ? . . . ? ' ' 14 ! . . . 15 16 - - , , ' ! 17 - ' ' , 18 , : 19 20 ' ! . . . ! , ' , ' 21 . . . ' ' , ' 22 . » ' - - , 23 , ' 24 , . 25 , , 26 ' , 27 , 28 . 29 30 « , , ' 31 . » , , . « , 32 , . . . 33 34 , , 35 . . . 36 37 - - ! , . . . » , . 38 39 « ' , ! ' 40 , . . . 41 42 , , 43 . » , ' . 44 45 « ! ' ! . . . ' 46 , . 47 48 , , - ! , , 49 ; , , 50 : 51 , ' ; 52 , . . . ' , 53 ! 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