C'est la croissance.» Sandoz, glacé, se tut, pour ne pas augmenter son inquiétude, puisqu'elle ne paraissait pas voir la gravité du mal. Il se promena en silence, il s'arrêta devant le tableau. «Ah! ah! ça marche, il est en bonne route, cette fois. --Il est fini. --Comment, fini!» --Et, quand elle eut ajouté que la toile devait partir la semaine suivante pour le Salon, il resta gêné, il s'assit sur le divan, en homme qui désirait la juger sans hâte. Les fonds, les quais, la Seine, d'où montait la pointe triomphale de la Cité, demeuraient à l'état d'ébauche, mais d'ébauche magistrale, comme si le peintre avait eu peur de gâter le Paris de son rêve, en le finissant davantage. À gauche se trouvait aussi un groupe excellent, les débardeurs qui déchargeaient les sacs de plâtre, des morceaux très travaillés ceux-là, d'une belle puissance de facture. Seulement, la barque des femmes, au milieu, trouait le tableau d'un flamboiement de chairs qui n'étaient pas à leur place; et la grande figure nue surtout, peinte dans la fièvre, avait un éclat, un grandissement d'hallucination d'une fausseté étrange et déconcertante, au milieu des réalités voisines. Sandoz, silencieux, se désespérait en face de cet avortement superbe. Mais il rencontra les yeux de Christine fixés sur lui, et il eut la force de murmurer: «Étonnante, oh! la femme, étonnante!» D'ailleurs, Claude rentra au même moment. Il eut une exclamation de joie en apercevant son vieil ami, il lui serra vigoureusement la main. Puis, il s'approcha de Christine, baisa le petit Jacques, qui avait de nouveau rejeté la couverture. «Comment va-t-il? --Toujours la même chose. --Bon! bon! il grandit trop, le repos le remettra. Je te disais bien de ne pas t'inquiéter.» Et Claude alla s'asseoir sur le divan, près de Sandoz. Tous deux s'abandonnaient, se renversaient, couchés à demi, les regards en l'air, parcourant le tableau, tandis que Christine, à côté du lit, ne regardait rien, ne semblait penser à rien, dans la désolation continue de son coeur. Peu à peu, la nuit venait, la vive lumière de la baie vitrée pâlissait déjà, se décolorait en une tombée de crépuscule, uniforme et lente. «Alors, c'est décidé, ta femme m'a dit que tu l'envoyais? --Oui. --Tu as raison, il faut en sortir, de cette machine... Oh! il y a des morceaux, là-dedans! Cette fuite du quai, à gauche; et l'homme qui soulève un sac, en bas... Seulement...» Il hésitait, il osa enfin. «Seulement, c'est drôle que tu te sois entêté à laisser ces baigneuses nues... Ça ne s'explique guère, je t'assure, et tu m'avais promis de les habiller, te souviens-tu?... Tu y tiens donc bien, à ces femmes? --Oui.» Claude répondait sèchement, avec l'obstination de l'idée fixe, qui dédaigne même de donner des raisons. Il avait croisé les deux bras sous sa nuque, il se mit à parler d'autre chose, sans quitter des yeux son tableau, que le crépuscule commençait à obscurcir d'une ombre fine. «Tu ne sais pas d'où je viens? Je viens de chez Courajod... Hein? le grand paysagiste, le peintre de la Mare de Gagny, qui est au Luxembourg! Tu te rappelles, je le croyais mort, et nous avons su qu'il habitait une maison près d'ici, de l'autre côté de la Butte, rue de l'Abreuvoir... Eh bien, mon vieux, il me tracassait, Courajod! En allant prendre l'air parfois, j'avais découvert sa baraque, je ne pouvais plus passer devant, sans avoir l'envie d'entrer. Pense donc! un maître, un gaillard qui a inventé notre paysage d'à présent, et qui vit là, inconnu, fini, terré comme une taupe!... Puis, tu n'as pas idée de la rue ni de la cambuse: une rue de campagne emplie de volailles, bordée de talus gazonnés; une cambuse pareille à un jouet d'enfant, avec de petites fenêtres, une petite porte, un petit jardin, oh! le jardin, une lichette de terre en pente raide, plantée de quatre poiriers, encombrée de toute une basse-cour faite de planches verdies, de vieux plâtres, de grillages en fer consolidés de ficelles...» Sa voix se ralentissait, il clignait les paupières, comme si la préoccupation de son tableau fût invinciblement rentrée en lui, l'envahissant peu à peu, au point de le gêner dans ce qu'il disait. «Aujourd'hui, voilà que j'aperçois justement Courajod sur sa porte... Un vieux de quatre-vingts ans passés, ratatiné, rapetissé à la taille d'un gamin. Non! il faut l'avoir rencontré avec ses sabots, son tricot de paysan, sa marmotte de vieille femme... Et, bravement, je m'approche, je lui dis: «Monsieur Courajod, je vous connais bien, vous avez au Luxembourg un tableau qui est un chef-d'oeuvre, permettez à un peintre de vous serrer la main, ainsi qu'à un maître.» Ah! du coup, si tu l'avais vu prendre peur, bégayer, reculer, comme si je voulais le battre. Une fuite... Je l'avais suivi, il s'est calmé, m'a montré ses poules, ses canards, ses lapins, ses chiens, une ménagerie extraordinaire, jusqu'à un corbeau! Il vit au milieu de ça, il ne parle plus qu'à des bêtes. Quant à l'horizon, superbe! toute la plaine Saint-Denis, des lieues et des lieues, avec des rivières, des villes, des fabriques qui fument, des trains qui soufflent. Enfin, un vrai trou d'ermite dans la montagne, le dos tourné à Paris, les yeux là-bas, dans la campagne sans bornes... Naturellement, je suis revenu à mon affaire. «Oh! monsieur. Courajod, quel talent! Si vous saviez l'admiration que nous avons pour vous! Vous êtes une de nos gloires, vous resterez comme notre père à tous.» Ses lèvres s'étaient remises à trembler, il me regardait de son air d'épouvante stupide, il ne m'aurait pas repoussé d'un geste plus suppliant, si j'avais déterré devant lui quelque cadavre de sa jeunesse; et il mâchonnait des paroles sans suite, entre ses gencives, un zézaiement de vieillard retombé en enfance, impossible à comprendre: «Sais pas... si loin... trop vieux... m'en fiche bien...» Bref, il m'a flanqué dehors, je l'ai entendu qui tournait sa clef violemment, qui se barricadait avec ses bêtes, contre les tentatives d'admiration de la rue... Ah! ce grand homme finissant en épicier retiré, ce retour volontaire au néant, avant la mort! Ah! la gloire, la gloire pour qui nous mourrons, nous autres!» De plus en plus étouffée, sa voix s'éteignit en un grand soupir douloureux. La nuit continuait à se faire, une nuit dont le flot peu à peu amassé dans les coins montait d'une crue lente, inexorable, submergeant les pieds de la table et des chaises, toute la confusion des choses traînant sur le carreau. Déjà, le bas de la toile se noyait; et lui, les yeux désespérément fixés, semblait étudier le progrès des ténèbres, comme s'il eût enfin jugé son oeuvre, dans cette agonie du jour; pendant que, au milieu du profond silence, on n'entendait plus que le souffle rauque du petit malade, près de qui apparaissait encore la silhouette noire de la mère, immobile. Sandoz, alors, parla à son tour, les bras également noués sous la nuque, le dos renversé sur un coussin du divan. «Est-ce qu'on