et nageait de l’autre. --Cela va! Cela va!... Répondit le digne savant, et même, je ne suis pas fâché...» De quoi n’était-il pas fâché? on ne le sut jamais, car le pauvre homme fut forcé d’avaler la fin de sa phrase avec une demi-pinte d’eau limoneuse. Le major s’avançait tranquillement, en tirant une coupe régulière qu’un maître nageur n’eût pas désavouée. Les matelots se faufilaient comme deux marsouins dans leur liquide élément. Quant à Robert, accroché à la crinière de Thaouka, il se laissait emporter avec lui. Thaouka fendait les eaux avec une énergie superbe, et se maintenait instinctivement dans la ligne de l’arbre où portait le courant. L’arbre n’était plus qu’à vingt brasses. En quelques instants, il fut atteint par la troupe entière. Heureusement, car, ce refuge manqué, toute chance de salut s’évanouissait, et il fallait périr dans les flots. L’eau s’élevait jusqu’au sommet du tronc, à l’endroit où les branches mères prenaient naissance. Il fut donc facile de s’y accrocher. Thalcave, abandonnant son cheval et hissant Robert, grimpa le premier, et bientôt ses bras puissants eurent mis en lieu sûr les nageurs épuisés. Mais Thaouka, entraîné par le courant, s’éloignait rapidement. Il tournait vers son maître sa tête intelligente, et, secouant sa longue crinière, il l’appelait en hennissant. «Tu l’abandonnes! dit Paganel à Thalcave. --Moi!» s’écria l’indien. Et, plongeant dans les eaux torrentueuses, il reparut à dix brasses de l’arbre. Quelques instants après, son bras s’appuyait au cou de Thaouka, et cheval et cavalier dérivaient ensemble vers le brumeux horizon du nord. Chapitre XXIII -Où l’on mène la vie des oiseaux- L’arbre sur lequel Glenarvan et ses compagnons venaient de trouver refuge ressemblait à un noyer. Il en avait le feuillage luisant et la forme arrondie. En réalité, c’était «l’ombu», qui se rencontre isolément dans les plaines argentines. Cet arbre au tronc tortueux et énorme est fixé au sol non seulement par ses grosses racines, mais encore par des rejetons vigoureux qui l’y attachent de la plus tenace façon. Aussi avait-il résisté à l’assaut du mascaret. Cet -ombu- mesurait en hauteur une centaine de pieds, et pouvait couvrir de son ombre une circonférence de soixante toises. Tout cet échafaudage reposait sur trois grosses branches qui se trifurquaient au sommet du tronc large de six pieds. Deux de ces branches s’élevaient presque perpendiculairement, et supportaient l’immense parasol de feuillage, dont les rameaux croisés, mêlés, enchevêtrés comme par la main d’un vannier, formaient un impénétrable abri. La troisième branche, au contraire, s’étendait à peu près horizontalement au-dessus des eaux mugissantes; ses basses feuilles s’y baignaient déjà; elle figurait un cap avancé de cette île de verdure entourée d’un océan. L’espace ne manquait pas à l’intérieur de cet arbre gigantesque; le feuillage, repoussé à la circonférence, laissait de grands intervalles largement dégagés, de véritables clairières, de l’air en abondance, de la fraîcheur partout. À voir ces branches élever jusqu’aux nues leurs rameaux innombrables, tandis que des lianes parasites les rattachaient l’une à l’autre, et que des rayons de soleil se glissaient à travers les trouées du feuillage, on eût vraiment dit que le tronc de cet -ombu- portait à lui seul une forêt tout entière. À l’arrivée des fugitifs, un monde ailé s’enfuit sur les hautes ramures, protestant par ses cris contre une si flagrante usurpation de domicile. Ces oiseaux qui, eux aussi, avaient cherché refuge sur cet -ombu- solitaire, étaient là par centaines, des merles, des étourneaux, des -isacas-, des -hilgueros- et surtout les -picaflors-, oiseaux-mouches aux couleurs resplendissantes; et, quand ils s’envolèrent, il sembla qu’un coup de vent dépouillait l’arbre de toutes ses fleurs. Tel était l’asile offert à la petite troupe de Glenarvan. Le jeune Grant et l’agile Wilson, à peine juchés dans l’arbre, se hâtèrent de grimper jusqu’à ses branches supérieures. Leur tête trouait alors le dôme de verdure. De ce point culminant, la vue embrassait un vaste horizon. L’océan créé par l’inondation les entourait de toutes parts, et les regards, si loin qu’ils s’étendissent, ne purent en apercevoir la limite. Aucun arbre ne sortait de la plaine liquide; l’-ombu-, seul au milieu des eaux débordées, frémissait à leur choc. Au loin, dérivant du sud au nord, passaient, emportés par l’impétueux courant, des troncs déracinés, des branches tordues, des chaumes arrachés à quelque rancho démoli, des poutres de hangars volées par les eaux aux toits des estancias, des cadavres d’animaux noyés, des peaux sanglantes, et sur un arbre vacillant toute une famille de jaguars rugissants qui se cramponnaient des griffes à leur radeau fragile. Plus loin encore un point noir, presque invisible déjà, attira l’attention de Wilson. C’était Thalcave et son fidèle Thaouka, qui disparaissaient dans l’éloignement. «Thalcave, ami Thalcave! s’écria Robert, en tendant la main vers le courageux patagon. --Il se sauvera, Monsieur Robert, répondit Wilson; mais allons rejoindre son honneur.» Un instant après, Robert Grant et le matelot descendaient les trois étages de branches et se trouvaient au sommet du tronc. Là, Glenarvan, Paganel, le major, Austin et Mulrady étaient assis, à cheval ou accrochés, suivant leurs aptitudes naturelles. Wilson rendit compte de sa visite à la cime de l’-ombu-. Tous partagèrent son opinion à l’égard de Thalcave. Il n’y eut doute que sur la question de savoir si ce serait Thalcave qui sauverait Thaouka, ou Thaouka qui sauverait Thalcave. La situation des hôtes de l’-ombu- était, sans contredit, beaucoup plus alarmante. L’arbre ne céderait pas sans doute à la force du courant, mais l’inondation croissante pouvait gagner ses hautes branches, car la dépression du sol faisait de cette partie de la plaine un profond réservoir. Le premier soin de Glenarvan fut donc d’établir, au moyen d’entailles, des points de repère qui permissent d’observer les divers niveaux d’eau. La crue, stationnaire alors, paraissait avoir atteint sa plus grande élévation. C’était déjà rassurant. «Et maintenant, qu’allons-nous faire? dit Glenarvan. --Faire notre nid, parbleu! répondit gaiement Paganel. --Faire notre nid! s’écria Robert. --Sans doute, mon garçon, et vivre de la vie des oiseaux, puisque nous ne pouvons vivre de la vie des poissons. --Bien! dit Glenarvan, mais qui nous donnera la becquée? --Moi», répondit le major. Tous les regards se portèrent sur Mac Nabbs; le major était confortablement assis dans un fauteuil naturel formé de deux branches élastiques, et d’une main il tendait ses alforjas mouillées, mais rebondies. «Ah! Mac Nabbs, s’écria Glenarvan, je vous reconnais bien là! Vous songez à tout, même dans des circonstances où il est permis de tout oublier. --Du moment qu’on était décidé à ne pas se noyer, répondit le major, ce n’était pas dans l’intention de mourir de faim! --J’y aurais bien songé, dit naïvement Paganel, mais je suis si distrait! --Et que contiennent les alforjas? demanda Tom Austin. --La nourriture de sept hommes pendant deux jours, répondit Mac Nabbs. --Bon, dit Glenarvan, j’espère que l’inondation aura suffisamment diminué d’ici vingt-quatre heures. --Ou que nous aurons trouvé un moyen de regagner la terre ferme, répliqua Paganel. --Notre premier devoir est donc de déjeuner, dit Glenarvan. --Après nous être séchés toutefois, fit observer le major. --Et du feu? dit Wilson. --Eh bien! Il faut en faire, répondit Paganel. --Où? --Au sommet du tronc, parbleu! --Avec quoi? --Avec du bois mort que nous irons couper dans l’arbre. --Mais comment l’allumer? dit Glenarvan. Notre amadou ressemble à une éponge mouillée! --On s’en passera! répondit Paganel; un peu de mousse sèche, un rayon de soleil, la lentille de ma longue-vue, et vous allez voir de quel feu je me chauffe. Qui va chercher du bois dans la forêt? --Moi!» s’écria Robert. Et, suivi de son ami Wilson, il disparut comme un jeune chat dans les profondeurs de l’arbre. Pendant leur absence, Paganel trouva de la mousse sèche en quantité suffisante; il se procura un rayon de soleil, ce qui fut facile, car l’astre du jour brillait alors d’un vif éclat; puis, sa lentille aidant, il enflamma sans peine ces matières combustibles, qui furent déposées sur une couche de feuilles humides à la trifurcation des grosses branches de l’-ombu-. C’était un foyer naturel qui n’offrait aucun danger d’incendie. Bientôt Wilson et Robert revinrent avec une brassée de bois mort, qui fut jeté sur la mousse. Paganel, afin de déterminer le tirage, se plaça au-dessus du foyer, ses deux longues jambes écartées, à la manière arabe; puis, se baissant et se relevant par un mouvement rapide, il fit au moyen de son -poncho- un violent appel d’air. Le bois s’enflamma, et bientôt une belle flamme ronflante s’éleva du brasero improvisé. Chacun se sécha à sa fantaisie, tandis que les -ponchos- accrochés dans l’arbre se balançaient au souffle du vent; puis on déjeuna, tout en se rationnant, car il fallait songer au lendemain; l’immense bassin se viderait moins vite peut-être que l’espérait Glenarvan, et, en somme, les provisions étaient fort restreintes. L’-ombu- ne produisait aucun fruit; heureusement, il pouvait offrir un remarquable contingent d’œufs frais, grâce aux nids nombreux qui poussaient sur ses branches, sans compter leurs hôtes emplumés. Ces ressources n’étaient nullement à dédaigner. Maintenant donc, dans la prévision d’un séjour prolongé, il s’agissait de procéder à une installation confortable. «Puisque la cuisine et la salle à manger sont au rez-de-chaussée, dit Paganel, nous irons nous coucher au premier étage; la maison est vaste; le loyer n’est pas cher; il ne faut pas se gêner. J’aperçois là-haut des berceaux naturels dans lesquels, une fois bien attachés, nous dormirons comme dans les meilleurs lits du monde. Nous n’avons rien à craindre; d’ailleurs, on veillera, et nous sommes en nombre pour