sait? est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux vivre et mourir inconnu? Quelle duperie, si cette gloire de l'artiste n'existait pas plus que le paradis du catéchisme, dont les enfants eux-mêmes se moquent désormais! Nous qui ne croyons plus à Dieu, nous croyons à notre immortalité... Ah! misère!» Et, pénétré par la mélancolie du crépuscule, il se confessa, il dit ses propres tourments, qui réveillait tout ce qu'il sentait là de souffrance humaine. «Tiens! moi que tu envies peut-être, mon vieux, oui! moi qui commence à faire mes affaires, comme disent les bourgeois, qui publie des bouquins et qui gagne quelque argent, eh bien, moi, j'en meurs!... Je te l'ai répété souvent, mais tu ne me crois pas, parce que le bonheur pour toi qui produis avec tant de peine, qui ne peux arriver au public, ce serait naturellement de produire beaucoup, d'être vu, loué ou éreinté... Ah! sois reçu au prochain Salon, entre dans le vacarme, fais d'autres tableaux, et tu me diras ensuite si cela te suffit, si tu es heureux enfin... Écoute, le travail a pris mon existence. Peu à peu, il m'a volé ma mère, ma femme, tout ce que j'aime. C'est le germe apporté dans le crâne, qui mange la cervelle, qui envahit le tronc, les membres, qui ronge le corps entier. Dès que je saute du lit, le matin, le travail m'empoigne, me cloue à ma table, sans me laisser respirer une bouffée de grand air; puis, il me suit au déjeuner, je remâche sourdement mes phrases avec mon pain; puis, il m'accompagne quand je sors, rentre dîner dans mon assiette, se couche le soir sur mon oreiller, si impitoyable, que jamais je n'ai le pouvoir d'arrêter l'oeuvre en train, dont la végétation continue, jusqu'au fond de mon sommeil... Et plus un être n'existe en dehors, je monte embrasser ma mère, tellement distrait, que dix minutes après l'avoir quittée, je me demande si je lui ai réellement dit bonjour. Ma pauvre femme n'a pas de mari, je ne suis plus avec elle, même lorsque nos mains se touchent. Parfois la sensation aiguë me vient que je leur rends les journées tristes, et j'en ai un grand remords, car le bonheur est uniquement fait de bonté, de franchise et de gaieté, dans un ménage; mais est-ce que je puis m'échapper des pattes du monstre! Tout de suite, je retombe au somnambulisme des heures de création, aux indifférences et aux maussaderies de mon idée fixe. Tant mieux si les pages du matin ont bien marché, tant pis si une d'elles est restée en détresse! La maison rira ou pleurera, selon le bon plaisir du travail dévorateur... Non! non! plus rien n'est à moi, j'ai rêvé de repos à la campagne, des voyages lointains, dans mes jours de misère; et, aujourd'hui que je pourrais me contenter, l'oeuvre commencée est là qui me cloître: pas une sortie au soleil matinal, pas une escapade chez un ami, pas une folie de paresse! Jusqu'à ma volonté qui y passe, l'habitude est prise, j'ai fermé la porte au monde derrière moi, et j'ai jeté la clef par la fenêtre... Plus rien, plus rien dans mon trou que le travail et moi, et il me mangera, et il n'y aura plus rien, plus rien!». Il se tut, un nouveau silence régna dans l'ombre croissante. Puis, il recommença péniblement. «Encore si l'on se contentait, si l'on tirait quelque joie de cette existence de chien!... Ah! je ne sais pas comment ils font, ceux qui fument des cigarettes et qui se chatouillent béatement la barbe en travaillant. Oui, il y en a, paraît-il, pour lesquels la production est un plaisir facile, bon à prendre, bon à quitter, sans fièvre aucune. Ils sont ravis, ils s'admirent, ils ne peuvent écrire deux lignes qui ne soient pas, deux lignes d'une qualité rare, distinguée, introuvable... Eh bien, moi, je m'accouche avec les fers, et l'enfant, quand même, me semble une horreur. Est-il possible qu'on soit assez dépourvu de doute, pour croire en soi? Cela me stupéfie de voir des gaillards qui nient furieusement les autres, perdre toute critique, tout bon sens, lorsqu'il s'agit de leurs enfants bâtards. Eh! c'est toujours très laid, un livre! il faut ne pas en avoir fait la sale cuisine, pour l'aimer... Je ne parle pas des potées d'injures qu'on reçoit. Au lieu de m'incommoder, elles m'excitent plutôt. J'en vois que les attaques bouleversent, qui ont le besoin peu fier de se créer des sympathies. Simple fatalité de nature, certaines femmes en mourraient, si elles ne plaisaient pas. Mais l'insulte est saine, c'est une mâle école que l'impopularité, rien ne vaut, pour vous entretenir en souplesse et en force, la huée des imbéciles. Il suffit de se dire qu'on a donné sa vie à une oeuvre, qu'on n'attend ni justice immédiate, ni même examen sérieux, qu'on travaille enfin sans espoir d'aucune sorte, uniquement parce que le travail bat sous votre peau comme le coeur, en dehors de la volonté; et l'on arrive très bien à en mourir, avec l'illusion consolante qu'on sera aimé un jour... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et moi, je m'accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles, dès le jour où je commence un roman! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du génie; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre en train, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! non pas cette jouissance du monsieur qui s'exalte dans l'adoration de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a l'échine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pas eu plus de talent, enragé de pas laisser une oeuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, l'entassement d'une montagne; et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche, lorsque j'ai passé à droite; et ma dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire...» Une émotion l'avait pris, ses paroles s'étranglaient, il dut souffler un instant, avant de jeter ce cri passionné, où s'envolait tout son lyrisme impénitent: «Ah! une vie, une seconde vie, qui me la donnera, pour que le travail me la vole et pour que j'en meure encore!» La nuit s'était faite, on n'apercevait plus la silhouette raidie de la mère, il semblait que le souffle rauque de l'enfant vînt des ténèbres, une détresse énorme et lointaine montant des rues. De tout l'atelier, tombé à un noir lugubre, la grande toile seule gardait une pâleur, un dernier reste de jour qui s'effaçait. On voyait, pareille à une vision agonisante, flotter la figure nue, mais sans forme précise, les jambes déjà évanouies, un bras mangé, n'ayant de net que la rondeur du ventre, dont la chair luisait, couleur de lune. Après un long silence, Sandoz demanda: «Veux-tu que j'aille avec toi, lorsque tu accompagneras là-bas ton tableau?» Claude ne lui répondant pas, il crut l'entendre pleurer. Était-ce la tristesse infinie, le désespoir dont il venait d'être secoué lui-même? Il attendit, il répéta sa question; et le peintre, alors, après avoir ravalé un sanglot, bégaya enfin: «Merci, mon vieux, le tableau reste, je ne l'enverrai pas. --Comment, tu étais décidé? --Oui, oui, j'étais