repousser des flottes d’indiens et autres animaux. --Il ne nous manque que des armes, dit Tom Austin. --J’ai mes revolvers, dit Glenarvan. --Et moi, les miens, répondit Robert. --À quoi bon, reprit Tom Austin, si M Paganel ne trouve pas le moyen de fabriquer la poudre? --C’est inutile, répondit Mac Nabbs, en montrant une poudrière en parfait état. --Et d’où vous vient-elle, major? demanda Paganel. --De Thalcave. Il a pensé qu’elle pouvait nous être utile, et il me l’a remise avant de se précipiter au secours de Thaouka. --Généreux et brave indien! s’écria Glenarvan. --Oui, répondit Tom Austin, si tous les patagons sont taillés sur ce modèle, j’en fais mon compliment à la Patagonie. --Je demande qu’on n’oublie pas le cheval! dit Paganel. Il fait partie du patagon, et je me trompe fort, ou nous les reverrons, l’un portant l’autre. --À quelle distance sommes-nous de l’Atlantique? demanda le major. --À une quarantaine de milles tout au plus, répondit Paganel. Et maintenant, mes amis, puisque chacun est libre de ses actions, je vous demande la permission de vous quitter; je vais me choisir là-haut un observatoire, et, ma longue-vue aidant, je vous tiendrai au courant des choses de ce monde.» On laissa faire le savant, qui, fort adroitement, se hissa de branche en branche et disparut derrière l’épais rideau de feuillage. Ses compagnons s’occupèrent alors d’organiser la couchée et de préparer leur lit. Ce ne fut ni difficile ni long. Pas de couvertures à faire, ni de meubles à ranger, et bientôt chacun vint reprendre sa place autour du brasero. On causa alors, mais non plus de la situation présente, qu’il fallait supporter avec patience. On en revint à ce thème inépuisable du capitaine Grant. Si les eaux se retiraient, le -Duncan-, avant trois jours, reverrait les voyageurs à son bord. Mais Harry Grant, ses deux matelots, ces malheureux naufragés, ne seraient pas avec eux. Il semblait même, après cet insuccès, après cette inutile traversée de l’Amérique, que tout espoir de les retrouver était irrévocablement perdu. Où diriger de nouvelles recherches? Quelle serait donc la douleur de lady Helena et de Mary Grant en apprenant que l’avenir ne leur gardait plus aucune espérance! «Pauvre sœur! dit Robert, tout est fini, pour nous!» Glenarvan, pour la première fois, ne trouva pas un mot consolant à répondre. Quel espoir pouvait-il donner au jeune enfant? N’avait-il pas suivi avec une rigoureuse exactitude les indications du document? «Et pourtant, dit-il, ce trente-septième degré de latitude n’est pas un vain chiffre! Qu’il s’applique au naufrage ou à la captivité d’Harry Grant, il n’est pas supposé, interprété, deviné! Nous l’avons lu de nos propres yeux! --Tout cela est vrai, votre honneur, répondit Tom Austin, et cependant nos recherches n’ont pas réussi. --C’est irritant et désespérant à la fois, s’écria Glenarvan. --Irritant, si vous voulez, répondit Mac Nabbs d’un ton tranquille, mais non pas désespérant. C’est précisément parce que nous avons un chiffre indiscutable, qu’il faut épuiser jusqu’au bout tous ses enseignements. --Que voulez-vous dire, demanda Glenarvan, et, à votre avis, que peut-il rester à faire? --Une chose très simple et très logique, mon cher Edward. Mettons le cap à l’est, quand nous serons à bord du -Duncan-, et suivons jusqu’à notre point de départ, s’il le faut, ce trente-septième parallèle. --Croyez-vous donc Mac Nabbs, que je n’y aie pas songé? répondit Glenarvan. Si! Cent fois! Mais quelle chance avons-nous de réussir? Quitter le continent américain, n’est-ce pas s’éloigner de l’endroit indiqué par Harry Grant lui-même, de cette Patagonie si clairement nommée dans le document? --Voulez-vous donc recommencer vos recherches dans les pampas, répondit le major, quand vous avez la certitude que le naufrage du -Britannia- n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique ni sur les côtes de l’Atlantique?» Glenarvan ne répondit pas. «Et si faible que soit la chance de retrouver Harry Grant en remontant le parallèle indiqué par lui, ne devons-nous pas la tenter? --Je ne dis pas non... Répondit Glenarvan. --Et vous, mes amis, ajouta le major en s’adressant aux marins, ne partagez-vous pas mon opinion? --Entièrement, répondit Tom Austin, que Mulrady et Wilson approuvèrent d’un signe de tête. --Écoutez-moi, mes amis, reprit Glenarvan après quelques instants de réflexion, et entends bien, Robert, car ceci est une grave discussion. Je ferai tout au monde pour retrouver le capitaine Grant, je m’y suis engagé, et j’y consacrerai ma vie entière, s’il le faut. Toute l’Écosse se joindrait à moi pour sauver cet homme de cœur qui s’est dévoué pour elle. Moi aussi, je pense que, si faible que soit cette chance, nous devons faire le tour du monde par ce trente-septième parallèle, et je le ferai. Mais la question à résoudre n’est pas celle-là. Elle est beaucoup plus importante et la voici: devons-nous abandonner définitivement et dès à présent nos recherches sur le continent américain?» La question, catégoriquement posée, resta sans réponse. Personne n’osait se prononcer. «Eh bien! reprit Glenarvan en s’adressant plus spécialement au major. --Mon cher Edward, répondit Mac Nabbs, c’est encourir une assez grande responsabilité que de vous répondre -hic et nunc-. Cela demande réflexion. Avant tout, je désire savoir quelles sont les contrées que traverse le trente-septième degré de latitude australe. --Cela, c’est l’affaire de Paganel, répondit Glenarvan. --Interrogeons-le donc», répliqua le major. On ne voyait plus le savant, caché par le feuillage épais de l’-ombu-. Il fallut le héler. «Paganel! Paganel! s’écria Glenarvan. --Présent, répondit une voix qui venait du ciel. --Où êtes-vous? --Dans ma tour. --Que faites-vous là? --J’examine l’immense horizon. --Pouvez-vous descendre un instant? --Vous avez besoin de moi? --Oui. --À quel propos? --Pour savoir quels pays traverse le trente-septième parallèle. --Rien de plus aisé, répondit Paganel; inutile même de me déranger pour vous le dire. --Eh bien, allez. --Voilà. En quittant l’Amérique, le trente-septième parallèle sud traverse l’océan Atlantique. --Bon. --Il rencontre les îles Tristan d’Acunha. --Bien. --Il passe à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance. --Après? --Il court à travers la mer des Indes. --Ensuite? --Il effleure l’île Saint-Pierre du groupe des îles Amsterdam. --Allez toujours. --Il coupe l’Australie par la province de Victoria. --Continuez. --En sortant de l’Australie...» Cette dernière phrase ne fut pas achevée. Le géographe hésitait-il? Le savant ne savait-il plus? Non; mais un cri formidable se fit entendre dans les hauteurs de l’-ombu-. Glenarvan et ses amis pâlirent en se regardant. Une nouvelle catastrophe venait-elle d’arriver? Le malheureux Paganel s’était-il laissé choir? Déjà Wilson et Mulrady volaient à son secours, quand un long corps apparut. Paganel dégringolait de branche en branche. Était-il vivant? était-il mort? on ne savait, mais il allait tomber dans les eaux mugissantes, quand le major, l’arrêta au passage. «Bien obligé, Mac Nabbs! s’écria Paganel. --Quoi? Qu’avez-vous? dit le major. Qu’est-ce qui vous a pris? Encore une de vos éternelles distractions? --Oui! oui! répondit Paganel d’une voix étranglée par l’émotion. Oui! Une distraction... Phénoménale cette fois! --Laquelle? --Nous nous sommes trompés! Nous nous trompons encore! Nous nous trompons toujours! --Expliquez-vous! --Glenarvan, major, Robert, mes amis, s’écria Paganel, nous cherchons le capitaine Grant où il n’est pas! --Que dites-vous? s’écria Glenarvan. --Non seulement où il n’est pas, ajouta Paganel, mais encore où il n’a jamais été!» Chapitre XXIV -Où l’on continue de mener la vie des oiseaux- Un profond étonnement accueillit ces paroles inattendues. Que voulait dire le géographe? Avait-il perdu l’esprit? Il parlait cependant avec une telle conviction, que tous les regards se portèrent sur Glenarvan. Cette affirmation de Paganel était une réponse directe à la question qu’il venait de poser. Mais Glenarvan se borna à faire un geste de dénégation qui ne prouvait pas en faveur du savant. Cependant celui-ci, maître de son émotion, reprit la parole. «Oui! dit-il d’une voix convaincue, oui! Nous nous sommes égarés dans nos recherches, et nous avons lu sur le document ce qui n’y est pas! --Expliquez-vous, Paganel, dit le major, et avec plus de calme. --C’est très simple, major. Comme vous j’étais dans l’erreur, comme vous j’étais lancé dans une interprétation fausse, quand, il n’y a qu’un instant, au haut de cet arbre, répondant à vos questions, et m’arrêtant sur le mot «Australie», un éclair a traversé mon cerveau et la lumière s’est faite. --Quoi! s’écria Glenarvan, vous prétendez que Harry Grant?... --Je prétends, répondit Paganel, que le mot -austral- qui se trouve dans le document n’est pas un mot complet, comme nous l’avons cru jusqu’ici, mais bien le radical du mot -Australie-. --Voilà qui serait particulier! répondit le major. --Particulier! répliqua Glenarvan, en haussant les épaules, c’est tout simplement impossible. --Impossible! reprit Paganel. C’est un mot que nous n’admettons pas en France. --Comment! Ajouta Glenarvan du ton de la plus profonde incrédulité, vous osez prétendre, le document en main, que le naufrage du -Britannia- a eu lieu sur les côtes de l’Australie? --J’en suis sûr! répondit Paganel. --Ma foi, Paganel, dit Glenarvan, voilà une prétention qui m’étonne beaucoup, venant du secrétaire d’une société géographique. --Pour quelle raison? demanda Paganel, touché à son endroit sensible. --Parce que, si vous admettez le mot -Australie-, vous admettez en même temps qu’il s’y trouve des -indiens-, ce qui ne s’est jamais vu jusqu’ici.» Paganel ne fut nullement surpris de l’argument. Il s’y attendait sans doute, et se mit à sourire. «Mon cher Glenarvan, dit-il, ne vous hâtez pas de triompher; je vais vous «battre à plates coutures», comme nous disons, nous autres français, et jamais anglais n’aura été si bien battu! Ce sera la revanche de Crécy et d’Azincourt! --Je ne demande pas mieux. Battez-moi, Paganel. --Écoutez donc. Il n’y a pas plus d’indiens dans le texte du document que de Patagonie! Le mot incomplet -indi...