décidé... Mais je ne l'avais pas vu, et je viens de le voir, sous ce jour qui tombait... Ah! c'est raté, raté encore, ah! ça m'a tapé dans les yeux comme un coup de poing, j'en ai eu la secousse au coeur!» Ses larmes, maintenant, ruisselaient lentes et tièdes, dans l'obscurité qui le cachait. Il s'était contenu, et le drame dont l'angoisse silencieuse l'avait ravagé, éclatait malgré lui. «Mon pauvre ami, murmura Sandoz bouleversé, c'est dur à se dire, mais tu as peut-être raison tout de même d'attendre, pour soigner des morceaux... Seulement, je suis furieux, car je vais croire que c'est moi qui t'ai découragé, avec mon éternel et stupide mécontentement des choses.» Claude, simplement, répondit: «Toi! je ne t'écoutais pas... Non, je tout qui fichait le camp, dans cette sacrée toile. La lumière s'en allait, et il y a eu un moment, sous un petit jours gris, très fin, où j'ai brusquement vu clair: oui, rien ne tient, les fonds seuls sont jolis, la femme nue détonne comme un pétard, pas même d'aplomb, les jambes mauvaises... Ah! c'était à en crever du coup, j'ai senti que la vie se décrochait dans ma carcasse... Puis, les ténèbres ont coulé encore, encore: un vertige, un engouffrement, la terre roulée au néant du vide, la fin du monde! Je n'ai plus vu bientôt que son ventre, décroissant comme une lune malade. Et tiens! tiens! à cette heure, il n'y a plus rien d'elle, plus une lueur, elle est morte, toute noire!» En effet, le tableau, à son tour, avait complètement disparu. Mais le peintre s'était levé, on l'entendit jurer dans la nuit épaisse. «Nom de Dieu, ça ne fait rien... Je vais m'y remettre...» Christine, qui, elle aussi, avait quitté sa chaise, et contre laquelle il se heurtait, l'interrompit. «Prends garde, j'allume la lampe.» Elle l'alluma, elle reparut très pâle, jetant vers le tableau un regard de crainte et de haine. Eh quoi! il ne partait pas, l'abomination recommençait! «Je vais m'y remettre, répéta Claude, et il me tuera, et il tuera ma femme, mon enfant, toute la baraque, mais ce sera un chef-d'oeuvre, nom de Dieu!» Christine alla se rasseoir, on revint près de Jacques, qui s'était découvert, une fois encore, du tâtonnement égaré de ses petites mains. Il soufflait toujours, inerte, la tête enfoncée dans l'oreiller, pareille à un poids dont le lit craquait. En partant, Sandoz dit ses craintes. La mère semblait hébétée, le père retournait déjà devant sa toile, l'oeuvre à créer, dont l'illusion passionnée combattait en lui la réalité douloureuse de son enfant, cette chair vivante de sa chair. Le lendemain matin, Claude achevait de s'habiller, lorsqu'il entendit la voix effarée de Christine. Elle aussi venait de s'éveiller en sursaut, du lourd sommeil qui l'avait engourdie sur la chaise, pendant qu'elle gardait le malade. «Claude! Claude! vois donc... Il est mort.» Il accourut, les yeux gros, trébuchant, sans comprendre, répétant d'un air de profonde surprise: «Comment, il est mort?» Un instant, ils restèrent béants au-dessus du lit. Le pauvre être, sur le dos, avec sa tête trop grosse d'enfant du génie, exagérée jusqu'à l'enflure des crétins, ne paraissait pas avoir bougé depuis la veille; seulement, sa bouche élargie, décolorée, ne soufflait plus, et ses yeux vides s'étaient ouverts. Le père le toucha, le trouva d'un froid de glace. «C'est vrai, il est mort.» Et leur stupeur était telle, qu'un instant encore ils demeurèrent les yeux secs, uniquement frappés de la brutalité de l'aventure, qu'ils jugeaient incroyable. Puis, les genoux cassés, Christine s'abattit devant le lit; et elle pleurait à grands sanglots, qui la secouaient toute, les bras tordus, le front au bord du matelas. Dans ce premier moment terrible, son désespoir s'aggravait surtout d'un poignant remords, celui de ne l'avoir pas aimé assez, le pauvre enfant. Une vision rapide déroulait les jours, chacun d'eux lui apportait un regret, des paroles mauvaises, des caresses différées, des rudesses même parfois. Et c'était fini, jamais plus elle ne le dédommagerait du vol qu'elle lui avait fait de son coeur. Lui qu'elle trouvait si désobéissant, il venait de trop obéir. Elle lui avait tant de fois répété, quand il jouait: «Tiens-toi tranquille, laisse travailler ton père!» qu'à la fin il était sage, pour longtemps. Cette idée la suffoqua, chaque sanglot lui arrachait un cri sourd. Claude s'était mis à marcher, dans un besoin nerveux de changer de place. La face convulsée, il ne pleurait que de grosses larmes rares, qu'il essuyait régulièrement, d'un revers de main. Et, quand il passait devant le petit cadavre, il ne pouvait s'empêcher de lui jeter un regard. Les yeux fixes, grands ouverts, semblaient exercer sur lui une puissance. D'abord, il résista, l'idée confuse se précisait, finissait par être une obsession. Il céda enfin, alla prendre une petite toile, commença une étude de l'enfant mort. Pendant les premières minutes, ses larmes l'empêchèrent de voir, noyant tout d'un brouillard: il continuait de les essuyer, s'entêtait d'un pinceau tremblant. Puis, le travail sécha ses paupières, assura sa main; et, bientôt, il n'y eut plus là son fils glacé, il n'y eut qu'un modèle, un sujet dont l'étrange intérêt le passionna. Ce dessin exagéré de la tête, ce ton de cire des chairs, ces yeux pareils à des trous sur le vide, tout l'excitait, le chauffait d'une flamme. Il se reculait, se complaisait, souriait vaguement à son oeuvre. Lorsque Christine se releva, elle le trouva ainsi à la besogne. Alors, reprise d'un accès de larmes, elle dit seulement: «Ah! tu peux le peindre, il ne bougera plus!» Durant cinq heures, Claude travailla. Et, le surlendemain, lorsque Sandoz le ramena du cimetière, après l'enterrement, il frémit de pitié et d'admiration devant la petite toile. C'était un des bons morceaux de jadis, un chef-d'oeuvre de clarté et de puissance, avec une immense tristesse en plus, la fin de tout, la vie mourant de la mort de cet enfant. Mais Sandoz, qui se récriait, plein d'éloges, resta saisi d'entendre Claude lui dire: «Vrai, tu aimes ça?... Alors, tu me décides. Puisque l'autre machine n'est pas prête, je vais envoyer ça au Salon.» X La veille, Claude avait porté l'Enfant mort au Palais de l'Industrie, lorsqu'il rencontra Fagerolles, un matin qu'il vaguait du côté du parc Monceau. «Comment! c'est toi, mon vieux! s'écria cordialement ce dernier. Et qu'est-ce que tu deviens, qu'est-ce que tu fais? On se voit si peu!» Puis, lorsque l'autre lui eut parlé de son envoi au Salon, de cette petite toile, dont il était plein, il ajouta: «Ah! tu as envoyé, mais alors je vais te faire recevoir ça. Tu sais que, cette année, je suis candidat au jury.» En effet, dans le tumulte et l'éternel mécontentement des artistes, après des tentatives de réformes vingt fois reprises, puis abandonnées, l'administration venait de confier aux exposants le droit d'élire eux-mêmes les membres du jury d'admission et cela bouleversait le monde de la