- Ne signifie pas -indiens-; mais bien -indigènes!- or, admettez-vous qu’il y ait des «indigènes» en Australie?» Il faut avouer qu’en ce moment Glenarvan regarda fixement Paganel. «Bravo! Paganel dit le major, --admettez-vous mon interprétation, mon cher lord? --Oui! répondit Glenarvan, si vous me prouvez que ce reste de mot -gonie- ne s’applique pas au pays des patagons! --Non! Certes, s’écria Paganel, il ne s’agit pas de -Patagonie!- lisez tout ce que vous voudrez, excepté cela. --Mais quoi? ---Cosmogonie! Théogonie! Agonie!-... ---Agonie!- dit le major. --Cela m’est indifférent, répondit Paganel; le mot n’a aucune importance. Je ne chercherai même pas ce qu’il peut signifier. Le point principal, c’est que -austral- indique l’-Australie-, et il fallait être aveuglément engagé dans une voie fausse, pour n’avoir pas découvert, dès l’abord, une explication si évidente. Si j’avais trouvé le document, moi, si mon jugement n’avait pas été faussé par votre interprétation, je ne l’aurais jamais compris autrement!» Cette fois, les hurrahs, les félicitations, les compliments accueillirent ces paroles de Paganel. Austin, les matelots, le major, Robert surtout, si heureux de renaître à l’espoir, applaudirent le digne savant. Glenarvan, dont les yeux se dessillaient peu à peu, était, dit-il, tout près de se rendre. «Une dernière observation, mon cher Paganel, et je n’aurai plus qu’à m’incliner devant votre perspicacité. --Parlez, Glenarvan. --Comment assemblez-vous entre eux ces mots nouvellement interprétés, et de quelle manière lisez-vous le document? --Rien n’est plus facile. Voici le document», dit Paganel, en présentant le précieux papier qu’il étudiait si consciencieusement depuis quelques jours. Un profond silence se fit, pendant que le géographe, rassemblant ses idées, prenait son temps pour répondre. Son doigt suivait sur le document les lignes interrompues, tandis que d’une voix sûre, et soulignant certains mots, il s’exprima en ces termes: «-le 7 juin 1862, le trois-mâts Britannia de Glasgow a sombré après-...» Mettons, si vous voulez, «-deux jours, trois jours-» ou «-une longue agonie-», peu importe, c’est tout à fait indifférent, «-sur les côtes de l’Australie. Se dirigeant à terre, deux matelots et le capitaine Grant vont essayer d’aborder-» ou «-ont abordé le continent, où ils seront-» ou «-sont prisonniers de cruels indigènes. Ils ont jeté ce document-», etc., etc. Est-ce clair? --C’est clair, répondit Glenarvan, si le nom de «continent» peut s’appliquer à l’Australie, qui n’est qu’une île! --Rassurez-vous, mon cher Glenarvan, les meilleurs géographes sont d’accord pour nommer cette île «le continent australien.» --Alors, je n’ai plus qu’une chose à dire, mes amis, s’écria Glenarvan. En Australie! Et que le ciel nous assiste! --En Australie! répétèrent ses compagnons d’une voix unanime. --Savez-vous bien, Paganel, ajouta Glenarvan, que votre présence à bord du -Duncan- est un fait providentiel? --Bon, répondit Paganel. Mettons que je suis un envoyé de la providence, et n’en parlons plus!» Ainsi se termina cette conversation qui, dans l’avenir, eut de si grandes conséquences. Elle modifia complètement la situation morale des voyageurs. Ils venaient de ressaisir le fil de ce labyrinthe dans lequel ils se croyaient à jamais égarés. Une nouvelle espérance s’élevait sur les ruines de leurs projets écroulés. Ils pouvaient sans crainte laisser derrière eux ce continent américain, et toutes leurs pensées s’envolaient déjà vers la terre australienne. En remontant à bord du -Duncan-, ses passagers n’y apporteraient pas le désespoir à son bord, et lady Helena, Mary Grant, n’auraient pas à pleurer l’irrévocable perte du capitaine Grant! Aussi, ils oublièrent les dangers de leur situation pour se livrer à la joie, et ils n’eurent qu’un seul regret, celui de ne pouvoir partir sans retard. Il était alors quatre heures du soir. On résolut de souper à six. Paganel voulut célébrer par un festin splendide cette heureuse journée. Or, le menu était très restreint, il proposa à Robert d’aller chasser «dans la forêt prochaine.» Robert battit des mains à cette bonne idée. On prit la poudrière de Thalcave, on nettoya les revolvers, on les chargea de petit plomb, et l’on partit. «Ne vous éloignez pas», dit gravement le major aux deux chasseurs. Après leur départ, Glenarvan et Mac Nabbs allèrent consulter les marques entaillées dans l’arbre, tandis que Wilson et Mulrady rallumaient les charbons du brasero. Glenarvan, descendu à la surface de l’immense lac, ne vit aucun symptôme de décroissance. Cependant les eaux semblaient avoir atteint leur maximum d’élévation; mais la violence avec laquelle elles s’écoulaient du sud au nord prouvait que l’équilibre ne s’était pas encore établi entre les fleuves argentins. Avant de baisser, il fallait d’abord que cette masse liquide demeurât étale, comme la mer au moment où le flot finit et le jusant commence. On ne pouvait donc pas compter sur un abaissement des eaux tant qu’elles courraient vers le nord avec cette torrentueuse rapidité. Pendant que Glenarvan et le major faisaient leurs observations, des coups de feu retentirent dans l’arbre, accompagnés de cris de joie presque aussi bruyants. Le soprano de Robert jetait de fines roulades sur la basse de Paganel. C’était à qui serait le plus enfant. La chasse s’annonçait bien, et laissait pressentir des merveilles culinaires. Lorsque le major et Glenarvan furent revenus auprès du brasero, ils eurent d’abord à féliciter Wilson d’une excellente idée. Ce brave marin, au moyen d’une épingle et d’un bout de ficelle, s’était livré à une pêche miraculeuse. Plusieurs douzaines de petits poissons, délicats comme les éperlans, et nommés «mojarras», frétillaient dans un pli de son -poncho-, et promettaient de faire un plat exquis. En ce moment, les chasseurs redescendirent des cimes de l’-ombu-. Paganel portait prudemment des œufs d’hirondelle noire, et un chapelet de moineaux qu’il devait présenter plus tard sous le nom de mauviettes. Robert avait adroitement abattu plusieurs paires «d’hilgueros», petits oiseaux verts et jaunes, excellents à manger, et fort demandés sur le marché de Montevideo. Paganel, qui connaissait cinquante et une manières de préparer les œufs, dut se borner cette fois à les faire durcir sous les cendres chaudes. Néanmoins, le repas fut aussi varié que délicat. La viande sèche, les œufs durs, les -mojarras- grillés, les moineaux et les -hilgueros- rôtis composèrent un de ces festins dont le souvenir est impérissable. La conversation fut très gaie. On complimenta fort Paganel en sa double qualité de chasseur et de cuisinier. Le savant accepta ces congratulations avec la modestie qui sied au vrai mérite. Puis, il se livra à des considérations curieuses sur ce magnifique -ombu- qui l’abritait de son feuillage, et dont, selon lui, les profondeurs étaient immenses. «Robert et moi, ajouta-t-il plaisamment, nous nous croyions en pleine forêt pendant la chasse. J’ai cru un moment que nous allions nous perdre. Je ne pouvais plus retrouver mon chemin! Le soleil déclinait à l’horizon! Je cherchais en vain la trace de mes pas. La faim se faisait cruellement sentir! Déjà les sombres taillis retentissaient du rugissement des bêtes féroces... C’est-à-dire, non! Il n’y a pas de bêtes féroces, et je le regrette! --Comment! dit Glenarvan, vous regrettez les bêtes féroces? --Oui! Certes. --Cependant, quand on a tout à craindre de leur férocité... --La férocité n’existe pas... Scientifiquement parlant, répondit le savant. --Ah! Pour le coup, Paganel, dit le major, vous ne me ferez jamais admettre l’utilité des bêtes féroces! à quoi servent-elles? --Major! s’écria Paganel, mais elles servent à faire des classifications, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espèces... --Bel avantage! dit Mac Nabbs. Je m’en passerais bien! Si j’avais été l’un des compagnons de Noé au moment du déluge, j’aurais certainement empêché cet imprudent patriarche de mettre dans l’arche des couples de lions, de tigres, de panthères, d’ours et autres animaux aussi malfaisants qu’inutiles. --Vous auriez fait cela? demanda Paganel. --Je l’aurais fait. --Eh bien! Vous auriez eu tort au point de vue zoologique! --Non pas au point de vue humain, répondit le major. --C’est révoltant! reprit Paganel, et pour mon compte, au contraire, j’aurais précisément conservé les mégathériums, les ptérodactyles, et tous les êtres antédiluviens dont nous sommes si malheureusement privés... --Je vous dis, moi, que Noé a mal agi, repartit le major, et qu’il a mérité jusqu’à la fin des siècles la malédiction des savants!» Les auditeurs de Paganel et du major ne pouvaient s’empêcher de rire en voyant les deux amis se disputer sur le dos du vieux Noé. Le major, contrairement à tous ses principes, lui qui de sa vie n’avait discuté avec personne, était chaque jour aux prises avec Paganel. Il faut croire que le savant l’excitait particulièrement. Glenarvan, suivant son habitude, intervint dans le débat et dit: «Qu’il soit regrettable ou non, au point de vue scientifique comme au point de vue humain, d’être privé d’animaux féroces, il faut nous résigner aujourd’hui à leur absence. Paganel ne pouvait espérer en rencontrer dans cette forêt aérienne. --Pourquoi pas? répondit le savant. --Des bêtes fauves sur un arbre? dit Tom Austin. --Eh! Sans doute! Le tigre d’Amérique, le jaguar, lorsqu’il est trop vivement pressé par les chasseurs, se réfugie sur les arbres! Un de ces animaux, surpris par l’inondation, aurait parfaitement pu chercher asile entre les branches de l’-ombu-. --Enfin, vous n’en avez pas rencontré, je suppose? dit le major. --Non, répondit Paganel, bien que nous ayons battu tout le bois. C’est fâcheux, car ç’eût été là