peinture et de la sculpture, une véritable fièvre électorale s'était déclarée, les ambitions, les coteries, les intrigues, toute la basse cuisine qui déshonore la politique. «Je t'emmène, continua Fagerolles. Il faut que tu visites mon installation, mon petit hôtel, où tu n'as pas encore mis les pieds, malgré tes promesses... C'est là, tout près, au coin de l'avenue de Villiers.» Et Claude, dont il avait pris gaiement le bras, dut le suivre. Il était envahi d'une lâcheté, cette idée que son ancien camarade pourrait le faire recevoir l'emplissait à la fois de honte et de désir. Sur l'avenue, devant le petit hôtel, il s'arrêta, pour en regarder la façade, un découpage coquet et précieux d'architecte, la reproduction exacte d'une maison Renaissance de Bourges, avec les fenêtres à meneaux, la tourelle d'escalier, le toit historié de plomb. C'était un vrai bijou de fille; et il demeura surpris, lorsque, en se retournant, il aperçut, à l'autre bord de la chaussée, l'hôtel royal d'lrma Bécot, où il avait passé une nuit dont le souvenir lui restait comme un rêve. Vaste, solide, presque sévère, ce dernier gardait une importance de palais, en face de son voisin, l'artiste, réduit à une fantaisie de bibelot. «Hein? cette Irma, dit Fagerolles, avec une nuance de respect, elle en a, une cathédrale!... Ah! dame, moi, je ne vends que de la peinture!... Entre donc.» L'intérieur était d'un luxe magnifique et bizarre: de vieilles tapisseries, de vieilles armes, un amas de meubles anciens, de curiosités de la Chine et du Japon, dès le vestibule; une salle à manger, à gauche, toute en panneaux de laque, tendue au plafond d'un dragon rouge; un escalier de bois sculpté, où flottaient des bannières, où montaient en panaches des plantes vertes. Mais, en haut, l'atelier surtout était une merveille, assez étroit, sans un tableau, entièrement recouvert de portières d'Orient, occupé d'un bout par une cheminée énorme, dont les chimères portaient la hotte, empli à l'autre bout par un vaste divan sous une tente, tout un monument, des lances soutenant en l'air le dais somptueux des tentures, au-dessus d'un entassement de tapis, de fourrures et de coussins, presque au ras du parquet. Claude examinait, et une question lui venait aux lèvres, qu'il retint. Est-ce que cela était payé? Décoré de l'année précédente, Fagerolles exigeait, assurait-on, dix mille francs d'un portrait. Naudet, qui, après l'avoir lancé, exploitait maintenant son succès par coupes réglées, ne lâchait pas un de ses tableaux à moins de vingt, trente, quarante mille francs. Les commandes seraient tombées chez lui dru comme grêle, si le peintre n'avait pas affecté le dédain, l'accablement de l'homme dont on se disputait les moindres ébauches. Et, cependant, ce luxe étalé sentait la dette, il n'y avait que des acomptes donnés aux fournisseurs, tout l'argent, cet argent gagné comme à la Bourse, dans les coups de hausse, filait entre les doigts, se dépensait sans qu'on en retrouvât la trace. Du reste, Fagerolles, encore en pleine flamme de cette brusque fortune, ne comptait pas, ne s'inquiétait pas, fort de l'espoir de vendre toujours, de plus en plus cher, glorieux de la grande situation qu'il prenait dans l'art contemporain. À la fin, Claude remarqua une petite toile sur un chevalet de bois noir, drapé de peluche rouge. C'était tout ce qui traînait du métier, avec un casier à couleurs de palissandre et une boîte de pastel, oubliée sur un meuble. «Très fin, dit Claude, devant la petite toile, pour être aimable. Et ton Salon, il est envoyé? --Ah! oui, Dieu merci! Ce que j'ai eu de monde! Un vrai défilé qui m'a tenu huit jours sur les jambes, du matin au soir... Je ne voulais pas exposer, ça déconsidère. Naudet, lui aussi, s'y opposait. Mais, que veux-tu? on m'a tant sollicité, tous les jeunes gens désirent me mettre du jury, pour que je les défende... Oh! mon tableau est bien simple. Un déjeuner, comme j'ai nommé ça, deux messieurs et trois dames sous des arbres, les invités d'un château qui ont emporté une collation et qui la mangent dans une clairière... Tu verras, c'est assez original.» Sa voix hésitait, et quand il rencontra les yeux de Claude qui le regardait fixement, il acheva de se troubler, il plaisanta la petite toile, posée sur le chevalet. «Ça, c'est une cochonnerie que Naudet m'a demandée. Va, je n'ignore pas ce qui me manque, un peu de ce que tu as de trop, mon vieux... Moi, tu sais, je t'aime toujours, je t'ai encore défendu hier chez les peintres.» Il lui tapait sur les épaules, il avait senti le mépris secret de son ancien maître; et il voulait le reprendre, par ses caresses d'autrefois, des câlineries de gueuse disant: «Je suis une gueuse», pour qu'on l'aime. Ce fut très sincèrement, dans une sorte de déférence inquiète, qu'il lui promit encore de s'employer de tout son pouvoir à la réception de son tableau. Mais du monde arrivait, plus de quinze personnes entrèrent et sortirent en moins d'une heure: des pères qui amenaient de jeunes élèves, des exposants qui venaient se recommander, des camarades qui avaient à échanger des influences, jusqu'à des femmes qui mettaient leur talent sous la protection de leur charme. Et il fallait voir le peintre faire son métier de candidat, prodiguer les poignées de main, dire à l'un: «C'est si joli votre tableau de cette année, ça me plaît tant!» s'étonner devant un autre: «Comment! vous n'avez pas encore eu de médaille!» répéter à tous: «Ah! si j'en étais, ce que je les ferais marcher!» Il renvoyait les gens ravis, il poussait la porte sur chaque visite d'un air d'amabilité extrême, où perçait le ricanement secret de l'ancien rouleur de trottoirs. «Hein? crois-tu! dit-il à Claude, dans un moment où ils se retrouvèrent seuls, en ai-je, du temps à perdre avec ces crétins!» Mais, comme il s'approchait de la baie vitrée, il en ouvrit brusquement un des panneaux, et l'on distingua, de l'autre côté de l'avenue, à un des balcons de l'hôtel d'en face, une forme blanche, une femme vêtue d'un peignoir de dentelle, qui levait son mouchoir. Lui-même agita la main, à trois fois. Puis, les deux fenêtres se refermèrent. Claude avait reconnu Irma; et, dans le silence qui s'était fait, Fagerolles s'expliqua tranquillement. «Tu vois, c'est commode, on peut correspondre... Nous avons une télégraphie complète. Elle m'appelle, il faut que j'y aille... Ah!, mon vieux, en voilà une qui nous donnerait des leçons! --Des leçons, de quoi? --Mais de tout! Un vice, un art, une intelligence!... Si je te disais que c'est elle qui me fait peindre! oui, parole d'honneur, elle a un flair du succès extraordinaire!... Et, avec ça, toujours voyou au fond, oh! d'une drôlerie, d'une rage si amusante, quand ça la prend de vous aimer!» Deux petites flammes rouges lui étaient montées aux joues, tandis qu'une sorte de vase remuée troublait un instant ses yeux. Ils s'étaient remis ensemble, depuis qu'ils habitaient l'avenue; on disait même que lui, si adroit, rompu