une chasse superbe. Un féroce carnassier que ce jaguar! D’un seul coup de patte, il tord le cou à un cheval! Quand il a goûté de la chair humaine, il y revient avec sensualité. Ce qu’il aime le mieux, c’est l’indien, puis le nègre, puis le mulâtre, puis le blanc. --Enchanté de ne venir qu’au quatrième rang! répondit Mac Nabbs. --Bon! Cela prouve tout simplement que vous êtes fade! riposta Paganel d’un air de dédain! --Enchanté d’être fade! riposta le major. --Eh bien, c’est humiliant! répondit l’intraitable Paganel. Le blanc se proclame le premier des hommes! Il paraît que ce n’est pas l’avis de messieurs les jaguars! --Quoi qu’il en soit, mon brave Paganel, dit Glenarvan, attendu qu’il n’y a parmi nous ni indiens, ni nègres, ni mulâtres, je me réjouis de l’absence de vos chers jaguars. Notre situation n’est pas tellement agréable... --Comment! Agréable, s’écria Paganel, en sautant sur ce mot qui pouvait donner un nouveau cours à la conversation, vous vous plaignez de votre sort, Glenarvan? --Sans doute, répondit Glenarvan. Est-ce que vous êtes à votre aise dans ces branches incommodes et peu capitonnées? --Je n’ai jamais été mieux, même dans mon cabinet. Nous menons la vie des oiseaux, nous chantons, nous voltigeons! Je commence à croire que les hommes sont destinés à vivre sur les arbres. --Il ne leur manque que des ailes! dit le major. --Ils s’en feront quelque jour! --En attendant, répondit Glenarvan, permettez-moi, mon cher ami, de préférer à cette demeure aérienne le sable d’un parc, le parquet d’une maison ou le pont d’un navire! --Glenarvan, répondit Paganel, il faut accepter les choses comme elles viennent! Bonnes, tant mieux. Mauvaises, on n’y prend garde. Je vois que vous regrettez le confortable de Malcolm-Castle! --Non, mais... --Je suis certain que Robert est parfaitement heureux, se hâta de dire Paganel, pour assurer au moins un partisan à ses théories. --Oui, Monsieur Paganel! s’écria Robert d’un ton joyeux. --C’est de son âge, répondit Glenarvan. --Et du mien! riposta le savant. Moins on a d’aises, moins on a de besoins. Moins on a de besoins, plus on est heureux. --Allons, dit le major, voilà Paganel qui va faire une sortie contre les richesses et les lambris dorés. --Non, Mac Nabbs, répondit le savant, mais si vous le voulez bien, je vais vous raconter, à ce propos, une petite histoire arabe qui me revient à l’esprit. --Oui! oui! Monsieur Paganel, dit Robert. --Et que prouvera votre histoire? demanda le major. --Ce que prouvent toutes les histoires, mon brave compagnon. --Pas grand’chose alors, répondit Mac Nabbs. Enfin, allez toujours, Shéhérazade, et contez-nous un de ces contes que vous racontez si bien. --Il y avait une fois, dit Paganel, un fils du grand Haroun-Al-Raschid qui n’était pas heureux. Il alla consulter un vieux derviche. Le sage vieillard lui répondit que le bonheur était chose difficile à trouver en ce monde. «Cependant, ajouta-t-il, je connais un moyen infaillible de vous procurer le bonheur. -- Quel est-il? demanda le jeune prince. --C’est, répondit le derviche, de mettre sur vos épaules la chemise d’un homme heureux!» --là-dessus, le prince embrassa le vieillard, et s’en fut à la recherche de son talisman. Le voilà parti. Il visite toutes les capitales de la terre! Il essaye des chemises de roi, des chemises d’empereurs, des chemises de princes, des chemises de seigneurs. Peine inutile. Il n’en est pas plus heureux! Il endosse alors des chemises d’artistes, des chemises de guerriers, des chemises de marchands. Pas davantage. Il fit ainsi bien du chemin sans trouver le bonheur. Enfin, désespéré d’avoir essayé tant de chemises, il revenait fort triste, un beau jour, au palais de son père, quand il avisa dans la campagne un brave laboureur, tout joyeux et tout chantant, qui poussait sa charrue. «Voilà pourtant un homme qui possède le bonheur, se dit-il, ou le bonheur n’existe pas sur terre.» Il va à lui. «Bonhomme, dit-il, es-tu heureux? -- Oui! fait l’autre. --Tu ne désires rien? --Non. --Tu ne changerais pas ton sort pour celui d’un roi? --Jamais! --Eh bien, vends-moi ta chemise! --Ma chemise! Je n’en ai point!» Chapitre XXV -Entre le feu et l’eau- L’histoire de Jacques Paganel eut un très grand succès. On l’applaudit fort, mais chacun garda son opinion, et le savant obtint ce résultat ordinaire à toute discussion, celui de ne convaincre personne. Cependant, on demeura d’accord sur ce point, qu’il faut faire contre fortune bon cœur, et se contenter d’un arbre, quand on n’a ni palais ni chaumière. Pendant ces discours et autres, le soir était venu. Un bon sommeil pouvait seul terminer dignement cette émouvante journée. Les hôtes de l’-ombu- se sentaient non seulement fatigués des péripéties de l’inondation, mais surtout accablés par la chaleur du jour, qui avait été excessive. Leurs compagnons ailés donnaient déjà l’exemple du repos; les -hilgueros-, ces rossignols de la pampa, cessaient leurs mélodieuses roulades, et tous les oiseaux de l’arbre avaient