à toutes les farces du pavé parisien, se laissait manger par elle, saigné à chaque instant de quelque somme ronde, qu'elle envoyait sa femme de chambre demander, pour un fournisseur, pour un caprice, pour rien souvent, pour l'unique plaisir de lui vider les poches; et cela expliquait en partie la gêne où il était, sa dette grandissante, malgré le mouvement continu qui enflait la cote de ses toiles. D'ailleurs, il n'ignorait pas qu'il était chez elle le luxe inutile, une distraction de femme aimant la peinture, prise derrière le dos des messieurs sérieux, payant en maris. Elle en plaisantait, il y avait entre eux comme le cadavre de leur perversité, un ragoût de bassesse, qui le faisait rire et s'exciter lui-même de ce rôle d'amant de coeur, oublieux de tout l'argent qu'il donnait! Claude avait remis son chapeau. Fagerolles piétinait, jetant des regards d'inquiétude vers l'hôtel d'en face. «Je ne te renvoie pas, mais tu vois, elle m'attend... Eh bien, c'est convenu, ton affaire est faite, à moins qu'on ne me nomme pas... Viens donc au Palais de l'Industrie, le soir du dépouillement. Oh! une bousculade, un vacarme! et, du reste, tu saurais tout de suite si tu dois compter sur moi.» D'abord, Claude jura qu'il ne se dérangerait point. Cette protection de Fagerolles lui était lourde; et il n'avait pourtant qu'une peur, au fond, celle que le terrible gaillard ne tînt pas sa promesse, par lâcheté devant l'insuccès. Puis, le jour du vote, il ne put demeurer en place, il s'en alla rôder aux Champs-Élysées, en se donnant le prétexte d'une longue promenade. Autant là qu'ailleurs; car il avait cessé tout travail, dans l'attente inavouée du Salon, et il recommençait ses interminables courses à travers Paris. Lui, ne pouvait voter, puisqu'il fallait avoir été reçu au moins une fois. Mais, à plusieurs reprises, il passa devant le Palais de l'Industrie, dont le trottoir l'intéressait, avec sa turbulence, son défilé d'artistes électeurs, que s'arrachaient des hommes en bourgerons sales, criant les listes, une trentaine de listes, de toutes les coteries, de toutes les opinions, la liste des ateliers de l'École, la liste libérale, intransigeante, de conciliation, des jeunes, des dames. On eût dit, au lendemain d'une émeute, la folie du scrutin, à la porte d'une section. Le soir, dès quatre heures, lorsque le vote fut terminé, Claude ne résista pas à la curiosité de monter voir. Maintenant, l'escalier était libre, entrait qui voulait. En haut, il tomba dans l'immense salle du jury, dont les fenêtres donnent sur les Champs-Élysées. Une table de douze mètres en occupait le centre; tandis que, dans la cheminée monumentale, à l'un des bouts, brûlaient des arbres entiers. Et il y avait là quatre ou cinq cents électeurs, restés pour le dépouillement, mêlés à des amis, à de simples curieux, parlant fort, riant, déchaînant sous le haut plafond un grondement d'orage. Déjà, autour de la table, des bureaux s'installaient, fonctionnaient, une quinzaine en tout, composés chacun d'un président et de deux scrutateurs. Mais il restait à en organiser trois ou quatre, et personne ne se présentait plus, tous fuyaient, par crainte de l'écrasante besogne qui clouait les gens de zèle une partie de la nuit. Justement, Fagerolles, sur la brèche depuis le matin, s'agitait, criait, pour dominer le vacarme. «Voyons, messieurs, il nous manque un homme!... Voyons, un homme de bonne volonté par ici!» Et, à ce moment, ayant aperçu Claude, il se précipita, l'amena de force. «Ah! toi, tu vas me faire le plaisir de t'asseoir à cette place et de nous aider! C'est pour la bonne cause, que diable!» Claude, du coup, se trouva président d'un bureau, et il remplit sa fonction avec une gravité de timide, émotionné au fond, ayant l'air de croire que la réception de sa toile allait dépendre de sa conscience à cette besogne. Il appelait tout haut les noms inscrits sur les listes, qu'on lui passait par petits paquets égaux pendant que ses deux scrutateurs les inscrivaient. Et cela dans le plus effroyable des charivaris, dans le bruit cinglant de grêle de ces vingt, trente noms criés ensemble par des voix différentes, au milieu du ronflement continu de la foule. Comme il ne pouvait rien faire sans passion, il s'animait, désespéré quand une liste ne contenait pas le nom de Fagerolles, heureux dès qu'il avait à lancer ce nom une fois de plus. Du reste, il goûtait souvent, cette joie, car le camarade s'était rendu populaire, se montrant partout, fréquentant les cafés où se tenaient des groupes influents, risquant même des professions de loi, s'engageant vis-à-vis des jeunes, sans négliger de saluer très bas les membres de l'Institut. Une sympathie générale montait, Fagerolles était là comme l'enfant gâté de tous. Vers six heures, par cette pluvieuse journée de mars, la nuit tomba. Les garçons apportèrent des lampes; et des artistes méfiants, des profils muets et sombres qui surveillaient le dépouillement d'un oeil oblique, se rapprochèrent. D'autres commençaient les farces, risquaient des cris d'animaux, lâchaient un essai de tyrolienne. Mais ce fut à huit heures seulement, lorsqu'on servit la collation, des viandes froides et du vin, que la gaieté déborda. On vidait violemment les bouteilles, on s'empiffrait au petit bonheur des plats attrapés, c'était une kermesse en goguette, dans cette salle géante que les bûches de la cheminée éclairaient d'un reflet de forge: Puis, tous fumèrent, la fumée brouilla d'une vapeur la lumière jaune des lampes; tandis que, sur le parquet, traînaient les bulletins jetés pendant le vote, une couche épaisse de papiers, salis encore des bouchons, des miettes de pain, des quelques assiettes cassées, tout un fumier où s'enfonçait les talons des bottes. On se lâchait, un petit sculpteur pâle monta sur une chaise pour haranguer le peuple; un peintre à la moustache raide, sous un nez crochu, enfourcha une chaise et galopa autour de la table, saluant, faisant l'Empereur. Peu à peu, cependant, beaucoup se lassaient, s'en allaient. Vers onze heures, on n'était plus que deux cents. Mais, après minuit, il revint du monde, des flâneurs en habit noir et en cravate blanche, qui sortaient du théâtre ou de soirée, piqués du désir de connaître avant Paris, les résultats du scrutin. Il arriva aussi des reporters; et on les voyait s'élancer hors de la salle, un à un, dès qu'une addition partielle leur était communiquée. Claude, enroué, appelait toujours. La fumée et la chaleur devenaient intolérables, une odeur d'étable montait de la jonchée boueuse du sol. Une heure du matin, puis deux heures sonnèrent. Il dépouillait, il dépouillait, et la conscience qu'il y mettait, l'attardait tellement, que les autres bureaux avaient depuis longtemps fini leur travail, quand le sien se trouvait empêtré encore dans des colonnes de chiffres. Enfin, toutes les additions furent centralisées, on proclama les résultats définitifs. Fagerolles était nommé le quinzième