disparu dans l’épaisseur du feuillage assombri. Le mieux était de les imiter. Cependant, avant de se «mettre au nid», comme dit Paganel, Glenarvan, Robert et lui grimpèrent à l’observatoire pour examiner une dernière fois la plaine liquide. Il était neuf heures environ. Le soleil venait de se coucher dans les brumes étincelantes de l’horizon occidental. Toute cette moitié de la sphère céleste jusqu’au zénith se noyait dans une vapeur chaude. Les constellations si brillantes de l’hémisphère austral semblaient voilées d’une gaze légère et apparaissaient confusément. Néanmoins, on les distinguait assez pour les reconnaître, et Paganel fit observer à son ami Robert, au profit de son ami Glenarvan, cette zone circumpolaire où les étoiles sont splendides. Entre autres, il lui montra la croix du sud, groupe de quatre étoiles de première et de seconde grandeur, disposées en losange, à peu près à la hauteur du pôle; le Centaure, où brille l’étoile la plus rapprochée de la terre, à huit mille milliards de lieues seulement; les nuées de Magellan, deux vastes nébuleuses, dont la plus étendue couvre un espace deux cents fois grand comme la surface apparente de la lune; puis, enfin, ce «trou noir» où semble manquer absolument la matière stellaire. À son grand regret, Orion, qui se laisse voir des deux hémisphères, n’apparaissait pas encore; mais Paganel apprit à ses deux élèves une particularité curieuse de la cosmographie patagone. Aux yeux de ces poétiques indiens, Orion représente un immense -lazo- et trois bolas lancées par la main du chasseur qui parcourt les célestes prairies. Toutes ces constellations, reflétées dans le miroir des eaux, provoquaient les admirations du regard en créant autour de lui comme un double ciel. Pendant que le savant Paganel discourait ainsi, tout l’horizon de l’est prenait un aspect orageux. Une barre épaisse et sombre, nettement tranchée, y montait peu à peu en éteignant les étoiles. Ce nuage, d’apparence sinistre, envahit bientôt une moitié de la voûte qu’il semblait combler. Sa force motrice devait résider en lui, car il n’y avait pas un souffle de vent. Les couches atmosphériques conservaient un calme absolu. Pas une feuille ne remuait à l’arbre, pas une ride ne plissait la surface des eaux. L’air même paraissait manquer, comme si quelque vaste machine pneumatique l’eût raréfié. Une électricité à haute tension saturait l’atmosphère, et tout être vivant la sentait courir le long de ses nerfs. Glenarvan, Paganel et Robert furent sensiblement impressionnés par ces ondes électriques. «Nous allons avoir de l’orage, dit Paganel. --Tu n’as pas peur du tonnerre? demanda Glenarvan au jeune garçon. --Oh! -Mylord-, répondit Robert. --Eh bien, tant mieux, car l’orage n’est pas loin. --Et il sera fort, reprit Paganel, si j’en juge par l’état du ciel. --Ce n’est pas l’orage qui m’inquiète, reprit Glenarvan, mais bien des torrents de pluie dont il sera accompagné. Nous serons trempés jusqu’à la moelle des os. Quoi que vous disiez, Paganel, un nid ne peut suffire à un homme, et vous l’apprendrez bientôt à vos dépens. --Oh! avec de la philosophie! répondit le savant. --La philosophie, ça n’empêche pas d’être mouillé! --Non, mais ça réchauffe. --Enfin, dit Glenarvan, rejoignons nos amis et engageons-les à s’envelopper de leur philosophie et de leurs -ponchos- le plus étroitement possible, et surtout à faire provision de patience, car nous en aurons besoin!» Glenarvan jeta un dernier regard sur le ciel menaçant. La masse des nuages le couvrait alors tout entier. À peine une bande indécise vers le couchant s’éclairait-elle de lueurs crépusculaires. L’eau revêtait une teinte sombre et ressemblait à un grand nuage inférieur prêt à se confondre avec les lourdes vapeurs. L’ombre même n’était plus visible. Les sensations de lumière ou de bruit n’arrivaient ni aux yeux ni aux oreilles. Le silence devenait aussi profond que l’obscurité. «Descendons, dit Glenarvan, la foudre ne tardera pas à éclater!» Ses deux amis et lui se laissèrent glisser sur les branches lisses, et furent assez surpris de rentrer dans une sorte de demi-clarté très surprenante; elle était produite par une myriade de points lumineux qui se croisaient en bourdonnant à la surface des eaux. «Des phosphorescences? dit Glenarvan. --Non, répondit Paganel, mais des insectes phosphorescents, de véritables lampyres, des diamants vivants et pas chers, dont les dames de Buenos-Ayres se font de magnifiques parures! --Quoi! s’écria Robert, ce sont des insectes qui volent ainsi comme des étincelles? --Oui, mon garçon.» Robert s’empara d’un de ces brillants insectes. Paganel ne s’était pas trompé. C’était une sorte de gros bourdon, long d’un pouce, auquel les indiens ont donné le nom de «tuco-tuco». Ce curieux coléoptère jetait des lueurs par deux taches situées en avant de son corselet, et sa lumière assez vive eût permis de lire dans l’obscurité. Paganel, approchant l’insecte de 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000