sur quarante, de cinq places avant Bongrand, porté sur la même liste, mais dont le nom avait dû être souvent rayé. Et le jour pointait, lorsque Claude rentra rue Tourlaque, brisé et ravi. Alors, pendant deux semaines, il vécut anxieux. Dix fois, il eut l'idée d'aller aux nouvelles, chez Fagerolles; mais une honte le retenait. D'ailleurs, comme le jury procédait par ordre alphabétique, rien peut-être n'était décidé. Et, un soir, il eut un coup au coeur, sur le boulevard de Clichy, en voyant venir deux larges épaules, dont le dandinement lui était bien connu. C'était Bongrand, qui parut embarrassé. Le premier, il lui dit: «Vous savez, là-bas, avec ces bougres, ça ne marche guère... Mais tout n'est pas perdu, nous veillons, Fagerolles et moi. Et comptez sur Fagerolles, car moi, mon bon, j'ai une peur de chien de vous compromettre.» La vérité était que Bongrand se trouvait en continuelle hostilité avec Mazel, nommé président du jury, un maître célèbre de l'École, le dernier rempart de la convention élégante et beurrée. Bien qu'ils se traitassent de chers collègues, en échangeant de grandes poignées de main, cette hostilité avait éclaté dès le premier jour, l'un ne pouvait demander l'admission d'un tableau, sans que l'autre votât un refus. Au contraire, Fagerolles, élu secrétaire, s'était fait l'amuseur, le vice de Mazel, qui lui pardonnait sa défection d'ancien élève, tant ce renégat l'adulait aujourd'hui. Du reste, le jeune maître, très rosse, comme disaient les camarades, se montrait pour les débutants, les audacieux, plus dure que les membres de l'Institut; et il ne s'humanisait que lorsqu'il voulait faire recevoir un tableau, abondant alors en inventions drôles, intriguant, enlevant le vote avec des souplesses d'escamoteur. Ces travaux du jury étaient une rude corvée, où Bongrand lui-même usait ses fortes jambes. Tous les jours, le travail se trouvait préparé par les gardiens, un interminable rang de grands tableaux posés à terre, appuyés contre la cimaise, fuyant à travers les salles du premier étage, faisant le tour entier du Palais; et, chaque après-midi, dès une heure, les quarante, ayant à leur tête le président, armé d'une sonnette, recommençaient la même promenade, jusqu'à l'épuisement de toutes les lettres de l'alphabet. Les jugements étaient rendus debout, on bâclait le plus possible la besogne, rejetant sans vote les pires toiles; pourtant, des discussions arrêtaient parfois le groupe, on se querellait pendant dix minutes, on réservait l'oeuvre en cause pour la révision du soir; tandis que deux hommes, tenant une corde de dix mètres, la raidissaient, à quatre pas de la ligne des tableaux, afin de maintenir à bonne distance le flot des jurés, qui poussaient dans le feu de la dispute, et dont les ventres, malgré tout, creusaient la corde. Derrière le jury, marchaient les soixante-dix gardiens en blouse blanche, évoluant sous les ordres d'un brigadier, faisant le tri à chaque décision communiquée par les secrétaires, les reçus séparés des refusés qu'on emportait à l'écart, comme des cadavres après la bataille. Et le tour durait deux grandes heures, sans un répit, sans un siège pour s'asseoir, tout le temps sur les jambes, dans un piétinement de fatigue, au milieu des courants d'air glacés, qui forçaient les moins frileux à s'enfouir au fond de paletots de fourrure. Aussi la collation de trois heures était-elle la bienvenue; un repos d'une demi-heure à un buffet, où l'on trouvait du bordeaux, du chocolat, des sandwiches. C'était là que s'ouvrait le marché aux concessions mutuelles, les échanges d'influences et de voix. La plupart avait de petits carnets, pour n'oublier personne, dans la grêle de recommandations qui s'abattait sur eux; et ils le consultaient, ils s'engageaient à voter pour les protégés d'un collègue, si celui-ci votait pour les leurs. D'autres, au contraire, détachés de ces intrigues, austères ou insouciants, achevaient une cigarette, le regard perdu. Puis, la besogne reprenait, mais plus douce, dans une salle unique, où il y avait des chaises, même des tables, avec des plumes, du papier, de l'encre. Tous les tableaux qui n'atteignaient pas un mètre cinquante étaient jugés là,«passaient au chevalet», rangés par dix ou douze le long d'une sorte de tréteau, recouvert de serge verte. Beaucoup de jurés s'oubliaient béatement sur les sièges, plusieurs faisaient leur correspondance, il fallait que le président se fâchât, pour avoir des majorités présentables. Parfois, un coup de passion soufflait, le vote à main levée était rendu dans une telle fièvre que des chapeaux et des cannes s'agitaient en l'air, au-dessus du flot tumultueux des têtes. Et ce fut là, au chevalet, que l'Enfant mort parut enfin. Depuis huit jours, Fagerolles, dont le carnet débordait de notes, se livrait à des marchandages compliqués pour trouver des voix en faveur de Claude; mais l'affaire était dure, elle ne s'emmanchait pas avec ses autres engagements, il n'essuyait que des refus, dès qu'il prononçait le nom de son ami; et il se plaignait de ne tirer aucune aide de Bongrand, qui, lui, n'avait pas de carnet, d'une telle maladresse d'ailleurs, qu'il gâtait les meilleures causes, par des éclats de franchises inopportuns. Vingt fois, Fagerolles aurait lâché Claude, sans l'obstination qu'il mettait à vouloir essayer sa puissance, sur cette admission réputée impossible. On verrait bien s'il n'était pas de taille déjà à violenter le jury. Peut-être y avait-il en outre, au fond de sa conscience, un cri de justice, le sourd respect pour l'homme dont il volait le talent. Justement, ce jour-là, Mazel était d'une humeur détestable... Dès le début de la séance, le brigadier venait d'accourir. «Monsieur Mazel, il y a eu une erreur, hier. On a refusé un hors-concours... Vous savez le numéro deux mille cinq cent trente, une femme nue sous un arbre.» En effet, la veille, on avait jeté ce tableau à la fosse commune, dans le mépris unanime, sans remarquer qu'il était d'un vieux peintre classique, respecté de l'Institut; et l'effarement du brigadier, cette bonne farce d'une exécution involontaire, égayait les jeunes du jury, qui se mirent à ricaner, d'un air provocant. Mazel abominait ces histoires, qu'il sentait désastreuses pour l'autorité de l'École. Il avait eu un geste de colère, il dit sèchement: «Eh bien, repêchez-le, portez-le aux reçus... Aussi, on faisait hier un bruit insupportable. Comment veut-on qu'on juge de la sorte, au galop, si je ne puis pas même obtenir le silence!» Il donna un terrible coup de sonnette. «Allons, messieurs, nous y sommes... Un peu de bonne volonté, je vous prie.» Par malheur, dès les premiers tableaux posés sur le chevalet, il eut encore une mésaventure. Entre autres, une toile attira son attention, tellement il la trouvait mauvaise, d'un ton aigre à agacer les dents; et comme sa vue baissait, il se pencha pour voir la signature, en murmurant: «Quel est donc le cochon...?» Mais il se releva vivement, tout secoué d'avoir lu le nom d'un de ses amis, un artiste qui était, lui aussi, le rempart des saines doctrines. Espérant qu'on ne l'avait pas entendu, il cria: «Superbe!... Le numéro un, n'est-ce pas, messieurs?» On accorda le numéro un, l'admission qui donnait droit à la cimaise. Seulement, on riait, on se poussait du coude. Il en fut très blessé et devint farouche. Et ils en étaient tous là, beaucoup s'épanchaient au premier regard, puis rattrapaient leurs phrases, dès qu'ils avaient déchiffré la signature; ce qui finissait par les rendre prudents, gonflant le dos, s'assurant du nom, l'oeil furtif, avant de se promener. D'ailleurs, lorsque passait l'oeuvre d'un collègue, quelque toile suspecte d'un membre du jury, on avait la précaution de s'avertir d'un signe, derrière les épaules du peintre;«Prenez garde, pas de gaffe, c'est de lui!» Malgré l'énervement de la séance, Fagerolles enleva une première affaire. C'était un épouvantable portrait, peint par un de ses élèves, dont la famille, très riche, le recevait. Il avait dû emmener Mazel à l'écart, pour l'attendrir, en lui contant une histoire sentimentale, un malheureux père de trois filles, qui mourait de faim; et le président s'était longtemps fait prier: que diable! on lâchait la peinture, quand on avait faim! on n'abusait pas à ce point de ses trois filles! Il leva la main pourtant, seul avec Fagerolles. On protestait, on se fâchait, deux autres membres de l'Institut se révoltaient eux-mêmes, lorsque Fagerolles leur souffla très bas: «C'est pour Mazel, c'est Mazel qui m'a supplié de voter... Un parent, je crois. Enfin, il y tient.» Et les deux académiciens levèrent promptement la main, et une grosse majorité se déclara. Mais des rires, des mots d'esprit, des cris indignés éclatèrent: on venait de placer sur le chevalet l'Enfant mort. Et-ce qu'on allait, maintenant, leur envoyer la Morgue? Et les jeunes blaguaient la grosse tête, un singe crevé d'avoir avalé une courge, évidemment; et les vieux, effarés, reculaient. Fagerolles, tout de suite, sentit la partie perdue. D'abord, il tâcha d'escamoter le vote en plaisantant, selon sa manoeuvre adroite. «Voyons, messieurs, un vieux lutteur...» Des paroles furieuses, l'interrompirent. Ah! non, pas celui-là! On le connaissait, le vieux lutteur! Un fou qui s'entêtait depuis quinze ans, un orgueilleux qui posait pour le génie, qui avait parlé de démolir le Salon, sans jamais y envoyer une toile possible! Toute la haine de l'originalité déréglée, de la concurrence d'en face dont on a eu peur, de la force invincible qui triomphe, même battue, grondait dans l'éclat des voix. Non, non, à la porte! Alors, Fagerolles eut le tort de s'irriter, lui aussi, cédant à la colère de constater son peu d'influence sérieuse. «Vous êtes injustes, soyez justes au moins!» Du coup, le tumulte fut à son comble. On l'entourait, on le poussait, des bras s'agitaient menaçants, des phrases partaient comme des balles. «Monsieur, vous déshonorez le jury. --Si vous défendez ça, c'est pour qu'on mette votre nom dans les journaux. --Vous ne vous y connaissez-pas.» Et, Fagerolles, hors de lui, perdant jusqu'à la souplesse de sa blague, répondit lourdement: «Je m'y connais autant que vous. --Tais-toi donc! reprit un camarade, un petit peintre blond très rageur, tu ne vas pas vouloir nous faire avaler un pareil navet!» Oui, oui, un navet! tous répétaient le nom avec conviction, ce mot qu'ils jetaient d'habitude aux dernières des croûtes, à la peinture pâle, froide, et plate des barbouilleurs. «C'est bon, dit enfin Fagerolles, les dents serrées, je demande le vote.» Depuis que la discussion s'aggravait, Mazel agitait sa sonnette sans relâche, très rouge de voir son autorité méconnue. «Messieurs, allons, messieurs... C'est extraordinaire, qu'on ne puisse s'entendre sans crier... Messieurs, je vous en prie...» Enfin, il obtint un peu de silence. Au fond, il n'était pas mauvais homme. Pourquoi ne recevrait-on pas ce petit tableau, bien qu'il le jugeât exécrable? On en recevait tant d'autres!... --«Voyons, messieurs, on demande le vote.» Lui-même allait peut-être lever la main, lorsque Bongrand, muet jusque-là, le sang aux joues, dans une colère qu'il contenait, partit brusquement, hors de propos, lâcha ce cri de sa conscience révoltée: «Mais, nom de Dieu! il n'y en a pas quatre parmi nous capables de foutre un pareil morceau!» Des grognements coururent, le coup de massue était si rude, que personne ne répondit. «Messieurs, on demande le vote», répéta Mazel, devenu pâle, la voix sèche. Et le ton suffit, c'était la haine latente, les rivalités féroces sous la bonhomie des poignées de main. Rarement, on en arrivait à ces querelles. Presque toujours, on s'entendait. Mais, au fond des vanités ravagées, il y avait des blessures à jamais saignantes, des duels au couteau dont on agonisait en souriant. Bongrand et Fagerolles levèrent seuls la main, et l'Enfant mort, refusé, n'eut plus que la chance d'être repris, lors de la révision générale. C'était la besogne terrible, cette révision générale. Le jury, après ses vingt jours de séances quotidiennes, avait beau s'accorder deux journées de repos, afin de permettre aux gardiens de préparer le travail, il éprouvait un frisson, l'après-midi où il tombait au milieu de l'étalage des trois mille tableaux refusés, parmi lesquels il devait repêcher un appoint, pour compléter le chiffre réglementaire de deux mille cinq cents oeuvres reçues. Ah! ces trois mille tableaux placés bout à bout, contre les cimaises de toutes les salles, autour de la galerie extérieure, partout enfin, jusque sur les parquets, étendus en mares stagnantes, entre lesquelles on ménageait de petits sentiers filant le long des cadres, une inondation, un débordement qui montait, envahissait le Palais de l'Industrie, le submergeait sous le flot trouble de tout ce que l'art peut rouler de médiocrité et de folie! Et ils n'avaient qu'une séance, d'une heure à sept, six heures de galop désespéré, au travers de ce dédale! D'abord, ils tenaient bon contre la fatigue, les regards clairs; mais, bientôt, leurs jambes se cassaient à cette marche forcée, leurs yeux s'irritaient à ces couleurs dansantes; et il fallait marcher toujours, voir et juger toujours, jusqu'à défaillir de lassitude. Dès quatre heures, c'était une déroute, une débâcle d'année battue. En arrière, très loin, des jurés se traînaient, hors d'haleine. D'autres, un à un, perdus entre les cadres, suivaient les sentiers étroits, renonçant à en sortir, tournant sans espoir de trouver jamais le bout. Comment être justes, grand Dieu! Que reprendre dans ce tas d'épouvante? Au petit bonheur, sans bien distinguer un paysage d'un portrait, on complétait le nombre. Deux cents, deux cent quarante, encore huit, il en manquait encore huit, Celui-là? Non, cet autre! Comme vous voudrez. Sept, huit, c'était fait! Enfin, ils avaient trouvé le bout, ils s'en allaient en béquillant, sauvés, libres! Une nouvelle scène les avait arrêtés dans une salle, autour de l'Enfant mort, étalé à terre, parmi d'autres épaves. Mais, cette fois, on plaisantait, un farceur feignait de trébucher et de mettre le pied au milieu de la toile, d'autres couraient le long des petits sentiers, comme pour chercher le vrai sens du tableau, déclarant qu'il était beaucoup mieux à l'envers. Fagerolles se mit à blaguer, lui aussi. «Un peu de courage à la poche, messieurs. Voyez le tour, examinez, vous en aurez pour votre argent... De grâce, messieurs, soyez gentils, reprenez-le, faites cette bonne action.» Tous s'égayaient à l'entendre, mais ils refusaient plus rudement, dans la cruauté de leur rire. Non, non, jamais! «Le prends-tu pour ta charité?» cria la voix d'un camarade. C'était un usage, les jurés avaient droit à une «charité», chacun d'eux pouvait choisir dans le tas une toile, si exécrable qu'elle fût, et qui, dès lors, se trouvait reçue sans examen. D'ordinaire, on faisait l'aumône de cette admission à des pauvres. Ces quarante repêchés de la dernière heure étaient les mendiants de la porte, ceux qu'on laissait se glisser au bas bout de la table, le ventre vide. «Pour ma charité, répéta Fagerolles plein d'embarras, c'est que j'en ai un autre, pour ma charité... Oui, des fleurs, d'une dame...» Des ricanements l'interrompirent. Était-elle jolie? Ces messieurs, devant la peinture de femme, se montraient goguenards, sans galanterie aucune. Et lui, demeurait perplexe, car la dame en question était une protégée d'lrma. Il tremblait à l'idée de la terrible scène, s'il ne tenait pas sa promesse. Un expédient lui vint. «Tiens! et vous, Bongrand?... Vous pouvez bien le prendre pour votre charité, ce petit rigolo d'enfant mort?» Bongrand, le coeur crevé, indigné de ce négoce, agita ses grands bras. «Moi! je ferais cette injure à un vrai peintre!... Qu'il soit donc plus fier, nom de Dieu! qu'il ne foute jamais rien au Salon!» Alors, comme on ricanait toujours, Fagerolles, voulant que la victoire lui restât, se décida, l'air superbe, en gaillard très fort qui ne craignait pas d'être compromis. «C'est bon, je le prends pour ma charité.» On cria bravo, on lui fit une ovation railleuse, de grands saluts, des poignées de main. Honneur au brave qui avait le courage de son opinion! Et un gardien emporta entre ses bras la pauvre toile huée, cahotée, souillée; et ce fut de la sorte qu'un tableau du peintre de 'Plein air' se trouva enfin reçu par le jury. Dès le lendemain matin, un billet de Fagerolles apprit à Claude, en deux lignes, qu'il avait réussi à faire passer l'Enfant mort, mais que cela n'avait pas été sans peine. Claude, malgré la joie de la nouvelle, éprouva un serrement de coeur: cette brièveté, quelque chose de bienveillant, de pitoyable, toute l'humiliation de l'aventure sortait de chaque mot. Un instant, il fut malheureux de cette victoire, à un point tel, qu'il aurait voulu reprendre son oeuvre et la cacher. Puis, cette délicatesse s'émoussa, il retomba aux défaillances de sa fierté d'artiste, tant sa misère humaine saignait de la longue attente du succès. Ah! être vu, arriver quand même! Il en était aux capitulations dernières, il se remit à souhaiter l'ouverture du Salon, avec l'impatience fébrile d'un débutant, vivant dans une illusion qui lui montrait une foule, un flot de têtes moutonnant et acclamant sa toile. Peu à peu, Paris avait décrété à la mode le jour du vernissage, cette journée accordée aux seuls peintres autrefois, pour venir faire la toilette suprême de leurs tableaux. Maintenant, c'était une primeur, une de ces solennités qui mettent la ville debout, qui la font se ruer dans un écrasement de cohue. Depuis une semaine, la presse, la rue, le public appartenaient aux artistes. Ils tenaient Paris, il était uniquement question d'eux, de leurs envois, de leurs faits, de leurs gestes, de tout ce qui touchait à leurs personnes: un de ces engouements en coup de foudre, dont l'énergie soulève les pavés, jusqu'à dés bandes de campagnards, de tourlourous et de bonnes d'enfant poussées les jours gratuits au travers des salles, jusqu'à ce chiffre effrayant de cinquante mille visiteurs, par certains beaux dimanches, toute une armée, les arrière-bataillons du menu peuple ignorant, suivant le monde, défilant, les yeux arrondis, dans cette grande boutique d'images. D'abord, Claude eut peur de ce jour fameux du vernissage, intimidé, par la bousculade de beau monde dont on parlait, résolu à attendre le jour plus démocratique de la véritable ouverture. Il refusa même à Sandoz de l'accompagner. Puis, une telle fièvre le brûla, qu'il partit brusquement, dès huit heures, en se donnant à peine le temps d'avaler un morceau de pain et de fromage. Christine, qui ne s'était pas senti le courage d'aller avec lui, le rappela, l'embrassa encore émue, inquiète. «Et, surtout, mon chéri, ne te fais pas de chagrin, quoi qu'il arrive.» Claude étouffa un peu en entrant dans le salon d'honneur, le coeur battant d'avoir monté vite le grand escalier. Il faisait dehors un limpide ciel de mai, le velum de toile, tendu sous les vitres du plafond, tamisait le soleil en une vive lumière blanche; et, par des portes voisines, ouvertes sur la galerie du jardin, venaient des souffles humides, d'une fraîcheur frissonnante. Lui, un moment, reprit haleine, dans cet air qui s'alourdissait déjà, gardant une vague odeur de vernis, au milieu du musc discret des femmes. Il parcourut d'un coup d'oeil les tableaux des murs, une immense scène de massacre en face, ruisselant de rouge, une colossale et pâle sainteté à gauche, une commande de l'État, la banale illustration d'une fête officielle à droite, puis des portraits, des paysages, des intérieurs, tous éclatant en notes aigres, dans l'or trop neuf des cadres. Mais la peur qu'il gardait du public fameux de cette solennité, lui fit ramener ses regards sur la foule peu à peu grossie. Le pouf circulaire, placé au centre, et ' . » , , , 1 , ' . 2 , ' . 3 4 « ! ! , , . 5 6 - - . 7 8 - - , ! » 9 10 - - , 11 , , ' , 12 . 13 14 , , , ' 15 , ' ' , ' , 16 , 17 . 18 19 , 20 , - , 21 ' . , , 22 , ' ' 23 ; , , 24 , ' ' 25 , . 26 27 , , . 28 , 29 : 30 31 « , ! , ! » ' , 32 . , 33 . , ' , 34 , . 35 36 « - - ? 37 38 - - . 39 40 - - ! ! , . 41 ' . » ' , 42 . 43 44 ' , , , 45 ' , , , , 46 , , 47 . 48 49 , , 50 , , . 51 52 « , ' , ' ' ? 53 54 - - . 55 56 - - , , . . . 57 58 ! , - ! , ; 59 ' , . . . 60 61 . . . » , . 62 63 « , ' 64 . . . ' , ' , ' 65 , - ? . . . 66 67 , ? 68 69 - - . » , ' ' , 70 . 71 , ' , 72 , ' . 73 74 « ' ? . . . ? 75 , , ! 76 , , ' 77 ' , ' , ' . . . 78 , , , ! ' 79 , ' , , 80 ' ' . ! , 81 ' , , , , 82 ! . . . , ' : 83 , ; 84 ' , , 85 , , ! , 86 , , 87 - , , 88 . . . » , 89 , 90 , ' , 91 ' . 92 93 « ' , ' . . . 94 - , , 95 ' . ! ' , 96 , . . . , , 97 ' , : « , , 98 - ' , 99 , ' . » ! , 100 ' , , , 101 . . . . ' , ' , ' 102 , , , , 103 , ' ! , 104 ' . 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